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Réseaux, pouvoirs, oppositions

De
315 pages
Cet ouvrage décrit les indicateurs socio-politiques du Rwanda, qui ont structuré la vie nationale à travers des réseaux successifs et multiples, souvent imbriqués les uns dans les autres. Il dépasse les clivages "classiques" Hutu/Tutsi pour montrer la complexité de la scène politique, du début du siècle jusqu'à nos jours (rôle de l'armée, des associations religieuses ou étudiantes, des exilés mais aussi l'action de la presse et des regroupements culturels, sportifs..)
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ESEAUX, OUYOIRS, PPOSITIONS
LA COMPETITION POLITIQUE AU RWANDA

LI~rmattan
75005 PARIS (FRANCE)

Paris

EDITIONS L'HARMATTAN 5-7 RUE DE L'ECOLE-POLYTECHNIQUE

L'auteur
François-Xavier MUNY ARUGERERO est né en 1956 à Rukara (Rwanda). Professeur d'université puis Directeur au ministère rwandais de l'Enseignement Supérieur, de la Recherche et de la Culture. Elu en 1989 vice-Président de l'Association Panafricaine des Ecrivains après avoir fondé l'Association des Ecrivains Rwandais. En 1990, il écrivait dans l'hebdomadaire parisien Jeune Afrique. Il s'est ensuite consacré en France à la Recherche et à l'Enseignement.

Cet ouvrage constitue la version actualisée d'une recherche académique intitulée «Les réseaux de pouvoir et de contre-

pouvoir

-

Histoire de la compétition politique au Rwanda »,

entreprise dans le cadre de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (ERESS-Paris) et qui a valu à son auteur, le 14 juin 1999, le titre de docteur en Histoire et Civilisations.

Copyright L'Harmattan 2003 ISBN: 2-7475- 3610-6

A toi, Léonille, ma chère épouse, et à nos enfants Ngabo, Jabo et Saba, pour votre inégalable soutien quotidien

A la mémoire de ma mère Anastasie (1934-1996) et à mon père Grégoire, qui m'ont toujours encouragé à aller de l'avant dans la compréhension du monde et des hommes

A vous Paul, Xavérine, Spéciose et aux quelques rescapés de notre famille élargie à tous les amis rwandais, pour qu'en communion avec nos chers disparus (Espérance, Pudentienne, Silas, Adèle, Laurence, Florence, Jeanne, Pascal, Fidèle...) victimes des luttes politiques en mal de sens, le pouvoir ne s'exerce plus au nom des citoyens sans eux...

AVANT -PROPOS

La littérature savante, les articles de presse, les docuInents et archives engrangés depuis la fin du XIXè siècle, à force de clichés ethnistes, ont fini par réduire les jeux politiques de l'état rwandais aux passions Ineurtrières

entre les Hutu et les Tutsi. Deux <<partis-ethnies»,

les «grands Tutsi minori-

taires» et les <<petits utu majoritaires», se livreraient la guerre depuis la nuit H des temps, au grand dam des <<pygmoides wa» relégués, dans leur marginaliT té, à la portion congrue de <<parti-témoin» <<premiers ccupants» du pays.l des o La vie dure de ces images d'EpinaI sert souvent d'écran et lnet au défi le chercheur soucieux de restituer le foisonnement, le mouvement, les interférences et toute la dynamique des cultures politiques des populations rwandaises. Or, dans son Anthropologie politique (1967), G. Balandier énonce que «les sociétés humaines produisent toutes du politique et sont toutes perméables au fluide historique. Pour les mêmes raisons». A cet égard, la culture rwandaise, véhiculée notamment dans les proverbes, reconnaît que le Inonde change et évolue au gré des bourrasques au sommet du pouvoir (Ibyi 'isi ni gatebe gatoki). Les compétiteurs sont invités à la vigilance car «la cendre mal éteinte brûle la maison» (Ivu rihoze ryotsa inzu). Et, au risque de se laisser déstabiliser, «quiconque danse avec son rival ne doit jaInais lever le pied» (Ubyina n'ishyari ntakura ikirenge). Le jeu durera tant que les règles et le spectacle plairont à tous les partenaires (Abakiranye neza barongera). S'associer à un groupe puissant est présenté comme une nécessité vitale qui brave toute fatalité car «le solitaire est vaincu malgré l'oracle favorable» (Inkeho itsindanwa iyeze). Cependant, au grand nombre de ceux qui s'entredéchirent, la sagesse préfère une minorité soudée (Ababiri bajya inama baruta umunani urasana). Les intérêts priment sur les liens de sang (Bapfaniki irutwa na bahaniki) et la même appartenance régionale n'offre qu'une Inaigre consolation car «l'hyène de ta contrée te dévore avec respect» (Impyisi y'iwanyu ikurya ikurundarunda). Mais pour une association efficace, tout Inilitant qui en a le choix doit sélectionner son camp avec discerneInent car «lorsque tu danses pour un roi qui ne veut pas de toi, il te traite de fou à lier»
Sur la situation des Twa, voir notamment KAGABO, 1. et MUDANDAGIZI, V., «Complainte des gens de l'argile. Les Twa du Rwanda», Cahiers d'Etudes Africaines, 1974, pp.75-87 et le rapport de LEWIS, J. et KNIGHT, J. , Les Twa du Rwanda, Paris, 1996. l

(Ubyinira umwami utagushaka akabyita ko wasaze). C'est que le jugelnent et les options du leader ont une incidence déterminante sur la COlnlnunauté: positive quand les choix sont sensés, catastrophique lorsqu'ils sont inspirés par la démence. En effet, «le chef concocte seul ses folies Inais ne tombe jamais tout seul» (Umutware yifasha gusara ntiyifasha kugwa). Un gouvernant sensé évite donc l'absolutisme et garde à l'esprit que ses faux pas profitent à l'opposition: «quand un roi monte sur le trône, un autre se prépare à y accéder» (umwami yicarira intebe undi ayibajisha). La pérennité de la nation repose tant sur la clairvoyance des dirigeants que sur une vigilance et une solidarité collectives bien comprises. Dans ce contexte, l'observation de Ph. Braud dans La vie politique (1990) s'avère pertinente: «L 'histoire politique ne peut pas être seulement une discipline savante. Elle est aussi un champ de bataille. Les enjeux en sont la construction des représentations valides du passé d'un peuple, la construction des 'lieux de mémoire' légitin1es». Mon souci n'est pas de déceler les indices de la «démocratie tropicale» au Rwanda posés comme pierres d'attente dans la «traditionnelle palabre africaine». A travers diverses époques et institutions, Ina démarche vise moins à juger qu'à analyser et comprendre le rôle de la personne hUlnaine réhabilitée et les conséquences de sa pensée et de son action sur l'environnement politique qu'elle crée, subit, influence, cOlnbat, fuit ou tente d'améliorer. La réflexion est menée à travers des réseaux en compétition. Je reste attentif à la manière dont les acteurs, officiels et officieux, prennent en charge les différences et les conflits, résorbent ou exacerbent les passions dans cet itnpérieux «vivre ensemble» que suppose un état COlnlnun.Des Inodalités plurielles traversent même le parti unique, ce «degré zéro» de l'organisation politique souvent présenté par ses défenseurs COlnlne le seul garant de l'unité d'un pays. A ces égards, je remercie Monsieur Elikia M'Bokolo, directeur d'études à l'EHESS, d'avoir accepté de superviser Ines recherches doctorales et de me suivre sur ce terrain complexe et sensible. Sa compétence et sa disponibilité m'ont permis de venir à bout d'un travail ébauché en 1991, présenté en esquisse COlnmemémoire de DEA en juin 1993 et qui n'a cessé de se compliquer au gré d'une actualité rwandaise tragique où les Iniens ont payé un lourd tribut. J'ai en outre bénéficié des conseils de spécialistes et de nOlnbreux alnis. Pour ne pas en oublier en les énumérant, je les relnercie globaleInent ici. Je mentionnerais néanmoins José Kagabo et Filip Reyntjens, chercheurs et universitaires bien au fait des réalités rwandaises. Aux côtés d'E. M'Bokolo, ils faisaient partie du jury qui, présidé par Madalne Claudine Vidal, directrice de recherche au CNRS, et renforcé par Monsieur Kivilu Saba-

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kinu, professeur à l'université de Kinshasa, m'a décerné le grade de Docteur en Histoire et Civilisations de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales le 14 juin 1999 à Paris. La présente édition constitue la version abrégée de cette thèse forte de 625 pages dont 37 consacrées à la bibliographie (1 400
références ).

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I.

