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LE DON DE RELATION

De
190 pages
Que proposer aux sciences sociales qui veulent s'affranchir du réalisme et du nominalisme sociologiques ? Bien avant les théories holistes et individualistes, et sans les méthodes des (dé)-constructivistes, Georg Simmel et Marcel Mauss rassemblaient chacun de leur côté les éléments pour répondre à cette question. En reconstruisant pas à pas leur pensée respective, le désordre apparent des résultats qu'ils nous livrent disparaît et laisse place à une même conception de l'objet de la sociologie : la relation humaine. Passée presque inaperçue, leur contribution ouvre pourtant à la sociologie un espace de réflexion inédit à partir d'une question radicale : la société est-elle possible ?
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LE DON DE RELATION
GEORG SIMMEL

- MARCEL MAuss

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Anne-Marie BURDESE, L'étudiant, le quartier populaire: les illusions de la mixité, 2002. Didier SCHWINT, Le savoir artisan, 2002. Denis HARRIS SON, La construction du partenariat patronal-syndical: contraintes du marché et négociation locales, 2002. ZHENG Lihua et Dominique DESJEUX, Entreprises et vie quotidienne en Chine, 2002. Nicole ROUX, Sociologie du monde politique d'ouvriers de l'Ouest, 2002. Marco PITZALIS, Les transformations de l'université italienne, 2002.

@ L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-2552-X

CHRISTIAN

P APILLOUD

LE DON DE RELATION
GEORG SIMMEL - MARCEL MAUSS

Préface

de Otthein

RAMMSTEDT

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest - Hongrie

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino - Italie

PREFACE

Ce n'est pas l'étude de la Illorale, de la religion ou de l'échange qui différencie Georg Simmel et Marcel Mauss des premiers sociologues comme Ferdinand Tonnies et Max Weber, Albion W. Small et Lester F. Ward, et bien sûr Emile Durkheim. Tous se sont adonnés à ces recherches. Il s'agit plutôt d'un regard sceptique porté sur le caractère évident de ces thèmes de recherche. Sensibles au cours des réflexions sur la religion, les doutes de Simmel et Mauss se formulent clairement à l'examen ici de 1'« argent », là du «don », concepts qui débouchent sur une analyse de l'échange. Tonnies et Weber, Durkheim et Worms, Small et Ward partaient d'une conception de l'échange équivalent, dont Karl Marx avait fait le cœur du monde économique. Ils considéraient l'échange équivalent camIlle « l'archétype de tous les contrats utilitaires» (Weber) à partir desquels il s'agirait de penser l'action sociale. Simme1et Mauss ne partagent pas cette conception de l'échange, car iIs ne sont pas satisfaits du rapport établi entre échange et échange équivalent. D'une part, tous deux savent pertinemment que l'équivalence se situe au niveau objectif de l'échange. Or, lorsque nous considérons le niveau subjectif des échanges, nous remarquons que les co-échangistes entrent en relation à partir de rapports aux valeurs différents. Par conséquent, l'échange n'est pas une forme relationnelle pré-donnée aux hOlllmes, mais il a émergé entre les hommes, au cours de leur histoire, sur la base de leurs Wechselwirkungen. Seule la Wechselwirkung, « la substance de toute fonction sociale» (Simmel) assure la stabilité et l' adhérence de l'échange à la vie quotidienne. D'autre part, Mauss et Simmel considèrent que le discours produit à leur époque sur l'échange équivalent passe à côté du caractère historique de l'échange. Adam Smith avait déjà coupé l'échange économique de sa base anthropologique fondamentale, pour considérer I'homme du point de vue de la tendance,

