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Médinas 2030

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Description

Le bilan de la réhabilitation des villes historiques dans les pays du Sud de la Méditerranée se traduit par des résultats modestes : restauration des médinas pour satisfaire un tourisme mondialisé en quête "d'esprit des lieux", mais les infrastructures manquent toujours et les équipements se dégradent. Médinas 2030 suggère de reformuler la question de la réhabilitation des villes historiques.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2010
Nombre de lectures 278
EAN13 9782336270487
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MÉDINAS 2030

Les auteurs assument l’entière responsabilité du contenu du présent ouvrage.
Les opinions exprimées ne reflètent pas nécessairement l’avis
de la Banque européenne d’investissement.

ITINÉRAIRES GÉOGRAPHIQUES
Sous la direction de Colette Vallat

Espace de débats scientifiques reflétant la diversité et la densité des
intérêts géographiques comme la richesse méthodologique qui préside à la
recherche en ce domaine, cette collection veut rassembler tous lesitinéraires
menant au territoire (géographie sociale, culturelle, quantitative, normative,
aménagement…). Forum oùrien de ce qui touche à l’homme n’est
indifférent, la collection donne aussi l’occasion d’ouvrir le dialogue avec de
nombreuses sciences humaines en accueillant les textes présentantune réelle
curiosité pour l’espace, les cultures et les sociétés.

Déjà parus
1) Corinne Eychenne,Hommes et troupeaux en montagne: la question
pastorale en Ariège(2005)
2) Richard Laganier (éd.),Territoires, inondation et figures du risque, la
prévention au prisme de l’évaluation(2006)
3) Ugo Leone, Gilles Benest,Nouvelles Politiques de l’environnement(2006)
4) Alexandre Moine,Le Territoire : comment observer un système complexe
(2007)
5) Gabriel Dupuy, Isabelle Géneaude Lamarlière (éd.),Nouvelles Échelles
des firmes et des réseaux, un défi pour l’aménagement(2007)
6) Yves Guermond (coord.),Rouen : la métropole oubliée(2007)
7)Hervé Rakoto (coord.),Ruralité Nord-Sud, inégalités, conflits, innovations
(2007)
8) Jean-Pierre Vallat (dir.)Mémoires de patrimoines(2007)
9) Patrice Melé, Corinne Larrue (coord.),Territoires d’action(2008)
10) Colette Vallat (dir.),Pérennité urbaine ou la ville par-delà ses
métamorphose; T1Traces, T2Turbulence, T3Essence(2009)

Titres à paraître
* Lionel Laslaz,Les Zones centrales des parcs nationaux alpins
* Julien Frayssignes,Les AOC des filières fromagères dans le développement
territorial
* Philippe Dugot, Michaël Pouzenc,Territoire du commerce et
développement durable
* Anne Androuais (dir.),La Régionalisation dans les pays de l’Asie orientale
* Céline Pierdet,Phnom Penh, ville fleuve
* Richard Laganier (éd.),Le Géographe et l’hydrosystème : évolution récente
de la recherche et perspectives d’action

Préface
P. de Fontaine Vive

Première partie :
Scénarios méditerranéens

Sommaire

Chapitre 1 : Méditerranée à venir, avenir des médinas
M. Balbo

Chapitre 2 : Méditerranée 2030 : l’évolution économique,
écologique, sociale et politique
G. Massiah, G. Hidouci, R. Behaim

Chapitre 3 : Les Médinas en devenir
J. Abdelkafi

Deuxième
Visions et

partie:
stratégies

Chapitre 4 : Transformation de la vieille ville historique du Caire
S. Bianca, S.El Rashidi, K. Ibrahim

Chapitre 5 : Médinas du Maroc : scénarios 2030
L. Godin, G. Le Bihan

Chapitre 6 : Damas 2030 ; “The Jasmine Vision”
L. Rajab

Chapitre 7 : Stratégies de développement des villes historiques
marocaines
A. Bigio

Chapitre 8 : Le financement de la réhabilitation des villes historiques
M. Turró, E. Rodríguez Villaescusa

Chapitre 9 : Conclusion et recommandations
M. Balbo, M. Turró

Table des illustrations et tableaux

7

9

11

21

73

113

115

159

197

215

255

273

285

ABDELKAFI J.

BALBO M.
BENHAIM R.
BIANCA S.

BIGIO G. A.
EL RASHIDI S.
GODIN L.
HIDOUCI G.

IBRAHIM K.

LE BIHAN G.
MASSIAH G.

RAJAB L. L.
TURRO M.

RODRIGUEZ
VILLAESCUSA E.

Les auteurs

Urbaniste, consultant, membre de l’Icomos,
Tunisie
Professeur à l’Université Iuav, Venise
Économiste
Architecteurbaniste, ancien directeur du
Historic Cities Programmede l’Aga Khan
Trust for Culture
Spécialiste enurbanisme à la Banque mondiale
Urbaniste et historien de l’architecture
Architecteurbaniste
Économiste, professeur associé à l’Université
d’Artois

Architecte, coordinateur duprogramme Darb
al-Ahmar Revitalization
Architecte-urbaniste
Ancien professeur à l’école d’architecture de
Paris-La Villette
Architecte
Professeur à l’Université Polytechnique de
Catalogne, Barcelone
Professeur à l’Université Polytechnique de
Catalogne, Barcelone

PRÉFACE

La réhabilitation des centres historiques desvilles duSud et de l’Est de la
Méditerranée représenteun enjeumajeur. D’ici à2030, près de 80% de la
population seraurbanisée et concentrée sur 10% duterritoire : le littoral. Le
défi est considérable et implique que l’avenir social et économique de la
région se jouera en grande partie dans la gestion du« faiturbain ». Dans ce
contexte, la maîtrise dudéveloppement du« cœur desvilles » constitueune
réponse essentielle à la croissance anarchique deszonesurbaines. Plus
particulièrement, les centresurbains historiques, oumédinas, jouentun rôle
essentiel dans la conservation ducapital culturel et social des pays
méditerranéens tout en offrantun potentiel d’attractivité conséquent : c’est la
raison pour laquelle il est important de les préserver.
Or, le constat actuel est celui d’une marginalisation des centres
historiques qui risque d’être irréversible. Une grande partie dupatrimoine
demeure dégradée dufait de l’absence d’entretien des bâtiments et des
infrastructures. D’autre part, les médinas sont confrontées à des mutations
liées àune nouvelle concurrence des espacesurbains. Ces mutations
s’accompagnent, dans les pays duSud et de l’Est de la Méditerranée, d’une
transformation de la structure des ménages et de l’émergence d’une classe
moyenne plus encline àvivre dans des espacesurbains adaptés auxnouveaux
standards économiques et sociaux. Cela modifie de manière substantielle le
rôle que les médinas sont amenées à jouer dans le faiturbain. Afin que la
réhabilitation des centres historiques s’inscrive dansune perspective durable,
il est nécessaire de la situer dans le cadre d’une démarche globale et intégrée,
avec la mise enœuvre d’investissements « patients ». Les budgets nationaux
déjà largement mobilisés n’ysuffisent pas, il est donc nécessaire de favoriser
l’implication des investisseurs privés auxcôtés des organisations
multilatérales et des pouvoirs publics.
Les efforts ainsi demandés et la nécessaire prise de conscience de
l’ensemble des acteurs ne peuvent se concrétiser sans que ne s’instaureun
partenariat public-privé renforcé. C’est ce partenariat qui permettra aux
particuliers, auxpropriétaires, auxentreprises, auxopérateurs immobiliers et
touristiques de faire en sorte que l’investissement des pouvoirs publics soit
relayé par d’autres bailleurs de fonds et qu’il s’inscrive dans la durée pour
constituerunevraie opportunité de développement pour les centres
historiques. C’est tout le sens de l’initiative de la Banque européenne
d’investissement.

