L'émotion à l'oeuvre

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Les questions évoquées dans cet essai réalisé autour du thème de l'expérience de la perception face à l'oeuvre d'art conduisent nécessairement à apprécier les ressources du langage de l'art et à s'interroger sur sa capacité à rendre compte du phénomène émotionnel auquel participe la mémoire, consciente ou inconsciente, et qui révèle au sujet, dans toute la richesse de cette expérience, la profondeur du moi et sa perception du monde.

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Date de parution 01 juillet 2009
Nombre de lectures 259
EAN13 9782296229099
Langue Français

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L’émotion à l’œuvre

Jean Piwnica

L’émotionàl’œuvre

L’Harmattan

Introduction

L’ émotionest une expérience qui souvent nous laisse sans mots.
Les sensations que nous éprouvons nous informent de
transformations physiologiques qui affectent notre corps et dont la
description paraît impossible, sauf à les évoquer de façon vague
et convenue. L’expérience d’une émotion provoque en effet des
états trop complexes, insaisissables, fugaces, particuliers, pour
être analysés et décrits avec précision. Ils appartiennent à un
monde intérieur, étranger au principe de notre insertion dans le
monde extérieur fondé sur le langage, selon des règles propres
à un contexte socioculturel donné. Qu’une émotion ne soit pas
descriptible dans son intensité, sa couleur, dans le foisonnement
des sensations ressenties, suscite devéhémentes protestations
de la part de philosophes qui tiennent le langage pour premier
en toute chose. L’argument le plus communément opposé à son
ineffabilité est que l’émotion en art naît d’une activité publique,
collectivement partagée, qui doit par conséquent être exprimable
par ceux qui usent d’un même langage. Ces philosophes
considèrent par ailleurs que les sensationsn’existent au niveau de la
conscience que dans la mesure oùelles peuvent être nommées.
En opposant le caractère public, collectif et partagé de l’« activité
artistique »à celui de l’expérience émotionnelle, vécue
individuellement dans l’intériorité de chacun, ils dénient à l’émotion la
caractéristique essentielle de sa réalité à tout moment vérifiable :
à savoir l’hétérogénéité de la traduction, de la description de ce

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que nous croyons avoir vu, entendu, ressenti, ici et maintenant,
en un moment unique, non partageable et non reproductible.

Ce qui est rapporté de manière critique, peut, à maints égards,
être partagé, comme en témoignent les manifestations publiques
d’approbation ou de désapprobation, de même que l’opposition
de jugements intersubjectifs ne tient pas à ce qui est
irréductiblement individuel – le caractère unique et indicible de l’émotion
ressentie–mais plutôt à ce que l’on dit de sa propre réaction et de
ce que l’on prétend avoir perçu, les représentations revendiquées
n’ayant pas été nécessairement éprouvées. Que signifie dès lors
parler d’émotions si nous ne pouvons rien dire de la perception
du contenu d’une œuvre–expression d’une émotion créatrice–et
rien non plus de ce que nous avons éprouvé en prenant conscience
de cette expérience? La question: «comment l’avons-nous
réellement ressentie ?» se superpose à la question: « comment
l’avons-nous réellement vueou entenduecar il s’agit essen-? »,
tiellement de ce que nous avons ressenti.

Nous contemplons, nous écoutons, nous parlons, mais
peut-on dire ce qu’est réellement l’objet de ces actions, à l’instant
immédiat de la perception? Il faudrait prendre conscience de
la différence entre «faire »et «montrer »,« dire »et «sentir »,
« voir »et «comprendre ».Certains de ces termes désignent
quelque chose qui peut se montrer, se décrire, s’expliquer, tandis
que d’autres désignent l’ineffable expérience d’une modification
physiologique, d’un état ressenti, qui relève de l’aperception.
On voudrait nous faire croire que le langage – érigé, dès notre
entrée dans le monde, comme unique moyen d’insertion, comme
fondement de toute activité intellectuelle, comme médium
universel de communication de la conscience de soi – nous impose
de n’éprouver que ce que nous pouvons exprimer
intelligiblement. Comme nous le verrons plus loin, la réalité est autre. Un

