Tiguentourine

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Tiguentourine, une contrée perdue dans l’immensité saharienne et jusque-là anonyme, est soudain projetée au-devant de la scène internationale. En ce jour du 16 janvier 2013, un groupe terroriste des plus sanguinaires sévissant dans la région du Sahel décide de mener une opération d’éclat en guise de représailles contre l’Algérie. Une faction extrémiste dépendant d’Al-Qaïda et active sous l’appellation de « Les Signataires par le sang » attaque l’usine de gaz de Tiguentourine située à une quarantaine de kilomètres d’In Amenas. Le raid est aussi rapide que dramatique et les terroristes lourdement armés réussissent à prendre en otage beaucoup de travailleurs étrangers.
Trois jours durant, la terreur habite les lieux et les cœurs. La douleur s’affranchit des frontières, des océans et des mers pour marquer à vie des familles entières. Des Japonais, des Anglais, des Français des Philippins et autres citoyens du monde se retrouvent rassemblés par décret suprême sur ce bout de désert qui va sceller leur destin définitivement.

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Date de parution 11 novembre 2015
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EAN13 9782363154965
Langue Français

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Tiguentourine

Benak

© 2015

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1.

 

 

 

Akim était un jeune homme accompli bien qu’il n’ait aucun titre pour couronner sa malheureuse scolarité. En effet, quoique brillant élève et étudiant, il ne réussit pas à décrocher son diplôme d’ingénieur. Il ne finit jamais son cursus, d’ailleurs ; il fut obligé de le rompre au bout de la troisième année, malgré les exhortations de ses parents, surtout sa mère qui l’avait prédestiné à un avenir meilleur. Akim n’avait plus cette flamme indispensable qui aiguisait la volonté en entretenant l’amour de l’apprentissage. Quand il était au collège, il éprouvait un réel bonheur à fréquenter la classe ; s’il lui avait été donné et s’il n’avait tenu qu’à lui, il aurait tout simplement banni les nuits. Celles-ci, pensait-il, se mettaient en travers de son chemin, entre lui et ses précieux cours. Il pestait contre ce qu’il jugeait être une perte de temps inutile. Chaque matin que Dieu faisait, il était heureux de retrouver les bancs de son école. Assidu, il recevait avec un plaisir à nul autre pareil, les rudiments nécessaires à la pensée pour sonder les abysses ô combien riches de la connaissance. Il était pressé de détenir le maximum d’informations pour satisfaire l’avidité de son esprit. Brillant et bien éduqué, il était adulé par ses parents qui voyaient en lui, la solution à toute leur misère ; il était aimé par l’ensemble de son entourage faisant de lui, l’enfant type de tout le village. Ses professeurs non seulement le préféraient à ses camarades, mais le respectaient aussi. Son humilité taillée à la mesure de son âme simple et tranquille faisait déjà de lui un homme tout empreint de sagesse. Il aimait tout le monde, seulement, il n’avait qu’un ami qu’il ne quittait pas d’une seule semelle. On les appelait les inséparables.

Ce jour-là, alors qu’il marchait en direction du poste où il devait prendre la relève et assurer la permanence, Akim ne put empêcher son esprit de transhumer vers ces instants fatidiques et leurs malheureux présages. Ceux-là, inopportuns étaient venus interférer dans les riches pâturages où il adorait faire paitre ses douces brebis. En effet, par quelque vilain sortilège, sa vie bascula du haut de la pyramide fragile de ses vingt ans en une vraie hécatombe. L’information à terrasser un éléphant lui fut presque fatale en ce sens qu’il perdit, non seulement ses études, mais aussi le goût à l’existence. Celle-ci était devenue fade ; elle ne valait plus la peine d’être vécue. Mais aussi paradoxal que cela puisse paraitre, jamais, au grand jamais, l’idée de suicide ne l’avait effleuré. Sa culture arabo-musulmane, l’adoration qu’il vouait à Allah ainsi que l’amour qu’il nourrissait à l’égard de ses parents avaient jusque-là empêché son esprit d’ébaucher une telle issue. Cette perspective écartée, il fut cependant sujet à des troubles psychiques pas tout à fait vitaux certes, mais néanmoins importants. Sa vie estudiantine en fit les frais immédiatement, car il lui était intenable d’investir encore une fois les lieux et fouler les mêmes endroits qui portaient, encore fraiches, les empreintes indélébiles de Mustapha. Trop d’habitudes les liaient et il ne pouvait s’en défaire aussi facilement. Au contraire, chaque coin de rue, chaque bâtiment, l’amphithéâtre, le laboratoire, le restaurant et surtout leur chambre, le rappelaient vivement et inéluctablement à son souvenir. Son cœur sérieusement éprouvé et son esprit trop malmené n’auraient pas supporté davantage de sollicitations.

