SURARMEMENT, POUVOIRS,
DÉMOCRATIE © L'Harmattan, 1995
ISBN : 2-7384-3293-X Andrée MICHEL
SURARMEMENT, POUVOIRS,
DÉMOCRATIE
Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 PARIS Remerciements
L'auteure tient à remercier les personnes suivantes qui lui ont
fait part de leurs observations et/ou lui ont fourni des compléments
d'informations lors de la rédaction de cet ouvrage (par ordre
alphabétique) :
- Lise Bouzidi, Documentaliste
- Madeleine Briselance, présidente de SOS-Tahiti
- Alain de Bouard, administrateur salarié chez Thomson
- Ratiba Chenni-Saoud, ancienne député à l'assemblée
Populaire Nationale (A.P.N.), Alger.
- Marthe Cottam, professeur honoraire à Mills College (San
Francisco)
- Tassoum Doual, sociologue africaine
- Agnès Fatoumata Diaroumeye, économiste, UN Economic
Commission of Africa
- Solange Fernex, ancienne députée au Parlement européen,
Présidente de Femmes pour la Paix, Vice-Présidente de la Ligue
Internationale des Femmes pour la Paix et la Liberté
- Shéhérazade Hassan, historienne, enseignante à l'université de
Paris VIII
- Esther Jemba, écrivaine, Cameroun
- Yvan Jossen, journaliste
- Michel Lefebvre, sociologue
- Diana Malpède, économiste, experte-consultante à l'OCDE
- Francesca Martinez, Union Pacifiste de France
- Yvonne Mignot-Lefebvre, sociologue au C.N.R.S.
- Céline Ostyn, sociologue, Présidente de "Femmes et
Changement"
- Christiane Passevant, journaliste
- Larry Portis, historien, professeur à l'Université de Paris VIII
- Yves Régis, Président de la Fédération Internationale du
Mouvement Coopératif - Souad Rejeb, sociologue, Tunis
- Monique Sené, physicienne, directrice de recherche au
Laboratoire des hautes énergies du Collège de France, Présidente
du GSIEN (Groupement des scientifiques pour l'information sur
l'énergie nucléaire)
- Mohamed S'Himi, Ingénieur, Tunis
- Ruth Leger Sivard, économiste, présidente-fondatrice de
World Priorities, Washington (D.C.)
Elle remercie également Claude Blumenthal, Philippe
Delamarre et Sophie Vieille de leur dévouement pour régler les
problèmes d'ordinateur. L'ÉCONOMIE POLITIQUE DE LA BOMBE
Avant-propos
La guerre est-elle une fatalité biologique, inhérente à la « nature
de l'homme », comme le soutient une opinion communément
partagée ? Les recherches préhistoriques, en particulier du CNRS,
révèlent que la guerre est une création humaine qui peut être datée
et qu'elle n'a pas toujours existé comme mode de règlement des
conflits entre les sociétés humaines. La guerre est une pratique
relativement récente, datant du néolithique, car, au paléolithique,
les chasseurs disposaient d'armes efficaces en silex qu'ils
utilisaient pour la chasse et non pas pour régler un conflit avec
leurs voisins : Pendant des dizaines de millénaires, les hommes
préhistoriques, chasseurs, vécurent armés et paisibles.... Les
tombes de ces chasseurs ne fournissent aucune trace de guerre. On
rencontre des blessures accidentelles, mais jamais des blessures
occasionnées par ces belles pointes en silex 1 .
L'histoire et la géographie enseignent aussi que, dans la société
humaine, les philosophies et les institutions se diversifient en
fonction de l'époque et de l'espace, étant tantôt orientées vers une
éthique de justice et d'équité, tantôt vers la domination et
l'exploitation. Dans des sociétés du néolithique, bâties sur
l'accumulation de richesses au profit de quelques groupes sociaux
et au dépens du plus grand nombre 2 , la guerre était devenue le
moyen institutionnel de régler les conflits en même temps que la
domination des femmes par les hommes structurait l'ordre social.
1. Max Escalon de Fonton, « La fin du monde des chasseurs et la naissance de
la guerre », Le Courrier du CNRS, n°25, juillet 1977.
2. Voir en particulier Max Escalon de Fonton, art. cit. ; Germaine Tillion, Le
Harem et les cousins, Paris, Le Seui1,1966 et Alain Testard, « Les chasseurs-
cueilleurs, ou l'origine des inégalités ».
7 De sorte que ces deux phénomènes, survenus il y a environ huit
mille ans à la même étape du développement de l'humanité,
régissent encore aujourd'hui les rapports entre les hommes et entre
les genres dans nos sociétés, plus que jamais basées sur
l'accumulation et l'injustice. Après avoir été attribuées à l'ordre
divin, la soumission de la société à la guerre et à la violence
comme seul mode de solution des conflits et la soumission des
femmes aux hommes comme seul mode de rapports entre les sexes
furent présentées comme le résultat d'une fatalité et d'un
déterminisme biologique, présidant à la nature humaine.
Mais alors que le mouvement féministe contribuait à ébranler le
discours théologique ou biologique justifiant la subordination des
femmes, le mouvement social en faveur de la régulation des
conflits par la négociation n'a pas réussi encore à miner le
paradigme qui assimile la résolution des conflits à la guerre et à la
violence. Ce paradigme s'est traduit, au cours du siècle qui
s'achève, soit par des holocaustes dont la dimension et la barbarie
n'avaient jamais été atteintes dans le passé, soit par des dépenses
militaires inconsidérées, acculant des populations nombreuses à
une vie infra-humaine. Il est grand temps aujourd'hui que les
citoyen-ne-s de la planète fassent preuve d'imagination et
renversent cette tyrannie de la guerre en renonçant au vieux dicton
si vis pacem, para bellum.
Le drame, c'est que cette équation entre paix et violence
militaire fait encore partie des dogmes des décideurs de l'Occident
qui exercent le pouvoir économique, politique et militaire sur les
états et les peuples du monde entier. La formule incantatoire. Si vis
pacem, para bellum qu'ils imposent aux populations se double de
la privation, par la censure ou l'autocensure, du droit de formuler
d'autres alternatives.
Cet ouvrage a pris comme objectif de répondre aux questions
suivants : pourquoi le surarmement ? Par quelle formation sociale
et quels mécanismes se reproduit-il ? Quelles sont les catégories
sociales et les peuples qui en paient le prix ou au contraire en
profitent ? dans ce processus, quels sont les mythes, les idéologies
et les institutions qui entretiennent la reproduction de « l'ordre
militaire mondial » ? Existe-t-il des forces sociales qui permettent
d'espérer en l'avenir d'un monde, débarrassé de sa violence ?
Cet ouvrage s'efforcera d'abord d'explorer les fonctions du
surarmement. Il semble qu'aujourd'hui le surarmement des
grandes puissances n'a plus pour fonction manifeste, comme on le
8 soutenait jusqu'ici, à la suite de Clausewitz, de prolonger par la
violence ce que l'on n'obtenait pas par la diplomatie. Le champ de
la diplomatie et de la négociation semble se rétrécir à la
compétition entre les grandes puissances de la planète (États-Unis,
Europe, Russie, Chine, Japon) pour l'accès aux marchés des pays
riches, objet d'une énorme convoitise. Mais, que celle-ci concerne
cet accès ou celui des marchés des pays en développement, les
États, soumis à « des complexes militaro-industriels » (CMI)
puissants, estiment indispensable de faire étalage de leur force
militaire. Les profits émanant des productions et des ventes
d'armes bénéficieront de cette compétition acharnée. Par ailleurs,
les États d'un Tiers Monde surarmé recourent de plus en plus
souvent à la guerre civile pour résoudre un conflit interethnique ou
frontalier. Conflits interétatiques ou guerres civiles revêtent
aujourd'hui un caractère d'extermination totale. C'est qu'il faut
consommer, éponger, l'énorme quantité d'armes, produites,
disséminées et vendues dans le monde au cours de quarante ans
de guerre froide, quitte à inventer sans cesse de nouveaux ennemis
en vue d'en poursuivre la production et la vente.
