Violences envers les femmes
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Description

L'ensemble de ces diverses contributions se réfèrent à une problématique de genre selon laquelle les violences contre les femmes résultent, en premier lieu, de la hiérarchisation des rapports sociaux de sexe. Ces textes témoignent de la volonté de poursuivre le combat de la reconnaissance scientifique et politique des violences contre les femmes. Le titre incline à vision optimiste des transformations: un pas de plus dans la marche vers l'égalité et la lutte contre les violences sexistes.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2007
Nombre de lectures 79
EAN13 9782336267869
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Bibliothèque du féminisme
Collection dirigée par Oristelle Bonis, Dominique Fougeyrollas, Hélène Rouch
publiée avec le soutien de l’Association nationale des études féministes (ANEF)

Les essais publiés dans la collection Bibliothèque du féminisme questionnent le rapport entre différence biologique et inégalité des sexes, entre sexe et genre. Il s’agit ici de poursuivre le débat politique ouvert par le féminisme, en privilégiant la démarche scientifique et critique dans une approche interdisciplinaire.
L’orientation de la collection se fait selon trois axes : la réédition de textes qui ont inspiré la réflexion féministe et le redéploiement des sciences sociales ; la publication de recherches , essais, thèses, textes de séminaires, qui témoignent du renouvellement des problématiques ; la traduction d’ouvrages qui manifestent la vitalité des recherches féministes à l’étranger.
Violences envers les femmes
Trois pas en avant deux pas en arrière

Natacha Chetcuti
Maryse Jaspard
© L’Harmattan, 2007
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan @wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296028494
EAN : 9782296028494
Sommaire
Bibliothèque du féminisme Page de titre Page de Copyright Présentation Préliminaires
L’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (Enveff) : - Historique et contextes
Du bon et mauvais usage des chiffres et des mots
« Chiffres noirs » contre « chiffres ronds » : - l’enquête Enveff dans la presse quotidienne française (2000-2004) Recherches qualitatives et quantitatives dans l’étude des violences envers les femmes Enquêter sur le viol : entre sexualité et violence Un exemple du traitement des violences conjugales : La Fédération Nationale Solidarité Femmes.
Espace public Espace privé, entre autonomie et dépendance
Violences contre les femmes et orientation sexuelle L’intolérable indépendance de la femme publique Violences physiques, sexuelles faites aux femmes et crimes contre l’humanité Le harcèlement sexuel, une violence méconnue, un débat subversif Quand des faits « anodins » se font menaces : À propos du harcèlement ordinaire dans les espaces publics
Violences et diversités culturelles : rupture et convergence
Contrôle social et violences subies parmi les descendantes d’immigrés maghrébins Les violences envers les femmes en métropole et outre-mer : Continuités et différences Paroles et sexualité dans le couple à La Réunion et en Polynésie française Violences et familles en Nouvelle-Calédonie. Perspectives ethnographique et statistique.
Autour des résultats de l’ enquête : les rapports de genre en question
Un nouveau regard sur genre et violences interpersonnelles : l’enquête Enveff Une enquête qui dérange
Références bibliographiques Les auteurs Ouvrages parus dans Bibliothèque du féminisme
Présentation
Natacha Chetcuti et Maryse Jaspard

Ce livre est né d’une rencontre rendant nécessaire la poursuite au-delà du rapport final de l’enquête Enveff, du travail collectif commencé quelque sept ans auparavant. Hasard de la rencontre, lors d’une soutenance de thèse, de la responsable de l’enquête (Maryse Jaspard), épuisée par le matraquage antiféministe de certains médias, et d’une jeune chercheuse (Natacha Chetcuti), dynamique, fière d’être féministe, et enthousiasmée par l’approche de l’enquête Enveff. Ce hasard a révélé la nécessité de poursuivre le combat de la reconnaissance scientifique et politique des violences contre les femmes, en particulier dans le cadre des études féministes. L’ensemble des chercheures de l’équipe Enveff 1 toutes très engagées dans cette aventure scientifique et humaine, se trouvaient à ce moment là dans un même état d’épuisement ; elles avaient tenu bon contre vents et marées afin de mener au bout cette recherche dont le parcours était semé d’obstacles à chaque étape de la démarche (cf. Jaspard infra). La synergie qui a produit cet ouvrage s’est construite autour d’un échange d’idées : sursaut d’une universitaire lassée des polémiques, stimulation d’une chercheuse de la génération montante. La plupart des membres de l’équipe Enveff avaient produit des analyses complémentaires, non publiées dans l’ouvrage collectif (Jaspard et al. 2003), ou en avaient le projet. D’autres chercheur-e-s ayant accompagné ou soutenu cette recherche sur les violences, avaient écrit des textes autour de l’enquête et de ses contextes. Nous disposions ainsi d’un ensemble d’articles susceptibles de prolonger la réflexion sur des aspects supplémentaires, et aussi sur des questionnements inédits.
Cet ouvrage s’articule autour de trois grands axes d’investigation. Le premier ouvre, au-delà des données de l’Enveff, des perspectives sur les enjeux de la conceptualisation et du comptage de certaines formes de violences. Le deuxième questionne la relation entre violences publiques et violences « privées » et les stratégies d’autonomie des femmes. Le troisième axe présente, à partir des données des enquêtes Enveff en métropole et outre-mer, des études complémentaires, sur des questions de société sensibles ou des populations particulières. Le dernier volet entend analyser la réception et l’impact qu’ont produit la diffusion des résultats de l’enquête Enveff, de la réception consensuelle des premiers résultats, fin 2000, à la polémique qui s’est fait jour trois ans plus tard, avant même la publication du livre présentant l’ensemble des résultats de l’enquête.
Cette initiative peut s’entendre comme une forme de réaction au contexte antiféministe latent ; antiféminisme véhiculé par les médias et qui s’exacerbe parfois de façon inattendue, voire inappropriée, comme ce fut le cas en 2003, lors de la publication hyper médiatisée du pamphlet très virulent d’Élisabeth Badinter à l’encontre des « féministes », sorte d’entité indéfinie, nébuleuse allant des guérillères sexuellement frustrées aux non moins frustrées ringardes bigotes. La versatilité des médias ne fait pas mystère, et en 2006, les mêmes s’émeuvent des crimes conjugaux, et déplorent le manque de statistiques sur ces décès de femmes mortes sous les coups d’un conjoint violent, ce que nous déplorons aussi. Ou encore ces mêmes médias font la part belle à l’ouvrage collectif : Le Livre noir de la condition des femmes (Ockrent (dir.), 2006), qui justement dénonce les violences faites aux femmes. Mais là, la cible est mondiale et il est opportun de mettre en avant les exactions perpétrées contre les femmes dans les pays du sud afin de conforter l’image rassurante et protectrice des sociétés occidentales. Par ailleurs, dans la balance de la notoriété et du pouvoir médiatique, Christine Ockrent pèse au moins autant, sinon plus qu’Élisabeth Badinter — ironie du sort, des chercheures féministes vilipendées par Élisabeth Badinter, sont auteures de ce livre. La puissance médiatique des « livre noir » quelqu’en soit le sujet est inégalée, il est clair que notre ouvrage se situe dans un tout autre créneau, puisqu’il s’agit d’approfondir une thématique. Regroupant des auteur-e-s appartenant à différentes institutions de recherche, cet ouvrage se situe résolument dans une optique féministe pluraliste. Même si les approches proposées peuvent diverger, toutes les contributions se réfèrent à une problématique de genre selon laquelle les violences contre les femmes résultent, en premier lieu, de la hiérarchisation des rapports sociaux de sexe, notamment de la domination masculine. Au moment où l’on assiste à une institutionnalisation de la mesure et de la prise en charge des violences contre les femmes, il est plus que jamais indispensable de prolonger, voire reprendre la réflexion scientifique et politique sur ces questions.
Rien n’est jamais acquis, tout peut être repris. Le titre de ce livre « trois pas en avant deux pas en arrière », slogan des manifestations féministes des années 1970-1980 se veut plus optimiste : un pas de plus dans la marche vers l’égalité et la régression des violences sexistes. Si, indéniablement, les violences que subissent les femmes sont de moins en moins occultées, elles sont dans le même temps, de moins en moins tenues pour des manifestations d’un sexisme récurrent. La prise en charge de ces violences par les pouvoirs publics apparaît comme une victoire à double tranchant. En atteste la montée en puissance des explications psychologisantes — attribuant les comportements violents à des facteurs individuels – au détriment des approches féministes, avec pour corollaire, l’insistance sur la prise en charge des hommes violents ; par ailleurs, la mise en avant de la symétrie des violences contre les hommes gagne du terrain. Le succès d’ouvrages qui décrivent, cliniquement, le harcèlement moral et, à l’opposé, les polémiques frappant les résultats, à peine énoncés, des enquêtes sociologiques nationales 2 , en sont une illustration.
Le modèle psychopathologique perçoit les violences comme résultant de comportements déviants d’individus dont l’histoire personnelle est gravement perturbée. Cette approche désigne un autre, « malade » ou « délinquant », pouvant être, après examen, puni ou traité médicalement. L’approche féministe représente une analyse socio-politique plus embarrassante pour une société démocratique. En analysant la violence masculine comme un mécanisme de contrôle social maintenant la subordination des femmes envers les hommes (Hanmer, 1977), elle critique explicitement l’ordre social.

