Sorties de crise en Afrique (Tome 2)

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La réflexion sur la sortie de crise n'a pas souvent pris en considération le rôle des institutions qui exercent une contrainte sur les manières de faire, de penser et d'agir pour les rendre prévisibles et durables. Cette réflexion éclaire les processus institutionnels de sortie de crise. Qu'est-ce qui explique la sortie de crise par les institutions en Côte d'Ivoire et en RDC ? Cet ouvrage y répond à partir d'une étude comparée des processus institutionnels de sortie de crise dans les deux pays.

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Date de parution 08 février 2015
Nombre de lectures 33
EAN13 9782806107688
Langue Français

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Yves Paul MANDJEM

Les sorties de crise
en Afrique
Tome 2
Le jeu politique des acteurs

5/02/15 22:47:41











Les sorties de crise
en Afrique :

Acteurs, Institutions et Pouvoir d’État

Volume II


























D/2014/4910/39 ISBN978-2-8061-0137-2

© Academia-L’Harmattan s.a.
Grand’Place, 29
B-1348 Louvain-la-neuve

Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par
quelque procédé que ce soit, réservés pour tous pays sans
l’autorisation de l’éditeur ou de ses ayants droit.

www.editions-academia.be


Collection« ESPACE AFRIQUE »




Les sorties de crise
en Afrique :

Acteurs, Institutions et Pouvoir d’État

Volume II




Yves Paul Mandjem









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1. J.KAMANDA KIMONA-MBINGA,Le défi congolais. De la dégénérescence
à la renaissance, 2001.
2. Z.HABIMANA MAKAMBA (dir.),Courants actuels de la philosophie
africaine, 2002.
3. Ph.DENISet C.SAPPIA (dir.),Femmes d’Afrique dans une société en mutation,
2004.
4. P.-J.LAURENT (dir.),Décentralisation et citoyenneté au Burkina Faso, 2004.
5. M.PONCELET, G. PIROTTE, G. STANGHERLIN et E.
SINDAYIHEBURA,Les ONG en villes africaines. Études de cas à Cotonou
(Benin) et à Lubumbashi (RDC), 2006.
6. Ch.BECKERet Ph.DENIS (eds),L’épidémie du sida en Afrique
subsaharienne. Regards historiens, 2006.
7. E. P. NGOMA-BINDA,Principes de gouvernance politique éthique. ... Et le
Congo sera sauvé, 2009.
8. P. PETIT (dir.),Société civile et éducation. Le partenariat à l’épreuve du terrain,
2010.
9. L. VIDAL & C. KUABAN (dir.),Sida et tuberculose : la double peine ?
Institutions, professionnels et société face à la coinfection au Cameroun et au Sénégal,
2010.
10. J.-P. SEGIHOBE BIGIRA,Partenariat pour les forêts du Bassin du Congo et
développement durable. Le droit à l’épreuve des enjeux,2012.
11. D. MOTTIER,Une ethnographie des pentecôtismes africains en France. Le temps
des prophètes, 2014.
12. M.NTUBUBA BISIMWA,Les pouvoirs politiques traditionnels dans la
gouvernance démocratique en RDC, 2014.
13. J.-C. MASHINI D.M.,Gouvernance en RD Congo. Regard et témoignage, 2014.
14. F.LAPEYRE et A. LEMAÎTRE,Politiques publiques et pratiques de
l’économie informelle en Afrique subsaharienne, 2014.
15. O. KAHOLA TABU,Les ménages à Lubumbashi. Hébergement des parents et
vie domestique, 2014.
16. Y. MANDJEM,Les sorties de crise en Afrique (vol. 1). Acteurs, institutions et
pouvoir d’État, 2014.
17. Y. MANDJEM,Les sorties de crise en Afrique (vol. 2). Acteurs, institutions et
pouvoir d’État, 2014.


INTRODUCTION

Ce que les acteurs font de la sortie de crise

Le néo-institutionnalisme dans l’analyse des processus politiques
en Afrique a très tôt fait de conférer la primauté théorique et
analytique aux institutions. Cependant, il ne faut pas y voir une
orientation théorique particulière, mais un biais conceptuel et
méthodologique. En effet, le néo-institutionnalisme dans l’analyse de
la sortie de crise suggère que l’analyste politique gagne à débuter avec
les institutions plutôt qu’avec les acteurs. Non pas que l’univers de la
sortie de crise soit exclusivement formé d’institutions et de processus
structurants, mais parce que l’action est fortement conditionnée par le
contexte institutionnel, un contexte qu’elle a bien sûr créé non sans
contraintes résultant de l’environnement institutionnel précédent.
L’ontologie néo-institutionnaliste de la sortie de crise est constituée
d’une pluralité d’institutions coexistant avec une pluralité d’acteurs,
qu’ils soient nationaux ou internationaux, membres de la
communauté de conflit ou non. Lorsqu’elle n’est pas menée avec
prudence, cette perspective risque souvent d’occulter les acteurs, leur
subjectivité et leur impact. Les institutions de sortie de crise, à elles
1
seules, n’expliquent pas tout. Il en résulte que l’un des facteurs
explicatifs souvent occultés de la sortie de crise réside dans
l’élucidation de ce que les acteurs font de celle-ci. Étant entendu, bien
évidemment que ce que les acteurs font de la sortie de crise est
structuré par le jeu de leur subjectivité, de leurs préférences et de leurs
attentes.
La sortie de crise est une somme d’enjeux. Un enjeu est ce que
l’on hasarde dans une entreprise, par exemple la sortie de crise. Les
enjeux de la sortie de conflit sont nombreux: étatisation,


1
Pierson(Paul) (ed.),The Welfare StateThe New Politics of, Oxford, Oxford
University Press, 2001, pp. 9-10.

5

parlementarisation, réconciliation nationale et pardon, judiciarisation
de la politique, etc. Tous ces enjeux informent les stratégies des
acteurs, nourrissent leurs préférences et conditionnent leurs attentes.
Les institutions de sortie de crise ne fonctionnent pas comme un seul
homme. La sortie de crise est travaillée par les logiques
complémentaires, mais le plus souvent concurrentes d’acteurs, leurs
rationalités et leurs calculs. Elle entend solder les conflits de
transition, c’est-à-dire des conflits autour de la gestion du pouvoir
d’Etat, de l’administration du territoire, de la reconstruction de l’Etat
comme monopole militaire et fiscal, de la redéfinition du code
politique et du sens de la politique, de la reconfiguration des intérêts
économiques et stratégiques des puissances régionales et
2
internationales, etc.
Toutefois, il arrive difficilement que ces conflits de transition
soient entièrement soldés au cours de la sortie de crise en Afrique.
Les expériences ivoirienne et congolaise montrent que la plupart de
ces conflits sont édulcorés, parfois survolés au profit de la
parlementarisation, c’est-à-dire de la création des conditions
susceptibles d’aider à solder le conflit ayant trait à la légitimité
électorale du futur détenteur du pouvoir d’Etat. Cet état de choses
confirme la place et l’importance des acteurs nationaux ou
internationaux et leurs interactions dans le dénouement du procès
politique. À cet égard, en dépit des contraintes institutionnelles dans
lesquelles ils s’insèrent, les acteurs conservent une marge de
manœuvres au cours de la sortie de crise.
De l’avis duRobert, l’acteur est toute «personne qui prend une
part active, joue un rôle important». Dans le champ des relations
sociales, il faut entendre par acteur toute autorité, tout organisme,
tout groupe et même toute personne susceptible de jouer un rôle. La
notion de rôle s’entend ici comme l’«ensemble des comportements
qui sont liés à la position qu’on occupe et qui permettent de faire
exister cette position, de la consolider, et surtout de la rendre sensible
3
aux autres » . La notion de rôle est définie par rapport à l’expérience
sociale des acteurs qui occupent une position institutionnelle au cours


2
Mandjem(Yves Paul), «Les gouvernements de transition comme sites
d’institutionnalisation de la politique dans les ordres politiques en voie de
sortie de crise en Afrique »,Revue africaine des relations internationales, Vol. 12, n°
1& 2, 2009, pp. 81-182.
3
Lagroye(Jacques), « On ne subit pas son rôle »,Politix, n° 38, 1997, p. 8.

6

de la sortie de crise, et qui veut échapper à l’opposition stérile entre
une approche en termes d’apprentissage privilégiant une certaine
« logiquedes institutions» et une analyse interactionniste qui tend à
appréhender les rôles comme des comportements résultant des seules
attentes des partenaires. Dans cette perspective, le rôle n’est pas subit
pas l’acteur. Aussi, la notion d’acteur recouvre une marge de liberté
par rapport aux contraintes institutionnelles et aux règles codifiées par
les accords de paix et autres constitutions de transition. Dès lors, les
institutions de sortie de crise ne peuvent plus être conçues comme
4
une «chose immuable et intemporelle» .L’analyse
néoinstitutionnelle de la sortie de crise permet d’étudier au cas par cas la
« rencontredynamique entre l’objectivé [les institutions] et les
5
investissements dont il est l’objet » . Il en ressort que la sortie de crise
n’a «pas d’autre existence concrète que la multiplicité des pratiques auxquelles
6
s’activent ceux qui, de leur propre mouvement, la font vivre» . Celle-ci s’analyse
comme le produit sans cesse retravaillé de transactions implicites et
explicites entre tous ceux que les ressources et les enjeux placent en
position de prendre part à l’un quelconque des jeux, indépendants et
7
interdépendants, contribuant à sa définition . L’analyse de la sortie de
crise en Afrique rejette toute vision réifiée des institutions au profit de
l’étude des tensions intrinsèques au processus d’institutionnalisation
de la sortie de crise. Celle-ci est une somme d’enjeux qui alimente le

jeu politique des acteurs dans les institutions de sortie de crise.


4
Dulong(Delphine),Sociologie des institutions politiques, Paris, La Découverte,
2012, p. 17.
5
Lagroye(Jacques) et Offerlé (Michel) (dir.),Sociologie de l’institution, Paris,
Belin, 2011, p. 15.
6
Lagroye(Jacques), « L’Institution en pratiques »,Revue suisse de science politique,
décembre 2002, p. 117.
7
Lacroix(Bernard), « Le politiste et l’analyse des institutions. Comment parler
de la présidence de la République», dans Lacroix (Bernard) et Lagroye
(Jacques) (dir.),Le Président de la République. Usages et genèses d’une institution,
Paris, Presses de Sciences Po, 1992, p. 48.

7

DEUXIÈME PARTIE

Le jeu politique des acteurs dans
les institutions de sortie de crise

De manière générale, on peut définir le jeu comme un
affrontement au cours duquel chacun fait de son mieux pour
« gagner » :le comportement des adversaires est alors décrit à l’aide
de termes tels que « lucide », « judicieux », « raffiné »…, et se «ramène
en fin de compte à la recherche des règles permettant de s’assurer les meilleures
1
chances de succès» .La sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC
s’insère dans la catégorie des «jeux mixtes» dans lesquels, bien que
l’élément de conflit soit à l’origine de l’intérêt dramatique,
l’interdépendance des protagonistes est partie intégrante de la
structure logique du jeu et impose une certaine forme de coopération
ou de tolérance, implicite ou explicite, même s’il faut le souligner,
cette coopération se limite en fin de compte à parer au risque de
destruction mutuelle. La particularité et la complexité de la sortie de
crise tiennent au fait qu’il s’agit d’un jeu où s’associent conflit et
interdépendance, mieux coopération pacifique et coopération
conflictuelle. En cela, elle abrite un «jeu de stratégie», compris ici
comme un jeu de comportement dans une situation où la meilleure
décision de chacun des acteurs de la transition dépend de l’idée qu’il
2
se fait du choix éventuel de son vis-à-vis; un « jeu de coordination »,
qui d’un point de vue technique est un jeu de stratégie, mais qui dans
le cas d’espèce signifie une situation correspondant à une mise en
3 4
commun des intérêts; mais également un « jeu à somme non nulle »

1
Schelling(Thomas C.),Stratégie du conflit, Paris, PUF, 1986, p. 15.
2
Idem, p. 115.
3
Ibidem, p. 119.
4
Lejeu à somme nulle est un jeu dans lequel les préférences des acteurs sont en
parfaite corrélation «inverse »,la victoire de l’un conditionnant la défaite de
l’autre.

