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LES REFUGIES GUATEMALTEQUES AU CHIAPAS

De
322 pages
Comment une organisation sociale surgie en exil devient la base d'un projet politique orienté vers le retour de ses membres, sur la terre de leurs ancêtres. Chez les réfugiés guatémaltèques installés au Chiapas, la gestion du quotidien s'effectue sur la base d'un camp sui generis, référence sociospatiale mais aussi affective. Le retour au Guatemala ne consiste pas uniquement en une rentrée physique mais surtout en une volonté de transformer le système politique.
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Les réfugiés guatémaltèques au Chiapas
Le retour du peuple du mals Un projet politique

Collection Logiques Politiques dirigée par Pierre Muller

Dernières parutions

POIRMEUR Yves et Pierre Mazet (eds), Le métier politique en représentations, 1999. CEDRONIO Marina, Hannah Arendt: Politique et histoire, 1999. CONSTANT Fred et DANIEL Justin (eds), Politique et développement dans les Caraibes, 1999. MASSART Alexis, L'Union pour la Démocratie Française (UDF), 1999. CHARILLON Frédéric, La politique étrangère à l'épreuve du transnational, 1999. ROUSSEAU Isabelle, Mexique: une révolution silencieuse ?, 1999. CHAGNOLLAUD Jean-Paul, Relations internationales contemporaines, deuxième édition revue et augmentée, 1999. ARNAUD Lionel, Politiques sportives et minorités ethniques, 1999.

Édith KAUFFER

Les réfugiés

guatémaltèques

au Chiapas
Le retour du peuple du maïs Un projet politique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8956-7

INTRODUCTION

A travers le monde, plus de 20 millions de réfugiés vivent officiellement à l'extérieur de leur État d'origine car ils se trouvent dans l'impossibilité de bénéficier de la protection de celui-ci. Ils n'ont pas choisi l'exil; il s'est imposé à eux comme l'unique moyen de survivre à la violence, aux conflits internes, à la brutalité de la répression, aux violations des droits humains. Certains ont vécu ces mêmes conditions mais ne possèdent pas le statut de réfugié. L'histoire des réfugiés est une tragédie individuelle, familiale et collective, mais avant tout humaine. Elle ne possède ni limites géographiques ni socio-économiques. Cependant, la période contemporaine est plus particulièrement marquée par les flux massifs de réfugiés d'origine rurale et à faibles revenus. Une autre caractéristique des mouvements de réfugiés actuels, postérieurs à la seconde guerre mondiale, est leur provenance de pays sous-développés et leur destination vers des nations voisines, également sous-développées. En effet, les faibles ressources de la majorité des réfugiés, conjuguées aux politiques de réception de plus en plus restrictives des pays développés, permettent difficilement leur installation dans ces derniers. La condition de réfugié est souvent considérée par l'intéressé et par les institutions spécialisées comme temporaire. Lorsque le réfugié quitte son pays, il pense y retourner une fois le danger écarté. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR)l, quant à lui, considère trois alternatives comme solution au "refuge", mettant ainsi en évidence le caractère transitoire de celui-ci: le rapatriement volontaire, l'intégration et l'installation dans un pays tiers. Cependant, les mouvements de réfugiés actuels sont caractérisés par leur durabilité, principalement dans les États d'accueil initiaux. Au cours de son passage à l'étranger, le réfugié recrée une vie quotidienne et une vie sociale, surtout dans les cas de long séjour. Même si la situation des réfugiés recouvre des conditions sociales et économiques variées, la majorité est installée collectivement dans des lieux réservés~ vivant dans des conditions plus ou moins humaines. Les camps de réfugiés sont ainsi une des modalités de l'accueil, qui tend à représenter l'unique option légale dans de nombreux pays sousdéveloppés. Une des possibilités est la clandestinité dans les grandes villes: elle se caractérise par une grande insécurité. Dans les zones

I Créé par la résolution 428 (V) de l'Assemblée Générale du 14 décembre 1950. Les statuts ont été approuvés le même jour.

rurales, le réfugié peut parfois s'intégrer spontanément, sous réserve de l'accord des populations locales. La concentration des réfugiés à l'intérieur de camps ou sites d'installation est l'option privilégiée par de nombreux gouvernements car elle facilite le contrôle et la logistique. Le caractère massif des mouvements explique également l'existence des camps, qui, dans de très nombreux cas, se situent à proximité de la frontière avec le pays d'origine des réfugiés2. L'installation dans les camps et les conditions d'interaction avec le milieu extérieur génèrent un type de relations inédit entre le groupe de réfugiés et son nouvel environnement. Le groupe va également se structurer en fonction des référents passés, de sa plus ou moins grande hétérogénéité, des conditions de liberté et de ses caractéristiques propres. A l'issue d'un nombre variable d'années, le nouveau groupe constitué possède sa propre dynamique de fonctionnement et d'organisation sociale, qu'il s'agisse d'un processus propre ou imposé par une institution. Les conditions, plus ou moins restrictives quant à la liberté, sont déterminantes pour l'émergence d'un pouvoir d'autorégulation politique au sein du groupe. Au terme du processus, le nouveau groupe est nécessairement différent de l'ancien ou des anciens groupes d'appartenance, et exerce forcément une influence sur son environnement. Notre étude des réfugiés guatémaltèques installés au Chiapas, dans le sud du Mexique, s'inscrit dans ce cadre d'analyse: il s'agit d'un mouvement massif, d'origine rurale, et formé par des familles et individus pauvres qui se dirigent vers des zones rurales marginalisées. Les réfugiés sont regroupés en communautés, dans des conditions de relative liberté, et ils exercent une influence sur leur nouvel environnement. Le groupe reconstruit une organisation sociale et se dote d'un projet politique, orienté vers la réinstallation dans le pays d'origine. La science politique française n'a semble-t-il, pas pris la mesure de l'intérêt de l'étude des réfugiés3. Or, nous entendons démontrer, tout au long de cette étude, que la discipline peut s'enrichir au contact de cet objet d'analyse. En effet, au-delà de la reconstruction d'une organisation sociale, le passage des frontières favorise l'émergence du politique sous la forme d'un projet, relatif à la réinsertion du groupe et de la structure organisationelle dans la société d'origine.

