Témoignage sur la crise ivoirienne
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Description

Le régime du Président Laurent Gbagbo est freiné dans son élan par l'éclatement d'une crise armée, le 19 septembre 2002, une crise qui se présente sous la forme d'un coup d'Etat manqué et qui se mue en rébellion avec pour conséquence la division du pays. A l'avènement de la crise, le ministre de la Défense et de la Protection civile se trouve, dans l'exercice de ses fonctions, seul à la barre ce 19 septembre. Ce livre est donc à la fois une autobiographie, le témoignage d'un acteur de premier plan et un essai politique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2010
Nombre de lectures 458
EAN13 9782336256689
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa
Dernières parutions
Jean Damien MALOBA MAKANGA, Les précipitations au Gabon : climatologie analytique en Afrique , 2010.
Jean-Alexis MFOUTOU, Essai sur la traduction : Faits divers et lexique français-munukutuba, 2010.
Pierre-Marie METANGMO, Peut-on sauver le Cameroun ?, 2010.
Hygin Didace AMBOULOU, Le Droit des collectivités locales au Congo , 2010.
Borice MOKELE, Monseigneur Ernest Kombo. Ami de Dieu et des hommes, 2010.
Auguste OWONO-KOUMA, Mongo Beti et l’Eglise catholique romaine, 2010
Bali DE YEIMBEREIN, Dessine-moi la Guinée !, 2010.
Mohamed Tétémadi BANGOURA, Dominique BANGOURA, Gouvernance et réforme du secteur de la sécurité en Guinée, Défis démocratiques et de refondation, 2010.
Jacques MPIA BEKINA, L’évangélisation du MaiNdombe. Histoire, difficultés présentes et inculturation, 2010.
Marie Pascaline Josiane MBARGA, La construction sociale de la ménopause, 2010.
Hervé Pascal NDONGO, Microfinance et développement des pays de la CEMAC, 2 010.
Ferdinand MAYEGA, L’Avenir de l’Afrique. La diaspora intellectuelle interpellée , 2010.
Kengne FODOUOP, Le Cameroun: autopsie d’une exception plurielle en Afrique, 2010.
Joseph ITOUA, Institution traditionnelle Otwere chez les Mbosi, 2010.
OIFDD, Guide des valeurs de la démocratie, 2010.
Témoignage sur la crise ivoirienne

Moïse Lida Kouassi
© L’HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan 1 @wanadoo.fr
9782296117877
EAN : 9782296117877
Sommaire
Etudes Africaines Page de titre Page de Copyright LISTE DES ACRONYMES DEDICACE PREFACES AVANT-PROPOS INTRODUCTION PREMIERE PARTIE : - DE LA LUTTE POUR LA DEMOCRATIE
I. Le moment du déclic II. L’itinéraire du néophyte III. L’initiation au militantisme IV. En attendant le multipartisme V. Les nouveaux acteurs de la démocratie VI. Le choc électoral d’octobre 1990 VII. Le 18 février 1992, un mardi noir VIII. La MACA ou la prison du destin IX. La disparition du Président Houphouët X. Mon mariage à Mama XI. Le durcissement du régime Bédié XII. Un coup d’Etat qui en cache d’autres XIII. Retour à la terre d’espérance XIV. Une transition houleuse XV. Le temps des mauvais coups XVI. Le glaive de Thémis XVII. Ça veut dire qu’on a gagné
DEUXIEME PARTIE : - A L’EPREUVE DE LA REBELLION
XVIII. L’espoir compromis : « Nous rendrons ce pays ingouvernable ! » XIX. Intoxication pour un coup de force XX. Si tu veux la paix, prépare...ton armée XXI. En attendant l’estocade XXII. Forum pour la réconciliation nationale XXIII. Signes annonciateurs et diversion XXIV. Le 19 septembre 2002 : feu, sang et désolation XXV. Seul à la barre XXVI. Le retour du Président de la République : « Je suis venu pour reprendre ma place » XXVII. Bouaké : comme dans un tourbillon ! XXVIII. Mon limogeage : cabale et procès
CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE LISTE DES ANNEXES
LISTE DES ACRONYMES
AITACI: Association des Ingénieurs, Techniciens et Assimilés de Côte d’Ivoire
ARSO : Aménagement de la Région du Sud-Ouest
CDU : Christlich-Demokratische Union (Union Démocrate-Chrétienne)
CCER : Centre de Collecte et d’Exploitation du Renseignement
CNSP : Conseil National de Salut Public (junte militaire)
COGEXIM : Compagnie Générale d’Export-Import
CTK : Compagnie Territoriale de Korhogo
CSU : Christlich-Soziale Union (Union Sociale-Chrétienne)
ENSEA : Ecole Nationale de Statistique Appliquée
ENSOA : Ecole Nationale des Sous-Officiers d’Active
FEANF : Fédération des Etudiants d’ Afrique Noire en France
FESCI : Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d’Ivoire
FIRPAC : Force d’Intervention Rapide Para-Commando
FMI : Fond Monétaire International
FPI : Front Populaire Ivoirien
LIDHO : Ligue Ivoirienne des Droits de l’Homme
MACA : Maison d’Arrêt et de Correction d’Abidjan
MDL : Maréchal Des Logis (sous-officier de gendarmerie)
MEECI: Mouvement des Elèves et Etudiants de Côte d’Ivoire
MIDH : Mouvement Ivoirien des Droits de l’Homme
MPCI : Mouvement Patriotique de Côte d’Ivoire
MPI : Mouvement Populaire Ivoirien
MRG : Mouvement des Radicaux de Gauche
OLPED : Organisation pour la Liberté de la Presse, de l’Ethique et de la Déontologie
PDCI-RDA : Parti Démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement Démocratique Africain
PIT : Parti Ivoirien des Travailleurs
RDR : Rassemblement Des Républicains
RTI : Radio Télévision Ivoirienne
S/M : Second-Maître (sous-officier marinier)
SPD : Sozialdemokratische Partei Deutschlands
SNO : Secrétariat National à l’Organisation (FPI)
SYNARES : Syndicat National de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur
UER : Unité d’Enseignement et de Recherches
UNEECI : Union Nationale des Elèves et Etudiants de Côte d’Ivoire
UNITA : Union Nationale pour l’Indépendance Totale de l’Angola.
CARTE DE LA COTE D’IVOIRE DIVISEE
DEDICACE
A notre très regretté Maître Emile BOGA DOUDOU, A tous nos martyrs, qui comme lui, Sont tombés sur le long chemin de la lutte pour les Libertés ; A tous ceux qui ont cru et croient encore au projet de Refondation de la Côte d’Ivoire.
PREFACES

I.
La lecture attentive du « témoignage » de Moïse Lida Kouassi sera précieuse pour quiconque cherche à rétablir les faits de la crise qui déstabilise la Côte d’Ivoire depuis au moins l’avènement du multipartisme.
La crise politique reste en apparence remarquable par ces dernières manifestations violentes de 2002 à 2003. Mais l’ampleur soudaine des affrontements armés, excepté les atrocités, s’est bien plus rapidement estompée que dans d’autres situations, plus dramatique encore, sur le continent. Ici, la politique a pris le dessus, plus vite qu’ailleurs. Il est vrai que la répétition des incidents politiques qui ont conduit à cet instant tragique de la nuit du 18 au 19 septembre 2002 reste plus significative encore que les affrontements ultimes. La signature des causes profondes est là, dans l’accumulation de ces contradictions critiques qui ont paru surprendre chacun des acteurs, sauf, apparemment, un certain Alassane Dramane Ouattara.