En préliminaire de l’ouvrage Maryse Jaspard, présente un historique de l’enquête Enveff : de 1989 où la première campagne de lutte contre les violences conjugales sera menée à l’initiative du feu secrétariat d’État aux Droits des femmes, à l’année 1997 où à la demande du service des Droits des femmes l’enquête a pu être conçue. L’objectif principal était de rendre compte d’un phénomène jusqu’alors que partiellement cernée par les statistiques administratives. L’équipe Enveff composé de chercheur-e-s de disciplines variées, va alors s’atteler à évaluer la fréquence des divers types de violences interpersonnelles exercées envers les femmes et à en analyser les conséquences sur la santé physique et mentale, la vie familiale et sociale et l’usage de l’espace privé/public. Avec quelques rappels méthodologiques, Jaspard présente les divers contextes institutionnels, politiques et scientifiques dans lesquels cette recherche a évolué de sa conception à la publication des résultats et de leur réception dans la presse, auprès des travailleurs sociaux, dans le milieu scientifique et universitaire. Aujourd’hui, la question des violences va être davantage du ressort des ministères de la Santé, de la Justice voire de l’Intérieur, ce qui est selon Jaspard un recul dans le sens où la dimension socio-politique du phénomène risque d’être évacuée au profit d’une prise en compte relevant seulement de la santé publique ou de la sécurité intérieure.

Du bon et mauvais usage des chiffres et des mots
Dès sa première publication le 6 décembre 2000, l’enquête Enveff a été l’objet dans la presse française d’un traitement qui questionne la relation entre science et politique. Florence Maillochon s’intéresse à la manière dont sont traités les résultats d’une enquête sociologique quand ils croisent la presse. Alors que l’objectif de la production « scientifique » est de comprendre la complexité d’un phénomène, ici, les violences faites aux femmes, la presse va en érigeant un chiffre : le fameux « 10 % de femmes victimes de violences conjugales » globaliser plusieurs types de violences et restreindre l’étendue de l’enquête sur l’ensemble des violences faites aux femmes. Cet indicateur statistique, devenant ainsi un « chiffre-fait social », va synthétiser de manière emblématique la question des violences conjugales et devenir en quelque sorte un sigle fonctionnant comme un « label de caution scientifique » qui va permettre une prise en considération politique et juridique de la question. L’auteur démontre comment la presse en s’emparant seulement d’un chiffre a permis la remise en cause de lieux communs sur la violence conjugale, mais sans aller jusqu’au bout de sa déconstruction, faute de précisions sur la nature des informations transmises.
Comme le rappelle Patrizia Romito , le manque de données dans un domaine traduit toujours une option politique révélatrice d’un système. Romito soulève le fait que c’est grâce aux espaces politiques créés par le mouvement des femmes et grâce aux pressions exercées au niveau national et international qu’il a été possible pour les chercheur-e-s d’entreprendre des travaux dans ce domaine et par là même de rompre, avec ce qu’elle nomme « la politique de la donnée absente ». Le secret et le silence confortant jusqu’alors la défense des agresseurs et leur impunité. Ainsi, les premières diffusions des données statistiques sur les violences faites aux femmes dans les années 1980 ont permis de mieux comprendre et reconnaître les processus de violence. L’auteure analyse les différents apports méthodologiques des approches quantitatives et qualitatives et leur articulation nécessaire. Les premières permettent de mesurer les phénomènes et la fréquence des violences faites aux femmes avec l’objectivité souhaitée, les secondes en décrivant les expériences des femmes sont un outil d’appréhension et de compréhension des résistances à nommer les actes de violence. Ces réticences pouvant entraver les processus de changement et de libération au niveau personnel et collectif.
Dès l’origine une question taraude le mouvement féministe : est-ce que le viol relève de la sexualité ou de la violence. Susan Brownmiller (1976) considère ainsi que le viol n’est pas sexuel, qu’il s’agit uniquement de violence. Le viol ne se distinguerait pas des autres violences envers les femmes et le pénis serait une arme comme les autres. Alice Debauche rappelle que cette construction théorique, ne peut occulter le fait que pour nombre de victimes leur agression est d’ordre sexuel, qu’une grande partie d’entre elles souffrent de problèmes sexuels et relationnels après un viol. En France, la première enquête quantitative incluant des questions sur le viol fut l’enquête ACSF menée en 1992. Debauche tente de cerner l’impact méthodologique de l’estimation du nombre de viols dans le cas des enquêtes sur la sexualité ou des enquêtes sur les violences en rapprochant les enquêtes ACSF et Enveff.
Dans l’évolution du traitement des violences faites aux femmes par leur ex-conjoint de la Fédération Nationale Solidarité Femmes, apparaît un glissement de terminologie de « femmes battues » à « violences conjugales ». Changement de mots, significatif pour l’intégration négociée d’un engagement féministe dans le travail social qui semblait être la seule possibilité d’instaurer l’aide aux femmes victimes avec des financements publics. Pour Sibylle Schweier , les femmes victimes sont ainsi devenues une nouvelle catégorie du travail social et ces violences un problème de femmes, femmes victimes et femmes travaillant contre ces violences. En effet, les hommes, auteurs des violences conjugales ont été pratiquement absents de la problématisation et du traitement de ces violences. La plupart des initiatives d’un traitement anti-violence de ces hommes sont restées ponctuelles du fait de manque de partenaires institutionnels et surtout de financeurs. L’absence de la prise en compte des hommes, auteurs de ces violences révèlent les résistances au changement dans les rapports entre femmes et hommes et donc la difficulté de l’instauration d’un traitement global des violences conjugales.

Espace public Espace privé, entre autonomie et dépendance
Témoignant d’un désintérêt certain des sciences sociales, rares sont, en population générale, les études quantitatives s’adressant aux femmes homosexuelles. Brigitte Lhomond et Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles montrent comment les dimensions de l’homosexualité, telles que considérées dans l’enquête Enveff, sont associées à des parcours biographiques différenciés, parcours au long desquels les expériences de violences se révèlent plus fréquemment Plusieurs tentatives d’explication sont envisageables. L’hypothèse centrale de l’article est que le contrôle social s’exerce de manière plus forte sur celles qui dérogent plus largement aux obligations faites à leur sexe social, et que la conjugaison d’attitudes ou de comportements « déviants », dont l’échappée, même temporaire, hors de l’hétérosexualité commune, est alors sanctionnée par des violences plus fréquentes, tant dans la sphère publique que privée. Les violences seraient une tentative de remise au pas. On peut penser aussi que la perception des violences subies est plus aiguë chez les femmes qui adhèrent moins aux normes liées à leur statut social de femmes. Ainsi, elles pourraient être plus conscientes qu’il s’agit bien de violences, de l’inacceptable de ces agressions, ce qui a permis aux enquêtées d’en témoigner dans le cadre de l’enquête Enveff.
Marie-Ange Schiltz s’interroge sur les liens entre les niveaux de violences exercées à l’encontre des femmes dans leur vie publique et leur vulnérabilité à travers des indicateurs qui rendent compte de situations de fragilité. Il ressort une corrélation significative entre l’affirmation du droit à l’autonomie des femmes et les violences physiques ou verbales subies par les femmes. Les risques d’agressions verbales répétées, d’atteintes et d’avances sexuelles sont d’autant plus importants que les femmes sont jeunes et qu’elles affirment leur liberté de mouvements nocturnes dans l’espace public ; à ces facteurs s’ajoute l’exposition spécifique des migrantes originaires des pays « non-occidentaux ». Les femmes les plus exposées aux agressions physiques et sexuelles, sont celles qui se trouvent dans une certaine précarité économique ou celles qui vivent des rencontres sexuelles nombreuses. Le couple étant le lieu privilégié de la sexualité dans la société française, les femmes au-delà de la trentaine qui vont à l’encontre de cet idéal de la sexualité féminine se trouvent confrontées à des risques accrus d’agressions verbales par la famille ou dans l’espace public qui se caractérisent par des expressions verbales leur notifiant une mauvaise maîtrise des risques liés à la sexualité. Une autre question soulevée par l’auteur est celle du contrôle de la sexualité : celles qui dérogent à la règle hétérosexuelle par des pratiques homosexuelles, ou des pratiques de multipartenariat, se trouvent confrontées à des violences de toutes natures. Cette contribution permet de relativiser la notion d’autonomie des femmes et Schiltz démontre que, pour les femmes, les limites de l’indépendance sont vite franchies et sont de plus très variables selon les normes en vigueur dans chaque sphère d’activité.
Natacha Chetcuti et Maria Teresa Amaral dans une perspective socio-politique cherchent à établir des relations entre les violences physiques et sexuelles faites aux femmes et les crimes contre l’humanité. Elles montrent que malgré le fait que les juridictions pénales internationales intègrent le viol comme crime contre l’humanité — car il porte atteinte à des valeurs jugées universelles, touchant à la dignité humaine – , les violences faites aux femmes ne sont pas toutes considérées comme crimes contre l’humanité car, elles ne sont pas pensées en tant que système : l’androsocialité. Bien souvent l’argument du relativisme culturel est utilisé comme forme d’acquittement social et juridique, alors que les violences physiques et sexuelles perpétuées contre les femmes sont présentes dans toutes les cultures et les groupes sociaux. Inscrire toutes les violences physiques et sexuelles faites aux femmes dans un rapport politique généralisé, permet d’en saisir les phénomènes et de sortir des analyses individualisantes. Cela permet également, aux femmes de se transformer en sujet autonome et non pas en sujet relatif. Pour Chetcuti et Amaral, les résultats de l’enquête Enveff sont un outil supplémentaire de compréhension des relations de pouvoir dans lesquels s’inscrivent les relations sociales de genre.
Le harcèlement sexuel est une des violences faites aux femmes, tout à la fois moins connue et la plus contestée. Les études et les publications le concernant sont rarissimes en France. Après une période d’intérêt allant de 1985 à 1992 on constate une faible prise en compte de ce phénomène. Aujourd’ hui elle réapparaît partiellement sur le plan juridique mais s’invisibilise sous la notion de harcèlement moral. Le harcèlement sexuel est défini comme une agression sexuelle, qui affecte la personne par des remarques sexistes, des plaisanteries obscènes, des affichages pornographiques. Il englobe aussi un chantage sexuel sous formes de sollicitations sexuelles implicites ou explicites, accompagnés de promesses ou de menaces sur l’emploi, un service ou sur la sécurité de la personne. Ces agressions peuvent se manifester dans tous les lieux de vie, au-delà même de tout rapport d’activité professionnelle. En comparant les conceptualisations sociologiques, historiques et juridiques du harcèlement sexuel Sylvie Cromer dénote le flou qui entoure cette notion qui, cantonnée aux rapports de travail, inscrite dans le continuum de la séduction, ne permet pas aux victimes d’en reconnaître les faits. L’interrogation sur l’impact du harcèlement sexuel et le sens du dispositif concurrentiel du harcèlement moral, est selon l’auteure subversif car il menace de questionner les rapports inégalitaires entre hommes et femmes.
L’enquête Enveff l’a montré, la sphère privée est le lieu le plus dangereux en termes de violences physiques, sexuelles et verbales. Cependant les violences sexuées dans l’espace public concernent près d’une femme sur cinq. Marylène Lieber en s’appuyant sur 35 entretiens auprès d’hommes et de femmes, effectués entre 2002 et 2003 à Paris et dans sa petite couronne, cherche à comprendre les peurs exprimées par les femmes lorsqu’elles sortent de chez elles. Son analyse porte sur les discours qui construisent les femmes comme vulnérables et comme physiquement impuissantes face à la violence masculine dans l’espace public. Elle montre que les femmes mettent en place des stratégies dans l’espace urbain et dans la présentation de soi pour contourner ce qui semble « naturel », intimement liée au fait d’être femme  : l’espace public étant perçu comme un lieu hostile pour elles. Les propos recueillis montrent que les femmes anticipent constamment leur sortie, par exemple en faisant attention à leur tenue vestimentaire, en élaborant des diagnostics, calculer, avancer, scruter l’environnement afin de juger du risque potentiel d’une situation. Bien plus que dans les propos des hommes, Lieber constate une tension chez les femmes entre la volonté de se présenter comme autonome et la nécessité, jamais mise en doute, de se protéger physiquement à travers une régulation de leurs mouvements et de leurs comportements dans les espaces urbains. Pour l’auteur, ces faits « anodins » contribuent à perpétuer une forme prégnante de contrôle social et participent à la reproduction des identités sexuées et des stéréotypes qui vont de pair.