8

L’initiative « Médinas 2030 »

Marcello Balbo

En tant qu’institution de financement à long terme de l’Union
européenne, la Banque européenne d’investissement (BEI) consacreune part
substantielle de ses financements à la rénovationurbaine durable. En
Méditerranée, la BEI finance des projets de développement par le biais de sa
Facilité euro-méditerranéenne d’investissement et de partenariat, la Femip.
C’est dans ce cadre que la BEI a lancé, en octobre2008, l’initiative
« Médinas2030» à l’occasion de la Biennale architecturale de Venise.
Financée à travers le fonds fiduciaire de la Femip, la conférence de Venise
avait pour objectif de susciterune prise de conscience quant à l’importance
de la réhabilitation des médinas. Réunissanturbanistes, architectes,
économistes, sociologues et experts des organismes de financement et de
coopération internationale ainsi que des représentants des administrations des
pays méditerranéens, cette conférence a été le point de départ d’unevaste
réflexion qui devra conduire à la mise en place de projets d’investissements
en faveur de la renaissance des centresurbains historiques.
Le présent ouvrage rassemble les travauxdes chercheurs et experts qui
ont contribué à la conférence de Venise. Il présente les scénarios d’évolution
des centres historiques ainsi que les stratégies de réhabilitation développées.
Cet ouvrage constitue la premièreétape d’un programme de partage de
connaissances et de concertation qui devra préfigurer les axes de la stratégie
à mettre enœuvre. Je suis convaincuqu’il nous permettra de mobiliser des
partenaires toujours plus nombreuxautour de la question fondamentale de la
rénovationurbaine en Méditerranée.

P. DE FONTAINE VIVE
Vice-président de la Banque européenne d’investissement (BEI)

PREMIÈRE PARTIE

SCÉNARIOS MÉDITERRANÉENS

Chapitre 1

MÉDITERRANÉE À VENIR,
AVENIR DES MÉDINAS

Marcello BALBO

La question de la réhabilitation du patrimoine dans les pays duSud de la
1
Méditerranée seposevers la fin des années soixante, principalement pour
deuxraisons : d’un côté l’exode de milliers de rurauxpour qui la médina est
la seule alternative pour se loger envde lille ;’autre le discours sur la
conservation qui avait été élaboré quelques années auparavant dans les pays
2
de la rive Nordet qui commence à se propager dans les pays de la rive Sud.
À cause duprocessus d’urbanisation que tous les pays de la région ont
connu, la médina était devenueuen cren espace «ux», «un quartier perdu
dans le magmaurbain,un héritage dégradé, marginalisé » pour lequel on ne
dessinait que deuxfuturs possibles: être condamné aubulldozer ouse
transformer en espace monumental touristique avec la reconversion
immobilière et sociale limitée à quelques îlots de prestige, le reste étant
inévitablement destiné à la « bazardisation » de même qu’àune taudification
croissante. Une récupération de l’ensemble de la médina et sa revalorisation
en tant qu’élément central de la structureurbaine était considérée commeune
3
alternative fort improbable .

1
En reprenant le titre de la conférence, dans le texte onutilise le motmédinapour se référer à laville
historique duSud de la Méditerranée, tout en sachant que la médina estun modèle spécifique de laville
arabe.
2
Le deuxième Congrès international des architectes et des techniciens des monuments historiques avait
adopté la Charte de Venise en 1964.
3
URBAMA,Présent et avenir des Médinas : de Marrakech à Ale, Tours, 1982.

12

Marcello Balbo

Vingt-cinq ans après, force est de constater que le scénario est resté
essentiellement le même. Nul doute que l’importance des médinas en tant
que patrimoine est reconnue, comme en témoigne le nombre de «villes
arabes »inscrites sur la liste dupatrimoine mondial de l’Huetmanité ;
personne, oupresque, n’envisagerait désormais leubr «ulldozerisation ».
Mais les deuxautres options, à savoir la «monuet lamentalisation »
taudification, sont les seules à caractériser les transformations récentes et
restent les perspectives les plus probables.
À l’instar de ce qu’on observe dans d’autres pays, le dilemme entre
contenantetcontenudans les pays duSud de la Méditerranée n’a pas encore
été résolu: en effet, concernant la plupart des médinas, il n’a même pas été
vraiment abordé, puisque, si des actions sur le patrimoine ont parfois été
menées, des politiques sociales indispensables à la sauvegarde ducontenu
n’ont été mises en place nulle part, sauf peut-être dans la médina de Tunis.
En revanche, les conditions ducontexte ont beaucoup évolué par rapport
à celles dudébut des années quatre-vingt. Parmi celles qui ont le plus
d’impact sur le fonctionnement et le rôle de laville historique, il faut
mentionner avant tout la transformation dumodèle de la famille élargie à la
famille nucléaire avecun changement radical dumode devie, durapport à
l’espace privé et d’une certaine manière aussi à l’espace puil fablic ;ut
mentionner ensuite la formation de grandes agglomérationsurbaines qui
concentrent de plus en plus de population ; et enfin, les migrations qui se font
4
versmais aussidel’étranger .
Sur la base des transformations intervenues dans le passé et sur la base
des tendances actuelles, nous proposons ci-aprèsune périodisation des
transformations qui ont affecté laville historique à partir des années
soixante-dix, l’identification des principales tendances auxquelles on assiste
actuellement, et la formulation de trois scénarios possibles d’ici à l’an2030.