9

constituant un cas limite et pouvant aller jusqu’au pur conflit, étant
5
donné que la violence est l’« autre moyen » de la politique . En nous
inspirant de Thomas Schelling, on pourrait valablement assimiler la
6
sortie de crise à «un jeu à motivation mixte» . L’expression «motivation
mixte» souligne l’ambivalence des relations entre les acteurs de la
transition, le mélange de dépendance réciproque et de conflit, et la
complexité du comportement des rivaux associés.
La sortie de crise est un effort de collaboration entre les acteurs
du conflit au sein des formules institutionnelles, duquel ces derniers
entendent tirer des gains. C’est dire que la décision de chaque acteur
du conflit de s’engager dans un processus institutionnel de sortie de
crise en Côte d’Ivoire et en RDC est fondée sur le postulat de
maximisation. Les institutions de transition sont alors des «formes
institutionnelles utiles et avantageuses». Elles sont utiles également
7
parce qu’elles produisent des «mécanismes de coordination» qui
dans la sortie de crise, sont construits afin de corriger une faiblesse
institutionnelle et systémique (Côte d’Ivoire) ou une obsolescence
institutionnelle et systémique (RDC). Le jeu des acteurs et leurs
préférences sont indissociables de la marche des institutions au cours
de la sortie de crise. Les institutions de transition sont une ressource
pour les acteurs en vue d’atteindre leurs fins qui sont soit la fin de la
sortie de crise, soit la perpétuation d’une situation de neutralisation
bénéfique pour eux, soit enfin la victoire militaire au terme d’une
concurrence guerrière née de l’échec de la concurrence pacifique.
Deux idées fortes émergent de cet argument : la première est que
les institutions s’adaptent au gré des objectifs des acteurs ou de
l’évolution du rapport de force entre eux. Dans cet ordre d’idées, les
différentes transformations dont sont l’objet les institutions de
transition dans la sortie de crise sont liées à la volonté des acteurs du
conflit d’amener ces dernières à produire les résultats qu’ils leur
8
avaient assignés lors de leur création ; à titre d’illustration, les


5
Encela la perspective schmittienne adoptée plus haut est aussi clausewitzienne.
Pour une récente analyse des implications de la pensée schmittienne, lire Jouin
e
(Céline), «Violence de l’universalisme? Les internationalismes du XXsiècle au
miroir de la pensée schmittienne », Université de Rennes I, Centre Marc Bloch,
Berlin, 2009.
6
Schelling(Thomas C.),Stratégie du conflit,op. cit., p. 119.
7
Thelen(Kathleen), “Historical Institutionalism…,op. cit., p. 381.
8
Idem, p. 56. Pour plus de développements sur les problèmes de renégociation, voir
Farrell (Joseph), Maskin (Eric), «Renegotiation in Repeated Games», Mimeo,

10

gouvernements de transitionsuccessifs enCôte d’Ivoire participent
du souci des acteurs politiques d’arriver à une institution de transition
qui encadre efficacement les intérêts des acteurs dans la sortie de crise
dans ce pays. D’autre part, les acteurs qui sont conscients du
basculement du rapport de force en leur faveur à un moment donné
de la sortie de crise, se lancent très souvent dans l’adaptation des
institutions de transition afin que ces dernières reflètent l’évolution de
9
l’environnement politique de ce moment . À titre d’illustration, les
accords de Ouagadougou sont le fait de l’évolution de
10
l’environnement politique de la sortie de crise en Côte d’Ivoire, la
sortie de crise était demandeuse d’une nouvelle adaptation pour tenir
compte du rapport de force en Côte d’Ivoire, c’est-à-dire entre les
deux forces détentrices des moyens de puissance dans ce pays. Les
dynamiques d’interactions stratégiques entre les acteurs dans la sortie
de crise, permettent de penser le pouvoir dans les ordres politiques en
voie de sortie de crise comme un attribut fluctuant ou dynamique
entre les différents groupes et acteurs qui participent au conflit de
transition. Cela dit, la notion d’équilibre comme principe directeur
11
des institutionsest épisodique et en perpétuelle renégociation au
cours de la sortie de crise.
Les institutions de transition en Côte d’Ivoire et en RDC sont le
lieu des rapports de forces décisifs à la fois en tant qu’éléments de
mobilité ou de dynamique sociale et politique, mais aussi en tant que
cadres de luttes pour la définition de la forme, du sens et de la
hiérarchie pendant ou après la transition. Le rapport de force se
rapportant lui-même à des luttes desquelles se dégagent ou non des
consensus qui apportent des réponses à la sortie de crise. Conçue


Harvard University, 1986; voir également Pearce (David G.),
«RenegotiationProof Equilibria: Collective Rationality and Inter-temporal Cooperation»,
Mimeo, Yale University, 1987.
9
Pierson(Paul), “The Path to European Integration: A Historical Institutionalist
Perspective”,Comparative Political Studies29, 1996, pp. 123-163.
10
Lavictimisation des peuples du Nord musulman face aux populations du Sud
chrétien étant devenue moins pertinente avec le temps, la décision
n° 2005/01/PRdu 5mai 2005 portant autorisation à titre exceptionnel des
candidats à l’élection présidentielle de 2005 ayant résolu la question de la
candidature contestée d’Alassane Ouattara à l’élection présidentielle.
11
Sur les théories du choix rationnel appliquées à la science politique et
particulièrement à l’étude des transitions politiques, Shepsle (Kenneth A.),
« StudyingInstitutions :Some Lessons from the Rational ChoiceApproach »,
Journal ofTheoritical Politics, vol. 1, n° 2, 1989, pp. 131-147.

11

comme un processus institutionnel de pacification politique marqué
par une dynamique d’économisation de la violence, la sortie de crise
n’a que peu de liens avec l’activité stratégico-tactique des acteurs du
conflit ;ces derniers y sont le plus souvent poussés par la
conjoncture, et même les processus institutionnels de pacification
politique par les accords de paix sont parfois générateurs et
constituants de crise. Dès lors, la sortie de crise par les institutions de
transition est caractérisée, en gros, par une séquence historique du
12
type «intégration-désintégration-réintégration »qui parfois voit les
engagements politiques et psychologiques s’effriter ou s’effondrer,
diluant ainsi le compromis des accords précédents, et rendant de ce
fait, les acteurs du conflit à nouveau disponibles à la pratique de la
discrimination ami-ennemi.
Ainsi, saisir les processus de sortie de crise à partir du jeu politique
des acteurs, c’est éviter de faire le bilan du déploiement des
institutions de transition en Côte d’Ivoire et en RDC, c’est éviter de
faire un récapitulatifqui permettrait de conclure à un succès relatifde
la sortie de crise en RDC et à une sortie de crise par la concurrence
guerrière en Côte d’Ivoire. Notre approche désenchantée de l’action
des institutions de transition au cours de la sortie de crise, permet de
comprendre ce qui se joue au sein de celles-ci ; pourquoi la sortie de
crise a non seulement traîné à parvenir à sa fin et s’est soldée sur un
constat d’échec en Côte d’Ivoire et qu’est ce qui explique le succès
relatif dela sortie de crise en RDC? Pourquoi les processus
institutionnels de sortie de crise apparaissent si laborieux, si incertains
voire si alambiqués? Appréhender les processus institutionnels de
sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC sous le prisme du jeu
politique des acteurs contribue davantage à éclairer ces processus. Il
s’agit pour nous de dire en paraphrasant l’ancien président ivoirien,
Laurent Gbagbo, qu’«on ne sort pas d’une guerre, comme on sort
d’un dîner-gala». Cette analyse est également partagée par André
Guichaoua et Claudine Vidal qui soutiennent que: «Les logiques de
guerre cèdent difficilement la place aux logiques de paix lorsque les leaders retirent
leur autorité et leur légitimité des crises et des comportements sécuritaires qu’elles
13
induisent» .


12
Dobry(Michel),Sociologie des crises politiques,op. cit., p. 18.
13
Guichaoua(André) et Vidal (Claudine), «Les politiques internationales dans la
région des Grands Lacs africains»,Politique africaine68, décembre, n°1997,
Introduction, pp. 3-10, p. 7.

12

Il en découle que les situations de sortie de crise en Côte d’Ivoire
et en RDC correspondent à des jeux d’intérêts ou à des motifs
mixtes, c’est-à-dire des situations de coopération coexistant avec des
situations conflictuelles. Ainsi, appréhender le jeu politique des
acteurs dans les institutions de sortie de crise nous amènera à
envisager la sortie de crise à la fois comme une conjoncture
d’expression de la faiblesse relative des institutions (chapitreIII), et
une conjoncture de poursuite de la concurrence qualifiante entre
acteurs (chapitre IV).

13

CHAPITRE III

La sortie de crise, conjoncture d’expression
de la faiblesse relative des institutions

Dans les ordres politiques en voie de sortie de crise en Côte
d’Ivoire et en RDC, les institutions n’ont pas brillé par leur capacité à
façonner le procès politique ou à produire les résultats politiques
comme en témoignent leur inscription laborieuse dans le processus
de pacification politique et leur renégociation permanente et
constante au cours des processus de paix dans les deux pays. La sortie
de crise en Côte d’Ivoire et en RDC est une conjoncture qui permet
de relativiser les travaux des tenants de l’institutionnalisme historique
qui insistent surla force des institutions, sur leur capacité à orienter le
comportement et les actions des acteurs et à transformer les normes
1
sociales .Elle est donc une conjoncture spécifique qui s’inscrit en
faux contre le fétichisme institutionnel de ces auteurs pour qui, les
institutions ont la capacité de modeler les contextes dans lesquels elles
prennent place et d’imposer des configurations politiques
2
spécifiques .Certes la perspective développée par ces auteurs
n’occulte pas les acteurs, leur subjectivité et leur impact, cependant,
elle ne met pas suffisamment l’accent sur le jeu des acteurs, mieux elle

1
Skocpol(Theda), “Bringing the State back in: strategics ofanalysis in current
research”, in Evans (Peter B.), Rueschemeyer (Dietrich), Skocpol (Theda) (eds.),
Bringing the State back in, Cambridge, Cambridge University Press, 1985, pp.
343 ; Douglas (Mary),Ainsi pensent les institutions, Paris, Usher, 1989 ; Rothstein (Bo),
Just Institutions Matter. The Moral and Political Logic ofUniversal Welfare State,
Cambridge, Cambridge University Press, 1998.
2
Pources auteurs, les institutions ne sont pas de simples variables intervenantes,
mais des canevas de l’action et des producteurs de résultats politiques. Voir en ce
sens, March (James G.) & Olsen (Johan P.),Rediscovering institutions : the organizational
basis ofpolitics, New-York, Free press, 1989 ; Pierson (Paul),Dismantling the Welfare
State ?Reagan, Thatcher and the Politics ofRetrenchment, Cambridge, Cambridge
University Press, 1994.

15

sous-estime les rapports de forces décisifs en tant qu’éléments de
dynamique sociale et cadres de définition de sens.
Aborder la sortie de crise comme conjoncture d’expression de la
faiblesse relative des institutions, veut dire que nous restons fidèle à
notre postulat de départ, celui du déterminisme relatifdes institutions
dans les processus de sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC.
Cette perspective ne prétend pas que les institutions seraient
devenues inutiles au cours de ces processus. Elle insiste sur
l’importance de l’environnement dans lequel se déroule le processus
et du jeu politique des acteurs dans la définition ou non des
consensus qui apportent des réponses à la sortie de crise. Elle
souligne que la sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC ne se
produit pas dans un vide institutionnel, mais que le contexte généré
par les institutions de transition tout en posant des contraintes, offre
des possibilités d’action qui sont déterminantes pour ce processus.
De plus, la nature intrinsèque des institutions de transition explique
en partie la faiblesse relative de ces dernières au cours de la sortie de
crise en Côte d’Ivoire et en RDC.
Ainsi, la sortie de crise comme conjoncture d’expression de la
faiblesse relative des institutions est révélée par la difficile affirmation
des institutions comme réalité objective et subjective en Côte d’Ivoire
et en RDC (SectionI). Par ailleurs, cette faiblesse relative des
institutions au cours de la sortie de crise dans les deux pays est rendue
possible grâce aux influences de l’environnement interne et externe
(Section II).

