Le pouvoir aux régions (nouvelle édition)

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Depuis 40 ans, les gouvernements lancent régulièrement des projets de réforme territoriale : faut-il supprimer les départements, regrouper les communes, remettre en cause l'intercommunalité, redessiner les régions ? Faut-il différencier pouvoir national et pouvoir régional, abolir tout cumul de mandats ? L'auteur répond oui, explique pourquoi, et présente un certain bilan critique de l'aménagement du territoire et du développement régional.ŠŠŠ

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Ajouté le 01 mai 2011
Nombre de lectures 62
EAN13 9782296806788
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Le pouvoir aux régions


La reconstruction géopolitique
du territoire français






Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud,
B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection « Questions Contemporaines »
est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs,
militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.


Derniers ouvrages parus

Arno TAUSCH, Philippe JOURDON, Trois essais pour une économie
politique du 21ème siècle, 2011.
Valérie LE HENO, La désobéissance : un moteur d'évolution, 2011.
Philippe BOUQUILLION et Yolande COMBES (sous la dir. de),
Diversité et industries culturelles, 2011.
Georges FERREBOEUF, Participation citoyenne et ville, 2011.
Philippe GOOSSENS, Les Roms : dignité et accueil, 2011.
André CHAGNON, Malades et médecins : pour mieux se
comprendre, Eux et nous, 2011.
Philippe DELOIRE, Et si la France disait oui à l’Europe, 2011.
Jean MONTANIER et Alain AQUILINA, Violences, loi du silence,
loi du plus fort, 2011.
Dominique ROTH, Economie et psychanalyse. Le progrès en
question, 2011.
Claude OBADIA, Les lumières en berne ? Réflexion sur un présent en
peine d’avenir., 2011
Levent ÜNSALDI, Le développement vu de Turquie, 2011.
Maurice T. MASCHINO, Cette France qu’on ne peut plus aimer,
2011.
Véronique WASYKULA, RMI : vous devez savoir, 2011.
Antoine BRUNET, Jean-Paul GUICHARD, L’Impérialisme
économique. La visée hégémonique de la Chine, 2011.
Louis R. OMERT, Le Sursaut. Essai critique, social et philosophique,
2011.
Jean-Pierre DARRÉ, De l’ère des révolutions à l’émancipation des
intelligences, 2011.
Jean-Pierre LEFEBVRE, Pour une sortie de crise positive, Articuler
la construction autogestionnaire avec le dépérissement de l’État,
2011.
François HULBERT






Le pouvoir aux régions

La reconstruction géopolitique
du territoire français







Remerciements
L’auteur tient à remercier tout particulièrement Françoise
Cormier pour ses nombreux et judicieux conseils prodigués tout
au long de la préparation de cet ouvrage et pour le travail de mise
en page et de correction du texte.
Les remerciements s’adressent aussi à Larbi Meftah pour ses tra-
vaux de recherches sur l’intercommunalité et la réalisation des
tableaux.
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54713-1
EAN : 9782296547131









A la mémoire de Michel Phlipponneau
Avant-propos

Depuis les années 70 la question de l’aménagement du
territoire, de son rééquilibrage entre Paris et les régions,
du développement de celles-ci par la mise en place de
métropoles comparables à celles des pays voisins revient
régulièrement à l’ordre du jour. A travers ces
problématiques, c’est la question du pouvoir régional qui
est posée. La plupart des politiques appliquées et des
réformes entreprises ont échouées dans les domaines
évoqués, ou pour le moins n’ont pas donné les résultats
attendus. Si les régions et les départements sont devenus
des collectivités territoriales, ils sont restés plus ou moins
concurrents, ne permettant pas à la Région d’organiser
vraiment le territoire, car elle est restée faible et sans
ambition aux mains de ceux qui en ont la charge depuis
plus de 25 ans.
Il en va de même des villes qui au cœur des
agglomérations n’ont pas voulu prendre le pouvoir en
restructurant leur territoire pour ce faire, se contentant
d’une intercommunalité qui épaissit le mille-feuille
territorial et conforte le puzzle communal au lieu de le
transformer.

