Les ONG confessionnelles

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World Vision, Caritas, le Secours Islamique, le CCFD, ces organisations non gouvernementales de secours humanitaire ou de solidarité internationale portent la marque de leur appartenance religieuse. En quoi en sont-elles dépendantes ? A quelles tensions sont-elles confrontées ? Comment évoluent-elles dans des contextes politiques et religieux souvent conflictuels ? Voici un regard sur la globalisation du religieux et sa place dans les relations internationales.

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Date de parution 01 décembre 2007
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EAN13 9782336253190
Langue Français

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Le Monde, 7 décembre 2003

SOMMAIRE

Bruno Duriez, François Mabille, Kathy Rousselet: Introduction

De nouvellesdynamiques
Julia Berger: Les organisations non gouvernementales religieuses.
Quelques pistes de recherche
Jean-Bernard Marie: LesONG confessionnellesauxNations
uniesetladéfense desdroitsde l’homme

Entre mission etdéveloppement
ClaudePrudhomme: De lamissionauxONGdesolidarité
internationale:quellecontinuité ?
DenisPelletier: Tiers-mondismecatholique:un héritage incertain
BrigitteBleuzen: Desmilitantsauxagentsde développement.Un
institut religieuxfrançaisauSud
Claire deGalembert: LeCCFD auxprisesavecl’islamisme

Traditions religieusesetformesd'aide humanitaire
JonathanBenthall: Lesambiguïtésdudjihad danslapratique des
ONGmusulmanes
MartinGeoffroy: De l’internationalisationàl’éclatementd’une
ONG.Lecasde la branche nord-américaine de l’Alliancebaptiste
mondiale
Lina Molokotos-Liederman: Lerôle desONGhumanitairesdans
l’actionsociale etle développementinternational.Lecasdes
organisationsorthodoxes
PierreLachaier: Lesassociationsdecommunautésetdecastes
hindoues

9

23

41

55
71

85
97

115

129

139

153

Une diversité de modes d’action
Sylvie Ollitrault: Le quakerisme, éthique puritaine etespritdu
transnational
Marie Balas: Sociologie d’une diplomatie:décrire
l’internationalisation de laCommunautéSant’Egidio
YannRaison du Cleuziou: LeSecourscatholiqueauForumsocial
européen:scrupuleset stratégiesdesacteursd’uneONG
catholiqueconfrontéeau«risque » de politisation
BérengèreMassignon: LesONG confessionnellesà Bruxelles:
uneanalyse en termes de lobbying
BlandineChélini-Pont: LesONG confessionnelles oud’origine
confessionnelle de défense de lalibertéreligieuse etleurinfluence

Discrétion ounouvellevisibilité du religieux
SébastienFath: LesONGévangéliquesaméricainesoules ruses
de la Providence
RaphaëlLiogier: L’ONG, agentinstitutionnel optimal duchamp
religieuxindividuo-globalisé

Bibliographie indicative
Liste desauteurs

8

171

185

201

217

231

249

263

277
281

Introduction

BrunoDuriez, François Mabille, Kathy Rousselet

Lorsdeconflits armésoudecatastrophesnaturelles,lesorganisations
non gouvernementales(ONG) humanitairesoccupent souventle devant
de la scène.Surlesquestionsde développementoude mondialisation,des
associationsdesolidarité internationalesontégalementmisesenavantpar
lesmédias.Et,parmi elles,de nombreuses ONGexplicitement référées à
uneappartenance et àdesorientations religieuses. Lerôle deces ONG
confessionnelles–ONGc– (ou religieuses) est souventdécrié:elles
avanceraientmasquéesetmêleraientle prosélytismeau secoursou à
l’action de développement ;elles cautionneraient, comme d’autres ONG,
lespolitiquesdecertainsÉtats.Onanotamment reprochéaux
organisationsévangéliquesd’apporter,lorsde laguerre d’Irak,unsoutien
actifàlapolitique duprésidentdesÉtats-Unis ;enAfrique,lesONG
chrétiennes sontparfoisaccuséesd’être les suppôtsdunéo-colonialisme
etde pallierlesconséquencesdesplansd’ajustement structurel.Quant
auxorganisationsislamiques,on leurfaitgrief de mêleractivitésde
secoursetaideàlaluttearmée.Pourcertains, aprèsavoirétélecheval de
Troie de l’expansionnismecolonial,lesorganisations religieuses seraient
1
devenues« lebrasdésarmé de lamondialisation libérale »;pour
d’autres,elles seraient, àl’instardesautresONG,lesauxiliairesde
2
prédilection de latransitionàl’économie de marché etde la
3
« privatisation desÉtats»;pourd’autresencore,elles seraient« des
entreprisesde moralité etde normeséconomiques,éducatives,sanitaires,
4
environnementales».
Enrevanche,il est relevéaussi quecertainesdecesorganisations sont
associéesàdesmouvementsdecontestation de l’échange inégal entre

1.SylvieBrunel,«Religion ethumanitaire »,inReligion etpolitique.Les
rendezvousde l’Histoire, Blois 2005, ÉditionsPleinsFeux, Nantes,2006.
2.Jean-FrançoisBayart, RomainBertrand,«De quel “legscolonial”
parle-ton ? »,Esprit,décembre2006.
3.BéatriceHibou(dir.),Laprivatisation desÉtats, Paris, Karthala,1999.
4.BernardHours,«LesONG :outilsetcontestation de laglobalisation »,Journal
desanthropologues,n° 94-95,2003.

