Une Vie en Bleu

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164 pages
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Description

L'histoire d'une ascension


"Commençant sa carrière internationale au premier échelon, l'auteur la conclut cinquante ans plus tard comme Secrétaire Général Adjoint des Nations-Unies.




Une vie passée sous de drapeau bleu de l'O.N.U. dans les domaines du développement de l'environnement, du commerce international, de l'aide humanitaire et pour terminer à
l'assemblée Générale.
Dans cet ouvrage, il nous entraîne dans les rouages de cette organisation tentaculaire qu'il connaît si bien.


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EAN13 9782368323526
Langue Français

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Jean-Jacques GRAISSE
Une vie en bleu
Cinquante ans au service des Nations Unies
LaSAS2C4L-NOMBRE7,ainsiquetouslesprestatairesdeproductionparcipantàlaréalisaon de cet ouvrage ne sauraient être tenus pour responsable de quelque manière que ce soit, du contenu en général, de la portée du contenu du texte, ni de la teneur de certains propos en particulier, contenus dans cet ouvrage ni dans quelque ouvrage qu'ils produisent à la demande et pour le compte d'un auteur ou d'un éditeur ers, qui en endosse la pleine et enère responsabilité.
A mes petits-enfants, Alan, Léa, Lily et Nils, si un jour ils veulent savoir ce que faisait leur grand-père.
REMERCIEMENTS
Isabelle m'a encouragé pendant un an et demi alors que je me demandais pourquoi écrire ce livre. J'ai compris assez vite qu'il ne serait pas vendu en li- brairie. Pour le faire publier il aurait fallu ajouter bien des noms, y mettre du sexe et raconter des his- toires troubles. Isabelle m'a donc convaincu que mes lecteurs seraient mes enfants et mes petits- enfants ainsi que les amis auxquels je n'ai jamais eu le temps de raconter toute ma vie. J'ai longtemps hésité entre le français ou l'anglais. Après tout l'an- glais a été ma première langue de travail pendant 50 ans. Si mes petits-enfants ne deviennent pas bilingues, au moins pourront-ils me lire en français.
Dominique, dès les premiers jours de ma re- traite, a été celui qui ne cessa d'insister pour que je me mette au travail.
Ode et Chantal furent les lectrices de mon pre- mier chapitre alors qu'elles étaient à la maison à Rome à Noël 2013. Elles m'encouragèrent dans mes efforts.
Chantal continua depuis à être la garante d'un français à peu près correct. Elle y consacra de très longues heures chez elle à Ballaison, sur le Léman, et resta en contact par courriels ou par téléphone et enfin à Ballaison pour une dernière semaine de lecture fi- nale avec Isabelle.
Dominique m'orienta vers un style plus person- nel, moins narratif, et lui aussi, avec patience, consa- cra des journées à me relire.
Et enfin Maryse, la belle-sœur d'Ode, nous sauva de bien des déconvenues quand elle se servit de tout son savoir-faire pour une dernière lecture.
Sans eux, je n'aurais jamais commencé ni achevé cette aventure qui me fit passer des heures calmes et heureuses, nostalgiques parfois. Je leur dois beau- coup.
1
MON ENFANCE
La seconde guerre mondiale commença le 10 mai 1940. Les troupes allemandes envahirent la Bel- gique. Elles entrèrent dans Bruxelles le 17 mai. Trois mois plus tard je naissais à Etterbeek, une commune de Bruxelles. Je pesais moins de trois kilos, le poids des bébés du Bangladesh aujourd'hui. Cinquante-six ans plus tard, alors que j'entamais la dernière étape de ma carrière onusienne, rejoignant le Programme Ali- mentaire Mondial à Rome, j'aurais enfin l'occasion de contribuer au combat contre la malnutrition des en- fants du Tiers-Monde.
Mon père, alors dans l'artillerie des Chasseurs Ardennais, assista à l'arrivée des troupes allemandes près du fort d'Eben Emael situé au nord de Liège. La Belgique avait décidé de ne pas se protéger en prolon- geant la ligne Maginot mais de construire des forts re- doutables sensés arrêter ou freiner l'avancée des troupes allemandes. L'armée allemande contourna tout simplement la ligne Maginot en France. En Bel- gique, elle prit le fort imprenable d'Eben Emael avec des planeurs et quelques parachutes. On attendait les Allemands à l'horizontale ; ils vinrent à la verticale ! Et mon père se retrouva prisonnier de guerre en Allemagne pendant que ma mère, seule à Bruxelles, passait ses trois derniers mois de grossessedans une ville dont l'approvisionnement était gravement perturbé. Son alimentation n'était ni suffisante, ni équilibrée. Le lait par exemple manquait. Elle mit au monde un bébé bien trop petit. Lorsque mon père reçut ma première photo, il ne voulut pas la montrer à ses copains de chambrée dans son camp en Allemagne du Nord tant il me trouvait " trop maigrichon ".