2 Généralement, les réfugiés fuient le pays dont ils sont les nationaux. Cependant, le statut est octroyé indépendament de la possession de la nationalité du pays d'expulsion. 3 De fait, comme en témoignent nos références bibliographiques et hormi les initiatives de Catherine Wihtol de Wenden (Panel sur les réfugiés à l'International Political Science Association, Berlin 1994), les études de science politique française sur les réfugiés sont peu nombreuses.

8

L'analyse des formes d'organisation et de l'émergence de revendications au sein d'un groupe, qui se trouve dans des circonstances exceptionnelles, hors des limites territoriales de son État d'origine, constitue un domaine fructueux pour le repérage du politique4. A l'inverse des analyses qui perçoivent l'exil comme une fuite, focalisant sur son acception négative, l'exemple des réfugiés guatémaltèques au Chiapas souligne que le mouvement de sortie peut s'accompagner d'un projet de société et favoriser les conditions de son apparition. L'émergence du politique chez les réfugiés repose sur deux vecteurs intimement liés. L'un a trait à l'apparition d'un projet et sa prise en compte par les autorités politiques du pays d'origine (le Guatemala). L'autre se rapporte à la façon dont les individus s'organisent, créent du lien social et inventent des mécanismes de régulation politique. L'objectif de notre recherche est précisément d'analyser cette émergence du politique, en distinguant ses dimensions externe négociations avec des autorités politiques (guatémaltèques et mexicaines), non gouvernementales (ONG) et internationales (HCR) - et interne - apparition d'une médiation des conflits -. Nous nous attacherons par conséquent à répondre à deux séries de questions. Comment, en premier lieu, les rapports entretenus avec l'extérieur ont-ils contribué à modifier la structuration du groupe? On étudiera notamment la façon dont, dès 1988, les réfugiés sont parvenus à coordonner leurs revendications de façon à présenter une ligne cohérente face aux différents interlocuteurs politiques et administratifs guatémaltèques et mexicains, sur la base d'une politisation des membres du groupe et d'une adhésion à un projet politique. Comment, en second lieu, les réfugiés ont-ils réussi à élaborer une organisation sociale viable dans les sites d'installation, propice à l'émergence du politique? Le fonctionnement de la vie du site d'installation, l'apparition de nouveaux modèles d'autorité et de détenteurs de pouvoir ou la réactualisation des modèles anciens ont donné lieu à une étude anthropologique de la vie en exil et à une comparaison avec la vie quotidienne des Guatémaltèques pendant la période antérieure à l'exode. Cette recherche sur les réfugiés guatémaltèques au Chiapas a consisté à analyser une agrégation d'individus et leurs formes d'organisation sous l'angle de leur rapport au politique. Le groupe étudié est excessivement hétérogène et ne constitue pas un groupe de référence originel. Il se développe hors du cadre permettant traditionnellement sa reproduction. Sa formation s'inscrit dans le contexte d'un conflit armé opposant une armée régulière et des forces politico-militaires animées par une idéologie révolutionnaire, laquelle prône le renversement du
4 Jean Leca, "Le repérage du politique", Projet, 71, 1973, p. 11-22.

9

système politique établi au Guatemala. Les conditions de cristallisation de la violence constituent l'origine du déplacement de populations, sous la forme de flux dirigés vers l'extérieur, appelés communément mouvements de réfugiés. Ils s'installent dans les pays voisins, principalement dans le sud du Mexique entre 1981 et 1983, afin de survivre et de reconstruire une société. Deux fils conducteurs animent cette étude. Nous nous sommes en premier lieu intéressée à l'organisation sociale qui surgit de ce regroupement involontaire imposé par les circonstances. Nous avons pris en considération son rapport avec le passé mais aussi avec l'avenir, sur la base d'une référence socio-spatiale nouvelle, la communauté de réfugiés coeur de l'organisation des activités quotidiennes et de l'autorégulation politique. En second lieu, nous avons analysé comment cette organisation constitue la base d'une mobilisation, d'une mise en commun des intérêts, orientés quasi exclusivement vers les modalités de réinsertion dans la société d'origine. La structure organisationnelle qui surgit est fondée sur la légitimité reconnue par la base, sur sa représentativité et sur le principe de délégation. Cette structure est chargée de créer les conditions favorisant la politisation du thème des réfugiés afin qu'il soit inscrit sur l'agenda politique. Toute la dynamique d'organisation qui apparaît au Mexique se révèle soumise au projet politique de retour au Guatemala. Les acteurs externes constituent également des défenseurs directs ou indirects de cette fmalité. Nous devons souligner que le processus est inscrit dans un moment historique donné et dans un cadre géographique déterminé qui ont indéniablement favorisé les conditions de son émergence.

Le terrain des recherches,

entre obstacles et opportunités

L'accès au terrain a été compliqué par deux difficultés élémentaires, sous la forme de deux conflits armés. Le premier, le conflit armé guatémaltèque, lié à l'objet d'étude, a rendu difficile l'analyse. En effet, le thème est d'autant plus délicat à évoquer que les relations entre réfugiés et guérilla n'ont pas pu être abordées réellement de :tront et les éléments dont nous disposons demeurent partiels car ils proviennent de déductions, de recoupements d'informations, de témoignages tronqués ou indirects. Un changement radical chez les acteurs et les analystes proches de ceux-ci lié à l'avancée des négociations de paix durant l'année 1996 a été observé, mais son caractère postérieur au travail in situ n'a pas permis d'éclairer totalement la dynamique. Sur ce thème, 10

l'analyse reste lacunaire en raison de notre arrivée tardive sur le terrain, plus de dix ans après les premiers flux de réfugiés. Le second conflit, bien que peu surprenant pour les connaisseurs de la réalité du Chiapas, ne faisait pas partie des éléments déterminants pour notre travail de terrain et il l'est devenu car il s'est imposé comme l'entrave principale à la réalisation du projet. Faca à ses obstacles, la méthodologie de l'observation participante s'est révélée fort productive pour la récolte de l'information. Sur le terrain, la réalisation de l'enquête et de l'observation a été facilitée par une conjonction de facteurs favorables et de soutiens. Nous remercions les fonctionnaires du Haut Commissariat pour les Réfugiés et des autres institutions internationales, ceux des institutions mexicaines, principalement de la Comision Mexicana de Ayuda a Refugiados, (COMAR), mais aussi les organisations non gouvernementales, plus particulièrement l'équipe du Centro de Investigacion y Accion para la Mujer, (ClAM), qui, par son acceptation, a favorisé la récolte de l'information. Enfin, ce travail aurait été impossible à réaliser sans la collaboration des réfugiés et de leurs organisations, qui nous ont permis de partager leur quotidien. Nous sommes également redevable à certains chercheurs des centres de recherche et structures académiques locaux ou nationaux suivants, qui, nous l'espérons, se reconnaîtront: Centro de Estudios Mayas, Universidad Autonoma de México, Mexico; Instituto de Estudios Indigenas et Facultad de Ciencias Sociales, Universidad Autonoma de Chiapas, San Cristobal de Las Casas, Chiapas ; Centro de Estudios y de Desarrollo Urbano, (CEDDU), El Colegio de México, Mexico; Centro de Investigaciones y Estudios en Antropologia Social (CIESAS), San Cristobal de Las Casas, Chiapas et Mexico, El Colegio de La Frontera Sur, San Cristobal de Las Casas, Chiapas.