Trois périodes

Les années soixante marquent le début de l’intérêt pour les médinas,
puisque la forte croissance de population desvilles résultant des migrations
rurales et même de conflits, intérieurs ouavec l’extérieur, produit des
changements profonds dans laville historique, auniveaudes structures
sociales et spatiales. C’est à la fin des années soixante qu’à Tunis on crée
l’Association de sauvegarde de la médina (ASM), la toute première
institution de ce type dans les pays duSud de la Méditerranée ; en 1972, la
Casbah d’Alger fait l’objet d’un travail d’analyse poussé ; en 1975, l’Unesco
lance les études pour le schéma directeur d’urbanisme de Fès, posant la
question de la réhabilitation de la médina et de sa « centralité » par rapport à

4
Voir les textes de R. Benhaïm, G. Hidouci, G. Massiah, et celui de J. Abdelkafi dans cette même
publication.

Médinas 2030

13

laville. Quelques années plus tard, l’opération Bab al-Faraj à Alep ne peut
être menée à son terme en raison de l’opposition ouverte de la société civile à
une «modernisation destrude lactrice »ville en faveur d’une préservation
par lavalorisation (Bianca). Dans presque tous les pays duSud de la
Méditerranée on assiste donc à la mise en place d’institutions ousimplement
de mouvements d’opinion pour la sauvegarde dupatrimoine. C’est sans
doute la conséquence de la dégradation physique–parfois de la ruine–des
maisons à l’intérieur de lavieilleville, mais aussi de l’apparition dudiscours
sur la conservation, architecturale d’abord, étenduensuite à la formeurbaine,
jusqu’aux valeurs immatérielles que lavieilleville représente et abrite.
La période des années quatre-vingt-dixest marquée par la libéralisation
économique et le retrait de l’État et représenteune deuxième étape dans la
question de laville historique. Face àune demande de logements,
d’infrastructures et de servicesurbains, non maîtrisable par les autorités
publiques, et face à la pression des intérêts dusecteur de la construction, dont
les moyens sont déjà faibles, l’État devient encore plus démuni dans ses
capacités d’intervention. Dans laville historique, la libéralisation
économique s’est traduite par l’abandon oula mise en sourdine des
opérations de réhabilitation là oùelles avaient été tentées, et parun
renoncement à la sauvegarde comme élément constitutif des politiques
d’urbanisme, sauf dans les cas oùelles avaient pris suffisamment racine
comme à Tunis. Bien qu’il soit difficile de généraliser, on peut dire que le
processus de marginalisation de laville historique s’achève dans les années
quatre-vingt-dix, aumoment oùles classes moyennes commencent à
s’installer dans les nouvelleszones d’expansion des périphéries bien
desservies par lesvoies rapides et les centres commerciauxet, de ce fait, ne
reconnaissent plus la médina comme lieude référence de leur spatialité
urbaine. À partir de cette nouvelleurbanisation lacentralitécomme notion
sur laquelle asseoir la réhabilitation de laville historique perd sa
signification.
La troisième phase est celle que nousvivons actuellement, la phase de
l’internationalisation de la région et de la mondialisation des échanges : déjà
un tiers dutransport mondial de conteneurs transite par la Méditerranée et les
pays de la région (Turquie incluse)–par rapport auxpays émergents–
viennent ausecond rang après la Chine pour accueillir les investissements
étrangers.
À la suite de ces changements, deuxtendances opposéesvoient le jour.
D’une part on assiste à la réhabilitation de portions de lavieilleville, ce qui,
en réalité, se traduit, dans la plupart des cas, par la récupération d’éléments
ponctuels éparpillés à l’intérieur de l’espace de la médina. De fait cette
réhabilitation concerne presque exclusivement quelques grandes demeures
qui pour la plupart sont réaffectées à des activités touristiques telles qu’hôtels
et restaurants de luxe, parfois boutiques de produits artisanaux(mais haut de

14

Marcello Balbo

gamme), pour répondre à la nouvelle demande provenant d’un tourisme
mondialisé en quête d’« espritdes lieux». D’autre part, laville historique
continue à abriterune population en grande majorité pauvre, en quelque sorte
« enfermée »dans lavieilleville faute d’alternative, mais qui souhaiterait
s’installer à l’extérieur de lavieilleville dans des conditions d’habitat moins
précaires. Le déficit d’infrastructures et d’équipements n’a pas été comblé;
aucontraire, les conditions n’ont cessé de se dégrader sous la pression de
l’appauvrissement des ménages et de l’insuffisance presque totale
d’investissement public pour la rénovation et l’entretien. Ces deuxprocessus
ontun effet extrêmement important, puisqu’ils créent la rupture avec
l’élément instaurateur de l’unicité de laville arabe, son «égalitarisme » au
niveaude l’espace public, donc dulcollectif :’homogénéité dumodèle
d’habitat qui se fonde sur le patio, espace exclusif de la famille mais en
même temps élément d’ordonnancement de l’ensemble de laville, ce patio
qui à la fois permettait de ne rien percevoir de l’espace intérieur, de se
soustraire auxregards étrangers et d’occulter les hiérarchies sociales pourtant
bien établies auplan des relations individuelles et familiales.
Bien sûr, avant la dimension spatiale et matérielle, la rupture concerne le
plan social. Aujourd’hui, la médina n’est plusun lieude solidarité et de
relation entre ménages, entre le notable aufond duderbet les familles qui
l’habitent et qui peuvent compter sur son appui et sur sa tutelle. Aucontraire,
lavieilleville est devenueun lieuoù, d’un côté,une majorité de ménages
connaît le surpeuplement et la précarité des conditions de logement, ce qui
explique les modifications typologiques de l’habitat, et même de la
morphologieurbaine. D’un autre côté, on trouveune minorité de
« nouveaux» résidents aisés, en grande partie temporaires et fluctuants, et
généralement étrangers à laville ancienne et à son contexte social,
économique et culturel. Bien sûr ces transformations ne sont pasun
phénomène nouveau, puisqu’elles ont commencé à apparaître avec la
colonisation et même avmais à partir des années qant ;uatre-vingt-dixon
assiste àune nette accélération et surtout àun changement de nature, résultat
de l’internationalisation des marchés et de l’arrivée massive ducapital
étranger. En d’autres temps, espace de solidarité, laville historique s’est
largement transformée en espaces polarisés, divisés, fragmentés.

