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Cotonou l'explosion d'une capitale économique

De
338 pages
Ville portuaire d'origine coloniale du Bénin située au carrefour des flux d'échanges ouest-est et sud-nord du golfe de Guinée en Afrique occidentale, Cotonou connaît une croissance rapide à partir des années 80. Aujourd'hui un Béninois sur huit vit à Cotonou. Voici une interprétation historique (1945-1985) de sa croissance et une évaluation de l'action publique face à la dynamique urbaine, notamment dans les domaines de l'habitat social et des transports collectifs.
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Sébastien Dossa Sotindjo

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© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11151-6 EAN : 9782296111516

DEDICACE

A nos Maîtres
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Si ce travail a quelque mérite, nous le leur devons Sinon, nous aurions été un mauvais disciple

SIGLES ET ABREVIATIONS
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ODAMAP OBEMAP OHE OCDN PUB PTT PRD RBN RDD SACAFOM SDAU SCSIF SCOA SCET SERHAU SONADER SMUH SOCOLE SONATRAC TOM UAM UAT UDD VON

: Office Dahoméen de Manutention Portuaire : Office Béninois de Manutention Portuaire : Office Public des Habitations Economiques : Organisation Commune Dahomey- Niger des Chemins de Fer et des Transports : Plan d’Urbanisme de la République Populaire du Benin : Poste Télégraphique et Téléphonique : Parti Républicain du Dahomey : Réseau Bénin- Niger : Rassemblement Démocratique du Dahomey : Société d’Application du Ciment Armé pour la France d’Outre- Mer : Schéma Directeur d’Aménagement et d’Urbanisme : Société Chérifienne de Sondages, Injections, Forages : Société Commerciale de l’Ouest Africain : Société Centrale pour l’Equipement du Territoire : Service d’Etudes Régionales d’Habitat et d’Aménagement Urbain : Société Nationale de Développement Rural : Secrétariat des Missions d’Urbanisme et d’Habitat : Société Coloniale d’Entreprise : Société Nationale de Transit et de Consignation du Bénin : Territoire d’Outre- Mer : Union Africaine et Malgache : Union Aéro- maritime de Transport : Union Démocratique Dahoméenne : Voie à Orientation Nord- Est

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INTRODUCTION
Le thème de cette étude résulte de deux constats : le premier, l’urbanisation, qui reste l’un des faits marquants de l’évolution des pays sous-développés depuis ces trente dernières années, et le second, la primauté de Cotonou dans le réseau urbain béninois, objet de nombreuses critiques ethnocentriques. A la réflexion, les deux faits ne font qu’un seul. En effet, la recherche pour identifier les raisons de l’hégémonie de Cotonou devrait conduire à examiner le processus d’urbanisation de tout le pays. Nous avons choisi alors de limiter nos ambitions à l’étude de la ville de Cotonou. Faire de l’histoire urbaine serait une oeuvre utile étant donné que les historiens béninois “ brillent par leur absence ” sur ce terrain d’investigation en cours d’exploration par d’autres chercheurs, géographes, architectes-urbanistes, juristes, etc. L’historiographie nationale ne comporte, à part deux articles sur les villes d’Abomey, de Porto-Novo et de Cotonou, qu'une seule thèse de doctorat de 3ème cycle sur l'histoire de Cotonou, des origines à 19451. Réfléchir donc sur une ville dans une perspective historique, c’est contribuer à combler un vide ; mener des travaux de recherche sur Cotonou, capitale économique du Dahomey-Bénin, c’est continuer à “ tresser la corde ” du passé de cette cité là où Rosine Koukpaki l’avait arrêté. Pour mieux préciser les contours de notre thème de réflexion, commençons par situer Cotonou dans les générations des villes du Dahomey. Dans ce dernier, la tradition urbaine remonte à l’époque précoloniale. Le processus d’urbanisation restait intimement lié à l’évolution politique et économique des anciens peuples de la future colonie française et dégagea trois générations successives de villes : les cités-palais, les villes négrières et les villes coloniales. Les premières, capitales et sièges de pouvoirs monarchiques très centralisés apparurent au cours des XV, XVIe et XVIIe siècles au sud avec Togoudo-Awusè (Allada), Savi, Kétou, Hogbonou ; au centre avec Abomey et au nord, Nikki. Le commerce caravanier dans le septentrion et la traite négrière sur la côte du golfe de Guinée enrichirent le réseau des cités-capitales de nouveaux centres urbains, les villes-marchés comme Parakou (un caravansérail au départ) et Zougou (Djougou actuel) au nord, Porto-Novo et Ouidah au sud. Ces villes précoloniales, situées presque toutes à l’intérieur du territoire et géographiquement bien réparties (du sud-ouest au sud-est ; du sud au centre et du nord-est au nord-ouest), étaient de taille plus ou moins modeste et entretenaient entre elles des relations équilibrées. L’économie de traite, à l’époque coloniale, érigea sur le littoral atlantique à la fin du XIXe siècle une ville portuaire, Cotonou qui ne tarda pas à supplanter