Remerciements. Ce travail a été mené à bien grâce à trois sources de financement, pour une durée totale de dix-neuf mois. Les premiers contacts avec le terrain ont été favorisés par une allocation" Jeune Chercheur", octroyée par le ministère de la Recherche, dans le cadre du programme des Aires Culturelles. L'essentiel de l'observation empirique a été ultérieurement financé par une bourse franco-mexicaine, accordée par le ministère des Affaires étrangères en collaboration avec son homologue mexicain (La Secretaria de Relaciones Exteriores), pour une durée de seize mois. La

Il

fm de la rédaction a été soutenue par un financement ponctuel du Centre d'Etudes Mexicaines et Centraméricaines de Mexico (CEMCA). Nous tenons plus particulièrement à remercier notre directeur de thèse, le Professeur Olivier Dabène, son soutien inconditionnel manifesté durant l'élaboration de cette recherche atypique et la pertinence de ses orientations. Notre reconnaissance s'adresse également aux enseignants de la formation doctorale en Science Politique de l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence. Enfin, merci à tous ceux qui, par leur aide concrète et multiforme ont permis de clôturer ce travail et à ceux qui ont apporté leur soutien moral et plus particulièrement à Gérald Kauffer et à sa patiente relecture du texte. Nous dédions cet ouvrage à deux Mexicains, Antonino, dont la contribution demeure fondamentale et qui nous a fait comprendre et apprécier ce pays d'adoption et à Fabian-Alexandre, enfant de deux cultures, afin qu'il ait quelques jalons dans sa découverte du monde et de son Chiapas natif, cette terre d'accueil, de richesses naturelles, de dignité dans la misère et d'interminables conflits.

Le choix d'un titre. Entreprise délicate, le choix du titre nécessite une brève explication. Selon le Pop Wuh, qui relate la genèse maya, Ixmucané, la grand-mère créatrice prépara una pâte à l'aide d'un mélange de maïs blanc et de maïs jaune qui forma la chair des premiers êtres. C'est ainsi que les indiens mayas se reconnaissent comme des descendants du maïs. Bien que la revendication ethnique ne soit pas centrale dans le projet politique de retour au Guatemala, le maïs est un élément que partagent tous les réfugiés quels que soient leur âge, leur appartenance ethnique, leur sexe, leur degré de participation politique, leur confession religieuse, leur niveau éducatif. De plus, cette référence au maïs se retrouve dans un des slogans les plus connus de l'organisation politique des réfugiés: El retorno dei hombre de maïs es para construir su pais5. Nous avons élargi la référence au terme générique de peuple afin d'inclure les femmes et enfants qui constituent une fraction non négligeable de cette population qui a autant, si ce n'est plus, souffert de la condition de réfugié et dont la prise en compte, pour les premières, dans la vie publique et l'action politique, n'est pas toujours réelle.

5 Le retour de l'homme du maïs, c'est pour construire

son pays!

12

Carte 1. Guatemala:

division politico-administrative

LEGENDE
Frontière entre départements

Frontière internationale

13

Carte 2. Localisation

des réfugiés au Mexique

LEGENDE
Frontière entre États

Frontière internationale

ETATS DE LA REGION 1. Chiapas 2. Tabasco 3. Campeche 4. Quintana Roo 5. Yucatan

SUD

xxxx

Localisation

de réfugiés

14

PREMIÈRE PARTIE. LES RACINES DE L'EXIL ET LA CONDITION DE DERACINÉ

CHAPITRE 1 LE GUATEMALA, DE LA TOURMENTE DES ANNÉES 80 À L'AMORCE DU PROCESSUS DE PAIX

LA POLARISATION VIOLENCE

ET LE DÉCHAÎNEMENT

DE LA

Des militaires en politique

L'État de sécurité nationale face à la crise économique

La formation de l'État de sécurité nationale date du début de la guerre froide. Il trouve son origine dans le National Security Act, patronné par le président Truman en 1947. L'État de sécurité nationale guatémaltèque voit le jour dans les années 60 et se consolide lors de la décennie suivante. Sa caractéristique réside dans le fait que les militaires ne restreignent pas leurs activités au seul domaine des prérogatives traditionnelles de l'armée. Ils se posent en garants de la sécurité nationale. Celle-ci est un combat contre l'ennemi externe, le communisme, et son équivalent à l'intérieur des frontières, la
"subversion" .

La doctrine de la sécurité nationale est d'inspiration militaire et s'applique à l'ensemble des politiques publiques; elle englobe toutes leurs composantes sur le plan idéologique, politique et socioéconomique I. Tout est subordonné à un impératif, la sécurité nationale, et son corollaire, le développement. Ce dernier est considéré comme partie intégrante de la stratégie anti-insurrectionnelle et il est intimement lié à l'exigence de sécurité. La légitimité de l'État de sécurité nationale ne repose pas sur l'agrément de la majorité et la libre expression des opinions mais sur les performances économiques. La pérennité du régime est en effet liée à la
1 Guillermo O'Donnell, "Tensions in the Bureaucratic Authoritarian State", p. 276-285, dans Peter F. Klarén, Thomas 1. Bossert (dir.), Promise of Development: Theories of Change in Latin America, Westview Press, New York, 1986. 2 Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales, Perfil estadistico centroamericano, San José, Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales, 1993, 53 p.

