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Vigilance et sécurité dans les grandes surfaces

De
240 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296306448
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VIGILANCE ET SÉCURITÉ DANS LES GRANDES SURFACES

En coédition avec l'IHESI : - La criminalité informatique à l'horizon 2005, Analyse prospective, Philippe ROSÉ, 1992. - Polices d'Europe, (coll.), 1992. - La sécurité publique à l'épreuve du terrain. Le policier, le magistrat, le pr~fet, Dominique GATTO et Jean-Claude THOENIG, 1993. - Les forces de police dans l'Union européenne, Patrice Meyzonnier,1994.

(Ç) L'Harmattan,
ISBN: 2-7384-3483-5

1995

Frédéric OCQUETEAU Marie-Lys POTTIER

VIGILANCE ET SÉCURITÉ DANS LES GRANDES SURFACES

Éditions L'Hal'mattan 5-7, rue de L'École Polytechnique 75005 Paris

REMERCIEMENTS

San.~ le minutieux et patient travail de codage .des informations contenues dans les questionnaires reçus et dans la main-courante, accompli par Véronique AIUET (doctorante en sociologie à l'EHESS), sans les' remarques de Ph. ROBERT (GERN) et R. LEVY (CESDIP), une relecture vigilante du texte final par B. LECONTE (GERN), sans oublier enfin, le soutien constant des membres de l'IHESI (Convention CESDIP/CNRSlHES! n° 93/28), ce /ivre n'aurait pas été ce qu'il est. Mais, selon la formule consacrée, le contenu n'engage que ses auteurs.

TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION 9

Le premier des risques, c'est l'acte de vente lui-même 9 Les transformations de la vigilance dans le commerce de masse 10 Quelles menaces? Il « Non lieux» ou espaces d'appropriations territoriales? 13 Quelles régulations? 15 Prévention situationnelle et/ou prévention communautaire? 17 Les grandes surfaces, des partenaires légitimes dans la prévention de l'insécurité urbaine? 19 CHAPITRE 1 OPÉRATIONNALISATION 23 23 25 29 30 32 33 37 37 38 38 40 40 41 43 46 48 49

DE LA RECHERCHE

I - Hypothèses et description du questionnaire II

- Passation
-

du questionnaire et représentativité des réponses

A - Taux des réponses par région administrative B - Représentativité des réponses par enseignes C Représentativité par région, enseigne, taille des hypermarchés

CHAPITRE 2 VIGILANCE DIFFUSE OU VIGILANCE ORGANISÉE? I - Les personnels de vigilance
A B

- Les chefs d'établissements vigilants - Les différents agents de vigilance 1 - L'encadrement des services de vigilance
Sociographie des chefs de service et de leurs adjoints D'où viennent les responsables du service? Sociographie des chefs d'équipe et des chefs de poste 2 - Les agents de vigilance spécialisés 3 - Les agents de vigilance peu spécialisés

3

Vigilance et sécurité dans les grandes sU/faces

II

- Les
A B

modalités d'organisation

de la vigilance

53 54 54 54 56 57 57 58 59 61 61 62 65 66 66 68 71 74 74 75

- Tailles des hypermarchés et des services - Incidences des tailles 1 - Construction d'un indicateur de profil du service 2 - Taille de l'établissement et profil du service 3 - Profil du service, tailles de l'établissement et du service C - Des processus « intégrateurs» ? 1 - Comparaisons liées aux missions des agents d'exécution 2 - L'appel à des prestations saisOlmières
MENACÉS ET PROTÉGÉS ?..

CHAPITRE 3 DES COMMERCES I Perceptions
A

-

des menaces

- Maîtriser quoi? Se sentir dépossédé par quoi? 1 - Sérénité face aux risques du métier 2 - Relative quiétude face à des risques maîtrisables 3 - Anxiété face à des risques moins maîtrisables B - Des menaces diversement appréhendées 1 - Craintes de « petits» 2 - Craintes liées à la réalité des menaces
3 - La peur des « explosions sociales»

et maîtrisés

II - Représentations protection

de la vigilance et pratiques du contrat de
76 78 80 80 82 83 84 84 85 86 86 88 89 90

A - Des images contrastées de la vigilance privée B - Les justifications des pratiques 1 - L'analyse factoriclle sur la population globale 2 - Dcs intérêts corporatifs opposés Lcs détracteurs de la vigilance contractualisée Les partisans de la vigilance intégrée Les réalistes Réalistes tcmpérés Légalistes crispés Pragmatiques non conformistes C - Pratiques et cnjcux du contrat dc vigilance 1 - Qu'est-ce qu'un bon partcnaire ? 2 - Critères de partenariat et motivations de commerçants