1 Rosine KOUKPAKI, Cotonou, des origines à 1945 Thèse de 3ème cycle, 2 volumes, Dakar, 1986, 685p.

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les autres villes multi-centenaires en les dépouillant de leurs attributs identitaires. En effet, simple rade foraine parmi d’autres au XIXe siècle, Cotonou devint avant la fin de la première moitié de notre siècle le seul port du pays, après avoir précipité dans le déclin Agoué, Grand-Popo, Ouidah et PortoNovo. Succursale des maisons de commerce (Régis Fabre, John Holt, CFAO, Valla et Richard...) ayant leur siège d’abord à Ouidah puis à Porto-Novo, Cotonou se mua dès les années 1920 en métropole-relais de toutes ces firmes étrangères installées au Dahomey. L’essor et la diversité de ses activités commerciales l’avaient promue capitale économique du Dahomey, son poids démographique la hissa à la tête du réseau urbain dès 1956, tandis que les liens organiques inséparables entre l’économie et l’administration dépouillèrent progressivement Porto-Novo de ses attributs de capitale politique en faveur de la ville championne. Cette étude se propose donc d’expliquer le processus historique de la croissance démographique dans cette ville. Son essor spectaculaire créa des déséquilibres, des dysfonctionnements dont la gestion interpelle la puissance publique. Notre préoccupation à ce niveau n’est pas de faire une étude sociourbaine ni de jouer à l’aménageur du territoire mais d’évaluer et d’apprécier les actions et les réactions de l’Etat dans et face à la dynamique de la ville. Jusqu’à quelle hauteur l’Etat intervient-il pour répondre aux besoins de la population citadine en habitat social, en logements et en transports collectifs de masse ? La réponse à cette interrogation impose l’étude de la gestion foncière mais aussi et surtout celle des investissements publics dans cette ville pour confronter les priorités de l’Etat à celles de la population citadine. Le champ de cette étude s’étend de la dernière guerre mondiale (1945) à la fin du premier quart de siècle d’indépendance du Dahomey-Bénin (1985). Pourquoi avoir choisi les deux bornes chronologiques de 1945 et de 1985 ? L’année 1945 représente une charnière dans l’histoire des relations entre métropoles et colonies en général et celle de la gestion des villes appartenant à l’empire français en particulier. Elle marque le point de départ ou d’accélération du processus de la décolonisation dans les pays d’Asie et d’Afrique. Elle inaugura une nouvelle ère dans les relations financières de la France avec ses territoires d’Outre-mer. En effet, la loi de Finances du 13 avril 1900 qui régissait jusque-là le fonctionnement des colonies sur la base d’un financement autonome soutenu par leurs propres ressources fut remplacée par son opposée, la loi de Finances du 30 avril 1946. Cette dernière planifiait sur douze ans (trois plans quadriennaux) l’intervention directe des capitaux métropolitains dans le développement économique et social des territoires d’Outre-mer. Une place de choix fut réservée à l’aménagement des principales villes de l’empire français comme indicateur du progrès social ou facteur d’expansion économique en ce sens que des citadins seraient des consommateurs capables de stimuler la production. Désormais la gestion empirique des centres urbains céda le pas à l’urbanisme planifié. L’ordonnance du 28 juin 1945 définit la base juridique du nouveau regard sur la ville ; le décret du 28 juin 1946 en précise les modalités
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techniques d’application en matière d’aménagement urbain. Le nouveau dispositif de financement issu de la loi du 30 avril 1946, centré sur deux organismes de financement, le FIDES et la CCFOM, mettait à la disposition des colonies les fonds nécessaires à l’achat des biens d’équipement, à l’installation et à la rémunération des entreprises privées et autres spécialistes de la ville. A partir de 1945 donc, les rapports métropole / colonies se modifièrent profondément ; la présence matérielle de la culture française devenait plus visible dans les principaux centres urbains de l’empire colonial à travers les infrastructures de transport (routes et ponts, ports et aéroports), l’architecture des bâtiments et les formes de lutte politique. En 1985, l’indépendance du Bénin était vieille de 25 ans. Le régime militaro-marxisant, à la tête du pays depuis 1972, était aux prises avec les conséquences de sa gestion chaotique des ressources nationales. Dès 1982, des séminaires-bilans annonçaient le changement de cap, suite au constat d’échecs enregistrés dans maints domaines notamment dans le domaine économique. Des mesures draconiennes de restructuration des entreprises et sociétés d’Etat, prises entre 1982 et 1988, mirent fin au dirigisme de l’Etat-providence qui avait prévalu jusqu'alors. En 1986, le gel des recrutements dans la fonction publique sonna définitivement le glas de l’expansionnisme de l’Etat dans tous les secteurs de la vie nationale et cachait d’un voile transparent les difficultés des finances publiques. Des négociations furent engagées avec des investisseurs étrangers pour trouver des solutions à la crise financière caractérisée par une pénurie de liquidités dans les banques d’Etat, suite au non-remboursement des crédits consentis à des entreprises d’Etat confrontées à d’importants déficits d’exploitation3. Du 1er au 4 mars 1983 fut tenue à Cotonou une table ronde des bailleurs de fonds de la République Populaire du Bénin dont les objectifs pour le gouvernement béninois étaient de rechercher des financements extérieurs. Sur le plan de l’urbanisme, les débuts de la décennie 80 marquèrent un regain d’intérêt pour la ville de Cotonou tout comme au sortir de la deuxième guerre mondiale. Le 26 octobre 1981, un accord de financement des travaux d’assainissement de Cotonou par l’Association Internationale de Développement (AID) fut signé entre le Bénin et la Banque mondiale. D’un montant global de cinq millions de dollars US soit 2 500 millions de francs CFA4 à libérer par les deux parties contractantes (1,3 million de dollars US soit 650 millions de francs CFA pour la partie béninoise), le projet chargea un consortium de bureaux d’études allemands, le Groupement IGIP, GKW et GRAS (GIGG) de doter la ville de Cotonou d’un Schéma Directeur

3 Cellule macroéconomique de la présidence, Rapport sur l’état de l’économie nationale, 1993, p.92. 4 Lazare C. CRINOT, Maîtrise et appropriation du sol en R.P.B., thèse pour le doctorat en droit, 1986, p.294-295.

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d’Aménagement et d’Urbanisme (SDAU). D’une durée de 18 mois, ce projet arrivé à échéance laissa une structure permanente (IGIP) d’étude urbaine à Cotonou pour poursuivre les réflexions sur la ville. Parallèlement fut signée entre le gouvernement béninois et le Fonds d’Aide et de Coopération (FAC), le 30 juillet 1982, une convention de projet appelé Projet plan d’Urbanisme en République Populaire de Bénin (PUB). Ce projet qui démarra ses activités par l’organisation d’un séminaire national sur l’habitat et le logement, le 15 décembre 1982 à Cotonou, avait pour objectif de doter en 36 mois huit villes du Bénin (dont Cotonou) de documents d’urbanisme (photos aériennes, cartographie, plan directeur). D’un coût global de 5.85 millions de francs français soit 292.5 millions de francs CFA dont 118 millions de francs CFA pour la cartographie5, le projet entièrement financé par le FAC avait aussi laissé à Cotonou à son expiration en 1985, une cellule nationale permanente de relais, le SERHAU pour l’urbanisme. Ainsi 1945-1985 représente un champ chronologique significatif pour l’observation, sur la longue durée, de l'intervention publique à Cotonou aux fins de repérer les évolutions conjoncturelles et les permanences structurelles au sens braudelien6 des termes. Le plan dans sa première partie s’attache à rassembler tous les éléments et contextes, politiques et économiques ; tous les facteurs, naturels et conjoncturels qui facilitent une meilleure compréhension du mécanisme/processus, responsable du boom démographique à Cotonou au cours des années 60 et 70. L’expansion démographique est couplée à Cotonou avec l'extension spatiale par le squatting. La ville, étalée linéairement sur le cordon littoral plat et par endroits marécageux, mesure aujourd’hui une vingtaine de kilomètres de long sur 4 à 5 de large. La deuxième partie du plan s’emploie à rappeler le mode légal de gestion foncière, inégalement et illégalement respecté dans le temps par des citadins qui ont fini par mettre l’Etat à la remorque de la dynamique spatiale. Les opérations de lotissement-alignement, au lieu de précéder l’homme sur l’espace constructible, interviennent souvent après son installation non plus pour réguler et contrôler l’occupation du site mais pour formaliser un état de fait. La troisième dresse le bilan financier des investissements publics à Cotonou pour constater que la puissance publique s’intéresse plus aux infrastructures économiques et administratives qu’aux besoins pressants des habitants de la ville en services sociaux : logement, eau, électricité, transports collectifs, etc. Choix certainement imposé par la modicité des moyens et les contraintes d’un recours permanent aux ressources financières extérieures ! Les Cotonois peu