croissance. Au Guatemala, le début de la transition à la démocratie est imposé à partir de l'année 1985 par les militaires, alors qu'ils affrontent une crise économique sans précédent. Dans un contexte de polarisation de la société, se conjugant avec les divisions des militaires au pouvoir, l'absence de légitimité démocratique et la condamnation internationale du régime, la mauvaise conjoncture est susceptible de compromettre l'appui des élites économiques. Ces dernières constituent un des principaux soutiens de la dictature militaire. Quelques indicateurs permettent de mesurer l'ampleur de la crise économique guatémaltèque2 . Le Produit Intérieur Brut, caractérisé par le taux le plus élevé de l'isthme centraméricain entre 1970 et 1980 (5,7%), atteint un taux moyen annuel de -1,1% entre 1980 et 1985 et de 0%, au cours des cinq années suivantes. La dette externe augmente: en 1980, elle représente 1.053.000 dollars et 3,4% des exportations; en 1985, 2.694.000 dollars et 43,8% des exportations. Le taux d'inflation mesuré en fonction de l'indice des prix à la consommation passe de 400/0 en 1970 à 142% en 1985. La crise se manifeste également à travers la diminution des exportations, le déséquilibre des finances, l'augmentation du déficit public, la croissance du secteur informel et du sous-emploi, la migration économique interne et internationale. Face à la difficile conjoncture économique, le défi des gouvernants consiste alors à capter l'aide internationale en ouvrant un sas de sécurité dans le domaine politique: la promesse d'organiser des élections démocratiques. Parallèlement, à l'échelle régionale, les efforts du groupe de Contadora3 débouchent sur la signature des accords d'Esquipulas II en août 1987, lesquels impliquent certaines obligations pour les États concernés. L'ouverture politique constitue donc une réponse aux difficultés économiques et une démonstration de bonne volonté et de respect des accords régionaux.

La démocratisation

sans démilitarisation

de la vie politique

Fruit d'une conjoncture interne et d'un processus régional poursuivant l'objectif d'instaurer la paix dans les nations centraméricaines, la démocratisation se reflète dans une modification des structures de gouvernement. En 1986 Vinicio Cerezo Arévalo est élu

3 Groupe formé en janvier 1983 par la Colombie, le Mexique, Panama et le Venezuela. Il propose une alternative à la politique nord-américaine et des solutions négociées aux conflits internes. En 1984 est promu l'Acte de Contadora pour la Paix et la Coopération en Amérique Centrale soutenu par l'Assemblée Générale des Nations Unies à travers la résolution 39/4 du 26 octobre 1984. En 1985, est constitué le groupe d'appui à Contadora, formé par l'Argentine, le Brésil, le Pérou et l'Uruguay.

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président de la République lors d'une élection prenant la forme d'un processus démocratique formel. En 1991, Jorge Serrano Elias lui succède. La transition permet de reconstituer une hégémonie militaire, non plus apparente comme dans le cadre de l'État de sécurité nationale, mais déguisée en un gouvernement civil militarisé4. Après le retour des civils au pouvoir, l'armée continue à considérer que la participation active à la vie politique est une de ses fonctions. La comparaison entre les déclarations des années 1982, 1988 et 1994 met en évidence que cette conception perdure parmi les membres de l'institution militaires. Plusieurs éléments illustrent la thèse d'une transition à la démocratie dont la finalité consiste à redessiner et à maintenir sous de nouvelles formes l'hégémonie de l'institution militaire. En 1991, le rapporteur des droits de l'homme des Nations Unies conclut que "les forces armées c9nstituent un centre de pouvoir indépendant qui n'est pas soumis au gouvernement civil "6. Aucun des deux présidents civils ne tente de favoriser l'éclaircissement des crimes des années de la répression et ne se prononce en faveur du jugement des membres de l'armée mis en cause. Durant les deux gouvernements successifs, les violations des droits de l'homme continuent et l'impunité perdure 7. Enjanvier 1993, le Président Serrano annonce une proposition de plan de paix tenant compte des suggestions de la guérilla sur le thème des droits de l'homme. Le mois suivant, l'armée débute une offensive qui témoigne de l'absence de soumission aux autorités civiles. Elle se traduit par le déplacement de quelques centaines de personnes vers le Mexique. Au début du mois de mai 1993, la négociation de paix est clôturée sans avancée notable. Le 25 mai 1993, Serrano suspend les garanties individuelles prévues par la constitution; il dissout le Congrès de la République, la Cour Suprême de Justice et la Cour de Constitutionnalité. Parallèlement,

4 1. Patrice McSherry, "The Evolution of the National Security State: Guatemala", Socialism and Democracy, 10, Summer 1990, p. 121-153. 5 Revista militar, 27,sept-dec 82, p. 26.

the Case

of

Déclaration du ministère de la Défense de 1988, in Centro de Estudios de Guatemala, La Democracia de las armas, Claves Latinoamericanas, Guatemala, 1994, p.32. Département d'Information et de Dissémination de l'Armée guatémaltèque, "Threats to the Consolidation of the Democratic System in Guatemala", Low Intensity Conflict and LawEnforcement, 3 (3), Winter 1994, p. 465-482. 6 Christian Tomuschat, Rapport de l'expert des droits de l'homme des Nations Unies pour le Guatemala, 1991. 7 Comité Pro-Justicia y Paz de Guatemala, Situacion de los derechos humanos en Guatemala 1990, Guatemala, octobre 1990, 115 p, p.11, p.17. Comision de Derechos Humanos de Guatemala, Informe sobre la situacion de los derechos humanos en Guatemala, México, janvier 1991, 67 p.

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il annonce le renvoi du Procureur Général de la Nation et de celui des Droits de l'Homme, et demande au Tribunal Suprême Électoral de convoquer une Assemblée Nationale Constituante dans un délai de soixante jours. Le premier juin, il est renversé par les militaires. Le Serrenazo8 meurt, faute d'appui de l'armée. L'institution militaire réaffirme son poids, sa présence dans la vie politique nationale et se positionne alors en faveur de la démocratisation. Le 5 octobre 1995, un massacre est commis par un groupe de militaires sur une communauté de réfugiés "retournés "9, dans le département d'Alta Verapaz. Cet événement, dont le bilan est de onze morts et quinze blessés, donne lieu à une enquête et à la démission du ministre de la Défense. A l'échelle nationale et internationale, les faits sont dénoncés et condamnés. Ce massacre est significatif de la situation qui prévaut en 1994 et 1995 au Guatemala, pays où la militarisation de la société reste une donnée fondamentale. Au delà de la persistance d'une influence réelle des militaires en politique, la poursuite de la guerre et de la contre-insurrection favorisent et légitiment le recours à la violence.