4

Table des matières

CHAPITRE 4 LA MISE EN OEUVRE DE LA VIGILANCE I - Adapter la vigilance à quelles menaces? A Commerces B - Commerces C - Commerces D - Commerces II

97 98 100 10 1 102 103 104 105 110

-

à « vigilance diffuse» et à « services sous-traités» à services de vigilance « plutôt sous-traitée» à services de vigilance « intégrée et plutôt intégrée» à services de « vigilance mixte»

- Les
A B

hypermarchés dans leur environnement

- Approches méthodologiques - Insécurité et enseignes: les leçons

de l'enquête

CHAPITRE 5 LA GESTION D'UN CONTENTIEUX LE VOL À L'ÉTALAGE I - Problématique II III

PRIVATISÉ: 117 117

- Considérations

liminaires sur la « démarque inconnue» les vols à l'étalage

120 124 129 130 131 135 135 139 140 140 141

- Pour une sociologie de la lutte contre IV - Les enseignements de l'enquête

A - Qualité des dOlméesrecueillies B - Des pratiques de gestion qui évoluent au cours du temps C Les justifications des pratiques de régulation 1 - Attitudes à l'égard de la Police et de la Gendarmerie 2 Attitudes à l'égard du Parquet D - Les enjeux de la coopération avec les autorités publiques 1 - Les images du fonctionnement de la Police et de la Gendarmerie 2 Discours et pratiques de coopération

-

-

5

Vigilance et sécurité dans les grandes surfaces

CHAPITRE 6 LA SÉCURITÉ DANS UN CENTRE COMMERCIAL DE BANLIEUE I Cadrage de l'enquête
A B C

145 146

-

- Lieu de l'enquête - Structuration de la sécurité

-

du centre commercial Conditions et apports de l'enquête de terrain

146 147 148 149 149 150 150 150 151 153 160 160 163 164 164 166 168 169 170 171 172 174 174 175 177 178 179 180 180 181

II

- Surveillance:
A B

la montée de nouveaux dispositifs de détection

de vidéosurveillance utilisés derrière les moniteurs '1 1 - Marges d'action des officiants 2 - Que contrôlent-ils '1... 3 - Des moyens de preuve multifonctionnels C - Les difficultés d'encadrement des agents de vigilance

- Qui officie

- Moyens

III

- Saisie et gestion

journalière des « événements problèmes»

A - Conditions de tenue de la main-courante B - Les événements relatés 1 Les lieux d'émergence de la situation-problème 2 - La nature des incidents 3 Les auteurs des incidents 4 - Dans quels incidents sont impliqués quels auteurs '1 5 - L'attitude du ou des auteurs interpellés 6 - La ou les victimes de l'incident 7 L'origine des signalements 8 Les décisions prises 9 Quelle décision pour quel incident '1 C - Gestion privatisée ou publique des problèmes? 1 - Les vigiles et le « tout venant» 2 - Les vigiles et les « jeunes» Le comportement des jeunes face aux interpellations Comment le comportement du jeune influence la décision 3 - Porter plainte ou ne pas le faire? Alerter la police et porter plainte Alerter la police sans porter plainte

-

6

Table des matières

IV

- La gestion du vol à l'étalage avec le Parquet et la Police A -Vol détecté et sociographie des voleurs interpellés 1 - Qui détecte le vol à l'étalage? 2 - Qui vole? 3 - Quand vole-t-on ?
4 -Que vole-t-on et pour combien? B - Les marges de manoeuvre des agents de vigilance à l'égard des voleurs 1 Comment le voleur assume+il son vol lors de l'interpellation? 2 - Que décide-t-on de faire du voleur? Enterrer l'affaire Rendre publique l'affaire 3 L'intervention de la Police dans la gestion des vols C Les voleurs dans les mains de la Police Conclusion