La chronique de « cette guerre annoncée » a déjà été faite. Mais Lida nous aide ici à mieux la comprendre encore. L’auteur raconte bien l’irruption sur la scène ivoirienne de ce « phénomène Ouattara», qui a focalisé tout le débat, reléguant tous les contentieux primaires et tous les acteurs traditionnels au second rang.
La crise ivoirienne est bien finalement celle de l’identité de monsieur Ouattara et des siens et de cette volonté de certaines puissances de s’en servir pour asseoir une domination continuée sur la Côte d’Ivoire. Ouattara, un homme structuré et déterminé, même au pire. Bien mieux, décidément, que tous ces hommes politiques, pourtant les plus soutenus des nôtres, qu’il a objectivement empêché de gouverner, chacun son tour.
Le mérite de l’auteur est d’avoir restitué des faits qui nous permettent chacun de faire une lecture plus sereine de la situation.
Cette nuit du 18 au 19 septembre 2002, tout sembla s’accélérer tellement ! Aujourd’hui, ceux qui ne savent pas ne réalisent pas vraiment que le pays a été à un doigt de perdre sa liberté. Ceux qui, comme moi, l’apprirent en étant hors du pays virent d’abord se dérouler de longues heures d’angoisse, bientôt amplifiées par l’éloignement, la rareté lancinante de l’information et la confusion entretenue par ces réseaux déjà à l’œuvre.
Des casernes (combien ?) avaient été attaquées, simultanément, au petit matin, à Korhogo, Bouaké et Abidjan. Le ministre d’Etat Boga Doudou, le « dur » du régime, avait été retrouvé mort et le ministre d’Etat ministre de la Défense, le non moins « sécurocrate » Moïse Lida Kouassi, un moment introuvable, dirigeait des opérations presque seul au poste. Rien de précis n’était connu du public, en dehors des « thèses » de RFI. Le communiqué, bientôt rassurant, lu par le ministre de la Défense sur les antennes pouvait paraître trop officiel pour être vrai, en dehors de confirmations factuelles. Le président de la République était en voyage officiel en Italie avec sa famille. Le premier Ministre Affi Nguessan était à une conférence à Yamoussoukro. Les assaillants semblaient décidément avoir bien choisi le moment !
Alors que, néanmoins, l’armée semblait prendre le dessus à Abidjan, d’où les assaillants avaient été vite chassés, il semblait bien qu’elle avait succombé cependant à Korhogo et à Bouaké. Bien que vaillante, le fait est que l’armée se trouvait dans une situation de nudité incroyable, si l’on s’en tient du moins aux discours récents sur le sujet. Les arsenaux avaient été soigneusement pillés par les différentes mutineries et surtout par le coup d’Etat de Robert Guéi. Ils n’avaient été que peu comblés par les quelques livraisons de Kadhafi et de Dos Santos. Pas assez d’armes, ni légères, ni lourdes. Pas assez de munitions de toute façon. Une puissance de feu limitée donc. Les quelques rares blindés disponibles avaient connu des jours meilleurs. L’essentiel de l’artillerie se trouvait, paraît-il, à Bouaké, aux mains des rebelles. Les avions de chasse aussi. Les transmissions et les communications étaient réduites à leur plus simple expression. Bref, une armée sous-équipée et sous-entraînée faisait face à son premier défi majeur depuis l’indépendance. On la découvrira bientôt démotivée par l’absence de véritables chefs. Le chef d’état-major longtemps introuvable ; quelques officiers supérieurs déjà tombés.
Pêle-mêle, quelques faits sont déjà remarquables, une fois les émotions contenues. Ils expliquent bien des choses pour qui sait les lire ; comme par exemple l’insistance des Français pour protéger d’abord et avant tout Ouattara, réfugié tout de suite à l’ambassade d’Allemagne, grâce à une opération aussi honteuse que plus tard « célèbre ». L’ambassadeur français ira même jusqu’à menacer de représailles le ministre de la Défense de Côte d’Ivoire, peu pressé de pourvoir à la sécurité du seul Ouattara. La désertion des lignes de défense par les chefs d’une armée surtout tenue par des officiers de second rang et des sous-officiers, tous d’une vaillance encore peu récompensée à ce jour, traduisait simplement la carence profonde du commandement supérieur. La facilité d’infiltration des rebelles derrière les lignes n’était pas en reste. L’armement spécialisé de ceux-ci traduisait bien toutes les complicités extérieures. Au demeurant, ces premières déclarations françaises insistant sur la guerre « ivoiro-ivoirienne » n’étaient-elles pas trop audibles pour être honnêtes ? À partir de là, le refus du gouvernement Chirac d’autoriser l’aide française, pourtant prescrite par les accords de défense, n’était-il pas attendu? Et que dire de ces nombreuses entraves improvisées par l’ambassadeur de France sur le chemin de la reconquête de Bouaké ?
Moïse Lida Kouassi donne ici aux observations premières une cohérence que seul un témoin privilégié pouvait apporter. La qualité de sa contribution tient d’abord à cette narration froide des faits, même sur les sujets les plus délicats : le refus de ses camarades d’accéder à toutes les mesures prudentielles réclamées, l’attaque de sa résidence et son sauvetage miraculeux, les accusations reçues au sujet de la mort de Robert Guéi, l’échec des tentatives de reprise de Bouaké, les menaces contre sa vie, le complot des nouveaux stratèges du FPI, etc.
La sincérité de Lida reste émouvante. Elle vient sans doute d’abord de ce parcours politique dont il commence par parler abondamment. Comme pour se démarquer de tous ces soldats de la dernière heure qui pullulèrent dès les premières menaces éloignées.
Ma conviction profonde est que Lida est l’une des grandes victimes de ce jour tragique de septembre 2002, lorsque tout paru s’effondrer. Il aura souffert, lui-même et pour sa famille, dans sa chair et dans son âme, davantage en tout cas que ne l’ont dépeint ces adversaires de l’intérieur, bien étranges, qui l’ont livré tout de suite en bouc émissaire de leurs propres turpitudes. Sa version de l’histoire était ainsi de celles qui étaient attendues avec impatience.
Pourtant, il faudra regarder, au-delà de cette contribution étonnante de simplicité et de fraîcheur politique, la restitution précise de notre histoire immédiate. Le déferlement de la violence ce 19 septembre 2002 parut surprendre tout le monde. Pourtant tout était écrit.
Le parti unique, c’était d’abord la culture de l’immobilisme politique. Avec le recul, on s’aperçoit qu’il a surtout produit la perte du sens de l’histoire et de cette leçon élémentaire que ses dirigeants n’ont sans doute jamais assimilée : tout système politique ne vaut que par sa capacité à absorber ses contradictions sociales. Regardons ensemble comment et de quoi sont nées les grandes révolutions !
Il était évident pour des gens avertis et soucieux de préserver même leurs seuls acquis, que le blocage systématique de la démocratie en Côte d’Ivoire ne pouvait que produire l’accumulation des contradictions jusqu’à des antagonismes de rupture. Sauf pour certains dirigeants anciens de ce pays, déjà dépassés par l’histoire, à leur propre insu. Tout autre projet de véritable subversion ou déstabilisation n’avait qu’à profiter de l’aubaine. Ce que firent Ouattara et ses soutiens étrangers.
«La guerre des héritiers» ne pouvait qu’être une sorte d’enzyme, la dernière fusée de la violence, dans ce tir inexorable vers l’orage politique.