Violences et diversités culturelles : rupture et convergence
À en croire les rumeurs orageuses des grands médias télévisés le sexisme œuvrerait à la débâcle des banlieues, calcinant les quartiers pauvres des grandes agglomérations où se concentrent les familles immigrées. Stéphanie Condon et Christine Hamel montrent le danger de cette interprétation simpliste, voire dédaigneuse, de la violence sexiste qui stigmatisant la culture des uns, population socialement et géographiquement exilée, exonère, benoîtement, celle des autres de toute véhémence sexiste. Si la lutte contre les simplismes racistes ne peut occulter les violences sexistes fermentant dans des groupes d’immigrés, leur dénonciation ne saurait renforcer les préjugés accablant ces minorités. La nécessité de la virginité au mariage dans les familles maghrébines est, par définition, une norme sexiste puisque ne s’appliquant qu’aux filles ; mais se réappropriant cette contrainte normative, certaines jeunes filles l’utilisent comme sauvegarde, étendard de protection, en l’opposant aux menaces masculines, aux spoliations phallocratiques. En prenant comme axe l’âge du premier rapport sexuel, les auteurs montrent qu’il s’avère être un indicateur assez imparfait du contrôle parental sur la sexualité de leurs enfants. En revanche il est un indicateur pertinent de la diversité des normes sexuelles auxquelles les individus se réfèrent et un bon indicateur de l’asymétrie des normes sexuelles dans les familles maghrébines. Condom et Hamel pensent que le contrôle parental, lorsqu’ il existe n’est pas forcément suffisant pour interdire une sexualité prémaritale, et enfin que les filles peuvent aussi se réapproprier cette norme et en faire un instrument de protection face à certaines autres pratiques de sexisme dans la sexualité.
Elizabeth Brown et Isabelle Widmer présentent une comparaison des principaux résultats des enquêtes Enveff menées en Métropole et dans les départements et territoires d’Outre-Mer, (Réunion, Polynésie, Nouvelle-Calédonie) entre 2000 et 2002. Dans tous les cas, il en ressort, que c’est dans la sphère conjugale que s’exercent le plus de violences. Cependant, les auteures relatent un rapport de contrôle et de domination exercé dans le couple plus important en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française : les taux de violences physiques et sexuelles dans le cadre conjugal y sont au moins sept fois plus élevés que dans l’Hexagone. Les situations de précarité économique, l’absence de qualification professionnelle entraînant un retrait important des femmes du marché du travail, sont des facteurs d’accentuation des violences intra-individuelles, à cela il faut ajouter l’étroitesse des espaces de vie, la proximité immédiate de la famille et la rapide publicité des événements violents faits par les media locaux. La dénonciation des violences conjugales s’avère d’autant plus difficile que les femmes ont peur de représailles possibles de la part de l’agresseur, qui est le plus souvent le conjoint. Concernant les lieux publics, la présence masculine s’exprime d’une manière encore plus violente qu’en métropole. Malgré ce constat, Brown et Widmer notent que les femmes arrivent de plus en plus à dénoncer la jalousie excessive des conjoints, leurs violences psychologiques, physiques et sexuelles, ce qui permettrait d’envisager une remise en cause des rapports de domination à long terme.
Les enquêtes menées en Polynésie française et à l’Ile de la Réunion prévoyaient chacune deux volets complémentaires quantitatif et qualitatif. Ces enquêtes ont permis de dégager qu’au-delà des divergences contextuelles, les paroles recueillies auprès de femmes réunionnaises et polynésiennes se rejoignent pour dénoncer d’une part l’absence ou le manque de communication dans le couple, et d’autre part leur expérience décevante de la sexualité, voire les abus sexuels que certains conjoints leur infligent. Dolorès Pourette souligne que la défaillance du dialogue dans le couple est associée aux violences conjugales qui s’aggravent lorsque la situation économique et sociale de l’homme est menacée ou détériorée. Lorsque la compagne, par ses mots ou ses questions essaie de tendre vers un nouveau mode de relation, alors le conjoint, étant remis en question dans son rôle de garant de chef de famille et dans sa virilité, répond par la brutalité. Ces situations de violences conjugales sont généralement associées à des pratiques sexuelles contraintes par le bon vouloir du conjoint. L’absence de communication favorise les viols conjugaux. Pour l’auteure, l’environnement familial ne permettant pas une éducation à la sexualité à la Réunion et en Polynésie, l’institution scolaire a un rôle fondamental à jouer afin d’harmoniser les relations entre femmes et hommes dans le couple, dans la sexualité et dans toutes les autres sphères de la vie.
En articulant l’outil statistique et ethnographique Christine Hamelin et Christine Salomon ont mené une enquête en 2002/2003 en Nouvelle-Calédonie. Elles centrent ici leur analyse sur la sphère familiale, où les taux de violences sont très élevés. Parmi les facteurs d’accroissement des violences, l’âge, le statut matrimonial, le rapport de genre et le partage du logement avec la famille (du conjoint généralement) jouent un rôle prépondérant. Dans une société où l’histoire coloniale est très pesante, où les institutions de socialisation et les réseaux de soutien sociaux alternatifs à la famille restent peu connus, la famille constitue un espace fortement investi comme source de protection et de solidarité, mais aussi propice à la fabrique et à la reproduction des violences contre les femmes. Les auteures pensent que si le niveau des violences est très élevé c’est qu’il s’inscrit à la fois dans la continuité d’une légitimation de rapports sociaux de sexe très inégalitaires, mais aussi dans une brutalisation coloniale des relations intercommunautaires qui ont pour effet d’augmenter à l’intérieur de chaque communauté les violences interpersonnelles et notamment celles qui atteignent les plus dominées : les femmes.

Autour des résultats de l’enquête : les rapports de genre en question
Compte rendu de l’ouvrage final présentant les résultats de l’enquête Enveff (Jaspard et al., 2003), le texte de Michel Bozon analyse l’élaboration théorique minutieuse et la démarche scientifique de l’enquête Enveff, tout en soulignant ses effets politiques. Obligeant à la prise en compte par des acteurs sociaux, militants et politiques d’un phénomène longtemps passé sous silence, la publication des analyses d’Enveff laisse entrevoir un déplacement historique de la sensibilité vis-à-vis des phénomènes de contrôle et d’emprise interpersonnels, et une prise de conscience du caractère socialement construit et inacceptable de la contrainte psychologique. De plus l’enquête a permis de créer un cadre dans lequel les faits, et même les plus douloureux, ont pu être dits et parfois pour la première fois par les déclarantes. En répondant aux critiques faites par Iacub et Le Bras (2003) Bozon rappelle les principaux résultats de l’enquête. Il montre que dans la continuité du féminisme des années 1970 qui a déclaré que le privé était politique, l’enquête Enveff a fait bouger les limites de ce qui allait de soi dans les rapports entre hommes et femmes, et permis de repousser le double écueil de « l’essentialisation » et de la « psychologisation » souvent utilisé pour parler des violences sexuées.
Éric Fassin répond à la tempête polémique lancée par certains intellectuels de gauche et notamment Élisabeth Badinter et Hervé Le Bras qui ont voulut réduire l’Enveff à n’être qu’une enquête insignifiante et faussement scientifique. Hystérisant les relations sociales, l’enquête a été accusée, avant même sa publication en juin 2003, de victimiser les femmes. Pour Fassin, s’il y a eu tant de controverses à la réception des résultats présentés par l’Enveff, c’est que cette recherche soulève le fait que la sexualité doit être pensée comme un des registres dans lesquels s’exprime la domination de genre, s’opposant en cela à la rhétorique républicaine française qui refuse toute politisation de la sexualité. De plus, l’Enveff montrant que les violences sont le fait majoritairement de personnes proches et qu’elles traversent l’ensemble des classes sociales, elle rompt avec l’idée que les auteurs de violence sont le fait des « autres ». En plein débat, sur les « tournantes » et les jeunes des cités les résultats de l’Enveff soulèvent les enjeux de classe qui se mêlent aux enjeux ethnico-raciaux où la violence sexuelle ne peut que s’opposer au schéma : archaïsme et anti-civilisation d’un côté et modernité sexuelle incompatible avec la domination masculine de l’autre.
Préliminaires
L’Enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (Enveff) :
Historique et contextes
Maryse Jaspard

Dans l’effervescence du prologue des années 1970, les militantes féministes ont dénoncé les violences contre les femmes. Avec des degrés de mobilisation divers, la lutte s’est organisée pour aboutir à des avancées législatives telles que la qualification juridique du viol en tant que crime en 1980 et du harcèlement sexuel au travail en 1992 ; en revanche la reconnaissance et la prise en compte au plan juridique des violences conjugales ne sont pas encore achevées en 2005.