de la pulsion «to truck, barter, and exchange one thing for another ». Selon lui, I'homme est un être dont le mode de fonctionnement relève de la rationalité utilitaire qui le rend dès lors capable d'échanger sur le marché et de vivre parmi ses semblables. Avec Darwin, cette sémantique de l'échange se modifie. Sa formule de la concurrence sociale comme « struggle for life» ne signifie plus que les individus doivent se différencier les uns des autres pour pouvoir se concurrencer. Au contraire, les individus se concurrencent, c'est-à-dire se battent, dans la mesure où ce sont des organismes dont les possibilités d'existence se déterminent en relation à leur environnement et selon les dispositions différentes propres à chacun d'eux. L'échange ne renverrait plus à l'intégration sociale; il s' établiraient entre inégaux. Par conséquent, le rapport subjectif aux valeurs perd sa signification dans la théorie sociale, tout en faisant de l'échange (équivalent) la valeur (absolue) du quotidien. Mauss et Simmel ont senti cette modification du sens de l'échange. Cependant, ils restent toujours aussi sceptiques face à l'apothéose de l'échange équivalent, et mettent l'accent sur le caractère socialement intégrateur de l'échange, tout en renvoyant à l'arrière-plan de leur réflexion les questions relatives à la raison utilitaire et à l'équivalence des valeurs subjectives. Car en effet, l'échange est moins un phénomène économique que fondamentalement social - «un fait social total» dira Mauss - qui apparaît dans une multitude de domaines du quotidien, dans les formes traditionnelles et affectives du comportement (Mauss) tout comme dans les figures sociales typiques de notre vie moderne (Siml11el).Chaque interaction sociale est un échange, l'échange économique n'en étant qu'un cas particulier. Si à l'époque, les réflexions de Simmel et Mauss avaient trouvé un écho dans la discussion sociologique, les discours théoriques contemporains - jusque dans les théories du choix rationnel et des réseaux - indiquent que cet écho ne devait pas déboucher sur une solution au problème de l'échange. La thèse de Christian Papilloud tente de ré-ouvrir ce débat, pour nous emmener plus loin dans ce champ de recherche encore VIII

largement inexploré. Si ses réflexions pourront trouver une résonance dans la recherche maussienne et simmélienne, il serait également à espérer que la théorie sociologique, notamment en France et en Allemagne, se montre attentive à ce travail. Car il ne problématise pas moins l'objet, la méthode, ainsi que les problèmes théoriques et pratiques centraux de la sociologie, dont les prémisses articulaient le cœur de la Philosophie de l'argent (1900) de Simmel et de l'Essai sur le don (1923/24) de Mauss.

Otthein Rammstedt

IX

Ce livre est issu d'une partie refondue et remaniée d'un travail de thèse présenté aux Universités de Lausanne et de Paris XNanterre à la fin de l'année 2001. A l'occasion de sa publication, j'exprime mes vifs remerciements aux personnes qui m'ont soutenu. Je pense notamment à Alain Caillé et Gérald Berthoud qui ont dirigé ce travail, et à Aldo Haesler dont j'ai profité des précieux conseils. Je tiens également à exprimer ma reconnaissance au Fonds National de la Recherche Scientifique Suisse (FNRS) qui a financé une partie de mes recherches doctorales. Je salue également les membres du groupe de recherche et de l'archive Georg Simmel à Bielefeld, de même que le personnel du Fonds d'archive Henri Hubert-Marcel Mauss au Collège de France à Paris qui m'ont si gentiment ouvert leur porte. J'adresse une pensée spéciale à Cécile, pour avoir enseigné à ma plume la patience et la lenteur.

Pour Alice, Caroline et Jean-Marcel

ABREVIA TIONS

L'œuvre complète de Georg Simmel (Georg Simmel Gesamtausgabe ; abréviation GSG) est éditée par le Prof. Dr. Otthein Rammstedt à l'Université de Bielefeld. Elle est publiée chez Suhrkamp- Verlag en 24 volumes. A I'heure actuelle sont disponibles les GSG 1 à 14, et le volume 16 (voir notre liste bibliographique pour le titre des œuvres). Chaque fois qu'il nous sera possible de le faire, nous utiliserons l'abréviation officielle des GSG pour référencer nos citations, et ce dans l'ordre suivant: référence officielle (GSG), année originale de publication, numéro/s de page/s. Les références aux textes de Simmel non abrégées GSG sont tirées de l'Archive Simmel de l'Université de Bielefeld. Soulignons également que nous nous sommes reportés à la traduction française du peu d'œuvres de Simmel parues jusqu'à nous, sans toutefois nous y conformer à la lettre. En effet, certaines traductions françaises de Simmel sont à ce point problématiques qu'il n'est pas exceptionnel de trouver des contre-sens lourds de conséquences pour une bonne compréhension de la pensée de l'auteur. Ils ont eux aussi leur histoire dans la tradition française de l'interprétation de SimmeI (cf. voir le rapport éditorial du GSG 19 édité par la recherche simmélienne sous la direction du Prof. Dr. Otthein Rammstedt qui raconte cette histoire). Nous renvoyons aux écrits de Mauss abréviations suivantes: ED
ME
==
==

en utilisant

les

Essai sur le don
Manuel d'ethnographie
et Anthropologie (tous les articles, sauf l'Essai