L’arbitrage confus des Français et le développement du désordre politique (défaire sans faire, tout en espérant que surgiront du chaos immédiat des solutions sous contrôle), feront le reste. Les autorités françaises ont passé leur temps à user de prétendues contradictions internes (deux régimes de cohabitation) pour masquer l’unicité de la classe politique française (comme aux temps de la coloniale) sur les ambitions de satrape de ce pays dominateur : s’assurer des réserves de richesse ainsi que d’un marché captif et créer ici une station solide de reconversion de la pauvreté sous-régionale. La Côte d’Ivoire doit appartenir à tous. Ainsi a-t-elle été créée, pour servir de déversoir des responsabilités mal assumées par ces gouvernements, qui ne doivent surtout pas continuer d’expédier leurs « boat people » à travers la Méditerranée.
Ainsi devait périr l’ivoirité, concept « bédiéen » aussi « imprudent » que « subversif ». Il fallait un président aux ordres pour régler le tout comme avant, sous Houphouët. Peu importe qu’on eût besoin de faire un coup d’Etat en 1999. Robert Guéi, qui avait déjà été recruté, devait céder la place à un certain Ouattara au bout d’un processus de transition dédié. Que n’a-t-il pas compris ou admis cette évidence !?
Mais Gbagbo était, de toute façon, le «joker du peuple ». La réaction du peuple dans cette victoire de 2000 fut aussi inattendue que désespérée contre le jeu des réseaux et des faiseurs de la démocratie détournée. Ils espéraient contrôler tous les résultats. Le peuple a décidé, même au prix de sa vie, que seuls ses choix devaient s’imposer.
Moïse Lida Kouassi a suivi tout cela, d’abord en observateur engagé, puis rapidement en acteur souvent décisif. Certes, Lida n’est pas exactement un produit de cette «gauche historique » dont les membres et les élèves avaient très tôt leurs icônes et leurs groupes de lutte clandestins. A l’avènement du multipartisme, c’est d’abord la personnalité d’un certain Laurent Gbagbo qui l’attire dans la lutte, comme un aimant attire des matières minérales. Les idées de Gbagbo ont laissé peu de personnes indifférentes à l’époque. Lida n’est certes pas un membre fondateur du FPI et il ne le revendique pas. Il aura été d’abord recruté par Boga. Mais Gbagbo l’a adopté sans tarder. Cette capacité du leader du Front Populaire à sélectionner les plus actifs et à rechercher leur contribution à la lutte est incontestablement l’une de ses qualités.
Le séjour commun avec Gbagbo en prison en 1992, la productivité intellectuelle de Lida, ce talent vite affirmé dans la gestion des situations de crise, en feront un acteur majeur de chacun des événements qui marqueront la vie politique de la Côte d’Ivoire pendant ces années 90 hautement chargées en incidents de toutes sortes : le coup de filet de février 92, le boycott actif en 1995, le coup d’Etat de 1999 etc.
A l’avènement du coup d’Etat de 1999, il a fallu l’audace et l’esprit d’à propos de quelques-uns comme Lida pour que le FPI se faufile au milieu du désordre créé par Robert Guéi et ses «jeunes gens » jusqu’au pouvoir d’Etat. Lida raconte ici par le menu toutes ces péripéties pendant lesquelles se joua le destin du pays.
Quand Laurent Gbagbo arrive au pouvoir en 2000, Lida fait partie « naturellement » du groupe restreint de ceux qui gouvernent réellement derrière l’affichage officiel. La compagnie des Laurent Gbagbo, Aboudrahamane Sangaré, Simone Gbagbo, Boga Doudou, Affi Nguessan, Mamadou Coulibaly était plus que gratifiante ; une consécration !
Il se produisit alors une chose que l’auteur lui-même comprit bien tard ! Les quelques privilèges visibles que cette position pouvait procurer ne pouvaient que susciter les sentiments habituels autour de tous les chefs. C’est ainsi naturellement que Lida fut déclaré par quelques opportunistes comme la tête de turc idéale. Le responsable unique (comment le pouvait-il, même physiquement ?) de toutes ces erreurs de jugement qui ont affaibli le système au point de le rendre vulnérable. Malheur aux vaincus !
Que ne fut-il pas mort d’ailleurs (on veut dire « tué »), comme Boga, semblaient dire ces nouveaux stratèges du jour qui se pressaient pour prendre la place. Las ! Lida vivant et toujours aussi combatif, semblait survivre incroyablement. Une sorte « d’arrogance de la foi ». La mise à mort devenait donc inévitable !
Certes, des erreurs de jugement et plus sûrement de communication ont été sans doute commises par l’homme ! Mais il n’était pas le seul à se fourvoyer et ses erreurs à lui étaient bien loin d’être les seules. Moïse Lida Kouassi aurait peut-être dû en parler davantage, pour montrer comment elles ne pouvaient pas avoir eu les dimensions qu’on leur prêta malicieusement. Mais à quoi bon, puisque ces écrits-ci sont les rares défenses dont il dispose, même aujourd’hui !
Tout ce qu’on a pu dire pour justifier la « mise à mort » du « coupable » était évidemment faux : le détournement des 50 milliards destinés à l’achat d’armes, la livraison d’armes à l’ennemi, l’assassinat de Boga Doudou etc. Le plus grand mal vint toujours ainsi de ces fausses accusations, sans démonstration, ni preuve, ni même commencement d’indice, par lesquelles quelques zélés affaiblissaient objectivement les lignes de défense de la nation en danger. La guerre psychologique de l’ennemi, qui voulait d’emblée supprimer les cadres, comme dans une opération commando classique, était logique et attendue par les esprits avertis. Mais les « tirs amis » sur les lignes arrières sont toujours plus désastreux, parce qu’inattendus.
Les auteurs, coauteurs et complices seront-ils jugés un jour, à leur tour, par le tribunal du FPI ? Leurs erreurs paraissent pourtant aujourd’hui si évidentes !
En attendant la nécessaire réhabilitation, la multiplication des témoignages honnêtes pourrait peut-être nous réconcilier tous avec tous ces espoirs placés depuis les années 90 par ce peuple ivoirien assoiffé de liberté et de renaissance politique. Haut les cours et en avant camarade !
Kabran Appia Député à l’Assemblée nationale de Côte d’Ivoire Ancien Ministre

II
Beaucoup a été écrit sur la crise ivoirienne tant par des plumes dans la lie chaude des événements que par celle dans le lit éprouvé du pouvoir. Des envolées de plumes d’aigles à celles des moineaux, des tamiseurs de mots, enjoliveurs du jardin littéraire aux vautours vautrés dans le ventre des putréfactions sociales, chacun s’est adonné à cette commensalité politique procédant de l’irrédentisme de mission, je souligne la rébellion de 2002.
Il eut même un pasticheur qui au demeurant pour se faire la plume dans la célébrité d’un grand auteur du XIXème siècle pour grandir intellectuellement dans sa grandeur passée la postérité. Je renvoie à l’auteur de l’opuscule « Gbagbo le petit » comme si la sécheresse imaginative l’invita à s’abreuver dans le flux imaginatif abondant d’énergie créatrice de Victor Hugo qui brocardant le coup d’Etat de 1848, forgea la fameuse formule « Napoléon le petit ».
Si sémantiquement Victor Hugo, admirateur de Napoléon Bonaparte s’attaque avec verve à la pantalonnade politique de Napoléon III (Louis Napoléon Bonaparte), l’auteur de la feuille de choux qui échoue dans le champ littéraire ivoirien semble nous dire que lorsque le tam-tam crépite en Afrique tout le monde trémousse. Même les paralytiques. Ainsi tout comme toute image ne fait pas roi mage, la comparaison ne fera pas motion scientifique.