Mes grands-parents paternels étaient morts, ma grand-mère depuis bien longtemps, de la grippe espa- gnole en 1918. Mon grand-père maternel, importateur de vins de Bourgogne, mourut aussi avant le début de la guerre. Il ne restait que ma grand-mère maternelle qui vivait dans son village de Messancy, en Gaume, au sud d'Arlon, près de la frontière du Grand-Duché de Luxembourg que les Allemands venaient d'an- nexer. Ma mère m'emmena en train à Messancy par Arlon et Athus, un voyage que je refis souvent, tout seul, dès l'âge de 6 ans, quand j'allais passer les va- cances d'été chez mon cousin à Rodange au Luxem- bourg.
Je n'ai bien sûr aucun souvenir de mon enfance à Messancy avant l'été 1944. La vie dans cette région agricole riche allait rapidement me faire gagner le poids qui me manquait au départ. Mon goût pour les choses salées vient certainement de ma préférence pour le jambon d'Ardennes, le saucisson, les pâtés de campagne et le boudin noir dont je me délectais plutôt que les pâtisseries qui se limitaient d'ailleurs à de la tarte aux pommes à l'automne.
Au village, on parlait luxembourgeois et fran- çais. A l'âge de quatre ans j'étais donc parfaitement bilingue. Le luxembourgeois est proche du suisse al- lemand parlé à Bâle, lui-même proche du yiddish. Après notre retour à Bruxelles je perdis rapidement cette langue. En 1958, alors que je prenais tous les jours le train de Bruxelles à Anvers, je m'étonnais que tant de
Luxembourgeois le prissent, mais ces passa- gers étaient tout simplement des diamantaires parlant yiddish. La musique du luxembourgeois me revenait à l'oreille.
Je garde des souvenirs merveilleux de mes an- nées à la campagne. Je passais des heures dans notre jardin à combattre les doryphores qui s'attaquaient aux plants de pommes de terre. J'étais heureux et fier de me rendre utile, ce qui me valait les compliments de ma grand-mère. Je passais aussi de longs moments devant les clapiers et j'avais appris à faire frétiller mes narines comme les lapins. Cela me valait un franc suc- cès au village. Mon ego s'en trouvait renforcé. Les tra- vaux des champs me remplissaient de joie. On m'avait fabriqué toute une série d'outils à ma taille, une petite serpette, un bâton comme un fléau, pour que je puisse moi aussi battre le blé avec les grandes personnes. Ma grand-mère m'avait confié la cueillette des fraises. Le premier goût dont j'ai le souvenir est celui des fraises écrasées dans le lait. Quel bonheur! Ce que je ne disais pas à ma grand-mère c'est que mon cousin m'avait ap- pris à gober les œufs. Il suffisait d'un clou et d'un coup en haut de l'œuf pour pouvoir le gober. Nous faisions cela en cachette, c'en était encore meilleur. Je garde aussi le souvenir fort désagréable d'une récolte de pommes de terre. Nous avions un champ, assez éloigné de la maison. On m'avait confectionné un petit outil pour arracher les pommes de terre avec les grands. Des voisins étaient venus nous aider à la récolte. Ils avaient un berger allemand que j'aimais bien, mais, ce jour-là, il était couché au bout du champ entre le panier en osier de ma mère et celui de nos amis qui contenaient les provisions de la journée. Ces paniers, très classiques avec une anse au milieu et deux couvercles, étaient identiques. Je me trompai de panier et me fis mordre cruellement la main. Aujour- d'hui encore j'ai peur des bergers allemands. Je garde le souvenir gourmand des pommes de terre cuites dans la braise du feu de bois, allumé au bout du champ. Le goût de ces pommes de terre à la peau lé- gèrement cendrée, et que l'on salait, reste gravé dans ma mémoire.
A l'automne 1944 je découvris la guerre et d'abord la guerre dans le ciel. Un soir, je vis un combat aérien entre chasseurs allemands et alliés, américains ou anglais. Puis ce furent des vagues de bombardiers américains en route vers l'Allemagne. Le ciel réson- nait d'un grondement énorme et impressionnant. Le frère de ma mère, qui était dans le maquis, passait ra- rement, et toujours en coup de vent, à la maison. On me faisait comprendre qu'il fallait l'admirer parce qu'il prenait des risques graves en luttant contre les " sales boches ". J'étais très fier de cet oncle Roger. Avant la guerre il avait travaillé comme ingénieur des mines au Congo Belge pour l'Union Minière du Haut Katanga. Pour moi c'était un héros.
Je passais de longs moments chez des voisins et amis qui habitaient de l'autre côté de la rue. Elle, douce et petite aux cheveux gris, c'était Na. Lui, grand, à la grosse moustache, c'était Ti. La fille aînée, gentille et bonne cuisinière, c'était Paula. La plus jeune, qui devait avoir 20 ans, plus distante mais tel- lement belle, c'était Mariette. Je devais en être un peu amoureux. Le frère, dont j'ai oublié le nom, était rare- ment là. Il faisait partie du groupe de résistants de mon oncle.