De son côté le Département fait aussi de la résistance à
tout changement en maintenant son cadre territorial et
celui de ses cantons que l’urbanisation et les constructions
intercommunales rendent chaque jour plus inadapté. La
mosaïque des 36 000 communes est toujours là.

La réforme territoriale apparait plus nécessaire que jamais
à tous les niveaux et à toutes les échelles, alors que les
élections successives évacuent plus le problème qu’elles
ne le mettent à l’ordre du jour.
7Les élus locaux se retrouvent en grand nombre au Sénat,
mais aussi à l’Assemblée nationale où ils bloquent toute
véritable réforme. Le cumul des mandats apparait alors
dans toute son ampleur comme un obstacle majeur à toute
réforme territoriale. Pour cette raison il fait l’objet d’un
développement particulier dans cette deuxième édition.
C’est aussi le cas du projet de réforme territoriale adopté
en 2010 et qui doit s’appliquer en 2014, si des
changements politiques importants n’interviennent pas
d’ici là pour en modifier le principe et le contenu.



















8Sommaire


Introduction ..………………………………………... 11

Chapitre 1 ..………………………………………….. 13
D’hier à aujourd’hui : 40 ans de projets de réformes
territoriales qui n’aboutissent pas

Chapitre 2 …………………………………………… 31
Le puzzle communal : l’intouchable mosaïque

Chapitre 3 …………………………………………… 55
L’intercommunalité : une "révolution à la française"

Chapitre 4 …………………………………………… 69
Diversité et ambiguïté des communautés territoriales

Chapitre 5 …………………………………………… 101
Le grand nombre et la répartition des élus municipaux

Chapitre 6 …………………………………………… 137
Départements et régions : la rivalité permanente

Chapitre 7 …………………………………………… 165
De la région victime à la région complice

Chapitre 8 …………………………………………… 189
Un pouvoir régional toujours à construire

Conclusion …………………………………………... 227


Introduction

A intervalles réguliers depuis plus de 40 ans, les
gouvernements en place lancent des projets de réformes
territoriales d’autant plus ambitieux qu’ils n’aboutissent
pas. Aujourd’hui encore les collectivités territoriales
(communes, départements, régions), mais aussi les
diverses intercommunalités (communautés urbaines,
d’agglomérations, de communes, pays et autres syndicats
en tout genre) sont secouées par une nouvelle poussée de
fièvre réformatrice.
Faut-il supprimer les départements, regrouper les
communes, redessiner les régions ? Faut-il différencier le
pouvoir national du pouvoir régional et mettre un terme au
cumul des mandats entre les deux niveaux ? Faut-il faire
revivre les pays, les terroirs, l’histoire et la géographie ?
La réponse est oui à toutes ces questions.
L’analyse démontre que la décentralisation dont on
parle tant n’est qu’apparence, que la régionalisation des
années 80 est plutôt devenue une départementalisation et
que la "révolution intercommunale" dans laquelle se sont
réfugiées les communes et qui reçoit tant d’éloges de la
part de nombreux auteurs n’est qu’une pseudo réforme qui
ne règle pas les vrais problèmes.
A travers l’étude de l’évolution des structures
territoriales et du rôle des départements et des régions, ce
livre présente aussi un certain bilan critique de
l’aménagement du territoire et du développement régional,
ainsi que de la responsabilité de la DATAR qui les a
inspirés et qui, pendant 40 ans, a fourni le politiquement
correct et le prêt à penser en la matière.
11Les Assemblées régionales ne semblent pas vouloir
conquérir le pouvoir qui devrait être le leur.
Peut-on en appeler à une fronde des Régions face au
pouvoir central, alors qu’elles sont devenues les complices
d’un système centralisé qu’elles perpétuent par leurs
pratiques ?
Une mobilisation citoyenne doit s’imposer pour bousculer
les élus en place qui ont prouvé, pour certains depuis trop
longtemps, leur incapacité voire leur refus à engager les
réformes fondamentales souvent évoquées et jamais
réalisées.