HERHELL, Compte Rendu de la mission à Cotonou du 3 au 8 juin 1985, document dactylographié, p. 2. 6 Fernand BRAUDEL, Ecrits sur l’Histoire, 1984, 314 p.

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habitués à la gestion participative d’une ville dont l’administration a été très tôt “ apprivoisée ” par le pouvoir central, vivent mal dans leur ville. Pour mener cette étude, nous avons utilisé diverses sources, surtout celles susceptibles de lui conférer une certaine originalité dans la production scientifique maintenant abondante sur la ville de Cotonou. Des sources d’archives ont été consultées à Porto-Novo, Paris et à Aix-en-Provence. A Porto-Novo, aux Archives nationales du Bénin (ANB), nous avons, paradoxalement, fait une moisson peu consistante de faits en raison de la nature de notre sujet (plus tourné vers des événements récents) mais aussi et surtout de la fermeture, par longs moments (1991-1993), des Archives pour des travaux de restauration et de ‘’reconditionnement/reclassement ”(toujours en cours) des documents. Néanmoins les rapports des gouverneurs ont permis de tester le degré d’authenticité de ceux plus fournis et plus continus lus aux Archives de Paris. Les dossiers classés sous la rubrique des affaires politiques et économiques (Carton 1Q, 5Q), très lacunaires, donnent tout de même des détails précieux sur l’installation des infrastructures de transport et sur les élections des années 50 à différents niveaux de la hiérarchie administrative (commune, colonie et fédération de l’AOF). A Paris, aux Archives nationales de France, les rapports politiques et économiques des gouverneurs du Dahomey, microfilmés et en série continue de 1945 à 1958, livrent d’abondantes et intéressantes informations sur la vie des populations, le climat socio-politique et économique de la colonie, présentent souvent un bilan partiel d’exécution des plans quadriennaux du FIDES. Documents administratifs, ces documents décrivent les faits surtout sociaux à travers le prisme déformant de l’administrateur soucieux de plaire à ses supérieurs hiérarchiques. Malheureusement, la rareté des fonds privés ou leur confidentialité limite les critiques que suggère le doute scientifique du chercheur à l’égard des documents officiels. Au Service des Archives économiques et financières (SAEF) de la rue de Bercy à Paris et aux Archives nationales Section d’Outre-Mer (ANSOM) à Aixen-Provence, le fonds FIDES et celui des Travaux publics (disponible seulement à Aix), les bilans d’exécution des plans de développement économique et social des territoires d’Outre-mer permettent d’apprécier globalement les efforts financiers des différentes sources de crédits, métropolitaine, fédérale et locale mais pas la répartition des dépenses annuelles par types de travaux effectués. L’analyse fine des investissements-FIDES n’a pu se faire que sur la courte durée du premier plan (1947/48-1954/55) grâce à un document comptable, un compte administratif d’emploi du premier plan disponible dans l’annexe de Versailles de la bibliothèque nationale de France. Les sources orales auraient été plus fournies sans ce climat de méfiance et de suspicion perceptible chez certains acteurs du régime du Parti-Etat du

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P.R.P.B.7 déchu en 1991 au Bénin. Beaucoup de rencontres prévues ont été annulées à la dernière minute par des informateurs. Plus d’une fois, nous avons été obligé de donner à lire notre mémoire de DEA sur la gestion urbaine de Cotonou pour tenter de convaincre ou tout au moins d’apaiser certains de nos interlocuteurs sur nos intentions de chercheur et non d’enquêteur politique. De guerre lasse, nous avons mené nos enquêtes auprès de quelques personnesressources. Les sources imprimées sont nombreuses, diverses et diversifiées. Elles fournissent l’essentiel de nos données quantitatives : comptes définitifs de la colonie du Dahomey, les comptes de la nation publiés périodiquement par l’INSAE, statistiques économiques et monétaires de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), résultats définitifs de recensement de population, un fonds confidentiel sur des conventions de vente de parcelles, etc. Les sources imprimées embrassent aussi des numéros du Journal officiel du Dahomey, de nombreux rapports d’experts, de bureaux d’études et des ministères sur la gestion de la ville. L’esquisse d’une série statistique sur les investissements publics urbains à l’époque postcoloniale a pu être élaborée à partir du dépouillement de plus de 200 numéros de la revue mensuelle, Industries et Travaux d’Outre-mer, supplément technique depuis 1953 de l’hebdomadaire, Marchés Tropicaux et Méditerranéens. Une collection de photos, de plans de la ville et de cartes de lotissement rassemblés et interrogés, nous ont livré des informations permettant la reconstitution chronologique des opérations de lotissement et ont éclairé d’un jour nouveau l’extension spatiale et autres mutations intervenues dans le paysage urbain. La production scientifique sur le fait urbain en Afrique noire, embryonnaire jusqu’aux années 50 a, depuis lors, évolué en quantité et en qualité en même temps que les thèmes de recherche se sont diversifiés. Aujourd’hui, la ville est le point de convergence d’intenses réflexions menées par des spécialistes de divers horizons ou profils : géographes, architectes-urbanistes, sociologues, juristes, historiens, etc. Actes de colloques, ouvrages généraux, thèses, mémoires... foisonnent sur la ville en Afrique ; sur Cotonou, de plus en plus. La recherche sur Cotonou remonte aux années 50 où des chercheurs dans le cadre de l’Institut français d’Afrique noire (IFAN) s’intéressèrent aux mutations socio-économiques de cette cité branchée sur la modernité par son port et son aéroport. Les géographes dahoméens formés dans les universités françaises au cours des décennies 60 et 70 conduisirent leurs réflexions sur les thèmes comme : rapports ville-campagnes, croissance urbaine et aménagement du territoire, fonctions urbaines, etc. Sur le marché du travail, on les retrouve, une