Le livre de Lida Kouassi intitulé « Témoignage » eut par conséquent des devanciers dans le paysage de la littérature politique.
Il reste que l’auteur, sans complaisance, jetant un regard froid sur la vie politique ivoirienne incandescente, l’opère par la plume sans l’anesthésier.
Cette œuvre protéiforme, autobiographique, politique, historique voire littéraire, à travers le libre cours que donne l’auteur à sa plume par des effets de style et des formules incisives, apporte une lumière certaine sur la gestion du pouvoir, les conflits souterrains et parfois ouverts qui minaient l’équipe gouvernante d’un pays historiquement miné.
En effet, portant son scaphandre d’objectivité, l’auteur plonge sa plume dans sa vie pour en extraire la lumière nécessaire à l’éclairage de sa prise de conscience.
Le regard sur soi ne l’égare nullement dans une posture narcissique mais participe d’une réactivation de tout ce qui pouvait expliquer sa transmutation sociopolitique.
Ainsi, l’enfance de Lida Kouassi fonctionne comme un moment initiatique le conduisant vers un lieu ou le nombrilisme juvénile se dissout dans le magma des événements d’une autre dimension, d’une autre nature, je souligne l’histoire politique.
C’est dans l’histoire, tamisant les faits à l’instar de l’orpailleur à la recherche de pépites d’or, dans son art de sélection des faits que se produit la connaissance des hommes et donc la renaissance de Lida Kouassi.
On saisit pourquoi l’auteur, dans le moule de l’action historique, procède à une transmutation, en retournant son regard débarrassé des nimbes de l’enfance sur la réalité.
Du regard du dedans, celui de la dégustation des fruits du champ édénique de l’enfance au regard du dehors, celui de l’être en situation, Lida Kouassi se forge un caractère et une détermination pour donner des coups et en recevoir. Car il faut parfois sinon souvent avoir la peau lithique en politique pour ne pas laisser transmettre le moindre gémissement de douleur.
L’auteur se fait alors éthologue, analyste du comportement des espèces de la faune politique en général et surtout partisane en particulier. Il comprit, en le laissant transparaître à mots feutrés ou à travers les silences du non-dit littéraire, que la faune politique, toujours à l’affût des moindres failles de l’autre ou les créant, cherche habilement à réduire et détruire la capacité de résistance de celui qu’elle veut éliminer du champ politique. La politique s’apparentant au combat des condamnés à mort des étrusques sur la tombe d’un grand guerrier, se saisit comme une activité de la mort-survie.
Comme l’écrivait Huainan Zi, célèbre auteur chinois de l’antiquité, dans ses « Grands traités »:
Les hommes aux appétits voraces et aux passions dévorantes Couvent la puissance d’un regard plein d’envie ;
Fascinés qu’ils sont par les titres et les positions ;
Ils n’ont qu’une ambition : déposer les autres par leur habileté,
Et s’installer sur les hauteurs de la société.
Lida Kouassi découvre donc dans ce jeu de la mort-survie, au sein de son propre parti où les ambitions « postgbagboïstes » produisent un centro-sinistra, c’est-à-dire un affaiblissement, un manque de cohésion au sein de l’équipe gouvernante avant l’irruption de la rébellion de 2002.
Cette analyse de l’auteur introduit le lecteur dans le jeu de positionnement politique de ses camarades et permet (enfin !) de situer les responsabilités quant à la question de l’équipement des forces armées. Qui donc s’opposait à l’achat des armes ?
Certains ministres ne s’arcboutaient-ils pas, en réalité, sur leur position en feignant de donner la primauté au développement économique ? Mais quel pays au monde peut-il en se développant se passer de l’équipement de son armée pour protéger ses richesses, sa population et sa souveraineté ? Cette autophagie politique traduisait, si ce n’est un amateurisme de certains, du moins l’expression d’une culture d’autruche. Pourtant le champ politique, transversalement structuré par la tension permanente attisée à souhait par des médias de services commandités d’ici et d’ailleurs et un environnement ivoirophobe savamment voilé par des thèses panafricanistes anesthésiantes à l’envi, invitait les ministres à ne pas baisser la garde pour assurer la sécurité globale du pays.
Car, ignorer les enchaînements dialectiques des faits historiques portant le sceau des luttes politiques de 1960 à 2002, relevait, si ce n’est de la cécité gestionnaire, du moins de la culture des délices de Capoue.
En effet, comme atteints par l’ivresse du pouvoir aveuglant et se livrant à des coups bas qui, bien souvent, transforment l’arène du pouvoir en champ d’intrigues, maniant des flèches de parthes, certains gouvernants oubliaient que le socle de la société se transmuait en sable mouvant.
Or, la politique dans ces conditions aux relents cadavériques, ne peut se payer des repos sans courir le risque du péril collectif.
A l’évidence, le volet éclairant de l’information relative à la question de l’armement nourrira, je l’espère, bien des plumes, même celles des autruches, réchauffera les gorges chaudes. C’est que le livre à thèse de Lida Kouassi que voici a le mérite de l’élévation intellectuelle de l’écriture politique en prenant de la distance par rapport aux tabous partisans pour s’affranchir de la langue de bois.
Débarrassé donc des lunettes de girafe en procédant à l’introspection de sa chapelle politique, Lida Kouassi qui fut au ban des accusés, ne nous livre pas un discours pro domo, mais inaugure une nouvelle méthode d’analyse du champ politique ivoirien : se regarder dans le miroir des faits sans esprit de boutique, c’est-à-dire calculateur pour avoir toujours raison en insultant l’intelligence de la conscience collective.
C’est cela aussi être politique et intellectuel en exerçant librement sa réflexion pour renaître dans le bonheur d’une culture politique non partisane. Dépasser les carcans étiolants par les échelles qui conduisent dans les hautes cimes de la vérité historique.
Cette écriture d’élévation de la pensée participe d’une certaine pédagogie de lecture et de relecture des faits pour faire parler les faits et éviter de parler à leur place. Le faisant par une écriture qui ne vomit pas les insultes, les anathèmes, les salissures de tout acabit, mais qui se nourrit de l’art scripturaire, voilà le pari du livre de Lida Kouassi.
Ce livre d’introversion analytique éloigne le lecteur des plumes d’extraversion idéologique, je souligne celles qui fonctionnent comme des cous de girafe scrutant le lointain en négligeant parfois sinon souvent les sables mouvants et éprouvant à la fois chaque parti politique.
C’est pourquoi cette démarche d’autocritique confère à l’œuvre de Lida Kouassi une dimension paraclétique certaine dans le jardin culturel ivoirien.
Professeur Henri Légré Okou Membre de l’Académie des Sciences d’Outre-Mer
AVANT-PROPOS
« Témoignage ». Ce livre porte bien son titre.
Il témoigne sur l’évolution de la lutte pour l’avènement de la démocratie en Côte d’Ivoire, telle qu’elle a été menée en général par les organisations de la société civile et les forces politiques.
Il témoigne sur l’action menée, en particulier par le FPI, qui a entraîné dans la dynamique de sa lutte pour les libertés, l’ensemble des nouveaux acteurs de la démocratie opposés au régime du parti unique en Côte d’Ivoire.
Il témoigne sur l’itinéraire qui conduit l’auteur du militantisme syndical au militantisme politique.
Il témoignage sur son action en tant qu’acteur sur la scène politique.