182 183 183 183 185 187 188 188 189 190 191 192 196 198
203

-

-

-

CONCLUSION RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

211 217 219 221

LISTE DES FIGURES LISTE DES TABLEAUX ANNEXES

7

INTRODUCTION

Le premier

des risques, c'est l'acte de vente lui-même

Commercer, c'est accepter de vivre dans un relatif état d'insécurité dans la mesure où il faut savoir prendre des risques; c'est chercher à faire des affaires malgré les défis liés aux fluctuations de la loi de l'offre et de la demande, mais c'est également pouvoir exercer son métier dans une relative sérénité professionnelle. Exercer son métier de commerçant, c'est accepter les dures lois de la concurrence, quitte à les dénoncer quand les mécanismes en paraissent pervertis (Leclerc, 1994) ; c'est également savoir concilier au quotidien à l'égard des clients-rois (selon l'idéologie officielle du commerce), deux devoirs intrinsèques: le devoir d'accueil et le devoir de vigilance (Péroni, 1991). On reconnaîtra le commerçant propriétaire prospère et serein à son aptitude à distinguer habilement le « bon» client du « mauvais », sans pour autant aliéner la qualité de son accueil à l'exercice de sa vigilance personnelle. Chez le commerçant propriétaire économiquement précaire, se considérant de surcroît sans défense en face d'une « clientèle» presque exclusivement perçue comme hostile et malveillante, on pourra constater une possible déconnexion entre devoir de vigilance personnelle et exercice normal du métier. L'insécurité étant, à tort ou à raison, rapportée à des facteurs sociaux exogènes sur lesquels il se croit sans prise, son sentiment d'impuissance ou d'abandon peut le conduire à pratiquer l'auto-défense, à franchir ce pas qui conduit à vouloir exercer sa justice personnelle. 9

Vigilance et sécurité dans les grandes surfaces

Ce sont les deux marqueurs extrêmes de l'exercice du métier de commerçant indépendant, les manifestations les plus visibles du monde riche ou du monde pauvre de la « vitrine» ou de la « boutique ».

Les transformations

de la vigilance dans le commerce de masse

Bien différents sont les traits actuels du commerce de masse (notamment celui de la grande distribution à prédominance alimentaire) qui fonctionne de plus en plus fréquemment sur le mode des usines à vendre, pour employer une tenninologie évocatrice quoiqu'un peu péjorative (Péron, 1993), et cela, à la périphérie des villes plutôt qu'au coeur des cités. Bien différemment s'y déploient par conséquent les techniques de gestion. de la sécurité: la police de l'espace commercial devient fonction cruciale, impératif. d'organisation fondamental. Car à cette échelle, il n'est plus possible de considérer la fonction de surveillance ou de sécurité comme une tecImique intuitive, pouvant se régler à la manière artisanale du commerçant indépendant qui peut se fier à son seul flair pour détecter le bon client du
maUVais.

Trois figures de l'exercice du commerce de masse se sont en effet répandues dans la société moderne et ont conduit à de nouvelles modalités de l'exercice de la régulation sociale. - La fonnule des propriétaires indépendants associés qui, luttant contre les effets jugés néfastes de l'isolement, ont investi collectivement dans une protection en moyens et en personnel de vigilance, à l'abri d'une galerie marchande où ils ont décidé de regrouper leurs commerces, espérant bénéficier dans un tel regroupement, d'un atout supplémentaire en matière d'attraction de la clientèle. Quelle que soit leur taille respective, ils ont tendance à déléguer à un service de vigilance privée l'exercice d'une sécurité dont le style restera plus ou moins à la mesure de leur conception de l'ordre et de leurs facultés financières. On doit garder présent à l'esprit l'importance de cette forn1Ulepuisqu'elle concerne actuellement 25% de l'ensemble du petit commerce en France. - Dans les centres commerciaux (où l'on rencontre généralement une grosse surface de vente et de petits commerçants), qui tendent à devenir de véritables « villes ou villages marchands », la gestion de la sécurité peut être 10

Introduction

exercée soit directement par le syndic de copropriété (formule plutôt rare), soit par le directeur ou manager du centre commercial (formule plus habituelle). Interlocuteur privilégié des exploitants du mail, veillant au bon fonctionnement du centre et aux intérêts des investisseurs et des commerçants, ce personnage est souvent assimilé à un «shérif ou un chef d'orchestre» (Huguet-Berquet, 1993). Il est non seulement chargé de faire respecter le règlement intérieur établi par le promoteur-gestionnaire, mais il doit encore jouer sa mission de relais ou d'interface avec les autorités publiques: mairie, police, gendarmerie, hygiène, sécurité civile... - En ce qui concerne les centres commerciaux créés à l'initiative de certains grands distributeurs, s'impose une autre formule: le directeur du centre et le manager de l'hypermarché en position de locomotive dans le centre commercial ne font qu'un. Pour des facilités de gestion cependant, on a pu voir ces deux fonctions récemment déconnectées chez certains d'entre eux. Immobilière Carrefour, Immochan, sont des enseignes qui ont, par exemple, décidé de doter leurs succursales de responsables spécifiques, chargés d'assurer la gestion de l'équipement. Cela dit, quelles que soient les formules rencontrées, c'est le directeur de l'hypermarché qui détient de facto la maîtrise de la gestion de la sécurité au quotidien: c'est à lui que revient la charge de créer ou d'étoffer, si nécessaire, un service de sécurité approprié pour réduire les menaces internes et externes à la grande surface, sinon au centre commercial lui-même. Son rôle s'apparente en ce domaine de plus en plus souvent à celui d'un directeur de centre commercial-bis.