7 P.R.P.B. = Parti de la Révolution Populaire du Bénin

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fois leur formation achevée, dans les projets, dans des ministères ou bureaux d’études mais aussi à l’Université d'Abomey-Calavi où ils dirigent des mémoires de maîtrise dont les thèmes portent sur les différents problèmes urbains : inondations, transports, crise de logement, problèmes environnementaux, etc. Juristes, sociologues et urbanistes de l’Ecole inter-Etats d’Architecture et d’Urbanisme de Lomé (Togo) alimentent la production scientifique par des apports sur les relations entre administrateurs de la ville et pouvoir central, le remodelage technique de la ville pour la rendre plus viable et plus fonctionnelle. Une seule thèse d’histoire datant de 1986 place le développement de la ville en perspective, des origines à 1945. Des historiens, certainement sérieux, continuent de penser en effet que la ville est l’affaire des architectes-urbanistes et des géographes et non celle des disciples de CLIO qui ne peuvent se faire reconnaître comme tels qu’en dissertant sur des sujets politiques comme le nationalisme..., bref des sujets de l’histoire “ historisante ”. L’histoire existe partout où l’homme vit, agit et pense. Nous avons exploité, entrecroisé et interprété toutes ces sources et ressources bibliographiques ci-dessus indiquées pour tenter de faire une interprétation historique de la pression démographique à Cotonou et d’évaluer l’empreinte matérielle des pouvoirs publics sur cette ville. La méthode quantitative a été utilisée dans toute la mesure de nos moyens. Nous avons organisé la “ chasse ” aux chiffres dans tous les domaines : démographie, croissance spatiale, loyers, prix de cession des parcelles, investissements publics urbains...Notre conviction est que la quantification en Histoire apporte plus de rigueur et de vigueur au discours historique qui finit par s’apparenter à la rhétorique sur le passé en n’étant que qualitatif. Les chiffres ont été traités (calcul de pourcentage, de moyennes, de déflation de francs courants en francs constants, de taux d’accroissement, d'indices...) et rangés dans des colonnes de tableaux statistiques traduits en graphiques de toutes sortes. Sources de réflexion pour de nouvelles pistes de recherche, outils pédagogiques rendant concrète la pensée historique abstraite, les graphiques judicieusement interprétés livrent des connaissances inédites qui confirment ou infirment, affinent et complètent des données historiques établies. Pour les avoir en quantité adéquate à notre sujet, l’utilisation de l’outil informatique s’impose. D’ailleurs à Paris VII, la formation doctorale dirigée par la professeure Catherine Coquery-Vidrovitch intègre dans les séminaires méthodologiques l’initiation à l’informatique. De nombreux chercheurs, grâce à l’équipement du “ laboratoire Tiers- Mondes ” sont aussi à l’aise dans l’informatique que “ des poissons dans l’eau ”. Catherine Coquery-Vidrovitch donne ainsi chair à cette prophétie d’Emmanuel le Roy Ladurie qui écrit en 1973 “ ...en ce qui concerne

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l’histoire quantitative telle qu’elle sera pratiquée dans les années 1980 : dans ce domaine au moins, l’historien de demain sera programmeur ou il ne sera plus ”8. Les lignes qui suivent tentent de rendre concrète la symbiose entre les approches quantitative et qualitative de la méthode historique.

8 Emmanuel le Roy Ladurie, Le territoire de l’historien, Gallimard, Paris, 1985, p.14.

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PREMIERE PARTIE L'EMERGENCE D'UNE METROPOLE NATIONALE (1945-1985)

Chapitre I L'ETAT DES LIEUX EN 1945: HERITAGES ET NOUVELLES TENDANCES I. SITUER ET IDENTIFIER
A) Une ville côtière Cotonou est une déformation de "Okoutonou", toponyme donné à la localité visitée vers 1830 par un explorateur du roi Guézo (1818-1858), chargé de découvrir un site clandestin d'embarquement d'esclaves à substituer au port maritime de Ouidah, désormais trop surveillé par les navires anti-esclavagistes britanniques. Okoutonou, appellation exprimée en langue fon, voudrait dire "au bord de la lagune (ou lac) de Okou (ou Abikou)". Okou serait un habitant toffin rencontré sur les lieux par l'envoyé du monarque d'Abomey. Une autre version1 attachée à l'étymologie de Cotonou dit que le : "Kou" de Okou-Tonou, transformé en "Ko" ou "Co" (Co-Tonou), désignerait un élément physique du cadre géographique et non un habitant des lieux. L'essentiel - selon nous - est de souligner que dans l'aire culturelle Adja-Tado2, le toponyme d'un espace habité provient du ou des premier (s) habitants qui y évoque (nt) un élément de l'environnement géographique, l'histoire ou les espérances du (des) migrant (s). Okoutonou transformé en Cotonou participe bien de ce mode de production toponymique chez les Adja-Tado. Localité située à 6°21' de latitude nord et à 2°26' de longitude Est sur la côte du golfe du Bénin, en Afrique occidentale, Cotonou, terre danhoméenne fut l'objet, au XIXe siècle, de rivalités inter- impérialistes (franco-anglaise3 et franco-portugaise) avant d'être le "lieu par où le malheur arriva" (Les troupes françaises du général Dodds venues pour la guerre de conquête passèrent par le wharf de Cotonou) suite au conflit d'intérêts irréconciliables opposant Paris à Abomey.

1 Le lecteur intéressé par la controverse autour de l'étymologie de Cotonou peut consulter la thèse de Rosine KOUKPAKI, Cotonou, des origines à 1945. Thèse de doctorat de 3ème cycle, Dakar, 1986, 1er volume. 2 N. L. GAYIBOR, L’ère culturelle AjA-Tado des origines à la fin du XVIIème siècle, Thèse de Doctorat d’Etat, Paris I, 1985. 3 Catherine COQUERY-VIDROVITCH, "Le blocus de Whydah (1876-1877) et la rivalité franco-anglaise au Dahomey" Cahiers d'Etudes Africaines, Vol. II, 7, 1962, p.372-419.