 Heureusement pour lui, il fut absent cette fameuse journée. En effet, il avait fait l’école buissonnière, car son père devait effectuer la « Omra »(le petit pèlerinage) aux Lieux saints et il était de son devoir de l’accompagner à l’aéroport. Cela lui avait évité le pire ! Il n’apprit la nouvelle que le lendemain lorsque, impatient et excité de retrouver son fidèle ami, il rejoignit l’université. Il fut tellement sidéré par l’information qu’il perdit un certain moment toutes ses facultés. Le choc lui fut tellement grand que le temps s’arrêta d’abord dans son horloge interne, puis tout autour de lui. Mustapha n’était plus ! C’était énorme, beaucoup plus qu’il ne pouvait supporter. La Terre cessa de tourner et les oiseaux de chanter. La vie rejoignit en catimini le corridor noir et mystérieux de la mort, cette affreuse Dame qui ne s’embarrassait pas outre mesure d’intervenir entre des êtres qui ne voyaient que du même œil un merveilleux avenir. Elle ne s’inquiétait guère du sort des uns et des autres, elle agissait sans passion, sans cœur, sans haine ni compassion, seulement obéissant à son cahier de charges. Elle ôtait la vie sans raison aucune, mais juste par devoir. Elle fut créée dans le seul but de tuer. Elle s’acquittait admirablement de cette mission sans jamais faillir. Mustapha, ce jeune homme dynamique aux grands yeux verts emplissant la vie de ses cris, de ses mouvements, de ses humeurs, de ses vérités, de ses déboires, de ses rêves et de ses espoirs avait choisi l’endroit et l’heure à son ultime départ. Oui, il était parti alors qu’il dormait seul dans cette chambre qu’ils avaient tous deux organisée et agencée comme si le goût de l’un n’était que la réplique de celui de l’autre. Il s’en est allé en évitant à son ami de vivre l’horreur de sa disparition. Cependant, il avait à sa façon trahi le serment qui les avait unis jusqu’à lors. Il avait quitté le monde sans aviser au préalable de son départ et Akim ne put contenir sa douleur. À chaque pas qu’il faisait, il ressentait un picotement au cœur et dire que cette dernière n’avait nullement de mémoire.

À peine deux cents mètres le séparaient du poste qu’il ralliait une nuit sur trois selon un calendrier préétabli. La nouvelle réglementation fixant le travail continu exigeait de différents personnels, la présence permanente au cantonnement. Un mois de labeur contre un autre de congé était la règle régissant le fonctionnement dans toute la région. Akim s’en accommodait très bien. Cet arrangement lui permettait non seulement de gagner de l’argent, mais également de bénéficier d’un certain temps pour vaquer à ses propres occupations au Nord, une fois, le devoir au Sud accompli.

Il avait opté pour cette zone pour fuir les habitudes qu’il avait accumulées en compagnie de feu Mustapha que son ombre avait suivi jusqu’à ce territoire qu’il n’avait jamais vu auparavant. Mustapha était devenu le fantôme du désert. Il s’était apparenté au mirage pour apparaitre et disparaitre à sa guise n’accordant guère de crédit à son entourage. Ces derniers temps, il ne finissait pas d’occuper son esprit. Même de nuit, le rêve le lui restituait avec une fréquence assez bizarre. Il le revoyait tantôt souriant tantôt pleurant sans jamais l’abandonner. Parfois, il lui semblait qu’il lui livrait des messages dont il n’arrivait pas à en saisir le sens. Sa voix inaudible et ses gestes aussi vagues qu’imprécis rendaient la compréhension plus qu’aléatoire.

