Le totalitarisme en question
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Notion multiforme, le totalitarisme recouvre à la fois un concept, une théorie et des phénomènes historiques. Insaisissable et incontournable, le totalitarisme caractérise l'apparition au XXe siècle de phénomènes originaux sans pouvoir les expliquer de façon satisfaisante. Il constitue un enjeu du débat actuel de nos sociétés et cela bien au-delà de la division entre les régimes à prétention totalitaire et les autres.

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Publié par
Date de parution 01 mars 2008
Nombre de lectures 304
EAN13 9782296194465
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Préface
La problématique du totalitarismeest revenue depuis quelques
annéesaucentredespréoccupationsdelarecherchehistorique.Cette
notionmultiforme, qui recouvreàlafoisunconcept, une théorieet
desphénomènes historiques, posenéanmoins un certain nombre de
problèmesliésàl'émergenceduconceptetàsoninstrumentalisation.
Insaisissabletout en étantincontournable,
apteàcaractériserl'émergenceauvingtièmesiècledephénomènesnouveauxsanspouvoirles
expliquerdefaçonvraimentsatisfaisante,letotalitarismeestunenjeu
du débatactueldenos sociétés,etcelabienau-delà de la division
entrelesrégimesàprétentiontotalitairesetlesautres.
Le totalitarismeenquestion
proposededéplacerlafocaledes
analysesclassiquesdecephénomène.Lesdiversitéstemporelle,géo-
graphiqueetméthodologiquedescontributionsreflètent,bienquede
façonnonexhaustive,larichessedudébatautourdutotalitarisme.La
contributiond’EnzoTraverso,enouverture,donneleton.Aprèsune
introductionsurl’histoiredel’idéedetotalitarisme,l’auteurs’attache
àanalyserlesusagesmultiplesetlapertinencelimitéeduconcept,tout
ensoulignantnéanmoinssoncaractèreincontournablepourlathéorie
etlasciencepolitique.Ilinsistenotammentsurlanécessitéd’alleraudelà des«affinitéssuperficielles» desrégimes totalitaires pour être
en mesured’analyser «leur nature sociale, leur origine, leur genèse,
leur dynamique globale,leurs issues finales». Sa contributiontend
ainsià soulignerles différences profondesqui séparent
lesrégimes
fascistesenEuropeducommunismesoviétique.
Allantàl’encontredela«“focalisation”totalitaristedelacomparaisonentrelenazismeetlecommunismesoviétique»,lacontribution
del’historienBruno Bongiovanni interroge lagenèsedutermeetles
modalitésdeson applicationaucas du fascismeitalien.Touchant au
problèmeliéàl’historicisation du phénomènetotalitaire,laquestion
soulevée demeuresignificativement encore ouvertedanslechamp
historiographique.Etc’est notamment autour de la caractérisation
antitotalitairedelalutteantifascistequeladiscussionest,aujourd’hui
enItalie,laplusvirulente;lacontributiondeStéfaniePreziosos’axe
plusparticulièrementsurcettedimension.Mais c’estégalementàundéplacementgéographiqueettemporel
que l’ouvrageinvite.L’article d’Ami-JacquesRapin surl’Asiedu
Sud-Estrappelleàjustetitrel’européocentrismedelanotionavantde
nous inciteràréfléchir auxcas cambodgien etlaotienentre1975 et
1979.
Enfin, aprèsavoirquestionné lesfondementsdeladéfinitiondu
totalitarisme avec lescontributions de SandrineBaume surCarl
Schmitt et de Jean-FrançoisFayet surleParti communiste, c’està
l’«expression culturelle»decette notionque Le totalitarismeen
questions’intéresse.L’articled’EmmanuelNadalsurlesclubsalpins
estencesensparticulièrementsuggestif pour rendrecomptedes
«modalitésdelasoumission au
pouvoiroudel’entréeendissidence».LescontributionsdeFrançoisAlberaetd’OlivierMoeschler
sepenchentquantàellessurlesreprésentationscinématographiques.
Lepremiers’intéresseàl’«esthétiquetotalitaire»dansl’optiquede
la représentationdupouvoirdanstrois
filmssoviétiquescontemporains(1927-1928).QuantàOlivierMoeschler,ilfaitleparid’établir
une«connexionentrelesvocablesSuisse,CinémaetTotalitarisme».