Il s'agira aussi d'identifier les mécanismes, institutions,
pratiques, archaïques ou récentes, mises en place par les complexes
militaro-industriels pour prolonger le statu quo et légitimer le
surarmement de la planète, pour faire de celui-ci une fatalité au-
dessus de tout soupçon et non pas l'objet d'une problématique.
L'analyse institutionnelle des systèmes et sous-systèmes qui
génèrent la militarisation sera complétée par la contestation, tout au
long de l'ouvrage, des mythes entretenus par les décideurs de la
violence (la militarisation comme élément essentiel de sécurité et
d'indépendance d'un pays, comme facteur d'emploi et de progrès
technologique, etc.). Ces mythes ont pour fonction de tarir le débat,
d'occulter les réalités, de masquer les véritables enjeux. On les
retrouve, formulés, de façon quasi-identique, dans tous les grands
pays producteurs et vendeurs d'armes, quelles que soient la forme
de l'économie (libérale, planifiée, mixte), l'idéologie professée ou
l'étiquette politique dont s'affublent ceux qui les tiennent
(gouvernements, journalistes, intellectuels, économistes, etc). Rien
d'étonnant à cela, étant donné que la militarisation s'accompagne
de la concentration des moyens médiatiques par les décideurs de la
violence.
Enfin, il convient d'identifier les groupes sociaux qui sont
bénéficiaires ou au contraire pénalisés, pour ne pas dire écrasés,
9 par le surarmement des sociétés contemporaines. Ce dernier, érigé
en mode de développement par le keynésianisme militaire, s'est
développé en faisant payer un prix très élevé aux éléments les plus
vulnérables de la population mondiale, à ceux/celles qui sont
invisibles et sans voix. De plus, la fraction de l'humanité, qui tire
des bénéfices du surarmement, se rétrécit comme une peau de
chagrin même si les CMI ont su étendre leur pouvoir et leur
capacité de manipulation à toute la sociétés civile.
La démythification doit permettre aux hommes et aux femmes
d'accéder à leur pleine humanité en devenant des citoyen-ne-s de la
planète qui définiront eux-mêmes les valeurs à promouvoir, leur
propre sécurité et bien-être, ainsi que les moyens pour y parvenir,
au lieu d'en laisser le privilège aux marchands d'armes (états,
industriels, intermédiaires divers etc.). Ces derniers utilisent le
label de la légitimité de l'État ou du Conseil de Sécurité pour leur
confisquer ce droit. Aujourd'hui, le devoir de parler, prôné par
l'Amiral Antoine Sanguinetti il y a plus de dix ans, s'impose plus
que jamais aux chercheurs qui sont aussi des citoyens et ne se
résignent pas à l'indifférence et au silence. Des obstacles
considérables sont opposés à tous ceux et à toutes celles qui
abordent le problème de la militarisation avec une approche
critique car la manipulation et la censure ont créé un consensus
dans toutes les classes sociales. Celui-ci s'est transformé en une
autocensure quasi-générale de la part des intellectuels au sens large
(hommes politiques, professeurs d'université, chercheurs,
journalistes, écrivains, etc.).
Dans les pays industriels en effet, agents du surarmement de la
planète, en dehors des périodes d'implication militaire où la
censure se dévoile brutalement, les populations subissent
quotidiennement ce que Roland Barthes décrit comme la vraie
censure, la censure profonde (qui) ne consiste pas à interdire (à
couper, à retrancher, à affamer) mais à nourrir indûment, à
maintenir, à retenir, à étouffer, à engluer 1 . On nourrit indûment
l'abdication des citoyen-ne-s à considérer un surarmement
vertigineux comme une fatalité et non comme une problématique
susceptible d'enrichir la réflexion sur la respublica et de déboucher
sur l'action, on maintient les mythes les plus éculés sur la
toute information qui militarisation, on retient et on étouffe
pourrait en menacer l'existence. Par suite, on aboutit au résultat,
Paris, Le Seuil, Collection Point-1. Roland Barthes, Sade, Fourier, Loyala,
Essais, n° 116.
10 planifié par les dirigeants et accepté par les intellectuels : engluer
l'opinion publique dans la passivité, dans le consensus ou dans
vraie censure se traduit par le rejet d'une l'abstention complice. La
réflexion stimulante, susceptible de provoquer un autre perspective
que celle qui, à l'abri d'une militarisation sans précédent,
compromet les efforts de démocratie, ruine les économies, accroît
les inégalités, menace l'environnement et la sécurité tout en
neutralisant les efforts de développement de la plus grande partie
des peuples du Sud.
Même si une décrue dans les dépenses militaires mondiales
s'est amorcée depuis quelques années qu'il convient d'ailleurs de
localiser, le danger nucléaire n'a jamais été aussi grand par suite de
la prolifération horizontale des armes nucléaires et des ventes
d'armes à travers le monde.
L'impact du surarmement sur le « développement » des sociétés
occidentales comme de celui du Tiers-Monde ne se limitera pas ici
aux critères de l'économie et de la croissance mais aussi à l'aulne
de la justice sociale et du bien-être des peuples, d'avènement de la
démocratie et de la diplomatie, du respect des droits des minorités
opprimées, de protection de l'environnement et d'assurance de
sécurité pour tous. Le choix de l'étude du surarmement aux États-
Unis et en France, imposé par les limites de cet ouvrage, aura
l'avantage de montrer que, malgré les différences énormes entre
ces deux pays qui sont, avec la Russie, l'Angleterre et la RFA,
parmi les plus militarisés de la planète, les processus par lesquels
cette militarisation se génère et se régénère ainsi que ses effets
sociétaux, politiques et économiques révèlent ici et là d'étroites
correspondances.
11 PREMIÈRE PARTIE
Surarmement, keynesianisme militaire
et complexes militaro-industriels Introduction
Le surarmement en Occident est indissociable de la doctrine du
keynésianisme militaire et de l'économie politique de la bombe.
Pourtant, au début des années 70, l'une et l'autre étaient passées
sous silence alors qu'à la même époque, le concept de « société
postindustrielle » envahissait la pensée économique et
sociologique qui s'exprimait à l'université et dans la grande presse
spécialisée. A cette époque, jamais l'industrie et la recherche
militaires en Occident n'avaient bénéficié d'autant de budgets
généreux de la part des États, jamais autant d'armes sophistiquées
n'avaient vu le jour ou n'avaient été planifiées dans le secret des
laboratoires des grandes firmes privées ou nationalisées de
l'armement. Tout se passait en somme comme si le concept de
« société postindustrielle » devait occulter une dramatique réalité :
la croissance des industries consacrées à l'armement non seulement
au sein des deux superpuissances de l'époque et des puissances
moyennes comme la France et l'Angleterre mais aussi de pays du
Tiers-Monde, devenus, eux aussi, des producteurs et des vendeurs
d' armes.
On omettait de rappeler que la théorie du kéynésianisme
militaire inspirait un mode de développement économique et
social, patronné par les CMI. Les manuels écrits pour déchiffrer
l'économie et expliquer la crise qui se pointait étaient muets sur
l'importance et l'impact de la production militaire tandis que la
rhétorique officielle et universitaire sur le développement réduisait
celui-ci à la croissance de la production. Du moment que le Produit
National Brut (PNB) augmentait dans un pays, on assurait les
pauvres, aussi bien dans les pays riches que dans le Tiers-Monde,
que leur situation allait s'améliorer car ils allaient bénéficier des
retombées de la croissance (trickle down theory). On ne s'attardait
pas à distinguer la croissance des productions militaires dont les
profits étaient accaparés par une petite minorité de celle des
services publics (construction d'écoles ou de centres de santé) dont
15 avaient besoin les couches les moins privilégiées de la population.
On oubliait simplement que le PNB ne donnait aucune information
sur la distribution des revenus, que la richesse nationale pouvait
croître sans qu'il y ait forcément retombées sur les plus pauvres.
En revanche, dans le milieu des chercheurs orientés vers l'étude
des conflits et de la paix, on qualifia le système international de
l'époque de World Military Order (Ordre Militaire Mondial) 1 . Ce
concept était plus adéquat que le concept de 'société post-
industrielle' pour caractériser le mode de développement en
Occident, en URSS et dans les pays de l'Europe de l'Est.