SECTION I : La difficile affirmation des institutions
comme réalité objective et subjective

Selon Jacques Chevallier, tout processus d’institutionnalisation se
déroule en trois temps: l’intériorisation par lequel les institutions se
détachent des individus qui les ont fait naître; l’objectivation, par
lequel elles acquièrent l’apparence d’une réalité objective et
l’extériorisation, au terme duquel elles sont incorporées au vécu de
3
chacun . Cependant, la sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC se
révèle comme une expérience particulière d’institutionnalisation. En
effet, la conjoncture politique particulière (le conflit) qui a présidé à
leur mise en place et les rapports de forces particuliers qui ont


3
Chevallier(Jacques),Institutions politiques, Paris, LGDJ, 1996, p. 18.

16

caractérisé le processus de cristallisation des institutions de sortie de
crise expliquent en partie leur faible capacité à rendre la sortie de crise
effective.
4
Ainsi, contrairement à ce qu’écrit Paul Pierson , une fois que les
processus institutionnels de sortie de crise se sont extériorisés, « l’effet
ne devient pas facilement la cause ». Les institutions de transition ont
du mal à se détacher de ses producteurs et à véhiculer des manières
de faire et des normes qui façonnent leur environnement et
auxquelles les acteurs peuvent difficilement se soustraire. Même si
une fois que le processus de paix est lancé, il s’inscrit dans la radicalité
de la parlementarisation, il est important de relever que l’effectivité
des institutions de transition tout au long de la sortie de crise en Côte
d’Ivoire et en RDC est liée et reste accrochée aux rapports de forces
qui ont présidé à leur émergence. À titre d’illustration, le
Gouvernement de transition issu de l’Accord politique de
Ouagadougou dont la survenue dans le champ politique ivoirien de la
sortie de crise participe du triomphe des deux protagonistes du
conflit ivoirien sur les autres forces politiques signataires des accords
de paix précédents, ne déroge pas au principe du partage des
responsabilités entre les formations politiques signataires de l’Accord
de Linas-Marcoussis.
Dès lors, les logiques portées par les institutions de transition au
cours de la sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC ont du mal à
5
devenirune vision du monde, puisque le jeu politique des acteurs rend
possible d’autres visions du monde, par exemple le prolongement
autant que possible de la durée de la sortie de crise. Ainsi, la difficile
affirmation des institutions comme réalité objective et subjective au
cours de la sortie de crise peut être observée à partir de la mutation
fragile des institutions comme réalité objective et l’affirmation
inachevée des institutions comme réalité subjective.

§ I : La mutation fragile des institutions comme réalité
objective

En nous inspirant de Peter Berger et Thomas Luckmann, les
institutions comme réalité objective renverraient à une réalité qui

4
Pierson(Paul), “When effect becomes Cause: Policy Feedback and Political
Change”,World Politics, 45, 1993, pp. 595-628.
5
Berger(Peter) et Luckmann (Thomas),La Constructionsociale de la réalité, Paris,
Armand Colin, 1996.

17

s’émancipe des acteurs qui la font et la composent, c’est-à-dire qui
6
devient indépendante par rapport aux acteurs qui la composent.
Dans cet ordre d’idées, l’institutionnalisation des ordres politiques en
voie de sortie de crise se présenterait alors comme le processus par
lequel les institutions de transition se durcissent et acquièrent une
dimension quasi naturelle qui s’impose aux acteurs, notamment en
exerçant sur ceux-ci une véritable contrainte.
Cependant, en raison de leur nature de produit d’un compromis
politique renégocié en permanence par les acteurs de la transition au
cours de la sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC, on note une
mutation fragile des institutions comme réalité objective au cours de
ce processus. Certes, on peut observer des phases ou des séquences
au cours desquelles, les institutions exercent des contraintes même
relatives sur les acteurs de la transition, mais globalement, il se dégage
une relative indépendance des institutions de transition par rapport
aux parties qui la composent ou qui ont œuvré à leur mise en place ;
mieux les institutions apparaissent comme étant dans la plupart du
temps, prisonnières de la logique des partis et formations politiques
signataires de l’Accord de Linas-Marcoussis sur la Côte d’Ivoire ou de
celle des entités et composantes du dialogue intercongolais en RDC.
En plus, la mutation fragile des institutions comme réalité
objective en Côte d’Ivoire et en RDC provient du fait qu’elles se
révèlent être une ambiguïté véhiculant des tensions au cours de la
sortie de crise. De même, la diversification du paysage institutionnel
de sortie de crise, certainement pour satisfaire aux exigences de
spécialisation fonctionnelle au cours de ce processus, ne donne pas
toujours lieu à une cohabitation harmonieuse entre les différents
types d’institutions mises en place. On note parfois une cohabitation
houleuse entre les institutions au cours de la sortie de crise en Côte
d’Ivoire et en RDC.
A. Les institutions comme ambiguïté véhiculant des
tensions au cours de la sortie de crise
Les institutions de sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC sont
le produit d’un compromis politique précaire et aléatoire et en
perpétuelle renégociation au cours de la sortie de crise. Celle-ci
résultant d’une agrégation des volontés des membres de la
communauté du conflit pendant les accords de paix. Les institutions

6
Idem, p. 32; 88-89.

18

de transition sont également des structures de pouvoir issues de la
coalition des dirigeants et/ou des représentants des partis politiques,
des mouvements armés ou des organisations de la société civile
influençant la dynamique politique de l’État. À cet effet, il est
frappant de constater que la théorie de l’institution, mieux de
l’institution issue d’une coalition de forces politiques développée par
la science politique se soit peu intéressée aux institutions issues des
coalitions entre les unités combattantes et les autres forces politiques
et sociales au sein d’un pays. La théorie de l’institution est prisonnière
de l’idée de régulation, de l’idée de la production d’un ordre: ordre
social, ordre démocratique, etc.Or, en nous inscrivant dans la
démarche des tenants du néo-institutionnalisme, on peut valablement
soutenir que la nature et le sens des institutions de sortie de crise sont
considérés commeintrinsèquement ambigus, et leurs origines, leurs
7
évolutions et leurs fonctions commeintrinsèquement. problématiques
La dynamique des institutions de sortie de crise en Côte d’Ivoire et en
RDC révèle la formation des coalitions gouvernantes par voie de
négociation plus ou moins diplomatique influencée par les rapports
de forces militaires, par la réputation de représentativité de certains
groupes ou encore par l’imputation à certains individus des qualités
8
charismatiques, etc .
Les tensions sont inhérentes à la structure même des institutions
de transition, car leur mise en place nécessite le «brassage »des
acteurs potentiellement ou effectivement belligènes. Les institutions
de transition, en tant qu’institutions de passage, se légitiment et se
stabilisent ainsi par le « brassage » en leur sein des forces politiques et
sociales potentiellement ou effectivement déstabilisatrices. Dès lors,
aborder les institutions comme une ambiguïté véhiculant les tensions
au cours de la sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC reviendrait à
dévoiler la nature pléthorique et prétorienne des institutions de
transition et à rendre compte de ces dernières comme une modalité
paradoxale de sortie de crise dans les deux pays.


7
March(James G.) et Olsen (Johan P.), « The New Institutionalism: Organizational
Factors in Political Life»,American Political Science Review, vol.734-78, 1984, pp.
749 ; Hall (Peter),Governing the Economy: The Politics ofState Intervention in Britain and
France, New York, Oxford University Press, 1986.
8
Sindjoun(Luc), 2007,op. cit., p. 973.

19

1. La nature pléthorique et prétorienne des institutions de
sortie de crise
Dans l’optique d’émasculer à tout prix le spectre de la violence
dans les ordres politiques en proie aux conflits internes armés en
Côte d’Ivoire et en RDC, les entrepreneurs de la paix dans les deux
pays ont fait preuve d’ingéniosité et de ténacité pour réunir autour de
la même table de négociation, en plus des protagonistes des conflits
ivoirien et congolais, les représentants des partis politiques et dans le
cas plus spécifique du dialogue intercongolais, des Forces vives
(société civile). Certes, cette modalité de résolution des conflits
ivoirien et congolais par la recherche d’un consensus plus large entre
tous les acteurs visibles dans le paysage politique ivoirien ou congolais
s’est avérée utile pour fédérer l’ensemble de la communauté nationale
dans les deux pays autour d’un projet de reconstruction de l’État, et
pour ramener la paix.
Mais à l’expérience, on ne peut s’empêcher de souligner
l’ambiguïté de cette modalité de résolution des conflits adoptée pour
ramener la paix en Côte d’Ivoire et en RDC. Ce qui caractérise les
institutions de transition dans les deux pays, c’est le fait qu’elles sont
des structures issues d’un «brassage difficile »d’acteurs divers aux
pratiques politiques divergentes et qui, pour certains, sont parachutés
pour la première fois dans un «régime parlementaire» au sens de
9
Norbert Elias, et qui fragilisent sa cohésion en tant que groupe
politique dans les ordres politiques en voie de sortie de crise.
L’observation de la qualité de membre des institutions de transition
en Côte d’Ivoire et en RDC permet de déceler entre-autres, les
représentants des forces politiques conventionnelles: les partis
politiques :FPI, PDCI-RDA, UDPCI, PIT, UDCY, RDR, MFA en
Côte d’Ivoire, ou de l’opposition politique dans le jargon du dialogue
intercongolais :UNAFEC, MPR fait privé, ROC, CAD-FCN,
DCF/COFEDEC, CODEP, FCI/G20, FPC, etc. ; des mouvements
armés :MPCI, MPIGO et MJP unifiés sous le sigle des Forces
Nouvelles en Côte d’Ivoire, RCD, MLC, RCD-ML, RCD-N, Maï-Maï
en RDC ; et de la société civile dans les deux pays. Les représentants
des partis politiques sont censés être des «professionnels »de la

9
Lerégime parlementaire repose sur un modèle « horizontal » d’affrontement qui
porte sur des luttes euphémisées mais directes, menées selon des règles
communément acceptées et dans un espace autonome, avec pour enjeu la victoire
électorale. Lire Elias (Norbert) et Dunning (Eric),Sport et civilisation,op. cit., p. 21.

20

10
politique pour qui cette dernière est un métier. Les représentants de
la société civile promus au sein des institutions de transition sur des
critères d’intégrité moralité, de compétence, sont censés faire
bénéficier à celles-ci leur expérience en matière de promotion de la
bonne gouvernance. On n’a ensuite les représentants des
mouvements armés qui sont des irréguliers de la politique qui ont
échangé leur renoncement à la guerre contre des certificats d’aptitude
à la gestion du pouvoir au cours de la sortie de crise en Côte d’Ivoire
et en RDC. Dans cette catégorie formée par les irréguliers de la
politique, il est important de relever une sous-catégorie spécifique à la
sortie de crise en RDC, constituée par ce qu’il est convenu d’appeler
des «aventuriers de la politique», sans agenda politique propre, et
dont la participation au dialogue intercongolais et au sein des
institutions de transition dans ce pays a été une aubaine et continue
de s’inscrire dans la stratégie des acteurs politiques d’instrumentaliser
11
ces groupes de marginaux, les Maï-Maï. Il en découle que la tension
est inhérente à la structure même des institutions de transition en
Côte d’Ivoire et en RDC. À cet effet, en raison de cette diversité
d’acteurs aux usages et pratiques politiques différentes voire
divergentes, les institutions de transition sont porteuses des germes
de leur auto-déstabilisation.
Dès lors, la mise en commun de ces acteurs au sein des formules
institutionnelles de cohabitation au cours de la sortie de crise en Côte
d’Ivoire et en RDC rend pléthorique le nombre d’animateurs des
institutions de transition, dont l’objectivation est suspendue au
compromis de transition, qui structure la marche de celles-ci tout au
long du processus de paix. De même, la réflexion sur les institutions
de transition en Côte d’Ivoire et en RDC s’inscrit dans le cadre de la
sociologie de la domination, qui dans le cas d’espèce, tire son
fondement dela configuration élitiste et prétorienne des institutions
de sortie de crise.


10
LePrésident Gbagbo soulignant l’importance de la professionnalisation de la
politique dans son pays dira que la politique est un métier, une activité réservée
aux seuls initiés qui ont un passé et un actifde combats livrés. Gomé Gnohité
(Hilaire),Le Rempart,op. cit., p. 28.
11
Milicesmarginales qui sont à la solde des politiciens et même de certains chefs de
grands mouvements rebelles congolais. Certains analystes avancent que la
présence des Maï-Maï au dialogue intercongolais a été imposée par le Président
Joseph Kabila.