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Dans la région ouest-africaine, Cotonou était un petit maillon de la chaîne de villes s'étalant de Cape Coast en Gold Coast (actuel Ghana) à Lagos au Nigeria (cf. carte n°1). Débouché maritime d'un couloir de terres peu contrasté et disposé en plan légèrement incliné du fleuve Niger au nord à l'océan Atlantique au sud, Cotonou est distante seulement d'environ 90 km à vol d'oiseau du Togo, 30 km du Nigeria, 610 km du Niger et se trouve dans un rayon de 1600 km des villes sahélo-soudanaises enclavées comme Fada N'Gourma (810 km), Niamey (1058 km) et Gao (1516 km). Elle est érigée sur un cordon littoral de 4 à 6 km de large, jeté comme un radeau de sable entre deux plans d'eau : le lac Nokoué au nord et l'océan Atlantique au sud. Cette bande de terre, en réalité une plaine côtière basse et sablonneuse, est traversée par la lagune de Kouto, une sorte de cordon ombilical de 4,7 km de long et 250 m de large reliant le lac à la mer (cf. carte n°2). Les maîtres éléments de ce relief, le lac, la lagune et la houle océanique, ajoutés à la platitude du terrain (0,4 à 6,5 m au-dessus du niveau de la mer), rendent fragile le site de Cotonou et recommandent une humanisation contrôlée des lieux pour la sauvegarde de l'équilibre précaire entre la terre ferme, les eaux en mouvement et les marécages. Toute urbanisation “sauvage” impliquerait un urbanisme onéreux ou déboucherait sur une dégradation très poussée du milieu naturel. C'est pourtant ce qui arriva à Cotonou. C’était en 1945, une ville jeune, âgée d'une quarantaine d'années. Sa population, forte d'environ 18000 habitants, la plaçait déjà au deuxième rang de la hiérarchie urbaine dahoméenne après Porto-Novo, la capitale de la colonie. Elle s'étendait sur le cordon littoral de part et d'autre de la lagune Kouto de façon disproportionnée : près de 99 % de la cité se situaient alors sur la rive occidentale de la lagune (voir le plan de la ville en 1950, page suivante). L'essentiel de la ville s'inscrivait dans un triangle renversé dont la lagune à l'est et la mer au sud forment les deux côtés, la base du triangle étant la ligne de marécages délimitant au nord et au nord-ouest les 8° et 9° arrondissements (en gros les actuels quartiers Saint-Michel et Saint-Jean).
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Le paysage de la ville était “ calme ” en ce sens qu'il n'y avait pas d’immeubles s'élevant en altitude. Calsat, architecte-urbaniste français, auteur du premier plan directeur de Cotonou, en mission d'étude dans la ville en 1948 écrit : "L'architecture n'a aucun caractère et on ne peut citer que trois verticales tranchant sur le calme du site : - l'église Notre-Dame avec son clocher de 28 mètres, - le phare qui ne dépasse pas 20 mètres, - le château d'eau du R.B.N. (Réseau Bénin-Niger). Les monuments publics sont pratiquement inexistants, le monument aux Morts, l'hôtel de la chambre de commerce, n'ont aucune valeur artistique ou historique".4 Les maisons à ras du sol constituaient le type d'habitation le plus répandu. Cotonou ne s'est pas développée au hasard. Très tôt (1895), elle fut dotée de plans de lotissement. La production foncière rythmait avec la croissance démographique à en juger par le nombre d'opérations de lotissement effectuées entre 1902 et 1958, au total 18 opérations de lotissement en 56 ans, soit un lotissement tous les trois ans. A ce rythme, l'administration coloniale a pu orienter le développement de la ville en évitant une installation anarchique des

4 ANSOM, TP, 2è série, carton175: plan directeur de Cotonou exposé par M. Calsat, urbaniste, au cours de la séance du 26 juin 1950 du comité de l'urbanisme et de l'habitation dans les territoires de la France d'Outre-mer.

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citadins. L'examen des différents plans de la ville de 1902 à 1958 et jusqu'en 1972 (soit 20 plans examinés) montre que, dans cet intervalle de temps, seules les parties urbanisables du site furent occupées. Moulée dans un plan en damier, la ville se présentait comme un ensemble ordonné d'îlots de 50 m de côté environ, découpés par l'intersection à angles droits des principales artères avec les autres rues. Avenues et boulevards généralement orientés dans la direction sud-ouest-nord-est, celle de l'alizé maritime, permettaient une bonne ventilation de la cité que les VON (voie à orientation nord) ou rues secondaires aidèrent à parcourir dans tous les sens. Ce tracé orthogonal de la ville favorise l'implantation en facilitant la réalisation des lotissements par simple quadrillage fait à l'aide d'instruments aussi simples qu'un niveau, une mire et une équerre et en offrant l'espace idéal (un carré ou un rectangle) pour recevoir des immeubles5. S'il allonge les déplacements et oppose à la souplesse de la vie la rigueur de la géométrie, par contre il rend aisé, pour des raisons de sécurité, le bouclage des quartiers ou le déploiement rapide des forces de répression en cas d'effervescence populaire ou de manifestations de masse ; c’est peut-être la raison de ce choix !

5 G. GNAMEY, Les transports collectifs dans la ville de Cotonou. EAMAU, 1986, p.15 (l'auteur est un architecte-urbaniste béninois).