Croissance des dépenses militaires et du commerce des armes à
travers le monde, multiplication des conflits réglés par la violence
armée, tels étaient les trois critères retenus qui révélaient que
l'économie mondiale était dangereusement militarisée 2 .
Depuis la seconde guerre mondiale, ces trois phénomènes
avaient en effet grossi démesurément quoique non simultanément.
Ainsi, en 1984, le commerce des armes dans le monde l'emporta
sur celui des céréales (35 milliards d'importation pour les
3 . Mais, premières contre 33 milliards pour celle des secondes)
trois glorieuses, économistes et dans le contexte euphorique des
social scientists ne prêtèrent pas attention à des budgets militaires
colossaux et à leur impact économique et social sur la distribution
des revenus à l'échelle national ou planétaire. On a pu montrer que
les 980 milliards de dollars, consacrés dans le monde aux dépenses
militaires pour la seule année 1985, équivalaient au revenu de la
moitié la plus pauvre de l'humanité, ou, calculés autrement,
dépassaient le produit national brut de la Chine, de l'Inde et de tous
les pays africains au sud du Sahara 4 .
Bref le statu quo préservant l'ordre des puissants
mais pas du s'accommodait fort bien de la société postindustrielle
tout de la dénonciation par certains chercheurs d'un processus de
surarmement qui allait avoir un impact énorme sur le destin de la
planète. Ces derniers, tenus en retrait des institutions officielles,
n'apparaissaient qu'exceptionnellement ou pas du tout lors des
1. Anita KEMP, « The third world impact of superpower military competition,
links to militarization and poverty », Current Research on Peace and
Violence, 1984, n° 2-3.
2. Anita KEMP, art. cit.
3. Lester BROWN & al, State of the World 1989, New York, London,
Norton & C°, (Worldwatch Institute Report).
4. Lester BROWN, op. cit.
16 congrès internationaux de sociologie, d'économie ou de sciences
politiques. D'ailleurs, le seul fait de poser comme problématique et
non comme une évidence le développement de la militarisation
jetait quelque trouble dans un milieu scientifique qui avait depuis
longtemps accepté de se soumettre à la raison d'état. La création
d'une Association de recherche pour la paix (International Peace
Research Association), en marge des sociétés scientifiques
traditionnelles, est une réaction à ce silence du milieu universitaire,
même si les recherches de ses membres n'ont pas encore répondu à
toutes les attentes.
Ce n'est que vers la fin des années 80 que certains États
industrialisés, acculés à la faillite par suite de leur endettement,
consécutif aux dépenses militaires, se décidèrent à la décrue alors
que la consommation des armes, engrangées inutilement pendant si
longtemps aussi bien au Sud qu'au Nord, s'effectuait à une
cadence jamais atteinte auparavant sous forme de conflits
militaires, de guerres inter-ethniques, de frontières ou
d'interventions néo-colonialistes. Les rapports du Congrès
américain évaluent à 52 le nombre des conflits militaires
actuellement en cours dans le monde I.
L'opinion commune attribue la diminution des dépenses
militaires à la chute du socialisme en URSS et dans les pays de
l'est, à la fin de la guerre froide et aux accords de démantèlement
d'une partie des forces nucléaires stratégiques et tactiques des deux
superpuissances nucléaires par suite des accords Salt. Ce faisant,
on omet de signaler que cette diminution est loin d'être
généralisée. En outre, le poids de la militarisation sur les
économies des pays occidentaux était devenu tellement
insupportable que, devant les menaces de banqueroute économique
et de fractures sociales provoquées par la paupérisation
grandissante des populations, certains États ont dû procéder à une
diminution des dépenses militaires qui, pour l'instant, reste encore
globalement très insuffisante.
1. Saul BLOOM, John M. MILLER, James WARNER et Philippa WINKLER, Hidden
CASUALTIES, Environmental, Health and Political Consequences of the
Persian Gulf War, Berkeley, North Atlantic Books, 1994, ARC/Arms
Control Research Center.
17 1. KEYNÉSIANISME ET DÉPENSES MILITAIRES
Aux États-Unis et en France, l'adoption de la théorie du
keynésianisme militaire servait les ambitions des classes
dominantes, leur politique de guerre froide à l'égard des pays
socialistes et de néo-colonialisme vis-à-vis des pays du Tiers-
Monde. La théorie s'exprime un peu différemment aux États-Unis
et en France mais ici et là elle a conduit à des dépenses militaires
inconsidérées et au surarmement.
Théorie du keynésianisme militaire aux États-Unis
Tandis que le libéralisme économique, hostile à l'intervention
de l'État, postule que l'intérêt général résulte de la main invisible
du marché concurrentiel, la théorie du keynésianisme, formulée et
adoptée aux États-Unis lors de la grande crise économique des
années 30, reposait sur une politique interventionniste de l'État
agissant tant au niveau de l'offre que de la demande.
Au niveau de l'offre, la politique keynésianiste, pratiquée sous
Roosevelt pour résoudre la grande crise économique, exigeait le
développement de grands travaux civils financés par l'État afin de
fournir des emplois et d'élever le niveau de vie des travailleurs. En
même temps, on présumait que, grâce au déficit budgétaire, l'État
pourrait conjurer la crise et l'insuffisance de la demande de biens 1 .
C'est au milieu de la deuxième guerre mondiale, avant même la
défaite des Allemands et des Japonais, que les dirigeants
américains allaient conjuguer cette théorie avec celle du Grand
Espace. Ce dernier était conçu comme un système global que les
États-Unis domineraient et où les intérêts du business se
1. Denis CLERC, Déchiffrer l'économie, Paris, Syros et Chronique de France,
1982.
19 développeraient... Un espace subordonné aux intérêts de
l'économie américaine I. Un réseau de bases militaires
américaines, éparpillées dans le monde, devait assurer l'ordre
économique mondial, basé sur la liberté du commerce. Dans
l'immédiat, il fallait s'armer à fond pour écraser les impérialismes
allemands et japonais. Ces derniers, eux-mêmes à la recherche
d'un espace vital ou d'un grand espace, menaçaient une « liberté »
qui était synonyme de libertés politiques et démocratiques pour les
intellectuels et le peuple américain mais que les hommes d'affaires
des États-Unis identifiaient à la liberté du commerce.
La coexistence, au cours de la deuxième guerre mondiale, d'une
forte demande de consommation de la part du peuple américain et
de dépenses militaires considérables induisit les dirigeants à
poursuivre sur cette lancée. Aussi, après la défaite du Japon et de
l'Allemagne, ils adoptèrent la théorie du keynésianisme militaire,
sans se douter qu'un niveau élevé de dépenses militaires, poursuivi
au cours de quatre décennies, allait à la longue ruiner les
infrastructures civiles de la société américaine, réduites désormais
à la portion congrue dans les budgets fédéraux.
La théorie allait engendrer « la guerre froide » contre l'Union
Soviétique car il fallait bien trouver un ennemi pour justifier des
dépenses militaires élevées et les profits qui en résultaient. Elle fut
formulée explicitement en 1950 quand le complexe militaro-
américain, dénoncé par Eisenhower au lendemain de la deuxième
guerre mondiale, trouva un porte-parole au Département d'État qui
élabora le Mémorandum NSC-68 de la Sécurité Nationale. Selon
ce Mémorandum, la deuxième guerre mondiale avait enseigné que
le remède à la Dépression économique était d'avoir à la fois du
le NSC-68 déclara que des programmes plus beurre et des canons :
importants de gouvernements étaient nécessaires pour éviter un
déclin de l'activité économique dans des proportions sérieuses.
Ces programmes étaient des équipements militaires et le prétexte
en était la menace soviétique 2 .
L'ancien allié dans la lutte contre les impérialismes allemands
et japonais était devenu l'ennemi numéro un, puisqu'il est évident
qu'un puissant complexe militaro-industriel américain, né et grandi
à la faveur des deux guerres mondiales, ne pouvait survivre sans la
création d'un ennemi, présenté comme une menace redoutable aux
1. Joseph GERSON et Bruce BIRCHARD, The Sun never sets, Boston (Mass.),
South End Press, 1991.