Un contexte politique favorable
L’arrivée, en 1981, de la gauche au pouvoir a provoqué une institutionnalisation des revendications pour les droits des femmes. Sans doute parce que la dénonciation des violences contre les femmes est marquée du sceau du féminisme militant, cette question des violences a émergé seulement lors des travaux préparatoires de la Conférence internationale de l’ONU sur les femmes, tenue à Nairobi en 1985. La première campagne de lutte contre les violences conjugales sera menée en 1989, à l’initiative de Michèle André, secrétaire d’État aux Droits des femmes ; consécutivement l’aide aux victimes est institutionnalisée et des commissions départementales d’action contre les violences faites aux femmes sont créées. Ces commissions doivent, sous la responsabilité du préfet, assurer la coordination entre les différents acteurs locaux institutionnels et associatifs : police, justice, santé, aide sociale ; l’impact de ces instances sera très inégal selon les départements. Les associations de lutte contre les violences contre les femmes – Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail, Collectif féministe contre le viol, Fédération nationale solidarité femmes – sont pérennisées et subventionnées par l’État.
En 1995, la mission française de coordination de la quatrième Conférence mondiale sur les femmes de Pékin, a retenu le thème des violences parmi les axes prioritaires de la contribution française. Écrit par Claire Aubin et Hélène Gisserot, le rapport pour l’ONU – Les femmes en France (1994) – insistait sur la demande de «statistiques précises concernant les violences faites aux femmes ». Profitant de l’élan suscité par l’engagement formel des États en matière de lutte contre les violences faites aux femmes lors de la Conférence, des membres de la commission française (institutionnel-le-s, militantes associatives et expert-e-s), ont entamé une réflexion sur la mise en œuvre des recommandations édictées à Pékin, notamment en matière de mesure du phénomène.
En 1996, les responsables du bureau des droits propres du service des Droits des femmes, après consultation des experts de la commission « Violences à l’encontre des femmes », ont envisagé la mise en œuvre d’un projet d’enquête statistique sur le sujet. Cette initiative trouvera un écho favorable, du fait des actions engagées au niveau européen, puisque dès 1997, le Conseil de l’Europe et le Parlement européen démarrent une campagne pour faire de 1999, l’année de « tolérance zéro » des violences envers les femmes. En France, au départ, seul le service des Droits des femmes, petite structure sise dans le grand ministère de l’Emploi et de la Solidarité, porte la démarche. Démarche que l’État, désireux de se conformer aux recommandations internationales, fera sienne par la suite. Par comparaison aux pays d’Europe du nord de la France avait pris du retard vis-à-vis du traitement social des violences faites aux femmes, moins sans doute en termes d’aide aux victimes qu’en termes de prévention (Jaspard, 2005). Bien que très actives les associations de lutte contre les violences restaient peu visibles, et souhaitant rendre public l’ampleur du phénomène elles apporteront tout leur soutien à ce projet d’enquête.
Le projet d’enquête est conçu début 1997 au sein du service des Droits des femmes, avec le concours de la délégation régionale des droits des femmes d’Ile-de-France, de responsables associatives et de scientifiques spécialistes d’enquêtes quantitatives sur les questions de genre. L’équipe de recherche est constituée, ainsi que le comité de pilotage et le conseil scientifique. Répondant à la demande sociale, le comité de pilotage rassemble l’ensemble des acteurs sociaux en charge de la question des violences envers les femmes : délégation régionale aux droits des femmes d’Ile-de-France, associations de lutte contre les violences faites aux femmes (la Fédération nationale solidarité femmes, le Collectif féministe contre le viol, l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail), représentants des différents ministères concernés, services de police, gendarmerie et justice, autres personnalités de la société civile. L’équipe de recherche pluridisciplinaire est composée de neuf chercheur-e-s appartenant aux grands organismes publics de recherche 3 . À l’époque aucune de ces instances scientifiques (Institut national de la statistique et des études économiques, Insee, Institut national d’études démographiques, Ined, Institut national de la santé et recherche médicale Inserm...) n’a montré d’intérêt pour ce thème. Aussi, la coordination du projet a été confiée à un centre de recherche universitaire, l’Institut de démographie de l’université Paris 1 (Idup), qui n’avait pas pour vocation première de réaliser une opération d’aussi grande envergure.

Un financement complexe
L’enquête-pilote a pu être réalisée en 1998 avec un financement du service des Droits des femmes, mais le coût de la grande enquête a nécessité la collecte de fonds complémentaires. Pour la moitié du budget un partenariat financier a été instauré avec divers organismes 4 . La création de la délégation interministérielle aux Droits des femmes en 1997 a donné une visibilité plus grande au projet et permis d’obtenir des soutiens institutionnels et monétaires supplémentaires. En revanche, la restructuration du service de la recherche et des études du ministère de l’Emploi et de la Solidarité a retardé le plan de financement de l’État. La création, fin 1998, du secrétariat d’État aux Droits des femmes et à la formation professionnelle et la nomination de la secrétaire d’État aux Droits des femmes, Nicole Péry, ont permis d’accélérer le déblocage des crédits nécessaires à la réalisation de la collecte des données, et assurer le bon fonctionnement institutionnel de l’enquête. Par ailleurs, la conjugaison de deux étapes a joué dans l’implication de l’État : en 2000, soit cinq ans après la Conférence de Pékin, les pouvoirs publics français, comme l’ensemble des États signataires, devaient présenter un bilan des mesures prises en matière de lutte contre les violences faites aux femmes, de plus, la France allant assumer la présidence de l’Union européenne, elle devait montrer le bon exemple. Il faut ajouter que l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, et notamment ses services financiers, a accepté de gérer un plan de financement complexe et de procéder à des avances budgétaires audacieuses, avances qui ont permis la réalisation de la recherche dans des délais scientifiquement acceptables. Par la suite, l’extension de l’opération aux départements et territoires d’Outre-Mer a été plus hasardeuse. Les services ministériels métropolitains (Outre-Mer et Droits des femmes) 5 ont bien financé les enquêtes pilotes dans les DOM en 2001, – sous la pression des associations de femmes antillaises. Mais les services métropolitains se sont ensuite désengagés : en 2005 aucune enquête n’a été menée aux An-tilles et en Guyane ; dans les autres départements et territoires, les enquêtes ont été menées en 2002 et 2003, grâce à la pugnacité des équipes de recherche 6 , à partir d’initiatives et de financements locaux (cf. article Brown et Widmer infra ).

Éclairer le chiffre noir des violences contre les femmes
En 1997, lorsque la demande sociale se faisait jour, un chiffre noir, de source inconnue, circulait : « deux millions de femmes battues ». En réalité, la connaissance du phénomène était très partiellement cernée par les statistiques administratives (police, justice, associations). Pour les deux sexes, on comptait en milliers les cas les plus graves (viols, homicides), en dizaines de milliers les cas un peu moins graves (agressions sexuelles, coups et blessures), le total ne dépassant pas la centaine de milliers. Par ailleurs, si les associations d’aide aux victimes connaissaient bien les situations de violence vécues par les personnes qui les sollicitaient, le phénomène restait méconnu pour l’ensemble de la population.
L’enjeu autour du chiffrage des violences se focalisait sur l’écart, plutôt le fossé observé entre les statistiques des sources administratives et les évaluations avancées par les acteurs de terrain, les ONG et les militantes. La polémique était d’autant plus aisée que les statistiques publiées par les ministères de l’Intérieur et de la Défense ne sont pas sexuées, et que celles de la Justice portent uniquement sur les auteurs d’infractions. Autrement dit, le chiffrage des violences faites aux femmes était quasiment impossible à partir de ces sources. En conséquence la réalisation d’une enquête en population générale s’avérait indispensable pour saisir la mesure réelle du phénomène et obtenir une information nécessaire à un meilleur traitement social, d’autant que le débat se nourrissait de nombreux préjugés.
Ainsi, l’objectif de l’enquête Enveff était-il la production de statistiques sur l’ensemble de la population. Il s’agissait en priorité d’évaluer la fréquence des divers types de violences interpersonnelles exercées envers les femmes, à l’âge adulte, dans leurs différents cadres de vie (couple, famille, travail, lieux collectifs), quels que soient le(s) auteur(e)s des violences ; tous les types de violences, verbales, psychologiques, physiques et sexuelles, devaient être pris en compte. Le décryptage statistique du phénomène a été resitué dans le contexte familial, social, culturel et économique des situations de violence ; ont également été analysées les réactions des femmes aux violences subies, leurs recours auprès des membres de leur entourage et des institutions spécialisées ainsi que les conséquences de la violence sur la santé physique et mentale, la vie familiale et sociale, et l’usage de l’espace privé/public.