SA ==Sociologie sur le don)

EP
TI

==
==

Ecritspolitiques
sociales du sacré, TI des Œuvres de Mauss

Les fonctions

TII TIll

==

Représentations collectives et diversité des civilisations, Cohésion sociale et division de la sociologie, TIll des

TII des Œuvres de Mauss
==

Œuvres de Mauss.

L'abréviation est suivie de l'année de pub lication du texte original, sauf pour les textes de Sociologie et Anthropologie (SA) autres que l'Essai sur le don, où nous renvoyons simplement à la date de la version parue chez Quadrige/PUF en 1999.

INTRODUCTION

Georg Simmel (1858-1918) et Marcel Mauss (1872-1950) font partie de ces célèbres méconnus de la sociologie, qui n'ont pas cessé de l'influencer depuis l'institutionnalisation de la discipline jusqu'à nos jours. Les relations entre ces deux auteurs a peu attiré l'attention des chercheurs en sciences humaines, à quelques exceptions récentes près, et non sans quelques bonnes raisons. Car s'il y a bien eu des contacts entre Simmel et les durkheimiens, Simmel et Mauss ne se sont pas rencontrés.
Deux existences que tout sépare

Quatorze ans séparent Simmel et Mauss, tout un monde en somme du point de vue de l'univers sociologique en formation à la fin du XIXème siècle. Le regard sociologique, aussi fruste soit-il, existe déjà pour Mauss, alors qu'il fallait encore le trouver du temps de Simmel et Durkheim. En ce sens, Mauss profite directement des conseils de Durkheim. Ils deviennent vite proches, le lien familial renforçant le lien professionnel auquel Mauss demeure fidèle jusqu'à la fin de sa viele L'oncle, ce « prophète inspiré» (Davy, 1973 : 17), est un chef de groupe dont Mauss reconnaît l'autorité et embrasse le projet. De pJus, Durkheim mis en contact avec Simmel par J'intermédiaire de Célestin Bouglé, se brouille rapidement avec son collègue allemand2. Rien ne pouvait donc rapprocher Mauss et Simmel, malgré quelques traits biographiques communs.
1 Il le réaffirme dans sa notice biographique (Mauss, 1979: 209-220; 1996 : 225-236). 2 Durkheim connaît Simmel aux environs de 1895, après avoir lu le chapitre intitulé: «G. Simmel: la science de la morale» du livre de Célestin Bouglé Les sciences sociales en Allemagne. Le conflit des méthodes ([1896] 1912). Il demande à Bouglé, co-initiateur du projet de L'Année Sociologique et collaborateur à la Revue de Métaphysique et de Morale de Elie Halévy et Xavier Léon, l'adresse de Simmel. Durkheim prévoit une 17