Il permet au lecteur de revoir les acteurs de la vie politique ivoirienne en pleine action mais aussi, d’entrer dans les coulisses de la scène pour y découvrir les mécanismes qui jusqu’ici ont réglé le jeu politique en Côte d’Ivoire. On voit ainsi des forces favorables à la pensée unique mettre tout en œuvre pour étouffer toute velléité d’instaurer une vie politique basée sur l’expression démocratique. On partage la fierté de ceux qui, malgré tout, ont pu braver tous les dangers et faire triompher le choix démocratique. On comprend que la crise que vit aujourd’hui la Côte d’Ivoire a ses racines dans les régimes d’Houphouët-Boigny et de Konan Bédié. Les dirigeants actuels n’en sont réellement que les gestionnaires.
Le lecteur ne peut alors empêcher le sentiment de révolte qui s’empare de lui face à l’acharnement orchestré de l’intérieur par des nationaux contre le nouveau régime et amplifié à l’extérieur par leurs alliés.
Il ne peut non plus réprimer sa déception face aux querelles intestines qui risquent de nuire à l’action héroïque que mènent les nouveaux dirigeants. Mais l’auteur, qui est l’une des grandes victimes de cette regrettable dérive, fait renaître l’espoir. Malgré toute la cabale montée contre lui, il ne s’effondre pas ; il brille par son courage et sa fidélité à son idéal qu’incarne celui qu’il sert et qui, heureusement, le lui rend bien. Il conclut son ouvrage par un message destiné à faire éviter à son pays des crises similaires à celle qu’il traverse actuellement.
Quand on sait qu’il n’est pas facile de parler de soi-même, on ne peut que s’incliner devant le courage dont l’auteur de ce livre fait preuve en faisant cette présentation de sa vie et de son action dans la conduite des affaires d’Etat de son pays. S’il a pu le faire, c’est peut-être qu’il brûlait du désir de rendre hommage à tous ceux qui, tout au long de son difficile et périlleux parcours, l’ont assisté d’une manière ou d’une autre.
En général, un avant-propos est un texte que l’auteur lui-même conçoit dans le but de faciliter la lecture de son ouvrage. En me demandant de le faire à sa place, Lida Kouassi veut, je le sens, m’honorer en m’associant à son image déjà rayonnante. Je ne peux que l’en remercier infiniment.
Professeur Michel Gnéba Kokora UFR des Langues et Civilisations Université de Cocody, Abidjan
INTRODUCTION
Après plus d’une décennie de lutte dans l’opposition pour la Démocratie et les Libertés, le Front populaire ivoirien (FPI) accède au pouvoir d’Etat en octobre 2000.
Succédant au régime de transition militaire du Conseil national de salut public (CNSP) dans des «conditions calamiteuses », l’accession au pouvoir du FPI et de son leader Laurent Gbagbo est en soi une révolution. Cette révolution est porteuse d’un rêve, celui de la Renaissance africaine qui se traduit en Côte d’Ivoire par un projet de Refondation institutionnelle, politique, économique et sociale du pays.
Cependant, dès la mise en œuvre de ce projet, le régime du Président Laurent Gbagbo est freiné dans son élan par l’éclatement d’une crise armée. Cette crise n’est en fait que l’explosion d’une bombe à retardement laissée en héritage, après quarante ans de règne sans partage par le PDCI-RDA. La bombe a explosé le 19 septembre 2002 sous la forme d’un coup d’Etat manqué qui s’est mué en rébellion avec pour conséquence la division du pays.
A l’avènement de cette crise, je me suis trouvé, dans mes fonctions de ministre d’Etat, ministre de la Défense et de la Protection civile, sans doute au mauvais endroit et au mauvais moment. Je deviens donc logiquement le bouc émissaire tout désigné pour l’opinion publique nationale : rumeurs, cabale, accusations, procès. Je suis poursuivi et condamné devant le tribunal de la clameur publique avant même d’être jugé. Tandis que les critiques de l’opinion internationale fusent de partout contre le régime de Laurent Gbagbo, à l’intérieur l’opinion nationale s’acharne plutôt contre son principal « sécurocrate ».
Il ne vient cependant à l’idée de personne de connaître ma version des faits sur le déroulement de la crise. Et pourtant, je m’étais trouvé, dans l’exercice de mes fonctions, « seul à la barre » le 19 septembre 2002.
A l’évidence, cet ouvrage vise deux objectifs nécessairement liés.
En premier lieu, cet ouvrage vient me permettre d’exercer mon droit à la parole. Il s’agit, en me réappropriant ce droit, d’aller à l’encontre de la rumeur pour éclairer l’opinion sur ce qui s’est réellement passé : comment est survenue la crise ; pourquoi l’Etat a failli. Et pourquoi le «procès Lida », instruit au sein de ma propre famille politique, n’a jamais apporté la moindre preuve de ma culpabilité.
En second lieu, cet ouvrage vient montrer également combien il est utile, parfois, de garder le silence en politique soit par devoir de réserve soit lorsque les circonstances même l’exigent. Ce livre enseigne à quel point il est nécessaire de faire preuve d’un sens élevé de l’Etat, en prenant de la hauteur en toute circonstance, même quand on est accusé sans fondement dans son propre camp.
Il me semble que le temps est venu à présent d’ouvrir en toute sérénité cette page de l’histoire récente et douloureuse de notre pays. Il s’agit pour moi de restituer, sans haine ni récrimination, la trame des événements que j’ai vécus. Il s’agit aussi de rappeler, sans fausse modestie, l’action que j’ai pu mener ainsi que les décisions que j’ai dû prendre, dans les circonstances particulières du 19 septembre, pour sauver le pays du péril.
Ce livre est à la fois une autobiographie, le témoignage d’un acteur et un essai politique. En tant qu’acteur engagé et de premier plan, j’ai eu pour responsabilité de défendre la République et de tenir les rênes de l’Etat durant ces quarante-huit heures qui, de la nuit du 18, au soir du 20 septembre 2002, ont failli faire basculer le destin de notre pays.
J’invite donc tous ceux qui s’intéressent à la crise ivoirienne, en Afrique et ailleurs dans le monde, à ouvrir ce livre comme on parcourt quelques pages d’histoire. Je les exhorte à suivre dans ces pages, les péripéties du combat pour la Démocratie que nous avons mené en Côte d’Ivoire. J’appelle chacun à prendre ici toute la mesure des intrigues internes et des manœuvres de déstabilisation extérieure que nous avons dû défier au cours des événements qui ont précédé ou jalonné la crise ivoirienne.
PREMIERE PARTIE :
DE LA LUTTE POUR LA DEMOCRATIE
I. Le moment du déclic
Du tonnerre de révolte qui grondait en moi tout au long de mes années d’études a jailli dès cet instant l’éclair de ma prise de conscience politique.
Il est sans doute important d’indiquer dès le départ comment j’ai épousé le combat des fondateurs du Front populaire ivoirien (FPI). Mon adhésion aux idées de Laurent Gbagbo et de ses camarades s’est faite en 1984 par un heureux concours de circonstances. J’étais encore en année préparatoire du doctorat à l’université de Strasbourg. Un ami camerounais m’avait informé de la sortie d’un livre publié par un opposant ivoirien vivant en exil à Paris.
Ce livre, intitulé : Côte d’Ivoire, pour une alternative démocratique , apparaissait comme le fruit des réflexions critiques d’un groupe d’opposants clandestins. Véritable réquisitoire contre la conduite de la vie publique dans notre pays, il était signé de Laurent Gbagbo, le seul visage connu parmi eux. La plupart agissaient encore dans la clandestinité.