Un contexte scientifique réservé
Bien que bénéficiant de l’expérience des enquêtes sur la sexualité menées dans les années 1990 (enquête ACSF, ACSJ) 7 et des avancées des enquêtes sur les violences réalisées au Canada, en Finlande et en Suisse 8 , l’enquête Enveff – première enquête statistique sur ce thème en France – a vu le jour dans un contexte scientifique relativement hostile. La réalisation d’une recherche quantitative en termes de rapports sociaux de sexe apparaissait comme une gageure. « Non seulement il fallait faire reconnaître la pertinence du sujet et des méthodes, mais également se confronter aux positions antagonistes de quelques chercheurs. À savoir, aux remarques classiques émanant soit de sociologues hostiles aux approches féministes trop marquées, soit à l’opposé de chercheuses féministes qui ont tendance à rejeter en bloc les approches quantitatives. Il s’agissait de relever le défi méthodologique de la mesure d’un phénomène aux contours flous, en quelque sorte de construire un objet sociologique quantifiable : les violences envers les femmes » (Fougeyrollas-Schwebel et Jaspard, 2003 p. 64).
Après la réalisation de l’enquête-pilote en 1998, des partenariats établis avec des statisticiens de l’Insee et de l’Ined ont fait évoluer la perception de cette recherche dans le milieu scientifique. Sa présentation au Conseil national de l’information statistique (CNIS) et la saisine de la Commission nationale informatique et libertés (CNIL) ont permis la validation de sa méthodologie. Ayant reçu le label du Cnis, cette recherche fut intégrée au programme d’enquêtes statistiques des services publics publié par le Cnis pour l’année 2000 (J.O. du 23 janvier 2000). Ainsi, le problème des violences contre les femmes était reconnu comme une question légitime de la statistique française.

Rappels méthodologiques
L’enquête-pilote , réalisée en novembre 1998 auprès d’un échantillon de 484 femmes de deux régions (Ile-de-France et Bretagne), a permis de tester l’acceptabilité du sujet par les répondantes, la pertinence de la collecte par téléphone sur ce sujet sensible. Il s’agissait aussi de mettre au point l’interrogation des personnes inscrites sur la liste rouge de France Télécom, procédure totalement novatrice en 1998.
La collecte des données de la grande enquête a été menée du 3 mars au 17 juillet 2000 auprès d’un échantillon représentatif de 6970 femmes âgées de 20 à 59 ans et résidant, hors institution, en métropole. Elle a été effectuée par téléphone, selon la méthode Cati (Collecte assistée par téléphone et informatique), par l’institut de sondage MV2/Maxiphone, en étroite collaboration avec l’équipe de recherche qui a assuré le suivi complet du terrain. La base de sondage utilisée était l’ensemble des ménages 9 résidant en France métropolitaine, abonnés au téléphone (94 % des ménages) : la procédure de tirage d’échantillon a pris en compte les ménages sur liste rouge. Les procédures d’appel des enquêtées et la gestion des fichiers de numéros de téléphone assuraient le respect de l’anonymat total, la confidentialité et la sécurité des personnes interrogées. En raison de la sensibilité du sujet et afin de prévenir d’éventuels risques pour les répondantes, le protocole de collecte prévoyait de nombreuses précautions ; un dispositif de relais associatif a été mis en place. Seules des enquêtrices ont été recrutées pour travailler explicitement sur ce sujet ; elles ont reçu une formation intensive, spécifique. Enfin, le numéro d’appel des associations était communiqué systématiquement à la fin de l’entretien.
Dans la continuité, les enquêtes analogues ont été réalisées en Polynésie (en face à face) et à l’Ile de la Réunion (par téléphone) en 2002, en Nouvelle-Calédonie (en face à face) en 2003 sur des échantillons de 1000 femmes (cf. articles Brown et Widmer, Pourrette, Hamelin et Salomon, infra).
Le questionnaires 10 d’une durée de 45 minutes reposait sur une approche particulière : l’évocation progressive des actes de violence facilitait la mise en confiance de l’interviewée et favorisait la remémoration d’événements parfois très anciens. Afin d’établir une relation de confiance, les questions sur les actes de violence ne viennent qu’à l’issue d’un module recueillant des données contextuelles (caractéristiques familiales, économiques, sociales, résidentielles...), des éléments biographiques et d’état de santé.
Les modules suivants appréhendent les faits de violence subis pendant les 12 derniers mois dans les différents cadres de vie : espaces publics, sphère professionnelle, couple, famille. Dans les questions, les mots « violence » ou « agression » ne sont pas utilisés, seuls des « faits » sont évoqués, ils sont décrits avec le plus de précision possible afin de limiter la subjectivité des réponses. Ces modules sont introduits par une définition détaillée du cadre de vie, et les questions sur les actes de violence se répètent à l’identique – dans la mesure du possible – dans chaque contexte. L’investigation porte également sur les circonstances, réactions et recours des femmes auprès de l’entourage ou des institutions, ceci pour le fait le plus grave selon l’avis de l’enquêtée.
La dernière partie du questionnaire mesure les agressions physiques endurées depuis l’âge de 18 ans et les agressions sexuelles subies au cours de la vie. L’âge, les auteurs, les circonstances, et les recours judiciaires sont enregistrés.
Un point fort de l’enquête Enveff était de pouvoir distinguer, en particulier dans le cadre conjugal, les violences des conflits. Pour cela, des questions sur les disputes entre conjoints situées dans la première partie du questionnaire permettent de cerner les climats conjugaux conflictuels, alors que les situations de violence sont appréhendées dans le module relatif au couple.
Les fréquences des divers types de violences au cours des 12 derniers mois ont été estimées par cadre de vie : espaces publics 11 , travail, couple et famille ; à l’exception des agressions verbales, il a été nécessaire de construire des indicateurs regroupant plusieurs questions. Les différents types de violences se décomposent en :
- agressions verbales ;
- agressions physiques : donner des gifles, des coups avec ou sans objet contondant, menacer avec une arme, tenter d’étrangler ou de tuer, exercer d’autres brutalités physiques ; plus, enfermer ou empêcher de sortir, abandonner sur la route (en voiture), empêcher de rentrer chez soi, pour le conjugal ; plus, vol avec violences dans l’espace public ;
- atteintes et avances sexuelles : « pelotage » ; plus, dans le cadre du travail, faire des avances sexuelles déplaisantes, imposer des images pornographiques ;
- agressions sexuelles : attouchement, tentative de rapport forcé, rapport forcé ; pour le conjugal, imposer des rapports sexuels par la force, imposer des gestes sexuels refusés ;
- pressions psychologiques : pour le conjugal, menacer de s’en prendre aux enfants, contrôler les sorties, les relations ; imposer des comportements ; dévaloriser, dénigrer ; refuser de parler, empêcher d’avoir accès aux ressources. Au travail, brimades, dénigrement, mise à l’écart ;
- harcèlement psychologique : plusieurs formes de pressions psychologiques répétées ;
Les fréquences des violences physiques depuis l’âge de 18 ans couvrent l’ensemble des sphères de vie ; il en est de même des agressions sexuelles au cours de la vie.

Dans le cadre conjugal en particulier, la perception de la violence n’est pas toujours immédiate, tant pour les auteurs que pour les victimes ou leur entourage. Par-delà les actes violents caractérisés (brutalités physiques et sexuelles), l’accumulation de faits, de gestes, de paroles en apparence sans gravité peuvent constituer un comportement violent. Perpétrés dans la durée, les actes violents constituent un continuum, si bien que distinguer séparément des types de violences verbales, psychologiques, physiques ou sexuelles s’avère peu pertinent ; le terme « situation de violences conjugales » apparaît plus à même de rendre compte de la réalité du phénomène.
Les chercheuses Enveff ont construit un taux global de situations de violences conjugales qui regroupe les agressions verbales, les atteintes psychologiques, les agressions physiques et sexuelles ; il tient compte de la multiplicité et de la fréquence des faits cités. La gravité de la situation n’est pas liée à la nature de l’agression (physique, psychologique...), mais à la répétition des faits et au cumul des divers types d’actes violents. Le taux se décompose en deux niveaux. Le premier correspond surtout aux insultes répétées et au harcèlement psychologique et, dans des cas plus rares, à des agressions physiques ou sexuelles uniques ; il concerne trois quarts des femmes en situation de violences conjugales. Le second regroupe les situations de cumul de violences ; ici se produisent souvent des agressions physiques ou sexuelles, répétées ou associées aux violences verbales et au harcèlement psychologique (Jaspard et al . 2003).