pays,des pratiquesde firmesoudespolitiquesd’États,quand ellesne
5
sontpasàl’initiative même decesmouvements.Uneautrevision,
idéalistecelle-là,s’exprime danslalittératuresurlesONG : celle d’une
société dégagée descompromissionsetducynisme des politiques
étatiques.
Laréalité est sansdoute moins univoque quecertains voudraientle
faireaccroire.LesONG confessionnellesne formentpasbien entendu un
ensembleunifié.Certaines sontplutôtattestataires,d’autresplutôt
contestataires.Et selon lesmomentsouleslieux,ellespeuventglisser
d’une positionàl’autre.Quandbien même elles seraientconstantesdans
leursorientations,leregard portésurellespard’autresacteurs,religieux
oupolitiques,peutluiaussivarier.C’estcette diversité etcette
complexité que le présentouvrages’efforce de prendre encompte,en
proposantplusieursanalyses de l’action transnationale desONGcet de
l’évolution decelles-ci dansleurs rapportsaveclesinstitutions religieuses
6
etpolitiques.
LalittératuresurlesONGestdéjà abondante etplusieurs recherches
surlapolitique internationale leurfontplace.Maisces travauxéchappent
souventdifficilementàlaseule dénonciation desdéviationsde leuraction
ou, aucontraire, àun plaidoyer en leurfaveuraunom de lasociétécivile.
C’estlecasd’ouvragespubliéspard’anciens responsablesoumilitantsde
cesorganisations,maisaussi de publicationsprésentéespardes
chercheursouessayistes.Rares sont,parailleurs,lesinterrogations sur
cettecatégorie d’acteursparticuliersquesontlesONG confessionnelles.
Oncompte néanmoins, aucoursdesdernièresannées,plusieurs

5.Un exemplerécent:le lancementenvue descampagnesélectoralesfrançaises
de2007de laplate-formeÉtat d’urgenceplanétaire.Votonspour uneFrance
solidaire !, àl’initiative de laquellesetrouvent, avecd’autres,plusieurs
organisationschrétiennes.Plusieursmouvementsen faveurde l’annulation de la
dette despays les pluspauvresontpourorigine desorganisations
confessionnelles,parexemple la campagneJubilé2000.C’estlecaségalement
d’actionsde dénonciation de la corruption oude l’accumulation des richessesde
dirigeantsde pays de la«Françafrique ».
6.Cetouvrage fait suiteàuncolloque organiséconjointementparl’Association
française descience politique etl’Association française desciences socialesdes
religionsen février 2004.Levolumeaété misen forme parMarie-AgnèsTur,
assistantescientifiqueauCentre derecherchesurlapaix, Faculté desciences
socialesde l’Institutcatholique deParis.Le dessin dePlantupage6aété
reproduitavecl’aimableautorisation de l’auteur.

10

78
recherches sur certainesd’entre elles ,des tentativesderapprochementet
d’autres rencontres récentes,indiquant un intérêtgrandissantpour ces
9
questions.
Le présentouvrage poursuit uneréflexion déjàengagéesurla
10
globalisation du religieux ,dontles ONGc sontdes acteursimportants.Il
s’agissait alorsd’évoquerlamondialisation des acteurs religieuxen
partantdesmutationsdes relationsinternationalesetde leurimpact sur
ceux-ci. Le présentouvrage dresse desperspectives complémentaires à
partird’uneapprochesocio-historique etenrenversantquelque peules
termesde l’analyse.Il ne s’agit plusdeconsidérer comme premiers
l’environnementet sesmutations,maisderevenir àl’acteur religieux
dans sesdéploiementshistoriqueset sociaux àl’échelle internationale.
L’approche privilégiéeconsisteàdépasserl’étude desjeuxd’influence
desinstitutions religieuses,habituellement abordée parl’analyse de leurs
discoursoude leursprisesde position éthiques.Ellese différencieaussi
de l’étude desparcoursindividuelsparfois reliésenréseaux,decelle des
groupesou«communautés» ouencore decelle de «mouvances» et
autres structurespolitico-religieuses.
Les ONGc,qui fontl’objetdecetterecherche, sontdes acteurs
collectifs soumis àleur champreligieuxd’origine mais aussi
quadruplement contrainats :) parleurpublicetleur base militante

7.Notamment :leCCFD(FrançoisMabille), Misereor(SylvieToscer), Ad
Lucem (FlorenceDenis),plusieursorganisationsislamiques(JonathanBenthall,
JérômeBellion-Jourdan etAbdelRahmanGhandour), Caritas(CatherineMaurer),
etc.Voirla bibliographie en fin d’ouvrage.
8. «Utopie missionnaire,militantismecatholique », Le Mouvement social,n° 177,
octobre-décembre 1996,souslaresponsabilité deDenisPelletier ;«Les secours
du religieux»,Genèses,48,septembre2002,souslaresponsabilité deJohanna
Siméant.
9.Deux rencontres récentesontétéconsacréesauxONG confessionnelles,l’uneà
Oslo début 2005 (présentationsuccincte parPaulOpuku-Mensah,«Religious
NGOsandtheInternationalAidSystem: anInternationalResearchConference »,
Newsletter, InternationalSociety forThirdSectorResearch, avril-juin2005,
www.istr.org/pubs/inside/backissues/appr-jun05),l’autreà Genève en mai2005
(Simkhada ShambnuRam, DanielWarner(dir.),Religion, Politics,Conflictand
HumanitarianAction: Faith-BasedOrganisations as Political,Humanitarian or
Religious Actors, Program for thestudy of international organisation(s), Genève,
18-19 mai2005, Institut universitaire deshautesétudesinternationales, Genève,
2006).
10.Jean-PierreBastian, FrançoiseChampion, KathyRousselet(dir.),La
globalisation du religieux, Paris, L’Harmattan,2001.