Quelles menaces? Outre les « risques du métier» face auxquels les commerçants savent comment réagir depuis toujours, la présence, voire la montée de violences et d'« incivilités» dans certains sites commerciaux paraît aujourd'hui fortement perturber des règles du jeu, traditionnellement peu formalisées en matière de gestion de l'ordre. Ces nouvelles formes d'indiscipline sociale laissent bien souvent les commerçants démunis; ils réagissent assez mal à ces nouveaux facteurs de vulnérabilités, dont ils ne s'cstiment en rien responsables. Sous le tern1e générique d'incivilités, Roché (1993, 1994) a judicieusement conceptualisé une série d'actes pas forcément dangereux en 11

Vigilance et sécurité dans les grandes surfaces

soi, ni nécessairement pénalement incriminés en infractions, mais plutôt des actes s'apparentant à des infractions à l'ordre conçu (cet ordre social qui devrait aller de soi pour la majorité des citoyens) : ainsi en est-il par exemple, des manquements aux règles élémentaires de courtoisie, au civisme ordinaire, des transgressions aux règles qui violentent la culture du respect d'autrui, les valeurs du travail et de l'ordre. Or, la montée des actes incivils semble être devenue un phénomène tellement récurrent dans certains quartiers dégradés de banlieues urbaines (Hui-Trong, 1993), le commerce y est devenu une cible tellement sensible, que l'observateur est actuellement frappé par un véritable paradoxe: une meilleure auto-organisation des commerçants en matière de prévention de ces incivilités est considérée comme tout-à-fait légitime de la part des autorités publiques et de la plupart des clients. Mais la nécessité de se protéger contre d'éventuelles violences et incivilités est vécue comme une contrainte supplémentaire, et ne va pas de soi pour la plupart des commerçants. Ou bien, ils revendiquent une plus grande latitude dans le choix des méthodes d'action pour dissuader « chez eux» les auteurs d'incivilités, dans la mesure où ils ont les moyens d'investir dans des dispositifs de protection adaptés, mais ils admettent alors plus ou moins bien que les autorités publiques prétendent leur dicter les règles du jeu, alors qu'elles sont souvent perçues comme défaillantes. Ou bien, plus pauvres en moyens et attendant plus de la protection de l'Etat, ils n'admettent pas d'avoir à investir personnellement dans une protection contre des menaces, dont ils estiment que la gestion n'est pas de leur responsabilité, tout en contestant la compétence des autorités qui en sont investies. Comprenant malles logiques sur lesquelles repose l'action de l'institution judiciaire notamment à l'égard de certains jeunes « récidivistes », ils oscillent en permanence entre attitudes d'impuissance et d'accablement ou pratiques d'auto-défense. Le vol à l'étalage constitue bien souvent le noeud gordien de toutes les rancoeurs. C'est l'exemple d'un acte incivil à gestion profondément paradoxale: En effet, acte pénalement répréhensible, incivil et possiblement accompagné de violences, sa gestion contentieuse tend à se privatiser progressivement, alors que les autorités judiciaires souhaitent en garder le contrôle sans s'en donner véritablement les moyens. Il y a là comme l'expression d'un « fait social total », à propos duquel se déroule toute la complexité des logiques antagonistes de régulations sur ces espaces très particuliers que sont les sites commerciaux; c'est un révélateur douloureux 12

Introduction

des incompréhensions et des aveuglements qui s'affrontent, des logiques professionnelles d'acteurs qui se considèrent parfois comme vivant dans des planètes opposées.

« Non lieux»

ou espaces d'appropriations

territoriales?