Mon ami Nicodème Youkpo et moi nous nous étions procuré ce document pendant notre séjour de recherches à l’université de Hambourg, auprès d’un compatriote résidant à Paris. Et nous l’avions dévoré, l’un après l’autre, avec passion et enthousiasme.
La lecture de cet ouvrage a été pour moi un véritable déclic. Jusque-là, je n’étais qu’un militant estudiantin sans véritable repère et sans engagement politique réel. Certes, j’avais déjà une position passablement établie et pour le moins critique à l’égard du régime d’Houphouët-Boigny : ma rencontre au lycée avec un professeur français, militant du Parti socialiste et admirateur de François Mitterrand y était pour quelque chose. La sympathie intellectuelle qui était née entre cet enseignant et moi, au fur et à mesure de nos fréquentes discussions, avait contribué à forger ma prise de conscience politique. Mon appréciation de la situation sociale et du rôle prépondérant des dignitaires du parti unique dans la vie économique de notre pays était plutôt sévère.
Dès mon entrée à l’université d’Abidjan, je m’étais affiché parmi les étudiants contestataires de par mes prises de positions syndicales. A deux reprises, cela me valut d’être interné en compagnie de plusieurs autres étudiants au camp militaire d’Akouédo en 1977 puis en 1978. Après ces internements de rééducation pour cause de grève et agitation en milieu universitaire, mon opinion sur la nature du régime du PDCI était établie : ce système de parti unique était tout, sauf un régime démocratique. Semblable à tant d’autres régimes en Afrique, en Asie et en Europe de l’Est, le parti-Etat établi dans notre pays par le Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), était un régime autoritaire. Fondé sur le règne de la pensée unique, il ne pouvait en aucune façon garantir les libertés et moins encore la démocratie.
A cet égard, le procès intenté au début des années 1980 par Lamine Diabaté contre Emmanuel Dioulo dans l’affaire des détournements de fonds à la COGEXIM, fut pour moi particulièrement édifiant : l’accusateur chargeait chaque jour en direct dans les médias d’Etat et avec le soutien évident de l’appareil du parti le mis en cause, sans que celui-ci déjà reconnu coupable avant d’être jugé, n’eût le moindre droit de réponse ! Pour moi, c’était la preuve que le système de parti unique était fondamentalement incompatible avec l’exercice des libertés démocratiques.
J’avais donc confusément la conviction qu’il fallait sortir notre pays d’un tel système. Mais je n’avais pas encore une claire vision ni du combat qu’il fallait mener ni de l’orientation qu’il convenait de lui donner.
C’est en lisant, en cette année 1984, le foudroyant réquisitoire de Laurent Gbagbo contre le régime d’Houphouët-Boigny que j’ai trouvé mon chemin : du tonnerre de révolte qui grondait en moi tout au long de mes années d’études a jailli, dès cet instant, l’éclair de ma prise de conscience politique. L’appel de l’opposant ivoirien, exhortant depuis son exil à Paris tous les Ivoiriens à agir pour une transition pacifique à la démocratie en Côte d’Ivoire, avait manifestement trouvé en moi un écho détonant. Je résolus de m’engager dans ce combat dès la fin de mes études, en rejoignant ceux qui en avaient pris l’initiative sur le terrain.
Justement, l’opportunité d’un tel engagement s’offrit à moi au printemps de l’année 1984. L’opposant en exil, Laurent Gbagbo, que je ne connaissais pas encore, était annoncé pour une conférence publique à Strasbourg. L’occasion m’était ainsi donnée de le rencontrer afin d’offrir mon adhésion au groupe qui travaillait déjà avec lui dans la clandestinité. Je me trouvais alors à Hambourg, en Allemagne, d’où il me fallait partir pour assister à cette rencontre. Le long trajet effectué en train ne me permit pas d’arriver à temps. A mon arrivée, la conférence était terminée mais j’eus la chance de rencontrer sur les lieux, un des organisateurs avec lequel j’ai pu échanger. Je n’ai pas eu beaucoup de peine à le convaincre de mon intention de rentrer au pays dès la soutenance de ma thèse, en vue de prendre part à la lutte politique.
Ce monsieur m’a alors indiqué que j’avais l’avantage de compter une vieille connaissance au sein du groupe déjà constitué : un certain Emile Boga Doudou, jeune assistant à la faculté de droit de l’université d’Abidjan et originaire de ma région natale. Il me conseillait d’entrer en contact avec lui dès mon retour en Côte d’Ivoire.
Ayant obtenu le titre de Docteur en science politique option Stratégies et défense le 10 novembre 1984 à l’université Robert Schuman de Strasbourg, je m’empressai de regagner la Côte d’Ivoire afin de prendre part au combat pour la démocratie.
II. L’itinéraire du néophyte
Avant d’entrer en politique, j’étais un adolescent plutôt timide mais opiniâtre. J’étais réputé quelque peu altier et d’une allure flegmatique.
Né au village, dans un foyer polygame assez bien intégré, j’avais eu malgré tout une enfance bien encadrée. Mon père était un modeste cultivateur revenu au village après avoir servi pendant quelques temps comme ouvrier dans une entreprise coloniale à Grand-Bassam. Il était au demeurant très attaché aux valeurs de la famille et particulièrement attentif à la réussite scolaire de ses enfants. Il en avait eu dix avec ma mère avant leur séparation. Puis, avec ses deux dernières épouses, mon père en avait encore eu quatre autres. J’étais le second né de toute cette progéniture, après ma sœur aînée. Hélas, de cette nombreuse fratrie seulement six rescapés ont survécu au ravage des maladies infantiles très courantes dans nos villages. Plusieurs ont en effet succombé dans la fleur de l’âge soit à la varicelle, soit au tétanos. De mon père, il ne nous reste aujourd’hui qu’une seule demi-sœur en vie. Du côté de ma mère, nous avons trois demi-frères, fruits de ses secondes noces.
Dans notre famille, tous les garçons ont eu l’avantage d’être scolarisés et de faire des études. Hélas, s’agissant des filles, ni ma sœur aînée ni ma sœur cadette n’ont eu cette chance. Je reste persuadé aujourd’hui qu’elles avaient certainement l’une et l’autre autant d’aptitudes à apprendre et à accéder au savoir que leurs frères. Mon père n’en pensait pas moins, mais il a sans doute dû se résoudre à ce choix arbitraire au profit des garçons à cause de ses modestes revenus. De lui, je garde le souvenir d’un père particulièrement sévère et rigoureux dans ses méthodes d’éducation, mais toujours disposé à donner de l’affection quand il le fallait. Il savait surtout fouetter l’orgueil ou susciter l’ambition en chacun de ses enfants. Il ne cessait de me répéter que l’école est la clé de la réussite et que son rêve était de faire de moi un homme cultivé, au même titre qu’un savant européen. Il voulait m’offrir l’opportunité d’accéder aux connaissances qu’il n’avait pas eu la chance d’acquérir.
Ainsi conditionné par ce milieu familial, mon esprit était naturellement disposé à gravir les différents échelons du savoir. A part un échec retentissant à l’entrée en sixième où je fus recalé pour quelques insuffisances en orthographe, je n’eus aucun mal à boucler les cycles primaire et secondaire. Au lycée, j’avais la réputation d’être un brillant élève. Mes camarades, qui me croyaient investi de quelques pouvoirs magiques, me surnommèrent esprit électronique  !