12Chapitre 1

D’hier à aujourd’hui : 40 ans de projets de réformes
territoriales qui n’aboutissent pas

Les décideurs politiques et autres déplorent
régulièrement le trop grand nombre de niveaux de pouvoir
et de structures territoriales en France. Pourtant, depuis
une dizaine d’années, un nouveau découpage territorial
s’est imposé : les communautés de communes et
d’agglomérations se sont multipliées, s’ajoutant aux
communautés urbaines, dont les premières remontent aux
années 60, et aux cantons dont la mosaïque constitue les
départements; mais il faut aussi compter avec les pays,
nouvelles entités des années 90, sachant que ceux-ci
définissent des territoires différents de ceux-là, sans
toutefois les remplacer. Ils ne correspondent pas non plus
aux pays qui font la géographie de la France depuis
toujours. Alors qu’il est habituellement question de la
nécessité d’une simplification et d’une recomposition des
territoires, on complexifie et on additionne, les anciennes
structures ne s’effaçant pas devant les nouvelles qui sont
censées les remplacer. Dans ces conditions, tout se
complique et la confusion s’installe avec l’enchevêtrement
des fonctions, des compétences et des territoires.
La grande réforme régionale des années 80 a abouti au
renforcement du département tout comme
l’intercommunalité conforte les 36 000 communes qui
sont toujours là, alors que les pays voisins en ont
considérablement diminué le nombre depuis longtemps
déjà. Quant à la région, elle n’a toujours pas pris la place
qu’elle devrait occuper et ne souffre aucune comparaison
avec ce que sont devenues les autres régions de la plupart
des pays européens. La réforme territoriale est pourtant
régulièrement à l’ordre du jour à travers de nombreux
13rapports, études et propositions diverses et à l’occasion
des différentes échéances électorales.
L’émiettement des territoires et des pouvoirs qui s’y
inscrivent consolide le centralisme, toujours bien ancré
dans l’espace, et l’aménagement régional s’en ressent
fortement.
On est déjà passé successivement des mesures de
décentralisation industrielle et de développement régional
des années 60, aux politiques des métropoles d’équilibre
puis des villes moyennes des années 70, à la
régionalisation des années 80, à la relance de
l’aménagement du territoire des années 90 suivie dans les
années 2000 de l’extension des intercommunalités à
l’ensemble du territoire et de la énième relance de la
décentralisation.
La France serait régionalisée, alors que les Conseils
généraux, plus vigoureux que jamais, continuent de la
départementaliser.
La France serait même devenue une « république
décentralisée » puisque l’inscription de cette "révolution"
en est faite depuis 2003 dans la Constitution tout comme
l’existence de la région. Comme le centralisme, le cumul
des mandats serait aussi chose du passé puisqu’une loi
anti-cumul est en vigueur depuis 2000, succédant à celle
de 1985.
En réalité, chacun sait qu’il n’en est rien : les régions
n’ont pas le pouvoir qu’elles devraient avoir, le cumul des
mandats existe encore comme dans aucun autre pays. La
décentralisation sans cesse relancée montre bien qu’elle
n’a jamais vraiment abouti, les métropoles d’équilibre
n’existent pas réellement et la politique d’appel à la
14métropolisation, elle-même renouvelée, est aussi une
forme de relance.
Même l’aménagement du territoire, après plus de 40
ans de politique avec son bras armé la DATAR
(Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action
régionale), devenue DIACT (Délégation interministérielle
à l’aménagement et à la compétitivité des territoires) en
2006, est lui aussi remis en cause et objet de relance ou de
transformation à travers les contrats de plan Etat-région
par exemple.
Plus qu’une simple remise en cause de l’aménagement
du territoire, certains en sont même rendus à penser que le
grand déséquilibre Paris/province, base du combat