Si la gestion de l'ordre dans les espaces commerciaux est devenue sur certains sites tellement délicate à exercer, étant prise dans l'étau de nécessités contradictoires (perceptions différenciées de la liberté du commerce, et du souci de respecter les libertés fondamentales des citoyens), c'est d'abord parce que le statut de l'espace (privé, public ?) qui détermine le statut juridique de la personne (citoyen, client ?) y est perçu de façon très problématique. S'agit-il d'un espace privé ayant seulement à être régi par le ou les propriétaires? S'agit-il d'une espace public puisqu'ouvert au public ayant seulement à être policé par les services de police d'État ou municipale? Ou bien s'agit-il plutôt d'un espace intermédiaire de statut incertain, différemment approprié selon le contexte d'urbanisation locale ou les caractéristiques de la zone de chalandise par exemple, et où le droit trouverait plus difficilement à exercer son emprise en raison des nouvelles manières d'habiter, (de s'approprier ces espaces) en raison d'une pluralité des modes de vie des populations s'y côtoyant?. . Nous sonm1es à ce sujet, en désaccord partiel avec Roché (1994, 130), qui nous semble suivre trop hâtivement la lecture ethnologique d'Augé à propos de la figure des « non lieux» (Augé, 1992). Ce dernier tend en effet à assimiler l'ensemble des espaces commerciaux à des espaces anonymes où circuleraient de façon accélérée les personnes et les biens, rendant selon lui totalement impossible une sociabilité minimale. Il est vrai qu'en matière d'urbanisme commercial, la tendance lourde de ces vingt dernières années en France fut essentiellement conditionnée par deux séries de facteurs:

- La

concurrence

inter-communale

sauvage et les choix effectués par

les municipalités en matière de permis de construire ont été tels que les autorisations données ont dans l'ensemble été très lâches et peu coercitives. Il s'agissait davantage de renflouer par tous les moyens les finances locales, pour améliorer les infrastructures routières, voire des équipements collectifs, que de bâtir de véritables cadres de vie. 13

Vigilance et sécurité dans les grandes surfaces

- Par ailleurs, prévalent encore largement les logiques de rentabilité des promoteurs qui savent très efficacement comment distribuer au mieux les marchandises, sans se soucier de penser à construire les cités, c'est-à-dire de donner une « âme aux périphéries» où s'implantent les sites commerciaux. Dans ce contexte, on admettra sans peine que la restauration ou l'instauration de formes de sociabilité qui n'existent plus ou n'ont jamais existé ne soit évidemment pas la vocation première des centres commerciaux installés aux périphéries des villes (en Zone Industrielle, Zone d'Aménagement Concerté, Zone à Urbaniser en Priorité...). Et cela, d'autant moins d'ailleurs que certains d'entre eux auraient plutôt tendance à se couper architecturalement du monde extérieur, à se « bunkériser »... Toutefois, outre que ces phénomènes ne sont sans doute pas irréversibles, dépeindre tout uniment, de façon aussi noire, l'ensemble des espaces commerciaux, c'est faire bien peu de cas de « l'extrême diversité des représentations forgées dans les mêmes liellx, des mêmes modes d'appropriation d'un même centre-ville ou d'un même centre commercial, voire d'un même produit» (Péron, 1993, 162). L'idée d'anonymat qui marquerait ces lieux reste, selon nous, une vision largement réductrice de la réalité. Peut-être s'agit-il de lieux anonymes pour l'ethnologue de passage!, il n'en demeure pas moins que pour d'autres, il s'agit de lieux habités. Nous pensons en particulier à ce que d'aucuns ont désigné comme la génération caddie. On peut certes déplorer que d'innombrables jeunes préfèrent « sécher» la cantine de l'école et aller dévorer leur « big-mac » ou siroter leur Coca-cola au centre commercial voisin, y pratiquer même l'école buissonnière, le cas échéant y préméditer quelque action louche... On peut certes se plaindre de l'existence de ces cités commerciales sans âme où l'on pourrait pourtant vivre un peu mieux si elles étaient pourvues d'un minimum d'équipements sociaux, comme font mine de s'en apercevoir actuellement certains édiles... Mais il existe bien un potentiel d'appropriation de l'espace commercial comme lieu de vie pour des catégories de gens de plus en plus nombreuses. Si certaines d'entre elles viennent de quartiers voisins et ne font qu'y passer, d'autres en font un carrefour de rencontres, notamment dans les « villes nouvelles» qui n'ont jamais connu d'autre centre ville historique que le
I

En co) sens, voir la description
1989.

subjective

de la visite o)xotique des banlieues

par un intellectuel

parisien,

Maspéro,

14

Introduction

centre commercial lui-même. On voit mal au nom de quoi, sauf à vouloir en extraire autoritairement toute une jeunesse supposée «en danger moral» de par sa seule. fréquentation assidue de tels espaces, on devrait nier ce qui peut également constituer pour elle, autant de territoires de jeux ou de bêtises, de territoires à palabres, de territoires à rêves... Pourquoi de tels espaces devraient-ils également se fermer à la parole, aux phantasmes de liberté, au rêve? Sans, doute ne sont-ce pas toujours des lieux de socialisation idéaux, mais ce ne sont certainement pas non plus de purs « non lieux ». Certes, entre l'adhésion aux modèles de consommation ou de mode proposés à la jeunesse par les médias, et l'acceptation des processus légaux de production des richesses, beaucoup de jeunes sont à la recherche de satisfactions immédiates, risquant de demeurer longtemps insatisfaites. Mais faut-il pour autant toujours globaliser les problèmes, prendre parti pour une jeunesse victime de la société de consommation et des médias, ou pour les centres commerciaux, victimes des exaspérations de la jeunesse? Ce sont des controverses sans grand intérêt, à cela près qu'elles alimentent constamment la chronique quotidienne. Il devient urgent d'essayer d'aller plus loin, d'essayer de comprendre ce qui se passe, au delà des slogans.