Enfin,lacontributiondeCharlesHeimbergsurlesusagespolitiqueet
scolaire de la notion interroge «les effets concrets dans l’espace
publicdelaproductiond’unconceptscientifique».
Initialementissud’uncolloqueorganiséàl’UniversitédeLausanne
enmai2002, cetouvragecollectifaétésensiblementenrichipardes
contributions sollicitéesenvue de la publication. L’originalitéde
l’optique choisiepour présenterles travauxrécents
surlaproblématique du totalitarismerésulte égalementdumélange de
contributeurs affirmés tels que Enzo Traverso et Bruno Bongiovannietde
jeuneschercheursquitravaillentencemomentsurledomaine.*Letotalitarisme.Usagesetabusd’unconcept
EnzoTraverso
eTout au long du XX siècle,l’idéedetotalitarismeasuivi
un
parcourstortueux.Desépoquesoùceconceptdominaitledébatpolitique etculturelsesontalternées avec despériodesprolongées où il
s’éclipsait.Nonobstant cescontinuelles oscillations,force estde
constaterquel’entréedecettenotiondansnotrevocabulairepolitique
estdésormaisirréversible.
Cesdernières années,ona pu assisteràune
renaissancespectaculairedececoncept,enparticulierdepuislachutedumurdeBerlin,
1en 1989, et l’effondrementdel’Union soviétique.Cerenouveau est
notamment significatif en Italie.Eneffet,danscepays,lanotionde
«totalitarisme»avait longtempsété identifiée au fascisme etàsa
propagande.Fortementdélégitimée,elleavaitétédefaitpratiquement
banniedulexique politologique durantles années d’après-guerre.
Deux éléments essentiels sontàl’origine de cetterenaissance. D’un
côté,lamémoire du génocidejuifqui,après avoirété durant des
décennies occultée et refoulée,est désormaisaucentredenos
ereprésentations de l’histoire du XX siècle.Objet d’une véritable
«politique de la mémoire»,qui se traduitpar descommémorations
publiques, la création de musées,des productions littéraires et
filmographiques, cetévénement occupe une placedepremier plan
dans la conscience historique contemporaine de l’Occident.Le
souvenirdelaShoaha étésacraliséaupointd’avoirété transformé,
selonl’historien PeterNovick,enune sortede«religion civile»de
*Cetexteaététraduitdel’italienaufrançaisparStéfaniePrezioso(NdD).
1Pourunesynthèse,jemepermetsderenvoyeràEnzoTraverso, Le Totalitarisme.Le
eXX siècleendébat,Paris:PointsSeuil, 2001. Parmiles travauxrécents voirBruno
Bongiovanni,La cadutadeicomunismi,Milan:Garzanti,1995;MarcelloFlores(dir.),
Nazismo,fascismo,comunismo.Totalitarismiaconfronto,Milan: Bruno Mondadori,
1998;Simona Forti, Il totalitarismo,Rome-Bari:Laterza, 2001;AbbottGleason,
Totalitarianism. TheInnerHistory of theColdWar,New York:OxfordUniversity
Press, 1995;ainsi que Wolfgang Wippermann, Totalitarismustheorien,Darmstadt :
PrimusVerlag,1997.l’Occident,avecses lieux de mémoire(lescamps), sesicônes(les
rescapés érigés en saints séculiers),etses dogmes (le«devoirde
e2mémoire»).LeX X siècle finissantest ainsidevenulesiècle
d’Auschwitz, avec l’effetdefocaliser le regard surles violencesdu
passé et surleurs victimes.Del’autre côté,lafin du communisme
commephénomènehistorique—entantquerégimepolitique—qui a
etraversé toutel’histoireduX X siècle.Comme l’asouligné Eric J.