d’aménagement mené depuis son origine dans les années
50, n’est plus pertinent et qu’il faut tirer profit de ce
déséquilibre persistant plutôt que de chercher à le réduire.
La primauté de la capitale, renforcée et élargie à l’Île-de-
France, devient un atout alors que toute la politique
d’aménagement la présentait jusqu’alors comme un
handicap qu’il fallait surmonter. Ceux qui pensent ainsi
sont-ils en train de suggérer que l’aménagement du
territoire, tel que pratiqué, n’avait pas pour objectif le
rééquilibrage entre l’Île-de-France et le reste du pays,
projet qui mobilisa pourtant gouvernements et ministres
compétents jusque dans les années 90 ?
Faut-il penser que les régions se sont laissé bercer
d’illusions durant tout ce temps, qu’elles ont feint de
croire aux relances successives, se contentant facilement
de ce que Paris consentait à leur laisser, comme nos
analyses permettent de le croire ?
Il est certain en tout cas que les discours n’ont guère
été suivis de réalisations dignes de ce nom et que les
15résultats ne sont pas à la hauteur des objectifs et des
attentes entretenues par les gouvernements de droite
comme de gauche depuis les années 60.
La capacité à transformer l’échec d’une politique en
un succès, voire en une ressource ou une arme nouvelle,
est même devenue un exercice qui peut atteindre des
sommets. Il en va ainsi du centralisme parisien comme des
36 000 communes. Alors que l’échec des fusions de
communes, maintes fois tentées sous la Vème République,
est patent, il ne doit plus être considéré comme tel ; on
peut maintenant affirmer avec le plus grand sérieux que
les 36 000 communes « font officiellement partie du
1patrimoine culturel de la France » et même voir fleurir
des plaidoyers pour le maintien de cette mosaïque
territoriale que les autres pays devraient nous envier alors
qu’ils s’en sont départis.
Avec les lois de l’intercommunalité, les
gouvernements ont choisi de contourner le problème au
lieu de le résoudre. Les communes l’ont bien compris en
s’engouffrant à fond dans ces nouvelles constructions
territoriales qui garantissent leur existence. Et voilà
l’intercommunalité qui triomphe en masquant les vieilles
structures communales bien contentes de survivre : c’est la
voie à suivre, un modèle, une exception française de plus.
Livres et articles sont nombreux qui en vantent les
mérites : la "révolution intercommunale" est en marche,
"révolution tranquille" pour les uns, "révolution
silencieuse" pour les autres.
Aménagement du territoire, centralisation,
régionalisation et intercommunalité se rejoignent ainsi
dans une politique de mots et de formules qui laisse à
penser que le changement va bon train. La moindre
16réforme devient "une grande affaire" même si elle tourne
court.
La nécessité d’une stratégie de "reconquête du
territoire", formule utilisée par Charles Pasqua, ministre de
l’Intérieur et de l’Aménagement du territoire en 1993, et
reprise par la DATAR, est utilisée indifféremment depuis,
aussi bien pour parler d’aménagement que de
régionalisation et de décentralisation, voire même
d’intercommunalité. Le remodelage des territoires est
toujours à l’ordre du jour, continuant à entretenir l’illusion
d’une réforme imminente. En 2001, la DATAR en est
encore à évoquer "la nécessaire modernisation de nos
cadres territoriaux d’action publique": c’est le titre du
2chapitre de son rapport sur l’aménagement du territoire . Il
s’agit de "repenser l’architecture des pouvoirs", de
"réoxygéner la République", de "décongestionner le
3pays", voire de "réinventer la France" pour ne reprendre
que quelques-unes des formules manipulées par les
politiques et dont la presse se fait largement l’écho. Elles
sont d’autant plus percutantes qu’elles ne risquent guère
de déboucher sur des résultats concrets, tout en dénaturant
un peu plus à chaque fois les concepts en cause et rendant
de moins en moins crédibles les réformes en question.