A l'instar de Simmel, Mauss est fils d'un comlnerçantjuif. Le jeune Simmel voulait devenir avocat, Mauss, quant à lui, s'adonnera aux études de droit. Enfin, Simmel est philosophe de formation, Mauss est agrégé de philosophie. Simmel se dit relativiste, comme Mauss3. On remarquera sans peine que beaucoup d'intellectuels de la fin du siècle réunissent également plusieurs de ces caractéristiques. D'ailleurs, si l'on passe au plan des carrières scientifiques, les différences entre Mauss et Simmel sautent aux yeux. La première concerne la formation des deux auteurs. En automne 1895, Mauss s'inscrit à la Section des Sciences Religieuses et à la Section des Sciences Historiques et Philologiques de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes. D'un côté il étudiera les langues avec Antoine Meillet, Louis Finot et Israël Lévi, de l'autre les religions avec Sylvain Lévi, Alfred Foucher et Léon MariIlier. Dès 1876, Simmel apprend l'histoire avec Johann Gustav Droysen, Theodor Mommsen, Heinrich von Sybel, Heinrich von Treitschke, la philosophie avec Eduard Zeller, Ludwig Tobler, Herman Grimm (qui deviendra un proche de Simmel), Friedrich Harms, Max Jordan, l'ethnologie avec Adolf Bastian, et la Volkerpsychologie avec Moritz Lazarus4. Mauss s'engage dans une formation exégétique. Simmel touche à toutes les disciplines dans le but de développer une connaissance synthétique de I'homme. On voit bien ici la rupture entre deux moments de la sociologie, mais aussi entre
collaboration de longue durée avec Simmel, mais il est très rapidement confronté à la différence de leur pensée sociologique. Simmel ne fait pas la sociologie que Durkheim veut promouvoir. Leur différence tourne rapidement à la divergence. Elle annonce la rupture officielle de la relation entre les deux auteurs à la suite de l'article que Durkheim écrit contre Simmel « La sociologia e il suo dominio scientifico » (l'article est repris sous le titre « La sociologie et son domaine scientifique» dans le volume I des Textes de Durkheim édités par Karady ; cf. Durkheim, 1975 : 13-36). 3 «Le candidat à l'agrégation se dit 'relativiste', et il manifeste déjà un intérêt pour les questions linguistiques et ethnologiques» (Fournier, 1994 : 69). 4 Voir à ce propos Dahme, Gülich et Rammstedt (Dahme, Gülich, Rammstedt, 1989). 18

deux sociologies: d'une part, la sociologie scientifique durkheimienne à division poussée du travail; et d'autre part la sociologie dite alors «générale », qui cherche ses marques entre biologie, philosophie, économie et psychologie, pour devenir, selon les vœux de Simmel, «spéciale ». Pourtant, Mauss va avoir connaissance des travaux de Simmel, et de façon surprenante, il entretiendra ce souvenir tout au long de sa vie.
Pourquoi entretenir le souvenir de Simmel ?

Comprendre pourquoi Mauss conserve le souvenir de Simmel dans son travail nous oblige à revenir en 1895. Dès cette année, Durkheim confie à Mauss une double mission: concentrer ses études sur la religion, et recruter des collaborateurs pour L'Année Sociologique. Durkheim est convaincu que la religion est « [...] l'une des' grandes fonctions régulatrices de la société' avec le droit et la morale (. ..) » (Fournier, 1994 : 81). Mauss va donc suivre son oncle. Il se lie avec Moriz Winternitz et James Frazer5 et se lance en même temps dans l'aventure de L'Année, où il joue un rôle de premier rang6. Lucien Lévy-Bruhl dira d'ailleurs que Mauss aura donné à L'Année le meilleur de luimême (cf. Besnard, Fournier, 1998 : 14). Il Yaura publié la plus grande partie de son oeuvre, soit environ 2500 pages sur un total de 10000 à 11000 pages (Fournier, 1994 : 145).

5 Le 3 juillet 1898, Mauss est invité par Frazer à dîner (Lettre de Frazer à Mauss, 3.07.1898, Fonds Hubert-Mauss, Collège de France). Les deux hommes entretiendront une correspondance régulière (on compte au moins 24 lettres de Frazer à Mauss de 1898 jusqu'au mois de janvier 193I ). 6 Du reste, Durkheim le lui rappelle maintes fois, comme dans le passage qui suit: «Or tu (Marcel Mauss) es une des chevilles ouvrières de la combinaison et tout à fait essentielle, non seulement parce que tu es à Paris, mais encore parce que, je le prévois et je l'espère, de l'Année sociologique va se dégager une théorie qui, exactement opposée au matérialisme historique si grossier et si simpliste malgré sa tendance objectiviste, fera de la religion, et non plus de l'économie, la matrice des faits sociaux» (Besnard, Fournier, 1998 : 7 I ; lettre à Mauss, Juin 1897). 19