La stratégie de militarisation

de la société guatémaltèque

La reconstruction

militarisée des années 80

A partir des années 60, l'armée guatémaltèque amorce un processus de mutation en une armée contre-insurrectionnelle, soutenue par les États-Unis 10. Le Guatemala constitue en effet un des points névralgiques du conflit centraméricain. Dès 1982, l'armée lance un plan annuel de campagne: au plan "victoire 1982", succèdent les plans "fermeté 1983", "nouvelle rencontre 1984", "stabilité nationale 1985", "consolidation nationale 1986", "plan
8 Terminologie employée pour désigner le coup d'État de Serrano. 9 Désigne les réfugiés rentrés au Guatemala sous la modalité du retour collectif et organisé. Traduction de l'espagnol. 10 Malgré l'interdiction de l'aide militaire au Guatemala imposée par le Président Carter en 1977, le département d'État approuve en juin 1981 la vente de 100 Jeeps et 50 véhicules militaires, classés comme non meurtriers. L'assistance au développement continue en 1982 au titre de la Food Jor Peace Aid. A travers US AID (Agency For International Development), 20.100.000 dollars sont destinés à des projets pour l'habitat des personnes à faibles revenus. Voir Shelton H. Davis, Julie Hodson, Witnesses to Political violence in Guatemala. The Suppression oj a Rural Development Movement, Oxfam America, 1983, 54 p.

20

de campagne 1987" et "renforcement 1988". L'utilisation de la violence répressive laisse place dès 1982 à la reconstruction de la société et de l'État guatémaltèques de manière pyramidale. Le contenu des plans révèle le passage progressif de la politique de terre brûlée à la réorganisation militaire de la société. Face à la "menace terroriste" Il, la nouvelle stratégie consiste à rechercher la collaboration de la population dans le but de rompre les structures organisationnelles existantes et de les réorganiser de manière à décupler l'efficacité de la lutte anti-insurrectionnelle. Cela se traduit non seulement par des opérations de terre brûlée, lorsque la population civile est identifiée comme "subversive ou collaboratrice des terroristes", mais aussi par la création d'une dépendance, favorisant son contrôle. Ainsi apparaissent les patrouilles d'autodéfense civile (PAC), les pôles de développement, les villages modèles et les villages stratégiques. Le pôle, tel qu'il est défini par l'armée, constitue un centre de regroupement de la population qui incite et facilite sa collaboration dans la lutte contre-insurrectionnelleI2. La cohésion du pôle repose sur l'existence d'autres structures contre-insurrectionnelles comme les villages modèles, les PAC, les centres de rééducation idéologique et les centres de réception pour réfugiés et déplacésI3. Le village modèle est composé d'un territoire défini, peuplé de personnes sélectionnées et organisées en patrouilles d'autodéfense civile (PAC). Il inclut des centres de réception et de rééducation idéologique pour les personnes rapatriées et déplacées. Le village est généralement doté d'une piste d'atterrissage, d'une base militaire ou caserne, d'un héliport; il bénéficie de voies d'accès et de projets de type développementaliste, administrés par des instances appelés conseils en développement. Ces derniers sont destinés à assurer l'autosubsistance de la population, par exemple à travers la production artisanale, qui permet de garantir un revenu aux veuves et aux orphelins. Le développement du village est lié à la construction d'infrastructures et à l'aménagement de services, dont sont dépourvus les villages non-modèles. Ils facilitent l'appui logistique à l'armée dans la lutte anti-insurrectionnelle. La multiplication des voies de communication permet un accès rapide et permanent aux zones devenues stratégiques et autrefois isolées. Le contrôle de la production et de la commercialisation constitue une autre caractéristique du village modèle.
Il Selon la conception manichéenne de l'armée, tout individu suspect est considéré comme subversif, terroriste et communiste. 12 P%s de Desarrollo, Filisofia desarrollista, Editorial del Ejército de Guatemala, 1984. 13 Désigne les personnes qui ont abandonné leur communauté d'origine et se sont réinstallées de manière provisoire dans d'autres régions du pays. 21

Le village stratégique, quant à lui, possède une organisation similaire, à l'exclusion des domaines de la production et du développement. La finalité du pôle de développement est le contrôle de l'espace territorial et de la population qui y réside. Trois étapes14 régulent son organisation. La première débute par une identification de la population sous le mode d'un recensement précis, suivie par l'organisation de la communauté et la mise en place de services et d'infrastructures. La seconde correspond au suivi du pôle et la troisième à sa consolidation.

Mécanismes

institutionnels

de la reconstruction

Pour mener à bien ses projets, le gouvernement fait appel à des sources de financement extérieur. Dès lors, la répartition de l'aide internationale redéfinit les priorités. Le contrôle de la distribution des fonds est effectué par les coordinations inter-institutionnelles, qui se transforment, sous Vinicio Cerezo, en conseils de développement. Elles sont chargées de centraliser, de coordonner le développement tel qu'il est conçu par l'autorité militaire, c'est-à-dire en rendant prioritaire la lutte contre-insurectionnelle aux dépens des besoins de la population. Créées le 18 octobre 1983 par décret15, elles sont organisées en coordinations locales, municipales, départementales et nationales. Elles consistent non pas à accorder une autonomie aux pouvoirs régionaux mais à organiser le pouvoir local dans la perspective d'un État contreinsurrectionnel. La division administrative coïncide de fait avec la division militaire à travers l'octroi d'un pouvoir politico-militaire aux coordinations. Toutes les institutions publiques sont ainsi chargées de participer à la lutte" antiterroriste" . Le tableau 1 illustre l'évolution de la politique de contreinsurrection et de la reconstruction du pays. Au cours de cette dernière, les conceptions du haut commandement militaire prévalent.

14 "Acu~rdo Gubemativo 801-84, 12 de septiembre de 1984", Revista Cultural del Ejército, 3, janvier-février 1985, p. 27-30. 15 Décret 772-83, sous le régime du Général Mejia Victores. Le décret-loi 11-84 les dote d'une structure.