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présupposé nous incite à confondre ce que nous sommes à même
de dire, avec ce que nous éprouvons intérieurement – comme
une invitation à travestir la réalité de ce que nous ressentons,
au profit d’une traduction réductrice, instrumentalisée par le
langage au détriment de l’individu qui cesse d’être sujet. Il faut
tenter de définir au plus près en quoi consistent les éléments qui
provoquent ce malentendu sur les différents modes opératoires
de l’expression et leur subordinationau langage, injustement
promu médiateur exclusif. Ce faisant, nous pénétrons
nécessairement dans le champ d’une discussionopposant le caractère
collectif, partagé et conscient de la perception visuelle
etauditive, à la particularité indescriptible du phénomène émotionnel
éprouvé. C’est aussi le lieu que privilégie l’opposition récurrente
entre l’« objectif » et le « subjectif », l’« universel » et le «
particulier », le « corps » et l’« esprit », le « rationnel » et l’« irrationnel ».
Comment concilier la spécificité irréductiblement individuelle
de la perception qui induit la personnalisation de l’émotion, avec
le caractère collectif des appréciations émises dans le monde où
nousvivons ? Quellevaleur attribuer aurôle de l’émotion et à son
influence sur le jugement en art? Ce sont des questions
importantes qui attendent des réponses modelées sur la conception
que l’on se fait de celui désigné tantôt comme « individu», tantôt
comme «sujet » : autrement dit « moi », les autres et le monde
qu’ils perçoivent.

La conception métaphysique dusujet

Schopenhauer distingue lesujet-connaissant-individualisé, du
sujet-de-connaissance.Autrement dit, il distingue la conscience
que nous avons de nous-mêmes de l’idée que peut en avoir le

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monde extérieur. L’individuest en même tempsun sujet pour
luimême etun objet de connaissance. Il perçoit les objets selon les
caractéristiques que lui fournissent ses facultés mentales,
activées par l’excitation de son appareil sensoriel. Les représentations
que le sujet se fait de l’objet, relèvent de sa nature spécifique. Le
monde est par conséquent tel qu’il est représenté par les sens
et non objectivement, tel qu’en lui-même. Pour le sujet, chaque
objet estune représentation qui ne peut épuiser la nature de cet
objet, dont la substance profonde n’est pas révélée ausujet par
ses représentations. Celles-ci ne peuvent donc donner lieuqu’à
des spéculations sur ce que peut être sa nature. Ce que sont les
choses en elles-mêmes ne nous est pas accessible, sauf à suivre la
suggestion de Schopenhauer qui considère que nous ne sommes
pasuniquement des sujets-connaissant enracinés dans le monde
comme des individualités physiques. Faisant partie des choses
dumonde dont nous recherchons la nature profonde, chacun
d’entre nous peut parfaitement connaîtreun objet autrement
qu’en le percevant. Notre corps, les modifications physiques qui
surviennent en lui, la perception que nous en avons, ne le rendent
pas différent d’autres objets quenouspercevons. Comme objet
de perception, il est la représentation que nous nous faisons de
la nature profonde des modifications physiques ressenties. Une
action intentionnelle, et l’expérience duplaisir et de la souffrance
qui l’accompagne, nous donnentune connaissance immédiate de
la nature profonde des changements de notre corps.

Le monde comme représentation n’a d’intérêt pour autant
qu’ilapparaisselié directement ouindirectement à nos désirs ou
à nos buts, autrement dit à leur satisfaction. Une chose présentée
à la perception d’un sujet-connaissant, doit se conformer aux
formes de représentations de celui-ci. Pour qu’il soit informé
des Idées qui constituent la forme «idéale »et générique des
objets, il faut que chezl’individuse produiseun changement qui