21

a. Le compromis, principe structurant les institutions de sortie de crise
Qu’il s’agisse des institutions normatives comme les Accords de
paix ou les institutions organes comme le gouvernement de
transition, le parlement de transition (RDC) et toutes les autres
institutions d’appui à la démocratie en Côte d’Ivoire et en RDC, leur
adoption ou leur mise en place est précédée des arrangements
politiques intéressés et des marchandages entre acteurs politiques, en
permanence renégociés, en quoi ils restent fermement attachés, et
lesquels fondent leur existence politique tout au long de la sortie de
crise. Le compromis est donc le principe structurant des institutions
de sortie de crise. Au cours de la résolution des conflits ivoirien ou
congolais, l’une des mesures phares visant à ramener la paix et à
contribuer à la réconciliation nationale est réduite à la formation des
institutions pléthoriques par le nombre de personnes qui l’animent.
Le partage du pouvoir négocié au cours du dialogue intercongolais
(DIC) par exemple, a fait affluer à Kinshasa une élite nombreuse et
composite, car les postes à pourvoir sont pléthoriques. Tout au long
de la sortie de crise en RDC, le gouvernement de transition était
composé de 62 membres, tandis que le parlement de transition
bicaméral comprenait 500 députés et 120 sénateurs. Il est à noter que
l’un des points d’achoppement entre les acteurs de la transition au
cours de la sortie de crise en RDC, reste la recherche d’un compromis
en vue du partage des responsabilités d’abord au sein des institutions
politiques de transition, des institutions d’appui à la démocratie,
l’administration du territoire, le portefeuille, la diplomatie et les régies
financières ;ce n’est qu’en mars2006, c’est-à-dire moins de quatre
moins avant la fin de la sortie de crise dans ce pays que les régies
financières (Direction générale des impôts; Direction générale des
recettes administratives et domaniales, judiciaires et de participation)
seront partagées entre les entités et composantes du dialogue
intercongolais, oubliant leur spécificité. En Côte d’Ivoire, les
gouvernements de transition successifs (42 membres ; 32 membres ;
12
36 membres ; 33 membres ; 28 membres)au cours de la sortie de
crise sont restés attentifs au compromis de l’Accord de
LinasMarcoussis sur le partage équilibré des postes entre les formations
politiques signataires dudit accord. Pour certains analystes congolais,


12
Ceseffectifs prennent en compte le Premier ministre de transition.

22

13
c’est trop de dirigeants pour un pays exsangue. Pour le Trésor
public, la charge s’avère lourde ! MaisMieux vaut cela que la guerre, avait
conseillé le Président gabonais Omar Bongo Ondimba. Ainsi, la vie
des institutions de sortie de crise est suspendue au respect du
compromis entre les acteurs de la transition et aucun motifaussi
légitime soit-il n’est autorisé à remettre en cause le compromis de
transition. À titre d’illustration, plutôt que de diminuer le nombre des
membres du gouvernement de transition en Côte d’Ivoire, le Premier
14
ministre, Guillaume Soro a préféré réduire leurs salaires de moitié.
En effet, suspectant certains ministres, même dans son propre camp,
d’être derrière le conflit qui s’est répercuté par des grèves très suivies
par les transporteurs et la fonction publique, les 17 et 18 juillet 2008,
le chefde l’État Laurent Gbagbo avait réitéré sa demande au Chef
du gouvernement, Guillaume Soro, de lui proposer une équipe plus
restreinte pour aller aux élections. Ce dernier, qui n’y était pas
favorable, voyait dans la réduction de l’équipe gouvernementale, un
coup porté à l’endroit des grandes avancées enregistrées jusque-là
depuis la signature de l’Accord Politique de Ouagadougou ; lui qui à
l’occasion, perdrait alors de sa crédibilité auprès des commandants
des Forces Nouvelles, des partis politiques et de la communauté
internationale, a dissuadé le Président ivoirien sur la
contreproductivité d’une telle mesure. De même, lorsque le Président
Laurent Gbagbo a annoncé à son homologue burkinabé le Président
Blaise Compaoré, Facilitateur dans la crise ivoirienne, son intention
de procéder à un remaniement du gouvernement en juillet 2008, ce
dernier s’est montré réservé: «Pourquoi fragiliser le processus de paix par
15
des désaccords sur la composition du futur gouvernement ?» .Et en dépit des
explications fournies par le Président Laurent Gbagbo, selon
lesquelles les décisions prises en Conseil de ministres se retrouvent
dans les minutes qui suivent sur la place publique et que plutôt que de
faire avancer les dossiers de l’État, certains ministres ne songent qu’à
appliquer les instructions de leur parti, le Président Blaise Compaoré
n’accède à cette doléance que sous une seule condition : «le respect dans


13
OmasomboTshonda (Jean) et Obotela Rashidi (Noël), « La dernière transition »,
op. cit., p. 248.
14
Lirele Communiqué du Conseil des ministres de 20 juillet 2008.
15
Seck(Cheikh Yérim), « Côte d’Ivoire-Burkina Faso. La grande réconciliation ? »,
Jeune Afrique, n° 2481, du 27 juillet au 2 août 2008, pp. 10-11.

23

le partage des postes de l’équilibre qui prévaut depuis l’Accord de
LinasMarcoussis».
Dès lors, la rigidité du compromis comme principe structurant
des institutions de sortie de crise naît du fait qu’il est constamment
renégocié mais maintenu au cours de la sortie de crise en Côte
d’Ivoire et en RDC. Cette rigidité du compromis participe d’une
certaine autonomie des parties ou entités qui composent les
institutions de transition. Elle révèle même l’existence des
transactions collusives parfois stables, parfois instables entre les
parties ou entités qui composent les institutions de transition en Côte
d’Ivoire et en RDC. Il est à noter que pour Michel Dobry, on peut
commencer à entrevoir de quoi sont faites les transactions collusives
avec les principes pragmatiques de non-ingérence à l’œuvre dans
nombre de réseaux de consolidation. À cet effet, ce qui est en jeu
dans les transactions collusives ce sont, en fait, le maintien et la
solidité des définitions que les secteurs tendent à donner
d’euxmêmes, tant vis-à-vis de leurs environnements que de leurs propres
16
agents .À titre d’illustration, en raison des transactions collusives
stables entre les dirigeants des composantes membres des institutions
de transition en RDC, le Président Joseph Kabila, qui de par les
pouvoirs que lui confère la Constitution de transition, doit agréer tout
changement dans l’équilibre des institutions, a permis à ses collègues
dirigeants des autres composantes de se débarrasser de membres peu
dociles. Avec son accord, les Vice-présidents de la République,
Azarias Ruberwa et Jean-Pierre Bemba vont réussir respectivement à
limoger Joseph Mudumbi et Jean-Pierre Ondekane pour le premier,
et José Endundo pour le second en janvier2005. Cependant, la
situation du limogeage du Président de l’Assemblée nationale
congolaise, Olivier Kamitatu par sa composante, le MLC, participe
des transactions collusives instables entre les parties aux institutions
de transition en RDC. En effet, pour fragiliser le MLC, le Président
de la République, Joseph Kabila, avait envoyé une lettre à la Cour
suprême soulignant que le mandat des parlementaires n’appartenait
plus à leurs composantes et entités. Mais un arrêt impersonnel
d’interprétation de la Cour suprême de justice viendra ouvrir la voie à
la destitution d’Olivier Kamitatu, comme Président de l’Assemblée
nationale et son remplacement par le député du MLC, Thomas
Luhaka, par le Bureau de cette chambre basse du parlement

16
Dobry(Michel),Sociologie des crises politiques,op. cit., p. 111.

24

congolais, sans se référer à la plénière. Certains analystes ont affirmé
que le Bureau de l’Assemblée nationale craignait que la plénière ne
s’oppose à cet arrêt de la Cour suprême. Le Président Joseph Kabila
va se plier à la décision de la Cour suprême congolaise, laissant
triompher par là même, la logique des composantes et entités. Cela
dit, même si nous convenons avec Michel Dobry que les
transactions collusives sont productives d’un surplus, d’une valeur
ajoutée, d’objectivation, il n’en reste pas moins que bien que la
logique des composantes et entités du dialogue intercongolais ait
triomphé dans la destitution du Président de l’Assemblée nationale
congolaise, Olivier Kamitatu, le coup de force utilisé par le
Viceprésident de la République, Jean-Pierre Bemba, qui avait tenté avant
l’arrêt de la Cour suprême d’éjecter ce dernier du parti et de la
présidence de l’Assemblée nationale a failli conduire la RDC dans
17
une crise institutionnelle.
La sortie de crise donne lieu, par nature, à un pouvoir faible, un
mode de cohabitation paradoxal : il apparaît essentiel de garantir au
moins cette fois-ci une surveillance mutuelle dans la gestion des
affaires publiques. Cependant, les institutions de sortie de crise sont
des institutions dont l’exceptionnalité sacrifie l’efficacité à l’autel du
compromis. À titre d’illustration, la technocratie sera mise hors jeu
au nom de la réconciliation nationale lors du dîner offert au Quai
d’Orsay par Dominique de Villepin, ministre français des Affaires
étrangères, au soir de la signature de l’Accord de Linas-Marcoussis,
aux quatre principaux chefs de délégations ivoiriennes; lorsque le
dîner se transforme en conclave consacré au choix du Premier
ministre, Henri Konan Bédié va marquer sa préférence pour un
homme de gestion, un technocrate, Alassane Ouattara lui répondra
18
alors :«l’urgence est à la réconciliation et non à la technocratieLes» .
ministères sont confiés à des hommes qui ne sont en majorité ni des
technocrates ni des personnes dotées d’un minimum de culture
administrative. Pour certains, la RDC est dirigée par des gens qui,
pour la plupart, sont inexpérimentés, des criminels, des pions de


17
Radiédu MLC, son mouvement, par Jean-Pierre Bemba en décembre 2005, le
Président de l’Assemblée nationale se maintient malgré tout en fonction en se
réclamant toujours être du MLC.
18
LireBen Yahmed (Marwane), « La vrai histoire du « oui » de Gbagbo à Chirac »,
J.A./L’Intelligent, n° 2199, du 2 au 8 mars 2003, pp. 32-35.

25

19
groupes d’intérêts étrangers, africains et extra-africains . Ce qui
contribue davantage à fragiliser la mutation des institutions de sortie
de crise en une réalité objective en Côte d’Ivoire et en RDC. Ainsi,
en raison de la nature pléthorique des institutions de transition en
RDC, le gouvernement de transition congolais a été qualifié de
« gouvernementéléphantesque »pour reprendre une expression de
20
Martin Kalulambi Pongo.
Certes, on ne saurait sous-estimer l’importance du compromis
dans la pacification relative de la Côte d’Ivoire et de la RDC, mais il est
important de mentionner qu’il est à l’origine de la lourdeur des
institutions de sortie de crise dans la réalisation des activités prévues
par le programme de transition. La formule 1+4 qui fait de l’espace
présidentiel, un instrument original de direction de l’État au cours de
la sortie de crise en RDC, n’est pas un instrument de contrepoids
(check and balance), mais une source de blocages et de conflits
récurrents à tous les échelons du pouvoir tout au long de la sortie de
crise. Cette inefficacité relative des institutions au cours de la sortie de
crise n’échappe pas aux critiques des acteurs de la transition
euxmêmes. Le Président Joseph Kabila affirme en ce sens que: «Le
système mis en place est lourd, bureaucratique, parfois éléphantesque. Cela paralyse
l’action gouvernementale, et j’enrage souvent de constater qu’à cause de ces lenteurs
21
nous ne pouvons faire plus et plus vite pour soulager les souffrances des congolais» .
Sur l’inertie des institutions de sortie de crise dans la sécurisation du
territoire congolais, le ministre en charge de la coopération régionale,
Antipas Mbusa Nyamwisi déclare, dans une interview accordée au
journalLe Potentielaoût 2005 :« en(…) la principale menace contre
nousmêmes, c’est nous-mêmes. C’est-à-dire que nous ne faisons pas assez pour sécuriser
nos frontières. Comment voulez-vous que l’Ituri, le Sud-Kivu, le Nord-Kivu et le
Nord-Katanga restent une zone grise, deux ans après la mise en place d’un
gouvernement d’union nationale ? Quelles sont les actions de grande envergure qu’on
a entreprises pour consolider nos acquis dans cette zone ? Je répète que s’il n’y avait
pas cette volonté de la Communauté internationale, il n’y aurait plus l’Ituri, le Kivu
dans le giron congolais. Certes, la menace vient de l’Est, des voisins. Mais la


19
BucyalimweMararo (Stanislas), « La problématique de la réconciliation nationale,
op. cit.
20
KalulambiPongo (Martin),Transition et conflits politiques au Congo-Kinshasa, Paris,
Karthala, 2001.
21
Lirel’interview accordée par le Président Joseph Kabila à Pascal Airault, inJeune
Afrique, n° 2361, du 9 au 15 avril 2006, pp. 44-49.