2. Joseph GERSON et Bruce BIRCHARD, op. cit.
20 libertés, à la démocratie et au capitalisme américains. D'où la
réduction pendant plus de 40 ans de la politique étrangère
américaine à la lutte contre les pays socialistes dont l'économie
rigoureusement planifiée empêchait le business américain de
développer son Grand Espace. A cela, s'ajoutèrent les
interventions militaires directes ou indirectes — par la médiation
d'états vassaux ou de guérillas mercenaires — contre les états et/ou
les peuples qui n'acceptaient pas la Pax Americana.
Simultanément, l'État devait soutenir l'économie américaine par le
biais d'une planification grandiose des commandes militaires.
Celles-ci étaient passées avec les grandes firmes privées de
l'armement par l'office administratif central du Pentagone. Sous la
direction de MacNamara, secrétaire d'état à la défense, cet Office
augmenta ses effectifs de 50 000 personnes en 1970 à 120 000 en
1988 1 . De sorte que Seymour Melman, professeur d'économie à
l'Université de Columbia, pouvait écrire en 1988 : à ma
connaissance, l'office central du Pentagone est de loin plus
important que la Commission de planification de l'état soviétique,
le Gros Plan de Moscou. Et je n'ai pas entendu parler d'une
opération de planification centrale en Chine qui se compare de
loin avec cette dimension. Quoi qu'il en soit, on nous dit que, dans
ces pays, ces agences de planification centrale sont en train de
rapetisser. Mais à ce jour, il n'y a aucun indice, d'une telle
réduction pour l'institution étatique de management des États-
2 . Unis
Fonctions du keynésianisme militaire aux États-Unis
Pour les protagonistes de la théorie, le keynésianisme militaire
devait remplir quatre fonctions :
- promouvoir le leadership industriel et technologique des États-
Unis grâce à la croissance de l'industrie militaire, conçue comme
le moteur, l'épine dorsale (spin off) du développement et du même
coup assurer un bras armé du capitalisme américain à travers le
1. Seymour MELMAN, « Consequences of permanent war economy », in The
Military-Industrial Complex, Eisenhower's warning thirty years later, an
interdisciplinary Conférence, Oregon Sate University, oct. 13-15, 1988.
2. Seymour MELMAN, art. cit.
21 monde en lui fournissant un marché à la mesure de ses appétits,
quelques retombées devant aller aux travailleurs afin de les
convaincre de la supériorité du modèle américain :
— entraîner les concurrents dans la spirale de la course aux
armements afin de les mettre en position de faiblesse ou de les
acculer à la ruine,
— disposer des moyens logistiques, quand les autres ont
échoué, pour mettre au pas les dirigeants récalcitrants des pays du
Tiers-Monde qui refusent de brader à bas prix leurs matières
premières au profit des pays riches,
— enfin, reproduire et élargir les privilèges et les profits des
membres du CMI américain. Ces buts ont-ils été atteints ?
Les industries militaires, « épine dorsale du développement »
Conformément à la théorie explicitée, une politique industrielle
fut mise en place, basée sur les commandes du Pentagone aux
entreprises de l'armement et ceci dès la fin de la deuxième guerre
mondiale. Les dépenses militaires très élevées, une constante du
budget américain, atteignirent leur apogée au cours de la première
présidence de Ronald Reagan dans la première moitié des années
80, où elles représentèrent environ 36 % de la totalité du budget
fédéral. Les dépenses supplémentaires de l'IDS (Initiative de
Défense Stratégique) ou Guerre des Étoiles firent partie de cette
politique : les achats militaires, accélérés par le programme
militaire de l'IDS, constituent pour le Pentagone un moyen
privilégié d'orientation de la politique industrielle.... Pour l'état
fédéral, l'économie est mobilisée en fonction des objectifs de
stratégie militaire. Pour les industriels, le budget de recherche
militaire offre 'une sécurité et une planification dans la production
qui s'exerce en dehors d'une logique de marché".
En plein règne reaganien, malgré les débuts d'un endettement
qui allait croissant, les laudateurs du keynésianime militaire ne
manquaient pas de part et d'autre de l'Atlantique. Ainsi, en 1986,
Gisèle Charzat, députée socialiste au Parlement européen, vantait
les mérites de l'IDS, susceptible, selon elle, d'affirmer et
d'accroître la prépondérance mondiale et l'avance technologique
des États-Unis : L'IDS cumule les avantages que présentaient les
1. Gisèle CHARZAT, La militarisation intégrale, Paris, L'Heure, 1984.
22 grands programmes américains du passé et les moyens d'une
planification militaire de la recherche. Militairement organisée
sous l'autorité du chef de la Maison Blanche, elle apparaît comme
une stratégie novatrice du développement accéléré de la puissance
américaine... Le Pentagone s'affirme à la fois comme un
instrument de planification et un stratège de la programmation en
faveur de l'innovation technologique I . Dans son enthousiasme
naïf, le même auteur suggérait que l'Europe devienne une grande
puissance en suivant le modèle américain de keynésianisme
militaire.
Le bilan technologique et économique de 45 ans de
keynésianisme militaire n'est pas celui qui était attendu par ses
théoriciens puisqu'il a contribué à la faiblesse de l'industrie civile
américaine et à son retard technologique par rapport aux pays
comme le Japon et la RFA qui n'ont pas eu le même handicap de
dépenses militaires excessives. En même temps, il a fait des États-
Unis le pays le plus endetté de la planète.
Course aux armements et ruine des concurrents
Une finalité de la course aux armements est l'affaiblissement ou
la ruine des concurrents étrangers pour élargir le grand espace
nécessaire au déploiement du commerce américain. Ce but fut
cyniquement proposée en 1983 par les conseillers économiques du
Président Reagan à propos du rôle d'intervention de l'État dans
l'industrie américaine : L'intervention peut être justifiée si elle
remplit un rôle stratégique, celui d'accroître le coût d'intervention
similaire suscité par d'autres gouvernements 2 . Autrement dit, la
meilleure façon de ruiner les concurrents sur le marché
international, c'est de leur imposer la course aux armements, c'est-
à-dire des charges toujours plus écrasantes pour les budgets et les
économies des états concurrent ou ennemis. Il suffira de les
inquiéter en augmentant les commandes militaires de l'État
américain aux grandes firmes de l'armement.
Cet objectif permet au Pentagone de se blanchir quand il est
accusé de tricherie tant à l'égard de l'État américain que des
contribuables. Ainsi, en août 1993, un scandale éclaboussa le
1. Gisèle CHARZAT, La militarisation intégrale, Paris, L'Herne, 1984.
2. Cité par G. CHARZAT, op. cit.
23 Pentagone quand on apprit qu'en 1984, celui-ci avait procédé à un
test truqué : la cible du missile antimissile avait été artificiellement
chauffée, dix fois plus que sa chaleur naturelle, pour faciliter son
identification et sa destruction. Aussi pouvait-on faire croire à
l'ennemi soviétique que ses missiles de longue portée n'avaient
plus aucune efficacité contre la défense antimissile des États-Unis,
acculant ainsi l'U.R.S.S. à développer de nouvelles armes, toujours
plus coûteuses. Le Pentagone se justifia en répliquant que le
programme de la guerre des étoiles avait contribué de façon
signifiante à la chute de l'Union Soviétique en accélérant les
dépenses militaires et en détériorant ainsi l'économie soviétique
Comment ne pas voir en effet que cette course dans laquelle les
États-Unis ont entraîné le monde, a permis la chute de l'économie
en URSS et dans les pays de l'Est en même temps qu'elle mène
l'Europe à son déclin et à une soumission aggravée vis-à-vis des
États-Unis ? Ainsi, le keynésianisme militaire est inséparable de la
politique étrangère des États-Unis aussi bien vis-à-vis de l'ex-
URSS que de l'Europe d'aujourd'hui.
L'empire soviétique s'est écroulé dans un pays où l'économie
était incapable de supporter à la fois le poids de dépenses militaires
colossales et celui de services sociaux (éducation, santé, etc),
offerts quasi gratuitement à la plus grande partie de la population
mais dont l'état socialiste ne pouvait plus assumer le coût.