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altère son individualité;il cesse dès lors d’être gouverné par des
formes individuelles de représentations et devientun pur sujet de
connaissance, dépourvudevolonté, en contemplation immobile
devant l’objet qui lui est présenté, ignorant la signification que
cet objet peut revêtir par l’effet de savolonté. « Nous devons nous
aimer nous-mêmes entièrement dans l’objet, oublier notre
individualité, notrevolonté, et continuer à exister seulement en pur
sujet, comme miroir limpide de l’objet, comme si l’objet existait
seul sans personne qui le perçoive, et bien que nous ne soyons
plus capables de séparer celui qui perçoit, de la perception.Les
deuxsont devenusun parce que la conscience toute entière
1
est remplie et occupée parune seu»le image de la perception.
Pour Schopenhauer, l’expérience esthétique d’un pur
sujet-deconnaissance consiste précisément enune pure contemplation
d’un objet, détachée devolonté.Dès lors la question se pose de
savoir en quoi l’absence d’implication de lavolonté peut produire
duplaisir. En effet, toutevolonté surgit d’un manque, d’une
déficience donc d’une souffrance. La satisfactionymetun terme,
mais aussitôt d’autres souhaits demandent à être exaucés, sans
fin. Le processus de désir et de requête est long et le plaisir de
courte durée, donné avec parcimonie. C’est pourquoi lorsque la
connaissance est soustraite à lavolonté, elle considère les choses
sans intérêt, sans subjectivité, avecune pureté objective. «D’un
seul coup la paix, toujours recherchée mais toujours fuyante sur
le chemin du vouloir,vient à nous de son propre chef, et tout est
bien en nous. C’estun état sans douleur, loué par Épicure comme
le plus grand bien et comme l’état des dieux: à ce moment nous
sommes délivrés de la pression misérable de lavolonté. Nous
célébrons le sabbat de la servitude forcée du vouloir ». Schopenhauer
considère cette contemplation détachée du vouloir comme le
paradigme de l’état esthétique.

1 Schopenhauer A.,Le Monde comme volonté et comme représentation,1998, Puf, Paris. p.195

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La principale objection à cette théorie tient à ce qu’avec la
disparition de l’individualité, le sujet, qui cesse d’être gouverné par
les formes individuelles de représentation, perd en même temps
les caractères constitutifs de cette représentation. L’abandon
de toutevolonté, de ses quêtes et de ses désirs, auprofit d’un
état quasiment autistique, ne dit rien sur les aptitudes dusujet
à la représentation de l’objet contemplé de façon immobile. Par
quoi remplace-t-il sa nature propre et les facultés mentales qui
agissent sur ses représentations? Une autre objection tient aux
circonstances de la toute première rencontre dusujet avec l’objet
perçu, qui ne peut avoir lieuavant que celui-ci ait abandonné son
individualité. On peut ainsi considérer que c’est la perception
initiale quiva susciter le besoin d’une contemplation immobile,
désintéressée, intervenant en second, et par conséquent étrangère
à la détermination première duchoixesthétique de l’objet.

*

Lanaturedel’émotion

Dans les trente dernières années les travauxde la psychologie ont
fait évoluer le débat sur l’émotion dans le sens d’une approche
axée sur les sentiments (sensations) et sur la pensée (cognition).
Pour certains le centre de l’émotion estun sentiment interne,un
ensemble de sensations, tandis que d’autres pensent qu’il existe
une sorte de jugement oud’évaluations particulières qui en
constituent le cœur. L’approche sensorielle éprouve quelques
difficultés à accommoder l’intentionnalité (directivitéversun objet)
et la sensibilité avec l’origine de maintes émotions ; quant à
l’approche par le jugement, elle s’adapte difficilement à l’expérience
émotionnelle – c’est toute la différence entre avoirune émotion,
et avoir des croyances ouentretenir des pensées. Si l’approche
sensorielle est caractérisée parune image de l’émotion
indépendante dujugement, elle est indéniablement liée à la réponse
physiologique et auxaffects, conditionsine qua nonde l’émotion.
De façon symétrique, l’approche cognitive est discutable en ce
qu’elle donneune image trop spirituelle de l’émotion. Il est
néanmoins juste de souligner que beaucoup d’émotions incluent des
éléments cognitifs, c’est-à-dire des jugements dont le contenu
a souvent des contours sociaux. Il se dégageun consensus pour
admettre qu’une émotion est pensée de manière plus pertinente
commeune réponse corporelle ayantun profil physiologique,
phénoménologique et expressif, qui sert à concentrer l’attention
dansune direction donnée, impliquant la cognition à des degrés

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et des niveauxdivers. La réaction corporelle est toujours aucentre
de l’expérience émotionnelle – elle inclut des sensations
physiques, des sentiments de confort oud’inconfort, etune orientation
de l’attention. Des représentations cognitives de l’ordre de la
croyance oududésir forment le plus souvent le contenude
l’émotion tout en préservant son intentionnalité (par opposition
à l’humeur). Celle-ci se manifeste par l’orientation de l’attention
oula concentration de l’intérêt, sur ce que le sujet juge signifiant.

