Si les murs pouvaient parler
67 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Si les murs pouvaient parler

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
67 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Au cours de l'été 2009, le monde a été choqué par les images de l'attaque sanglante du camp d'Achraf par les forces irakiennes et la résistance à mains nues de ces opposants iraniens réfugiés en Irak. Qui sont ces hommes et ces femmes ? D'où viennent-ils ? Quel a été leur destin ? D'où vient la persévérance des Moudjahidine du peuple contre le régime en place en Iran ? Le récit de Mahine, qui a passé de longues années dans les prisons des mollahs, permet de mieux connaître ces raisons et le courage qui anime les résistants et au-delà l'ensemble du peuple iranien.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 220
EAN13 9782336267258
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296112537
EAN : 9782296112537
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Avant-propos Premier carnet - Onze mois de poursuite et de fuite Deuxième carnet - L’interrogatoire Troisième carnet - Evine, section 240 supérieure Quatrième carnet - « T’inquiète pas, je ne vais pas quelque part de mauvais » Cinquième carnet - La rencontre avec Akbar
Si les murs pouvaient parler

Mahine Latif
Avant-propos
Il y a des expériences et des événements dans la vie que le passage du temps n’efface guère, comme les souvenirs de prison, au nombre des plus sérieux.

Le moment de l’arrestation, les adieux à la dernière goutte de liberté, à ce qui nous entoure dans la rue, et que sans doute on regrette déjà, le mince espoir d’être sauvée. L’instant où on se retrouve comme une proie dans les griffes de l’ennemi et les instants tuants où l’on attend d’être torturée. Les instants où le corps se brise et l’esprit triomphe. Les instants de pression intense où une femme a peur de ne pas surmonter sa peur. Les instants où on reçoit les coups des bêtes féroces que sont les mollahs, les gardiens de la révolution (pasdaran) ou les interrogateurs qui se tapissent dans l’ombre pour faire connaître aux femmes les pires horreurs. Les instants où on entend derrière les murs les cris des suppliciés et que l’on voudrait être à leur place. Les instants d’adieu avec les amies qui partent le sourire aux lèvres vers la mort. Les déflagrations des pelotons d’exécution, le décompte des coups de grâce, avec le souvenir des amies tombées qui vous submerge…
Premier carnet
Onze mois de poursuite et de fuite
Le printemps de Téhéran après la révolution antimonarchique a été de courte durée. Une fois au pouvoir Khomeiny a d’abord ciblé ses opposants politiques, les médias et la liberté d’expression. La vague d’arrestation des opposants a commencé en 1980, un an avant le 20 juin 1981 1 et n’a cessé depuis.

D’abord, les Hezbollahi 2 attaquaient avec des poignards, des coups de poing américains, des chaînes, des nunchakus et des gourdins et blessaient tout le monde. Puis les organes officiels de répression comme les Pasdarans 3 , les Komitehs 4 , le parquet de la Révolution islamique et d’autres, intervenaient et arrêtaient les blessés. Puis ils nous arrachaient les journaux que l’on distribuait et les déchiraient sous nos yeux parce qu’ils dénonçaient les exactions de leurs chefs et patrons.

Comme des milliers de sympathisantes des Moudjahidine du peuple (OMPI) 5 , nous subissions deux fois plus de pression, de coups et de restrictions, car sous le régime de Khomeiny, être une femme était un délit. Les criminels qui vouaient une haine sans nom aux femmes, se défoulaient avec sauvagerie en les harcelant. Par exemple, ils déchiraient les vêtements des filles dans la rue ou leur arrachaient le foulard, une façon de les humilier. De plus, dans la famille, nous les filles Moudjahidine, nous devions affronter nos frères et nos pères. Il y avait toujours des disputes à la maison. Mon père, un retraité de l’armée de l’air, a entretenu dès l’arrivée au pouvoir de Khomeiny, des rapports avec les mollahs et les Hezbollahi de notre quartier. Il était farouchement opposé à mes activités politiques, comme à celles de mes sœurs. Il a beaucoup insisté pour que l’on arrête tout. Des altercations éclataient pratiquement tous les jours à la maison et notre père menaçait de nous couper les vivres et de nous jeter à la rue. Parfois même il nous battait et nous devions justifier chacune de nos sorties.