*
* *

Remontons à la fin des années 60 pour entendre parler
de cette réinvention de l’hexagone, toujours en chantier
depuis cette époque. Les appels à la réforme et à la
modernisation des structures territoriales se sont multipliés
sous des formes diverses au fil des années et en
provenance d’horizons différents. Rappelons que le Club
Jean-Moulin, en 1968 et 1969, propose de ramener le
17nombre de communes de 38 000 à 2 000 environ ; il
évoque aussi les régions trop petites qu’il faut réduire à
12. Les départements sont remis en cause, en montrant
bien que plaquer 22 régions sur les 95 départements
d’alors revient à "refuser aux premières tout espoir de vie
4propre". Il en appelle aussi au renouvellement des
hommes auxquels sont confiées les responsabilités, sorte
de signe annonciateur de la fin du cumul des mandats.
Tout cela est toujours d’actualité, 40 ans plus tard, alors
que le rapport Attali propose la mise en place par
regroupements et fusions d’environ 6 000 communes et la
suppression des départements. Toujours d’actualité est la
conquête du pouvoir régional, cheval de bataille de Jean-
Jacques Servan-Schreiber au début des années 70. Très
éphémère (13 jours) ministre des Réformes en 1974,
député de Lorraine, le directeur de l’Express a publié
plusieurs livres sur les changements qu’il faut apporter à la
France au sortir de mai 68. « Nous sommes ici pour
changer la France » reprend-il dans son éditorial de
l’Express du 3-9 juin 1974, citant Valéry Giscard
d’Estaing à la table du Conseil des ministres. Même si,
député de Nancy, il préside de 1976 à 1978 l’Assemblée
régionale de Lorraine, instance alors plus formelle que
réelle, son combat pour donner le pouvoir aux régions
tourne court. La "révolution régionaliste" n’aura pas lieu.
Elle aurait pu être menée après mai 1981, mais les régions
ne sont pas choisies comme la clé du changement qu’elles
devraient être. On leur a préféré le département.
Début 2004, avec la gauche au pouvoir dans toutes les
assemblées régionales sauf l’Alsace, l’occasion était belle
pour relancer le combat du pouvoir régional; nouvelle
occasion ratée pour un front des régions face au pouvoir
central dans une lutte de conquête de leur autonomie
politique. On a bien parlé alors de contre-pouvoir, mais
celui-ci ne visait en aucun cas la question régionale, c’est-
18à-dire la redistribution des pouvoirs pour des régions unies
dans un combat de refus du pouvoir centralisateur
national.
Géographes et spécialistes de l’aménagement ont
souvent montré la nécessité de repenser les structures
territoriales dépassées. Parmi les tenants de la géographie
régionale, on peut citer Philippe Pinchemel qui traite dans
ses manuels sur la France de "la sclérose de la trame
communale" en la qualifiant d’"archaïque" par rapport aux
autres états européens. Il insiste sur la "contradiction
fondamentale entre toute proposition de réforme des
pouvoirs et des moyens des collectivités locales et le
5maintien de plus de 36 000 communes" .
Michel Phlipponneau, promoteur de la géographie
appliquée, dénonce "le cadre trop étroit du département",
mais aussi de la commune, l’un et l’autre "mal adaptés aux
6besoins de notre époque" et nous sommes en 1967 . Il en
appelle à la gauche pour qu’elle rompe ses traditions
jacobines et s’engage résolument sur la voie de la
décentralisation et de la démocratie régionale. Avec
l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, il croit la chose
réalisée et considère qu’enfin "la France entame une
révolution tranquille" et que la région va "accéder à sa
7majorité à ce moment-là, après une longue marche" . Cela
n’a pas été le cas et celle-ci s’est poursuivie depuis et se
poursuit encore, si tant est qu’elle est toujours en cours. Ce
qui devait être l’aboutissement d’une longue marche n’a
été au mieux qu’une étape.
La "révolution régionaliste", dont le contenu avait été
développé par Robert Lafont en 1967 et qui devait être "la
grande affaire du septennat" de François Mitterrand, reste
8à faire .
19Yves Madiot et Renan Le Mestre, dans leur ouvrage
sur l’aménagement du territoire, s’en prennent eux aussi à
la "pulvérisation des structures territoriales qui rend