22

Tableau 1. Les plans de campagne
Année 1982 Objectifs officiels Défense des habitants Récupération de la population. Guerre totale Satisfaire les besoins de la population civile Objectifs réels Désorganiser afin de contrôler, et de réorganiser. Rompre les liens avec la guérilla Présence militaire renforcée. Utiliser les institutions à des fins militaires Reconstruction militarisée dans un nouveau cadre légal Intensification des opérations militaires. Créer une bonne image Légitimer la stratégie militaire Renforcement de l'armée par la stratégie de 1982 Applications Politique de terre brûlée et (PAC) Pôles de Développement. Coordinations institutionnelles Assemblée Nationale Constituante, nouvelles zones militaires Programmes socioéconomiques Elections démocratiques formelles Offensives militaires. Projets politicomilitaires L'intelligence militaire coordonne la police

1983

1984

Constitutionnalité. Reconstruction et repeuplement Participation massive aux élections, sécurité, démocratisation Démocratie, stabilité nationale, bien-être Ordre légal protégé par l'armée, stabilité, bienêtre Alliances des forces civiles et militaires, concertation

1985

1986

1987

1988

Guerre totale, civil soumis au militaire

Lorsque l'armée parle de pacification, celle-ci ne constitue qu'un objectif lointain. Elle procède en réalité de la table rase et de l'élimination des opposants. La pacification signifie la guerre totale. Il en est de même pour le terme de développement. Il ne se réfère pas à une prise en compte des besoins de la population, mais à une réponse aux impératifs stratégico-militaires soumis à la sécurité nationale. Les plans de campagne de l'armée sont inclus dans les plans nationaux plus larges, mis en place aux cours des années 80. En 1982, Rios Montt lance le plan national de sécurité et de développement comprenant un plan d'action pour les zones de conflit. En 1983, Mejia Victores promeut le plan d'action de très grande priorité et Vinicio Cerezo le plan national de développement, en 1986. Ce dernier inclut le programme de réorganisation économique et social de 1986 (PRES), le programme de réorganisation nationale (PRN) de 1987, le programme intégral de restructuration pour les années 1988-89 et celui de consolidation nationale de 1990 dans le cadre des objectifs à court terme.

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Carte 3. Reconstruction

militarisée du Guatemala16

Frontière entre départements Frontière internationale

D

.

Pôle de développement Communautés Zone de refuge de Population en Résistance (CPR)

(9

16 Source: d'après les données de Iglesia Guatemalteca

en el Exilio.

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La reconstruction militarisée du Guatemala dans les années 80 révèle que l'occupation du territoire est une donnée fondamentale de la stratégie de l'armée. En effet, les six pôles de développement mis en place en 1984 correspondent à des zones de conflit et à celles du front en 1982. Le contrôle territorial est essentiel car il constitue la base des contrôles idéologique, économique et militaire de la population. Les zones vidées de leur population sont repeuplées et réorganisées. Il faut situer la reconstruction dans la logique d'un État qui oriente ses politiques publiques autour de la contre-insurrection ou élimination physique de l'ennemi.

Les forces sociales et politiques: l'entrée dans la spirale de la violence

Les forces insurrectionnelles:

aux origines de la division

Il existe une logique de radicalisation des forces sociales et politiques au Guatemala. Face à l'omniprésence de l'armée sur la scène politique, à l'absence d'espaces de représentation et de canaux d'expression de la population, l'émergence d'un mouvement populaire revendicatif et mobilisateur se heurte à la logique de l'État contreinsurrectionnel; la réponse de ce dernier est violente car le mouvement est assimilé à la guérilla en raison de sa localisation géographique et de l'utilisation d'un discours politique similaire à celui des révolutionnaires. L'apparition de la guérilla date de la contre-révolution, période instaurée après la chute du gouvernement réformiste d'Arbenz en 1954 ; c'est dans un contexte de polarisation économique et sociale et de recours à la répression que surgit le mouvement révolutionnaire guatémaltèque. La corruption, le mécontentement populaire, la perspective d'une déstabilisation du régime constituent des éléments explicatifs de l'apparition du mouvement armé tout comme l'espérance qui découle du triomphe de la révolution à Cuba en 1959. Le 13 novembre 1960, un coup d'État est tenté par des militaires nationalistes. Son échec mène à la constitution d'un groupe guérillero, le Mouvement Révolutionnaire du 13 novembre ou MR-13. Il se forme dans le département d'Izabal, à l'est du pays. Deux ans plus tard, dans un contexte social agité marqué par de grandes mobilisations contre la fraude aux élections de 1961, le Parti Guatémaltèque du Travail (PG T) se constitue. En décembre 1962, le MR-13 et le PGT s'unissent afin de

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constituer les Forces Armées Rebelles (FAR)17. Leurs zones d'action sont les départements d'Izabal et de Zacapa, dans l'est du pays, qui sont habités par des paysans ladinos. C'est un choix stratégique en raison de la participation de la population au soulèvement de 1960 et de la relative facilité d'accès de la région. Le PGT, le MR-13 et le Front Guérillero Edgar Ibarra (FGEI) forment alors les trois fractions du mouvement révolutionnaire. En 1966, le président Méndez Montenègro approuve la participation des ÉtatsUnis dans une offensive contre-insurrectionnelle qui se révèle victorieuse. Le mouvement de guérilla des années 60 est décimé par la défaite militaire du FGEI et du Front Alejandro Leon du MR-13. Les survivants forment un nouveau groupe. En 1967 et au début de 1968, les FAR et le PGT s'unissent pour se séparer de nouveau. Les FAR subsistent jusqu'aux années 70 et se recomposent. Une fraction des FAR, appelée les FAR Regional de Occidente commence à s'implanter dans la zone ouest du pays autour du lac Atitlân et à travailler en faveur du recrutement des indigènes, à partir de 197118.La stratégie prévoit une alliance ultérieure avec les mouvements sociaux urbains. En 1972, les survivants du FGEI se trouvant en terre mexicaine franchissent la frontière et font intrusion dans l'Ixcân. Ils installent une premièrebase d'où ils étendent leur action. Ce groupe devient l'Armée Guatémaltèque des Pauvres (EGP). Il renforce peu à peu son assise sociale et manifeste pour la première fois son existence à travers l'assassinat du Tigre de l'Ixcân 19 en 1975. L'EGP se caractérise par l'organisation de masse. La guérilla atteint le point culminant de sa mobilisation au cours de l'année 1981. Elle est alors présente dans la majorité des départements. En janvier 1982, les trois composantes (EGP, FAR et ORPA) et le PGT forment l'Unité Révolutionnaire Nationale Guatémaltèque (URNG) sur la base d'un projet politique précis. C'est au moment où les différentes fractions de la guérilla s'allient que s'amorce leur déclin, en raison de la stratégie de contre-insurrection menée par l'armée.