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B) Organisation du paysage urbain. L'organisation spatiale de la ville répondait aux principes de base de l'administration coloniale à savoir la ségrégation raciale des zones d'habitat par souci, dit-on, de sécurité et de "santé des Blancs"6 donc d'hygiène et l’identification stricte des quartiers par des fonctions précises : commercer, administrer, résider. 1) Un espace ségrégé Le colonisateur, en l'absence d'une forme plus prononcée du relief, un plateau comme à Abidjan, choisit de s'installer sur le cordon littoral le plus proche de l'océan Atlantique, la partie la plus élevée (4 à 6 m d'altitude) et la plus saine du site cotonois. En 1945, la zone résidentielle peuplée de 883 Européens dont 665 Français était délimitée au nord par la partie occidentale du chemin de fer constituant la ligne de démarcation entre la colonie blanche au sud et la population autochtone au nord. 2) Commercer, administrer et résider La prise de possession du site cotonois débuta par l'implantation du quartier commercial avec la construction d'un wharf d'où part le chemin de fer traversant la ville d'ouest en est de la lagune Kouto vers l'intérieur du pays. A côté de cet ouvrage économique, furent érigés le campement militaire (le blockhaus), quelques services (l'ambulance, la prison, le service météorologique) et de nombreux magasins et maisons de commerce: Fabre, John Holt CFAO, Valla et Richard, CICA, G.B. Ollivant, SCOA, John Walkden (cf. supra, carte n°3). En 1945, la zone commerciale, initialement située en deçà de la voie ferrée, s'étendit au nord de celle-ci tout au long de la lagune où se trouvaient quelques autres services : l'usine électrique construite en 1926, l'école professionnelle Reste (1930) (l'actuel lycée technique) et le dispensaire municipal. A l'ouest du wharf, se situait la zone administrative avec la Chambre de commerce, la mairie, le service des Travaux Publics (TP), les douanes, le trésor, le palais de justice, la gare de chemin de fer, le marché quotidien ou municipal (l'actuel marché Ganhi), etc. Le troisième secteur, situé à l'ouest du précédent, fut la zone résidentielle agréablement aménagée selon les prescriptions de Du Vivier de Streel (directeur des congrès de l'exposition coloniale internationale de 1931) pour encourager l'immigration européenne dans les colonies d'Outre-mer. Il demandait aux architectes-urbanistes, artisans des villes coloniales, d'offrir "le maximum

6 Du Vivier de STREEL, dans l'introduction au tome I de "l'Urbanisme aux colonies" citée par Marchés coloniaux du monde n°328 du 23 février 1952.

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d'avantages aux citadins de race blanche dans les cités qu'ils organisent. Il faut pour leur plaire, créer des quartiers bien aérés, ornés de tous les attraits que la nature ou l'art mettent à la disposition des architectes et des administrateurs (…) tout doit concourir à assurer le bien-être européen et à attirer les immigrants".7 L'administration avait, en effet, réalisé dans cette zone des lotissements résidentiels vastes et bien aérés, semés de belles villas fixées sur de grandes parcelles à densité très lâche (peu de logement par hectare) avec des voies plantées d'arbres au tracé moins géométrique que dans la "ville africaine", c'està-dire la partie habitée par la population noire autochtone. Les maisons européennes s'étiraient en une longue file protégée par des filaos et étaient largement ouvertes à la brise de la mer par les rues en terre de barre, tracées perpendiculairement ou parallèlement à l'océan Atlantique. Les "squares" au coin des avenues ou au carrefour des rues et les villas coquettes contribuèrent à donner un aspect agréable à la zone résidentielle. Celle-ci, le quartier administratif et le quartier commercial formaient ensemble la "ville européenne" séparée par le rail de la "ville africaine". 3) La ville africaine Les Dahoméens vivaient au nord de la ligne ferrée dans un espace en forme d'éventail dont l'angle formé au sud-est par la rencontre de la lagune et de la mer serait le manche, la partie la plus large de l'éventail étant la lisière des 8ème et 9ème arrondissements au nord et au nord-ouest. Tracée en damier moins large que celui de la "ville européenne", la ville indigène fut découpée en 1938 en neuf arrondissements. De la description faite en 1952 par Jacques Lombard8, nous avons élaboré le tableau récapitulatif suivant dont on peut dégager les caractères généraux de la ville noire.

7 DU VIVIER de STREEL, op. cit. 8 Jacques LOMBARD, "Ville africaine", Etudes dahoméennes n°10, IFAN-Dakar, 1953, 211p.

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a) Noms et caractères des arrondissements
Catégories Services Arron socioNom du Nationalités publics ou Nombre de disse professionnelquartier majoritaires équipements carrés ments les des installés résidents -Collège professionnel Reste ; Assistance - C'est le médicale ; quartier des Service des GOUN et 44 TP ; Garages commerçants 1er. Missèbo YORUBA européens et des grandes africains maisons de commerce ; Marché de lagune (TOKPA) - Centre MINA, commercial ; Transporteurs, Artisans, la grande FON, Genco54 2ème YORUBA, Employés de mosquée et mè POPO commerce et le temple des cheminots protestant Quartier des cheminots, FON, fonctionnaires, Amign- YORUBA, 56 employés, arti3ème oncodji MINA, sans, quelques GOUN gros commerçants. Les employés Peu de Adjinglé 48 4ème GOUN, FON de commerce boutiques -codji Boutiques, MINA, Artisans et Garages, Avléké80 FON, 5ème imprimeries, employés té GOUN restaurants Commerçants HAOUSSA, Haoussa bouviers, FON, 81 6ème -comè Cordonniers, MINA, Gardiens, (Zongo) YORUBA Boys Employés, FonEglise St. 7ème FON, GOUN Ouvriers, 88 comè Michel artisans FON, Fonctionnaires YORUBA, Employés, 8ème Dangbo 113 GOUN, Commerçants MINA

Types d'habitations

Maisons modernes

C.T.A. et CT9

C.T.A. et CT

C.T.A. et CT

C.T.A. et CT

CT

CT

CT

9 CT = Case Traditionnelle et C.T.A.=Case traditionnelle améliorée.

"'