11

confessionnels ; b) parle marché général des ONGetlesprogrammesde
celles-ci; c) parleslégislationsdesÉtatsàl’égard du statutassociatif et
11
particulièrementdesassociationsconfessionnelles ;d) parlesexigences
néesde leurinsertion dansdesdispositifsinternationaux.Uneattention
particulière estaccordéetantàlatransformation duchampreligieuxqu’à
celle ducadre politique national ouinternational de l’action decesONGc.
Maisqu’est-ce qu’uneONG confessionnelle ?Leterme
d’ONGluimêmerecouvre des réalitésbien différentes,selon lespays,selon les
organisations internationales qui leurapportent unereconnaissance,selon
lesONGelles-mêmes.Une définition négative pourrait suffireàles
désigner– endehorsde l’État,en dehorsdumarché eten dehorsde la
famille.Mais selon les usagesquisontfaitsdu terme d’organisation non
gouvernementale,onretrouvecertesbien desassociationshumanitaireset
desolidarité internationale,maisaussi desorganisationsprofessionnelles
etdesorganisationsliéesàdesÉtats(desONGgouvernementales,
12
comme il estditparfois!).Ilapparaîtdifficile,voire impossible, à
certainsdetrouveren droitinternationalune définition deces
13
organisations.Laréférence fréquenteàunesociétécivile,nationale ou
internationale,outre qu’elle estfortementconnotée, ajouteaufloude la
définition.
LesONG confessionnelles(ou religieuses)recouvrent,quantàelles,
égalementdes réalitésdiverses.Ils’agitle plus souventd’associations
volontairesdontles statuts,suivantlespays,peuventêtre fortdifférents,
maisaussi parfoisd’Églisesoudecongrégations.Dansleurnomcertaines

11.Deux sommesprécisentlesenjeux: Jean-PaulDurand,L’hypothèse de la
congrégation simplementdéclarée, Paris, Cerf,1999;etSalvatoreBerlingo (dir.),
Code européen.Droitet religions, Milano-Dott, A.GiuffréEditore,2001 (3
tomes).
12.SamyCohen,«ONG, altermondialistes et sociétécivile internationale »,
Revuefrançaise desciencepolitique,vol. 54,n°3,juin2004.
13.KerstinMartens,«MissionImpossible ?DefiningNongovernmental
Organizations»,Voluntas,13(4),2002 ;DorothéeMeyer,«ONG :unecatégorie
juridique introuvable,une définitionutilitaire »,inPascalDauvin, Johanna
Siméant(dir.),ONGethumanitaire, Paris, L'Harmattan,2004.BéatricePouligny
souligne quantàelle:«En général,danslalittérature existante,deuxcritèresde
base définissentl’appellationONG :ils’agitd’un groupe librementconstitué par
despersonnesoucollectivitésprivéesetpoursuivantdesbutsnon lucratifs.Dans
lalittératureanglo-saxonne,s’yajoute lecritère dubénévolatqui,s’il était
strictementappliqué,disqualifieraitnombre d’organisations très
professionnalisées(«. »Lerôle desONGen politique internationale »,Projet,
n°269,printemps 2002).

12

font uneréférence expliciteàleur ancragereligieux,d’autresnon.
Certaines sontcrééesetaniméespardespersonnesdontlesbuts sont
religieuxmaisqui n’ontpasdonnéàleurorganisationune finalité
explicitement religieuse.
Au risque de paraître normatifs,parconvention nousadoptonsici la
définition empruntée parJulia Bergerà KerstinMartensetconsidérons
que lesONGcsontdes« organisationsformellesdontl’identité etla
mission découlentdirectementdesenseignementsd’une ouplusieurs
traditions religieusesetquiopèrent sur unebase non lucrative,
indépendante,volontaireafin de promouvoiretde mettre en œuvre
collectivementdesidées surlebien public, auniveau tantnational
14
qu’international ».Travailler surlesONG confessionnellesmeten
valeur un faitassociatifspécifique:unactecontractuel de personnes
manifestantlavolonté d’unagirensembletoutenseréférant,de façon
plusoumoinsforte,selon lesassociations, àuneautoritéreligieuse.
TouteslesONGcretenuesdansle présent volume ont un domaine
d’actiontransnational.Laplupartd’entre elles– maispas toutes–sont
reconnuesparlesinstancesde l’ONU,spécialementleConseil
économique et social (Ecosoc).
Néanmoins, au vude ladéfinitionretenue,plusieursdesassociations
étudiéesdanscevolumesontdescaslimites,entantqu’ONGoucomme
organisationsconfessionnelles.Ilasemblé intéressantde ne pasles
exclure ence qu’ellespermettaientd’observerdesdynamiques
d’évolution.Ilapparaîtainsitrès vite quecertainesdecesorganisations
non lucrativesemploientdes salariés ;on nesaurait,pourcetteraison,les
exclure duchamp d’observation.Aucontraire même,si l’onveut
comprendrece qu’implique ladynamique de laprofessionnalisation dans
cesecteur.
Ladéfinition desONGreste,en fait,un enjeudansles rapportsentre
cesorganisationsetlesinstancesinternationalesounationales,etentre
elles.Aunom du respectde ladéfinition de lavraieONG,une
organisation pourraêtre dénigréecomme dévoyée pardesintérêts
marchandsoucomme dépendante d’une institution politique.Plusieurs
descontributionsdecetouvrage évoquentcesluttespourla
reconnaissance de lalégitimité desONG.Lareconnaissance ducaractère
religieuxdesorganisationsestelleaussiun enjeupourlesorganisations
elles-mêmesetpourlesinstitutions religieuses.On nesauraitoubliernon

14.Julia Berger,dans sa contribution dansle présentouvrage,p.23-24;Kerstin
Martens,op.cit.