Médinas 2030

Deux tendances

15

Bien que laville historique soitunique dans ses caractères architecturaux
eturbanistiques et qu’elle soit souvent géographiquement excentrique, il faut
tenir compte des relations économiques, sociales et spatiales qui la lient à son
contexteurbain. Pour toute stratégie à moyen et long terme il est
indispensable d’éviter de la penser en tant que quartier isolé oupartie de la
ville sans relation avec ce qu’ilya autour.
Dans les pays duSud de la Méditerranée on assiste depuis plusieurs
décennies à des modifications profondes dans l’organisation duterritoire. À
la suite des mouvements de populations qui se sont produits, qui sont encore
en cours bien qu’ils soient largement achevés en ce qui concerne l’exode
rural, le contexte spatial dans lequel se trouve laville historique s’est
radicalement modifié. Selon les chiffres des Nations Unies, entre2000et
2030dans les pays de la région le nombre d’«urbains »va passer de 95 à
173 millions,un accroissement de plus de 80% pour l’ensemble des pays
mais avecun triplement en Syrie,un accroissement de 150% en Palestine et
de 83% pour l’Égypte, ce qui envaleur absolue représenterait presque
24 millions de personnes pour ce dernier pays.
Ce processus d’urbanisation intéresse principalement leszones côtières,
avec toutes les conséquences qui en découlent sur l’environnement. Mais il
faut souligner aussi que cette croissance démographiqueva donner lieu –en
réalité a déjà donné lieu –à la formation de métropoles et de conurbations,
jusqu’à l’apparition devéritables régionsurbaines. Envingt-cinq ans
(20002025) Le Caireva passer de 10à 15 millions d’habitants, Alger de2,7 à 4,5
millions, Alep deviendra la quatrièmeville de la région, après Alexandrie,
avec 4 millions d’habitants, suivie de près par les 3,6 millions d’habitants de
Damas. Cette croissanceva entraînerune modification substantielle de
l’organisation duterritoire dans beaucoup de pays. On constate depuis des
années déjà la formation d’unevéritable régionurbaine qui relie Casablanca,
Rabat et Kenitra,200km d’urbanisation presque ininterrompue oùhabitent
plus de 7 millions de personnes, à peuprèsun marocain sur quatre. Un
processus de métropolisation est en place tant à Tunis de plus en plus liée
fonctionnellement à la région tunisoise, qu’à Alger avecun systèmeurbain
qui de fait arrive jusqu’à Tizi-Ouzou, ouencore auLiban avec la bande
côtière Saida-Beyrouth-Byblos, à laquelle il faut ajouter la péninsule de Tyr
auSud et Tripoli auNord qui font aussi partie de ce système.
Face à ces conditions, laville historique a évidemment perdude
l’importance. Les cent mille habitants qui habitent la médina ne représentent
désormais que 10% de la population de Tunis, 5 % si l’on fait référence au
Grand Tunis ; auMaroc la population des médinas ne représente que 5 % de
la populationurbaine et même là oùla médina est encoreune partie
importante de laville, comme c’est le cas pour Marrakech (22%), à cause de

16

Marcello Balbo

l’urbanisation accélérée son poids démographique est beaucoup moins
5
important qu’ilya seulementv%) .De même, entre 1965 etingt ans (51
1990levieuxDamas avait perduplus d’un tiers de sa population et n’abritait
plus que 42 000bien qpersonnes :u’on ne dispose pas de données récentes,
la sensation est que cette tendance n’a pas changé aucours des quinze
6
dernières années, aucontraire .De même, le VieuxCaire est devenu une
partie négligeable duGrand Caire, avec seu% de la poplement 1,5ulation
7
urbaine .Laville historique n’est donc plus qu’uson «fragment »uvent
modeste de la conurbation.
Autre grande tendance, laville historique connaîtun fort
appauvrissement de la population. Dans les médinas duMaroc le niveaude
consommation est d’environ20% en dessous de la moyenne nationale ;une
bonne partie de la population duVieuxCaire n’arrive à se loger et à garder
son activité que grâce à la loi sur les loyers qui depuis longtemps empêche
l’augmentation des prix, ce qu’on peut considérer commeune subvention
cachée ; dans la Casbah d’Alger à peuprèsun tiers des bâtisses s’est écroulé
par manque total d’entretien, en dépit des plans élaborés par le
gouvernement. Là encore, il ne s’agit pas d’une tendance récente puisque les
familles aisées sont parties se loger dans les nouveauxquartiers résidentiels à
l’extérieur de la médina à partir des années soixante et soixante-dixavec
deuxaspirations complémentaires : habiter laville moderne et s’éloigner des
migrants rurauxqui arrivaient dans la médina. Aujourd’hui, dans laville
historique, la présence de ménages pauvres, en grande partie locataires, reste
importante même si en majorité il ne s’agit plus d’immigrés récents, les pays
de la région étant désormais largementurbains.
Avec la mondialisation, d’autres mécanismes de pauvreté sont apparus.
Si la médina a longtemps étéun lieuimportant d’emploi, aujourd’hui les
productions traditionnelles sont confrontées à la concurrence internationale
par rapport à laquelle la baisse de productivité et la capacité d’innovation
limitée sontune inévitable perte de marchés et de revenus. La gentrification
de certaines parties de lavieilleville qui, auMaroc, est en train de se
produire à Fès, Essaouira, Asilah ouMarrakech, mais aussi à Tanger et à
Tétouan, estun phénomène encore relativement marginal, mais c’estun
signal évident d’un nouvel intérêt dumarché pour le patrimoine historique de
8
cesvilles . De même, en Syrie, on assiste àun intérêt croissant de la part
d’investisseurs nationauxet étrangers pour reconvertir en maisons de
vacances ouen hôtels et restaurants les belles demeures de Damas, Alep et
Hama ;auCaire, bien qu’on n’assiste pas àunevéritable gentrification, les

5
Voir le texte d’A. Bigio.
6
Voir le texte de L. Rajab.
7
Voir le texte de S. Bianca.
8
Voir le texte de L. Godin, G. Le Bihan.

Médinas 2030

17

façades sont réaménagées suivant l’architecture néo-classique adoptée dans
les nouveaux« quartiers fermés » construits en périphérie.
Bien qu’elle ne concerne encore que des îlots oudes maisons
disséminées dans la médina, ces transformations peuvent avoir
ultérieurementun effet d’exclusion sociale provoquée par l’inévitable hausse
des prixdes logements, accompagnée d’une augmentation des loyers. S’y
ajouteune augmentation ducoût de lavie, car auxcommerces de base se
substituent des commerces plus aisés, dédiés àune clientèle nationale ou
étrangère.
Si laville historique reste doncune référence symbolique, ilya de moins
en moins de ménages et d’activités économiques qui, dans les conditions
actuelles, la perçoivent encore commeun lieuoùs’installer, à l’exception
précisément des plus pauvres oud’investisseurs nationauxet étrangers à la
recherche de la réhabilitation spéculative de maisons anciennes, ou, pour ce
qui est des étrangers, à la recherche d’exotisme.

Trois scénarios

À partir des tendances actuelles, on peut avancer quelques hypothèses
sur les scénarios possibles à l’horizon2030. Elles constituentun fil rouge
qu’on retrouve dans les différents textes qui sont présentés, à quelques
variantes près, indépendamment des différentes situations passées et
présentes. En réalité, on constate qu’auplan social, spatial et culturel, les
villes historiques duSud de la Méditerranée ont des devenirs fort semblables
liés auxchangements de rôle par rapport aucontexte économique et à son
évolution, auxtransformations sociales et à la transformation des relations à
l’espaceurbain.