9ème

N’ounvè noumin- FON, YORUBA, dé ou GbégaMINA mè

Commissariat de police ; Ecole primaire

Cheminots, Employés de commerce

85

CT

Total

649

D’après ce tableau, en ce qui concerne la toponymie, tous les noms de quartiers ou arrondissements sont en langue fon ou goun. Ceci dénote de l'antériorité de ces ethnies dans le processus du peuplement de la ville. La répartition des “ nationalités ” dans les différents quartiers montre que les Fon se retrouvent parmi les groupes socioculturels les plus importants dans 8 arrondissements sur 9, puis viennent les Goun (6/9), les Mina (6/9) et les Yoruba (6/9). Ces “ nationalités ”, originaires de localités assez proches de Cotonou : Porto-Novo, Allada, Ouidah et Abomey, étaient les plus importantes numériquement. Au plan socio-économique, les deux premiers arrondissements, de par le type d'équipement et les catégories socioprofessionnelles des résidents, étaient les prolongements de la zone commerciale et administrative de la ville. En dehors du 4ème arrondissement (prolongement du 1er arrondissement) et du 5ème (prolongement du 2ème) où il y a quelques installations économiques, le reste de la cité indigène forme la "partie-dortoir" de Cotonou (cf. carte n°4 page suivante). La taille des carrés, c'est-à-dire des concessions de 25 m de côté (soit 625 m² de superficie) révèle deux constats : - Le plus petit arrondissement, le 1er (44 carrés), est situé juste au nord de la ligne de partage, dans le prolongement de la zone commerciale et administrative en extension. Les habitants de ce quartier louaient leurs habitations aux commerçants et s'installaient ailleurs, notamment dans les quartiers neufs, ce qui entraînait le dépeuplement de ce quartier. - Les quartiers neufs situés au nord étaient les plus vastes (7ème, 8ème et 9ème arrondissements). Ils faisaient figure de zone périphérique où la densité devrait être faible. - Le type d'habitation varie en fonction des catégories socioprofessionnelles des résidents, indice de leur niveau de vie. La répartition des types d'habitation a été faite par nous en tenant compte de la position du quartier dans le tissu urbain, du niveau de vie supposé des résidents et des loyers différentiels selon la qualité et les dimensions des maisons. De ces observations inspirées par le tableau précédent, nous tentons de dégager les caractéristiques de la ville indigène. b) Une ville à dominante Fon, Goun, Mina Le brassage des nationalités n'a pas empêché la très forte influence culturelle exercée par les Fon, Goun, Mina, sur les autres groupes socioculturels. Le fait que la toponymie est étroitement liée à ces trois langues, notamment le Fongbé et le Goungbé, indique que ces trois nationalités et les
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Yoruba furent les tout premiers à s'installer à Cotonou. L'histoire des migrations l'explique et les données quantitatives avancées par Jacques Lombard10 confirment la supériorité numérique de ces groupes linguistiques par rapport aux autres. En 1953, l'auteur de Cotonou, ville africaine, écrit à la page 58: "Les ethnies sont aussi diverses : les Fon forment la grande majorité et seront sans doute plus tard l'élément principal de l'unification de la ville (48,5 %) puis les Nago11 (15 %), les Mina (14,5 %), les Goun (14 %), les Haoussa (2,5 %), les Popo et Péda de l'ouest Dahomey (2,5 %) et les originaires du nord et du Niger : Bariba, Dendi, Somba (2 %)".

En regroupant certaines ethnies qui parlent la même langue mais désignées sous différentes appellations, on obtient le tableau suivant. Tableau n°1 : Différentes ethnies de la population citadine en pourcentage en 1952
Ethnies Fon + Goun Mina + Nago ou Peda Popo Yoruba Bariba, Dendi, Somba Haoussa Divers

%

62,5

15

2

15

2,5

2,5

0,5

10 J. LOMBARD, op. cit. 11 Nago: autre appellation des Yoruba.

")

Cette situation des nationalités dans la cité est à peine différente de celle établie par l'INSAE à la suite du recensement général de la population et de l'habitation (RGPH) en mars 1979. Tableau n°2: Différentes ethnies de la population citadine en pourcentage en 1979
Fon (Goun compris) Etrangers et autres Djougou Otamari Adja ou Mina Houeda Yoruba Ethnies Bariba

Dendi

%

61,9

12,6

11,1

8,6

0,5

0,6

0,4

0,1

Peulh

0,3

3,8

Source: RGPH, Tome II, Cotonou, 1987, p.27.

La supériorité numérique des grands groupes linguistiques : Fon-Goun, Mina et Yoruba que révèlent les deux tableaux, distants chronologiquement de 36 ans, confère à la ville une homogénéité culturelle, étant entendu que ces nationalités majoritaires appartiennent toutes à la même aire culturelle AdjaTado. L'inégale répartition des nationalités à l'intérieur de Cotonou s'explique en partie par la géographie. Les populations du septentrion ("Bariba", Dendi, Otamari (Somba), Peulh...) situées à plus de 400 kilomètres et habitant une région relativement enclavée étaient minoritaires à Cotonou. Par contre, Fon, Goun, Mina, Yoruba provenaient pour l'essentiel des villes précoloniales qui auréolaient Cotonou: Porto-Novo (30 km), Ouidah (40 km) Allada (57 km) Grand-Popo (une centaine de km) et Abomey (140 km). Ils furent les tout premiers à s'installer dans cette cité comme migrants. c) Un véritable "melting pot" Une autre caractéristique de la ville indigène fut et est l'absence de discrimination sociale au sein de la population. Dans le même quartier, la même concession ou carré vivaient et vivent en bonne intelligence des gens de différentes conditions sociales, professionnelles et confessionnelles. Certes, il existait des "isolats sociologiques" ou minorités "ethniques" comme Zongo ou Haoussakomè, Houlakondji, géographiquement localisés en des endroits très précis où des locuteurs d'une même langue menaient un genre de vie assez marginal par rapport à la vie citadine. Même dans ces cas, ces quartiers en question n'étaient pas interdits d'accès aux autres nationalités.

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Graphique 1 : Répartition des nationalités à Cotonou
Mina; 15,0% En 1952 Fon; 62,5% Yoruba; 15,0% Septentr; 2,5% Haoussa; 2,5% Houeda; 2,0%

3,8% 12,6%

En 1979

11,1% 2,50% 8,60%

61,10%

Le brassage social fut si remarquable que tous ceux qui visitèrent la ville dans les années 40 et 50 en firent écho dans leurs récits de voyage. Jacques Lombard dit: "Un autre élément d'unification est l'absence de "compartimentage" ethnique. Le mélange des populations dans les quartiers les plus divers devrait encore favoriser cette unification. Il n'existe pas de quartiers nettement distincts et les gens d'origines les plus différentes avec les professions les plus variées peuvent très bien voisiner et parfois même habitent le même lot".12 Paule Brasseur-Marion ne resta pas non plus indifférente à ce "melting pot" : "chaque classe n'habite pas de préférence un quartier donné. On trouve, réunis à l'intérieur du même carré, des gens d'origine et de milieu différents : un akawé13, un artisan, un petit employé, un manœuvre peuvent cohabiter sans se mêler ; leur lot est soigneusement séparé de celui du voisin par des palissades".14 La stratification sociale s'observait plutôt au niveau du type d'habitation des citadins. d) Un type d'habitation où domine la case traditionnelle Nous entendons par case traditionnelle (C.T.) un bâtiment en un seul tenant, de forme généralement rectangulaire, construit en bambous ou en nervures de palmiers avec une couverture en paille ou chaume. Quand le même bâtiment, construit en bambous ou en nervures de palmiers, porte une toiture en tôle ondulée et un sol cimenté, nous le distinguons du précédent type en l'appelant "case traditionnelle améliorée" (C.T.A.). La maison qu'on pourrait appeler moderne est celle bâtie en dur (en matériaux définitifs) aux murs peints avec un sol cimenté et une couverture en tôle ou en tuile.