Certaines de mes amies souffraient des mêmes problèmes. Je me souviens de l’une d’elles qui menait avec nous des activités politiques. Presque tous les jours son mari, qui était proche du Hezbollah, la battait et la menaçait de mort. Elle portait des traces de coups sur le corps, mais refusait d’arrêter. D’autres connaissaient ces déboires avec leurs frères.

Le printemps 1981 s’était révélé difficile. On ne pouvait plus vendre les journaux du mouvement dans la rue ni tenir de stands, car immédiatement les Hezbollahi nous attaquaient et nous lynchaient. Pourtant la diffusion du journal « Modjahed » , l’organe de l’OMPI, avait atteint des centaines de milliers dans le pays. Chaque matin en quittant la maison, nous faisions nos adieux car nous ne savions pas si nous reviendrions saines et sauves ou blessées, si nous serions arrêtées ou si nos corps seraient retrouvés dans la rue. Les matraqueurs monopolisaient le bitume et rien ne les arrêtait.

A cette époque ma petite sœur, qui était lycéenne, a été expulsée de son établissement avec ses copines sympathisantes du mouvement. Tous les bâtiments et les centres de l’OMPI à Téhéran ont été fermés et même son centre médical n’a pas été épargné. Les sit-in, la grande marche de protestation des mères et d’autres manifestations n’ont donné aucun résultat, car Khomeiny avait décidé de supprimer l’OMPI ; ce qu’il a tenté le 20 juin 1981, on ne peut plus clairement.

Ces événements amers et le spectacle des visages blessés et tuméfiés de nos amis blessés, ont transformé mon attirance pour Khomeiny en de la haine. J’avais le sentiment profond d’avoir été trahie. Je voyais en lui un loup dans la peau d’un agneau venu attaquer la population … Ah, si nous avions pu remonter le temps et tout recommencer !

La répression sanglante de la manifestation du 20 juin 1981
Le 20 juin 1981 sur la place Ferdoussi à Téhéran, au milieu d’une foule immense, nous attendions l’arrivée des manifestants. Les pasdaran encerclaient la place et attendaient eux aussi les manifestants. Ils sont arrivés du pont Hafez en un flot long et dense qui recouvrait toute l’avenue. On n’en voyait pas la fin. Folle de joie, je me suis mise à lancer des slogans, entraînant avec moi tous ceux qui m’entouraient pour les encourager. Des moments qui ont marqué les mémoires.

A l’arrivée de la foule sur la place Ferdoussi, tout à coup des rafales de fusils ont retenti. Durant deux ans et demi, sous le pouvoir de Khomeiny, j’avais vu beaucoup de crimes. Mais là, je ne pouvais pas croire qu’ils tiraient sur la foule pour tuer et je me disais que c’était juste pour faire peur. Avec les autres, je me suis enfuie vers l’avenue Ficherabad. Soudain, j’ai vu du sang partout, je n’arrivais pas à en croire mes yeux. Des gens à terre, morts, une balle dans la tête, dans la poitrine; des blessés emmenés par les passants à droite et à gauche et tout le monde qui cherchait une ambulance… Les rafales ne cessaient pas. J’implorais Dieu. Que se passait-il ?

Le soir, quand je suis revenue choquée à la maison, j’ai appris que ma sœur Parvaneh n’était pas rentrée. Je savais qu’elle avait participé à la manifestation. Elle avait donc été arrêtée ou même… Je ne pouvais l’imaginer.

Pour que mon père ne se rende pas compte de l’absence de Parvaneh, j’ai mis un oreiller sous le drap pour faire croire qu’elle dormait. Le lendemain matin, ma mère est allée la chercher dans tout les Komiteh et les prisons pour la retrouver, mais en vain, car personne n’avait donné son nom au moment des arrestations.