Akim ne pouvait expliquer l’acharnement du souvenir de son ami qui s’imposait à lui de toute évidence. Il avait beau essayer de déchiffrer les petites réminiscences, c’était peine perdue chaque fois. Toutefois, il en mesurait l’ampleur et la gravité par leur fréquence. Avait-il commis un impair à son égard au point d’être rappelé à l’ordre par sa conscience ? Ou bien n’était-ce que son subconscient qui opérait des résurgences ? En tout cas, Akim était incapable de décrypter de telles assonances, son esprit refusant d’emprunter le chemin de l’aberrance.

Akim venait de passer une mauvaise nuit, chaque fois le même rêve s’imposait à lui avec insistance. Il avait beau invoquer Dieu, réciter certains versets du Coran, égrener certaines psalmodies et prononcer même des rogations, rien n’y fit. Feu Mustapha pénétrait dans sa chambre toujours par effraction. Il se mettait à courir autour de son lit en ricanant. Il ne cessait sa ronde que lorsque Akim se réveillait. Ce n’était qu’alors que celui-là disparaissait comme si de rien n’était, comme si quelqu’un avait actionné la lumière pour chasser la nuit. Ce n’était qu’aux premières lueurs de l’aube qu’il connaissait une certaine accalmie et la fatigue aidant, il sombrait enfin dans un sommeil profond.

 

 

                                                 

 

 

 

2.

 

 

Zeidane réfléchissait très vite. Son vis-à-vis était un homme intelligent et redoutable. C’était un individu dangereux avec lequel il fallait se conduire avec tact et doigté pour ne point froisser sa susceptibilité. Un mot ou un geste déplacé et l’instant serait fatal. Tout écart, aussi léger soit-il, était toujours assimilé à une offense. Cela pouvait déboucher facilement sur une extravagance.

Mohamed Lamine Bencheneb, alias Tahar Abou Aïcha, alias Abou Chaneb n’était autre que le beau-frère de Belmokhtar, alias Belaouar. Ils avaient pris pour femmes deux sœurs jumelles du Sahel. Du coup, ils s’étaient adjoint la majorité des tribus gravitant dans la région. Ils gagnèrent ainsi leur confiance et obtinrent d’elles coopération et assistance. Nomades par définition, elles constituaient de véritables sources de renseignements pour cette frange de la horde terroriste qui s’était jetée dans le giron d’Al-Qaïda. Cette complicité les aida grandement à assurer la mainmise sur la zone qui leur était vitale.

Abou Chaneb était en mission à la tête d’un groupe chargé de l’approvisionnement en armements sur le territoire libyen. La nébuleuse avait besoin d’armes spécifiques et surtout d’explosifs. Les pains de trinitrotoluène étaient tout indiqués pour réussir la fameuse opération.