Simultanément, les consommateurs (trices) soviétiques étaient
acculés à la pénurie permanente de biens de consommation
courante, l'appareil productif étant mobilisé pour l'armement.
L'objectif reaganien a été atteint quand la Russie a renoncé à la
planification pour adopter l'économie de marché, en ouvrant le
« grand espace » de son territoire aux convoitises des
multinationales américaines.
En même temps, les États-Unis s'efforcent de contrôler la
production militaire de la nouvelle Russie. La nouvelle tutelle du
gouvernement américain s'étend en effet aux ventes d'armes de ce
pays avec des états du Tiers-Monde. Prétextant que la sécurité des
États-Unis est menacée par des pays du Tiers-Monde classés
comme dangereux ou par des signatures d'accords avec des pays
tiers concernant la vente de missiles balistiques ou de matériel
nucléaire, les États-Unis menacent quotidiennement la Russie de
sanctions si celle-ci exporte des matières sensibles et des
1. Tien WEINER, « SDI Official Admits Making Missiles in Test Easier to Hit »,
International Herald Tribune, 28/29 août 1993.
24 technologies de pointe. Au point que les officiels russes sont
amenés à dire que Washington n'a pas le droit d'intelférer dans les
affaires conclues avec les autres nations 1 .
La « guerre froide » et la course aux armements dans laquelle
l'Europe s'est laissée entraîner furent utilisées par les États-Unis
pour renforcer leur domination politique sur ce continent, comme
on le constatait déjà en 1986 : la technologie américaine constitue
pour les États-Unis un nouveau moyen pour intégrer et unifier
sous leur direction la politique des Etats européens 2 . En imposant
à l'Europe de lourdes dépenses militaires et l'achat d'armes
américaines dans le cadre de sa participation à l'OTAN, les États-
Unis sont parvenus à prendre le leadership politique et militaire de
l'Europe en même temps qu'ils visent à pénétrer un peu plus le
grand marché européen ou tout au moins à se le partager avec le
Japon.
En refusant une Organisation Européenne de Défense (UEO)
qui ne serait pas assujettie à l'OTAN, les États-Unis signifient à
l'Europe des Douze qu'elle ne saurait déroger à ce leadership, en
particulier dans le domaine des achats d'armes. Il n'est pas
question en effet que la défense européenne soit assurée
exclusivement par des armes européennes alors que jusqu'ici
l'Europe des Douze a été déficitaire dans son commerce des armes
avec les États-Unis. Le déploiement de technologies militaires
sophistiquées par l'armée américaine lors de la guerre du Golfe a
fourni à cet Etat l'occasion de réaffirmer ses prétentions à la
conquête du grand marché européen dans ce domaine comme dans
les autres.
Militarisation et Domination du Tiers-Monde
La militarisation des États-Unis a permis de construire
l'appareil logistique de domination politique des États du Tiers-
Monde et le contrôle économique des ressources naturelles de ces
pays. Pendant plus de 40 ans, l'État américain a multiplié
l'établissement de bases militaires à travers le monde. A ces bases,
louées ou en pleine propriété, s'ajoutent les facilities, mises à la
disposition de l'État américain par les pays dominés. Aujourd'hui
1. Jeffrey SMITH, « US and Russia near compromise on Indian sale »,
International Herald Tribune, 15 juil. 1993.
2. Gisèle CHARZAT, op. cit.
25 où l'armée américaine ferme de nombreuses bases en Europe, elle
les maintient — sauf aux Philippines — dans les régions sensibles
de l'Asie-Pacifique où s'effectue le plus gros du commerce
américain et dans les pays du Golfe qui assurent le ravitaillement
pétrolier de l'Occident.
La domination politique des pays du Tiers-Monde sera
confortée par des ventes d'armes qui aggravent la dette de ces
pays, les entraînent dans la spirale de guerres, civiles, inter-
ethniques, frontalières ou interétatiques. La ruine de l'économie
qui en résulte renforcera leur acceptation des termes injustes de
l'échange et par conséquent leur dépendance à l'égard de
l'Occident. La guerre du Golfe a été planifiée par le CMI
américain, à partir du moment où un chef d'état arabe, endetté et
révolté par les prix trop bas du pétrole, avait décidé d'y mettre fin
en envahissant le Koweït. Fort de l'appui des États-Unis et de
l'Arabie Saoudite, le Koweït avait fait chuter les prix du pétrole en
pompant dans un gisement frontalier appartenant à l'Irak et en
outrepassant sans vergogne les quotas de production que l'OPEP
lui avait attribués'.
En Somalie, en dépit de toutes les protestations indignées du
gouvernement américain, l'opération Restore Hope s'est produite
au moment où quatre compagnies pétrolières américaines majeures
(Conoco, Amoco, Chevron et Philipps), qui avaient obtenu la
concession des deux tiers de la Somalie avant la chute du Président
Syad Barre, demandaient l'intervention militaire américaine pour
sauvegarder leurs investissements menacés dans un pays en proie
aux troubles internes 2 . On sait aussi que le siège de Conoco servit
d'ambassade provisoire et de lieu de séjour lors de la visite de
George Bush aux troupes américaines de Restore Hope. De sorte
que, d'après le Los Angeles Times, par suite de l'étroite relation
entre Conoco et l'intervention des forces américaines, les
Somaliens et les experts étrangers du développement ont été
profondément troublés par la disparition de la ligne entre le
gouvernement américain et la grande compagnie pétrolière. Par
suite, plusieurs ont été amenés à identifier l'opération somalienne
à une version miniature de l'opération Desert Storm, l'effort
militaire américain de janvier 1991 pour évincer l'Irak du Koweït
1. Pierre SALINGER et Eric LAURENT, Guerre du Golfe, Paris, Olivier Orban,
1991.
OH Firms Have Big Stake in Somalia Efforts », in San 2. Mark FINEMAN, « US
Francisco Chronicle, 19 janv. 1993.
26 et, plus largement, pour sauvegarder les réserves de pétrole les
plus importantes au monde l .
Les ambitions impérialistes de conquêtes des marchés et de
contrôle du Tiers-Monde sont communes aux hommes politiques et
aux universitaires américains qui en transmettent le message aux
étudiants. Ainsi, en 1986, pour Joseph Coffey, professeur de
relations internationales à l'Université de Pittsburg, discourant sur
le rôle de l'OTAN au Proche-Orient, l'accès aux matières
premières et la liberté d'échanger et de transporter les
marchandises, essentiels pour la croissance économique et la
prospérité, peuvent être compromis par l'instabilité politique et
socio-économique du Tiers-Monde 2 . D'où la nécessité, d'après lui,
de donner à l'OTAN la possibilité d'intervenir hors de la zone pour
laquelle cet organisme a été créé. En 1993, Walter McDougall,
professeur de relations internationales à l'Université de
Pennsylvanie, lui fait écho en soutenant que le déploiement des
États-Unis en direction des marchés de la zone Pacifique exige de
créer une sécurité militaire bilatérale avec le Japon 3 . Le paradigme
du déploiement militaire comme étant la meilleure garantie du
déploiement économique des États-Unis domine la pensée
stratégique des hommes politiques et universitaires américains.
En s'imposant par la force aux pays du Tiers-Monde (Vietnam,
Grenade, Panama, Irak, etc.) qui ne veulent pas se soumettre à
l'ordre américain, en décrétant des sanctions économiques
accablantes envers ceux qui leur résistent (Nicaragua, Cuba, Irak,
Libye, etc.), les États-Unis et leurs alliés des pays riches contrôlent
les prix des matières premières et du pétrole et assurent leur
leadership. Ce faisant, malgré ses alliances avec certains dirigeants
des pays du Tiers-Monde, la politique des États-Unis a généré une
bombe de méfiance et de haine chez les peuples dominés. Depuis
la guerre du Golfe, cette bombe à retardement se manifeste dans la
recrudescence de l'intégrisme dans les pays musulmans.
1. Mark FINEMAN, art. cit.
2. Joseph COFFEY, « La sécurité au Proche-Orient, les Alliés peuvent-ils mieux
faire ? », Revue de l'OTAN, oct. 1989, n° 5.