POUVOIRS AUTOCHTONES

ET HERITAGE GERMANO-BELGE

Les héritages de l'interaction politique entre les pouvoirs autochtones et les apports allemands puis belges2 furent importants au Rwanda. Leur étude ici éclaire la façon dont chaque protagoniste élargit son champ d'influence dans une compétition ouverte ou larvée qui va modifier le paysage socio-politique et le sort des populations. La combinaison des facteurs exogènes - les «trois M» (le marchand, le missionnaire et le Inilitaire)- a fonctionné au Rwanda pour l'implantation européenne. Ces facteurs entraient en concurrence avec un quatrième, interne et déjà installé, la monarchie sous ses diverses facettes. 1. Etats et pouvoirs dans les royaumes claniques

Le Rwanda n'est pas réellement une création de la colonisation européenne. Mais il a fallu une action extérieure forte, germano-belge, pour réunir dans un Inême état moderne plusieurs royaumes longtelnps en cOlnpétition et dont celui du Rwanda nyiginya s'avérait le plus conquérant à la fin du 19ème siècle. C'est à ce dernier avec ses équipes politiques et son idéologie que profitera la création juridique européenne d'un état unitaire avec des frustrations ressenties, exprimées ou refoulées chez les autres. La délitnitation des frontières3 n'a pas tenu compte de tout le territoire occupé par tous les rwandophones. Elle ressemblait à une amputation pour les Rwandais dont la vision imaginaire et culturelle s'étendait aux districts perdus du Kigezi au Sud de l'Ouganda et du Bushi, du Bwishya, de Jomba, de l'île Idjwi à l'Est du Congo.4 Cette délimitation a mis sous un même drapeau allelnand puis belge et sous un même tambour-emblème nyiginya, le Kalinga, d'anciens royaumes à organisation politique et à évolution historique différentes. C'est le cas du Gisaka à l'Est dont les populations, au moment de l'occupation européenne du Rwanda, n'étaient pas encore mentalement intégrées à ce dernier. Sa tentative de sécession puis sa scission et son éphélnère intégration au Tanganyika
2 La Belgique agissait pour la communauté internationale représentée dès 1922 par la Société des nations (SDN) puis par l'Organisation des nations unies (ONU). 3 Voir JENTGEN, P., Les frontières du Ruanda-Urundi et le régime international de tutelle, ARSC, Bruxelles, 1957 ou Frontières, Problèmes de frontières dans le Tiers-Monde. Journées d'études des 20 et 21 mars 1981, Paris, L'Harmattan, 1982. 4 Ce sentiment d'amputation est prégnant dans les romans du premier écrivain francophone rwandais, NAYIGIZIKI, S., Escapade ruandaise, Bruxelles, 1950 ou Mes transes à trente ans, Astrida, 1955.

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Territory dominé par les Anglais montre à quel point le problèl11e était loin d'être résolu et que la fixation des frontières répondait avant tout aux intérêts l11ultiformes des métropoles occidentales. Au Sud-Ouest, des royaul11es du Busozo et du Bukunzi5 étaient toujours dirigés par des l110narqueshutu. Il en était de même, au Nord et au Nord-Ouest, des royaumes du BuhomaRwankeri, du Ruhengeri, du Bukonya, du Kibari, du Bushiru, du Bwanal11wari, du Cyingogo et du Bugal11ba-Kiganda.6 Le royaul11e nyiginya lui-l11ême n'était qu'un agrégat d'anciens royaumes soumis après une longue histoire mouvementée de constitution, autonomie, conquête, désunions, nouvelles alliances, reconquête dont les historiens commencent à dél11êlerrigoureusement l'écheveau.7 La constitution progressive du Rwanda a suivi ce schél11athéorique de forl11ation des niveaux de l'organisation sociale8: famille nucléaire (urugo) lignage l11ineur (inzu) - lignage majeur (umuryango) - sous-clan (ishyanga) clan (ubwoko) - royaume (igihugu) - Rwanda délimité et unifié au 20èmesiècle, l11ais il faut tenir compte d'une forte dynamique et l110bilité sociales. L'articulation hiérarchique des niveaux urugo, inzu, umuryango et, dans sa litllite régionale, ishyanga, est repérable dans l'organisation sociale, l11ais devient l110insévidente à l'échelon du clan. Dans le systèl11ede filiation patrilinéaire, on ne retrouve plus d'ancêtre éponyme avec le clan qui, sans avoir «ni chef, ni organisation interne, ni procédure pour régler des affaires d'intérêt commun»9, reste une référence importante dans les rapports sociaux. Jusqu'à sa suppression par l'autorité européenne, la vendetta (guhora) constituait une pratique interclanique inconnue à quelque autre niveau. L'appartenance ethnique des parties en conflit ne jouait pas. Jusqu'au niveau de l'umuryango ou de l'ishyanga, on reconnaît les lignages hutu, tutsi ou twa, l11aisaucune explication déterminante n'élucide la présence de dénol11inations claniques identiques chez les Hutu, les Tutsi et les Twa.. M. d'Hertefelt, dans Les clans du Rwanda ancien!O, s'est penché sur cette question!! de la pré-

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5 Lire notamment les travaux de NTEZIMANA, E. et NEWBURY, C. 6 Voir NAHIMANA, F. , Le Rwanda: émergence d'un Etat, Paris, L'Harmattan, 1993. 7 Tell 'excellent VANSINA, 1., Le Rwanda ancien, le royaume nyiginya, Paris, Karthala, 2001. 8 Beaucoup d'auteurs dont CZEKANOWSKI, 1., PAGES, A. (1933), de LACGER, L. (1939), MAQUET, J.1. (1954), de HEUSCH, L. (1966), d'HERTEFELT, M. (1962 et 1971), MINANI, O. G. (1981) se sont penchés sur la formation ou la description des groupes. 9 d'HERTEFEL T, M., et alii, Les anciens royaumes de la zone interlacustre méridionale: Rwanda, Burundi, Buha, 1962, p.14. 10 d'HER TEFEL T, M., Les clans du Rwanda ancien, Tervuren, 1971, pp.56-62.

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sence simultanée dans les mêmes clans de membres des trois «ethnies» qu'il appelle aussi «classes sociales». L'étude n'explique ni la présence sÎlnultanée, ni la répartition très variable des trois ethnies dans les Inêmes clans et le problème demeure complexe.12 La connaissance des clans revêt une iInportance capitale dans la mesure où ils ont une place dans les reconstructions des ethno-historiens où ils «désignent les gouvernants et la population d'un certain nombre d'entités territoriales»13 sur base souvent déformée ou mal COlnprise des traditions orales. Il est certain que les «amoko» (pluriel d' ubwoko) traduits par toparchies, chefferies, principautés, royaun1es, en1pires ou états par les historiens du Rwanda pour désigner à la fois les clans, les gouvernants, les peuples et les entités territoriales, «constituaient (chacun en ce qui le concerne) un groupement localisé et qu'ils avaient un chef».14 Mais les traditions orales sont muettes sur la base ethnique de ces groupelnents avant l'expansion nyiginya et la clé du mystère ne sera pas trouvée «sans l'apport de nouvelles données archéologiques et, éventuellement, de recherches anthropologiques extensives dans lesquelles l'appartenance clanique entrerait comme une variable».15 La littérature souvent utilisée a été travestie par «l'interprétation radicale» des traditions officielles par A. Kagalne qui a traduit «I 'hypothèse hamite» en «pan-tutsisme» et projeté dans le passé des réalités et systèmes contemporains. Mais ce «génie hamite» vulgarisé comIne exclusif est réfuté par nombre de chercheurs à l'instar de Lewis16 ou E. Gasarabwe, anthropologue tutsi qui dénie à Gihanga, l'ancêtre civilisateur Inythique, toute amélioration technologique avant d'énoncer que les Tutsi ont «beaucoup appris chez leurs hôtes, non seulement dans le don1aine technique mais aussi en religion, médecine et tous les autres domaines».17 Le peuplement du Rwanda est au centre de débats sur l'occupation simultanée ou l'arrivée successive des Twa, puis des Hutu et enfin des Tutsi avec, à la clef, sophistication progressive de l'organisation aboutissant à la création d'un état fédérateur. Il reste à élucider le problèlne d'époques et de
Voir aussi, entre autres, la thèse de LUGAN, B. Entre les servitudes de la houe et les sortilèges de la vache..., Provence, 1983, 1109p. 12 d'HERTEFELT, M., op. cit., p.50. 13 Ibidem, p.23. 14 Ibid., p.25. 15 Ibid., p.26. 16 LEWIS, H. S., The Origin of African Kingsdoms, Cahiers d'Etudes Africaines, 23, 1966, pp. 402-407. 17 GASARABWE, E., Le geste rwanda, Union générale d'édition, 1978, pp. 419-420. Il

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chronologie. En outre, s'il est inexact de traduire les «amoko» hutu, tutsi, twa par ethnies, faute de mieux, il faut approfondir la connaissance et l'histoire de ces concepts au lieu de les appréhender sous le prisme déformant et négatif de «divisions ethniques».18 Les rapports entre Hutu et Tutsi n'ont pas toujours obéi aux constructions anthropologiques érigeant les Hutu en gouvernés, en serviteurs voire en esclaves des Tutsi dans un système de clientélislne à raIent féodal (ubuhake) au moyen de la vache-fétiche.19 On doit s'interroger sur le rôle socio-politique accordé plus aux clans qu'aux ethnies. E. Gasarabwe estitne que «si le clan ne peut être ramené complètement dans la livrée d'un parti politique moderne, il donne au moins une image approchée du sens de la coopération recherchée par les hommes, pour régir leurs rapports sociaux. La coopération repose (..) sur une con1munauté 'spirituelle et éconon1ique' dans le parti politique, biologique dans le clan. Aussi, en ce qui concerne le gouvernement des bami, (..)le cadre ethnique est trop large(..) pour être opérationnel».20

Des études sur le terrain ont restitué l'organisation socio-po litique des royaumes pré-nyiginya au Busozo, au Bukunzi, dans les régions Nord et Nord-Ouest du Rwanda et des dynasties qui s'y rattachaient.21 Pour le reste du Rwanda, quatorze «inférences» dont onze primaires et trois secondaires ont été tirées par d'Hertefelt sur fond de relecture de l' argulnentation portant sur la littérature antérieure à 1971. Elles reconstituent, jusqu'à preuve du contraire, les modalités et les étapes de la construction historique de la grande partie orientale du Rwanda par clans et conquêtes interposés.22 Elles intègrent tout autant les modèles et les schémas de «scissiparité» et de «prolifération» proposés par d'autres auteurs COlnme de Heusch et Vansina. En 1997, A. Nyagahene, après avoir critiqué les hypothèses de peuplelnent du pays qu'il confronte à quelques données de l'archéologie préhistorique, définit «l'état traditionnel rwandais (comme) une superposition sur un n1ên1eespace de

L'ouvrage collectif CHRETIEN, J. P. et PRUNIER, G. (éd.), Les ethnies ont une histoire, Paris, KarthalaJACCT, 1989, semble plus orienté vers la stigmatisation des divisions ethniques que vers l'étude proprement dite d'ubwoko à la rwandaise par exemple. 19 Voir d'HERTEFELT, M., op. cil., p.75. Lire aussi VIDAL, C., Le Rwanda des anthropologues ou le fétichisme de la vache, Cahiers d'Etudes Africaines, 1969,35 (9,3), pp.384-401. 20 GASARABWE, E., op. cil., pp.44-45. 21 Lire notamment BISHIKWABO, C., NEWBURY, D., MESCHI, L., NAHIMANA, F. 22 NY AGAHENE, A., Histoire et peuplement. Ethnies, clans et lignages dans le Rwanda ancien et contemporain, Paris, mars 1997, p.655.