Zeidane n’était pas tout à fait au courant de ce qui devait bientôt se passer bien qu’il soit l’une des rares personnes dont dépendait la planification. Cela ne l’empêchait pas de jouir à l’avance de sa réalisation, car il vouait une haine inqualifiable à l’égard de ces encombrants voisins qu’il n’osait pas nommer. En Vérité, depuis le début de la rébellion qui devait dans un premier temps destituer le premier Libyen puis l’assassiner, ce sentiment de répulsion n’avait cessé de s’amplifier chez la majorité de ces faux révolutionnaires. Cela paraissait d’autant plus évident que les nouveaux caïds, ces brillants opportunistes reconvertis par la magie d’un maître penseur, ne laissaient passer aucune occasion pour diaboliser leur grande sœur comme ils l’appelaient par duplicité. Même les membres du fameux Conseil National de Transition n’étaient pas allés du dos de la cuiller et en particulier son porte-parole, le contesté Gouga. En effet, celui-ci accusait ouvertement l’Algérie d’envoyer des mercenaires en Libye. Hypocrisie aidant, ce dernier avait brandi, devant la caméra d’Alhakira, des documents attestant la compromission de ce pays phare dans la région. L’Algérie profonde et surtout l’Algérie officielle, ne reconnaissant pas le mouvement d’insurrection, ne cautionnait absolument pas les actions des insurgés. Les Algériens ne comprenaient pas ce soulèvement sur commande parrainé par les détenteurs absolus d’une certaine pensée judéo-chrétienne. Ils n’arrivaient pas à bénir une rébellion pensée et conçue dans les laboratoires belliqueux des quartiers généraux des services secrets occidentaux, un embrasement soutenu et appuyé par une armada des plus sophistiquées. Depuis quand l’occident pilotait-il des projets au profit des peuples arabes et musulmans ? Depuis quand prônait-il des idées de justice et d’équité en faveur des pays démunis ? Depuis quand souhaite-t-il le bien et la prospérité à ses anciennes colonies ?

— Est-ce pour bientôt, les festivités ? Demanda Zeidane, comme si de rien n’était.

— Je ne saurais répondre à cette question, la décision ne dépend pas de nous et tu le sais.

— Oui, mais dans toute opération, il y a des signes avant-coureurs, n’est-ce pas ?

— Absolument, mais nous n’agissons pas comme les autres mouvements. Nous avons nos propres règles, nous choisissons toujours le lieu et le moment de notre action.

Zeidane savait qu’il ne pouvait rien tirer de son interlocuteur, mais il essayait de glaner les informations suffisantes pour apaiser le volcan qui fusait en lui depuis que la famille Kadhafi avait trouvé gite et refuge en Algérie. Il était capable de mettre à feu et à sang ce pays pour lui faire payer ce qu’il lui semblait être une traitrise et une lâcheté. D’ailleurs, il assimilait ce coup à une véritable déclaration de guerre à laquelle il fallait impérativement apporter une réponse sévère.  L’Algérie aurait par ailleurs affrété des avions pour ramener du sang frais aux troupes de Kadhafi. Cette propagande bien réfléchie dans des laboratoires occultes fut distillée savamment par des médias à important audimat. Elle avait fait le tour du monde avant de venir s’implanter à Djabal Al Gharbi en élisant définitivement domicile dans le grand district de Zenten.

— Notre commande est-elle honorée ? Lança Abou Chaneb sereinement.

— Oui, c’est parfait, je vous ai même ajouté des mines antichar, lui répondit, Zeidane, tiré de ses pérégrinations.

— Nous avons commandé assez, je pense. Doutes-tu de nos capacités, frère Zeidane ?

Celui-ci fut surpris par la question et déstabilisé par le regard dur et méchant de son interlocuteur.

— Hacha lillah, frère Abou Chaneb ! Ce n’est pas ce que je voulais dire, votre intelligence parle pour vous, votre survie aussi ! Bredouilla-t-il embarrassé.

— Il faut que tu saches que nous déroutons même les systèmes américains de surveillance, nous sommes très forts en matière de coups de main, d’embuscades, de raids et de camouflage.

— Oui, vous êtes notre fierté et nous vous faisons confiance. Nous sommes toujours, là, prêts à vous apporter assistance, réussit enfin Zeidane à s’exprimer.

En effet, il s’était fourré dans un véritable guêpier n’était sa faculté à redresser la barre, il se serait attiré des ennuis majeurs en se mettant à dos ces impitoyables tueurs. Il était bien placé pour les connaitre, car certains d’entre eux avaient servi à ses côtés dans quelques secteurs. Il avait vu de ses propres yeux la manière avec laquelle ils s’étaient conduits envers les pauvres hères qui s’étaient trouvés en travers de leurs chemins. Il avait vérifié de visu le comportement avec lequel ils avaient maltraité ceux qui avaient eu la malchance de graviter dans leurs parages. Il avait observé, avec quelle effroyable dextérité, ils étêtaient les enfants en bas âge, avec quelle monstruosité, ils écartelaient les soldats libyens faits prisonniers et avec quelle animosité, ils violaient les femmes, les filles et les gamines des villages. C’était d’ailleurs dans leur maudite école qu’il apprit à la perfection les rudiments de la tuerie sauvage.