A la vérité, mes performances scolaires s’expliquaient aisément : au lycée de Sassandra, l’internat nous offrait d’excellentes conditions d’études que je n’avais jamais eues auparavant. Profitant de ce cadre propice, je débordais d’activités et de générosité dans l’effort. J’étais en effet à la fois vice-président du MEECI, le Mouvement des élèves et étudiants ivoiriens, rédacteur en chef du journal du lycée, conducteur des études bibliques pour les élèves chrétiens, président du ciné-club et président de la kermesse annuelle du lycée. Mes amis se demandaient comment, en dépit de ces différentes responsabilités, je prenais encore le temps d’étudier. Je réussis pourtant, au terme de ce parcours débordant d’activités, à mon baccalauréat série philosophie en juin 1976. Sur recommandation de mes professeurs, le conseil d’orientation du lycée avait d’ ailleurs retenu ma candidature pour les classes préparatoires à l’école normale supérieure (hypokhâgne) : je devais entrer en « prépa » à Saint-Cloud en France. Les choses tournèrent hélas autrement après mon succès au baccalauréat.
J’ai gardé de cette ambiance foisonnante du lycée de grands souvenirs et des amitiés inaltérables. Je me souviens encore de mes amis, Oupo Taki dit Nietzsche, Opi Telly alias Meursault, l’homme qui n’a plus rien à se dire avec Dieu, Aliou Cissé le Cicéron, Manon Paul alias Decampos, Zibodi Gnapy dit Dezagamore, Lué Jules le Zeguideu ainsi que de notre célèbre professeur de philosophie, monsieur Jean-Claude Ferrari, un coopérant français d’origine corse que nous surnommions Samba Diallo, l’homme qui a choisi l’itinéraire le plus susceptible de le perdre !
Durant toute cette période, je n’ai cependant jamais caressé l’idée de m’engager politiquement. Certes, j’appartenais à l’instance dirigeante du MEECI, une structure politique d’encadrement de la jeunesse inféodée au parti au pouvoir, mais appartenir à la jeunesse du parti à cette époque, c’était pratiquement comme on s’établit dans le quartier où ses parents sont établis. Ce n’était pas un choix librement consenti ni un engagement politique par conviction.
A cette époque, je m’en souviens encore, j’avais affiché au-dessus de mon lit au dortoir, un écriteau où l’on pouvait lire : «une seule vérité, Jésus  ! ». Mes copains de la classe de philosophie me raillaient à cause de ces paroles, en me traitant de dogmatique. Pour mettre fin à ces moqueries, j’ajoutai quelques temps après un autre écriteau sur lequel on pouvait lire : « une seule ambition, m’élever à force de dépassement au rang des élus de mon pays ! ». J’étais donc assez critique, profondément croyant et ambitieux, mais je n’avais nullement encore pris une quelconque option en politique.
Du reste, cette période de l’apogée du PDCI, parti unique, parti-Etat, n’offrait guère d’autres possibilités : on était PDCI ou rien ! En réalité, pour échapper à la chape de plomb de la pensée unique et à la médiocrité ambiante, on n’avait qu’une alternative : ou militer dans des clubs dits apolitiques ou entrer dans une organisation clandestine. Encore que pour cette dernière option, il fallait avoir un parrain par lequel on était coopté. Les premiers à me faire une offre de recrutement politique furent les hommes de l’entourage de monsieur Emmanuel Dioulo, une haute personnalité de l’époque. Ce dernier avait entrepris de créer en Côte d’Ivoire, avec quelques-uns de ses proches, l’équivalent des « clubs perspectives et réalité » affiliés à l’Union pour la Démocratie Française (UDF) dans l’Hexagone. Remarqué par ses émissaires, sans doute pour mes prises de position critiques, je fus convié ainsi que d’autres étudiants et universitaires, à participer à l’assemblée constitutive des «clubs perspectives et développement » en Côte d’Ivoire. Ces assises se déroulèrent en mai 1978 au 23 ème étage de la tour de l’Hôtel Ivoire.
Figure montante du PDCI, promu PDG de l’ARSO par la volonté de son chef, Emmanuel Dioulo avait pignon sur rue. Jouissant d’une assez grande popularité, il dissimulait à peine sa prétention à la succession du Président Houphouët-Boigny. Toutefois, il n’avait guère le courage de créer son parti. L’affaire des détournements de fonds à la COGEXIM mit cependant une fin brutale à la carrière politique d’Emmanuel Dioulo.
III. L’initiation au militantisme
En arrivant au mois d’octobre de l’an 1979 à l’université de Strasbourg en France, je n’avais qu’une seule idée en tête : achever mon cursus universitaire par le doctorat et choisir enfin, en toute liberté, la voie correspondant à mon ambition politique. Il me fallait à cet effet réajuster ma formation universitaire. Parallèlement à mon inscription en année de maîtrise au Centre d’études germaniques de l’université Strasbourg II, je ressentis la nécessité de prendre d’autres formations académiques complémentaires. J’ai donc passé avec succès les tests d’entrée à l’Institut d’études politiques ainsi qu’à l’UER des Sciences juridiques, politiques et sociales de l’université Strasbourg III. Après quatre années d’études et de recherches effectuées dans cette institution universitaire en Alsace et deux autres années à l’université de Hambourg en Allemagne, j’avais des raisons d’être satisfait de mon parcours académique. En revanche, je n’avais capitalisé pour ainsi dire aucune valeur ajoutée en matière de militantisme politique.
Certes, j’avais tenté dès mon arrivée à Strasbourg de m’inscrire dans les Cercles d’études marxistes pour approfondir ma formation idéologique ; mais très vite, je m’étais rendu compte que le niveau de la formation qui y était dispensée par des syndicalistes de gauche à des ouvriers pour la plupart, était trop faible pour moi. Je quittai donc les Cercles d’études marxistes pour adhérer à une section du Mouvement des Radicaux de Gauche (MRG). Mon option pour le MRG se justifiait surtout par l’admiration profonde que je vouais au plan intellectuel à son leader, le professeur Roger-Gérard Schwartzenberg. Ce dernier siégeait à ce moment-là au Parlement européen de Strasbourg et j’étais persuadé que j’apprendrais davantage en militant à ses côtés que dans les Cercles d’études marxistes. Peine perdue : non seulement les quelques réunions auxquelles il m’était donné de prendre part, sans avoir jamais l’occasion d’y rencontrer monsieur Schwartzenberg, ne m’apportaient pas grand-chose, mais notre rôle de militants de base se limitait pour l’essentiel à distribuer quelques tracts de contestation sur le campus, de temps en temps.
Dans le milieu des étudiants africains, j’avais adopté plus qu’une attitude de réserve, une posture de défiance, voire de distanciation à l’égard de la Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France (FEANF) : à cette époque, la FEANF était tenue à Strasbourg par une coterie d’étudiants burkinabé dont l’arrogance et la jactance inspiraient peu de sympathie. Au demeurant, leurs analyses et prises de position néostaliniennes me paraissaient quelque peu dépassées par rapport aux réalités africaines des années 1980. De toute évidence, la FEANF n’était plus la FEANF !
Du côté des étudiants ivoiriens en France, l’Union Nationale des Elèves et Etudiants de Côte d’Ivoire (UNEECI) ne faisait pas davantage recette. L’organisation était devenue presqu’une coquille vide. Elle demeurait tout au plus un lieu d’empoignades et de suspicion injustifiée à l’égard des étudiants boursiers que les autres considéraient a priori comme des suppôts du pouvoir d’Abidjan. Au niveau de ces deux organisations, aucun débat d’idées, aucune initiative d’action de masse, n’avaient suscité en moi un intérêt quelconque ni un motif d’engagement véritable. Autant dire que j’en étais pour mes illusions en matière de militantisme et de formation politique de terrain.