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plusieurs royaumes claniques».23 Il a analysé finement la composition lignagère, la dispersion spatiale ainsi que les fonctions et les spécialisations de quinze clans d'envergure nationale (abasindi, abasinga, abagesera, abazigaba, ababanda, abega, abungura, abacyaba, abanyiginya, abashambo, abatsobe, abakono, abashingo, abaha et abasita), de six clans à caractère local (abarihira, abitira, abishaza, abanyakarama, abongera et abahima) et de six autres petits clans (abanyambiriri, abatsibura, abayiruntu, abayishekatwa, abahanza et abashubi). En tout cas, le Rwanda (<<la rande extension») constitue une devise g pour un pouvoir conquérant. Des localités stratégiques conquises par les Nyiginya reçurent ce nom comme pour marquer l'étape parcourue. Que ce soit Rwanda rwa Binaga dans le Mubari, Rwanda rwa Gasabo au bord du lac Muhazi dans le Buganza, Rwanda rwa Kamonyi sur les rives de la Nyabarongo, «Rwanda était tout lieu, tout territoire, tout royaume conquis et soumis à l'autorité nyiginya»?4 Celle-ci confisquait le titre d' umwan1i et rehaussait son pouvoir par le fait de contraste en reléguant les rois vaincus et les autres au rang d'abahinza. Umwami (roi) vient du verbe kwama (être illustre) tandis qu'umuhinza n'est que pluviateur ou rebelle selon les contextes. Par ailleurs, la région des Grands Lacs connaissait des structures socio-économiques et politiques très proches et le kinyarwanda, ou ses dialectes, servait d'instrument de communication aux diverses populations de cette zone et ce, sans référence politique. En agrandissant leur territoire, les rois nyiginya vont imposer aux royaumes vaincus le nom unique de Rwanda. La naissance et la construction de cette entité politique excluaient ainsi les rwandophones échappant à leur obédience, avec de fortes conséquences identitaires. Dans le Rwanda nyiginya, le pouvoir politique, l'état et la stratification sociale transparaissent dans la cour royale et ses institutions (le roi, la reinemère, le conseil des ritualistes Abiru pour le rituel dynastique, le conseil des grands chefs), l'armée, l'administration et l'ubuhake ou contrat de clientèle pastoral, traduit aussi par contrat de servage pastoral. Le tour de force de cette dynastie a été de déplacer le pouvoir légitimant de la parenté détenu auparavant par les lignages et les clans à un pouvoir politique centralisé et contrôlant la force physique. Le mwami, possesseur suprêlne des biens, avec droit de les distribuer et de les reprendre à sa guise, devint la pierre angulaire et le foyer d'un systèlne centralisateur d'où élnanait tout pouvoir. Pluviateur
23 Ibid., p.655. Lire VANSINA, J., Le Rwanda ancien... pour la critique et un meilleur éclairage. 24 KAGAME, A., Un abrégé de l'ethnohistoire du Rwanda, Butare, UNR, 1972, pp.48-49.

Il

suprême et maître de la fécondité, il ajoutait à ces pouvoirs Inagico-religieux, le droit de vie et de mort sur tous ses sujets. Avec les conquêtes, la Inonarchie acquit une supériorité par la force qu'elle légitima par la suite sous forme de stratification ethnique25. Ceci transparaît dans le mode de gestion de la donnée clanique et le systèlne de recrutelnent du personnel politique. En effet, les clans furent classifiés et certains appelés à jouer un rôle politique en tant que clans dynastiques ou matridynastiques tandis que les autres restèrent des clans «ordinaires». Le n1wami, entouré, conseillé et contrôlé par la cour, nomme et délnet le personnel politique parlni ses proches, ceux de ses courtisans et, accessoirement, ceux qui ont fait une action d'éclat pour la dynastie. Tout se passe entre initiés et reste entouré de grand secret (ibanga) au sein du réseau de base attitré. Le roi assure la responsabilité suprêlne de la force publique qu'il délègue à la structure militaire et administrative. Il se réserve l'exclusivité de la gestion des relations diplomatiques. Juge suprêlne, il délègue ce pouvoir au chef foncier de district umunyabutaka et au sous-chef igisonga. Les litiges pastoraux et militaires étaient du ressort du chef d'arlnée umutware w'ingabo qui, dans la structure adlninistrative, pouvait cUlnuler cette fonction avec le rôle de grand chef umutware w'intebe, le plaçant ainsi à la tête de plusieurs districts administratifs avec COlnlnesubalternes directs le chef des pâturages un1unyamukenke et le chef foncier évoqué plus haut, tous deux nommés par le roi au même district pour y exercer les deux fonctions différentes. Un sous-chef igisonga, nommé par le chef d'arlnée, dépendait à la fois de celui-ci et des deux chefs de lignage Inineur (inzu) pour la collecte des impôts et la mobilisation des corvées en faveur du roi. Le systèlne était conçu tel que l'immense propriété agro-pastorale qu'était le Rwanda reconnaisse le pouvoir du roi par la vache, les Tutsi et leurs lignages Inineurs interposés. La vache, bien économique érigé en principale source de richesse du pays par l'instance politique, se trouva au centre de la redistribution sociale et politique Inais aussi à celui de la constitution Inêlne des richesses agricoles et terriennes par le jeu d'échanges, de corvées et d'ilnpôts. Au chapitre des corvées, le roi Rwabugiri établit et imposa aux falnilles hutu la corvée uburetwa en faveur des officiels du pouvoir politique. S'ajoutant à l'ubuhake, la nouvelle corvée n'était ni rélnunérée ni motivée par une contre-prestation quelconque due: elle en était d'autant détestée des Hutu qui la subissaient et appréciée de la classe dOlninante tutsi qui en jouissait. Cette corvée fut récupé-

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NIZURUGERO, R., Kagame anthropologue, Education, Science et Culture, avril-juin 1980, n020, p.280.

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rée, généralisée et aggravée par le pouvoir européen vers 1927.26On a donné par euphémislne les noms d'ikoro ry'umuheto (itnpôt de l'arc), ikoro ry'ubutaka (impôt de la terre), ubunetsi (journée de corvées), kubaka inkike (construire les huttes et les haies du patron), kurarira (veiller de nuit ou être de garde à la résidence du chef), guherekeza (tenir cOl11pagnieà son patron), gutabara (prendre part à une expédition), gufata igihe (<<prendrele tel11ps» chez un patron), kurabuka (offrir un lourd cadeau de bienvenu au nouveau chef)... à ces sortes de travaux forcés, de pillages et de prélèvelnents itnposés aux Hutu et organisés, au mépris de toute considération humaine, par la 1110narchie nyiginya au profit de sa classe dirigeante. L' adlninistration européenne y ajoutera les travaux d'utilité publique que les Rwandais désigneront par un mot d'origine swahili akazi (le travail). En définitive, les abus du pouvoir nyiginya furent nOl11breux. ans un article très docul11enté,le père Pagès, D pourtant admirateur du «royaume hamite au centre de l'Afrique», stiglnatisera ce qu'il a appelé l'omnipotence du seigneur sur ses sujets et les abus graves et trop nombreux qui en découlaient.27 La population laborieuse, maintenue sous pression par des corvées en tous genres et exposée à la précarité à tout lnolnent, se retrouvait divisée et moralement désarl11éepour s'organiser et se révolter. Pour survivre, elle cherchait paradoxalelnent appui et protection chez ses spoliateurs directs qui, d'hiérarchie en hiérarchie, étaient eux-mêmes contrôlés par le roi placé au centre d'un systèl11eoù le désir de conquête et de dOlnination sur les terres, les vaches et les hommes n'avait pas de limites. Le pouvoir politique s'était prélnuni contre des <~acqueries» en se donnant les l110yensd'étouffer dans l'œuf et, le cas échéant, de réprimer la rébellion. Le contre-pouvoir ne pouvait donc provenir que de l'entourage immédiat du roi et celui-ci, dans la nOl11inationdu personnel politique, tenait autant cOl11ptedu l11érite de ses homInes que de la force des clans et des lignages qui «pouvaient fon1enter des coups d'état, voire des changements de dynasties con1me cela est arrivé plus d'une fois dans I 'histoire du Rwanda»?8 Pour la succession des rois, le rituel ubwiru édictait qu'aucun monarque ne pouvait avoir deux successeurs légitit11esà la fois et qu'il devait y avoir un roi unique par génération. En cas de contestation ouverte, les arl11es

26 27

NIZURUGERO,

R., art. cit., p.298. du roi hamite.

PAGES, A., Au Rwanda. Droits et pouvoirs des chefs sous la suzeraineté Quelques abus du système, Zaïre, Vol. III, 4, avril 1949, p. 362. 28 NIZURUGERO, R., art. cit., p.292.