Publication des résultats : la levée du silence
Les premiers résultats de l’enquête Enveff ont été diffusés deux mois après la mise à disposition du fichier de données, lors de la conférence de presse du 6 décembre 2000, organisée par le Secrétariat aux Droits des femmes. Présentant les premiers résultats le numéro de janvier de Population et sociétés 12 a servi, en quelque sorte, de référence. Un des grands apports de l’enquête Enveff a été la révélation de l’ampleur du silence qui recouvrait le phénomène : les deux tiers des victimes de violences sexuelles ont dévoilé ces faits au moment de la passation du questionnaire, les conditions d’anonymat de l’enquête s’y prêtant sans nul doute. Victimes les femmes se taisent parce qu’elles ont peur ; parce qu’elles se sentent coupables et honteuses elles minimisent les faits de violences qu’elles subissent, quand elles ne les dénient pas totalement.
Parmi l’ensemble des résultats publiés, deux chiffres ont plus particulièrement retenu l’attention et servent en quelque sorte de référence :
- une femme sur dix est victime de violences conjugales
- 50 000 viols ont été perpétrés au cours de l’année de l’enquête.
Ces deux chiffres ont surpris par leur ampleur, et leur divulgation a sans conteste accéléré la prise de conscience de l’ensemble du corps social. Toutefois ils ont pu occulter d’autres données de l’enquête (cf. article Maillochon infra ).
La seconde conférence de presse, tenue le 4 octobre 2001, présentait des résultats plus affinés. Bien qu’ayant eu peu d’impact médiatique, sa large diffusion auprès des acteurs sociaux et politiques leur a permis, en s’appuyant sur des analyses plus détaillées, de parfaire leurs actions de lutte contre les violences faites aux femmes. Se déplaçant dans la France entière pour communiquer et expliciter les résultats, les chercheuses d’Enveff ont accompli un énorme travail d’information. La campagne de lutte contre les violences envers les femmes mise en œuvre par le secrétariat aux Droits des femmes, lancée lors des assisses nationales de janvier 2001, s’est inspirée des conclusions d’Enveff et a intégré le changement d’image de femmes victimes de violences : de la femme battue – l’autre marquée, stigmatisée –, on est passé à la femme victime de violences – soi-même ou une proche –, qui se tait, mais qui peut maintenant parler. Libérer la parole est une nécessité première de la lutte contre les violences, de là le slogan retenu : « Briser le silence ».
Ainsi les données de l’enquête Enveff ont pu servir de support de sensibilisation et de formation pour nombre d’intervenants sociaux, et d’acteurs politiques, dont la secrétaire d’État aux Droits des femmes. Il s’est aussi produit une forme d’émulation entre les ministères pour reprendre à leur compte, chacun dans leur domaine, cette question. Pourtant la publication de l’ouvrage de synthèse sur les résultats a connu quelques atermoiements entre la remise du texte et son édition, attentisme dû en grande partie au changement politique consécutif aux élections présidentielles et législatives de 2002 (cf. articles Bozon, Fassin, Maillochon infra ). En 2005, medias, politiques et acteurs de terrain s’appuient toujours sur les résultats d’Enveff – en la citant rarement correctement – en se focalisant le plus souvent sur les violences conjugales. Si l’on en croit divers politiques, cette question est devenue une de leurs « priorités » : doit-on s’en réjouir ou s’en inquiéter ? L’effet Enveff a-t-il eu un tel impact ? En tous les cas le taux « une femme sur dix victimes de violences conjugales » est devenu emblématique, et sert de justification aux actions politiques, bonnes ou mauvaises, de « lutte contre les violences faites aux femmes ».
On peut regretter cette réduction à la sphère domestique – même si c’est de loin dans le privé que se perpétuent le plus de violences –, au détriment du cadre du travail, où la tendance actuelle est de noyer la discrimination sexuelle dans la nébuleuse du harcèlement moral subi par les travailleurs des deux sexes (cf. article Cromer infra ). Une évolution plus inquiétante encore se profile : la quasi-disparition lors des derniers remaniements ministériels de juin 2005 du secrétariat d’État spécifique aux droits des femmes, notamment aux droits propres – auxquels les violences sont rattachées – ; il a été remplacé par une délégation ministérielle à la cohésion sociale et à la parité. Le service des Droits des femmes étant relativement exsangue, le traitement des violences est maintenant, du fait des moyens déployés, placé sous la tutelle des ministères de la Santé, de la Justice et plus récemment de l’Intérieur. Conséquence de ce dispositif gouvernemental, les prochaines enquêtes de victimation sont confiées à des organismes d’État : services statistiques ou observatoires des ministères, non indépendants. Alors que l’analyse féministe définit la violence contre les femmes comme un problème de société lié aux rapports hiérarchisés entre les sexes, le nouveau contexte institutionnel ne paraît guère propice au développement de cette approche. La dimension socio-politique du phénomène risque fort d’être oblitérée et les violences contre les femmes prises en compte exclusivement en tant que problème de santé publique, de justice ou de sécurité intérieure.
Du bon et mauvais usage des chiffres et des mots
« Chiffres noirs » contre « chiffres ronds » :
l’enquête Enveff dans la presse quotidienne française (2000-2004)
Florence Maillochon

Trois événements majeurs marquent l’histoire des publications de l’enquête Enveff : une conférence de presse, le 6 décembre 2000, présentant les premiers résultats (Jaspard et al ., 2000), une autre, un an plus tard, portant sur des analyses plus détaillées (Jaspard et al ., 2001), et la parution de l’ouvrage de synthèse à la Documentation française en juillet 2003 (Jaspard et al ., 2003). La presse quotidienne française fait écho des trois moments clés de cette recherche comme autant d’occasions de livrer des informations inédites et chiffrées sur un sujet de préoccupation générale. Progressivement, le calendrier journalistique se détache du calendrier scientifique et s’approprie les résultats de l’enquête pour traiter d’autres actualités, de l’évocation de faits divers à la présentation de projets de réforme politique et sociale pour répondre aux problèmes de violences. De 2000 à 2004, la presse passe du rôle de vecteur de diffusion de l’information scientifique à un rôle plus prescripteur en proposant ses propres grilles de lecture en référence ou non à l’enquête. Quelle est donc l’histoire de la vulgarisation de ces données d’enquête ? Comment les informations « scientifiques » sont-elles traitées pour passer à une diffusion « grand public » ? Quelles sont les relations entre les résultats d’une enquête sociologique quand ils croisent, dans la presse, le destin plus ou moins tragique de femmes, connues ou non, dont ils sont censés parler ? Comme toute information, les données chiffrées, fussent-elles validées par le sceau de la science et de la nouveauté si prisée des médias, ne sont pas bonnes à diffuser, et certaines auront une audience, d’autres non. Dans la course à l’information, tous les chiffres ne sont pas égaux : certains sont mort nés, d’autres ont une histoire qui parfois les dépasse, au gré des transformations, voire des déformations, engendrées par leur vulgarisation.
Il est intéressant de voir comment, dans la diffusion qu’en fait la presse 13 , une enquête conçue notamment pour invalider le « chiffre noir » de la violence envers les femmes 14 et montrer la diversité et la complexité du phénomène, est amenée, à son insu, à ériger un autre chiffre synthétisant de manière emblématique la question des violences conjugales. À travers cette double opération de réduction, thématique et statistique, c’est la difficulté à rompre avec le sens commun qui se fait jour et, d’une manière plus générale, l’ambiguïté des relations entre science et politique qui, pour être le plus souvent tendues, voire conflictuelles, n’en ont pas moins parfois des issues positives.

2000. Émergence d’un fait social à partir des données d’enquête : les violences conjugales
La première conférence de presse de l’équipe Enveff fait indéniablement du bruit dans la presse quotidienne. Elle est reprise par onze journaux, dont sept nationaux, et obtient ainsi un rayonnement qu’elle ne retrouvera plus, qu’il s’agisse de la seconde conférence de presse ou de la parution du livre (cf. graphique n°1). L’importance d’une telle entreprise – fournir pour la première fois en France un bilan quantitatif des différentes formes de violences subies par les femmes et mettre fin à la circulation des estimations les plus fantaisistes – justifie sans doute l’engouement initial pour l’enquête mais pas sa quasi invisibilité l’année suivante quand le sujet n’avait été qu’à peine défriché. En outre, il est frappant de voir comment la presse – aussi diversifiée soit-elle - a quasi unanimement retenu une seule des différentes formes de violences décrites dans les 28 pages de premiers résultats : les violences conjugales. La grande uniformité des titres des papiers en témoigne : huit sur onze l’affichent, seuls trois journaux régionaux font preuve d’une plus grande originalité qui s’émousse toutefois dès la lecture des chapeaux. Au total, tous les articles traitent des violences conjugales, thème dont l’importance ne peut certes être niée, mais dont l’exclusivité peut surprendre puisqu’il ne représente qu’un chapitre sur les neuf présentés dans le document initialement remis à l’ensemble des journalistes. Le conformisme des titres révèle indéniablement un effet qui témoigne du statut singulier des violences conjugales dans les représentations sociales : plus encore qu’un sujet de préoccupation sociale, méritant une analyse journalistique, elles sont censées « accrocher » le lecteur, signe de leur caractère sensationnel qui confine au voyeurisme. En réalité, tous les articles font état de deux autres faits décrits par l’enquête, mais qui n’émergent pourtant jamais au niveau des titres : le nombre de viols subis par les femmes chaque année (50 000), et le silence qui entoure la plupart des violences, en particulier conjugales, et que l’enquête permet partiellement de lever, pour la première fois. Un tiers des articles fait état, de façon moins détaillée, des violences au travail, dans la rue et les espaces publics et dressent le bilan de celles qui sont subies au cours de la vie. Aucun n’aborde en revanche les autres thèmes abordés dans la conférence de presse : les recours des femmes après diverses agressions, le caractère cumulatif des violences au cours de la vie et leurs conséquences en termes de santé.