Un jour, assis dans leur cuisine, je le vis passer en courant et monter les escaliers vers l'étage. Quelques minutes plus tard, deux soldats allemands entrèrent brutalement. Ils étaient à sa recherche. L'un des deux monta à l'étage et redescendit rapidement. Puis ils sortirent. Na semblait terrorisée. Je lui dis "sales boches, hein Na ". Elle m'embrassa en me ser- rant très fort. Elle avait eu tellement peur que je ne puisse résister à l'envie de montrer que j'étais au cou- rant de tout et que je dise que son fils venait de monter les escaliers. On me rappela bien souvent cette scène, et j'en conclus que moi aussi j'avais rejoint la résis- tance.
Décembre 1944 marqua le début de l'offensive von Rundsted, le dernier effort d'Hitler pour renverser le cours de la guerre. Les troupes allemandes reve- naient en force un peu plus au nord dans les Ardennes et j'entendais beaucoup parler des Américains et de Bastogne. Un soir les voies ferrées près de Messancy furent bombardées par les Américains. J'étais à la cave avec ma mère et Ma, ma grand-mère. Mon oncle passa en vitesse. Je sentais que des choses graves se pas- saient. On entendait les bombardements tout proches. Pour me tenir occupé Ma me donna une bassine mé-tallique et des petits pois à écosser. Le tintement des petits pois tombant dans la bassine restera mon pre- mier souvenir acoustique précis. Le grondement des bombardements était trop sourd et lointain pour que je puisse m'en souvenir avec précision.
Quelques semaines plus tard, les drapeaux belge et américain flottaient à toutes les fenêtres du village. Des chariots, tirés par des chevaux fatigués avan- çaient lentement, chargés de soldats allemands abat- tus qui repartaient vers l'Allemagne. Les Américains arrivaient. Les soldats m'impressionnaient. Ils avaient l'air plus grand que les gens du village et quelques-uns étaient noirs ! Cinq ou six d'entre-eux logèrent à la maison pendant plusieurs jours. Une nuit, la porte de ma chambre s'ouvrit et ma mère se précipita vers mon lit. Au rez-de-chaussée, un de ces soldats, passable- ment éméché, venait de tirer accidentellement une balle dans le plafond. Elle termina sa course dans mon matelas. Je n'avais pas compris les raisons de toute cette agitation mais comment aurais-je pu penser que ces soldats avaient " fait une grosse bêtise ", eux qui me remplissaient les poches de chewing-gum et de barres de chocolat et me faisaient faire le tour du vil- lage dans leur jeep. Quand, plus tard, on me demanda ce que je voulais faire quand je serais grand, je répon- dis que je serais américain.
La guerre se termina. Mon père revint d'Alle- magne. Quelle surprise ! Il avait deux jambes. La photo que j'avais vue sur la cheminée du salon était en buste. Il fut un peu le héros du village. On lui réservait une place devant l'église à côté des soldats qui tiraient des salves, en hommage aux morts de la guerre, après la messe du dimanche. Je crois que je n'étais pas tel- lement content de le voir revenir. Il était l'étranger qui m'enlevait un peu de l'attention dont on m'avait en- touré. Son arrivée signifia surtout la fin de mon en- fance à Messancy et le retour à Bruxelles.
La vie à Bruxelles fut un peu terne. La ville tout d'abord n'offrait aucun des plaisirs de la campagne. Le cheval qui tirait la remorque du marchand de pains de glace ou l'homme qui passait allumer les réverbères à gaz ne pouvaient remplacer les poules et les lapins de mon village. L'école primaire était sans grand intérêt, mes notes étaient bonnes sans plus.
Deux évènements marquèrent quand même ces années. En 1947, je fus envoyé en Suisse, à Chesières près de Villars, 1.200 mètres d'altitude, dans la petite pension " Au Gai Matin " où nous étions une trentaine d'enfants de nationalités diverses. J'étais le seul Belge. Il y avait des Français, des Américains, des Iraniens, et d'autres, généralement assez fortunés. Ils recevaient de temps à autre des cadeaux merveilleux comme des stylos à encre ou à bille. Le trousseau était élaboré: uniforme bleu et blanc avec col marin et même patins à glace ! Pas de skis puisque j'arrivais au printemps. De retour à Bruxelles après trois mois, on me fit re- marquer que j'avais perdu toute trace d'accent belge. En 1949, j'eus une très grosse broncho-pneumonie ac- compagnée d'une forte fièvre qui se soigna très mal. Enfin, un médecin décida de me prescrire de la péni- cilline qui venait de faire son entrée dans la pharma- copée belge.