La résilience

Elle constitue le scénario tendanciel qui perpétue les conditions actuelles,
et, par cela même,un des plus plausibles. Les pouvoirs publics des pays de la
région continuent à porterun intérêt limité à l’adoption d’unevéritable
politique de réhabilitation. Quelques mesures sont mises en place et quelques
interventions ponctuelles réalisées concernant principalement les édifices
menaçant ruine et la restauration de quelques monuments particulièrement
importants, et seulement sous la pression et grâce à l’appui financier
d’institutions internationales. Mais les actions sont menées en dehors d’une
vision générale d’urbanisme (quelles sont les fonctions que la médina peut
abriter et quel est son rôle par rapport aureste de laville/agglomération),
aussi bien que d’unevision de la gestionurbaine (quelles conditions d’habitat
on peut assurer pour quels groupes sociauxet quel niveaude services et
d’équipements on peut offrir, pour quels types d’entreprises et d’activités).

18

Marcello Balbo

Dans une telle perspective le résultat le plus probable seraitune
accélération duclivage social et spatial qui s’est produit à partir des années
quatre-vingt-dixquand on avuapparaître deux(voire plus) médinas. D’une
part la médina duplus grand nombre, marquée par la précarité économique,
sociale et spatiale. D’autre part la médina de la gentrification, résultant de la
transformation rampante dupatrimoine, confrontée à la résilience de la
population à bas revenune disposant d’aucune alternative pour se loger.
Paradoxalement, cette résilience pourrait être l’élément d’un équilibre
relativement stable entre les deux –ouplusieurs–médinas, réduisant le
processus de gentrification et l’expulsion des habitants.

Le raidissement

Même si on l’a rencontré fréquemment jusqu’àune époque récente, c’est
le scénario le moins probable. Il s’appuie sur l’idée que la réhabilitation est
l’affaire dugouvernement. Dans la plupart des cas, cette approche s’est
traduite par l’adoption de normes établies de manière technocratique, ne
tenant que très peucompte des conditions de logement des habitants, des
statuts d’occupation oudes solutions possibles. Cette démarche normative
pluhasardetôt «unse »’a fait qu’entraver la réhabilitation, favorisant en
revanche le départ des ménages à plus hauts revenus, suiviultérieurement par
l’appauvrissement et la taudification de la médina. De toute évidence les
pouvoirs publics n’ont pas à euxseuls la capacité de faire face à l’envergure
et à la complexité de la réhabilitation, ne serait-ce qu’en raison des
ressources techniques et matérielles limitées dont ils disposent.
Les besoins en logements, en équipements et en services à la population
de bas revenudemandent des réponses innovantes et flexibles qui se
conjuguent mal avec la standardisation et le raidissement inhérent à l’action
publique. Le résultat probable estun clivage encore plus marqué entreune
médina comme les pouvoirs publicsvoudraient qu’elle soit, maîtrisée et
gérée par la norme, et la médina comme elle est dans la réalité, en grande
partie informelle et souvent irrégulière.

La conciliation

Le troisième scénario s’appuie sur le même constat, à savoir que la
réhabilitation demande des ressources importantes, et pas seulement
financières, qui en l’état actuel ne sont pas à la disposition des pouvoirs
publics et dont on nevoit pas comment ils pourraient en disposer à moyen
terme. Pour cela il faut élaborer des plans d’action, mais surtout des
politiques partagées pour tirer profit de toutes les opportunités existantes.
Comme certaines grandes opérations menées récemment dans différents pays
de la région le montrent, laville historique susciteun fort intérêt auprès des

Médinas 2030

19

opérateurs privés, nationauxcomme internationaux. Les investissements
réalisés à proximité des médinas, telle la Porte de la Méditerranée,un projet
de25 milliardsde dollars sur les berges dulac de Tunis financé parune
société de promotion immobilière de Dubaï, le développement des rives du
Bouregreg à Rabat-Salé, le complexe Mazagan prés d’Azemmour, autant que
la réhabilitation de Darb al-Ahmar auCaire, tous ces investissements
signalent l’importance que représente la relation à l’espace historique comme
élément devalorisation.
Ce scénario est celui qui a le plus de possibilités de produire des
bénéfices durables, pourvuque le secteur public arrive à s’approprier ce qui
lui revient pour l’utiliser dansune perspective d’« inclusion », à savoir pour
une amélioration généralisée des conditions d’habitat et de la situation
économique des populations les plus démunies. Dans ce sens, la
gentrification de certaines parties de laville historique peut représenterune
stratégievisant à contribuer à la conservation dupatrimoine et en même
temps à garantir auxménages pauvres de meilleures conditions devie. Pour
que la médina contribue efficacement audynamisme de laville, il faut saisir
la réhabilitation comme opportunité pour réaliser l’intégration sociale, seule
option si l’onveut obtenirun rééquilibrage spatial durable.
Dans cet esprit, la réhabilitation appartient auchamp des options
politiques, en amont de celui de l’expertise technique, puisque laville
historique est non seulementun patrimoine collectif qu’il faut sauvegarder,
mais avant toutun actif pour toute laville. Il faut alors en gouverner les
transformations pour que le rôle identitaire de la Médina dans l’ensemble
urbain ne soit pas perduouaccaparé parune minorité, donnant ainsi à cette
démarcheune dimension qui, outre l’action de sauvegarde, concerne la
transmission de l’histoire auxgénérations futures.

Chapitre 2

L’ÉVOLUTION ÉCONOMIQUE, ÉCOLOGIQUE,
SOCIALE ET POLITIQUE

Pistes, hypothèses et ouvertures

1 23
Raymond BENHAIM , Ghazi HIDOUCI , Gustave MASSIAH

La Méditerranée dans la mondialisation

Une démarche prospective survingt à trente ans s’appuie sur des
scénarios, différenciant plusieurs familles de projections (tendancielles,
catastrophiques, souhaitables). À cet horizon devingt à trente ans, les
variables retenues concernent des questions telles que l’aménagement du
territoire, les réseauxet les infrastructures, la localisation des productions,
les grands équilibres économiques, les situations géopolitiques. Une
prospective sur cinquante ans est nécessaire pour approcher les questions de
la démographie, de l’environnement, de l’innovation et de la recherche, des
équilibres sociologiques, de la pensée scientifique, des mentalités et des
cultures. Sur ces questions, il s’agit moins, àun horizon devingt ans, de
prendre en compte des changements profonds oud’apprécier les
conséquences des réorientations envisageables que de noter des
infléchissements et l’inscription des évolutions dans des tendances longues.
La démarche prospective nécessite des projections. Toutefois,
l’hypothèse de linéarité ne peut être retenue. Il faut mettre l’accent sur les
discontinuités plutôt que sur les continuités. Il faut tenir compte des crises et

1
Économiste des marchés et des migrations.
2
Ancien ministre de l’économie en Algérie.
3
Ancien professeur à l’École d’architecture de Paris-La Villette