26

principale menace vient de Kinshasa. De manière consciente ou inconsciente, je ne
pense pas que tout le monde joue un rôle positifdans la refondation d’un État».
Il en découle qu’au cours de la sortie de crise en Côte d’Ivoire et
en RDC, les acteurs politiques sont avant tout mus par des intérêts
personnels dépouillés de l’esprit d’abnégation, de patriotisme, bref
des attributs illusoires en matière de réconciliation et de
reconstruction de l’État. L’essentiel du compromis n’est pas
prioritairement de tirer le pays du bord du gouffre, mais de profiter le
plus longtemps possible des subsides d’un pays en faillite en
s’octroyant un poste au sein des institutions de transition et déployant
tous ses efforts pour y demeurer tout au long de la sortie de crise.
Stanislas Bucyalimwe Mararo explique qu’au cours de la sortie de
crise en RDC, en plus du fait que le nombre d’animateurs des
institutions de transition soit pléthorique, celles-ci sont également
budgétivores car, l’essentiel de l’argent alloué à la transition est
englouti dans les salaires de ces animateurs qui gagnent bien leur vie
22
alors que la misère du peuple continue à empirer. De même, en
dépit de la situation économique difficile du pays et des difficultés
quotidiennes dans lesquelles vivent les Ivoiriens, les ministres toutes
tendances confondues (FPI, Forces Nouvelles, PDCI, RDR, etc.),
avaient refusé systématiquement de voir leur salaire réduit de
moitié, c’est-à-dire passé de 800000 FCFA à 400000 FCFA,
malgré leur indemnité compensatrice mensuelle qui est
considérable (2,25millions de F CFA). Le Premier ministre
Guillaume Soro s’est vu dans l’obligation de leur imposer cette
décision au cours du Conseil de ministres du 20juillet 2008 : «Je
leur ai fait remarquer que je n’entendais pas requérir leur opinion et qu’ils
23
n’avaient pas le choix» . Les institutions de transition en Côte
d’Ivoire et en RDC sont le lieu des arrangements intéressés où
tous les appétits cherchent à être satisfaits sans le moindre souci
de la souffrance du peuple. On comprend dès lors que les
blocages de la transition naissent de la volonté de renégocier en
permanence des compromis avantageux dans l’optique soit de
rétablir un équilibre mis à mal par le jeu politique des acteurs, soit


22
Lesparlementaires se sont octroyé 1 500 $US d’émoluments par mois, soit près
de la moitié d’un ministre et plus de 100 fois la solde du soldat ou le traitement de
bien des agents de l’État.
23
«Guillaume Soro. Ma part de vérités », Interview accordée à François Soudan, in
Jeune Afrique, n° 2490, du 28 septembre au 4 octobre 2008, pp. 24-31.

27

de prendre un avantage sur ses concurrents au sein des institutions
de transition. De même, les multiples reports de la fin de la sortie
de crise en Côte d’Ivoire, s’expliquent en partie par cette volonté
de renégocier et d’infléchir le compromis ou l’issue du processus
de paix en sa faveur.
Le partage du pouvoir issu du compromis de transition entre
tous les acteurs visibles dans le paysage politique congolais
consacre, selon les dires d’un journaliste congolais, «l’impunité et
l’immoralité au sommet de l’État et méconnaît le combat héroïque de
24
résistance mené par le peuple contre l’occupationRDCbref en» ;
comme en Côte d’Ivoire, cette mesure octroie une sorte de prime
de guerre aux belligérants et consacre également le retour
hégémonique des élites à la gestion du pouvoir au cours de la
sortie de crise. Ce qui atteste d’un faible ancrage social des
institutions de sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC et
dévoile la configuration élitiste et prétorienne de celles-ci.

b. La configuration élitiste et prétorienne des institutions de sortie de crise
Les institutions de transition se distinguent également par deux
caractéristiques majeures dans les ordres politiques en voie de sortie
de crise en Côte d’Ivoire et en RDC. La première, c’est qu’elles
apparaissent comme des formules institutionnelles de
parlementarisation fonctionnelle avec un ancrage social relatif, et la
seconde découle du fait que ce sont, des institutions prétoriennes
issues des dynamiques plurielles d’administration privée ou
milicienne de la violence physique. En tant que formules
institutionnelles de parlementarisation fonctionnelle, les institutions
de sortie de crise sont des cadres de gestion collégiale du pouvoir
qui, transforment la sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC en
25
« uneaffaire d’élites» car,elle concerne les dirigeants des


24
LaRéférence Plus, 23 décembre 2002.
25
Ausingulier, il est fréquemment synonyme d’élite dirigeante (Voir Bayart
(JeanFrançois), « Les catégories dirigeantes au Cameroun »,Le Mois en Afrique, n° 15,
septembre, 1974, p. 67.) et renvoie dans ce cas « aux personnes qui se trouvent en
position prééminente dans les différentes sphères d’activités» ;Coenen-Huther
(Jacques),Sociologie des élites, Paris, Armand Colin, 2004, p. 6. Au pluriel, les « élites »
désignent «la minorité disposant, dans une société déterminée, à un moment
donné, d’un prestige, des privilèges découlant de qualités naturelles valorisées
socialement (par exemple la race, le sang, etc.) ou de qualités acquises (cultures,
mérites, aptitudes, etc.); Busino (Giovanni),Elite (s) et élitisme, Paris, PUF,
Collection « Que sais-je ? », 1992, p. 4.

28

mouvements armés, des partis politiques ou de la société civile ou
de leurs représentants membres de la communauté de conflit. Ainsi,
contrairement aux approches relationnelle et décisionnelle qui
portent sur la dévolution du pouvoir, nous optons pour une
définition minimaliste des élites à partir des qualités acquisesou
supposées comme telles: qualités charismatiques dues aux
conquêtes guerrières, réputation de représentativité, réputation de
compétence, d’intégrité morale, etc. Le durcissement des
institutions de transition peut amener les élites à se reconnaître
mutuellement, voire à coopérer pour devenir selon une expression
de Luc Sindjoun des «rivaux associés »,mais corrélativementson
évolution tend vers une marginalisation du poids de l’emprise
sociale de celles-ci et une intensification du fossé entre élites et
société. La fracture entre élites et société qui en découle, légitime la
thèse de la sortie de crise comme «une affaire d’élites» en Côte
d’Ivoire et en RDC. D’où l’opportunité du Forum de réconciliation
nationale entre les quatre grandes figures du jeu politique de la
sortie de crise, Laurent Gbagbo, Henri Konan Bédié, Guillaume
Soro, Alassane Ouattara, organisé par le Premier ministre de
transition, Charles Konan Banny, le 28 février 2006, et réédité par le
Secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, le 5 juillet 2006.
Cette configuration élitiste de la gestion de la sortie de crise en Côte
d’Ivoire a informé la structuration du Cadre Permanent de
Concertation au cours des négociations du dialogue direct
interivoirien à Ouagadougou. En RDC, la sortie de crise concerne en
premier chef, les membres de l’espace présidentiel : le Président de
la République, Joseph Kabila, les Vice-présidents de la République,
Jean-Pierre Bemba, Azarias Ruberwa, Arthur Z’Ahidi Ngoma,
Abdoulaye Yerodia Ndombasi.
Or, il y a lieu de signaler que si le conflit en Côte d’Ivoire et en
RDC a été déclenché par les élites, on ne saurait sous-estimer le
revers social du conflit car, en s’embrasant, le conflit dans les deux
pays mobilise toutes les couches de la société; et tout processus
de parlementarisation mis en place dans les deux pays devrait
chercher également à avoir un ancrage social significatif. Dès lors,
on comprend très légitimement que les ordres politiques en voie
de sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC demeurent marqués
par le spectre de la violence car, un groupe de marginaux non
élitiste comme celui des «jeunes patriotes» ne se sentira jamais
concerné par la parlementarisation des rapports politiques,

29

exceptée si elle joue en faveur de leur «protégé ».De même, les
groupes de Maï-Maï dont les représentants n’ont pas signé
l’Accord global et inclusifsur la transition en RDC ne se sentiront
jamais concernés par la sortie de crise en RDC. C’est ce qui justifie
l’opportunité de l’Acte d’engagement de Goma du 23 janvier 2008
qui a permis d’enrôler plusieurs groupes dissidents Maï-Maï dans
la dynamique de paix en RDC.
Par ailleurs, la configuration élitiste des institutions de transition
comme modalité de civilisation parlementaire des mœurs politiques
au cours de la sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC peut se
pervertir et donner lieu à une forme d’exacerbation des luttes et des
manipulations politiques. La civilisation institutionnelle des mœurs
politiques entre les élites au cours de la sortie de crise, parce qu’elle
renforce la légitimité de la compétition politique en imposant une
éthique de loyauté et en subordonnant la recherche de la victoire à
l’observation des règles de jeu, transforme les institutions de
transition en un champ politique articulé autour des luttes parfois
euphémisées, parfois violentes pour la conquête et la conservation
du pouvoir politique. Les institutions de sortie de crise en Côte
d’Ivoire et en RDC se révèlent alors comme un champ de forces
marqué par la distribution inégale des ressources entre les acteurs, et
où les confrontations entre élites ont lieu pour conserver ou
transformer les rapports de forces ; et les manœuvres des élites sont
déployées à cet effet. La canalisation institutionnelle de la
conflictualité au cours de la sortie de crise débouchant sur la lutte
pour le pouvoir d’État entre les élites au terme du processus de paix,
cette dernière peut devenir parfois très violente, si l’on se réfère à
l’habileté et l’expertise des élites dans la manipulation des masses. La
rhétorique de la congolité utilisée le 29janvier 2006 lors du tout
premier congrès du MLC de Jean-Pierre Bemba est un bel exemple
de manipulation des masses par la mobilisation du discours sur
l’authenticité nationale. Les cadres du MLC entendaient alors
marquer une différence nette aux yeux de l’opinion entre leur
candidat, Jean Pierre Bemba, présenté comme un «authentique
congolais »et le Président Joseph Kabila, qu’il présentait comme le
26
candidat dont les origines seraient douteuses . Cette forme de


26
Lesbarons du MLC ne se font pas prier pour affirmer : « sa mère est rwandaise. Il
n’est donc pas le fils de Laurent-Désiré Kabila. Il a été adopté », Airault (Pascal),
« scènes de campagne »,Jeune Afrique, n° 2363, du 23 au 29 avril 2006, pp. 48-50.

30

stigmatisation de l’ennemi électoral a été à l’origine de la
radicalisation du camp présidentiel et les violences pré et
postélectorales qui s’en sont suivies, trouvent en partie une explication
dans l’inconfortable situation d’un camp présidentiel mis sous la
défensive.
Deuxièmement, en tant qu’institutions prétoriennes issues des
dynamiques plurielles d’administration privée ou milicienne de la
violence physique, les institutions de transition participent sur le
plan institutionnel pour reprendre une expression chère à Luc
Sindjoun, de «l’affirmation pastorale du pouvoir» au cours de la
sortie de crise. C’est un indicateur de la statocratie gouvernante
entendue ici comme domination politique des unités combattantes.
Dans cet ordre d’idées, la réflexion sur les institutions de transition
est largement dominée par la mise en œuvre de la domination
patrimoniale notamment dans les situations de conflit à travers la
figure des seigneurs de guerre qui en font des opportunités
d’enrichissement comme le montre la trajectoire de Martin Fofié
27
Kouakou, le commandant de zone de Korhogoou des
opportunités pour se refaire une santé financière comme le montre
28
la trajectoire de Jean-Pierre Bemba. Tout comme le conflit, la
sortie de crise est aussi un site d’affirmation du patrimonialisme
comme trait dominant de la domination politique en Afrique ; car,
la persistance de la logique des composantes en RDC ou de la
logique des partis en Côte d’Ivoire et d’une administration et d’une
économie parallèles à celles mises en place par les autorités de
transition, permettent de mettre l’accent sur la politique au cours de
ces processus de paix comme une activité prédatrice marquée par le
triomphe des intérêts privés des gouvernants sur les institutions de
transition. D’autant plus que la répartition des responsabilités entre
les membres de la communauté du conflit génère beaucoup
d’avantages y compris pécuniaires aux formations politiques qui
constituent cette communauté. On se souvient que le retard dans le


27
Lirele Rapport du Groupe d’experts sur la Côte d’Ivoire établi conformément au
paragraphe 10 de la résolution 1 782 (2007) du Conseil de sécurité, dans la Lettre
datée du 8 octobre 2008, adressée au Président du Conseil de sécurité créé par la
résolution 1 572 (2004) concernant la Côte d’Ivoire.
28
PapyKibonge, l’un des membres fondateurs du MLC assure que si Bemba s’est
lancé dans la guerre, c’était pour «se refaire financièrement», Geslin
(JeanDominique), « Bemba, le dos au mur »,J.A./L’Intelligent, n° 2200, du 9 au 15 mars
2003, pp. 37-41.