MCDOUGALL, « In Northeast Asia, a U. S.-Japan Partnership- or 3. Walter
Else », International Herald Tribune, 30 août 1993.
27 Militarisation et reproduction sociale
Dans leurs discours les dirigeants américains n'omettent pas de
rappeler la philosophie des grands classiques du capitalisme qui
attribue à la croissance de la production et au développement de la
richesse la vertu de retomber sous forme de bien-être au profit des
pauvres (trickle down theory). Autrement dit, si, en même temps
que les canons, ou si, grâce aux canons, il y aura beaucoup de
beurre, ce sera tout bénéfice pour les pauvres. L'examen de la
répartition des revenus, de l'emploi et du pouvoir des classes
dominantes depuis 45 ans (chapitres 2, 3 et 4) révèlent que le
keynésianisme militaire a d'abord favorisé la croissance des
privilèges d'argent et de pouvoir des différentes composantes du
complexe militaro-industriel américain aux dépens des pauvres.
Le Keynésianisme militaire aux États-Unis après la chute de
« l'Empire du Mal »
Depuis la chute de l'empire soviétique, le keynésianisme
militaire ne trouve plus autant d'adeptes au sein du pouvoir
exécutif américain, celui-ci ayant pris conscience du danger de
l'endettement excessif, de l'absence de compétitivité de l'industrie
civile américaine et des graves problèmes sociaux des villes. Dès
lors, si les dépenses militaires américaines ne sont plus perçues
comme susceptibles de développer la technologie et l'économie, la
classe politique les considère encore indispensables pour contenir
la menace présumée des pays du Sud, pour conquérir de nouveaux
marchés et reproduire les privilèges des membres du complexe
militaro-industriel auquel elle est étroitement liée. De plus, ni la
classe politique ni l'opinion publique américaines n'ont renoncé à
faire des États-Unis le leader exclusif de la planète, comme l'a
déclaré Bill Clinton, le 27 septembre 1993, devant l'ONU : Les
États-Unis resteront engagés sur la scène internationale et y
exerceront leur leadership.
Dans ce but, il convient de se doter d'une force militaire
(forward deployment), ou susceptible de l'être, déployée à l'avant
pour réduire à la soumission les pays qui menaceraient la
suprématie militaire américaine en s'efforçant d'acquérir l'arme
atomique ou qui résisteraient à ouvrir leurs marchés au commerce
américain. Encore faut-il identifier les ennemis présumés. Ainsi, le
28 12 août 1991, Newsweek rapporte qu'avant même la défaite de
l'Irak par la Coalition alliée, le secrétaire d'état à la défense, Dick
Cheney, avait déclaré que l'Iran, la Syrie, la Libye et la Corée du
Nord étaient des ennemis potentiels possédant beaucoup trop
d'armes. Deux ans plus tard, tout en commerçant avec eux, on y
ajoutera la Chine, le Pakistan et le Soudan. Il s'agit, exception du
Soudan, accusé de former des terroristes, de pays planifiant
d'acquérir l'arme atomique ou qui, l'ayant déjà comme la Chine,
vendent des matières sensibles aux pays désireux de posséder cette
arme. En 1994, après l'écrasement de l'Irak par la guerre et le
blocus, la Corée du Nord est la cible privilégiée des menaces
américaines.
Les États-Unis ont retenu de la guerre du Golfe la leçon qu'en
fonction de ces nouveaux ennemis, il fallait changer les priorités
dans les productions militaires : moins d'armes nucléaires, une
sophistication plus grande des armes conventionnelles qui devront
être promues au rang d'armes intelligentes. Parmi ces priorités,
sont mentionnés, entre autres, les missiles antimissiles non
nucléaires basés au sol, les avions de combat invisibles, les
satellites militaires de surveillance et les avions gros porteurs,
susceptibles de déplacer des forces d'action rapide sur le théâtre
d'opérations prévues dans les pays du sud.
L'ambitions d'élargir le grand espace pour le grand marché
nécessaire au commerce américain se porte aussi sur la Russie où
le business américain se vante d'avoir trouvé un nouveau marché
de plus de 200 millions de consommateurs. Certes, ces derniers
sont désargentés mais, selon l'International Herald Tribune du 15
juillet 1993 (Old Roads to new Markets), il existe des moyens
traditionnels pour commercer et, en attendant mieux, les
multinationales américaines utilisent le troc pour faire des profits.
Ainsi, en 1992, les investissements américains dans la région ont
dépassé ceux de tous les autres pays et 78 négociations d'un
montant de 3 milliards 200 millions de dollars US ont été conclues
avec la Russie, sans doute parce que les firmes américaines se
trouvent à leur aise quand elles opèrent dans des marchés de la
taille d'un continent 1 . Tandis que Pepsi-Cola utilise les roubles
gagnés sur la vente de la célèbre boisson pour acheter des sous-
marins soviétiques désarmés afin de les vendre à l'Ouest à la
1. Lawrence MALKIN, « Old Road to New Markets. Trade with Russia Brings
Back Barter », International Herald Tribune, 15 juillet 1993.
29 ferraille, McDonald investit en Russie, dans l'immobilier et les
entreprises d'équipements agricoles, les profits tirés de la vente des
hamburgers I. La fin de la guerre froide qui n'exige plus le
maintien de forces armées et de bases militaires américaines en
Europe se solde par la colonisation du marché russe au profit du
commerce américain.
En revanche, la conquête du grand marché asiatique, combien
plus rentable que le précédent, requiert le déploiement militaire
dans cette région du monde. On estime en effet qu'au cours de
1992 le montant du commerce des États-Unis dans la région Asie-
Pacifique s'est élevé à 325 milliards de dollars, procurant plus de
2 millions 300 000 postes de travail aux Américains 2 . La stratégie,
adoptée pour cette conquête du marché asiatique, recourt au même
paradigme fondateur, formulé il y a 45 ans par l'État américain :
sécurité = expansion du commerce américain ; cette expansion
= logistique militaire, donc sécurité américaine = logistique
militaire. Rien n'illustre mieux ce paradigme qui légitime le
maintien de dépenses militaires élevées que ces propos récents du
sous-secrétaire d'état américain à la défense, Frank Wisner : Au
cours des dernières années, nous avons commercé plus avec l'Asie
qu'avec l'Europe. L'Asie est en passe de grandir très rapidement.
Elle constitue la région où se trouvent les marchés d'exportation
les plus gros pour les États-Unis. Notre présence militaire dans le
Pacifique Occidental a créé un environnement de stabilité. Non
seulement ceci donne la sécurité aux investissements du business
américain mais aussi elle leur procure une position privilégiée qui
leur permet d'attaquer les marchés lucratifs de la région 3 .
Après 45 ans de militarisation intense, l'énorme CMI américain
qui se confond avec l'État fédéral, ne peut accepter que ce dernier
le sacrifie. Aussi, la résistance est forte aux tentatives de certains
membres du gouvernement Clinton d'opérer une reconversion des
dépenses militaires et d'affecter plus d'argent à l'instauration d'un
système public de santé et à la rénovation des villes sinistrées.
1. Lawrence MALiaN, art. cit
« Q & A, Asia's a Constant in America's Defense Thinking », International 2.
Herald Tribune, 30 août 1993.
3. « Q & A, Asia's a Constant in America's Defense Thinking », ibid.
30 Naissance et rhétorique du keynésianisme militaire français
Alors qu'au cours de la dernière décennie, les dépenses
militaires ont parfois atteint le pic de 24 % du budget total français,
la pensée économique française, enseignée dans les universités,
accorde une attention nulle ou quasi-nulle aux effets du
keynésianisme militaire sur les mécanismes de régulation (on
devrait dire de déséquilibre) de l'économie nationale. Ainsi, dans
un article récent sur le rôle de l'État dans les économies nationales,
les fondateurs de l'École de la régulation ne mentionnent même
pas le rôle que jouent les dépenses militaires, encore considérables,
de la France, sur la productivité, l'emploi et la crise financière 1 .