Hobsbawm,l’effondrementdel’URSSclôtle«courtvingtième
siècle»,etsituel’expériencedu«socialismeréel»danslepassé;une
périodedésormaisrévolue,certesencoreprochedelanôtre,maisque
nous pouvons déjà commencer à historiciser,à envisagerdansune
perspectivehistorique.Latendanceàfocaliser l’attentionsur la
dimensioncriminelleducommunisme(la déportation, le goulag,les
exécutions de masse), en occultanttotalementsadimension
éman-
cipatrice,esttypiquedececontexte.Lecommunismen’estplusenvisagé commeunprismeaux multiples
facettes—uncommunismerévolutionetuncommunisme-Thermidor,uncommunismelibérateur
et un communismeoppresseur,uncommunismedelaRésistanceet
desmouvementsdelibérationnationale et un communismedes
appareilsrépressifs,duKGBetdugoulag—maisseulementcomme
3le produitcrimineld’une idéologiemortifère.Enbref, le
commu-
nismeestréduitaustalinisme,quiendevientle«vraivisage».Paradoxalement,lafindel’URSSn’apasfavorisél’adoptiond’unregard
plus«objectif»,détaché,dépassionné,axiologiquementneutre,mais
leretourdesanciensparadigmeshistoriographiquesdel’époquedela
4guerrefroidequel’oncroyaitdéfinitivementrévolus .
2 PeterNovick, TheHolocaustinthe American Life, NewYork: Houghton Mifflin,
1999,pp.11,199.
3Cetteinterprétationdel’histoireducommunismeestcelledeStéphaneCourtoisqui a
dirigé Le livre noirducommunisme,Paris:Robert Laffont,1997. La complexité du
communismeentantquephénomènehistoriqueestaucentredestravauxdeM.Flores,
In terra non c’èilparadiso,Milan: Baldini&Castoldi,1998,etdu volumecollectif
dirigé parBruno Groppo, Le siècledes communismes,Paris:Editions de l’Atelier,
2000.
4Cf.Eric J. Hobsbawm,«Histoire et illusion», Le Débat,1996,n°89, pp.128-138.
Parmilesnombreuxexemplesdecetterégressionverslesparadigmesinterprétatifsde
la guerre froide, en particulierMartin Malia, La tragédiesoviétique.Histoiredu
socialismeenRussie1917-1991,Paris:Seuil,1995.
12Dans ce contexte,leconceptdetotalitarisme semble
particulièerementpertinentpoursaisirlesensprofondduXX siècle,dominépar
laviolence,l’exterminationdemasseetlesgénocides;Auschwitzet
legoulagensontdevenuslessymboles.Cepouvoirévocateurjustifie
endernière analysel’utilisationdececoncept. Là se trouve l’origine
de sonsuccès etdesadiffusion, mais ausside l’usagetoujoursplus
conformisteque l’on tendàfairedecettenotion:letotalitarismeest
stigmatisécomme l’antithèse du
libéralisme,idéologieetsystème
politiqueaujourd’huidominant.Sacondamnationéquivautàuneapologiedelavisionlibéraledumonde.Autermed’uneèredetyrannie,
incarnéepar lesfigures,desinistremémoire,deMussolini,Hitler,
StalineetMao-tse-dong, le mondearetrouvé sonéquilibre et
l’histoirereprendsoncheminsurdesvoiessûres,cellesdulibéralisme.Le
totalitarismeaété vaincu parlemeilleurdes mondes, l’Occident
libéral.C’est la
thèsesous-jacenteàdenombreusesanalyseshistoriographiquesdeces dixdernières années,parmi lesquelles,pour ne
citerquelesplusconnuesd’entreelles,cellesdeFrançoisFuretetson
Lepasséd’une illusion,etcellesduLivrenoirducommunismedirigé
5parStéphaneCourtois.Plusrécemment,après l’attentat terroristedu
11 septembre2001àNew York,letotalitarismeréapparaît comme
unenouvellemenacequiplanesurl’Occident,incarnéecettefoispar
l’islamismepolitique.Laguerre entrele«monde libéral»etson
antithèsetotalitairecèdelepasàun«conflitdecivilisation».