13

plusque les actionsdesecourshumanitaire oudesolidarité internationale
nesontpas seulement conçues comme desinstruments auxmainsdes
organisations religieuses àdesfinsexogènes(de prosélytisme
notamment) maisqu’elles sontlafinalité même de l’organisation
religieuse, aunom du respectde l’injonction des’occuperduplus
démuni,dupauvre,de l’étranger,qu’ils’agisse de la charité oude la
zakat.Etdanslesinstitutions religieuses,lalégitimitése mesureàl’aune
du respectdecesprescriptions.
Certainsdecesnouveauxacteurs religieuxde lascène internationale
sontparticulièrementcomplexesdanslamesure oùils sontàlafoisdes
mouvements religieuxetdesONG ayantunstatutconsultatifauprèsdes
Nations unies(c’estlecas,parexemple,de l’Alliancebaptiste mondiale)
oùilsjouentdecette pluralité destatuts.Descongrégations religieuses
catholiquesdoublentleur statutcanonique d’unstatutjuridique d’ONGet
à cetitre entretiennentautantderelationsavecle monde onusien,en prise
directeavecles sollicitationsetlesproblèmesmondiaux,qu’avecle
milieu romain devenuenvironnementparmi d’autres.
Le présentouvrage permetd’aborder sous unangle nouveaulavitalité
des religions,en faisantdroitàlatensionclassique entre l’unité
proclamée etladiversité desapprochesdesacteurs religieuxconsidérés.
Laquestion d’uneautoritécentrale etcelle de latension entreuncentre et
sapériphérie,quitraversent tantlesinstitutions religieusesque lesONGc,
reçoiventici des réponsesinédites.L’approchechoisie danscetouvrage
permetégalementderéévaluerles relationsentreÉtatsetacteurs
religieux,notammentenraison de l’insertion desONGcdansles
dispositifspublics régionauxouinternationaux(Union européenne et
ONUdanscevolume) etde laperte parlesÉtatsde leurmonopole
normatif.L’analyse déplace leregardverslesinstitutionsgarantesd’un
ordre internationalàprotégerouàpromouvoir,et versle jeudes
transactionsdu religieuxetdupolitique dansdesespaces– locaux,
régionaux,internationaux– différents ;elle metenavantlamultiplicité
desacteursetdesagentsinstitutionnels.Au sein de l’espace public
européen,s’ouvre,parexemple,un dispositif inéditderègles
institutionnellesmarqué pardesinteractionscomplexesentre dupolitique
(c’est-à-dire
lesinstitutionscommunautaires,avecmaiségalementaudessusdesÉtats) etdu religieux(àsavoirlesONGcaveclesÉglisesetles
autresappareils religieuxmaisaussiparallèlementàeux).
L’analyse portesur un espace detransactionsfondésur une double
économie: celle de larégulationetcelle ducompromis.Régulation
puisquetout statutd’ONGou,plus simplement,toutfinancementoctroyé

14

à uneassociation internationale ounationaleà vocation internationale,
confessionnelle ounon,est subordonnéàl’acceptation par celle-ci des
valeursfondamentalesde l’organisation internationaleconsidérée (Charte
desNations uniesouConseil de l’Europe,parexemple).Larégulation
renvoie ici notammentàlanotion decontratetàl’acceptation derègleset
decontraintes.Certainesorganisations refusentnéanmoinsd’aliénerleur
liberté par un financementpublic,maisellesdoiventalors tenircompte
desexigencesde leursdonateurs.Compromispuisque l’adhésion,qu’elle
correspondeàuneadéquation devaleursouàunestratégie d’opportunité,
oblige les responsablesdesONG àunetransaction entre leursobjectifset
15
lesmoyens utilisés.Cette pisteadéjàété proposée parRégis
Dericquebourg,qui présentaitl’engagementhumanitaire «comme mode
decompromisavecle monde»àproposde l’action internationale des
16
TémoinsdeJéhovah .Etcette logique n’estnullement réservéeau
17
christianisme .Régulation (côté politique) etcompromis(côtéreligieux)
conduisentàune demande de «gouvernance » parlesacteurs religieux,
notion qui présente,on lesait,de nombreusesambiguïtés,inhérentesin

15.Encesens,onretrouve ici l’analysetroeltschienne du religieuxqui meten
exergue lafigure du«compromis», comme leremarquePaul-AndréTurcotte:
«Àlalecture desSoziallehren,lecompromisentre l’Église et unÉtatou une
culture,qu’ilsoitexplicite ouimplicite,se présentecommeune entente dugenre
donnant-donnant,undeal,un marché ou uneaffaireauxfinsde l’extension du
salutmédiatisé dansl’histoire.Cecompromisala caractéristique d’être
consciemmentcherché,stratégiquementprovoqué et traditionnellement valorisé
pourdessynthèsesen devenir(. »Paul-AndréTurcotte,Intransigeance ou
compromis.Sociologie ethistoire ducatholicismeactuel,Québec, Fides,1994,
p. 115.)
16.RégisDericquebourg,«Lesgroupes religieuxminoritaires:protestation,refus
dumonde etaction humanitaire »,inPierreBréchon, BrunoDuriez, JacquesIon
(dir.),Religion etaction dansl’espace public, Paris, L'Harmattan,2000,p. 85.
17.Amenéàrelativiserle modèle françaisderégulation du religieuxparla
politiqueàtraverslanotion de laïcité, RenéOtayek explique:«Si l’on faisait un
tant soitpeu sien lesensde lanuance deH.Sanson qui parle, àproposdes
sociétésarabo-musulmanes,d’une “laïcité dupermis” dontlaprégnance permet
de multiplesaccommodementsaveclaloireligieuse,enrendantainsi justice, au
reboursdetoutereprésentationatemporelle de l’islam, aux stratégiesdesacteurs,
ons’apercevraitalorsqu’en islamcomme dansn’importe quellereligion,dansle
mondearabo-musulmancommeailleurs,lesindividus,lesgroupesetles
institutions sontengagésdansdes transactionspermanentesaveclesacré,qui
déterminent un équilibre fluctuantetcomplexe entre lasphère deDieuetcelle de
César» (RenéOtayek,Identité etdémocratie dans un monde global, Paris,
PressesdeSciencesPo,2000,p.204).