Les émotions constituentun groupe complètement
hétérogène qui n’appartient à aucune espèce naturelle. On peut,par
conséquent, admettre l’existence d’un spectre d’états
émotionnels qu’expérimentent les êtres humains, avec, àune extrémité,
des réactions impliquantun minimum de cognition–l’orgueil,
l’envie, la honte, la jalousie, le chagrin, le remord, l’embarras–et
à l’autre extrémité, des émotions complexes et souvent
moralement conditionnées. La réponse émotionnelle typique d’un
engagement dans l’art, est d’une espèce modérément
ouhautement cognitive. Toutefois l’émotion n’est pasun simple faisceau
composé d’unevariété de sentiments, de pensées, de
désirs–sentiments de plaisir oude douleur–elle estun complexe ordonné,
une structure faite de relations causales prédominantes, incluses
dans l’ordre concerné.

L’émotion, phénomène mental

L’émotion estune sorte de phénomène mental. Pour se faireune
idée de ce qu’estun phénomène mental, il faut séparer les états
mentauxdes dispositions mentales. Les états mentauxsont des
événements éphémères qui se produisent à certains moments et

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dont la durée estvariable ; ils peuvent être successifs, se superposer
ouêtre simultanés. Ils constituent ce qu:e William James appelle
«le flux de la conscience». Quant auxdispositions mentales, elles
sont des modifications plus oumoins persistantes de l’esprit
quisous-tendentdes états mentaux. Elles ont des histoires qui
peuventvarier en longueur et en complexcertaines dité :ureront
lavie entière, d’autres resteront contenues dans certaines limites
à l’intérieur desquelles elles pourront croître oudiminuLeser. «
croyances et les désirs, la connaissance; les aptitudes, les pouvoirs,
et les capacités, les habitudes, les inhibitions, les obsessions et les
phobies; lesvertus et lesvices, sont des exemples de dispositions
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mentales. »

Bien que distincts des dispositions mentales, les états mentaux
se réunissent parfois en phénomènes mentauxqui interagissent
sous le coup de faits importants et significatifs. Un état mental
peut initieru: par ene disposition mentalexemple,une peur
soudaine causée parun événement particulierva générerune
frayeur durable à l’idée de la réapparition de cet événement. Il
peut aussi mettre fin àune disposition:un instant devertige
dansune certaine situation fera perdre l’aptitude à se retrouver
dans la même situation. Un état mental a le moyen de renforcer
oud’atténuer,u: se retrone disposition mentaleuver, aprèsun
temps plus oumoins long, confronté àune chose qui a provoqué
une frayeur, peut intensifier éventuellement la frayeur éprouvée
précédemment ou, aucontraire, la faire disparaître. Une totale
asymétrie règne entre nos états mentauxet la manière dont nous
les reconnaissons chezautrui ; si la réalité d’un état mental d’un
interlocuteur est reconnaissable, il n’enva pas de même d’une
disposition, dont la réalité psychologique est fréquemment niée.
On tend à attribuer souvent des dispositions mentales àune

2Wollheim,On the Emotions, 1999, Yale UniversityPress. p.121

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personne en formulantune prédiction générale sur ce que cette
personne ferait oune ferait pas dans certaines circonstances.
Ainsi lorsque nous relions les dispositions supposées d’une
personne à ce qu’elle fait, et que nous prétendons que celles-ci
expliquent cela, nous ne faisons que subsumer ce que fait cette
personne à ce qu’elle a l’habitude de faire, et ne donner qu’une
explication partielle, dans la mesureoùtoute singularité de
l’événement est occultée. Dire d’une personne qu’elle a fait ce qu’elle a
fait en raison de ses dispositions mentales, ne signifie rien de plus
que dire « elle aurait fait cela ». Les propriétés attachées auxétats
mentauxet auxdispositions mentales sont caractérisées par des
degrés de conscience qui peuvent être conscients, préconscients
ouinconscients. Les dispositions préconscientes étant des
dispositions qui se manifestent avec difficulté dans les états mentaux
tandis que les dispositions inconscientes sont empêchées d’agir,
sauf dans les cas de dissimulation.