Cetusageconformisteetdésinvolteduconceptdetotalitarismeest
liétoutefoisàson histoire.Peu de termes de la culture politique du
eXX siècle sont aussimalléables,polymorphes, élastiquesetaufond
ambigus.«Totalitarisme» estunmot qui appartientàtous les
courants de la pensée politique
contemporaine,dufascismeàl’anti-
fascisme,dumarxismeaulibéralisme,del’anarchismeauconservatisme. Né dans lesannées 1920 comme adjectif–«totalitaire» –
forgéparlesantifascistesitaliens(GiovanniAmendola,PietroBasso,
LuigiSturzo) dans le but de saisir la nouveauté de la dictaturede
5Cf.FrançoisFuret, Le passé d’une illusion,Paris:RobertLaffont,1995;S.Courtois
(dir.),Le livre
noir.JemepermetsderenvoyersurcethèmeàE.Traverso,«Del’antiecommunisme.L’histoireduXX sièclerelueparNolte,FuretetCourtois»,L’Hommeet
laSociété,n°140-141,2001/2-3,pp.169-194.
13Mussolini,letermeaétéensuitesubstantivéparlefascisme.En1932,
dans une célèbrerubrique de l’Enciclopediaitaliana,Mussoliniet
Gentilerevendiquaientouvertementlanature«totalitaire»durégime
fasciste.Lacaractérisationdufascismeentantque«totalitarisme »
deviendraparlasuiteunlieucommundelapropagandedurégime.Le
nazisme, quantàlui,n’aimaitpas ce concept(àladifférencedes
intellectuelsliésà la«révolutionconservatrice» tels ErnstJüngeret
Carl Schmitt qui,durantlaRépublique de Weimar,souhaitaient
l’avènementd’unÉtattotalsurlemodèleitalien).À ladéfinitiondu
nazismecomme État «totalitaire», HitleretGoebbels préféraient
celled’État«racial»(völkischeStaat). Cependant, lesdivergences
idéologiquesentre lesdeuxrégimes diminuèrentconsidérablement à
partirde lapromulgation, en1938,desloisracialesetantisémitesen
Italie.Aucoursdesannées1930,leconceptdetotalitarismesediffuse
largementauseindelaculture politique de l’exil antifasciste aussi
bienitalienqu’allemand.Ilcommenceàêtreemployépourdénoncer
lestraits communs (autoritaires, anti-libérauxetanti-démocratiques)
desfascismeseuropéensetducommunismerusse.C’estl’orientation
desintellectuelscatholiquescommeLuigiSturzoetJacquesMaritain,
desprotestants commePaulTillich etdeslibérauxcomme Raymond
AronetElieHalévy,maisaussidesmarxistescommeDanielGuérin,
Victor SergeetLéonTrotski.En1939, le pactegermano-soviétique
semble légitimerpleinementl’utilisationdecenéologismequi fait
6alorssonentréedanslasciencepolitiquedumondeanglo-saxon .
Avantlaredécouverteactuelledececoncept,l’histoiredel’idéede
totalitarismepeutêtrediviséeendeuxgrandesphases:lapremièreva
desannées1920àlafinde laSecondeGuerremondiale;laseconde
recouvrelapériode de la guerre froide, soit de 1947àlachutede
l’URSS.Durantlapremièrephase,sionlaisse de côté l’utilisation
qu’en faitlefascisme,ceterme sertessentiellementà la critiquedes
régimesdominants en Italie,enAllemagne et en Unionsoviétique.
Durantlasecondephase,cettenotionremplitavanttoutunefonction
apologétique de l’ordreoccidental. En d’autres
termes,«totali6En1939,lepremiercongrèsinternationalsurl’analysedesrégimesetdesidéologies
totalitaires,dirigépar CarltonJ.Hayes,a lieuà Philadelphie. Lesactes sont publiés
dansProceedingsofAmericanPhilosophicalSociety,1940,vol.LXXXII.
14tarisme» devientsynonymedecommunismeetilest utilisécomme
unslogandedéfensedu«mondelibre».Aunomdelaluttecontrele
totalitarisme,dans laquelle l’Allemagnefédéraleoccupeuneposition
d’avant-garde, un voile de silencesur lescrimesnazis estjeté;
commence le long refoulementd’Auschwitz.Aunom de la lutte
contre le totalitarisme,lapolitique extérieuredesÉtats-UnisenAsie
estlégitimée(guerredeCorée,soutienàlapolitique anticommuniste
enIndonésie,puisguerreduVietnam) et
l’appuiauxdictaturesmili7taires d’Amérique latineest justifié.Aucoursdeces années,seuls
quelques«hérétiques»,auseindelaculturepolitique de lagauche,
s’obstinentàutiliser lanotiondetotalitarisme(Herbert Marcuseaux
États-Unis,Claude Lefort et CorneliusCastoriadis en France).