Après le 20 juin, les attaques contre les centres et les domiciles des Moudjahidine ont commencé, entraînant des rafles. Comme beaucoup d’autres, nous avons quitté notre maison. Je suis allée chez mon oncle puis, sur le conseil d’une copine de l’organisation, Farideh, je suis allée chez un sympathisant qui avait une petite maison dans la banlieue de Téhéran et j’y suis restée quelques mois.

Une semaine après avoir quitté le foyer familial, mon frère Akbar a été arrêté chez un de ses amis. Deux membres de la famille étaient donc en prison, et ma mère, mes quatre sœurs et moi étions dehors.

Les jours étaient difficiles, nos hôtes, un couple avec trois enfants, avaient de la peine à joindre les deux bouts, alors ma sœur aînée Farzaneh a décidé de travailler pour les aider.

Puis, les conditions se sont encore aggravées. Tous ceux qui avaient la moindre sympathie envers les Moudjahidine étaient arrêtés, la répression aveugle ne connaissait pas de borne et l’on exécutait par centaines, un bain de sang dans le vrai sens du terme. Tous les innocents arrêtés dès 1980 selon les lois de ce régime, ont été massacrés après avoir été sauvagement torturés.

Tous les jours, dans les journaux du régime, nous lisions la liste des Moudjahidine exécutés, parfois avec le nom et parfois sans nom avec une photo. Un jour ma copine, Farideh, n’est pas rentrée. Nous ne savions pas quoi faire. La règle de sécurité nous imposait de quitter la maison, mais nous n’avions nulle part où aller. Quelques jours plus tard, des photos, dont celle de Farideh, sont passées à la télévision pour demander à la population de les identifier. Le visage de Farideh était tuméfié et pâle à cause de la torture. Même si la vision de son visage était douloureux, j’admirais son courage et j’étais fière d’elle. Une fille si courageuse qui n’avait même pas donné son nom aux bourreaux ! Sachant cela, nous étions rassurées, elles ne nous avaient pas dénoncées et nous sommes restées quelque temps dans la même maison.

Le 12 septembre 1981, nous avons participé avec ma mère et Farzaneh à une manifestation dans l’avenue Bahar aux cris de « A bas Khomeiny, le criminel ». Au milieu de la rue, les pasdaran nous ont attaquées et je me suis échappée dans une ruelle. Derrière moi, j’entendais des tirs et je m’attendais à chaque instant d’être touchée, aussi je courais le plus vite possible. Dans ma course, j’ai aperçu derrière une fenêtre un cadeau que j’avais acheté avec Farzaneh quelques minutes avant le début de la manifestation. J’étais donc rassurée, Farzaneh n’avait pas été arrêtée et elle avait pu s’échapper et se réfugier dans cette maison. Au bout de la rue, les gens s’étaient rassemblés pour voir ce qui se passait. Soudain une jeune femme a ouvert sa porte et m’a dit « entre vite ». Sans réfléchir je suis entrée, mais j’entendais encore des tirs. Plus tard, elle est sortie et en revenant, elle m’a dit que les pasdaran s’étaient éloignés. Peu après, malgré son insistance pour que je reste, j’ai quitté la maison. Je suis allée vers l’avenue Chariati j’ai d’abord retrouvé ma mère et j’ai attendu un taxi. Nous avons pris le taxi ensemble et j’ai essayé de la réconforter en disant que j’avais vu le cadeau que j’avais donné à ma sœur juste avant la manifestation et qu’elle était donc vivante. Ma mère n’a rien dit.

Elle était inquiète, si Farzaneh était prise, ce serait son troisième enfant arrêté dans les manifestations. J’ai dit à ma mère : « Ne t’inquiète pas, Farzaneh est sans doute allée chez une amie ». Ma mère gardait toujours le silence. Ce soir-là, je n’ai pas pu fermer l’œil car si ma sœur avait été arrêtée, nous devions quitter la maison et nous n’avions nulle part où aller.

Le lendemain matin, ma mère m’a dit avec calme que Farzaneh avait été prise. Pendant la manifestation, lors de sa fuite, ma mère était entrée dans un magasin et de là, elle avait assisté à son arrestation. Elle recevait des coups mais n’avait pas cessé de crier « Mort à Khomeiny !