Il est clair que les émotions sont des dispositions mentales,
et qu’à ce titre, elles entrent,de la même façon,dans le schéma
général des phénomènes mentaux.Causées par des états mentaux,
elles peuvent disparaître, se renforcer ous’atténuer de leur fait.
A l’inverse, les états mentauxoccurrents peuvent, dans certaines
circonstances liées à l’impact dumonde extérieur, influencer des
émotions. Si elles sont dotées d’intentionnalité, à l’opposé des états
mentauxelles n’ont pas de subjectivelles peité ;uvent être
qualifiées par tous les degrés de conscience. Le langage ne contribue
pas à rendre évident le fait que les émotions soient des
dispositions mentales. En effet, nousutilisons les mêmes mots pour nous
référer auxémotions et auxétats mentauxdans lesquels elles se
manifestent. La différence entre les émotions–dispositions
mentales–et les émotions–états mentaux–n’est pas prise en compte
dans notrevocabulaire psychologique. Se pose alors la question
dutype de dispositions auxquelles correspondent les émotions, et

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sur la manière de les distinguer d’autres dispositions. Quand on
veut identifierun type de dispositions, le point de départ naturel
consiste à définir le rôle qu’elles jouent. Certaines dispositions ont
un rôle qui inclutune fin; c’estvrai pour les croyances et les désirs.
Mais d’autres dispositions ontun rôle qui n’implique aucune fin.
Ce sont les dispositions instrumentales, qui incluent la pensée,
l’imagination, et les capacités en général. Les émotions sont des
dispositions dupremier type. Leur rôle est en relation avecune fin.
S’il estvrai que l’on identifie la plupart des dispositions en
examinant leur rôle, cela ne suffit pas pour les émotions, il convient en
effet d’ajouter leur histoire, oula manière dont elles tendent à se
former dans lavie de l’individu.

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La définition de l’émotion que donne Pierre Livcelleet est
d’un événement affectif, occurrent et transitoire qui introduit
une dynamique,une discontinuité ou une inflexion, dans
l’appréciation. L’émotion exerceune fonction de sélection qui
permet d’établir les priorités de tel outel plan d’action. Elles sont
dominatrices par rapport auxautres actions en cours et contrôlent
le comportement, bien que celui-ci puisse être régulé ouinhibé,
sans que l’émotion soit elle-même inhibée. Pierre Livet dénombre
sixcomposants de l’émotion: l’affect ressenti, l’état interne qui
contrôle le comportement, les modifications
neurophysiologiques, l’expression, la motivation et le composant cognitif. Les
émotions seraient des couplages entre des sous-systèmes dominés
par «l’appréciation » :c’est-à-dire l’estimation par le sujet de
ce qui luài importe. Les philosophes contemporains tendent
s’aligner surune approche cognitive ousocioconstructiviste
de l’émotion. Les constructivistes s’inspirent de laRhétorique
d’Aristote et duprocédé par lequel l’émotion bien manipulée peut
servir certains intérêts, tels que ceuxde politiciens et d’orateurs.

3 Pierre Livet,Emotions et Rationalité morale,2002, PUF, Paris. p.15

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C’estune conception cognitiviste, non pas seulement parce
qu’Aristote croit que les émotions affectent notre jugement, mais
aussi parce qu’il pense que le jugement oula cognition sont au
centre des émotions. Les théories cognitivistes soutiennent que
les attitudes génèrent des émotions et peuvent même procurer des
bases de différenciation. La plupart des descriptions cognitivistes
accordentun rôle crucial auxévaluations de l’état des choses par
les agents, les croyances et les jugements étant largement admis
pour être constitutifs d’émotion. Ce qui toutefois affaiblit cette
approche est son incapacité à rendre justice aurôle de la culture
dans l’émotion humaine. Pour les socioconstructivistes c’estun
phénomène qui trouve sa condition de possibilité dans la langue
locale et dans la règle morale. Ils se fondent sur l’idée que l’on
peut rendre compte duphénomène émotionnel parune analyse
de l’occurrence d’états émotionnels qui sont le fait d’un ensemble
complexe de conditions, non seulement psychologiques, mais
également socioculturelles et politiques. Deuxthéories émanent
de cette idée : la premièreveut que les émotions soient
culturellement diverses, ausens où une émotion constatée dansune culture
peut ne pas exister dansune autre, oudans toutes les autres ;
la seconde,plus difficile à justifier,dit qu’il n’ya pas dutout
d’émotionsuniverselles. Il est généralement admis que les
conditions d’émergence d’une émotion sont trop complexes pour être
rendues explicites et décider de leuruniversalité. L’absence d’un
langage neutre constituantun problème qui s’ajoute à la difficulté
de décrireune émotion occurrente.