15

fineàlafois àla complexité desprocessusderégulation et àladiversité
desenjeuxetdes stratégiesdes acteurs.
Enarrière-fond des relationsentreONG,ouentreces ONGet
certainesinstitutionspolitiques, se lisentégalementles rivalitésentre
confessions religieuses surle marché des biensdesalutmais aussi dans
l’accès aux ressourcesdesinstitutionsinternationalesounationales.À
l’inverse,les terrainsd’action etles causesd’intérêtgénéral prisen
charge parles ONGcoffrent aussi parfois aux confessions religieusesdes
occasionsderapprochement.
Les contributions à cetouvrage ontétéréunies autourdecinq
questions.
1)De nouvellesdynamiques.Depuisdeuxdécennies,les ONGc sesont
multipliéesetontdéveloppé leur activité dansde nombreuxdomaines
comme ladéfense desdroitsde l’homme,le développementdurable,la
préservation de l’environnementoula construction de lapaix(Julia
Berger).Ayantjouéunrôle majeurdès1945àl’ONUen faveurdesdroits
de l’homme,ellescontribuentde façonsignificativeàladéfinition des
normesinternationales(Jean-BernardMarie) etbénéficientgrâceàleur
statutd’ONGde moyensd’action etdereconnaissance plusimportants
que lesorganisations religieusesauxquelleselles sontliées.
2)Entre mission etdéveloppement.Telle estlatension essentielle qui
traverse lesONGcoccidentales,en particuliercatholiques.Largement
e e
héritièresdesmissionsdesXIXetXXsiècles,tantparleurmode
d’organisation que parleursactions(ClaudePrudhomme, Brigitte
Bleuzen),danslevaste mouvementdesécularisation des sociétés
occidentalesdesannées1960-1970ellesontde moinsen moinsaffiché
leursfinalités religieuses,lesmilitants
s’inscrivantdansladémarchetiersmondiste (DenisPelletier).Ceci n’empêche pasaujourd’huiune
réactivation de ladimensionreligieuse de l’engagementdansdes
contextes régionauxmarquéspar une forteconfrontationreligieuse, ce qui
provoque desincompréhensionsau sein même desorganisations,entre le
siège etlesacteurslocaux,entre professionnelsdudéveloppementet
donateurs ;lalogiqueuniversaliste dudéveloppemententre enconflit
aveclalogiqueconfessionnelle etparticulariste (Claire deGalembert).
3)Traditions religieusesetformesd’aide humanitaire.Laplupartdes
ONGcétudiéesdanscetouvragesontd’originechrétienne – de même que
lamajorité desONGc auxNations unies sont,ellesaussi, chrétienneset
viennentduNord.Certainescontributionsduprésentouvragesont
néanmoinsconsacréesàdesorganisationsmusulmanes,hindoues,ouà
desassociationsliéesàdesnouveauxmouvements religieux.Ladiversité

16

desorganisationspermetdesaisirl’influence plusoumoinsforte des
religions surlesformesd’action humanitaire, à traversles conflits au sein
même dumonde musulman (JonathanBenthall) ouencore les
associationsdecaste (Pierre Lachaier).AlorsquecertainesONGse
nourrissentdetraditions religieuses transnationales,parexemple
l’Alliancebaptiste mondiale (MartinGeoffroy),dans d’autrescontextes,
comme l’espace orthodoxe oùcesontgénéralementl’action nationale et
les relationsentre l’Église etlesinstitutionslocalesquisontprivilégiées,
lesONGcnese développentquetrèslentementet selon deslogiques
spécifiques(Lina Molokotos-Liederman).Enfin,leséquilibresentre
prosélytisme etengagementcaritatifvarientd’unetraditionreligieuseà
l’autre.Une lacuneresteàsouligner:notre ouvrage necomporteaucune
contributionsurlesorganisationsjuiveset surlesmodalitésde leurs
actionsdans uncontexte diasporique.
4)Une diversité de modesd’action.LesONGcontdes relationsdiverses
aveclesinstitutions religieuses.Nombreuses sontcellesqui
s’autonomisent vis-à-visdecelles-ci,pendantque d’autres trouvent,pour
reprendre l’expression deMarieBalasau sujetde la communauté
Sant’Egidio,un «compromisentreunrégime decélébration et unrégime
critique ».C’estdans une égale distanceàl’égard dupolitique etde
l’apostolique que leSecourscatholiquetrouveàlafois salégitimité et son
efficacité d’actionau sein duForumsocial européen (YannRaison du
Cleuziou).L’action de groupes religieuxdanslesecourshumanitaire ou
le développementpeutêtrevueaussicommeune miseàdistance du
politique etdesconflitsquisontintrinsèquesà celui-ci.
L’actiontransnationale,transversale et réticulaire,lanécessité de
collaboreraveclesONGnonconfessionnelles,l’importance de la
professionnalisation etde l’expertise provoquent unebaisse devisibilité
religieuse desmouvementsau sein de l’Union européenne, correspondant
àlastratégie d’enfouissementdesmilitantsdansle monde dèsavantle
concileVaticanII(BérengèreMassignon).Cette évolution,parfoiscette
stratégie des responsablesdesorganisations,nesignifie néanmoinspas
nécessairementlaperte de laréférencereligieuse.Et, comme l’asouligné
Johanna Siméant,« lescatégoriesdu secours religieuxetde l’humanitaire
gagnentàêtretravaillées sansque l’onsecontente de faire des unesles
18
ancêtres,oulesprédécesseursmaintenantdépassés,desautres».

18. «Les secoursdu religieux»,op.cit.,p.2.Soulignantcommentdes
organisationsconfessionnellespeuventêtre ouvertesàtous,sansbutprosélyte et,
àl’inverse,que desorganisationslaïquespeuventêtre investiespardesgroupes
confessionnels, Johanna Siméant seréfèreà CatherineDuprat,Usage etpratiques