J’avais néanmoins la chance d’être un observateur in situ en France, lors du grand chambardement de mai 1981 . Pour moi comme pour bon nombre d’étudiants africains, l’onde de choc de l’arrivée au pouvoir de la gauche en France avec François Mitterrand ne pouvait laisser indifférent. Chacun en prenait toute la mesure au niveau individuel comme au niveau global. Bien plus, on se sentait concerné, à la fois comme témoin et acteur ; on se prenait même à rêver des perspectives de changement à l’échelle du continent africain.
Le premier ministre Raymond Barre n’avait-il pas fait, quelques années auparavant, cette mise en garde : que les étudiants africains ne viennent pas attraper la vérole politiques en France !
Il était loin du compte. Surtout après cette expérience de l’alternance au pouvoir en France, on ne pouvait que ressentir une aversion marquée pour nos dictatures tropicales. J’étais moi-même, comme sans doute beaucoup d’autres Africains, sous le charme de cette démocratie disputée à la française : le spectacle des idées-programmes offert concurremment aux citoyens ; la compétition rigoureusement règlementée des partis politiques ; la puissance de la communication et la diversité des médias ; la liberté de chaque citoyen à exercer son droit de vote ; l’impartialité de l’administration publique devant le verdict des urnes ; voilà en quoi résidait, en France et en Allemagne, le charme de la vie politique qui m’avait incontestablement subjugué. Cette fascination du modèle démocratique de type libéral que je qualifie de démocratie disputée avait sans doute commencé chez moi lorsque mon directeur de recherches m’avait choisi, dans le cadre du séminaire des doctorants en science politique de l’université de Strasbourg, pour suivre en Allemagne, la campagne électorale des candidats à la chancellerie, Helmut Schmidt avec le SPD contre son adversaire Helmut Kohl de la CDU au début des années 1980. Après cette expérience fort instructive, je m’étais exprimé sur la question bien avant mon entrée en politique, en marquant ma préférence pour les régimes démocratiques de type libéral. J’avais en effet accordé une interview, qui préfigure à cet égard mon engagement dans la lutte politique, à un quotidien régional allemand : Lippische Landes-Zeitung , le 21 décembre 1983.
IV. En attendant le multipartisme
Ayant regagné la Côte d’Ivoire en novembre 1984 après mes études supérieures, je pris aussitôt la fonction de jeune assistant à la Faculté des lettres et sciences humaines de l’université d’Abidjan. Fort de l’expérience vécue en France, j’avais conscience que la décennie 1990, la dernière du millénaire, pourrait être un moment historique déterminant pour l’Afrique. Des bouleversements politiques prévisibles pourraient bien secouer la quiétude des dictatures africaines. Il fallait s’y préparer individuellement et collectivement pour être en mesure d’aller au charbon le moment venu.
Mon adhésion au Syndicat National de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur (SYNARES), dès ma première année d’enseignement, fut une étape d’initiation à cet égard. Cette structure syndicale fut pour moi un véritable laboratoire de formation à la vie associative et au militantisme de terrain. Les différents congrès auxquels je pris part dans cette organisation contribuèrent fortement à aiguiser mes capacités d’analyse et à forger ma volonté d’action. Il me faut du reste rendre témoignage du rôle décisif qu’ont joué ceux qui furent à l’origine de mon adhésion et de ma formation au SYNARES : Laurent Kouao de la section Mathématiques; Kouassi Desnos, Séverin Gohoré Bi, Néa Kipré, Acka Kouassi et Mathieu Lou Bamba de la section Lettres, mais surtout, Emile Boga Doudou de la section Droit. Je n’oublie pas la combativité et l’ardeur militante d’une personne : la camarade Agnès Monnet, dont la capacité de travail pendant les congrès m’a fortement impressionné.
Cette immersion dans l’activité militante de la vie associative a préparé la voie de mon entrée en politique. Boga Doudou est celui qui m’a ouvert les portes. D’abord, en me documentant avec les tracts et autres écrits politiques clandestins de l’époque. En octobre 1987, alors que je débarquais fraîchement d’un séjour de recherches passé en Allemagne, il m’a donné à lire un livre-programme intitulé : Front populaire ivoirien, propositions pour gouverner la Côte d’Ivoire.
La lecture de cette nouvelle production de l’opposition m’avait à la fois totalement bouleversé et réveillé. Pour moi, la publication de ce premier programme d’un parti clandestin en Côte d’Ivoire sonnait comme un signe des temps : en effet, depuis des années, on attendait que se lève le vent de la liberté. Mais jusque-là, rien de bien significatif ne venait troubler le sommeil des dirigeants du PDCI, le parti unique au pouvoir depuis trente ans. Chaque jour, le régime s’autocélébrait avec une parfaite insouciance dans les médias d’Etat. Au niveau des populations, toute velléité de contestation de l’ordre établi semblait définitivement éteinte. En fait, depuis le départ de Laurent Gbagbo en exil, personne n’avait osé défier le régime en place. Enivré par cette quiétude, le régime n’avait-il pas pris un malin plaisir à médiatiser le retour de Laurent Gbagbo, le seul opposant connu, courant octobre 1988 ?
Et voilà qu’un groupe de personnes avec lui, avait décidé de secouer le cocotier. Mieux, ils avaient commis un crime de lèse-majesté en se réunissant pour créer un parti politique ! Par mesure de prudence, Boga Doudou ne m’avait pas tenu informé de la réunion clandestine du congrès constitutif du Front Populaire Ivoirien (FPI) qui venait d’avoir lieu à Dabou. Un des participants à ce congrès, Innocent Anaki Kobéna, avait été arrêté aussitôt. Une campagne médiatique ainsi que des manifestations publiques furent organisées pour exiger sa libération. Cependant, malgré cette campagne, le régime gardait le cap.
Et pourtant, la situation du pays allait de mal en pis. En effet, depuis le début des années 1980, la situation économique et sociale du pays était entrée dans une phase de récession et de déliquescence continue. Sous l’effet conjugué de la mauvaise gestion des finances publiques et de la chute brutale des prix du binôme café-cacao sur le marché mondial, la Côte d’Ivoire connaissait la plus grave crise économique de son histoire. Tandis que le PNB par habitant chutait de 1180 dollars US en 1980 à 800 dollars en 1989, la croissance économique était à son plus bas niveau, avec un taux-plancher atteignant à peine 0,1%. La dette extérieure qui culminait déjà à 18 milliards de dollars en 1990 représentait le taux d’endettement le plus élevé du continent par tête d’habitant. Les prix du café et du cacao se détérioraient au moment même où les prix des produits importés connaissaient des hausses importantes. Il en est résulté une forte détérioration des termes de l’échange, un déficit du compte courant extérieur de plus de 12% du PIB et un déficit des finances publiques atteignant 17% du PIB en 1989.
Malgré ces chiffres alarmants, le Président Houphouët-Boigny s’obstinait à engloutir des fonds faramineux dans des réalisations de prestige à Yamoussoukro, son village natal. La basilique Notre-Dame de la Paix, par exemple, dont le coût global représentait selon les estimations officielles quelques 400 milliards de francs CFA, était la plus onéreuse.
Devant une telle gabegie, la Banque mondiale et le FMI imposèrent à la Côte d’Ivoire des conditionnalités draconiennes.