2001-2002. Le double parcours des données d’Enveff : inscription politique et désintérêt scientifique
L’année 2001 comptabilise le même nombre d’articles citant l’enquête Enveff (cf. graphique 1) mais leur origine et leur nature changent radicalement. C’est surtout la presse régionale qui continue d’ouvrir ses tribunes à l’enquête en l’utilisant plus comme faire-valoir de l’action politique et sociale qu’en la traitant comme information scientifique. À l’exception de quelques publicités pour des conférences sur l’enquête en présence d’une membre de l’équipe Enveff, les résultats sont toujours convoqués dans un contexte indépendant de celui de la recherche, le plus souvent à l’occasion de présentation d’initiatives particulières de prévention de la violence – exclusivement conjugale – envers les femmes. Les chiffres de l’Enveff fournissent alors un cadrage général à des entreprises de type associatif, permettant à la fois d’assurer un éclairage scientifique à des actions d’ordre plus politique et de replacer dans un cadre national des opérations plus locales. Cette relative instrumentalisation des résultats de l’enquête est particulièrement visible lors de la journée mondiale de la femme, le 8 mars 2001 ( Sud-Ouest et Ouest-France ). En ce sens, la première conférence de presse (cinq mois plus tôt) a sans doute porté ses fruits, notamment en province, dans la mesure où l’enquête – même si elle est réduite à l’étude des seules violences conjugales – est citée quatre fois à cette occasion, influence qui ne se reproduira plus en de pareilles circonstances (aucune citation pour la journée en 2002, deux en 2003 et une seule en 2004 (cf. graphique 1).
La reprise « contextualisée » des données de l’Enveff par la presse régionale constitue sans doute une forme de réussite : elle témoigne d’une certaine incorporation des nouvelles connaissances sur les violences envers les femmes. Celles-ci portent toutefois uniquement sur les violences conjugales, le plus souvent réduite à un chiffre : 10 % de victimes en France, par an. La diffusion des autres informations très riches de l’Enveff n’a pas encore eu lieu comme en témoigne par ailleurs le faible retentissement de la seconde conférence de presse (4 octobre 2001) visant à décrire de manière détaillée le contexte socio-économique et biographique des diverses situations de violence vécues par les femmes. Deux quotidiens nationaux et un régional reprennent les résultats présentés dans un document de synthèse élaboré à l’attention des journalistes. Malgré cette faible couverture de l’événement, les articles proposent une vision un peu plus large du phénomène que les articles consécutifs à la première conférence de presse, essentiellement centrés sur les violences conjugales. Celles-ci restent au programme de Libération (09/03/01) deux mois plus tard, mais le lendemain de la conférence, Le Monde (06/10/01) titre sur les violences au travail, La Croix (05/10/01) sur celles dans les espaces publics et Le Télégramme de Brest et de l’Ouest (05/10/01) propose une très brève synthèse des deux. Le sursaut d’intérêt pour comprendre la complexité des violences envers les femmes décrite par l’enquête Enveff est donc de faible ampleur et de courte durée.
En 2002, la question des violences conjugales est de nouveau en scène dans deux types d’occasions : les discussions politiques sur les droits des femmes dans le contexte de séparation d’un conjoint violent (au début de l’année), et la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes (le 25 novembre). Étrangement, l’année précédente, les données d’Enveff n’avaient pas été citées dans les mêmes circonstances, peut-être en raison de la trop grande proximité temporelle de cette journée d’action avec la seconde conférence de presse pourtant très mal couverte. L’actualité ne suffit donc pas à faire valoir des informations scientifiques, encore faut-il qu’elles soient présentées sous l’angle de la nouveauté, de l’inédit. Au cours de l’année 2002, les résultats d’Enveff sont distillés au compte-goutte et servent en apparence à une légitimation scientifique de ce qui est devenu un fait courant, les violences conjugales. Ils sont convoqués en écho à l’actualité, mais ne sont plus discutés et diffusés comme sujet d’analyse en tant que tels. Progressivement, un amalgame se fait d’ailleurs dans les articles entre violences conjugales et violences sexuelles alors que les travaux de l’enquête visaient au contraire à considérer la diversité des violences conjugales (physiques, psychologiques) et réciproquement, à ne pas limiter les violences sexuelles au cadre du couple. Les quotidiens ne se contentent pas de négliger les efforts de clarification du phénomène protéiforme des violences pour n’en retenir qu’un aspect très réducteur et le plus souvent erroné, ils imposent progressivement une nouvelle statistique à l’origine non authentifiée : six décès de femmes par mois sous les coups du conjoint 15 ( Libération et L’Humanité , 25/11/02).
Les « chiffres noirs » que l’enquête Enveff cherchait à éradiquer ont la peau dure.

2003. Splendeurs et misères de l’information scientifique
La publication de l’ouvrage Les violences envers les femmes en France, une enquête nationale , intervient deux ans et demi après la première conférence de presse, en pleine trêve estivale. La période n’est pas propice aux sujets délicats et la presse n’offre pas une large place à l’événement dans ses colonnes. Avec huit articles sur le sujet (dont la moitié dans la presse régionale), l’analyse approfondie de l’enquête détaillée dans un ouvrage de 350 pages a finalement un moindre retentissement que les premiers résultats (onze articles dont six de quotidiens nationaux, cf. graphique 1). Surtout, l’information scientifique n’est jamais présentée directement. Elle apparaît d’une part à travers les commentaires critiques issus de l’ouvrage Fausse route d’Élisabeth Badinter et du pamphlet rédigé par Hervé Le Bras et Marcela Iacub. Elle est reprise d’autre part dans une lecture politique qu’en fait Nicole Ameline, Ministre déléguée à la parité et à l’égalité professionnelle, pour développer les grandes lignes des nouvelles dispositions visant à protéger la femme battue (sic). En sorte que les articles qui citent le rapport Enveff, en juillet, au moment de sa parution, sont moins des présentations de ses nouvelles analyses que des redites d’informations déjà largement diffusées et, qui plus est, présentées dans des articles contradictoires où les chiffres sont systématiquement dénigrés alors qu’ils sont pourtant repris par la suite pour appuyer et faire-valoir l’élaboration de nouvelles politiques gouvernementales, jugées favorablement.
D’une certaine manière, il faut presque se réjouir que la couverture de la publication de l’ouvrage soit aussi réduite, tant les articles en font une piètre recension. Tous reproduisent le même schéma : une présentation systématique des détracteurs avant celle des auteurs (et sans que soit pris en considération le fait que les critiques portent sur la base d’un écrit de 4 pages de l’équipe Enveff réalisé deux ans et demi plus tôt [Jaspard et al ., 2001a], et non sur les dizaines d’articles scientifiques et l’ouvrage final parus à cette date) ; une présentation très sommaire des données sur les violences conjugales et sexuelles, le plus souvent dans la plus parfaite confusion et sans la moindre distinction entre les deux ; la négligence de nouvelles analyses concernant les différentes formes de violences (dans les espaces publics, au travail, etc.) ainsi que de leur contexte relationnel, biographique et social ; la conclusion unanime de l’importance de développer les droits des « femmes battues » face à leur conjoint violent, position qui adopte en apparence le point de vue des victimes tout en récusant l’importance de la dimension psychologique des violences sur laquelle l’enquête Enveff offrait pour la première fois un éclairage. Un seul quotidien national, L ’Humanité offre en 2003 une présentation méthodologique satisfaisante de l’enquête et une mise en perspective constructive des résultats de l’enquête repris sans erreur et sans négligence. Le phénomène est suffisamment rare pour être signalé 16 .
Sans doute la polémique, plus politique que scientifique, est-elle aussi plus « vendeuse » que la stricte diffusion d’informations sociologiques sur un sujet, déjà évoqué dans les colonnes, bien que très partiellement. Les journaux, avides de nouveautés, semblent préférer une controverse sur d’anciens chiffres à la diffusion de résultats inédits. Il faut donc attendre un autre « événement » pour que l’enquête Enveff retrouve paradoxalement ses lettres de noblesse et fasse enfin l’objet d’une véritable recension scientifique : l’hospitalisation et la disparition tragique d’une actrice sous les coups de son amant. L’évidence du fait (la réalité du décès est plus difficilement contestable que les atteintes psychologiques, toujours suspectées d’être engendrées par celles qui en sont les victimes), la renommée des protagonistes qui fait sortir la question du simple fait divers, permet soudain de taire la polémique et vient comme l’illustration du constat d’Enveff : la violence dans le couple touche de nombreuses femmes, quels que soient leurs milieux. Le décès de Marie Trintignant est l’exemple qui fait enfin accepter la règle. Le destin tragique de cette femme fournira notamment l’occasion pour Le Monde (09/08/03) de sortir enfin son premier article de fond sur la question des violences conjugales.

2004. Les violences conjugales dans la presse française... et le sens commun
L’équipe Enveff ne fait aucune communication collective à la presse en 2004, et pourtant, le nombre de citations de l’enquête se maintient à un niveau relativement élevé (11 articles dans les quotidiens). L’enquête qui ne relève plus du scoop – elle a déjà 4 ans – entre de ce fait dans un autre ordre, celui de la connaissance commune et ses résultats sont systématiquement cités lors des deux dates qui constituent désormais des marronniers — le 8 mars et le 25 novembre. Au-delà des polémiques qui se sont agitées brièvement, l’enquête Enveff fournit les indispensables données de cadrage à toute discussion sur les violences. Le sigle semble fonctionner comme un label de « caution scientifique ». De fait, ce sont toujours les mêmes données qui sont évoquées, des chiffres rebattus depuis plusieurs années (10% de femmes victimes de violences conjugales, 50 000 viols et six décès de femmes par mois 17 ), que nul n’est censé ignorer et qui constituent en quelque sorte un nouveau sens commun, validé statistiquement.
Paradoxalement, l’ancienneté de l’enquête va donner un second souffle au traitement médiatique du phénomène des violences. Deux nouveaux sujets d’analyse émergent en même temps dans plusieurs quotidiens : le premier porte sur les violences dans les espaces publics, par opposition au huis clos privé des violences conjugales qui avaient nourries la presse jusqu’à présent ( Libération et Le Parisien du 09/09/04) ; le second porte sur la violence des hommes, par opposition aux violences subies par les femmes ( Le Monde 24/03/04, Libération 09/09/04). La première thématique s’inscrit légitimement dans la problématique développée dans l’enquête Enveff et on ne peut être que surpris qu’elle n’ait pas été développée auparavant dans un contexte général « d’insécurité » ; la référence à l’enquête dans le second cas est plus surprenante, les violences subies par les femmes ne se réduisant pas à l’exercice de la violence masculine, même si c’est le cas le plus fréquent.
En définitive, les données de l’enquête Enveff sont donc largement méconnues par la presse (alors qu’elles recèlent encore de nombreux scoops dont elle pourrait raffoler), mais le nom de l’enquête sert pourtant de caution scientifique à toute discussion sur le thème. Le paradoxe de l’information scientifique à la fois sous-médiatisée dans sa diversité et sa complexité, et sur-médiatisée dans une ou deux de ses dimensions trouve une illustration édifiante dans l’histoire d’un chiffre issu d’Enveff et qui a progressivement acquis son indépendance : 10 % de femmes victimes de violences conjugales.