17

Àquel pointlesmodesd’action des ONGclesdistinguent-ellesdes
autresorganisationsnon gouvernementales?Àn’en pasdouter,des
valeurs religieusesontdurablementmarquécertainesd’entre elles,
comme le quakerisme quiapermis uncompromissui generisentre
enrichissementetdiffusion de normeséthiques,etquiafondé des
modalitésd’actioncollective particulières(SylvieOllitrault).Laplupart
desauteursdecetouvrage insistent surla capacité des ONGc à s’appuyer
surdes réseauxlocaux,tissésde longue date parlesÉglisesetlesautres
groupements religieux,surdesacteurslocauxque lesautresorganisations
non gouvernementalesont tendance, àencroirecertainesétudes, à
négligerparfois.La« méso-diplomatie »deSant’Egidiocombinant
registresd’actionsinstitutionnellesetinformellesdistingue elleaussi
nettementla communauté parmi lesautresorganisationsnon
gouvernementales(MarieBalas).Sansdoute laspécificité desONGcse
révèle-t-elleaussi danslecaractère identitaire d’une partie de la
production normative desacteursconfessionnelsauniveaudes
institutionsinternationalesonusiennesoueuropéennes:une production
quiconcerne parexemple le droitàlalibertéreligieuse
(BlandineChéliniPont),le droitàladifférenceculturelle,le droitdesminoritésouencore le
« droitd’accèsau sens»récemmentproposé parcertainsmilieux
associatifscatholiquesauniveaueuropéen.Maislaproduction normative
desacteursconfessionnelsestaussiune production normative d’intérêt
général,si l’onaccepte la catégorie dénominationnelle française (l’Union
européenne pard’inle «térêteurpoopéen »)urjustifierles subventions
accordéesparle gouvernementauxacteursconfessionnelsdèslorsque
leuraction poursuit uneaction d’intérêtgénéral.
5)Discrétion ou nouvellevisibilité du religieux.L’édulcoration des
références religieusesestbienun desconstatsmajeursdecesanalyses sur
lesONGc,en particulieroccidentales.Cette euphémisation ne procède
pas uniquementde lasécularisation desmouvementsetd’un effacement
des valeurs religieuses.Elles’expliqueaussi par une quête d’efficacité,
par un élargissementdecesmouvementsàd’autresacteurs,par
l’inscription desproblèmesdansl’agendainternational,pardeslogiques
fonctionnelles.Leurimportancesurlascène internationalesouligne en
creuxlafaillite desÉtats-providencesetdescarencesdu système
international dans uncontexte de modernité politique etde mondialisation
(SébastienFath).Cette euphémisationrenvoie enfinaucontexte
post

de laphilanthropie.Pauvreté, actionsociale etliensocialà Parisaucoursdu
e
premierXIXsiècle, Paris, Comité d’histoire de la Sécuritésociale,1996et1997.

18

matérialiste et àdesformesd’« individuo-globalisme »aveclesquelsdes
ONGc sonten grandeaffinité (Raphaël Liogier).Mais,comme on levoit
également,des tendances contraires vers une plusgrandeaffirmation
identitaire ou une plusgrandevisibilité du religieuxmarquent certaines
organisationsetmouvements.Sur cesquestions, commesurd’autres,le
tort seraitdeconsidérerque lesensde l’histoire est univoque et constant.

19

De nouvellesdynamiques

Les organisations non gouvernementales religieuses
1
Quelquespistesderecherche

Julia Berger

Aucoursdes vingtdernièresannées,lesorganisationsnon
gouvernementales(ONG)sontintervenuesde plusen plusactivement
danslesdébatsinternationauxetdanslesprisesde décisionàportée
mondiale.L’introduction du terme « organisation non gouvernementale »
dansl’article71 de la Charte desNations uniesaoffert un espace
politiqueà ces représentantsautodésignésde l'intérêtpublic,leur
permettantd'interagiretdes’organiserpourlapromotion debuts
communs.Aucoursde ladernière décennie,l’activité desONGs’est
intensifiée quantitativementetqualitativement.Desorganisations telles
queAmnestyInternational, Oxfam, Greenpeace,leConseil mondial des
Églises,la Soka Gakkaï internationale etleCongrèsjuif mondial ontfait
entendre leurs voixlorsde débatspolitiques surlesdroitsde l’homme,le
développementdurable,l’environnement,la construction de lapaixetla
bonne gouvernance.Certainesontapportéuneaideconsidérable dansdes
régionsdumonde oùle manque devolonté oudecapacité politiquesne
permettaitaucunealternative.TheEconomistaffirmaiten janvier 2000
que lesONGdépensentaujourd’hui plusd’argentque la Banque
2
mondiale .
On estimeàplusieursmillionslesONGexistantes,parmi lesquelles
un nombre de plusen plusimportant se définitentermes religieux– ense
qualifiantd’ONG«religieuse »,«confessionnelle »,ou«appartenantà
unecommunauté decroyance ».Lesdeux termes«ONG» et
«religieux»sont trèsflous.Cetarticles'appuiesur une définitionrécente
desONGqui présente lesONGreligieusescomme desorganisations
formellesdontl’identité etlamission découlentdirectementdes

1.Uneversion pluslongue decetarticleaété publiée dansle numéro de mars
2003deVoluntas.VoirJulia Berger,«ReligiousNon-Governmental
Organizations: AnExploratoryAnalysis»,Voluntas, InternationalJournalof
Voluntaryand NonprofitOrganizations,vol. 14,n° 1,2003.Traduction
deMarieAgnèsTur.
2. «SinsoftheSecularMissionaries»,TheEconomist,29 janvier 2000,p.25-27.

23

enseignementsd’une oude plusieurs traditions religieusesetquiopèrent
sur unebase non lucrative,indépendante, volontaireafin de promouvoir
etde mettre en œuvrecollectivementdesidées surlebien public, au
3
niveau tantnational qu’international .Parmi lesplusimportantesdeces
4 5
organisations,l’Armée du salut, WorldVision etCatholic Relief
6
Servicesdisposentderevenusannuelscumulésde plusde 1,6milliard de
dollarsetaffichent unrésultatproche de 150millionsde dollars.
Un nombrecroissantd’indicesconfirmentlerapprochementdes
idéologies religieuse et séculière danslasphère publique,largement
alimenté parlareconnaissance deslimitesd’uneapproche purement
laïque desmauxéconomiques,sociauxetenvironnementauxdumonde.
Parmi lesexemples récentsconfirmantcettetendance, citonsles réunions
duWorldFaithsDevelopmentDialogue de 1998co-organiséespar
l’archevêque deCanterburyetle présidentde la Banque mondiale, ainsi
que ladécision desNations uniesd’accueillirleMilleniumWorldPeace
SummitofReligiousandSpiritualLeaders.Danslamêmeveine,les
gouvernements sesontengagésàœuvrerau« développement spirituel »
dumonde lorsde diversesconférencesde l’ONU(Conférence des
Nations unies surl’environnementetle développementde 1992),etont
reconnuque «lareligion,laspiritualité etla croyance jouent unrôle
central dansles viesde millionsde femmesetd’hommes» (Quatrième
conférence mondiale desNations unies surlesfemmes,1995).
Malgréune nettetendance desacteursinternationauxàprendre en
considération lesopinionsdesacteursconfessionnelset religieux,les
organisationsnon gouvernementalesconfessionnelles(ONGc) ontété
largementignorées.Entreautres raisonsfigurentle manque deconsensus
surce quiconstitue légalementet sociologiquement uneONGcet,dans
uncontexte non occidental,une hésitation de lapartdesONGc à
s’identifiercomme desacteurs religieux,un manqueréel d’information
surlesactivitésdesONGcet unetendance de longue date dansla
littératuresociale etpolitiqueànégligerlerôle desacteurs religieuxdans