— Qu’en est-il des Tunisiens et des Égyptiens ? avait demandé Abou Chaneb alors qu’il compulsait un petit calepin qu’il venait de tirer de la poche intérieure de son gilet.

— Ah, oui ! Ils sont formidables et prêts à toutes les éventualités, ils vous seront d’un excellent apport.

— je l’espère. Sont-ils à point pour le voyage de demain, inchallah ?

— Oui, frère ! Ils le sont déjà depuis plus d’une semaine, ils n’attendaient que ta venue pour les adopter et les emmener vers les chemins lumineux et les jardins luxuriants du paradis que tu leur promets.

— Nous ne t’oublierons jamais pour ces services rendus, frère Zeidane. Tu sers aussi bien que nous la Cause. Notre djihad est identique et seul Allah nous rétribuera inchallah.

— Nous sommes les soldats inconditionnels de Dieu et ses vrais fidèles, les Houris nous attendent en fruits succulents et éternels.

Zeidane ne croyait pas à ce qu’il lui racontait, car il savait pertinemment que c’était de la foutaise. C’était de la connerie, ces histoires de paradis plein de jolies filles. Celles-ci couraient les rues et habitaient parfois juste à côté, mais elles étaient des produits interdits, elles demeuraient difficiles d’accès malgré leur proximité. Heureusement, la révolution était venue faire sauter tous les verrous et démolir tous les garde-fous. Les désirs longtemps refoulés étaient devenus permis jusqu’aux limites les plus reculées. Il suffisait de le vouloir et le tour était joué. Cette année-là, la mort fut libyenne par excellence.

— Tous les matériels, armements et munitions sont à bord des Toyota Stations, affirma enfin Zeidane pour clôturer la discussion.

Le temps pressait. Il devait se rendre à Tripoli avant la tombée de la nuit et revenir avant le lever du jour pour accompagner la colonne jusqu’au point déterminé à la limite du district de Zenten.

— C’est parfait alors ! Et si nous allions nous reposer puisque tout est OK ? Finit par proposer Abou Chaneb pour se soustraire lui aussi.

Il devait s’isoler pour faire le point avec ses sbires sur la conduite à tenir en cas de mauvaise tournure. La dernière phase étant critique, il devait prendre toutes les mesures afin de bien mener à terme la transaction.

 

3.

 

 

Afid avait quarante ans. Il venait juste de se marier. À peine trois mois s’étaient écoulés depuis sa nuit de noces. C’était un événement grandiose et marquant qui avait mis fin à un long célibat. Endurci ? Oui, il l’avait été ! Très jeune, il avait décidé de ne jamais contracter mariage, dut-il finir sa vie en solitaire comme d’autres l’avaient terminé avant lui. Misogyne ? Afid ne l’était absolument pas ! Seulement, son esprit rebelle et vagabond lui prescrivait un autre plan. Il prévoyait de faire le tour du monde par étape. Oui, pour chaque congé, une nouvelle destination. Malheureusement, il ne put concrétiser son rêve, car les circonstances lui avaient été souvent défavorables.

L’obtention d’un visa n’est pas chose aisée de ce côté-ci de la méditerranée ; il faut effectuer les douze travaux d’Hercule pour recevoir à la fin un refus catégorique. C’est d’autant plus décourageant et surtout humiliant qu’on ne daigne même pas vous signaler les causes du rejet. En un mot, c’est le mépris pur et simple qu’on essuie de la part de cette chancellerie dite civilisée. On vous accueille dans une salle misérable, on vous fait asseoir inconfortablement sur des bancs nus, forgés dans du fer grossier. L’attente dure le temps que l’on condescende enfin à vous entendre, car vous ne pourrez pas voir votre interlocuteur, mais juste l’entrapercevoir à travers une petite lucarne. Là, vous videz ce que vous avez en répondant simplement aux questions. Ça ressemble à un parfait parloir de prison.