difficile la définition comme la mise en œuvre d’une
9politique d’aménagement du territoire" .
Enfin, pour arrêter là la liste qui pourrait être longue
des spécialistes de l’organisation de l’espace qui se sont
prononcés dans le même sens, citons le géographe Jean
Labasse qui, en 1994, qualifie de "nécessité ignorée" le
remembrement des régions en vue de leur élargissement,
en précisant qu’avec 22 régions "les choix courageux
10n’ont pas été opérés" .
Dans un système où l’Etat et le gouvernement central
ont une place prépondérante et omniprésente, où tout ou
presque est analysé dans un cadre national avec des
lunettes hexagonales, les élections dans les départements
et les régions servent de test et d’appréciation des
politiques nationales et de l’évaluation de la popularité des
partis au pouvoir ou de l’opposition qui s’organise en vue
de l’alternance.
Car c’est bien là le problème. Grandes villes,
métropoles régionales, départements, régions servent
presqu’autant de terrains de jeu politique pour des enjeux
nationaux que pour des enjeux concernant les territoires en
cause proprement dits. Il s’agit de positions à prendre ou à
tenir ; trop souvent, les élections dans ces territoires sont
utilisées par les partis politiques nationaux pour reclasser
d’anciens ministres ou les candidats malheureux d’une
élection précédente qu’il s’agit de remettre en selle. S’y
ajoutent les cumulards qui mènent des combats électoraux
pour, formule significative souvent entendue, "prendre le
contrôle", qui d’une ville, qui d’un département, qui d’une
région. Ils s’assurent ainsi des bastions politiques en
20régions, même si leur souci premier demeure au niveau
national.
Les intérêts nationaux des grands partis et du
Gouvernement dans le choix des chefs de file d’élections
en régions, y compris pour la conquête des mairies des
grandes villes, prévalent trop souvent sur les intérêts de
ces régions. Ce système, qui dénature et dévalorise la
fonction et les territoires où elle s’exerce, s’applique de
façon plus évidente quand des leaders nationaux, se
retrouvant dans l’opposition lors d’une élection, ne siègent
pas aux Conseils comme chefs d’opposition dans les
régions, les départements ou les grandes villes ou
négligent ce rôle. Cette pratique montre bien le peu de
considération qu’ils accordent au mandat qu’ils sollicitent.
C’est particulièrement flagrant quand des ministres en
exercice prennent la tête de liste lors des élections en
régions. C’est le cas pour les régionales de 2010 comme
ce le fut pour les élections municipales de 2008 où se
présentèrent des ministres et secrétaires d’Etat en fonction.
Il faut ajouter ceux qui, ayant quitté le gouvernement en
2009, sont envoyés à la bataille dès la première occasion
ainsi que les malchanceux aux élections européennes.
Cette utilisation des scrutins locaux pour des enjeux
nationaux apparait avec vigueur dès l’année qui suit les
présidentielles de 2007. Lors des élections municipales de
2008, Ségolène Royal, candidate malheureuse à l’élection
présidentielle mais présidente de la région Poitou-
Charentes, déclare : "Nous allons faire des municipales un
enjeu national"; elle rejoint en cela le secrétaire général de
l’UMP Patrick Devedjian qui estime, lui aussi, qu’il faut
donner "une dimension nationale" aux élections
municipales. Or, les sondages réalisés au même moment
montrent clairement que la grande majorité des Français
souhaite le contraire; lors de deux sondages réalisés en
21décembre 2007 et janvier 2008, ils considèrent à 65%
(Ouest-France, 12-13 janvier 2008) et à 79% (Libération,
14 janvier 2008) qu’il faut privilégier les enjeux locaux et
municipaux.
Aux élections européennes de 2009, organisées dans
le cadre de sept grandes régions, succèdent les élections
régionales de 2010 pour choisir 1880 conseillers dans les
26 régions, dont 22 en métropole ; puis viendront les
élections départementales dites cantonales puisque le
canton est le territoire servant à désigner les 4 000
conseillers dits généraux. Ce sera ensuite le tour des
élections municipales, sur la base des communes, pour
près de 520 000 conseillers municipaux. Les