3.KerstinMartens,«Mission impossible
?DefiningNon-GovernmentalOrganizations»,Voluntas,vol. 13,n° 4,2002.
4.SalvationArmyUSA,AnnualReportFigures,2001:http://www.salvation
armyusa.org/www_usn.nsf/vw_sublinks/C890CDB14126F4BB80256B80003516
5E?openDocument=>.
5.WorldVision,AnnualReport,2001:http://www.worldvision.org/worldvision/
imagelib.nsf/main/wv_ar_01.pdf/%24file/wv_ar_01.pdf>.
6.Catholic ReliefServices,AnnualReport,2001:<http://www.catholicrelief.org/
publications/AR_2001.pdf>.

24

la sphère publique.Lamajeure partie des travaux surles ONGc se
limitent àl'étude desorganisations chrétiennesprésentes aux Nations
78
unies , àdesétudesdecasou à untraitementgénéral du sujet à traversle
9 1011
prisme politique,la résolution des conflitsoule management.Seulun
rapport completintitulé «Religion etpolitique publiqueaux Nations
unies» explore lamanière dontles religionsen général,etles ONG
religieusesen particulier, cherchent àinfluencerlespolitiquespubliques
12
aux Nations unies.
Aucune étude n’aencoretenté deconsidérerlesONGc commeun
champ organisationnelspécifique.Cetarticle examine le phénomène des
ONGcenreplaçantcesorganisationsdanslescontextes sociopolitiqueset
religieuxpluslargesdontelles sontissues.Il identifieun ensemble
d’ONG activeset reconnues,élaboreuncadre multidimensionnel pour
évaluerlanaturereligieuse etorganisationnelle decesorganisationset
traite desfacteursqui facilitentetfreinentlaréalisation de leursobjectifs.

Lecontexte social et politique
Lesorganisationsinternationalesnon lucratives,tellesque nousles
e
connaissonsaujourd’hui,datentdumilieuduXIXsiècle.Parmi lesplus
anciennes setrouventl’Uniontypographique internationale (1852),la
YoungMen’sChristianAssociation (YMCA) (1855),la Croix-Rouge

7.VoirJenniferButler,«ForFaithandFamily: ChristianRightAdvocacyat the
UnitedNations»,ThePublic Eye,n° 9,2000 ;NealMalicky,ReligiousGroupsat
theUnitedNations:A StudyofCertainReligiousNon-Governmental
Organizationsat theUnitedNations, NewYork, Columbia University,1968,
p. 435;G.Richter,ChristianOrganizationsat theUN asRepresentationsofthe
Church: StudyandTheologicalReflection ontheWork ofOneGovernmental
OrganizationandFive Non-Governmental Organizationsat the UN, NewYork,
UnpublishedMaster’sThesis, UnionTheologicalSeminary,2001.
8.JeromeP.Baggett,HabitatforHumanity, Philadelphia, PA, TempleUniversity
Press,2001;DanielA.Metraux,TheSoka GakkaiRevolution, NewYork,
UniversityPressofAmerica,1994.
9.DouglasJohnson etCynthia Sampson (dir.),Religion, TheMissingDimension
ofStatecraft, NewYork, OxfordUniversityPress,1994.
10.R.ScottAppleby,TheAmbivalence oftheSacred: Religion, Violenceand
Reconciliation, Lanham, Rowman& Littlefield,2000.
11.PeterC.Brinckerhoff,Faith-BasedManagement :LeadingOrganizations
That AreBased onMoreThanJust Mission, NewYork, JohnWiley& Sons, Inc.,
1999;ThomasH.Jeavons,WhentheBottomLine isFaithfulness, Indianapolis,
Indiana UniversityPress,1994.
12.ReligionandPublic Policyat the UN, Chicago, ParkRidgeCenter,2002.

25

(1863) etleConseil international desfemmes(1888).CharlesChatfield
identifietrente-deuxorganisationsinternationalesdece type en 1874 ; en
13
1954,elles sont plusde 1500.Seloncetauteur,la création de la Société
desnationsa alimentéun processus transnational quia conduitlesaffaires
etlesassociationsdecitoyensau-delàdesintérêtsetdesfrontièresde
14
l’État.L’utilisation etladéfinition du terome «rganisation non
gouvernementale » dansl’article71 de la Charte desNations uniesa créé
l’espace politique nécessaireàl’émergence d’une nouvelle forme
15
d’organisation .Lafin de laguerre froide etl’effondrementdu
socialismeàlafin desannées1980ontmarquéunautrechangement
majeurdansleclimat sociopolitique mondial, créant,seloncertains
observateurs,lesconditionsfavorablesàune participationciviqueau sein
desprocessusde gouvernement.Lafin de ladichotomieÉtat-marché,qui
adominé le paysage politique depuislafin de la SecondeGuerre
mondiale,devaitconduireàl’émergence d’unesociétécivile.Ce «tiers
secteur» naissantdevait«servird’intermédiaire etéquilibrerlespouvoirs
de l’Étatetdumarché, apporter uncontrôle moralsurle marché et
16
maintenirl’intégrité démocratique de l’État».Depuislesannées1980,
l’émergence de nouveauxÉtatsindépendants,le déclin des
gouvernementsnationaux,lesconflitsintra-étatiques,lesnouvelles
urgencesde naturecomplexe etlesprogrès rapidesen matière de
technologie descommunicationsontcrééàlafois unbesoin et un espace
politique pourle développementd’untiers secteur.
Alorsque larapide prolifération d’ONGetlanature éphémère de
nombreusesinterventionsauniveaulocalrendentimpossible le
dénombrementexactdesONG, certainesestimationsontévalué leur
nombreauxÉtats-Unisàdeuxmillions,70% d’entre ellesayantmoinsde
trenteans.EnRussie,oùpresqueaucuneONGn’existaitavantla chute