Quelles régulations?

Dans les entités commerciales atteintes par le gigantisme que nous évoquons, nul doute que s'élabore progressivement une forme de division croissante du travail social de régulation de l'ordre, la fonction de vigilance se dissociant de plus en plus fréquemment de la fonction de vente. Si le petit commerçant a parfois, pour le seconder dans l'exercice de sa vigilance, besoin d'un « inspecteur de magasin », (un de ses vendeurs le plus souvent), telle ne sera pas nécessairement la stratégie adoptée dans les autres types de commerces. Certains d'entre eux, de taille beaucoup plus importante (super ou hypermarchés...), tentent de mettre au point des formules de vigilance restant délibérément infonl1elles, cherchant à impliquer davantage chaque salarié, à son poste de travail, dans cette fonction, plutôt que d'avoir à employer des spécialistes (expérience de grands magasins tels que Marks & Spencers, par exemple). Cette solution peut être conçue comme une alternative à la 15

Vigilance et sécurité dans les grandes surfaces

déception engendrée par le recours à des agents extérieurs n'ayant pas donné réelle satisfaction. Mais il ne semble pas que cette modalité soit actuellement la plus prisée, car la tendance massive paraît être plutôt celle de la délégation d'une fonction de vigilance à des agents de surveillance ou de sécurité, de plus en plus spécialisés. La maximisation du profit reste le commun dénominateur de la sollicitude et de la vigilance de tout commerçant à l'égard du client potentiel, quelle que soit la taille de son commerce. Toutefois, les choses se compliquent sensiblement dès que s'altère l'image implicite du visiteur (chaland/flâneur) dans la galerie marchande ou le centre commercial. La façon dont le visiteur y est en effet perçu peut tout d'abord diverger selon les commerçants euxmêmes (les petits commerçants de la galerie ou le gestionnaire de la grande surface locomotive) ; mais aussi, selon les agents affectés à la surveillance du site commercial lui-même (salariés de l'entreprise ou agents sous-traités). Par ailleurs, les images que véhiculent les agents de sécurité sont importantes et diffèrent selon les types de chalands. Ces derniers, confrontés eux-mêmes au brassage social inhérent à la nature de ces espaces ouverts à tous publics, s'accommodent plus ou moins bien d'une surveillance plus ou moins apparente, plus ou moins active. Aux « déclassés. décalés. parias. invalides de la mauvaise chance, fainéants et débauchés stationnant en permanence par désoeuvrement ou par intérêt» décrits au XIXe siècle par de La Bedollière (cité par Large, 1992, 134), ont succédé des groupes de jeunes « hésitant entre l'intégration aux flots des flâneurs ou des acheteurs et la position immobile des marginaux» (Péron, 1993, 164). De sorte qu'à propos de leur présence dans ces espaces commerciaux, peuvent naître des conflits entre commerçants (direction du centre, grande surface et boutiques), au sujet des missions de surveillance assignées aux agents de vigilance, et des résultats attendus à l'encontre de ces groupes... Mais la mise en cause des méthodes des agents de vigilance provient surtout de ceux qui contestent l'image que l'on se fait de ces jeunes comme « pauvres », « marginaux» et « malveillants », c'est-à-dire bien souvent de ceux qui tendent à annexer l'espace commercial comme un « lieu de vie» plutôt que comme un simple « lieu de vente ». Vivant une grande partie de leur temps sur un territoire qu'ils considèrent un peu comme le leur, ils se plaignent d'être principalement désignés à la vindicte des commerçants. 16

Introduction

Puisqu'ils ne sont pas des clients en puissance, ils ne peuvent qu'être des voleurs, à tout le moins des malveillants, des ennemis. Aussi, les actions des services de vigilance vont-elles devenir un enjeu permanent de débat et de conflit dans la vie de nombreux espaces commerciaux. Un débat dont on entend en général mal les termes puisqu'on ne les voit poindre publiquement que lorsque des conflits ouverts entre jeunes et vigiles dégénèrent en bavure. A cette occasion, on entend surtout réaffirmer les grands principes de l'Etat de droit. Mais on essaie en général assez peu de comprendre ce qui se joue exactement dans la dialectique des interactions quotidiennes entre les différents protagonistes, et qui constitue, pourtant, l'armature actuelle de l'art d'exercer la discipline sociale dans l'espace commercial. C'est néanmoins dans ces espaces que s'enclenche une multiplicité de processus de régulation inédits qui demandent à être étudiés avec toute la rigueur possible.