Dix pour cents de « femmes battues » : un pourcentage pas comme les autres
Si le message diffusé par la presse à partir des résultats d’Enveff devait être résumé, il le serait par un chiffre : « 10 % de femmes victimes de violences conjugales » 18 . Telle est en effet l’information qui s’est imposée massivement dans tous les articles de journaux dès la première conférence de presse et qui n’a cessé d’être reprise par la suite, au détriment d’informations sur d’autres statistiques tout aussi intéressantes et inédites (ou sulfureuses, selon l’effet recherché). Quelques chiffres ont fait eux aussi des percées remarquées. Le nombre de viols par an (48 000) 19 a été fréquemment cité en 2000, mais ne s’est pas imposé aussi massivement et durablement dans la presse. Le nombre de décès de femmes sous les coups de leur conjoint (six par mois) a fait son effet également, mais n’a pas fait une réelle concurrence aux 10 % de « femmes battues ». Pourquoi ce chiffre s’est-il imposé aussi fortement au point de masquer d’autres résultats ? La gravité du problème dont il rend compte peut être évoquée, mais ne saurait expliquer à elle seule pourquoi ce chiffre est sorti du lot alors que d’autres violences tout aussi importantes sont restées dans l’ombre. L’histoire de ce chiffre est plus à rechercher du côté des arguments formels que véritablement scientifiques. Cette proportion s’est imposée en raison de son double caractère emblématique : elle permet de croiser d’une part un stéréotype social (la « femme battue »), et d’autre part un stéréotype arithmétique (un pourcentage « rond »). Il fallait en effet que le problème ait un certain écho auprès de l’opinion publique, or les représentations sociales des violences envers les femmes sont peu diversifiées en dehors, précisément, de l’image de la « femme battue » et de celle de la femme violée dans les espaces publics. Mais si celle-ci a été abandonnée au profit de celle-là, c’est sans doute parce que la proportion des violences conjugales se prêtait plus rapidement au jeu subtil de l’arrondi. De 9,5 %, chiffre mentionné dans le premier document écrit de l’Enveff, à 10 %, il n’y a qu’un pas à faire très vite, et systématiquement établi par l’ensemble de la presse (seul Le Monde du 7/12/2000 résiste à cette tentation pour la première et dernière fois), alors que les 48 000 viols ne sont arrondis à 50 000 qu’en 2003.
Enfin, c’est au prix d’une troisième opération, de simplification à l’extrême, que la proportion peut se distinguer des autres chiffres et commencer sa vie propre en se substituant quasiment au phénomène auquel elle est censée apporter un éclairage. Cette réduction consiste à négliger le mode de construction de ce chiffre. En effet, ce taux global synthétise différentes formes de violences : les agressions et menaces verbales, les pressions psychologiques, les agressions physiques et tentatives de meurtre, les atteintes sexuelles ; il concerne une population spécifique : les femmes entre 18 et 59 ans, vivant en couple depuis 12 mois au moins ; il porte enfin sur une période temporelle de référence : une année, en l’occurrence 2000. Dans les articles de vulgarisation, ces informations ne sont jamais documentées dans leur ensemble, or il suffirait d’élargir la période d’observation à la vie par exemple pour voir le chiffre exploser, ou de ne retenir qu’une dimension des violences pour le voir se réduire. Au lieu de ça, la presse, dans son ensemble, préfère parler de façon très générale de « femmes victimes de violences conjugales » sans autre précision, ce qui contribue à réifier le chiffre de 10 % et lui donner l’apparence essentielle du phénomène qu’il prétend décrire. Dès lors, on peut comprendre que le « chiffre-fait social » soit l’objet de toutes les critiques (si elles ne venaient pas toutefois de chercheurs qui, de ce fait même, devraient pourtant être rompus à l’art de la déconstruction sociologique et aux méthodes d’élaboration des indicateurs statistiques). Le même chiffre emblématique des 10 % est successivement attaqué par des jugements opposés : en 2000, on lui reproche de sous-estimer le problème, en 2003 de le sur-estimer ! La première critique se fondait sur un sentiment personnel d’inutilité des statistiques, la seconde sur le danger social de laisser des femmes s’exprimer sur leurs peines subies. Aucune ne porte donc sur le fond du problème, la possibilité de décrire des faits sociaux complexes à partir de l’éclairage socialement et historiquement marqué que fournissent les indicateurs statistiques. Aucune ne s’intéresse aux conditions d’élaboration de ces outils afin qu’ils soient pertinents, même s’ils sont évidemment partiels et perfectibles. La critique est donc plus politique que véritablement scientifique puisqu’elle porte sur les usages du chiffre plus que sur son mode de production. À défaut d’ouvrir un débat constructif sur la fonction heuristique des statistiques dans les sciences sociales, l’histoire et les déboires du 10 % illustrent donc d’une part l’indéfectible lien entre statistiques (telles que transmises au public) et politique, et, d’autre part, la force prescriptive des chiffres (qui outrepasse parfois largement leurs possibilités et les intentions de leurs concepteurs).

Du constat statistique à l’emblème politique
En cinq ans, les « 10 % de femmes victimes de violences conjugales » sont passés du statut d’indicateur statistique à celui d’emblème politique. Sans doute l’envol de ce chiffre a-t-il eu quelques effets positifs. La répétition sous forme presque incantatoire du 10 % a permis de diffuser l’idée, communément admise désormais, que les violences conjugales ne sont pas un épiphénomène (elles ne sont pas rares) et qu’elles concernent tout le monde (car le 10 % vaut pour tous les milieux). Désormais acquise comme une réalité sociale (et non pas seulement un problème marginal), les 10 % ont joué un rôle majeur dans la prise en considération politique et juridique de la question, et enfin permis de mettre sur les rails de nouvelles mesures de protection des femmes victimes. Ces actions sont cependant l’occasion de reparler des « femmes battues » quand l’une des fonctions initiales du chiffre 10 % était d’évoquer non seulement les agressions physiques mais aussi les atteintes morales et psychologiques des violences conjugales. De ce point de vue, la vulgarisation de cette statistique par la presse est un relatif échec et rappelle la difficulté de vulgariser l’information scientifique. L’histoire de la communication faite autour de l’enquête Enveff en général, et celle de l’emblème des 10 % en particulier, illustrent donc la délicate maîtrise de l’ensemble du processus de diffusion de l’information. En s’emparant d’un chiffre, la presse a manifestement joué un rôle primordial dans la remise en cause d’un certain nombre de lieux communs sur la violence conjugale mais sans aller jusqu’au bout de cette déconstruction, faute de précisions sur la nature des informations transmises. L’usage de statistiques auprès du grand public semble donc permettre d’invalider durablement le sens commun quand il se fonde sur des fréquences (sentiment qu’un phénomène est rare ou massif), mais peine encore à imposer des changements dans les façons de les penser.

Graphique 1  : Effectifs d’articles parus dans la presse quotidienne nationale et régionale (par mois, du 01/12/2000 au 31/12/2004


Annexe : Titre des articles
parus entre le 01/12/2000 et le 31/12/2004, utilisés comme sources.
7/12/00 France-soir Le silence des femmes battues 7/12/00 Libération Une femme sur dix en enfer conjugal 7/12/00 Le Télégramme de Brest et de l’Ouest Violences envers les femmes douloureux constat chiffre 7/12/00 La Croix Une femme sur dix serait victime de violences conjugales 7/12/00 Sud Ouest Enquête nationale sur la violence cachée Femmes quand l’enfer est conjugal 7/12/00 Le Progrès Violence sur les femmes des chiffres alarmants 7/12/00 L’humanité L’inadmissible violence conjugale 7/12/00 Le Figaro Une femme sur dix victime de violence conjugale 7/12/00 Le Parisien Une femme sur dix subit des violences conjugales 7/12/00 Le Monde En France, une femme sur dix est victime de violences conjugales 7/12/00 Ouest-France Un million et demi de Françaises victimes de violences 26/1/01 Le Progrès Violences faites aux femmes les chiffres derrière les maux 28/2/01 Sud Ouest Les médecins mobilisés 3/3/01 Ouest-France Les droits ne sont jamais acquis 8/3/01 Presse Océan Violences envers les femmes une enquête nationale lève le voile 9/3/01 Libération Une recrudescence mal mesurée 9/3/01 Ouest-France “Dire la violence, c’est la refuse” 18/4/01 La Dépêche du Midi Montauban : les femmes victimes de violence. Pour sortir du silence 5/10/01 La Croix Près d’une femme sur cinq est importunée ou agressée 5/10/01 Le Télégramme de Brest et de l’Ouest Une Française sur cinq a déjà subi des violences au travail. 6/10/01 Le Monde VIOLENCES une femme sur cinq a subi des violences au travail. 12/12/01 Libération Des services subis dans l’intimité du couple 14/1/02 La Croix Repères. Les chiffres de la délinquance sexuelle 23/1/02 Les Dernières nouvelles d’Alsace Maltraitance sur personnes âgées 30/1/02 La Croix Des mesures pour protéger les femmes 15/2/02 L’Humanité Mises en danger ? 12/10/02 Nice Matin Antibes. Violences conjugales la resistance s’organise 25/11/02 Libération Six décès chaque mois 26/11/02 L’Humanité Droit des femmes. Une femme sur dix victime de violences conjugales 21/1/03 Libération Le gouvernement sur le front des violences conjugales 14/2/03 Le Populaire du centre Le huis clos conjugal “haut lieu des violences sexistes 6/3/03 Le Télégramme de Brest et de l’Ouest Une enquête pour comprendre 7/3/03 Le Progrès Michèle Vianes : “Faire le point sur les avancées des droits des femmes” 3/6/03 Le Monde Violences sexuelles : débat autour d’une enquête 30/6/03 La Croix Un toit pour les femmes battues 1/7/03 La Croix Droit au logement pour les femmes battues 2/7/03 France Soir Violences. Une étude révèle des chiffres effarants 2/7/03 L’Humanité La famille de tous les dangers 2/7/03 L’Est Républicain Un millions et demi de femmes victimes 2/7/03 L’Est Républicain Des mesures contre les conjoints violents 2/7/03 L’Alsace Meilleur protection des femmes battues 3/7/03 L’Éveil de la Haute Loire Plus d‘1,5 million de femmes confrontées à la violence 6/8/03 Le Télegramme de Brest et de l’Ouest Marie Trintignant. Naissance d’un symbole ?