31

partage des responsabilités au sein de la Territoriale et des
entreprises publiques a été l’objet de tensions au cours de la sortie
de crise en RDC entre les autres composantes du dialogue
intercongolais et le camp du Président Joseph Kabila car, ces
dernières accusaient de celui-ci de profiter à lui tout seul de la
richesse nationale. C’est aussi la raison pour laquelle à la faveur du
lancement de la tenue des élections de sortie de crise en RDC, le
Président Kabila avait jugé inopportun une loi sur le financement
des partis et des campagnes. Il affirmait alors que tous ses
concurrents s’étaient suffisamment enrichis au cours de la sortie de
crise et n’étaient pas pauvres pour que l’État qu’ils ont pillé leur
donne encore le reste de ressources nécessaires à sa reconstruction.
Les institutions de transition pour reprendre une typologie
élaborée par Luc Sindjoun, participent d’une domination hybride :
elle entremêle la domination charismatique fondée par exemple
sur les conquêtes guerrières ou encore sur la réputation de
compétence, d’intégrité morale, la domination patrimoniale
traduite par les dynamiques de confiscation de l’État par les
belligérants et la domination légale rationnelle rendue possible par
les normes et procédures impersonnelles qui orientent en partie
l’action et l’acceptation relative de l’État. Il s’agit d’une
domination «para-patrimoniale »ou «para-institutionnalisée »,
29
tant le préfixe « para » traduit à la fois la proximité et l’écart. Ce
qui fait des institutions de transition une modalité paradoxale de
sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC.

2. Les institutions de sortie de crise comme modalité
paradoxale de sortie de crise

Contrairement
parlementarisation

à l’approche présentée par
institutionnelle des rapports

30
Norbert Elias , la
politiques entre les


29
Commele précise cet auteur, ces catégories de domination sont d’autant plus
indiquées que les catégories wébériennes de domination sont des idéaux-types,
des types dont la pureté est relativisée par la réalité. Sindjoun (Luc), «Le
gouvernement »,op. cit., p. 974.
30
Seloncet auteur, la parlementarisation s’entend comme un «processus social
c’est-à-dire des interdépendances entre les différentes couches de la société,
contrôlée par l’État en vue d’une lutte politique pacifique, de l’exclusion de la
violence destructrice de l’adversaire, du renforcement de la légitimité de la
compétition »,Elias (Norbert) et Dunning (Eric),Sport et civilisation: la violence
maîtrisée, Paris, Fayard, 1994, pp. 35-36.

32

acteurs au cours de la sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC est
un processus politique concomitant à l’étatisation des deux pays.
Dans la perspective éliasienne, le «procès de civilisation», stade
suprême de la parlementarisation a comme préalable un jeu politique
pacifié. De même, les groupes qui participent au conflit de pouvoir
doivent admettre leur égalité de chances en tant qu’acteurs politiques
et obéir à des règles communément acceptées. Or, il ressort que les
institutions de sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC en tant
qu’institutions de l’exceptionnel sont généralement marquées par le
monopole des partisans, c’est-à-dire des belligérants ayant défié
l’autorité de l’État avec plus ou moins de succès. À cet effet, la
participation des mouvements armés à côté des autres formations
politiques plutôt conventionnelles au sein des institutions de
transition, bien que faisant d’eux des organisations politiques
« normales », n’en épuise pas la complexité de cet « agent double » ; le
caractère paradoxal de cet acteur à la fois conventionnel et non
conventionnel qui évolue sur plusieurs registres au cours de la sortie
de crise.
La mise en place des institutions de sortie de crise correspond à
une volonté de « routinisation » des relations sociales et politiques. La
création des institutions de transition se fait dans une logique de
comptabilité avec celles déjà existantes (isomorphisme), puisque les
entrepreneurs de la paix et les membres de la communauté du conflit
extirpent un sens de leur environnement institutionnel qui transpire
dans leur action. Mieux, la reconstruction institutionnelle de l’État en
crise se fait dans une logique de comptabilité avec les restes de
l’autorité étatique contestée. En effet, au nombre des membres des
institutions de transition en RDC, on ne saurait oublier de
mentionner les représentants du Gouvernement en place avant le
déclenchement du conflit de 1998 dans ce pays: la composante
gouvernement de la RDC ; ce qui atteste du paradoxe de l’État-partie
aux institutions de sortie de crise. En Côte d’Ivoire, le Gouvernement
d’avant la crise de septembre2002 a été écarté du processus de
négociation de l’Accord de Marcoussis. Dès lors, la composante État
de Côte d’Ivoire ne doit sa survie au cours du processus de sortie de
crise dans ce pays, du moins avant la signature de l’Accord Politique
de Ouagadougou, qu’à la nature du régime politique présidentiel
ivoirien, à travers lequel le Président de la République Laurent
Gbagbo est la clé de voûte des institutions, et préside les Conseils de
ministres du gouvernement de transition dans ce pays. L’État ivoirien

33

incarné par le Président Laurent Gbagbo est représenté à Marcoussis
par le FPI, le parti dont est issu ce dernier. Cet état de choses illustre
le paradoxe de l’État des partis en Côte d’Ivoire si l’on s’en tient à la
balkanisation politique relative des institutions de sortie de crise par
les formations partisanes.
Par ailleurs, malgré la mise en place des politiques de construction
d’une armée nationale intégrée et restructurée, certains chefs
militaires de l’armée nationale congolaise ou ivoirienne persistent
parfois en concertation ou sous leur propre chefà faire cohabiter les
options politique et militaire au cours de la sortie de crise en Côte
d’Ivoire ou en RDC. De même que les structures internationales
d’appui à la sortie de crise ne sont pas toujours composées d’acteurs
neutres. Les institutions de sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC
sont animées par des acteurs controversés qui en raison de leur nature
paradoxale entravent la mutation des institutions en une réalité
objective.

a. Le paradoxe d’un acteur à la fois conventionnel et non conventionnel
La mise en place des institutions de transition en Côte d’Ivoire et
en RDC est précédée par un travail de régularisation des mouvements
rebelles qui sont des partisans au sens de Carl Schmitt, c’est-à-dire les
belligérants ayant défié l’autorité de l’État avec plus ou moins de
succès. L’instauration de ces institutions de transition comme
modalité de sortie de crise contribue à légitimer le recours à la
violence par les dirigeants des mouvements armés, qui bien souvent
bénéficient d’une promotion politique et d’une reconnaissance
diplomatique au moment même où ils négocient la paix qu’ils ont
contribué à briser. Ce processus de régularisation des mouvements
armés, engagé au cours des négociations des accords de paix vise
l’avènement du procès de civilisation en Côte d’Ivoire et en RDC. Or,
dans la conception éliasienne du procès de civilisation, les groupes qui
participent aux conflits de pouvoir s’apparentent à des forces
politiques conventionnelles, c’est-à-dire les partis politiques car, ces
derniers seraient à même d’admettre leur égalité de chances en tant
qu’acteurs politiques et d’obéir à des règles communément acceptées.
Avec l’Accord de Linas-Marcoussis et l’Accord global et inclusifsur
la transition en RDC, il y a eu tout un travail de régularisation des
mouvements rebelles ivoiriens et congolais dont la dénomination
brille par des sigles proches de ceux des partis politiques: MPCI,

34

MPIGO, MJP, et plus tard les Forces Nouvelles (FN) pour la Côte
31
d’Ivoire ; RCD, MLC, RCD-ML, RCD-N en RDC.
Cependant, la régularisation des partisans inaugurée au cours des
accords de paix et qui se poursuit au sein des institutions de transition
dont ils sont partie intégrante, ainsi que la volonté de réinsertion de
ces derniers dans le jeu politique conventionnel sont un travail de
« bricolage »qui peut certes produire des effets de réalité; mais
l’étude des groupes rebelles qui seraient aujourd’hui des organisations
politiques « normales » qui s’opposent au gouvernement en place, ne
doit jamais perdre de vue le fait que ces groupes sont à la fois des
organisations politiques, des organisations militaires et des
32
organisations entrepreneuriales. Cette triple étiquette illustre toute la
complexité de cet acteur dans le processus de civilisation
institutionnelle des mœurs politiques qu’est la sortie de crise.
La réinsertion des groupes rebelles autrement appelés des groupes
politico-militaires dans le jeu politique conventionnel de la sortie de
crise en Côte d’Ivoire et en RDC ne s’est pas faite sans heurts à cause
de la place primordiale qu’occupent les conquêtes guerrières dans le
processus de promotion politique, de reconnaissance diplomatique et
de légitimation politique de ces derniers. Cette réinsertion des
partisans a connu des fortunes diverses selon que l’on se trouve en
Côte d’Ivoire et en RDC. Même si dans certains cas comme le
conseille Luc Sindjoun, il faut en effet se garder d’opposer parti
politique et mouvement rebelle, celui-là visant à la conquête du
pouvoir par des moyens pacifiques, celui-ci poursuivant le même
objectif avecdes moyens militaires; les exemples du Congo
(19921997), du Burundi et de la RDC, montrant qu’un parti politique peut
être doublé d’une milice, permettant de jouer dans plusieurs espaces
33
sociaux un même jeu politique, il reste que le fait pour un parti


31
EnCôte d’Ivoire, le travail de civilisation des mœurs politiques des partisans
commence par le vestimentaire car, avant le conclave de Marcoussis, l’adjudant
Tuo Fozié et Guillaume Soro ne disposaient déjà pas d’une tenue décente qu’ils
pouvaient porter pour se rendre à une «réunion aussi importante que celle de
Paris ». Ainsi, ils vont faire escale à Dakar où ils vont acheter des costumes chez
Ami-Boutique, une des grandes maisons de mode de la capitale sénégalaise, in
er
J.A./L’Intelligent, n° 2194, du 26 janvier au1février2003.
32
BanqueMondiale,Briser la spirale des conflits. Guerre civile et politique de développement,
Paris, Nouveaux horizons, 2005, pp. 75-95.
33
Sindjoun(Luc), « L’Afrique », in Cohen (Antonin) et al.,Nouveau manuel de science
politique, Paris, La Découverte, 2009, pp. 201-209.

35

politique ou un mouvement armé de jouer sur plusieurs registres dans
un même jeu politique, est déjà en lui-même un paradoxe. Le RCD, le
MLC, le RCD-ML et le RCD-N appartiennent à cette catégorie
d’acteurs politiques qui près de deux ans après le lancement de la
sortie de crise en RDC pouvaient être assimilés à des «agents
doubles », parce que pour la plupart, bien qu’ils s’étaient dotés d’une
organisation politique semblable à celle d’un parti politique, ils
continuaient à entretenir leurs branches armées sur le terrain. Les
violences post-électorales d’août2006, et de mars2007 s’expliquent
en partie par le fait que les autorités du nouvel État issu de la sortie de
crise ne comprenaient pas qu’un parti politique (le MLC) qui s’est
positionné comme la deuxième force politique du pays au terme des
élections de sortie de crise, continue à conserver une milice,
notamment la centaine d’hommes armés du détachement de
protection personnelle du président du MLC, Jean-Pierre Bemba (sa
milice privée). Dans d’autres cas, même si on note une participation
des mouvements rebelles aux institutions de transition en Côte
d’Ivoire et en RDC, il se dégage une difficile reconversion de ceux-ci
en forces politiques conventionnelles. Certains mouvements rebelles
ivoiriens se sont effondrés après la disparition de leur chef ; à l’instar
de l’éclipse du Sentier lumineux après la capture et l’emprisonnement
d’Abimael Gunzman et la reddition massive des forces de l’UNITA
(Angola) après la mort de Jonas Savimbi, le MPIGO va disparaître
après la mort de son promoteur Félix Doh, et les derniers éléments
de ce groupe rebelle vont rallier le MPCI en compagnie de ceux du
34 35
MJP pourformer les Forces Nouvelles. Conscients du fait que
leur légitimité est assise sur les conquêtes guerrières et la détention
des armes au cours de la sortie de crise en Côte d’Ivoire par exemple,
les Forces Nouvelles ont carrément marqué leur opposition à la
transformation de leur mouvement politico-militaire en parti
politique : «Nous ne voulons pas devenir un parti politique avant les élections…


34
Suiteaux attaques répétées des Forces armées nationales de Côte d’Ivoire et des
milices réputées proches du pouvoir à Abidjan : FLGO, FLCO, MILOCI (nuit du
26 au 27 février 2005), le MJP totalement fragilisé dans ses positions, était obligé
de se diluer dans les Forces Nouvelles.
35
Mêmeau départ, certains affirment que le MPIGO et le MJP ne sont que les
démembrements du MPCI, il faut dire aujourd’hui qu’avec le repenti public du
N° 2du MPIGO, Roger Banchi, à partir du second gouvernement de
réconciliation nationale post-Marcoussis, tous les ministres des Forces Nouvelles
du gouvernement de transition en Côte d’Ivoire sont membres de l’ancien MPCI.