17 L'organisation est foquiste : elle prétend créer des zones libérées ou "foyers" afin de former une assise rurale dans la perspective de la prise du pouvoir. 18 Cettre fraction apparaît publiquement en 1979 sous le nom d'Organsiation du Peuple en Armes (ORP A). 19 Propriétaire terrien dont le vrai nom est José Luis Arenas Barrera.

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Carte 4. Zones d'extension maximale et non simultanée de l'influence de la guérilla (1980-1995)

LEGENDE
Frontière Frontière entre départements internationale de los Pobres (EGP)

~

Ejército Guatemalteco

#
ffi

Fuerzas Armadas Rebeldes (F AR) Organizaci6n del Pueblo en Armas (ORPA)

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La guérilla guatémaltèque sous-estime la réaction de l'armée, ce qui constitue un premier facteur explicatif de sa faiblesse. Elle surestime ses propres forces lors de l'offensive lancée en septembre 1981, qui se révèle trop étendue géographiquement. La stratégie de l'organisation de masse constitue un autre de ses points faibles car la base manque de formation. La population organisée est dénuée de moyens de défense face à l'armée. Enfin, les alliances avec les organisations sociales et les classes moyennes sont rendues difficiles par l'interdiction des groupes d'opposition. Dans sa stratégie de nettoyage par le vide, réalisée à travers l'extermination ou le déplacement des populations dans le but d'éliminer les bases sociales de la guérilla, la contre-insurrection provoque l'apparition de réfugiés, de déplacés, de populations en résistance. La réimplantation des populations constitue la seconde phase d'une stratégie politico-militaire qui consiste à affaiblir le mouvement guérillero.

Les organisations paysannes

sous le feu de la violence

A partir de 1978, une répression sélective s'abat sur les dirigeants des organisations populaires, suivie par une répression massive contre la population organisée. Les organisations sont anéanties. Lorsqu'ils ne font pas le choix radical de passer à la lutte armée, Les dirigeants sont soit exterminés, soit exilés. Outre ces trois issues, la population civile a la possibilité d'intégrer les patrouilles d'autodéfense civile (PAC). Certains groupes se réfugient dans les montagnes et forment les communautés de population en résistance (CPR)20. Entre 1981 et 1982, le mouvement populaire guatémaltèque est décimé par la répression. Dans les départements d'origine des réfugiés, le Comité d'Unité Paysanne (CUC) constitue l'organisation la plus active à la fin de la décennie 70. La formation du CUC provient du même impératif d'organisation sociale qui prélude à l'apparition des coopératives, des ligues paysannes, voire à l'entrée dans la guérilla. Néanmoins, les modalités de l'action politique de chaque groupe diffèrent. L'année 1978 marque l'apogée du CUC. Il fait sa première apparition publique le premier mai. Il possède deux bases principales: le Quiché et le département d'Escuintla. L'organisation se répand grâce à un réseau de communication très peu sophistiqué mais considérablement efficace. La transmission des informations s'effectue par le bouche à oreille, de hameaux en hameaux, et en totale sécurité, car elle se réalise dans la clandestinité. Le CUC participe aux manifestations du premier
20 Au départ zones de refuge, transformées postérieurement en C.PR.

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mai 1978, du 20 octobre de la même année, date de la commémoration de la révolution de 1944, et soutient le mouvement des mineurs d'lxtahuacân en novembre. Par crainte des représailles, les dirigeants attendent de renforcer leur organisation car leur apparition publique comporte un risque pour les membres du groupe. En 1978, le CUC couvre l'ensemble de l'Altiplano. Au cours de l'année suivante, il tente de s'étendre aux départements de l'est. En raison de conditions socio-économiques fort différentes, l'implantation dans la région est difficile. La force du CUC réside dans son extension géographique et dans l'alliance entre les travailleurs des plantations et les indigènes de l'Atiplano, ce qui lui permet d'activer simultanément la mobilisation sur deux fronts. A la suite du massacre de Panzos en 197821,le eue radicalise ses revendications autour du thème de la terre et s'oppose ouvertement aux intérêts économiques des grands propriétaires et aux institutions gouvernementales. L'accélération de la mobilisation et la radicalisation de l'action du cue concerne à la fois l'organisation et ses membres à titre individuel. Certains prennent la décision d'entrer dans la guérilla. Le premier contact entre le eue et la guérilla semble s'effectuer dans la zone ixil, située au sud du Quiché et peuplée d'indiens appartenant à ce groupe. Ultérieurement, la proximité géographique contribue au rapprochement entre les deux groupes. La propagande publique de la guérilla, réalisée dans les cabaceras municipales22, puis dans les villages et les hameaux, permet le recrutement de combattants. L'apparition publique de la guérilla dans les zones rurales est suivie par le déploiement d'effectifs militaires considérables. Dans un premier temps, la guérilla est accueillie avec sympathie par les populations. L'arrivée de l'armée modifie cette situation et les contraint souvent à des prises de position radicales, en faveur de l'un ou l'autre des protagonistes. Le 14 février 1980, le eue publie un texte, intitulé "déclaration d'lximché" ; il exprime une détermination dans la lutte, ce qui constitue un premier pas vers l'intégration au mouvement armé. Petit à petit, les formes de l'action politique se modifient et l'organisation emploie des techniques de plus en plus violentes, passant de la manifestation à l'établissement de barricades et à la pratique de sabotages. L'année 1981 est le point culminant de l'effervescence révolutionnaire; elle marque l'intégration du eue à la guérilla, c'est-à-dire à sa disparition en tant qu'organisation.

21 Le premier massacre répertorié, qui inaugure l'ère de la répression. Il a lieu lors d'une manifestation organisée par des indiens kekchis afin de protéger leurs terres. 22 Chef-lieu de municipe.