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tranchaient: «Le vaincu était ainsi démontré comnle(..)un nlenteur».29 L'ubwiru30 avait pensé à ces luttes de compétition pour le pouvoir suprême. Son texte officiel, inzira z 'ubwiru (voies du rituel ésotérique), comprend 18 voies dont trois sont relatives au trône royal. Parlni ces dernières, celle intitulée inzira y 'urugomo (voie de la rébellion) retrace le cérémonial exécuté lorsqu'un signe sur le cadavre du roi présage une guerre de compétition. Comme toute constitution à parti unique, le rituel dynastique nyiginya qui en tenait lieu cherchait à régler une succession en douceur, ne traitant des luttes de compétition pour le pouvoir qu'en vue d'en empêcher l'activation. Il n'est donc pas question de légaliser un quelconque parti d'opposition pour l'alternance au sommet du royaume. La pureté lignagère des rois et des reines mères était contrôlée par les généalogistes abacurabwenge (forgerons de l'intelligence )31qui transmettaient le nom du clan dynastique pour le roi et le nom du clan lnatridynastique pour la reine mère, tout en affirmant leur ethnie tutsi et en les reliant aux récits mythiques des origines jusqu'au fondateur de la dynastie, Gihanga. Cette histoire sera souvent lnanipulée à des fins politiques allant jusqu'à rayer de la mémoire de l'ubucurabwenge des rois tels que Karemera Rwaka ou Mibambwe Rutarindwa, les qualifiant d'usurpateurs parce qu'ils n'ont pas été succédés au trône par leur fils. A. Kagalne abonde dans le sens des «manipulateurs» en vertu du <<principe agique des acteurs» m qu'il recolnmande de tenir en compte lorsqu'on veut atteindre, selon lui, la double vérité historique et objective à propos de civilisations non européoaméricaines. Mais comment se transmettait le pouvoir dans d'autres royaulnes du Rwanda non contrôlés par la dynastie nyiginya? Les usages observés aux XIX et XXè siècles, témoignant de l'état des systèlnes qui ont évolué dans le temps, montrent que tous les souverains ont verrouillé les lnécanisllles pour éviter des fissions ayant pour enjeu la conquête de l'autorité suprêllle. Dans les royaumes du Nord et du Nord-Ouest, «pour contrecarrer toute résistance à leur successeur, les abami ont pris la précaution de les faire accepter euxmêmes par des chefs des lignages majeurs et par !'umunyanlabanga w'abanli
29 KAGAME, A., Un abrégé de l'histoire du Rwanda de 1853 à 1972, Butare, 1975, p. 105. 30 Le rituel ubwiru a été l'objet de plusieurs publications. Lire notamment KAGAME, A., Le code ésotérique de la dynastie du Rwanda, Zaïre, avril 1947; COUPEZ, A., d'HERTEFELT, M., la royauté sacrée de l'ancien Ruanda: textes, traductions et commentaire de son rituel, Tervuren, MRAC, 1964. 31 Voir KAGAME, A., La notion de génération appliquée à la généalogie dynastique et à I 'histoire du Rwanda des X-XI ème siècles à nos jours, Bruxelles, ARSC, 1959, 117p .

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(l'homme des secrets des rois). D'où la tenue du grand conseil, inganzo».32 L'heureux élu, avec la complicité du souverain et du gardien des secrets, était initié à l'art du commandement et protégé des tentatives d'el11poisonnel11ent. Il gagnait en maturité à l'ombre de son père et se préparait aux hautes charges. Les populations et les chefs de lignage lui devaient SOUl11ission. Cette allégeance totale atteignait son paroxysme le jour de l'investiture car «tous ces chefs lui présentaient des arcs et des flèches ainsi que des lances en pièces séparées, signe qu'ils fournissaient des armes lnais que jalnais ils ne les utiliseraient contre l'umwami, son pouvoir et son royaume».33 La fonction d'umuvuguruza (le contradicteur) aurait fait penser à l'existence d'une opposition institutionnalisée dans ces anciens royaumes du Nord et Nord-Ouest du Rwanda. Il n'en est rien car ce personnage est l'un des trois dignitaires de la cour, frère ou demi-frère du roi choisi plutôt pour son esprit de conciliation et de modération. Il devait aider et corriger le roi, modérer ses positions et ses actions, en conformité avec le serment de fidélité qu'il devait prêter lors de son investiture et qui l'engageait «à ne jamais casser le secret de la royauté dont il devenait corégnant avec son tambour insimbura».34 A la mort du roi, un nouvel umuvuguruza était choisi et l'ancien prenait une retraite de grand sage consulté et entouré de soins. Sa connaissance du passé lui perlllettait de servir de trait d'union entre les générations, palliant ainsi à l'inexpérience des jeunes dirigeants. Ces dispositions contrastent avec le rituel nyiginya qui édictait que le l110narqueet la reine-mère ne devaient jamais avoir de cheveux blancs (imvi) au risque de se voir forcés à avaler un breuvage elnpoisonné précipitant leur 1110rtet ouvrant ainsi une succession réglée d'avance. Les Nyiginya avaient opté délibérément contre la gérontocratie. En effet, la jeunesse du roi lui perl11ettaitde rester attrayant et de lutter pour agrandir le royaul11equi avait fait de la conquête, et donc de la guerre, son modus vivendi que l'individu ne pouvait pas remettre en cause. Les conflits entre dignitaires s'alimentaient et se résolvaient au cours d'intrigues et de règlelnents de cOlllpte sans lnerci dont la vie publique était le théâtre sanglant. Le roi n'arrivait pas toujours à se hisser au-dessus de la mêlée et, croyant arbitrer ou rendre justice, ne faisait souvent que prolonger ces violences. Ainsi, les péripéties du pouvoir et de la succession de Kigeri Rwabugiri aboutirent au coup d'état de Rucunshu, détrônant Mibambwe Rutarindwa au profit de Yuhi Musinga et ses partisans.
32 33 34 NAHIMANA, Ibidem, p.187. NAHIMANA, F., op. cil., p.189. F., op. cil., p.182.

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Ces épisodes illustrent le mode de formation et la mise en œuvre des réseaux parlni les dignitaires de la cour ainsi que leur incidence sur le pouvoir central. Jusqu'à sa mort en septembre 1895, Rwabugiri aura exterlniné des falnilles entières parmi les plus renommées du royaume pour venger la Inort de sa mère. Son règne «fut au superlatif sanglant, au point qu'on ne pouvait trouver une falnille du pays dont il n'ait pas tué au moins un Inelnbre».35 Ces exécutions en ont affaibli autant le pays qui devait, à la Inêlne époque, faire face à l'intrusion européenne. Elles permirent aussi la montée en puissance sociale et politique de la lignée de Rwakagara, fils de Gaga (du clan ega) qui allait Inarquer I'histoire du Rwanda dès la fin du 19ème siècle en fournissant au royaulne trois monarques (Musinga, Rudahigwa et Ndahindurwa) et des princes parmi les plus illustres (Kabare, Ruhinankiko, Kayondo...). Dans un royaume déchiré par la guerre civile et où Kabare et sa delnisœur Kanjogera prenaient en Inain, en lieu et place de Musinga encore lnineur, les affaires du pays, les Européens venaient de pénétrer au Rwanda. Leur intromission dans la région allait avoir une profonde incidence et influer sur les jeux des pouvoirs autochtones. A son insu, le roi Musinga était placé, dès 1896, sous protectorat de Guillaulne II, lequel lui laissait nOJnbre de prérogatives royales tout en lui dépouillant du droit d'enlever arbitrairelllent vie et biens à ses sujets. Ayant déjà perdu en 1884 un tiers du territoire naguère sous contrôle de Rwabugiri, le Rwanda de 1900 était passé de la forteresse abandonnée par les explorateurs pour son «féroce exclusivisme»36 à un territoire convoité par les Occidentaux qui rêvaient d'en «civiliser» les populations à leur manière.37 Les missionnaires s' estÎ111aientles plus concernés par cette tâche dans un pays où régnait «une cohésion rare chez les autres tribus ajricaines»?8 La découverte mutuelle des deux «Inondes» n'a été que progressive et parsemée d'embûches parfois subtiles.39 Et la rareté relative des incidents violents entre Européens et Rwandais lors des prelnières années est nuancée par une résistance intérieure intense que des lnanifestations officielles laissaient parfois s'exprÎ1ner pour ridiculiser l'occupant eurQpéen.40Mais le roi Musinga et ses tuteurs finiront par se rendre cOIllpte du rapport de for35
36

KAGAME, STANLEY,

A., op. cil., p.IO. H..M., A travers le continent mystérieux, Paris, Hachette, 1879, tOlne I, p.144.

37

Voir la définition de la civilisation donnée par DUHAMEL, M.G., cité par ARNOUX, A., Les Pères Blancs aux sources du Nil (Rwanda), ParisINamur, Saint-Paul/Grands Lacs, p.21. 38 ARNOUX, A., op. cil., pp.21-22. 39 Ibidem, p.22. 40 Ibid., p.35.