22

Marcello Balbo

des ruptures qui ne sont pas de simples accidents et qui conduisent à de
nouveauxavenirs possibles.
La méthode proposée consiste à identifier les contradictions à l’œuvre
quivont marquer l’avenir de la Méditerranée et à les analyser à travers des
rétroprojections dans le passé méditerranéen. Les plongées dans le passé
permettent d’éclairer les contradictions actives spécifiques à la région.
L’évolution de ces contradictions, latentes ououvertes, permettra de définir
des embranchements et des bifurcations ; de décliner des scénarios possibles.
Il ne s’agit évidemment ni de prévisions, ni de prédictions. Les traversées,
leszooms et les éclairages mettent en évidence des ouvertures et des choix
possibles.
L’analyse des contradictions part duprincipe que dans chaque situation,
l’évolution est déterminée parune logique dominante mise enœuvre par des
systèmes de pouvoir qui ne sont niuniformes niunifiés. Ils résultent d’une
combinaison de conceptions et d’intérêts qui définissentune stratégie et des
politiques. Dans chaque situation, il existe des forces anti-systémiques qui
contestent le système maisyparticipent aussi. Cette confrontation entre
logique dominante et forces anti-systémiques se répercute sur les différences
d’appréciation, et les contradictions, des responsables des systèmes de
pouvoir et conduit à des évolutions de la logique dominante et parfois à des
crises qui nécessitentun réaménagement structurel.
Les scénarios, en explicitant les situations de sortie de crise, éclairent la
nature des contradictions à l’œuvre aujourd’hui et de leurs évolutions
possibles.
L’avenir de la Méditerranée s’inscrit dans le cadre de la mondialisation.
La mondialisation estune tendance lourde, peut-être relativement récente à
l’échelle de l’Histoire, mais qui compte déjà quelques siècles si on retient le
« système-monde » qui commence avec Gênes et Venise, et se déploie sur le
monde à partir de 1492. Mais la mondialisation s’organise en phases et en
cycles. Certains longs de cent à cent cinquante ans et d’autres plus courts de
trente à cinquante ans. L’approche par cycles et par phases renouvelle la
démarche prospective et inscrit les scénarios dans différentes échelles de
temps en privilégiant la longue durée.
La phase actuelle succède, depuis le début des années quatre-vingt, àune
phase que l’on qualifie souvent de «fordiste » oude « keynésienne » qui a
couvert des années 1945 à la fin des années soixante-dix. Elle a été marquée
par la décolonisation, l’industrialisation et l’urbanisation qui ont déterminé
plusieurs caractéristiques de l’évolution de la Méditerranée. La phase qui
commence en 1979-1980que l’on peut qulibérale mondiale» aalifier de «
été marquée parune forte expansion dumarché mondial des biens et services
et par l’unification dumarché mondial des capitaux. Les politiques
économiques ont mis en avant la lutte contre l’inflation et les programmes
d’ajustement structurel aumarché mondial. De nouvelles formes de

Médinas 2030

23

régulation à l’échelle mondiale ont été portées par les institutions
internationales ;l’OMC pour le marché mondial, le FMI pour les crises
monétaires, la dette et les équilibres financiers, la Banque mondiale pour les
programmes d’ajustement et de développement. Tous les pays de lazone
méditerranéenne, en fonction de leur situation spécifique, se sont inscrits
dans cette logique dominante.
Plusieurs indices laissent penser que la logique de cette phase est entrée
en crise. La nouvelle crise financière semble d’une particulière gravité. Ce
n’est pas la première crise financière de cette période et elle ne suffit pas à
elle seule à caractériserune crise structurelle. La déclinaison des différentes
crises inquiète plus fortement. La crise monétaire d’une part qui accroît les
incertitudes sur les réaménagements des monnaies. Les répercussions sur les
économies commencent à êtrevisibles avec la crise immobilière
auxÉtatsUnis. La crise alimentaire, d’une exceptionnelle gravité, peut remettre en
cause des équilibres plus fondamentaux. Il n’est pas sûr que cette
conjoncture se traduise paru»,libérale mondialene sortie de la phase «
celle-ci peut trouver des réaménagements et durer encore. Toutefois, en
2030, nous serons très probablement dansune nouvelle phase qui ne peut pas
être encore précisée. De ce point devue plusieurs scénarios sont
envisageables. Ces scénarios interrogeront la logique dominante qui
s’imposera pousr le «ystème-monde »,ycompris pour la Méditerranée. Il
s’agit de scénarios « surplombants » pour l’évolution de la Méditerranée.
Pour explorer les avenirs possibles de la Méditerranée, nous partirons
des tendances lourdes et des contradictions longues qui caractérisent la
situation actuelle. Nous ferons l’hypothèse de la conjonction de quatre
crises :la crise écologique, la crise de la logique dominante économique et
sociale, la crise géopolitique, la crise des formes de pouvoir et des systèmes
devaleur.
La crise écologique se traduit par la prise de conscience des limites des
modèles de développement à l’œuvre et par la mise en danger de
l’écosystème planétaire. La crise économique et sociale est caractérisée par
la combinaison des crises financières, monétaires, immobilières et
alimentaires qui interrogent la logique dominante. La crise géopolitique est
celle de l’hégémonie des États-Unis qui se traduit par des évolutions
différenciées des grandes régions dumonde. La crise des formes de pouvoir
et des systèmes devaleurs interpelle la nature des pouvoirs, la question des
droits et des inégalités, des libertés et de la démocratie.
Cette analyse nous conduit à privilégier cinq dimensions qui
correspondent à cinq approches autour desquelles nous avons organisé notre
travail :une approche écologique de la Méditerranée,une approche
socioéconomique de la région méditerranéenne,une approche sociopolitique des
pays méditerranéens,une approche géopolitique de la région Méditerranée et
une approche spatiale desvilles de la Méditerranée.

24

Marcello Balbo

Ces dimensions ne sont pas indépendantes et dans chacune des
approches nous avons tenucompte des interrelations entre les dimensions.
Pour chacune de ces instances nous construirons des scénarios
spécifiques et par là même partiels et complémentaires. Ces scénarios auront
l’avantage de mettre en évidence les contradictions et les opportunités des
différentes approches et de définir le contexte qui permettra d’éclairer les
débats sur les politiques locales, nationales et régionales. Nous aurions pu
construire,a priori, des scénarios globauxen mettant l’accent sur des
cohérences et en intégrant dès l’abord les différentes approches. Nous ne
l’avons pas fait parce qu’il n’existe pas de forme de régulation oude pouvoir
à l’échelle de la région méditerranéenne et qu’il est peuprobable qu’il s’en
dégageune à l’horizon prévisible devingt à trente ans. Les scénarios partiels
peuvent aider à l’identification des questions et des propositions, à la prise
de conscience et à l’élaboration de propositions par des alliances et des
coalitions spécifiques de mouvements et/oude gouvernements.
Nous réserverons la majeure partie des développements à la rive sud de
la Méditerranée. Non que la rive nord présente moins d’intérêt, mais son
évolution est complètement déterminée par l’appartenance des pays
concernés à l’Union européenne. Nous ne développerons pas de scénarios
propres à l’Europe, mais nous insisterons sur les interrelations entre les rives,
le Moyen-Orient et l’Union européenne. Par ailleurs, les scénarios globaux
qui renvoient à l’évolution de la mondialisation définissent des logiques
communes auxdeuxrives qui permettent de retrouverunevision d’ensemble
des horizons possibles de la Méditerranée.