regroupements intercommunaux (2409 communautés de
communes, 181 communautés d’agglomérations et 16
communautés urbaines), territoires en principe les plus
pertinents car les plus récemment mis en place, ne font pas
l’objet d’élections directes. Il en est de même avec une
autre entité territoriale : les "pays", ces territoires de
développement local, bassins de vie et d’emplois, qui sont
politiquement définis par la loi depuis 1995. Le citoyen
n’a pas prise sur ces structures qu’il a vu apparaître sans
qu’il ait été sollicité d’aucune manière à participer à leur
mise en place.
Avec ce niveau de cumul supplémentaire, les maires
et leurs adjoints, les présidents de communauté et leurs
nombreux vice-présidents, tout comme ceux qui sont à la
tête des départements et des régions, sont souvent les
mêmes personnes, qui sont également députés, sénateurs
et même parfois ministres. Cette imbrication des territoires
et le jeu de rôles des acteurs qui y œuvrent alimentent,
entretiennent et consolident le centralisme géopolitique si
caractéristique de l’organisation du territoire français et
que seules les régions peuvent contrer, à condition de le
22vouloir et de mener un combat en ce sens, ce qu’elles
n’ont jamais voulu faire réellement jusqu’à ce jour. La
conquête du pouvoir par les régions dépend d’abord de la
détermination des régions elles-mêmes. Tant que les
collectivités territoriales, et tout particulièrement les
régions, accepteront de jouer le rôle qu’elles jouent
aujourd’hui, elles contribueront au maintien du système
centralisé actuel qui ressemble plus ou moins à une tutelle
de Paris et du gouvernement central.
Pour certains, les élections régionales de 2010 se
préparent en pensant aux prochaines élections cantonales
ou à l’élection présidentielle de 2012 ; pour d’autres, les
conquêtes au niveau local se font dans le but de gagner les
élections sénatoriales de 2011, sans oublier les législatives
et les municipales qui suivront. Un an à l’avance, les
médias s’emparent déjà des élections régionales pour en
faire un enjeu national et en présenter l’organisation et les
perspectives sans trop se consacrer au contenu régional
qu’elles sont censées avoir. Le ton est donné et 2010 est
du même cru que les élections de 2004 ou les précédentes.
Il faut déconnecter les pouvoirs locaux et régionaux
du pouvoir central pour leur permettre de se réorganiser et
donner à la région la place primordiale qu’elle doit
prendre. La réforme du pouvoir régional est
fondamentale ; elle commande toutes les autres.
Voilà bien le terrain sur lequel devraient se jouer
d’une manière générale les élections dans les régions, mais
la voie ne semble pas ouverte en ce sens. Une sorte de
complicité empêche les acteurs politiques de s’engager
dans cette nécessaire confrontation.
Il faudrait pouvoir rencontrer sur ce terrain les
régionalistes, les vrais, ceux qui ne se trouvent pas
23aujourd’hui aux commandes dans les régions, les
départements et les capitales régionales. S’ils ne sont pas
nombreux dans les Conseils, c’est peut-être parce qu’ils ne
peuvent accepter le semblant de région qui prévaut
actuellement et le cautionner.
Tant que les régions accepteront de jouer cette
comédie du pouvoir pour le si peu de pouvoir et de
moyens dont elles disposent, tant que les décideurs
régionaux accepteront de jouer ce mauvais rôle en faisant
croire qu’il est beaucoup plus important qu’il n’est
réellement, la région demeurera ce qu’elle est, c’est-à-dire
pas grand-chose.
Alors, dans de telles conditions, pourquoi des
élections régionales comme celles de 2010 et les cinq qui
les ont précédées ?
 si les régions et leurs acteurs refusent le combat
régionaliste pour conquérir le pouvoir qui en ferait de
véritables régions;
 s’il n’y a pas de débats sur les régions
proprement dites, leur développement et leurs perspectives
d’avenir en France et en Europe ;
 si les régions continuent de faire des choix
d’aménagement et d’équipement consolidant le
centralisme et empêchant l’émergence de véritables
métropoles ;
 si le département et le conseil général sont
maintenus dans leur place et leur rôle actuels en position
de concurrence stérile et déloyale ;
24