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ces défavorable. Ils tenteront d'utiliser ces puissances étrangères afin de garder un reste de pouvoir. Pour s'implanter, ces puissances se serviront d'une lnonarchie rwandaise fragilisée en lui imposant d'accepter la protection contre la perte de la souveraineté. Ce «contrat» inégal sera différelnment lnis en œuvre dans la suite. En croyant pouvoir tirer son épingle du jeu, la Inonarchie rwandaise devenait l'otage de l'Occident qui allait l'exploiter bon an mal an à ses propres fins. 2. Musinga sous protectorat allemand ou le pouvoir autochtone piégé

Avant la nomination de R. Kandt comme résident du Rwanda en 1907, l'occupation européenne se limitait à un début d'encadrement Inilitaire par les garnisons de Kisenyi, Shangi et Shangugu, avec Usumbura (Urundi) COlnme quartier principal des troupes. La publication de Caput Nili par Kandt, docteur en médecine affilié à une société de géographie présidée par le duc de Mecklembourg, poussa ce dernier et l'impératrice Augusta à appuyer la nomination de cet explorateur à la tête de leur colonie rwandaise. Il en sera le premier et seul résident civil allemand. Kandt s'installe en 1899 à Shangi et, en 1907, les services spécifiques au Ruanda passent d'Usulnbura à Kigali. Le résident se donne dix ans d'étude et d'installation au cours desquels il réaliserait un programme alnbitieux permettant à l' adlninistration européenne de s'implanter.41 Le bilan de l'action de Kandt de 1906 à 1916 est mitigé42 mais il faudrait le nuancer par le fait que «l'Allemagne n'a réellement administré le Rwanda que pendant moins de dix ans».43 En outre, son adlninistration a introduit dans le pays des changelnents et fait des choix que ses successeurs ont repris et développés. Au delà de la <<politique d'attente», l'état rwandais Inoderne et son avenir se sont ébauchés pendant cette courte occupation allemande: fixation des frontières en 1910 suite à la Conférence de Bruxelles réunissant la Belgique, l'Allemagne et la Grande Bretagne, début d'extension de l'autorité nyiginya sur tout le territoire, écrasement arlné des oppositions et des sécessions, préférence accordée à certains Tutsi des clans nyiginya et bega pour le commandement sous le couvert de l' adlninistration indirecte, itnplantation des écoles, des religions et des langues occidentales, début des

41 42 43

Historique

et chronologie

du Ruanda, p.21 Droit public et évolution politique 1916-

Ibid., pp.21-22.

REYNTJENS, F., Pouvoir et droit au Rwanda. 1973, Tervuren, MRAC, 1985, p.30.

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infrastructures routières, sanitaires, hydrauliques, pénitentiaires. ..44Les Allemands ont donc pris part dans les jeux politiques internes en adoptant un interlocuteur unique, le roi Musinga, à travers lequel ils ont imposé leur ordre et conduit le pays. Ils ont mâté les rébellions contre Rukura au Gisaka en 1901, Basebya en 1909 ou l'insurrection du prétendant Ndungutse tout en litnitant la Inarge de manoeuvre de Musinga. Le gouvernelnent allelnand, par le biais du capitaine von Bethe, commandant la région militaire du RuandaUrundi, obtint de la cour rwandaise une reconnaissance formelle.45 C'est sur son impulsion que des commerçants indiens et arabes s'installèrent dans le pays, d'abord à Nyanza dès 1901 puis à Kigali qui devint le principal centre politique et commercial attirant des caravanes depuis Bukoba. En 1916, le caractère militaire des débuts de l'administration allemande n'avait pas disparu au Rwanda classé n° 20 des 21 Bezirk (cercles) allelnands en Afrique de l'Est. Le pays, avant de disposer de Kigali comlne capitale, avait été administré d'Ujiji puis d'Usumbura entre 1899 et 1908. On ne peut pas dissocier l'action publique allemande de celles accomplies au même moment par les autres forces Inilitaires, marchandes et surtout religieuses au Rwanda. Ces forces surent exploiter à leur avantage la crainte et la frustration que le système traditionnel avait cultivé dans les mentalités.46 L'érosion du pouvoir autochtone, mal dissimulée par l'appui militaire de l'occupant européen, n'eut d'égale que la conquête progressive de l'espace et des hOlnlnes par ce dernier. A cet égard, l'aventure de l'église catholique dans le pays allait accompagner, en l'orientant, l'évolution socio-politique des Rwandais.47 Au delà d'un «royaume hamite au centre de l'Afrique»48, G. Mbonimana a démontré49 qu'entre 1900 et 1931 s'est instauré au Rwanda un «royaunle chrétien» répondant aux voeux du cardinal Lavigerie. La création par ce prélat, en 1868, de la Société des missionnaires de Notre DaIne d'Afrique ou Pères blancs s'était effectuée dans un contexte de déclin de l'influence du catholi44

Voir HONKE, G. et O., NAHIMANA, F. et RWEGERA, D., Le Rwanda et les Allemands, 1884-1916, Kigali, 1985, 52 pp. + photos. 45 MUREGO, D., La révolution rwandaise 1959-1962: essai d'interprétation, Publication de l'Institut des Sciences Politiques et Sociales, Louvain, 1975, p.310. 46 MUREGO, D., op. cil., p.230. 47 NTEZIMANA, E. Institutions et peuples..., p.25. 48 Voir PAGES, A., op. cil., et, pour le Burundi, GORJU, L. (Mgr), Face au royaume hanÛte du Ruanda, le royaume frère du Burundi, Bruxelles, Bibliothèque du Congo, n03, 1938. 49 MBONIMANA, G., L'instauration d'un royaume chrétien au Rwanda (1900-1931), Louvain, UCL, 1981, thèse de doctorat.

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cisme en Occident.50 Lavigerie envisageait de recourir à l'appui des puissances coloniales auxquelles les missionnaires apporteraient une a1nple collaboration. 51 Il poussait ses prêtres à s'engager dans les luttes socio-politiques à condition que la fin justifiât les moyens. 52 Le catholicisme fut lancé au Rwanda, non par l'Allelnagne ou la Belgique, lnais par l'église de France car les premiers prélats, Mgr Hirth, Mgr Classe et nombre de leurs collaborateurs, venaient d'une Alsace marquée par l'histoire mouvelnentée des rapports franco-allemands. Avant de pénétrer au Rwanda, ils 1nirent trop de zèle au service de leur tnission et les résultats furent catastrophiques à la cour du roi Mtesa (Ouganda) au profit des Anglicans.53 Cet échec les poussa à plus de prudence dans leur rapports avec le pouvoir séculier. Avant de lnettre les pieds au Rwanda, Mgr Hirth chargea le Père Brard de percevoir les bonnes dispositions de la cour de Musinga à recevoir les lnissionnaires. Au 1U01uent de se rendre au pays, Mgr Hirth et son équipe se firent acco1upagner d'une douzaine de chrétiens ougandais destinés à servir d'interprètes et de premiers catéchistes. La caravane, bien gardée avec une recommandation de l'autorité allelnande, fut bien accueillie.54 Mais ils installeront les cinq pre1nières luissions (1900-1903) dans des régions périphériques réputées peu hospitalières: Save au Sud, Zaza au Gisaka (Est), Rwaza dans le Murera (Nord), Nyundo au Bugoyi (Nord-Ouest), Mibirizi au Kinyaga (Sud-Ouest) avant de créer le 13 février 1906, une mission au centre du pays à Kabgayi, non loin de la cour royale. L'entourage de Musinga voyait dans les Pères des intrus venus lui ravir une partie de son pouvoir55 car il lisait dans certains usages des Européens les ébauches d'un pouvoir parallèle. 56 Malgré tout, les prêtres continuaient à prêcher que «personne ne peut servir deux maîtres», parole évangélique qui a son équivalent au Rwanda et que les chefs interprétaient en leur faveur. Musinga, rongé par la peur, ordonna aux chefs de ne pas elubrasser la nouvelle religion. Au départ, le grand favori Kabare per1uit aux 1uissionnaires «d'enseigner leur religion aux Hutu et aux Twa, n1aispas aux Tutsi. Ilsfurent
50 LEBRUN, F., et alii, Histoire des catholiques en France du XVème siècle à nos jours, Toulouse, Privat, 1980, p.516. 51 Voir CHRETIEN, J..P., art. cit., pp. 140-142 ou KALIBWAMI, J., op. cil., pp. 174-177. 52 Voir RENAULT, F., Lavigerie, l'esclavage africain et l'Europe, 1868-1892, Paris, Ed. E. de Boccard, 1971, 1.1, pp.238-240 ou MUREGO, D., op. cil., pp.603-606. 53 Lire à ce sujet, entre autres, la thèse de MBONIMANA, G., déjà citée. 54 Voir de LACGER, L., op. cil., p.185.
55

MUVARA,F., Aperçu historiquede l'évangélisationdu Rwanda, Kigali, 1990,pp.l 0-11.
ARNOUX, A., op. cil., pp.I22-123.