Prévention

situationnelle

et/ou prévention

communautaire?

Les comptes rendus qui prévalent aujourd'hui dans la presse, à propos notamment de la gestion de la sécurité dans les espaces commerciaux, sont généralement fondés sur la nécessité d'un embryon de service de protection privé, plus ou moins élaboré, qui aurait néanmoins un rôle important à jouer dans la prévention des délinquances et des incivilités. En effet, le commerce étant en général considéré comme un monde riche, ou du moins faisant étalage de richesses, citoyens et pouvoirs publics estiment à ce titre assez normal que la grande distribution soit l'objet de bien des convoitises sociales, et qu'il lui appartienne en conséquence de combattre par ses propres moyens les effets psychologiques qu'elle aurait contribué à provoquer. Mais, mises à part quelques études victimologiques classiques sur la gestion du vol à l'étalage dans les grands magasins, les études ayant cherché à évaluer de façon systématisée l'organisation, le fonctionnement et l'efficacité de la protection et de la dissuasion demeurent très lacunaires. Ce ne sont pourtant pas les théories criminologiques qui manquent pour légitimer l'appel des grandes surfaces aux ressources de la « sécurité privée». Les théories dites de la dissuasion situationnelle tiennent en effet pour assurée la validité de la thèse selon laquelle une cible adéquatement « durcie» (rendue moins vulnérable qu'elle ne l'était auparavant) empêche 17

Vigilance et sécurité dans les grandes surfaces

plus sûrement la commission des actes illégaux. Bref, la cible devrait bel et bien se protéger activement contre les occasions qu'elle offrirait aux consommateurs indélicats de passer à l'acte, plutôt que de se reposer sur l'effet dissuasif d'une hypothétique répression publique. En protégeant ses marchandises, la victime organisée diminuerait les occasions (opportunities) de commission d'innombrables actes illégaux. Cette théorie trouve paradoxalement sa justification empirique dans un certain cynisme commercial. Maints commerçants puissants n'ont en effet aucun mal à reconnaître qu'ils réussissent à diminuer leur taux de démarque liée au vol de la clientèle en utilisant des procédés appropriés. Mais ils ne se font aucune illusion sur le fait que ces occasions perdues de s'approprier indûment des biens chez eux se retrouvent intactes chez le concurrent, supposé bien moins protégé qu'eux... Ils peuvent en conséquence se satisfaire d'avoir trouvé la parade qu'il leur faut garder secrète le plus longtemps possible pour conserver un avantage supplémentaire. Ce faisant, ils confortent la théorie que l'on vient d'évoquer, non pas dans ses prémisses, mais tout simplement dans ses conséquences. Tandis que d'autres criminologues, détracteurs de cette même théorie la contestent au nom précisément de son effet pervers direct (le déplacement de la délinquance), les commerçants qui dominent la situation la font leur. Pragmatiques, ils ne croient pas vraiment aux effets à long terme de la prévention situationnelle, c'est-à-dire, à une réelle diminution de la délinquance, même s'ils pellvent en constater des effets « positifs» locaux et à court terme. Par ailleurs, ils paraissent divisés sur la nécessité des seules mesures de punition à l'égard des jeunes, ne niant pas le bien-fondé d'autres mesures de prévention sociale (Roché, 1990). Par conséquent, c'est bien plutôt à une guerre larvée largement insoupçonnée à laquelle on assisterait entre les commerçants munis et ceux qui sont démunis de moyens de protection adéquats, même dans un centre commercial où la « locomotive» coexiste avec de petits commerces complémentaires. La délinquance d'appropriation des biens n'y est souvent qu'une occasion supplémentaire de ranimer la guerre éternelle liée à la frustration des petits à l'égard des gros. L'observateur pourrait s'en amuser, si les actes d'appropriation frauduleuse des marchandises étaient absorbés par le jeu normal de leurs conflits. Mais ces conflits débordent largèment le cadre des « risques du métier» aujourd'hui, et dès lors qu'existe un potentiel de violences dans les espaces commerciaux, fût-il principalement lié à la 18

Introduction

commission de vols qui dégénèreraient à cause d'interpellations mal négociées par la vigilance privée, les croyances liées au fondement ou aux conséquences de la théorie de la « dissuasion situationnelle» deviennent tout à fait inopérantes. Car si les pratiques de protection ne sont pas relayées par des actions de prévention communautaire ou sociale tendant à modifier les causes plus fondamentales de l'exclusion sociale génératrice de l'insécurité ou de ses symptômes, elles ne sont guère que des cautères sur une jambe de bois. Les commerçants eux-mêmes ne sauraient s'en accommoder durablement.