«Totalitarisme»devient avanttout un termeanglo-saxon, peuusité
enEurope;miseàpartenAllemagne,avant-postegéopolitiquedela
guerre froide. Dans despayscomme l’Italie,oùles partis
communistes ont joué un rôle important dans la Résistance,ceconceptest
censuré et banni (hormis, parmiles exceptions notables, Nicola
ChiaromonteetIgnazioSilone). Durant la révolte jeune et étudiante
desannées 1960, le même phénomèneseproduira en Allemagne et
auxÉtats-Unis, pays dans lesquels le termeapparaîtra comme trop
contaminépar la guerre froideetseradefaitabandonné.Rudi
Dutschke,scandalisé,reprocheraà Marcuse, qui avaitutilisécette
notionlorsd’une conférenceàl’UniversitélibredeBerlin,d’adopter
8lelangagedel’«ennemi » .
Voiciles grandesétapesdudébat.Maisquels en ont étéles
contenus?Aucentredelacontroverse, une interrogation de fond
toucheàlapertinencemêmeduconceptde«totalitarisme».Dansle
cadre de la théorieetdelascience politiques, qui s’occupent de la
définitiondes formes de pouvoiretdel’élaborationd’une typologie
desrégimespolitiques,cettenotionestdésormaisquasiunanimement
7 Cf.
HerbertJ.Spiro,BenjaminR.Barber,«Counter-IdeologicalUsesof“Totalitarianism”»,PoliticsandSociety,1971,n°3.
8Cetépisodeaétérappeléenautrespar,WilliamD.Jones, TheLostDebate. German
Socialists Intellectualsand Totalitarianism,Chicago:IllinoisUniversity Press, 1999,
pp.192-197.
15acceptée.Peud’analystesoseraientcontesterl’émergenceaucoursdu
eXX siècledesystèmesdedominationqui n’entrentpas dans les
catégoriestraditionnelles–dictature,tyrannie,despotisme–élaborées
parlapenséepolitiqueclassique,d’AristoteàWeber.Ladéfinitionde
Montesquieu du «despotisme»(L’esprit deslois,II, IX-X)– un
pouvoirabsoluetarbitraire,sanslois,fondésurlapeur–s’adaptemal
eàces régimes. Le XX siècleadonné naissanceàdes
régimespolitiquescaractérisés, selonladéfinitiond’HannahArendt, parune
fusion inédited’idéologie et de terreur,qui cherchentà remodeler
9globalement la sociétépar la violence.Danslecadre de
l’historio-
graphieetdelasociologiepolitique,aucontraire,l’idéedetotalitarismeest loin defairel’unanimité.Ceconceptapparaîtlimité, étroit,
ambigupournepasdireinutilepourceluiquitentedesaisir,au-delà
desaffinitéssuperficiellesdessystèmespolitiques«totalitaires»,leur
naturesociale,leurorigine,leurgenèse,leurdynamiqueglobale,leurs
issuesfinales.Enrésumé,lesprincipalesthéoriesdutotalitarisme–en
particuliercellequiaétésystématiséedurantlesannées1950parCarl
Friedrich, Zbigniew Brzezinski–soulignent une séried’analogies
incontestablesentrelessystèmesdepouvoirexprimésparlefascisme,
le nazismeetlecommunisme: a) la suppression de la démocratie
représentativeetdel’Étatdedroit,par l’éliminationdes libertés
individuelleset l’abolition de ladivision despouvoirs,l’introduction
de la censureetl’instaurationdumonopoled’Étatdes moyens de
communicationvisantà diffuserune idéologied’État; b) un parti
unique dirigé parunchefcharismatique;c)lemonopoled’Étatdes
moyens de coercitionpermettantladiffusion endémique de la
violence en tant que formedegouvernement, phénomène qui
débouche surunsystème concentrationnairetendantàl’exclusion
sinonàlavéritable éliminationdes adversairespolitiquesetdes
groupesouindividus considérés commeétrangersàlacommunauté
(politique,nationale,raciale,etc.);d)unfortinterventionnisme
étatique,qui tendàsetraduire parune planificationautoritaireet
10centralisée de l’économie .Bienque l’on puisse repérerfacilement
9HannahArendt,Lesoriginesdutotalitarisme,Paris:Seuil,1995.