56

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par contre invités à fonder à Nyanza une école dans laquelle serait instruite lajeunesse tutsi».57Cette école, confiée à l'Ougandais Tobi Kabati, servira de creuset du christianislne dans les Inilieux aristocratiques. La fondation de Kabgayi fut une grande victoire de l'itnplantation de l'église au Rwanda et pour Mgr Hirth qui, après de nOlnbreux refus de la cour, avait du faire intervenir le résident allemand. Les pressions arrachèrent à Musinga en 1905 un Ndiyo Bwana (Oui Inonsieur) qui devint le sYlnbole de «l'attitude de ceux qui, par faiblesse, résignation ou sinzplen1ent opportunisme, sont incapables de toute attitude personnelle».58 Les prêtres purent poursuivre la destruction de ce qu'ils appelaient des «obstacles».59 Certains chefs, pour qui tout était pareil (byose ni kimwe), delnandaient aux prêtres la raison de se convertir alors que des éléments et rites du catholicislne pouvaient être retrouvés dans la religion du Rwanda.60 A l'instar de Musinga et de Kanjogera, certains chefs resteront fidèles à la religion nationale et, tel le prince Sharangabo, interdiront à leur progéniture d'embrasser le christianisme. D'autres vont fréquenter les missions. Leur geste, un acte de trahison ou de courage selon le calnp, contribua à approfondir les divisions au sein du pouvoir royal. Depuis le Ndiyo Bwana, Kabare accéléra le changelnent des mentalités. En 1907, il reçut dans sa résidence des Inessagers chrétiens du père Classe et, bravant l'interdiction royale, but à la mêlne paille (un1uheha) qu'eux. Convoqué à Nyanza pour s'expliquer, Kabare délnontra qu'en refusant ce que le peuple accueillait, la noblesse tutsi risquait de se l11arginaliser. Ce geste encouragea les Inilieux aristocratiques à emboîter le pas au «lnouveInent» populaire. En effet, les populations, objet de «vexations continuelles et violentes» soulignées dans les diaires, avaient trouvé dans les Pères une certaine protection. Les missionnaires en étaient venus, «par accident»61 ou par la force des choses à attirer vers eux des gens du peuple jusqu'à ce qu'il soit «donné au père supérieur le nom de mwami w'Abahutu».62 Détenir le titre l11êInesYlnbolique de roi des Hutu constituait un crime de lèse-l11ajesté punissable par la
57 58 59 60 KALIBW AMI, J., op. cil., p.153. Ibid., p.154. ARNOUX, A., op. cil., p. 124.

Au delà de «l'inculturation», exercice d'adaptation a posteriori, il fallait «prouver» que les Rwandais étaient préparés à recevoir le catholicisme; ce que tenta NOTHOMB, D. dans Un humanisme africain. Valeurs et pierres d'attente, Bruxelles, Lumen Vitae, 1965. 61 MUREGO, D., op. cil., p.536. 62 Extrait du Diaire de Kabgayi, cité par MUREGO, D., op. cil., p.534.

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peine capitale. Mais, signe des temps, Musinga ne pouvait que faire contre mauvaise fortune bon cœur. Dans sa lettre du 1er septembre 1905 au père Classe, il se montre l'allié des prêtres contre ses propres chefs et promet d'exterminer (nzabamara)63 quiconque leur ferait du mal. Les subtilités de cette importante lettre cachaient mal le bras de fer engagé entre les autorités traditionnelles et l'église. Certains Pères, ne pouvant plus suivre la directive de gagner à tout prix les chefs tutsi à un catholicisme qu'ils avaient en horreur, vont marquer leur désaccord à l'instar du père Hutzinger et surtout du père Brard qui dut quitter la mission du Rwanda et la société des Pères blancs pour entrer dans un ordre monastique.64 Ces positions «marginales» 65internes n'entaIllèrent en rien l'ascension de l'église. Celle-ci va même gagner la course contre les protestants, sans que le pouvoir de Musinga puisse tirer parti de ces luttes féroces entre les confessions chrétiennes. Il ne put recourir à l' islalll qui avait contre lui les forces militaires, politiques et religieuses de l'Occident sous le couvert de la ligue contre l'esclavagisme. 66La lutte entre chrétiens est matérialisée par la stratégie d'encerclement des protestants pour «neutraliser» le rayonnelllent du catholicisme. Dès la fondation de la mission de Kabgayi, les protestants lTIultiplièrent des écoles à Gitwe, Kirinda et Remera, ceinturant ainsi le noyau central des catholiques romains. Chaque fois que ce fut possible, dans un mouvement concerté, les protestants en firent autant à chaque percée des catholiques.67 Par ailleurs, Musinga n'a tiré aucun profit politique des rapports en dents de scie qui ont émaillé les relations entre les autorités allemandes et les missionnaires catholiques sous forme de résidu des querelles francoallemandes consécutives à la guerre de 1870. En effet, les relations entre le père Classe et le résident Kandt ont été entachées de lTIéfiance. Mais les Rwandais relllarquèrent la différence de nationalités des occupants européens lors de la guerre 1914-18 quand les missionnaires subirent des traitelTIents différents. L'administration ne toucha pas aux protestants, tous allelnands,
63 64 65 Voir MUREGO, D., op. cil., p.531 qui cite le Diaire de Rwaza du 10.9.1905, p.134.

MUV ARA, F., op. cil., p.12. KALIBW AMI, .1., op. cil., p.181.

66 Lire KAGABO, .1.,L'islam et les «Swahili» au Rwanda, Paris, éd. de l'EHESS, 1988. 67 Voir TWAGIRA YESU, M., VAN BUTSELAAR, 1., Histoire de l'Eglise Presbytérienne au Rwanda. Ce don que nous avons reçu, Kigali, 1982; MBONIMANA, G., NTEZIMANA, E., Pères Blancs et Missionnaires de Béthel. L'implantation des missions chrétiennes, in HONKE, G., Au plus profond de l'Afrique. Le Rwanda et la colonisation allemande 1885-1919, Peter Hammer Verlag, Wuppertal, 1990; GATWA, T., KARAMAGA, A., Les autres chrétiens rwandais. La présence protestante, Kigali, éd. Urwego, 1990.

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lnais ceux-ci durent quitter le Rwanda en 1916 lorsque les troupes allelnandes battirent en retraite. Ils seront relnplacés dès 1921 par les missionnaires bel-

ges à la delnande du roi Albert 1er. Ces conflits entre l' adlninistration et
l'église n' entalnèrent en rien la ligne directrice des deux forces alliées pour dominer le Rwanda. La métropole le voulait ainsi et en avait donné des directives claires.68 Dans ce sens, R. Kandt, humaniste et partisan des lnéthodes douces, conquit les populations du Nord-Ouest en se servant des Pères blancs et non de ses compatriotes presbytériens. C'est pour satisfaire aux delnandes de Musinga, dont les émissaires rencontraient une totale hostilité dans la région, que le résident allemand demanda à Mgr Hirth de fonder la Inission de Rambura au Bushiru en 1913.69 Maniant le sabre et le goupillon, l'administration allemande a laissé des traces durables mais le «beau Rwanda, perle de l'Afrique orientale allemande» qu'évoque lyriquelnent en 1903 ., . 70, . . 72 , . R 1e 1leutenant von P arIsc 1 etalt d estIne, se 1on A . K agame 71 et W .. L OUIS a 1
être une terre d'exclusion: «La guerre (1914-18) a tenu définitiven1ent en échec le plan de dégorgement du surplus de la population par le transfert vers les plantations de sisal des territoires proches de la côte. Ce réservoir de main-d'œuvre devait rester, après l'opération, le jardin des Tutsi, des vaches et des Blancs».73 De tels projets, I11ême avortés ou sÎ111plel11entdifférés, font partie des griefs qui ont la vie dure malgré la sérénité affichée dans «la coopération» entre partenaires indépendants.74 C'est dans ce contexte que, lorsqu'éclate la seconde guerre 111ondiale, les Allemands poussent Musinga à leur fournir des cOl11battants. Des jeunes de la garde royale sont alors mobilisés face aux Belges et aux Anglais et des guerriers munis d'armes traditionnelles encolnbrent plutôt les lieux de COlnbats en 1914-15. Dès le 18 avril 1916, les Allemands subiront les attaques combinées par le Sud-Ouest et par le Nord.75 Lorsque Kigali tOlnbe le 6 l11ai 1916, les Allemands, évitant d'être pris en tenaille, avaient décroché et laissé en rade les troupes rwandaises à Nyanza. Celles-ci abandonnent leurs arlnes

68 69 70 71 72 73 74 75

Discours du directeur des colonies en mars 1905 cité par de LACGER, Lettre citée par de LAC GER, op. cil., pp.426-427 KAGAME, MUREGO, A., Umwaduko w'abazungu et ARNOUX,

op. cil., p.398.

A., op. cil., pp.114-115. 1947, p.50.

VON P ARISCH, Rapport du 26 mars 1903, cité par LOUIS, W.R., op. cil., p.123. mu/i Afrika yo hagati, Kabgayi, LOUIS, W.R., op. cit., pp.161-167. D., op. cil., p.339. ..., op. cil. Bulletin de l 'fRCB, 1935, VI, I, pp.142-178 La conquête du Ruanda-Urundi, KALIBW AMI, 1., Le catholicisme DELLICOUR,

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et se fondent dans la population de la capitale royale sans éveiller les soupçons des Belges déjà maîtres des lieux. De 1916 à 1919, les Belges prirent en main les affaires du Rwanda et placèrent le pays sous administration militaire. Ils le divisèrent en trois secteurs subdivisés en territoires. Ils retirèrent au monarque le droit de vie et de mort et se réservèrent la justice pénale. Cela n' elnpêcha pourtant pas le roi et la cour de continuer à supprimer discrètelnent certaines personnes qui les gênaient, d'autant plus facilement et aussi longtemps que les populations n'avaient pas encore conscience de leurs droits et des dispositions nouvelles qui les protégeaient. En 1917, le monarque dut proclamer la liberté de culte à la delnande du résident Declerk et les confessions chrétiennes affluèrent au Rwanda.. Les luthériens belges arrivèrent en 1919, les adventistes du septièlne jour fondèrent la mission de Gitwe au cours de la mêlne année et, en 1925, la Church Missionary Society (CMS) installa les anglicans à Gahini, à l'Est. C'est au cours de cette période que, fin mai 1919, les ministres belge Orts et britannique Lord Milner signèrent à Paris un accord donnant à la Belgique l'Urundi et le Ruanda mais amputant ce dernier du «territoire du Gisaka» soit 5.000 km2 comprenant la totalité de l'ancien royaume du Gisaka, la région du Buganza au Sud et au Nord du lac Muhazi, tout le Mutara et une partie du Ndorwa. Le Conseil suprême des Alliés approuva cet accord le 21 août 1919. Cette zone, concédée aux Anglais, devait leur permettre de construire une ligne de voie ferrée reliant le Caire au Cap, projet qui ne verra jamais le jour. Mais «l'affaire du Gisaka» était née et va Inobiliser jusqu'au

1er janvier 1924 le royaume de Belgique, le roi Musinga et surtout le père
Classe pour faire revenir ce territoire dans l'entité rwandaise sous le drapeau belge. Les péripéties et arguments pour la réunification (<<privere Rwanda l d'autres provinces, ce serait lui enlever une partie de sa population, de ses ressources. Ici, (..) ce sont les Batutsi qu'on sépare»76) vont avoir un Îlnpact capital sur l'avenir du pays, conférant à l'église catholique et surtout au père négociateur L. Classe un poids démesuré dans les affaires civiles. Le 28 mai 1922, ce dernier est sacré évêque à Anvers et nOlnlné à la tête du nouveau vicariat apostolique du Ruanda. Le 31 août 1923, le conseil de la Société des Nations (SDN) à Genève approuve la convention anglo-beIge pour le retour du «territoire du Gisaka» au Rwanda. Le court passage des Anglais laissera aux populations du Gisaka l'expérience d'un mode de gouvernelnent qui était loin de leur déplaire, avec l'impression d'être reconnus, valorisés et libérés.
76Mémoire cité par de LAC GER, L., op. cil., p. 478 et MUREGO, D., op. cil., pp.424-426.