12 J. LOMBARD, "Cotonou, ville africaine. Tendances évolutives et réactions des coutumes traditionnelles" BIFAN-B, 1954, n°XVI, p.341-377. 13 AKOWE et non AKAWE : mot fon qui désigne "l'évolué", l'intellectuel. 14 P. BRASSEUR-MARION, “ Cotonou, porte du Dahomey ”, Cahiers d'Outre-mer, T.IV, 1953,

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Le type d'habitation le plus répandu était la case traditionnelle. BrasseurMarion cité par Koukpaki (1986, p. 272.) fait une description très détaillée de ce type d'habitation : «Le carré était entouré d'une clôture en bambous ou en nervures de palmiers souvent doublée d'une haie de cactus. La maison ellemême, de forme rectangulaire était construite sans fondation, sans relief par rapport à l'environnement sableux. Des perches en bois et de gros bambous constituaient l'ossature des parois verticales qu'on remplissait par les clayonnages de petits bambous de roseaux ou de vannerie. La toiture était généralement en chaume ou en paille. Ces constructions se détérioraient rapidement par suite de stagnation de l'eau sur le sol et pourrissaient en deux saisons; le toit était également souvent changé ». Ce type de maison est à la fois un indicateur économique et une adaptation à un environnement politico-naturel. En effet, il reflète le niveau de vie très bas d'une population faite de "gagne-petit", sinon de désœuvrés, mais il signifie aussi adaptation car les matériaux légers et facilement démontables furent dictés par la nature du sol sableux ne permettant pas d'ériger des murs en terre battue comme dans les zones rurales. Enfin, ces maisons sont faciles à démonter en cas de déguerpissement des populations suite à des opérations de lotissement ou à la pratique (très courante à l'époque) d'adjudications de terrains urbains bâtis ou non. De ces cases traditionnelles urbaines aux constructions en matériaux définitifs, il y a plusieurs variantes dont la maison indigène à la toiture en tôle et au sol cimenté représente un exemple. Au total, Cotonou était, en 1945, une petite ville, jeune et dynamique en ce sens que de 1937 à 1945 la croissance de sa population la fit passer du 4ème au 2ème rang dans la hiérarchie du réseau urbain. Elle portait, comme toutes les villes coloniales, les stigmates de la discrimination raciale dans son organisation spatiale, même si l'insuffisance de logements dans la partie européenne de la ville poussa, dès 1929, quelques Blancs à habiter la ville noire du 1er arrondissement. Le type d'habitation, assez varié, avec une nette prédominance des cases traditionnelles, traduisait les mutations d'une localité semi-urbaine vers une véritable ville, créatrice, à partir d'apports extérieurs et autochtones, d'une culture particulière à elle. Cotonou affichait déjà en 1945 certaines caractéristiques de son identité: absence de tout gigantisme architectural, vie en symbiose des diverses nationalités ou ethnies en présence et forte emprise de la culture Adja-Tado sur l'ensemble des citadins. C) Quelques équipements urbains L'ouvrage économique le plus important de l'époque fut le wharf dont les travaux de construction avaient duré de 1891 à 1899. A partir de 1900, le wharf (ouvert au commerce le 7 mars 1893) entraîna la mise en place des infrastructures de circulation pour les produits de l'économie de traite. Dès lors, Cotonou joua pleinement son rôle de ville coloniale de pénétration et

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d'évacuation des produits entre la colonie du Dahomey et la métropole, la France. 1) Une ville entonnoir En 1945, Cotonou était reliée par la route, le rail et/ou par la voie lagunaire à toutes les villes précoloniales du sud : Porto-Novo, Ouidah, Allada et Abomey, ainsi qu'à toutes les régions productrices de produits d'exportation, notamment les palmistes et l'huile de palme. Le wharf, débuté en 1891, fut ouvert au commerce le 7 mars 1893. Cet ouvrage, d'une portée économique incontestable, fut l'objet d'incessants travaux d'aménagement. En 1952, il présentait les caractéristiques techniques suivantes: la longueur du wharf était portée à 404 mètres, la passerelle mesurait 240 m sur 16 et le débarcadère 164 m sur 30. Il était desservi par deux voies ferrées de un mètre, par 9 grues fixes de 5 à 15 tonnes et par 5 grues roulantes sur rail. Voici comment Jacques Lombard décrit les opérations de débarquement et d'embarquement des biens et des personnes au wharf en 1951 : "La liaison entre le wharf et les navires, qui mouillent à 200 ou 300 mètres de là, est assurée par 25 pirogues de 10 à 15 tonnes chacune et par 10 chaloupes de 40 CV (...) Enfin le transport des passagers se fait toujours au moyen des fameux "paniers" descendus par grue du pont jusque dans la pirogue et remontés ensuite sur le navire15 (voir photo page suivante). Le trafic s'élevait à 150 767 tonnes en 1939. Après le recul très marqué pendant la guerre, il n'était que 54 243 tonnes en 194516. Porte océane ouverte sur le monde extérieur, le wharf fit de Cotonou le nœud de toutes les voies de communication entre la côte et l'intérieur du pays. Les voies ferroviaires, routières et lagunaires toutes branchées sur cette ville, tels des vaisseaux sur le cœur, distribuèrent à l'intérieur du pays les produits importés et drainèrent en retour jusqu'au wharf, les produits d'exportation de l'arrière-pays comme dans un entonnoir. 2) Une ville soudée à l'hinterland pour un commerce actif a) Le réseau routier Le réseau routier se compose de deux axes principaux : - Un axe horizontal est-ouest longe parallèlement la côte et relie Cotonou du côté ouest à Ouidah, Grand-Popo et Agoué et du côté est, Cotonou à PortoNovo. De Porto-Novo, la route orientée vers le nord traverse les riches régions

15 J. LOMBART, Cotonou, op. cit., pp.85 et 86. 16 Les tonnages de 1939 et 1945 se trouvent dans le rapport sur l’activité des services durant l’année 1956 par le gouverneur BIROS, Archives Nationales de Paris, 200M1 Série G, sous-série 2G, 56-10, bobine 889.

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