Ingénieur de formation depuis quinze ans, il avait été le major de sa promotion à l’institut algérien du pétrole. Diplôme de pétrochimie en poche, il avait rejoint la société nationale où il fut affecté dans la zone Sud. Issu d’une famille aisée, il disposait de la totalité de son argent pour mener sa vie comme il l’entendait. Ses parents cultivés et très évolués étaient peu regardants et accordaient volontiers à leur progéniture une certaine liberté. Deux fillettes et un garçon étaient le fruit d’une relation bien gérée par un couple responsable et averti. Choyé par ses deux sœurs et adulé par ses géniteurs, Afid avait grandi dans une maison dont les murs ne parlaient qu’amour. Adolescent, il avait flirté comme tous les jeunes gens de son âge sans pour autant donner une grande importance à ces relations empreintes de douce innocence. Plus âgé, il avait fréquenté des filles sans connaitre cet amour qu’il voyait à la télévision ou qu’il découvrait à travers ses lectures dans ces livres que les jeunes autour de lui prisaient. Ses camarades en parlaient souvent, mais il n’arrivait pas à comprendre la chose puisqu’il ne l’avait jamais vécue. Pour lui, la dilection c’était d’abord un esprit. L’attachement c’était une relation sans calculs bas et sans idées préconçues : une entente à l’abri de tout conflit.

C’était, bien sûr, sans compter sur la Providence et surtout sur Cupidon lequel avait plus d’une flèche à son arc. D’ailleurs, son carquois en était plein à craquer. Ce n’était donc qu’une question de circonstance, car l’amour est comme une maladie que l’on se doit d’attraper. Chaque chose en son temps répétait souvent son père quand il le pressait de satisfaire ces caprices, ô combien, pluriels. Afid ne s’était jamais imaginé dans la peau d’un amoureux tellement cela lui paraissait improbable. Impensable même !

Comme les voies du seigneur sont impénétrables, les raisons de l’amour sont mystérieuses et impalpables. Le cœur a ses propres arguments et seule son alchimie est à même d’apporter les réponses à des questions aussi importantes qu’irrationnelles.

La raison d’Afid s’imposait en première ligne en une forteresse imprenable dont les défenses atteignaient les profondeurs de la prétention. Il ne comprenait pas ces gens qu’on qualifiait de tourtereaux et qui roucoulaient à longueur de journée. Tourtereaux ? Ramiers ? Ou bien n’étaient-ils que de pauvres pigeons à déplumer ? Il ne ratait pas l’occasion de se moquer de ses camarades qu’un simple mot griffonné sur un papier arrivait à enflammer. C’était aberrant ! Même, sa grande sœur ne fut pas épargnée par ses sarcasmes avant qu’elle ne convolât en justes noces. Quant à son futur beau-frère qu’il qualifiait de gaga et de complètement toqué, il le passait à la tronçonneuse verbale tellement il lui semblait stupide dans ses agissements. Son comportement était loufoque et avilissant. Comment un homme de prime abord intelligent pouvait-il se laisser traiter de lapin, de biquet ou carrément de cochon ? Comment pouvait-il accepter un tel avilissement ?

— Comment vas-tu, mon joli baudet ? 