Les grandes surfaces, des partenaires légitimes dans la prévention ['insécurité urbaine?

de

La question est bel et bien posée aujourd'hui de savoir s'il appartient, et dans quelle mesure exacte, aux grandes surfaces de s'engager à leur tour dans des actions de prévention de la délinquance à visée de longue haleine, au delà de la mise au point routinisée des seules techniques de protection situationnelle destinées à contrer le vol à l'étalage. Sont-elIes capables de conjuguer, quand la nécessité sociale s'en fait sentir, protection situationnelle immédiate et actions de prévention communautaire en direction des populations de quartiers en difficultés, dans leur zone de chalandise? Quelle conscience les grandes surfaces en ont-elles, et que font-elIes exactement, telles sont quelques-unes des questions qui se posent aujourd'hui avec acuité à un nombre d'acteurs sociaux beaucoup plus large que les commerçants et la police, seuls. En dépit d'innombrables diagnostics très sévères, sinon franchement hostiles à l'égard des méthodes de lutte contre l'insécurité utilisées par la grande distribution, on doit noter des signes encourageants, une prise de conscience du rôle potentielIement utile que ses dirigeants peuvent jouer en tant que partenaires mieux impliqués dans les dispositifs de prévention de la délinquance urbaine. Il n'en avait jamais été vraiment question durant la décennie quatre-vingt. On est peut-être là aussi en présence d'un processus virtuel de ce que certains théoriciens des politiques de la Ville appellent de leurs voeux: « l'approche expérimentale globale» d'un problème supposé devoir supplanter l'approche traditionnellement « sectorisée» des politiques publiques (Donzelot, Estèbe, 1994). 19

Vigilance et sécurité dans les grandes surfaces

Quand on interroge les multiples interlocuteurs de terrain à propos de l'insécurité sur les sites commerciaux, le tableau est souvent désespérant, tant les diagnostics émis sur les causes et manifestations de ce phénomène paraissent divergents, ce qui rend rien moins qu'aisée la recherche de solutions. On détecte avant tout dans les argumentations respectives des uns et des autres, des univers de représentations qui ne font guère que conforter les intérêts professionnels respectifs de chacun (Ocqueteau, 1993, Consultants Justice - Mission Grandes surfaces, 1994). Il serait banal de s'attarder sur de telles considérations si l'on ne voyait poindre depuis quelque temps, de nouvelles expériences alternatives impulsées notamment par la Délégation interministérielle à la Ville, et désormais le ministère de la Ville. Après une douzaine d'années de politique de prévention de la délinquance, la Délégation Interministérielle à la Ville (D.LV). a commencé à réorienter sa réflexion à partir du bilan qu'elle tire des diagnostics de ses prédécesseurs et des actions passées, lesquelles étaient loin d'avoir été toutes couronnées de succès (CNVDSU, 1992). Un document novateur intitulé « les polices de la ville », découvre que beaucoup de métiers ayant à voir de près ou de loin avec la sécurité auraient largement commencé à évoluer vers des actions dites de proximité (CNVDSU, 1993). Pas seulement celles des policiers d'Etat ou municipaux, ou celles des proviseurs opérant dans des zones sensibles, mais aussi celles des régisseurs du logement social; pas seulement celles des conducteurs et receveurs de transports, mais également celles des vigiles et autres agents de surveillance. Bref, «police de proximité par Uotage, expériences de médiation sociale, sécurité privée, » seraient rendues possibles du fait de la place occupée par de nouvelles agences de contrôle social de statuts multiples, publiques, semi-publiques, privées, toutes peu ou prou engagées dans la promotion d'actions de sécurisation sur des segments d'espaces urbains connaissant des fragilités spécifiques. Le logement social, les transports publics, et les centres commerciaux sont passés au crible de l'analyse, pour autant qu'ils apparaissent comme des espaces où se manifeste fréquemment un urgent besoin de co-produire et de coordonner des actions de sécurité (cf. également, Vourc'h, Marcus, 1994). Observons que ce document est le premier du genre à exposer une philosophie d'action pour les centres commerciaux, vus comme des acteurs essentiels du développement social urbain en raison de leur insertion dans le tissu social des banlieues. Il reconnaît que vols à l'étalage, vols à l'arraché
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