En revanche, le surarmement de la France a été perçu, dans le
dit et dans le non-dit de la classe dirigeante française, comme la
condition nécessaire pour remplir plusieurs fonctions : défendre la
sécurité et l'indépendance de la France et être libéré une fois pour
toutes de la hantise de l'invasion, restaurer la « grandeur » et le
« rang » de la France, mis à mal par la défaite militaire de 1940,
par l'Occupation et par la perte de l'Empire colonial, assurer la
croissance économique et le développement technologique,
reproduire et étendre les profits et privilèges des membres du CMI
français. Enfin, sous la présidence de François Mitterrand, on a
ajouté le rôle modérateur que la France aurait joué grâce à son
arme nucléaire dans la folle compétition entre les États-Unis et
l'URSS.
Si la théorie du keynésianisme militaire n'est pas formulée de
façon aussi explicite qu'aux États-Unis, en fait, elle inspire les
premiers nucléocrates de l'après-guerre. Ceux-ci, d'après Philippe
Simonnot, sont des enfants du siècle. Nés aux alentours de
1910. ils ont vécu depuis leur plus jeune âge les progrès
foudroyants de la société industrielle et les transformations dans le
monde qu'elle a engendrées dans le niveau et le mode de vie. En
pleine force de l'âge, ils ont assisté à la grande crise de 1929;
d'où sans doute leur attachement à Keynes et à la doctrine du
`plein emploi '2 .
1. Eric LE BOUCHER, « Un entretien avec Michel Aglietta et Robert Boyer », Le
Monde, 21 sept.1993.
SIMONNOT, Les nucléocrates, Presses Universitaires de Grenoble, 2. Philippe
1978.
31 Cette première génération de nucléocrates postule que le
développement du nucléaire, grâce au concours de l'État,
favorisera la croissance économique et par conséquent le bien-être
de ses enfants. Ce postulat sera utilisé par les hommes politiques et
les technocrates pour imposer la fabrication de la bombe atomique.
En effet, entre 1952 et 1955, on ne parle pas encore officiellement
de la bombe atomique alors que les nucléocrates poussent dans
l'ombre à sa fabrication : la théorie implicite de la croissance
industrielle fondée en définitive sur l'énergie se révèle alors pour
ce qu'elle est : un habillage. Bref ce discours cache dans ses plis et
ses replis la bombe atomique, seule cette dernière le rend
véritablement intelligible, ou si l'on préfère intelligent 1 .
En France, le passage au keynésianisme militaire s'est greffé
sur l'espoir des nucléocrates et de la classe politique de surmonter
un immense sentiment de frustration, né d'abord de la défaite
militaire de la France en 1940, plus tard de la perte de l'Empire. Il
leur fallait, certes, compenser l'humiliation de la défaite de 1940 et
de l'occupation allemande mais aussi trouver un substitut à la perte
de prestige d'une puissance coloniale, accablée par la victoire
militaire des Vietnamiens et l'Indépendance de l'Algérie. Comme
l'écrit encore Philippe Simonnot, les nucléocrates nés et élevés
dans le culte de l'Empire français, ont subi plus qu'accepté la
décolonisation ; d'où leur ressentiment, principalement à l'égard
des Arabes, exacerbé encore par le quadruplement du prix du
pétrole 2 . Aussi ont-ils souscrit avec enthousiasme au choix de
Gaulle en faveur de la force de frappe et de la production massive
d'énergie nucléaire pour réduire la consommation du pétrole
arabe...
Enfin, le consensus autour de la bombe atomique, provoqué,
encouragé par la rhétorique récurrente des interventions
présidentielles et des ministres de la défense, toutes étiquettes
politiques confondues, permettait de tempérer les luttes ouvrières
qui effrayaient tant la bourgeoisie de l'époque. A la pseudo-
rationalité économique des premiers nucléocrates, les hommes
politiques de de Gaulle à Mitterrand ont préféré une rhétorique
plus sensible à l'opinion publique française : celle de la grandeur
de la France et du rang de la France que de Gaulle ne concevait
pas sans un siège de membre permanent au Conseil de Sécurité et
le droit de veto. N'avait-il pas déclaré : je veux que la France fasse
1. P. SIMONNOT, op. cit.
2. P. SIMONNOT, op. cit.
32 partie des Grands ? On ajouta l'argument de l'indépendance, en
particulier en matière énergétique, en affirmant que la France ne
pouvait compenser son manque de source d'énergie que par le
recours au nucléaire, puis, après l'arrivée des socialistes au
pouvoir, en 1981, la défense des libertés. Par suite, selon un
sondage de juillet 1993, les deux tiers des Français, qui vivent dans
un pays ravagé par le chômage, se disent favorables à la bombe
nucléaire française, alors que, d'après les économistes, il n'y a pas
une industrie au monde qui crée aussi peu d'emplois que le
nucléaire 1 .
Arme nucléaire et « modernisation » du complexe militaro-
industriel français
Pour Pierre Marion, le CMI français a adopté une forme
moderne quand il a fait le choix de la force de frappe nucléaire, en
bénéficiant des injections massives de crédits publics, dans le
nucléaire et l'aéronautique d'abord, dans l'électronique et
l'informatique ensuite 2 . On peut donc parler de keynésianisme
militaire dès lors que, depuis plus de 30 ans, grâce aux lois de
programmation militaire dont la première remonte à 1961, l'État
français dote de milliards de francs les industries de défense et
celles qui les servent (informatique, électronique, etc.).
Pour justifier les dépenses militaires, les dirigeants français
utilisent les mêmes mythes que leurs équivalents américains :
chantage à l'emploi, nécessité de ne pas se laisser devancer par
l'adversaire désigné qui disposerait toujours d'une longueur
d'avance, de développer les technologies de pointe, de prévenir et
de répondre aux menaces qu'elles émanent de l'Union Soviétique
ou des pays du Sud. On y reprend la rhétorique de la sécurité,
formulée par Giscard d'Estaing dans son discours à la télévision du
25 mars 1975: la sécurité extérieure de la France, la sécurité de
son économie, la sécurité des personnes 3 .
Amsterdam, Wise, 1982. 1. B. AMORY et L. HUNTER LOVINS, The Nuclear Fi.
Paris, Calmann-Levy, 1990. 2. P. MARION, Le pouvoir sans visage,
Antoine SANGuINETTI, Le devoir de parler, Paris, Nathan, 1981. 3.
33 Le mythe du rôle modérateur de la dissuasion française
La théorie selon laquelle, grâce à François Mitterrand, l'État
nucléaire français aurait joué un rôle de modération dans la course
aux armements entre les deux superpuissances (réaffirmée par
l'Amiral Lacoste et Alain Joxe lors de l'émission d'Arte du 8 août
1993 sur « La Bombe Atomique ») se heurte à la politique concrète
du Chef de l'État. Celle-ci s'est traduite en effet par des faits
opposés à ceux qui auraient pu constituer une véritable politique de
modération : intervention de Mitterrand au Parlement allemand
pour presser les élus de la RFA au Parlement d'accepter le
déploiement des fusées Pershing sur ce territoire, refus obstiné
jusqu'à récemment de ratifier le traité de non prolifération
nucléaire, silence qui vaut consentement lors de l'intervention
militaire des États-Unis à la Grenade et au Panama, alignement
empressé sur la politique belliciste de George Bush lors de la crise
du Golfe, passage obligé, selon Mitterrand, 19 jours après
l'annexion du Koweit, à la logique de guerre, ventes d'armes
record de la France aux pays du Tiers-Monde, maintien obstiné des
essais nucléaires à Moruroa jusqu'en 1993, etc. Il faut avoir la foi
du charbonnier pour qualifier tout cela de rôle de modération.
Keynésianisme militaire et capitalisme français
Le recours au keynésianisme militaire sert les taux de profits
des industries militaires et nucléaires ainsi que les intérêts
corporatifs, de pouvoir et d'argent des autres membres du CMI
français. Comme aux États-Unis, que les acteurs de ce complexe
appartiennent au secteur public ou privé, les dépenses militaires
consenties par l'État français ont pour fonction latente de conforter
la reproduction de leurs privilèges socio-économiques, leur
prestige et leur contrôle sur les ressources du pays (ch. 2, 3 et 4).).