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La convention Orts-Miller de 1919 à Paris s'inscrit dans le prolongelnent du Traité de Versailles de la même année qui met fin à la prelnière guerre mondiale et dépossède l'Allemagne de ses ex-colonies en faveur des puissances alliées et associées. Les possessions allemandes d' outre-Iner sont placées sous le régime du mandat de la Société des Nations et, dans ce cadre, le Rwanda est confié à la Belgique en vertu de l'article 22 du pacte de la SDN. Dix mois après le retour du Gisaka au Rwanda, soit le 20 octobre 1924, le parlement belge adopte une loi acceptant le mandat de la Belgique sur le Ruanda-Urundi. Le 21 août 1925, une loi attache au Congo belge le Ruanda-Urundi et place cette entité sous l'autorité d'un vice-gouverneur général. Dès le 26 décelnbre 1924, la Belgique lance des réformes touchant les domaines politique, administratif, judiciaire, pastoral... tantôt dans le sens de ses prédécesseurs allelnands tantôt vers de nouvelles directions, bouleversant en un tour de lnain, les structures antérieures et les lnentalités. Les réformes décrétées par le résident Mortehan en 1926, au lieu d'éclaircir et d'alléger les structures en place concoururent à leur confusion et alimentèrent des frustrations. La gestion des hOlnmes n'évolua pas dans le sens de l'équité entre les Tutsi, les Hutu et les Twa mais fut orientée vers l'exclusivisme tutsi. Pourtant, le résident Mortehan, sensible à la portion congrue qui revenait aux Hutu dans la gestion du pouvoir autochtone, avait tenté de briser le régitne des privilèges des Tutsi en nomInant des Hutu à des charges politiques et adlninistratives. Des observateurs parlaient alors de «lettrés hutu, plus souples, plus compréhensifs»77 ou des «roturiers qui savent lire(..)substitués aux nobles».78 Mais cela allait à l'encontre de l'opinion courante dans les lnilieux européens et surtout au sein de l'Eglise. Mgr Classe, de son autorité lnorale, était, on ne peut plus clair dans sa lettre du 21 septembre 1927 au résident Mortehan: «Nous avons dans la jeunesse (mu)tutsi un élément incomparable de progrès. (..) Avides(..)d'in1iter les Européens, (..)ces jeunes sont une force pour le bien et l'avenir économique du pays (..). Chefs-nés, ceux-ci ont le sens du comn1andement. C'est le secret de leur installation dans le pays et de leur n1ainmise sur lui».79En 1930, il revint à la charge, qualifiant de «plus grand tort» et mettant en garde contre toute tentative de «supprimer la caste lnututsi». Ce serait une «révolution» qui conduirait le pays «tout droit à l'anarchie et au con1n1unisn1ehaineusen1ent anti-européen. (..) Elle annihilera l'action du gouvernen1ent, le privant
77 78 79 de LACGER, L. op. cil., p.522 A., Un audacieux pacifique, Namur, Grands Lacs, 1948, p.73.

V AN üVERSCHELDE,

Cité par de LAC GER, L., op. cil., p.523.

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d'auxiliaires capables de le comprendre et de le suivre. C'est la pensée et l'intime conviction de tous les supérieurs de missions au Ruanda, sans exception».80 Même si l'ensemble de son propos comporte des passages pondérés, ces prises de position du chef de l'Eglise au Ruanda poussèrent le gouvernement belge à remettre en place une politique, notamment scolaire, centrée sur l'élitisme tutsi. L'administration belge fit pire que la monarchie rwandaise et pratiqua l' exclusivisme. Elle créa un dangereux précédant en délnettant les autorités traditionnelles hutu dans le Nord et le Nord-Ouest et en les remplaçant par des Tutsi qui, étrangers dans ces régions, n'avaient ni la confiance ni les moyens de veiller aux intérêts des entités hutu longtemps autonolnes. Par ailleurs et à titre d'exemple, vers 1935, «Kidahiro, neveu de Nyan1akwa, vu ses qualités exceptionnelles, fut proposé comme sous-chef à la place d'un Tutsi qui ne donnait pas satisfaction, mais la proposition, présentée par les Pères Blancs de Rambura et l'agent territorial Gaupin, fut rejetée par Mgr Classe. Celui-ci ne voulait pas favoriser un précédant».81 Cette Inainlnise des Tutsi sur tout l'appareil politique et administrative, rendue plus vicieuse par ses aspects régionalistes du fait que les cadres du Rwanda central en bénéficiaient le plus, accentua la marginalisation des Hutu et des Twa et révéla une conscience plus aiguë des différences ethniques. La même logique prévalait au Gisaka, au Kinyaga82 ou ailleurs. Pour former leurs auxiliaires, les Belges et les missionnaires systématisèrent la discritnination en faveur des fils de chefs et de notables tutsi dans les écoles publiques de Nyanza, Gatsibo, Rukira, Ruhengeri, Cyangugu.83 L'enseignement privé ne fut pas en reste et cultiva un ethnisme officiel. 84La puissance coloniale et les Inissionnaires itnposè-

rent des clichés: «Les Tutsi, peuple hamite et donc supérieur, leur origine
éthiopienne, la dynastie nyiginya identifiée au passé de tout le Rwanda actuel: les Hutu, peuple sans histoire etc».85 Mgr Classe préparait la jeunesse tutsi à le servir pour instaurer un royaume chrétien. Or, Musinga n'était pas disposé à baisser les bras devant un catholicisme qui menaçait son autorité. Vers 1925, il crut contrebalancer cette religion envahissante en invitant le pasteur Meunier de l'Eglise adven80 Mémoire de Mgr Classe adressé à l'autorité belge en 1930 (voir de LACGER, op. cit., p.54). 81 MBONIMANA, G., Christianisation indirecte et cristallisations des clivages ethniques au Rwanda (1925-1931), Enquêtes et documents d 'histoire africaine, III, p.133. 82 NEWBURY, C., Deux lignages du Kinyaga, Cahiers d'Etudes Africaines, 1974, p.37. 83 Voir MBONIMANA, G., art. cit., p.134. 84 KALIBW AMI, 1., op. cit., p.197.
85 Ibid., p.573.

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tiste à venir de Gitwe prêcher à la cour. Ces prédications provoquèrent, au bout de quelques séances, des manifestations hostiles chez les jeunes nobles de l'école de Nyanza qui, par dégoût, se déclarèrent catholiques et firent du tapage autour de la résidence du roi Musinga. Le mouvement était l11enéen sous l11ainpar des catéchul11ènes à la solde de Mgr Classe.86 Ces l11anifestations, suivies par une entrée massive des centaines de jeunes nobles au catéchuménat, eurent un effet d'entraînement sur tous les jeunes Tutsi en formation dans les cours de province. Ces conversions de l'aristocratie tutsi, inespérées pour la hiérarchie catholique, coïncidaient avec un rapprochel11ent entre l'administration belge et un fort courant de dignitaires tutsi opposés à Musinga. Celui-ci était entré en conflit avec les successeurs de Kabare mort en mars 1911 et, à leur tête, Kayondo jouait à fond le jeu des Belges et des l11issionnaires. Il dénonçait les faits et gestes de la cour et ruinait les favoris de Musinga en les citant au tribunal européen. Il appelait publiquement ses proches et ses sujets à se convertir au catholicisl11e. Musinga crut se défaire de cette opposition en dispersant ses anÎ111ateursen différentes local ités loin de la cour. L'administration belge riposta à s'en prenant aux notables favorables au roi. Elle isola le monarque en destituant en 1925 et en reléguant au Burundi le chef Gashamura, son principal conseiller. A cette époque, les prelniers lauréats des écoles publiques remplaçaient leurs pères aux postes de chefs et de sous-chefs (voir doc.1). Les changel11ents étaient donc dans l'air du temps. Mais Musinga ne voulait pas désigner de successeur, et Kanjogera n'était pas prête à abandonner ses fonctions de reine 111ère tenait plutôt à et cacher les ravages de l' âge87qui l'auraient condalnnée au départ. Dès 1928, le Inonarque isolé des siens, placé dans le collimateur des Bega artisans de son pouvoir à Rucunshu, abandonné des mandataires belges et des Pères Blancs, n'avait plus aucune emprise sur le cours des événelnents. La voie de sa chute était tracée. Les fossoyeurs du règne de Musinga, pour justifier leur acte à l'issue de trente années de soutien, préparèrent le terrain et l'opinion en leur faveur. Aussi, lit-on, dans la lettre qu'en date du 5 janvier 1931, le gouverneur Voisin adresse à Mgr Classe pour l'inforl11er de la décision de destituer Musinga, que le principal tort de ce dernier est d'être opposé au «progrès».88 Mgr Classe, dans sa réponse, appuie le gouverneur et accuse Musinga d'être anti-chrétien
86 87 KAGAME, A., op. cil., p.l?? d'un continent vue des volcans du Kivu,

PRINCE de LIGNE, E., Africa ou l'évolution Bruxelles, Librairie Générale, 1961, pp.8l-82. 88 Lettre citée par de LAC GER, L., op. cil., p.532.