Le premier contact de Mauss à Simmel intervient à ce moment-là, époque où Célestin Bouglé publie ses Notes d'un étudiant français en Allemagne (Bouglé, 1895), juste avant de faire paraître son livre sur Les sciences sociales en Allemagne. Le conflit des méthodes (Bouglé, [1896] 1912). Il est fort probable que Mauss ait eu connaissance du livre de Bouglé un peu avant sa parution. Telle que la rapporte Fournier, « Sa principale réserve (celle de Mauss à l'égard du livre de Bouglé) concerne la sélection des auteurs allemands: pourquoi Simmel et non pas Wundt? Le premier 'n'en est encore qu'à l'introduction', alors que le second a eu une grande influence sur toute la sociologie» (Fournier, 1994: 77). Mauss est d'emblée sceptique vis-à-vis de Simmel, tout comme Durkheim qui peine à classer la sociologie de Simmel dans les rubriques de L'Année. Il exprime à Mauss ses difficultés: « Pour ce qui est de Simmel, tu sais que je suis loin d'en être enthousiaste. Mais je ne voulais pas avoir l'air de me poser dans un isolement trop orgueilleux, ou de ne publier que de ma copie. Or, c'est encore à lui que je pouvais m'adresser le mieux» (Besnard, Fournier, 1998 : 59 ; lettre à Mauss, Juin 1897). Pour DurkheÏ111, et c'est probablement aussi l'avis de Mauss, le choix de Simmel est d'abord stratégique car sa sociologie ne correspond pas à la discipline scientifique que L'Année doit contribuer à institutionnaliser. D'ailleurs, l'avis de Durkheim s'affermit début janvier 1898, après qu'il publie l'article de Simmel «Comment les formes sociales se maintiennent» (Simmel, 1898: 71-109)7: «Tu ne m'as rien dit de mon projet de publier en même temps mes deux leçons (remaniées) sur la définition de la religion. Cela aurait le grand avantage, combiné avec votre article, de donner un coup de barre bien net. Il me semble que ce serait d'un très bon effet. On verrait que cette manière de considérer la religion n'est pas en l'air; votre travail en serait la preuve. Et on verrait que ce
7 Pour le texte original, cf.: «Selbsterhaltung der socialen Gruppe. Sociologische Studie », lahrbuch für Gesetzgebung, Verwaltung und Volkswirtschaft im Deutschen Reich, G. Schmoller (eds), n022, 1898: 589-640 (in GSG 5, 1898: 311-373). 20

travail tient à une conception générale qui est susceptible d'applications plus étendues. L'Année aurait moins de variété, mais qu'importe? Et puis, pour avoir de la variété, il me faudrait encore prendre un Simmel quelconque» (Besnard, Fournier, 1998: 100; lettre à Mauss, début Janvier 1898). L'opinion de Mauss sur Simmel restera profondément marquée du jugement de Durkheim. Après la Première Guerre mondiale, Mauss évoque Simmel à l'occasion de quelques textes. Dans « Divisions et proportions des divisions de la sociologie », il désapprouve la conception simmélienne de la sociologie générale qui n'est pas « [.00] le pur domaine des pures généralités, surtout des généralités hâtives. Elle est, avant tout, l'étude des phénomènes généraux. (...) Ces phénomènes généraux sont ceux: de la tradition, de l'éducation, de l'autorité, de l'imitation, des relations sociales en général, entre classes, de l'Etat, de la guerre, de la mentalité collective, de la Raison, etc. Nous négligeons ces grands faits et les négligerons probablement encore longtemps. Mais d'autres ne les oublient pas. Sur l'autorité, on peut citer le livre de M. Laski. Durkheim et les partisans de la Social Pedagogics traitent de l'éducation. D'autres auteurs réduisent même la sociologie tout entière à ces considérations des faits généraux: c'est le cas de Simmel et de ses élèves, celui de M. von Wiese et de sa 'Beziehungslehre'. Nous ne sommes pas trop d'accord avec eux; mais ils ont raison de ne pas considérer l'étude des édifices sociaux comme relevant de la seule sociologie juridique» (Mauss, TIll, 1927 : 227). Sept ans plus tard, à l'occasion d'un article portant sur le statut et la façon de faire la sociologie8, Mauss cite à nouveau Simmel: «D'autre part, une masse considérable de travaux, souvent très honorable, apporte en ce moment à une sociologie générale proprement dite de grandes quantités de faits et d'idées. Les Ecoles de sociologie allemandes, même et y comprise celle que fonda Max Weber, comme celle de Simmel,
8 Cf. «Fragment d'un plan de sociologie générale descriptive» (Mauss, TIll, 1934 : 303-358). 21