L’identité de la Méditerranée

La Méditerranée mêle et combine l’Afrique, l’Asie et l’EuLarope. «
Méditerranée,un trèsvieuxcarrefour. Depuis des millénaires la
Méditerranée a accueilli, cultivé et acclimaté tout ce qui bougeait dans les
mondes connus. Il en est résultéune extraordinaire diversité des hommes et
des femmes, des cultures, des espèces. La biodiversité et la diversité
culturelle sont consubstantielles de la Méditerranée avec leur cortège de
4
conflitsviolents, de rencontres imprévues et de fusions intenses . »
La Méditerranée estune plate-forme qui a fait circuler les savoirs et les
savoir-faire, les marchandises et les initiatives. C’estun «hub» comme on
dit aujourd’hui, c’est-à-direun concentrateur,une plate-forme de
correspondance,unezone d’interface privilégiée par sa position spatiale et
ses infrastructures de communication. Un système de circulation. «La terre
et la mer, des routes de terre et de mer liées ensemble, des routes autant dire

4
La Méditerranée, sous la direction de BRAUDEL F., COARELLI F., AYMARD M., ARNALDEZ R.,
GAUDEMET J., SOLINAS P., DUBY G.,Éd. Flammarion, coll. Champs, 1985.

Médinas 2030

25

desvilles…c’est-à-dire toutun système de circulation…La Méditerranée
5
est dans toute la force duterme,un espace mouvement . »
Pour Fernand Braudel, l’unité c’est le climat. « L’unité essentielle de la
Méditerranée, c’est le climat,un climat très particulier, semblable d’un bout
à l’autre de la mer,unificateur des paysages et des modes devie. Il est
presque indépendant des conditions physiques locales, construit dudehors
parune double respiration, celle de l’océan Atlantique, levoisin de l’Ouest,
6
celle duSahara, levoisin duSud. Le désert et l’océan . »
La Méditerranée n’est pas seulement caractérisée par sonunité, elle est
aussi divisée. La plus récente et la plus grave des divisions c’est celle qui
marque dans la Méditerranée le partage entre les pays de la rive nord, le
Nord, et les pays de la rive sud, le Sud. « La complicité de la géographie et
de l’Histoire a crééune frontière médiane de rivages et d’îles qui, duNord
auSud, coupe la mer en deux univers hostiles…À l’Estvous êtes dans
l’Orient, à l’Ouest en Occident, ausens plein et classique de ces mots. Qui
s’étonnera que cette charnière soit, par excellence, la ligne des combats
7
passés…»
Comment définir la région méditerranéenne ? Le centre est sans conteste
aucun la mer. Mais oùs’arrêtent les pourtours ?La géographie est de ce
point devue à géométrievariable. La profondeur de la région est différente
suivant les périodes historiques, les continuités géographiques et les thèmes
retenus. Le premier cercle est celui des rives de la mer Méditerranée. Il
comprend lesvilles riveraines et, dans chaque pays, les régions riveraines.
Le deuxième cercle est celui des pays riverains, c’est le plus commode à
délimiter et celui des évolutions géopolitiques. Le troisième cercle est celui
des grandes régions géoculturelles et géopolitiques qui partent, ouarrivent à
la Méditerranée. L’Europe, celle de l’Union européenne, pour la rive nord ;
les Balkans, à l’le Maghreb, et le Sahara, aEst ;uSud et à l’Ouleest ;
Machrek, avec l’Égypte, le Liban et aussi la Syrie, l’Irak, Israël avec le
prolongement de la région à l’Iran. On doit aussi tenir compte des ensembles
qui s’entremêlent. Le Pakistan et l’Afghanistan avec l’lIran ;’Arabie
Saoudite et les pays duGolfe Arabo-persiqula mer Noire ae ;u-delà des
Balkans.
La Méditerranée a étéunifiée par les empires. Leur succession et leur
histoire rythment la région. L’Égypte et la Mésopotamie témoignent de
l’ancrage de cette histoire dans la plus haute Antiquité. La Grèce, bien que
l’empire d’Alexandre se soit tournévers l’Asie, a constituéun liant entre les
rives par les migrations répétées. L’Empire romain a imposé lapax romana
et constitué le socle commun. L’Empire arabe a marqué les deuxrives. Les
empires chrétiens ont encadré la Renaissance. L’Empire ottoman aunifié

5
Ibid.
6
Ibid.
7
Ibid.

26

Marcello Balbo

une partie du monde islamique. L’empire colonial européen a multiplié les
frontières entre nations, imposé sa capacité technique et politique et une
modernité hégémonique contestées, fondées sur la domination. La forme
empire reste une référence dans les esprits.
La guerre aux confins des empires accompagnait une pacification
interne. Le maintien de l’ordre s’accommodait d’une diversité des
communautés. La différenciation entre les frontières et les nationalités a
rendues difficiles la généralisation et surtout la pérennité des formes de
l’État-nation. L’ancrage historique dans la durée et le renouvellement
constant des civilisations constituentune référence commune aux
Méditerranéens.
La Méditerranée ne s’est pas construite par la continuité des espaces
impériaux. Elle est fondamentalementun réseaudevilles, ouplutôt de cités.
L’histoire de la Méditerranée c’est aussi l’histoire desvilles
méditerranéennes.
La première révolutionurbaine se produit dans les plaines alluviales des
8
bassins duNil, duTigre, de l’Euphrate et de l’Indus . Dans cette région, les
cités ne naissent pas de la décomposition des grands empires, elles les
précèdent. À l’inverse, Alexandre sème desvilles, et beaucoup
« d’Alexandries », sur son passage. Sur les rives de la Méditerranée oudans
la région Méditerranée, les centres des empiresvont régner sur le monde
connu. C’est le cas de Babylone, Athènes, Rome, Constantinople, Bagdad,
Le Caire, Istanbul, etc. Dans bien des cas, la fondation de l’empire
commence par la concurrence entre les cités.
Les trois religions monothéistes qui seront centrées sur la Méditerranée,
le judaïsme, la chrétienté et l’Islam, commencent par des chapelets devilles
avant de s’élargir dans des empires.
Une nouvelle génération de cités marchandesva accompagner le passage
àun nouveau« syà la nostème-monde »,uvelle mondialisation. Gènes et
Venise en sont les plus remarquables, et Fernand Braudel n’hésite pas à les
désigner, l’une succédant à l’autre, comme laville centre dunouveaumonde
capitaliste.
Aujourd’hui encore, le réseaudense des métropoles et des grandesvilles
construit l’espace méditerranéen. Parmi les cités riveraines, lesvilles
dynamiques et ambitieuses sont nombreuses. Citons parmi les plus
symboliquIstanbes :ul, Athènes, Naples, Marseille, Barcelone, Tanger,
Casablanca, Alger, Tunis, Tripoli, Beyrouth, Alexandrie.
Priorité auxcivilisations, même si les civilisations ne constituent pas
toute l’Histoire. Fernand Braudel nous invite à en reconnaître trois pour la
Méditerranée :« L’Occident tout d’abord, peut-êtrevaut-il mieuxdire la
9
chrétienté ,vieuxmot trop gonflé de sens, peut-êtrevaut-il mieuxdire la

8
HUOT J., THALMAN J. et VALBELLE D.,Naissance des Cités, Éd. Nathan, 1990.
9
Oupeut-on dire l’empire chrétien. Paul Veyne,Quand notre monde est devenu chrétien, Albin Michel.