C’était sa sœur Imène qui parlait au téléphone à son fiancé. Se croyant seule et à l’abri de toute indiscrétion, elle se permit de puiser dans son vocabulaire intime. Elle n’était qu’une simple fille ayant juste dépassé le stade du mariage selon les règles de cette société machiste et patriarcale. La peau blanche et les cheveux clairs, elle remplissait les coins de la maison de sa présence, de ses gestes méticuleux et surtout de son rire merveilleux qui d’un trait effaçait tous les malheurs de son cœur. Oui, malgré la grosse peine qu’elle avait enfouie en elle, elle semait la joie partout sur ses pas. N’ayant rien reçu de la vie, elle était prête à tout offrir à celui qui réussirait à la conquérir et à partager son présent et son avenir. Ce matin-là, elle était heureuse, car quelques mots avaient suffi à la rendre joyeuse. D’un geste d’épaule léger, elle balayait le poids qui les chargeait. Elle mettait du cœur pour oublier un tant soit peu les perles salées qui se déversaient chaque nuit alors qu’elle avait la tête enfouie dans l’oreiller. Oui, Imène était extatique et radieuse chaque fois que le téléphone sonnait, que son fiancé la demandait… elle brillait alors de tout son éclat comme ces infinies étoiles qui scintillent de leur belle lumière uniquement en pleine nuit, au milieu de la douleur. Aimer c’est tellement impitoyable lorsqu’ on est seule, et Imène ne voulait plus de cette solitude qui la consommait d’une manière implacable.

— Je t’adore, mon joli crapaud !

Afid n’en revenait pas ! Il allait franchir le seuil de la porte donnant sur le salon quand il entendit sa sœur dire ces folies. Il demeura un instant interdit. Oui, il comprit que les mots qu’elle venait de prononcer étaient destinés à son fiancé. Ce jour-là, il méprisa cet homme qui ne tarderait certainement pas à faire partie de la famille. Afid avait maugréé quelque chose d’incompréhensible à l’égard de sa sœur qui prit acte de sa présence. À son regard méchant, elle conclut que c’était quelque chose de vilain qu’il avait proféré. Elle mit fin à sa discussion amoureuse, l’instant étant devenu insolite et précaire.

— Tu épouses un âne ? Es-tu une mule, pour la circonstance ? Avait-il demandé à sa sœur confuse et gênée de voir ses petits secrets mis à nu.

— De quoi je me mêle ? Avait-elle réussi à dire non sans une certaine appréhension.

Elle avait peur que la chose ne dégénère entre elle et son frère. Cela compliquerait sûrement sa relation d’autant plus que le mariage pointait à l’horizon.

— À sa place, je t’aurais giflée et j’aurais rompu sans attendre ! Tu épouses une mauviette, pas un homme, ma chérie !

— C’est pour bien le commander, mon cher ! Lui avait-elle répondu en souriant.

Elle souriait encore après que son frère soit parti en la laissant au milieu de ses rêves éparpillés. Il l’avait quittée sans ajouter un traitre mot, clôturant la discussion seulement par un léger haussement d’épaules qui voulait tout dire. Son sourire se mua en rire quand son esprit fut traversé par une drôle de pensée. Elle s’était imaginé la tête que ferait son frangin s’il avait su comment son fiancé l’appelait. Il aurait certainement grillé tous les feux rouges et tous ses fusibles auraient sauté.

Afid se rappelait toujours cette péripétie-là, elle l’avait vraiment marqué en façonnant dans une large mesure sa conduite vis-à-vis de l’heureux prétendant.

Quelque temps plus tard, le mariage fut décidé et consommé. Lors de la cérémonie, pendant que tout le monde faisait la fête, Afid était tombé sous l’emprise d’un phénomène extraordinaire…

À tout dire, la veille de la célébration, alors qu’il s’affairait dans le garage à bien préparer leur voiture pour accompagner, le lendemain, la mariée à son domicile, Afid fut sommé de rejoindre, illico presto, sa mère. En effet, celle-ci debout sur le perron du hall d’entrée ne cessait de s’agiter en l’appelant par des gestes redoublés. Il n’eut qu’à traverser la petite cour pour être à sa portée.

— Qu’as-tu à me héler ainsi, maman ? Lui demanda-t-il, haletant

Afid s’était imaginé quelque chose de grave ou du moins urgent.

— Ah, mon poussin ! Je vois que tu as tout oublié, lui répondit-elle, assez irritée. Sont-ce des choses à négliger ? Continua-t-elle dans sa lancée.