En revanche, contrairement aux États-Unis où, dans le discours
des hommes politiques, des hauts fonctionnaires et des
intellectuels, on affecte de considérer la convergence des intérêts
de l'État, des multinationales américaines et du peuple américain,
en France, la classe politique et les économistes sont restés très
discrets sur les profits des firmes françaises d'armement. Les uns et
les autres s'en sont tenus au discours sur la guerre froide en se
plaçant sur le plan de l'idéologie, l'URSS étant synonyme d'un état
34 de barbarie qui allait envahir l'Europe et contre lequel il fallait se
prémunir par le surarmement nucléaire et conventionnel. En pleine
guerre froide, la politique de conquête des marchés n'était pas pour
autant étrangère au capitalisme français. Sous le vocable de
« redéploiement », bien avant la chute de l'empire soviétique, le
patronat français avait pu se restructurer et atteindre une dimension
internationale en installant hors de l'hexagone de nouvelles
implantations et en gagnant de nouveaux marchés. En témoignent
les nombreux investissements que de grandes firmes françaises, les
industries militaires en particulier, ont réalisé à l'étranger aux
États-Unis, en Europe et en Asie.
Si, après la chute de l'empire soviétique, les firmes françaises
ne sont pas nombreuses à pénétrer le marché russe, certaines se
félicitent de l'avoir fait, en pratiquant le troc et autres moyens
d'échange dans un pays qui, en répudiant le socialisme, aurait du
même coup, selon eux, renoncé à « faire de la politique ». Ainsi,
d'après le PDG de Sucres et Denrées, en Russie, il y a beaucoup
d'argent à gagner, d'autant plus qu'aujourd'hui, il est certain
qu'avec le marché libre, le technique l'emporte sur le politique ; il
n'y a plus de politique en Russie Il n'y a plus qu'un pouvoir qui
cherche à implanter l'économie de marché, c'est-à-dire une
économie de profits. Le patronat français peut donc congratuler
l'État français d'avoir participé à la guerre froide et au
surarmement et entraîné l'économie soviétique à la faillite, ce qui
lui ouvre ainsi un nouvel espace. Quant au Commissariat à
l'énergie atomique — qui a promis son aide à la Russie pour la
sûreté nucléaire — et à l'industrie spatiale française, ces deux
organisations peuvent, faute de juteux contrats, acquérir à bas prix
la compétence des meilleurs chercheurs russes spécialisés dans les
technologies de pointe. En même temps qu'ils se procurent à bon
marché les matières premières d'un pays qu'ils ont contribué à
ruiner par la course au surarmement, la France et l'Occident pillent
sans vergogne son gisement de matière grise.
Au cours d'un colloque international sur la défense européenne,
il a été exceptionnellement reconnu — le silence étant
généralement de rigueur — que l'État français continue à miser sur
une défense militaire forte pour assurer la sécurité du capitalisme.
L'importance de la sécurité pour les affaires françaises est
capitale : le monde de la finance et de l'industrie n'est pas
1. Propos recueillis par Marie de Varney ; « Un entretien avec le P.D.G. de
Sucres et Denrées », Le Monde, 19 août 1993.
35 téméraire. La question de la sécurité est pour lui fondamentale car
le capitalisme fonctionne selon des exigences et des contraintes qui
pèsent sur lui ; si nous voulons la croissance, nous devons avoir un
minimum de prévisibilité.... Force est de reconnaître qu'il existe
une concurrence aiguë et de profondes différences économiques et
sociales qui peuvent être la cause d'insécurité, de situations très
difficiles . A cette problématique, la réponse du chef d'état-major
de l'Armée de Terre, habilité à exprimer le point de vue du
Ministre de la Défense, est dépourvue d'ambiguïté : la sécurité doit
provenir de la défense militaire même quand on ignore la
provenance des risques. Pour cela, il faudra continuer de s'armer
jusqu'aux dents, quitte à demander des sacrifices aux citoyens : La
nécessité de concevoir des systèmes de défense qui sont difficiles et
coûteux sans pouvoir définir avec précision toutes les menaces
auxquelles ils doivent faire face constitue une difficulté majeure
car il faut faire admettre à nos concitoyens les sacrifices financiers
nécessaires pour la construction de systèmes dont ils ne voient pas
toujours clairement la justification dans un horizon aussi
éloigné.... Ceci me conduit à dire qu'au fond, la sécurité en terme
militaire correspond à une prime d'assurance... Aujourd'hui nous
sommes obligés de souscrire une assurance multirisque 2 . La
menace multirisque légitime le maintien de la gamme la plus
étendue de systèmes de défense et par conséquent la croissance des
dépenses militaires de la France.
Militarisation et domination du Tiers- Monde
Si les risques, concept que certains disent préférer à celui de
menaces, sont présentés comme multiples, en réalité, le Sud est
désigné comme le risque principal. Les hommes politiques, de
l'ancien président des États-Unis, Richard Nixon, au Président de
la Communauté Européenne n' ont-ils pas donné comme
justification de la guerre du Golfe, outre la défense du nouvel ordre
international, la nécessité de sauvegarder la sécurité de
l'approvisionnement de l'Occident en pétrole ? C'est pour se
prémunir contre le risque de ne pas accéder librement aux richesses
Etienne DAVIGNON, page II du Tome I de « Quelle sécurité en Europe à 1.
Paris, l'aube du me siècle ? », Actes du Forum du 10 et 11 avril 1991,
École Supérieure de Guerre, 1991.
2. Général d'Armée Forray, page 13 du Tome I, opus cité.
36 du Tiers-Monde que l'état-major des armées soutient, entre autres
mesures, la thèse d'une réorientation des capacités militaires de la
France dans le sens d'une préparation de la France à des
engagements de forces loin du territoire national, avec des moyens
importants, dans un cadre multilatéral et avec des délais courts
(Le Monde, 5 et 6 sept. 1993). Il s'agit de mettre au point l'appareil
logistique qui permettra de briser dans l'oeuf toute tentative de
résistance d'un pays du Tiers-Monde à l'hégémonie mondiale du
capitalisme occidental dont fait partie le capitalisme français. Pour
cela, la réorientation exige de développer non plus les armes
nucléaires stratégiques ou tactiques, mais, comme aux États-Unis,
des avions invisibles, des missiles antimissiles basés au sol, des
avions gros porteurs, le renseignement et les satellites susceptibles
d'espionner la planète 1 . Pour faire bonne mesure, l'état major
français y ajoute deux porte-avions nucléaires.
L'État français ne se distingue pas de son homologue américain
dans la persistance de la trilogie déjà mentionnée sur l'équivalence
de la sécurité avec le déploiement du capitalisme français et de ce
dernier avec le renforcement de l'armement, même s'il utilise
fréquemment l'habillage de l'indépendance et du rang de la
France, si chères à l'opinion publique française. Mais alors que le
gouvernement américain vise au leadersphip mondial, quitte à
écraser ses rivaux européens, des représentants de l'État français
affirment que cette logique militariste, destinée à protéger les
intérêts de l'Occident, doit reposer sur une complémentarité des
technologies de pointe des trois pôles mondiaux : les États-Unis, le
Japon, l'Europe : Il faut créer des réseaux d'entente pour se
partager le travail. Si l'on n'a pas confiance en ses alliés, on ne
peut plus imaginer de systèmes de défense cohérents 2 . Ici éclate la
contradiction entre un capitalisme européen, dépourvu de scrupules
pour écraser le Tiers-Monde mais soucieux de développer un
partenariat technologique avec les États-Unis, basé sur l'égalité et
la réciprocité, et un capitalisme américain qui, aussi bien dans le
discours et que dans ses pratiques commerciales protectionnistes,
érigées en norme, grâce à la section 301 du Trade Act, ne cesse
1. Voir « les Leçons de la guerre du Golfe », in Rapport de la Commission de
la Défense Nationale et des Forces Armées sur le Projet de Programmation
Militaire, Journal Officiel, n°2935, octobre 1993.
2. DÉCLARATION d'HUBERT CURIEN, ancien ministre de la recherche et de la
technologie, in Annie KAHN, « Les stratèges empêtrés », Le Monde, 6 avril
1993.
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