36

les Forces Nouvelles ne succomberont pas à cette tentation. Nous serons les arbitres
36
de la transition» .Cette déclaration participe de la stratégie des Forces
Nouvelles de ne pas désarmer avant la tenue des élections car, elles
perdraient là une ressource importante de survie politique de leur
mouvement. De même, elle paraît contradictoire de l’approche
jusque-là développée en Côte d’Ivoire et en RDC qui veut que les
groupes qui participent aux conflits de pouvoir au cours de la sortie
de crise puissent accepter les règles du jeu et se transformer de
manière à permettre que s’installe une égalité de chances entre les
concurrents politiques. D’ailleurs à l’occasion, il est important de
mentionner le fait que vers la fin du dialogue intercongolais, le
Président Joseph Kabila avait transformé la composante
Gouvernement de la RDC en parti politique (le PPRD), pour
permettre à la concurrence politique de s’exercer dans l’expectative de
l’avènement d’un jeu politique conventionnel. Ce fait avait été
considéré en son temps comme le signal d’une plus grande ouverture
37
du gouvernement de Kinshasa dans le jeu politique démocratique.
Dans l’approche de la sortie de crise par les institutions de transition
où les élections sont une étape importante dans la consécration du
nouveau départ, le peuple comme figure d’évaluation de la
responsabilité des acteurs politiques est l’arbitre final déclaré de la
sortie de crise. Or, affirmer comme les Forces Nouvelles, vouloir être
les arbitres de la transition apparaît comme une incongruité, un
véritable paradoxe.
Cet état de choses a été à l’origine de vives tensions au cours de la
sortie de crise en Côte d’Ivoire entre les responsables des Forces
Nouvelles et le camp présidentiel; ce dernier demandant à ce
mouvement rebelle ivoirien de déposer les armes et afin de permettre
38
aux partis politiques de concourir à l’expression des suffrages. À
travers cette volonté d’arbitrer le processus de paix, les Forces
Nouvelles cherchent certainement à se donner l’image des partisans
sous la direction de Centrale communiste évoquée par Lénine et citée
39
par Carl Schmitt, c’est-à-dire des combattants de la paix et de

36
Lirel’abécédaire de Soro, inJ.A./L’Intelligent, n° 2317 du 5 au 11 juillet 2005, p. 50.
37
Bouvier(Paul) en coll. avec Bomboko (Francesca),Le Dialogue intercongolais,op. cit.,
p. 151.
38
Zobo(Paulin N.), «Côte d’Ivoire: Processus de paix - Le face-à-face Forces
Nouvelles-FPI s’annoncent houleux »,Fraternité Matin, 16 décembre 2008.
39
Schmitt(Carl),La notion de politique. Théorie du partisan,Paris, Flammarion, Champs,
1992, pp. 256-259.

37

glorieux héros de la refondation de l’État en Côte d’Ivoire. Or, le fait
que le Secrétaire général des Forces Nouvelles, par ailleurs Premier
ministre de Côte d’Ivoire annonce que son mouvement ne donnera
aucune consigne de vote pendant les élections de sortie de crise,
n’érode pas la suspicion qui pèse sur ce mouvement considéré
comme le « bras armé du RDR », d’autant plus que la plupart de ses
ministres et autres hauts dirigeants politiques et militaires ne cachent
pas leur penchant politique pour le RDR, le parti d’Alassane
Ouattara. Et même si les liens supposés entre le président du RDR et
les Forces Nouvelles dans le déclenchement de la rébellion dans ce
pays relèvent de l’ordre de la suspicion, il n’en demeure pas moins
que le refus de désarmer des ex-rebelles avant la tenue des élections
de sortie de crise en Côte d’Ivoire est une épine dans le pied du
processus de reformulation libérale des règles du jeu politique et de
reconversion des groupes rebelles en parti politique. On peut
valablement penser, du moins si l’on se réfère à l’hypothèse du
président du RDR comme le commanditaire de la rébellion, que les
Forces Nouvelles n’entendent désarmer que si les résultats des
élections sont en faveur de leur champion (Alassane Ouattara) ; ce qui
fait craindre un après élection tumultueux en Côte d’Ivoire.
Par ailleurs, malgré le fait que certains groupes Maï-Maï aient
signé l’accord global et inclusifsur la transition en RDC, ils ne se sont
pas transformés en parti politique. Certains de leurs éléments
dissidents vont se replonger dans la violence politique. De même que
ceux du RCD participeront à la naissance d’une nouvelle rébellion à
40
Bukavu aumois de mai 2004 sous la direction de deux Tutsis, Jules
Mutebusi, du Sud-Kivu et Laurent Nkundabatware, du Nord-Kivu.
Dès lors, les mouvements armés comme acteur à la fois
conventionnel et non conventionnel ou comme acteur uniquement
non conventionnel associé à une lutte politique pacifique est un
paradoxe, source de tensions et d’instabilité dans les ordres politiques
en voie de sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC.

b. Le paradoxe de l’État-partie aux institutions de sortie de crise
En dépit du niveau avancé de désinstitutionnalisation de la RDC,
et contrairement à l’expérience de résolution du conflit ivoirien à
Linas-Marcoussis où la désinstitutionnalisation partielle de l’ordre

40
Cetterébellion porte tantôt le nom de Front de Libération de l’Est du Congo
(FLEC), tantôt celui de Mouvement Révolutionnaire pour la Libération du
Congo (MRLC).

38

politique a conduit à la tentative de mise à l’écart de l’État dans le
processus de sortie de crise en Côte d’Ivoire, l’État congolais, du
moins le groupe qui en assurait le porte-parole au début du
lancement du dialogue intercongolais a été associé au processus de
sortie de crise dans ce pays. Au sommet de Lusaka du 3avril 2002
réunissant les signataires du cessez-le-feu de Lusaka, «les chefs d’État
[ont été] unanimes pour dire que les négociations de Sun City se déroulent entre un
41
pouvoir établi et internationalement reconnu et les autres composantes» .
La signature de l’Accord global et inclusifsur la transition en
RDC et la constitution des institutions de transition qui s’en est
suivie, donnent l’illustration du paradoxe du passage de l’État-partie
aux institutions de transition dans ce pays car, l’État congolais de la
période d’avant le conflit par le biais de son gouvernement est une
composante du dialogue intercongolais et se présente comme une
partie dans la configuration des institutions de transition en RDC.
Cela dit, la création du PPRD qui représentait désormais la mouvance
présidentielle au cours du dialogue intercongolais et au sein des
institutions de transition aux lendemains du lancement de la sortie de
crise en RDC, ne participait que de la volonté du gouvernement de
Kinshasa de se légitimer aux yeux de l’opinion publique nationale et
internationale comme ayant accepté le jeu politique démocratique.
Dès lors, l’État d’avant le conflit est considéré comme une des
factions en conflit, mais paradoxalement le Président Joseph Kabila
qui en est la plus haute autorité, c’est-à-dire le Président de l’État en
crise est confirmé au poste de Président de l’État en reconstruction.
À cet effet, il est important de signaler que cette position de Président
de l’État en crise, garant des institutions mêmes effondrées de la
République Démocratique du Congo, a pesé sur la balance lors de la
définition des responsabilités au sein de l’ordre politique de transition
dans ce pays. À titre d’illustration, la présidente du MPR fait privé,
Cathérine Nzuzi wa Mbombo, qui deviendra par la suite, Ministre de
la Solidarité et des Affaires humanitaires pour le compte de
l’opposition politique au sein du gouvernement de transition au cours
de la sortie de crise en RDC, explique qu’en 2002 pendant les
négociations de paix en Afrique du Sud, l’opposant historique au
régime du Président Mobutu, Etienne Tshisekedi, a réclamé le poste
de Président de la République; elle avait alors tenté de dissuader ce

41
Bouvier(Paul) en coll. avec Bomboko (Francesca),Le Dialogue intercongolais,op. cit.,
p. 151.

39

dernier à renoncer à ce rêve démesuréen ces termes: «Etienne, sois
42
réaliste ! Comment tu vas faire partir celui qui est là ?» .
Ainsi, l’État en crise en RDC, mieux son gouvernement qui est un
pouvoir établi et internationalement reconnu mis dans une
configuration de partage de pouvoir avec les autres composantes au
sein des institutions de transition s’est révélé être un facteur de
tensions au cours de la sortie de crise dans ce pays, à cause de la
mobilisation des actes de défiance à l’égard du compromis de
transition de la part du Président de la République Joseph Kabila. À
titre d’illustration, l’attitude de défiance du Président de la République
à l’égard du compromis de transition apparaît aux lendemains de la
formation du gouvernement de transition, lorsqu’il invite tous les
membres du gouvernement de transition toutes tendances
confondues à venir prêter serment devant lui. Cette invitation est
l’acte premier d’une série de tensions qui naîtront de la volonté du
Président Kabila d’affirmer sa prééminence dans le dispositif
institutionnel congolais de gestion de la sortie de crise. De même, en
mai 2003quelques semaines avant le démarrage de la transition,
Joseph Kabila se positionnant comme le garant du retour à l’État en
tant que processus de monopolisation avertit: «Celui qui tentera
d’arrêter le processus de paix en marche sera écrasé ». « La transition
ira jusqu’au bout » ajoute-il en février 2004.
Par ailleurs, malgré l’élaboration d’un système équilibré de gestion
du pouvoir au cours des négociations politiques contenu dans
l’Accord global et inclusifsur la transition en RDC, les membres des
autres composantes s’indignent du mode de gestion du
gouvernement, et des autres institutions de transition qui tourne au
profit du Président Joseph Kabila. À titre d’exemple, il faudra
l’intervention de la communauté internationale pour que le Président
Joseph Kabila accepte de partager les responsabilités au sein de la
Territoriale, de la diplomatie et des entreprises publiques avec les
autres acteurs de la transition en RDC. De même, en août2004, le
Vice-président Azarias Ruberwa s’est plaint du fait que son
mouvement le RCD censé gérer l’armée ne le fait pas et est
sérieusement concurrencé dans ce rôle par un pouvoir parallèle mis
en place par le camp présidentiel; et cela en violation des principes
convenus dans l’Accord global et inclusif, notamment la

42
Boisbouvier(Christophe), « À quoi joue Tshisekedi ? »,Jeune Afrique, n° 2369, du
10 juin 2006, pp. 38-41.

40

consensualité, la concertation et la non-conflictualité. Ainsi, malgré la
mise en place d’un État-major général unifié en août2003, le
Président Joseph Kabila conserve le contrôle de la majeure partie des
ressources et de la logistique de l’armée. Ainsi, le général Malik
Kijege, issu du RCD-Goma et nommé chefde l’approvisionnement
militaire, a rarement été consulté pour les achats d’équipement. Le
Président Joseph Kabila a lui-même favorisé une absorption des
autres forces au sein de sa propre armée plutôt qu’une véritable
intégration du commandement et de la gestion des FARDC. Bien
plus, il ne va pas hésiter à utiliser l’option militaire pour faire
reconnaître son autorité sur certaines parcelles du territoire tenues par
les rebelles qui rechignent de désarmer.

c. Le paradoxe de l’État des partis
Le paradoxe de l’État des partis au cours de la sortie de crise en
Côte d’Ivoire signifie le passage au cours de ce processus d’un
gouvernement FPI (parti du Président Gbagbo) avant le
43
déclenchement du conflit, à un «gouvernement de partis» ,si tant
est vrai que dans la théorie politico-constitutionnelle classique et
contemporaine, le gouvernement est la «figure tutélaire de la
44
communauté politique ». L’Accord de Linas-Marcoussis ayant posé
les bases du partage équilibré des postes entre les différentes
formations politiques signataires dudit accord au cours de la sortie de
crise en Côte d’Ivoire, essaie de transposer dans l’ordre politique
présidentiel ivoirien, un « État parlementaire de bricolage » des partis :
FPI, PDCI, RDR, UDPCI, PIT, MFA, UDCY, (MPCI, MPIGO,
MJP) ou Forces Nouvelles, codirigé par le Président de la République,
Laurent Koudou Gbagbo et un Premier ministre de transition dont
les dénominations successives (Premier ministre de consensus,
Premier ministre acceptable pour tous, Premier ministre de transition)
vont traduire la réalité des rapports de forces au sommet de l’exécutif
ivoirien de sortie de crise.
L’État en reconstruction en Côte d’Ivoire qu’il convient d’appeler
45
l’État des partis traduit la réalité d’un « gouvernement de partis »qui


43
Pourreprendre l’expression de Laurent Dona Fologo, l’ancien président du
Conseil économique et social de Côte d’Ivoire.
44
Sindjoun(Luc), « Le gouvernement »,op. cit., p. 967.
45
Les mots de Laurent Dona Fologo sont assez virulents. Il parle de
« gouvernementde crapauds, de scorpions et de crabes» pour dénoncer le
manque de cohérence de ce qui devait être une équipe gouvernementale.