Médinas 2030

27

Romanita…Le secondunivers c’est l’Islam, autre immensité qui commence
auMaroc et ira au-delà de l’océan Indien jusqu’à l’Insulinde…Aujourd’hui
le troisième personnage ne découvre pas aussitôt sonvisage, c’est l’univers
10
grec, l’univers orthodoxe…»
Cette approche est particulièrement intéressante en ce qu’elle récuse la
représentation duclivage binaire qui est souvent présenté commeune
évidence. Une multiplication d’alliances et d’évolutions est imaginable dès
qu’on parvient à ne pas rester enfermé dansun tête à tête sans issue.
Commentvivre et renouveler son identité quand on n’est plus le centre
dumonde ? Deuxpistes peuvent être avancées.
La première est celle des identités multiples. Chaque Méditerranéen,
chaque peuple méditerranéen, chaque pays méditerranéen cultive plusieurs
identités. Ces cultures s’interpénètrent, se combinent, elles sont incomplètes
l’une sans l’autre ; suivant en cela Deleuze et Guattari, nous dirons qu’elles
sont «rhizomiques ».La recherche renouvelée de l’identité consiste alors
pour chacun à reconnaître la part méditerranéenne de son identité. Non pas
une part commune qui serait identique, maisune part spécifique, modifiée et
construite par son rapport auxautres identités. Une identité méditerranéenne
qui renverrait à celle d’être apte à comprendre le monde dans sa complexité
et s’ouvrir à lui par l’apport des identités méditerranéennes.
La deuxième piste est celle des mouvements citoyens et sociaux. Les
pouvoirs actuels se soucient peu, en dehors dudiscours convenu, d’une
vocation méditerranéenne et d’un projet méditerranéen pour euxtrop
lointains. Mais les mouvements anti-systémiques en Méditerranée se
rencontrent et se retrouvent. Au-delà des guerres, des hostilités et des
passions qui s’affrontent aunom de civilisations prétendument non
conciliables, il s’agit pour ces mouvements de montrer les convergences
réelles duquotidien, les destins imbriqués et les défis communs. On peut
voir s’ébaucher des convergences des paysans de Méditerranée, des
banlieues de Méditerranée, des citadins méditerranéens, des femmes de
Méditerranée, des écologistes méditerranéens, des défenseurs des droits et
des libertés en Méditerranée, des jeunes Méditerranéens, des cultures de
Méditerranée, etc.
Nous retrouvons làune magnifique conclusion de Georges Duby:
« Nous n’avons nullement répudié levieil héritage, mais nous avons choisi
de nous établir dans sa part ténébreuse…Le soleil, mais tragique. La fête,
mais populaire. La Méditerranée, mais âpre et capiteuse. La Méditerranée
11
des pauv»res .

10
Fernand Braudel,op. cit.
11
BRAUDEL F. et DUBY G. (dir.), ARNALDEZ R., GAUDEMET J., SOLINAS P., AYMARD P.,La
Méditerranée, les hommes et l’héritage, éd. Flammarion, coll. Champs, 1985.

28

L’approche socio-économique de la Méditerranée

Marcello Balbo

La préoccupation de l’environnement et la prise de conscience des
limites des écosystèmes ont fortement progressé, mais elles ne conduisent
pas à des stratégies communes,ycompris en Europe. Les politiques
environnementales ne sont pour l’instant,ycompris en Europe, et encore
plus ailleurs, que des politiques correctives, souvent à la marge. Elles ne
remettent pas en cause le modèle de développement, ses déterminants et ses
conséquences. Une telle option sera envisagée dans les scénarios, dupoint de
vue d’une orientation qui en serait à ses débuts, sans que l’on puisse
imaginer d’envoir les conséquences durables à l’horizon2030. Le traitement
intégré des deuxdimensions, économique et écologique, aboutit souvent à
négliger la dimension écologique ouà la traiter sous forme de placage. C’est
pour pouvoir mettre en évidence son importance que nous avons choisi de la
distinguer et d’en faireune approche spécifique.
La rive nord, dufait de l’intégration de tous les pays à l’ensemble
européen ne sera pas systématiquement traitée, leur évolution étant en large
partie déterminée pour lesvingt à trente années àvenir par leur appartenance
à l’Union européenne et par les politiques européennes. Nous n’avons pas
non plus choisi de distinguer les sous-régions (Maghreb, Machrek, Turquie
et Balkans, Europe duSud). Compte tenudes limites de l’exercice, nous
avons préféré mettre en évidence l’évolution globale de la région à partir de
la séparation des deuxrives qui est aujourd’hui la tendance lourde. De ce
point devue, la région est, dans son évolution,un peuparticulière. Son passé
récent introduit de fortes discontinuités et son avenir est assezdirectement
déterminé par les négociations d’élargissement de l’Union européenne. Les
développements porteront plus particulièrement sur la rive sud ;c’est à ce
niveauque se situent les difficultés et les contradictions de l’avenir d’une
région Méditerranée. Nous faisons l’hypothèse que pour la rive nord, et
même est, les obstacles sont plus atténués, et que lorsqu’ils sont graves, ils
relèvent des problématiques qui seront retenues pour l’ensemble de la
région.
Le bassin méditerranéen concentre 150millions d’habitants très
inégalement répartis entre montagnes escarpées, plaines littorales exiguës,
grands plateauxet déserts auxdensités de population faibles outrès faibles.
12
En trente ans, la population de la Méditerranée a été multipliée par deux.
La croissance de la fécondité et de la natalité ralentit à présent rapidement.
La Méditerranée est entrée dans le modèle de la transition démographique.
Pour l’instant, toutefois, la proportion de moins de quinze ans demeure
élevée. L’exode rural des montagnes et des campagnesvers lesvilles du
littoral et des plateauxest puissant. À présent, plus de la moitié des
Méditerranéensvivent enville. L’émigration de l’Est et duSudvers le Nord

12
Graphique : Population des pays méditerranéens, source Plan Bleu.