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LES ZONES D'EXPULSION

Les transformations du monde rural
Mutations socio-politiques du monde indien

Le Guatemala des années 80 s'impose comme une réalité numérique brutale: 440 villages détruits par les opérations de terre brûlée de l'armée, entre 50.000 et 70.000 personnes assassinées ou disparues, des centaines de milliers de Guatémaltèques déplacés à l'intérieur du pays, plus de 100.000 réfugiés à l'extérieur du pays23. Majoritaires numériquement24 dans les zones rurales, les Mayas du Guatemala, regroupés en une vingtaine de groupes ethnolinguistiques, constituent une minorité politique et culturelle. Le Guatemala est en effet caractérisé par une dualité économique, sociale, culturelle: au monde ladino s'oppose le monde indien. La société guatémaltèque a ainsi toujours reposé sur un refoulement implicite de l'indien. A partir des années trente, les communautés indiennes s'engagent dans un processus de mutation, irréductible à une dénomination précise. Cette mutation s'effectue au sein même des communautés dans les rapports sociaux, à l'échelle locale dans les relations avec les ladin os, et dans l'articulation entre la société locale et la société nationale. Cette profonde transformation se traduit parfois par un refus des traditions religieuses, économiques et sociales et par des conflits dans les communautés. La crise économique et l'excédent démographique25 ébranlent le système d'exploitation et de domination hérité de la réforme libérale. Dans les communautés, une minorité d'indiens parvient à se soustraire au système existant, ce qui occasionne une rupture avec les autorités traditionnelles. Sur le plan politique, la diversification des forces sociales émergentes comme les guérillas des années 60 en Amérique Centrale, la syndicalisation, l'apparition d'organisations paysannes, constitue un
23 Iglesia Guatemalteca en el Exilio (IGE), Guatemala: seguridad, democracia y desarrollo. Informe abierto sobre Guatemala, Mexico, 1989, 152 p. 24 Ils représentent un pourcentage de la population guatémaltèque totale controversé, selon les différentes sources consultées. Les estimations varient de 30% à 80% des habitants, en fonction du critère retenu et des objectifs de l'étude effectuée. 25 Yvon Le Bot, La guerre en terre maya. Communauté, violence et modernité au Guatemala.- Paris, Khartala, 1992, 335 p. 30

élément-clef pour comprendre la mutation du monde indien. L'impact d'événements internationaux tels que la victoire des Sandinistes à Managua, en 1979, et les conquêtes militaires de la guérilla salvadorienne, rendent concevable une victoire révolutionnaire au Guatemala. La fin de l'isolement, cOJ;1séquence e la construction des routes, d favorise une croissance des échanges économiques que certaines communautés ou certains individus savent exploiter. Cela contribue à l'abandon du monolinguisme, l'espagnol étant nécessaire pour communiquer avec l'extérieur. Les changements de perception et l'apparition de nouveaux intérêts aboutissent à des confrontations politiques et religieuses au sein des villages. Dans les communautés indiennes, les années 60 sont marquées par un mouvement de modernisation économique et sociale. Le financement par le crédit, l'apparition de coopératives et de ligues paysannes, favorables au développement communautaire, et le développement de la scolarisation ont des répercussions décisives sur le plan politique. A l'échelle locale, cette mutation se traduit par une volonté des leaders indigènes de remettre en cause l'hégémonie ladina et de conquérir le pouvoir politique.

La religion, entre conflit et contribution d'organisation

à de nouvelles formes

A la mutation socio-économique se greffe un mouvement de conquête religieuse qui propulse le phénomène hors de la sphère économique. Les oppositions qui surgissent au sein des communautés se cristallisent sous la forme d'affrontements religieux, camouflant des conflits économiques, politiques ou politico-économiques. Par exemple, lorsque certains individus s'enrichissent par l'accès à des marchés extérieurs, leurs conceptions et leurs intérêts s'en trouvent transformés. Les autorités traditionnelles, à la tête d'une hiérarchie politico-religieuse, dont certains tirent des bénéfices économiques à travers le contrôle de la terre ou du travail, se sentent alors menacées. La défense apparente des rituels et des traditions, dont dépend le statut des autorités, oppose les partisans de la coutume ou costumbristas26 et les rebelles ou modernistes, qui trouvent un appui auprès des tenants de l'Action

26 Ils suivent les rituels de la coutume.

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Catholique27. Les conflits locaux prennent ainsi très souvent la forme d'affrontements religieux. Le modèle proposé par l'Action Catholique est un type d'organisation agricole dont le champ d'action s'étend au-delà du domaine strictement économique: c'est la coopérative qui inclut l'ensemble des aspects de la vie politique, sociale, religieuse voire ludique. Il suscite des désaccords et de fortes oppositions dans les instances gouvernementales. En octobre 1981, l'agence chargée des coopératives, l'Institut National des Coopératives (INACOOP), déclare illégales 250 d'entre elles, pour "inspiration marxiste". Cette décision témoigne du climat de suspicion qui entoure les coopératives non gouvernementales. Le thème de la transformation des communautés est controversé, car il donne lieu à deux types d'interprétations28, celles qui insistent sur le caractère conflictuel de ces changements, et celles qui y voient une prise de conscience des indigènes, au-delà des différences de classe et des ruptures créées par les nouvelles conditions. Il existe, en réalité, des communautés plus ou moins divisées, en fonction de l'impact des transformations et de leurs bénéficiaires. Le tremblement de terre de 1976 favorise la prise en charge de leurs besoins par les communautés, car le gouvernement, incapable de faire face à un séisme de cette ampleur, accorde une relative liberté d'action aux acteurs locaux. Dans de nombreux cas, l'impossibilité d'accéder à certaines zones ne laisse d'autre issue qu'une autogestion de l'urgence. En cette occasion, de jeunes leaders prennent en charge les besoins de la collectivité et insistent sur la nécessité de s'organiser. Cette expérience s'ajoute aux campagnes d'alphabétisation menées au cours des années 70. Ces dernières favorisent la prise de conscience politique de certains indigènes et permettent la formation d'un corps de jeunes Indiens, très souvent issus de l'Action Catholique ou des communautés de base de l'Eglise catholique. Dernière étape de la modernisation, la création des premières associations culturelles, comme l'Association Pro Culture Maya-Quiché, est révélatrice d'un changement de la perception de l'identité indienne. Elle n'est plus limitée seulement à la sphère de la communauté, mais possède désormais une vocation régionale.

27 L'Action Catholique est un programme de développement lancé en 1948 par l'Archevêque Mariano Rossel y Arellano, et destiné à soutenir le prosélytisme religieux catholique face à l'expansion de la religion protestante et du communisme. Conçu comme un soutien spirituel, le projet évolue vers une prise en compte des besoins économiques et sociaux de la population et débouche sur la promotion du modèle coopératif. 28 Affirmation qui s'appuie sur une révision de la littérature sur ce thème.

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