13.CharlesChatfield,«Intergovernmentaland non-governmentalassociations to
1945 »,inJackieSmith, CharlesChatfieldandRonPagnucco (dir.),
TransnationalSocialMovementsandGlobalPolitics: SolidarityBeyond the
State, Syracuse, SyracuseUniversityPress,1997.
14.Ibid.
15.L’article71appelleàdesdispositionsparticulièresaveclesONG
internationaleset stipule que lesONGnationalesne doiventêtre prisesencompte
que dansdescirconstancesparticulières.
16.JudeHowell etJennyPearce,«CivilSociety: TechnicalInstrumentorSocial
Force forChange ? »,inDavidLewisetTina Wallace (dir.),NewRolesand
Relevance: DevelopmentNGOsandtheChallengeofChange,WestHartford,
KumarianPress,2000.

26

du communisme,on encompterait àprésent aumoins 65000et auKenya
17
plusde200nouvellesONGseraientcrééeschaqueannée .

Lecontexte religieux
Universitairesetpraticiensontdistingué lesONGselon lecritère
régional (ONGduNord etONGduSud),ou représentatif (local,national,
international),et selon leursobjectifs(émancipation desfemmes,
protection de lasanté,résolution desconflits…).Cescatégoriesne
réussissentcependantpasàprendre encompte le nombrecroissant
d’ONGquis’identifiententermes religieux.Alorsque lesONG
confessionnellesopèrentau sein desmêmescadreslégauxetpolitiques
que lasociétécivileséculière,leursmissionsetleursinterventions sont
guidéesparleurconception dudivin etlareconnaissance de lanature
sacrée de lavie humaine.
LesONGc actuelles représentent un large ensemble d'organisations
allantde mouvementsagissantlocalementetde façon indépendanteàdes
entreprises transnationalesgérantdescentainesde millionsde dollars.
Ellespeuvent représenterdescongrégations,desconfessions,des
orientations spirituellesetmême l’ensemble desmembresd’unereligion
particulière.Àladifférence desONGséculières,qui ontétécrééespour
laplupartaucoursdes trente dernièresannées, beaucoup d’ONGc
apparaissentcomme laforme nouvelle d’anciennesorganisations
religieuses.Lanécessité d'interveniràdesniveauxélevésde prise de
décision etde partagerl’informationconduitbeaucoup decesdernièresà
chercher unereconnaissance formelle entantqu’«ONG».Lesordres
religieux,parexemple,dontcertainsdatentde plusieurs siècles,peuvent
devenirdesONGcen entrantdans unerelation formelleaveclesNations
unies.De lamême manière,lesconfessionsouorganisations religieuses
peuventouvrirdesbureauxgrâceauxquelsellespeuventconduire leurs
affairesextérieures.Alorsque lesorganisations séculièresdoivent
constituerleurs ressourcesetleurs réseauxdesoutienexnihilo,les
organisations religieusesontaccèsàde larges réseaux sociauxet
d’importantes ressourcesgrâceàlaprésence de longue date de
communautés religieusesdansle monde entier.Danscertainscas,les
réseauxetlesinfrastructures religieux sontplus stablesque les
gouvernementslocauxounationaux,procurentdeschaînesd’information
etdistribuentdes ressourcesen l’absence d’initiatives soutenuespar
l’État.Toutaulong de ladernière décennie,lesONGcontémergésurla

17. «SinsoftheSecularMissionaries»,TheEconomist,29 janvier 2000.

27

scène mondiale grâceàdes campagnesinternationales.Desdébats
passionnésont ainsiréuni les représentantsd’ONG séculièreset
religieuses àlaConférence desNations uniesde 1994surlapopulation et
le développement, au sujetde questions tellesque le planning familial et
laresponsabilisation desfemmes.Parlasuite,deseffortsinternationaux
18
comme la campagne duJubilé2000pourannulerladette du
tiersmonde,ferde lance desÉglisesetdesONG confessionnelles,ontattiré
l’attention desmédiasetontbénéficié d’unsoutien populaire; une
coopération interreligieuse estnée.

Ladéfinition de l’ONGc
Lesystème desNationsunies, avecsalongue histoire d’association
aveclesONGet sescritères régissant ses relationsd’ordreconsultatif
avecelles,offreun filtre efficace pourobserverlesONGc.Celles-ci ont
été identifiéesàpartird’un groupe pluslarge d’organisationsassociéesau
Conseil économique et social (ECOSOC) etauDépartementde
l’information publique (DPI) – deuxorganesdesNations uniesauxquels
sontassociéeslamajorité desONG.
L’identification desONG confessionnellesaété néanmoins
compliquée parlanatureambiguë de l’identitéreligieuse des
organisations.Leurs réponsesàlaquestion «êtes-vous uneONG
religieuse ? » ont soulignécetteambiguïté.Parmi les termes utiliséspar
lesorganisationspour se décrire figuraient« nonséculier»,
«areligieux»,« nonconfessionnel
poursuivantdesprincipesjudéochrétiens» et«communauté decroyance opérantde manière
19
séculière ».Certainesontadmisn’avoirjamaisenvisagécette question.
L’identitéreligieuse d’une organisation est subjective,ellereposesur
l’auto-identificationcommetelle parl’ONGelle-même etnonsur un
corpusde normesextérieuresqui ladéfiniraientainsi de manière
objective.
Letableau1 montre laproportion d'ONGc au sein desONG associées
àl’ECOSOCetauDPI.

18.Leterme «Jubilé » est uneréférencebibliqueà« l’Année duJubilé » pendant
laquelle lesinégalités socialesétaient rectifiées,lesesclaveslibérés,laterre
rendueàsespropriétairesoriginelsetlesdettesannulées.
19.Dansleur version originale,les réponsesdesONGétaient:«non-secular,
areligious, non-denominational supportingJudeo-Christian
principlesandfaithbasedworking inasecular way».

28