41

entraîne inéluctablement l’affaiblissement de la liberté du Chefde
gouvernement, mieux de son autorité sur les ministres. À titre
d’illustration, le ministre de l’Intérieur ivoirien, Désiré Asségnini
Tagro, proche du Président Gbagbo considère le Chefde l’État
ivoirien comme son unique interlocuteur. Il multiplie les actes de
défiance à l’égard du Premier ministre, Guillaume Soro : «refus de lui
transmettre les fiches des services de renseignements ; déplacements à l’extérieur du
pays sans l’en informer ; refus de déférer à ses convocations aux réunions… Il a
pris à partie le directeur adjoint du cabinet du Premier ministre, Paul Koffi Koffi
pour avoir organisé une rencontre avec les bailleurs de fonds sur le financement du
46
processus d’identification» . Les conséquences immédiates étant le
manque de cohérence de l’équipe gouvernementale chargée d’assurer
le passage à un nouvel ordre politique et la performance relative de
cette institution de sortie de crise dans la réalisation des activités de
sortie de crise dans ce pays. Le constat qui se dégage de l’expérience
de l’État des partis au cours de la sortie de crise en Côte d’Ivoire, c’est
la mutation fragile des institutions de transition en réalité objective.
L’action des institutions de sortie de crise dans ce pays est caractérisée
par un certain immobilisme, les membres du gouvernement de
transition ou de la CEI en Côte d’Ivoire n’obéissant ou ne répondant
qu’aux mots d’ordre de leurs formations politiques respectives. À titre
d’exemple, cherchant à convaincre son homologue Burkinabé par
ailleurs, Facilitateur du dialogue direct inter-ivoirien, sur l’importance
de son remaniement ministériel envisagé en juillet 2008, le Président
Laurent Gbagbo explique : «Mettez-vous à ma place. Les décisions prises en
Conseil de ministres se retrouvent dans les minutes qui suivent sur la place
publique. Plutôt que de faire avancer les dossiers de l’État, certains ministres ne
47
songent qu’à appliquer les instructions de leur parti» .
Il en découle que le « gouvernement de partis », figure tutélaire de
l’État des partis ou de l’État en reconstruction est source de tensions
au cours de la sortie de crise en Côte d’Ivoire car, ce paradoxe a non
seulement pour conséquence l’ouverture d’un conflit de leadership
politique à la tête de l’exécutifivoirien de transition entre le Président
de la République et le Premier ministre de transition, mais aussi, il


46
Seck(Cheikh Yérim), « Côte d’Ivoire. Le cas Désiré Tagro »,Jeune Afrique, n° 2448
du 9 au 15 décembre 2007, pp. 36-38.
47
Seck(Cheikh Yérim), « Côte d’Ivoire-Burkina Faso. La grande réconciliation ? »,
Jeune Afrique, n° 2481, du 27 juillet au 2 août 2008, pp. 10-11.

42

exacerbe les luttes entre les formations politiques au sein des
institutions de transition dans ce pays.
d. Le paradoxe de l’armée nationale, une faction des forces en conflit
L’armée est une institution chargée de garantir la paix et la
concorde civile à l’intérieur de l’État, d’assurer la libre circulation des
personnes et des biens sur l’étendue du territoire, de protéger l’État
contre les agressions extérieures et de garantir enfin le monopole
étatique de la coercition physique sur l’étendue du territoire. Or,
l’armée nationale en Côte d’Ivoire et en RDC a subi autant, sinon
davantage, que le reste de la population et des institutions les
contrecoups de la crise qui secoue les deux pays : dysfonctionnements
dans la chaîne de commandement, multiplication des centres de
décision, floraison des structures parallèles, mutineries, luttes intestines,
purges et promotions politiques, etc. Dans les ordres politiques en
voie de sortie de crise en Côte d’Ivoire et en RDC, la contestation
réussie du monopole étatique de la violence physique par les
mouvements armés, transformés par les accords de cessez-le-feu en
concurrents militaires des forces armées nationales congolaises ou
ivoiriennes, fait de ces dernières une faction des forces en conflit dans
les deux pays.
Cela dit, malgré les politiques d’intégration inconditionnée des
différentes factions armées belligérantes au sein de l’armée nationale
congolaise restructurée et d’intégration conditionnée des forces
armées des Forces Nouvelles au sein de l’armée nationale ivoirienne à
l’issue du dialogue intercongolais et du dialogue direct inter-ivoirien,
les FANCI et les FARDC ont longtemps été cantonnées dans les
zones contrôlées par les pouvoirs ivoirien et congolais et ont ou ont
eu du mal à se déployer dans les zones contrôlées par les
exmouvements rebelles. Blessés dans leur amour-propre par ces
partisans qui leur contestent le monopole de la violence physique sur
le territoire ivoirien et congolais, les FANCI ou les FARDC ne vont
pas hésiter à lancer des incursions dans les zones Centre, Nord et
Ouest (CNO) en Côte d’Ivoire ou à l’Est de la RDC ou se servir des
milices favorables au pouvoir en place dans chacun de ces pays, pour
tenter de restaurer leur autorité perdue sur une partie des territoires
ivoirien ou congolais. L’opération «Dignité »du 4 au 6novembre
2004 lancée par les FANCI en violation de la déclaration conjointe de
la fin de la guerre civile du 4 juillet 2003 signée entre elles et les FAFN
pour tenter de récupérer les positions tenues par ces dernières,

43

s’inscrit dans une logique de pacification militaire de la Côte d’Ivoire ;
logique qui peut contribuer à perturber la logique de pacification
politique mise en place au cours de la sortie de crise en Côte d’Ivoire.
De même, en dépit de la mise en place de l’état-major intégré des
FARDC le 5 septembre 2003, les combats vont opposer en mai 2004,
les FARDC aux soldats mutins et dissidents du Général Laurent
Nkundabatware et du Colonel Jules Mutebusi; ces derniers
occuperont Bukavu le 2juin 2004, avant d’être obligés de quitter la
ville le 23juin 2004 par les unités des FARDC sous le
commandement du Général Budja Mabe.
Le paradoxe de l’armée nationale comme une faction des forces
en conflit est source de cristallisation des tensions, et peut même
devenir source d’insécurité dans les ordres politiques en voie de sortie
de crise en Côte d’Ivoire et en RDC, si bien que l’horizon de l’armée
nationale, restructurée et intégrée en gestation au cours de la sortie de
crise dans les deux pays, est celle au mieux d’une armée de transition,
48
au pire d’une armée d’oppression et de spoliation. À cet effet, la
capacité de la galaxie patriotique à s’imposer dans les rues d’Abidjan
et des villes secondaires du sud du pays est intimement liée au soutien
objectif queleur apportent les Forces de Défense et de Sécurité
ivoiriennes (FDS). Pendant les événements du 16 au 19 janvier 2006,
le chefd’état-major le général Philippe Mangou, le commandant du
49
CECOS ,le colonel de gendarmerie Georges Guiai Bi Poin et le
commandant supérieur de la gendarmerie, le général Edouard
Kassaraté, n’ont pas dissimulé leur sympathie à l’égard des
manifestants et ont négligé de demander à leurs hommes de faire
respecter l’interdiction de ce type de manifestations, pourtant
50
ordonnée par un décret présidentiel en vigueur. C’est ainsi que le
17 janvier2006 lorsque les jeunes patriotes lancent des attaques
contre les bâtiments de l’ONUCI en Côte d’Ivoire, réagissant contre
le projet du GTI de mise en veilleuse du parlement ivoirien, le
Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies en Côte


48
TshiyembeMwayila,Le défi de l’armée républicaine en République démocratique du Congo,
Paris, L’Harmattan, 2005.
49
Le Centre de commandement des opérations de sécurité (CECOS) est
officiellement créé en juin 2005 pour lutter contre la grande criminalité.
50
InternationalCrisis Group,: La paix comme optionCôte d’Ivoire, Rapport Afrique,
n° 109, 17 mars 2006, pp. 14-15.

44

51
d’Ivoire, Pierre Schoriva dénoncer vigoureusement la complicité du
chef d’état-majordes FANCI, le général Philippe Mangou. La
réponse de ce dernier est sans ambages: «Je suis un républicain. Je ne
donnerai jamais l’ordre de tirer sur des manifestants qui cherchent à protéger nos
52
institutions que vous voulez dissoudre» .Au cours de ces événements, les
membres du CECOS ont approvisionné les manifestants en eau et en
nourriture. Selon certaines sources, les «patriotes »auraient, outre
leurs téléphones portables, utilisé des radios provenant des stocks du
service de transmissions du camp de gendarmerie d’Agban. Le nom
d’officiers de gendarmerie issus des transmissions et du groupement
d’escadron blindé du camp d’Agban, dont certains ont été intégrés
dans le CECOS, revient souvent lorsque l’on évoque le noyau dur des
Forces de Défense et de Sécurité capable d’aller loin dans la
53
répression de toute opposition au camp présidentiel. On comprend
que la mise en place du Centre de Commandement Intégré à la suite
de l’Accord politique de Ouagadougou sur la Côte d’Ivoire participait
de la volonté des acteurs du dialogue direct inter-ivoirien de créer des
forces armées intégrées afin de cogérer les questions liées à la défense
et à la sécurité ; ce qui avait pour avantage d’enrôler les FANCI dans
un processus civilisation des mœurs guerriers chez les militaires, en
raison du fait que l’armée nationale ivoirienne était condamnée de par
le conflit, à jouer le rôle d’une faction des forces à ce conflit.
De même, au cours de la sortie de crise en RDC, l’armée
nationale, restructurée et intégrée en gestation s’est révélée comme
une armée d’oppression et de spoliation. Les FARDC se sont
illustrées dans la répression systématique des populations civiles, des
opposants, des journalistes et des défenseurs des droits de l’homme
pendant la campagne électorale, pendant et après les élections de
sortie de crise en RDC. Dans un rapport du 26juillet 2006, la

51
Nomméle 28février 2005 pour succéder à Albert Tévoédjrè, par ailleurs
coprésident du Groupe de travail international, son mandat s’achève en février 2007.
52
Seck(Cheikh Yérim), « Sortie de crise, mode d’emploi »,J.A./L’Intelligent, n° 2350,
du 22 au 28 janvier 2006, pp. 12-15.
53
Dessources évoquent notamment le commandant de gendarmerie Obou Gado,
le capitaine Koukougnon, le capitaine Jean-Noël Abehi, qui auraient déjà joué un
rôle important, aux côtés du capitaine Anselme Seka Yapo, dans le soutien de la
gendarmerie pendant les violences post-électorales d’octobre 2000. Voir
également :« Aprèsles révélations de Jules Yao Yao: incursion au cœur des
machines de répression du pouvoir»,Le JourAccusés par leaoût 2005; «, 17
lieutenant colonel Yao Yao Jules, portraits des présumés tueurs du Palais
»,NordSud, 18 août 2005.

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