Il n’exaiste pas de catégorie de chosesuxquelles se réfère le
termeémotion. Il est douteuxque des phénomènes aussi
disparates que la peur, la culpabilité, la honte, la mélancolie, aient
autre chose en partage qu’une ressemblance de famille. On peut
toutefois penser que les sciences parviendront à déterminerune
différenciation plus subtile des affects. Les études entreprises

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sur les émotions se développent suivant trois axes distincts:
les réponses physiologiques corporelles, les comportements
stéréotypés, les expressions du visage. Enquêter sur les émotions
aumoyen des seuls termes émotionnels est certainementune
approche exagérément linguistique ;la position qui consiste à
attribuer à l’analyse conceptuelle dulangage ordinaire la
compétence nécessaire à la compréhension des émotions, est pour
le moins réductrice. L’examen de cette question par l’analyse du
langage ordinaire étant essentiellementfondésur des
présupposés philosophiques contestables, comme l’indiquent les plus
récentes expériences neurophysiologiques.

La cause des émotions

Une théorie causale de l’émotion artistique a pour finalité
d’expliquer ce qui se passe lorsqu’un spectateur se trouve devant
une œuvre d‘art. Autrement dit, il s’agit d’expliquer de quelle
manière la perception de certains caractères de l’œuvre parvient
à produire certains effets, et à s’interroger sur la pertinence d’une
théorie causale des émotions en art aussi bien que sur lavalidité
dustatut logique de toute théorie à leur sujet. Parler d’émotion
revient, en quelque sorte, à se référer à l’anthropologie
linguistique ouà la stipulation de pensée. Toutefois, la théorie causale
de l’émotion en art n’est pas à rejeter simplement parce que c’est
une théorie causale, elle est à questionner dansune perspective
phénoménologique fondamentale, qui tient à ce que l’art n’est
pas réductible àune pilule supposée produire les mêmes effets.
C’est à cause des qualités de l’œuvre que je perçois, que mevient
la conscience d’un état d’esprit etune certaine disposition à
décrire l’œuvre en termes esthétiques, mais, de toute évidence, je

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ne décris pasune pilule comme étant esthétique à cause de son
pouvoir de créer certains effets. Tandis que l’œuvre se confond
avec l’objet artistique, la pilule n’a pour qualité que celle de
produire des effets attendus. La relation entre les émotions, telles
qu’elles sont ressenties etleurs expressionsest contingente ; il n’y
a pas de connexions intrinsèques entre l’œuvre et les émotions.
Un consensus se dégage aujourd’hui pour admettre qu’ilyaune
grande différence entre les choses qu’on explique par des
théories fonctionnelles, et les expériences phénoménales. S’il existe
de multiples thèses sur la manière dont les gens apprennent,
perçoivent,utilisent et comprennent le langage, en revanche
peud’indices nous renseignent sur les raisons pour lesquelles les
gens ressentent – pourquoi l’univers n’a-t-il rien d’analogue à nos
sensations ? Nous ne savons pas grand chose sur les expériences
phénoménales, et les sciences de l’esprit nous donnent
peud’informations à ce sude réponses à des qjet etuestions telles que :
« pourquoi lavie humaine n’est-elle pas simplementun processus
bêtement mécanique, à la manière dont beaucoup d’entre nous
imaginent ce qu’estune orbite planétaire ou un tremblement de
terre?Donnerune solution à ce problème reviendrait à proposer
en quelque sorteune explication sur la raison même de l’existence
4
d’exLa conscience phénoménale, par laqpérience. »uelle nous
appréhendons nos émotions, se confond avec l’expérience et
inclut l’expérimentation des sensations, des sentiments et des
perceptions–les pensées, désirs et émotions. Elle est distincte
de toute propriété cognitive, intentionnelle, oufonctionnelle. Si
l’art suscite des émotions beaucoup plus aisément que ne le fait
le langage c’est parce qu’il nous présenteune gamme subtile et
infinie de sentiments d’une manière quasi-naturelle.

4 Delancey,Passionate engines,2002, Oxford UniversityPress. p.156

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