10 Carl J. Friedrich, Zbigniew Brzezinski, Totalitarian Dictatorship and Autocracy,
Cambridge:HarvardUniversityPress,1956.
16l’ensemble de cescaractéristiquesdanslenazisme et dans le
communismesoviétique,force estdeconstaterque le régime qui se
réduiraitàlasommedecelles-ciseraitpourlemoinsstatique,formel,
superficiel.Dansses formes idéaltypiques, il se limiteàunmodèle
abstrait.Commel’ontmontrébeaucoupdetravauxd’histoiresociale,
sesambitions de contrôle totalsur la sociétéetsur lesindividus
correspondent plus auxfantaisieslittéraires de George Orwell qu’au
11fonctionnement réel desrégimes fascistesoucommunistes .Un
simple regard surl’origine,l’évolutionetlecontenu social de
ces
régimesrévèledesdifférencestrèsprofondes.Etavanttoutleurdurée.
D’uncôté,lerégimenational-socialiste,dontlesdouzeannéesd’existence(1933à1945) sont placées sous le signe d’une radicalisation
cumulative;sachute, presque apocalyptique,survientlorsd’une
guerrequ’ilavaitcherchéeetprovoquée.Del’autre,unrégimequia
vécu plus de soixante-dix ans. Né d’une révolution, il se perpétue,
aprèslamortdeStaline, durantune longue phase post-totalitaire, à
laquellemet finnon pasune défaitemilitaire mais une criseinterne
provoquéeparsesproprescontradictions.Ensuiteleuridéologie.D’un
côté,une vision du monde raciste, fondéesur une synthèse hybride
d’anti-Lumières (Gegenaufklärung)etdeculte de la technique
moderne, de mythologies germaniques, et de
nationalismebiologisé.
Del’autre,uneconceptionscolastique,dogmatiqueet«cléricale»du
marxisme,proclaméhéritierdesLumières,etrevendiquécommeune
philosophiehumaniste,universaliste,émancipatrice.Enfin,leurformationetleur contenusocial.D’uncôté,lerégimenaziprendforme,
en1933,àlasuited’unealternancepolitiquecertes tourmentéemais
légale.Ilsestructure,aprèsla«miseaupas»delasociétéallemande,
grâceàl’incorporationoudumoinsàl’adhésion passivedesvieilles
élites économiquestraditionnelles (lagrande industrie,lafinance,la
grande propriété foncière), militaires et administratives,ainsi que,
dansunelargemesure,intellectuelles.Del’autre,lerégimesoviétique
naîtd’unerévolutionquiacomplètementexpropriélesvieillesclasses
11Qu’ilsuffiseicidementionner,surlenazisme,DetlevPeukert,InsideNaziGermany.
Conformity,Oppositionand Racism in Everyday life,Londres:PenguinBooks,
1989;sur le stalinisme, Sheila Fitzpatrick, Everyday Stalinism,New York:Oxford
UniversityPress,2000.
17dominantesetquiatransforméradicalementles
basessocio-économiquesdupays,quecesoitenétatisantetenplanifiantl’économie,ou
encréantunenouvelleclassedirigeante.
Le nazismeetlestalinisme diffèrent égalementprofondément en
fonctiondutype de violence que cesdeuxrégimes exercent. La
violence du communismesoviétique estessentiellement interneàla
sociétéqu’ellechercheàsoumettre,normaliser,disciplinermaisaussi
àtransformeretmoderniserpardesméthodesautoritaires,coercitives
et criminelles. Lesvictimesdustalinismesont presquetoutes des
citoyens soviétiques, et dans leur grande majorité russes. Ceci vaut
autant pour lesvictimesdes procès et desépurations politiques
(militantsetfonctionnairesdupartietdel’État,officiersetcadresde
l’armée),quepourlesvictimessociales(leskoulaksdéportésdurantla
collectivisation forcée descampagnes, éléments jugéscomme
«asociaux»,etc.).Lesminoritésnationalesfrappéesparlarépression
(ceuxquel’onaappelésles«peuplespunis»accusésdecollaboration
avecl’ennemidurantlaguerre)constituentdepetitesminoritéssil’on
considèrelarépressiondanssonensemble.Laviolencedunazisme,au
12contraire, estessentiellementprojetéeversl’extérieur .Après une
première phasede«normalisation»répressivedelasociété
allemande (Gleichschaltung), intensemaisrapide, la violence naziese
déchaîneaucoursdelaguerre,àpartirde1939,commeunevaguede
terreur,niaveugle, ni indiscriminéemaisrigoureusement
codifiée.