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et anti-européen.89 La calnpagne du prélat contre Musinga toucha aussi l'opinion coloniale internationale qui risquait d'être désorientée par ce revirement à l'égard du premier des «hamites» qu'il avait soutenus COlnlnedes hommes nés pour commander. Mgr Classe présenta le cas du monarque comme un exemple de déchéance personnelle.90 Si lui et l'Eglise ont soutenu Musinga «c'était nécessaire au début de l'occupation. (..) [Musinga] est devenu (..)un élément de discorde, de suspicion, de gêne pour tous,(..)sans aucune utilité pour le pays, et (..) un grand inconvénient pour le gouvernen1ent ».91 réquisitoire sous forme d'articles largelnent diffusés recoupait et Ce amplifiait les conclusions du rapport de l'administration belge sur l'attitude . 92 de M uSlnga. Mgr Classe était à l'aise car il disposait d'un candidat prêt à prendre la relève. C'était le prince Rudahigwa dont il suivait de près l'évolution depuis le 7 juillet 1929, lorsqu'il fut arraché de force à Musinga par l'adtninistration belge pour cOlnmander la double chefferie du Marangara-Nduga où se trouve la bourgade de Kabgayi. Rudahigwa ne pouvait refuser cette offre sublime des autorités mandataires et ecclésiastiques. Dans le secret, il accepta le plan de destitution-investiture arrêté pour le 12 novembre 1931. Ce soir-là, Musinga entendit le vice-gouverneur Voisin lui signifier sa destitution et dut remettre aux Européens les insignes de la royauté et tous les talnbours royaux. Le 14 novelnbre, il quitta Nyanza en cOlnpagnie de Kanjogera, de quelques lnelnbres de sa famille, d'une poignée de fidèles et de centaines de porteurs, pour Kamembe où il sera assigné en exil. En cours de route, certains dignitaires qu'il considérait à tort comme ses amis lui lancèrent: <<Adieu Musinga, nous sommes délivrés».93 Le 15 novembre, le vice-gouverneur Voisin annonça à Rudahigwa qu'il devenait roi du Rwanda. Il reçut son titre de règne, Mutara, de la part de Mgr Classe qui se substituait ainsi aux ritualistes dynastiques.94 L'investiture officielle du nouveau monarque se fit en l'absence de son principal artisan, Mgr Classe, qui ne voulait pas apparaître aux fêtes «afin
89 90

VAN OVERSCHELDE,

A., Monseigneur

Léon-Paul

Classe, Kabgayi,

1945, pp.70-71.

Voir Mgr CLASSE, L., Pour moderniser le Ruanda, le problème des Batutsi, L'essor colonial et maritime, 9èmeannée, décembre 1930. 91 Mgr CLASSE, L., Un triste sire. Il faut débarrasser le Ruanda de Musinga, L'essor colonial et maritime n0495, janvier 1931, p.9, cité par MUREGO, D., op. cil., pp.594-596. 92 Le rapport de 1931 reprochait au monarque entre autres son «hostilité» à l'égard de l'œuvre de civilisation poursuivie par les missionnaires (cfr. MUREGO, D., op. cil., p.599). 93 KALIBW AMI, J., op. cil., p.212. 94 de LAC GER, L., op. cil., p.538.

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que rien pût être soupçonné de la part qu'il avait dû prendre dans cette révolution de palais».95 Par un coup d'état, les Européens chassaient un pouvoir autochtone issu du coup de force de Rucunshu. La population resta calme face à un régiIne colonial désireux de dominer sans entrave. Mais cette destitution humiliante était-elle inéluctable ou tout se serait arrangé avec le temps?96 La «civilisation» donnée comIne prétexte à cette action ne semble pas avoir été servie et «malgré sa passivité et son apparente indifférence, l'opinion rwandaise n'avait pas été dupe».97 On n'avait pas fini d'entendre parler de Musinga et du système politique qu'on croyait avoir enterré avec l'exil du «sultan méprisable, vénal, injuste»98telle que sa déposition fut présentée, sans susciter de débat significatif, devant la Commission perlnanente des Inandats de la Société des Nations à Genève. 3. Le roi Rudahigwa en symbiose avec ses tuteurs (1931-1946)

L'euphorie qui accueillit l'avènement de Mutara Rudahigwa, dans les milieux coloniaux et missionnaires, contrastait avec la quasi vacuité des pouvoirs qui lui revenaient. Le monarque était appelé à adopter le profil bas, «à genou» devant le vicaire apostolique et l'église, «ndiyo bwana» (oui monsieur) devant l'autorité mandataire belge au risque de suivre son infortuné père loin des affaires. La préparation du jeune Rudahigwa à ce destin avait été singulière: «Le dénuement dans lequel je dus vivre m'a rendu un grand service. Si j'avais continué à vivre insouciant dans l'abondance à ce stade de n1a vie, (..)j'aurais continué à me bercer d'illusions propres à ceux de n10n rang qui s'imaginaient que le Rwanda était leur propriété privée».99 Ces propos de Rudahigwa trahissent une enfance difficile lnalgré une extraction sociale prestigieuse. Il est né en mars 1911 à Nyanza de l'union entre Musinga et Kankazi, fille de Mbanzabigwi, frère de Kanjogera. Dès 1919, il entre à l'Ecole des fils de chefs à Nyanza et, vers 1924, au Ill01nent où s'alnorçait à la capitale royale un courant opposé à Musinga, il devient le secrétaire de son père. Il resta à ses côtés et partagea son isolement politique. Il refusa d'adhérer à la faction dirigée par Kayondo, son oncle maternel. Le prince

95 96 97 98 99

de LAC GER, L., op. cil., p.504. PRINCE de LIGNE, op. cil., p.83. KALIBW AMI, J., op. cil., p.212. SDN/Commission permanente des mandats, P. V de la XXVlè session, 1931, pp.233 et 235. A., op. cil., p.191. Paroles de Rudahigwa citées par KAGAME,

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paya cher cette attitudelOOcar Kayondo le déposséda de tous ses biens pour démontrer l'impuissance politique de Musinga et son incapacité à protéger ses fidèles. Malgré l'inimitié qui le séparait de son puissant oncle, Rudahigwa a donc gardé cet épisode comIne une étape importante de son éducation personnelle.lOl Au moment où la puissance Inandataire cherchait à se débarrasser de Musinga, le prince Rudahigwa n'était pas mieux placé que son delni-frère Rwigelnera, plus en vue dans les milieux belges de Kigali. Il eut l'avantage d'être catéchumène aux bons soins de Mgr Classe. En son telnps, Musinga avait tout essayé, en vain, pour soustraire son fils de l'influence des Inissionnaires.102Devenu roi sur instigation de Mgr Classe, Rudahigwa allait fouler aux pieds les traditions les plus sacrées de la dynastie. Les ritualistes se virent contraints d'acclamer un monarque qu'ils auraient dû annoncer eux-mêmes au peuple. En outre, la nouvelle reine mère ne sera pas conviée à l'intronisation pour ne pas rééditer la Inainmise néfaste que l'association de Kanjogera à la dignité royale de Musinga avait exercé sur ce dernier. Kankazi habita à Shyogwe et non à Nyanza et les privilèges de reine Inère ne lui furent reconnus que plus tard. Pour détourner le roi des traditions rwandaises, il fut soumis à quatorze années de catéchuménat avant d'être baptisé. Dès le 2.10.1933, lorsque sa grand-lnère Kanjogera Inourut à Kalnembe, Rudahigwa n'observa pas les deux Inois de deuil et fit, en date du 15, un Inariage coutumier «conditionnel» voulu par Mgr Classe <<pour éviter des con1plications ultérieures, au cas où la mariée ne donnerait pas d'enfants au roi».103Le prélat voulait s'assurer que ce mariage donnât d'abord un héritier au roi et ce en conformité avec la politique catholique de l'époque pour le baptêlne d'un chef politique.l04 Mais, il s'agissait d'un principe adaptable aux circonstances. Rudahigwa voulait rOlnpre avec la tradition des Inariages entre les rois nyiginya et les fen1mes bega - dont les résultats étaient considérés depuis Rucunshu comlne nuisibles pour le pays - en épousant Nyiralnakolnari issue du clan des Bagesera du Gisaka. Cette fille de Kalllugundu lui donna des enfants qui l110ururent peu après la naissance. Seule l'aînée, E. Gasibirege, vécut assez pour être connue. Le divorce de Mutara en 1941, en dehors du Inanque de progéniture, relevait aussi des rivalités entre clans qui briguaient
100 101 102 103 104 KAGAME, KAGAME, KAGAME, A., op. cil., pp.190-191. A., op. cil., p.191. A., op. cil., p.193. Bruxel-

PRINCE de LIGNE, op. cil., p.82.

PATERNOSTRE de la MAIRIED, B., Le Rwanda. Son effort de développen1ent, les/Kigali, de Boeck/Editions rwandaises, 1972, p.142.

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