Pratiquementinexistanteàl’égardd’unecommunauténationaleracialementdélimitéeetsoumise,cetteviolencedevientextrêmepour les
catégorieshumainesetsocialesexclues de la communautédu Volk
(Juifs,Tziganes, handicapés,homosexuels), pour
s’étendreensuite
auxpopulationsslaves,auxprisonniersdeguerreetauxdéportésantifascistes(dontle traitement répondàunehiérarchieracialeprécise).
Un analyste libérallucidecomme Raymond Aron avaitsaisi
clairementcettedifférenceentrele communismeetlenazisme,soulignant
lesissuesextrêmesdes deux systèmes:pour le premierle camp de
travail,c’est-à-direlaviolenceliéeàunprojetdetransformation
coercitifetautoritairedelasociété;pourlesecond,lachambreàgaz,
12UlrichHerbert,«Nazismoestalinismo:possibilitàelimitidiunconfronto»,in:M.
Flores(dir.),Nazismo,fascismo,comunismo,pp.37-66.
18c’est-à-dire l’exterminationcomme finalitéensoi,inscrite dans un
13desseindepurificationraciale .L’historienbritanniqueIanKershaw
adéveloppé l’intuitiondeRaymond Aron en mettantenlumière les
divers typesderationalité exprimés parles régimesdeStalineetde
14Hitler .Leprojetsocialducommunismenemanquait pasde
rationalitépuisque la modernisationdel’économie et de la société
soviétique,poursuivieàtravers une intenseindustrialisation et la
collectivisation de l’agriculture,était sonbut principal. Lesmoyens
utilisésétaient,toutefois,nonseulementautoritairesetinhumainsmais
aussiprofondémentirrationnels:letravailforcé,presqueesclavagiste,
desgoulags,«l’exploitationmilitaro-féodale»des paysans(selonla
15définitionqu’endonnaàl’époque Boukharine ),l’éliminationd’une
partie consistantedel’élite administrative et militaire, et
enfinla
déportationenmassedegroupesetdepopulationsentières.Lesrésultatsfurent,dansunelargemesure,catastrophiques(écroulementdela
productionagricole,famine,stagnation démographique) et risquèrent
de compromettrel’objectifvisé. Dans le nazisme, la contradiction
étaitaucontraireflagrante entrelarationalité desmoyens utilisés et
l’irrationalité profonde du but recherché: la dominationdela«race
aryenne»,leremodelagedel’Europesurlabased’unehiérarchiede
typeracial.Lescampsd’exterminationnazissontune illustrationde
ce contraste. Lesméthodesdeproduction industrielle, lesrègles
d’administration bureaucratique,les
principesdedivisiondutravail,
lesrésultatsdelascience(ZyklonB)étaientutiliséesdanslebutd’éliminerunpeupleconsidérécommeincompatibleavecl’ordre«aryen»
et indigne de vivresur cetteplanète.Durantlaguerre,lapolitique
nazied’exterminationdes Juifs(et dans une
moindremesuredes
Tziganes)serévélairrationnellemêmesurleplanéconomiqueetmili-
taire,puisqu’ellefutréaliséeenmobilisantdesressourceshumaineset
desmoyensmatérielssoustraitsdefaitàl’effortdeguerreetendétruisant une partie de la forcedetravail présente dans lescamps.En
13RaymondAron,Démocratieettotalitarisme,Paris:Gallimard,1970.
14IanKershaw,«TotalitarianismRevisited: Nazism andStalinismina Comparative
Perspective»,TelAviverJahrbuchfürDeutscheGeschichte,n°23,1994.
15Voiràcepropos,NicolasWerth,«UnEtatcontresonpeuple.Violence,répression,
terreurenUnionsoviétique»,inS.Courtois(dir.),Lelivrenoir,p.162.
19