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L'art Tibétain en exil

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Le Tibet a été envahi par les militaires chinois en 1959. Dès lors, toute expression de la culture tibétaine a été considérée comme barbare et réprimée, poussant bon nombre de Tibétains à chercher refuge de l'autre côté de la chaîne himalayenne, en Inde. Désormais beaucoup de Tibétains vivent à Dharamsala. L'identité de cette petite diaspora se trouve ainsi ébranlée, et l'art tibétain en est la plus claire expression, tiraillée entre une volonté d'affirmer son âme à travers la perduration de traditions ancestrales et la tentation de se tourner vers des normes occidentales imposées par la mondialisation que véhiculent les touristes.?

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Ajouté le 01 juillet 2005
Nombre de lectures 60
EAN13 9782296400573
Langue Français
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Collection "Voyages Zellidja" Julie DOUSTEYSSIER
Prix Spécial du Jury 2001
« Donner aux meilleurs des jeunes Français le moyen de compléter leurs
études par des connaissances qu'ils n'ont pas acquises dans les
établissements scolaires et n'acquerront pas davantage dans les grandes
écoles ou en faculté ». Jean WALTER (1883-1957)
Architecte, voyageur, passionné de géologie, Jean WAL FER mit à jour un
Très important gisement de cuivre et de plomb à Zellidja au Maroc. Il voulut
contribuer à la formation des jeunes.
C'est dans ce but qu'il fonda en 1939 les bourses ZELLIDJA en accord avec
le Ministre de l'Education nationale de l'époque, Jean ZAY.
Tous les ans, à la suite d'un concours retenant les projets les plus valables,
la FONDATION ZELLIDJA, sous l'égide de la Fondation de France,
attribue à des jeunes de 16 à 20 ans des bourses de voyages selon les
critères suivants
- durée 1 mois minimum
- voyage en solitaire
- remise au retour d'un rapport comprenant l'étude du sujet proposé dans
le projet, un journal de route et un carnet de comptes.
Les meilleurs travaux autorisent l'obtention d'une bourse pour un 2ème
voyage dont le rapport peut permettre à son auteur l'accession au titre de
LAUREAT ZELLIDJA.
Il arrive que certains rapports présentent un intérêt exceptionnel tant par la
valeur de l'étude que par la qualité littéraire dont fait état le journal de
route.
Julie DOUSTEYSSIER part au Ladakh (Inde himalayenne)
découvrir le patrimoine des moines du 'Toit du Monde'. La culture
religieuse tibétaine, exilée de son terroir par la poussée chinoise, est
toujours vigoureuse.
Association des Lauréats Zellidja
5 bis Cité Popincourt - 75011 Paris
Tél/fax : 01 40 21 75 32
Mail : info(âzellidia.com
Site interne : www.zellidja.com Julie DOUSTEYSS II-4,R
L'ART TIBETAIN EN EXIL
Editions L'Hartrzattan
5-7, rue de l'Ecole Polytechnique
75005 — Paris (France)
Photo de couverture : un paon surmontant un lapin qui
surmonte un singe qui surmonte un éléphant, symbole
d'amitié pour les Tibétains
Photo de quatrième de couverture : randonnée dans le
piémont himalayen en compagnie de quatre moines exilés
(Champa, Lobsang, Thupten et Lobsang)
Copyright L'Harmattan 2005
www. librairieharmattan com
harmattan] wanadoo . fr
ISBN : 2-7475-8505-0
EAN : 978 2747 585 057 A Thupten,
et à ma famille, toujours si pleine de confiance Journal de route Bombay, le 4 août 2000
Je quittais ma mère le coeur serré, le ventre noué, la veille, à
l'aéroport. Je crois que jamais je n'ai eu aussi peur de partir que
cette fois-ci. Je savais que j'arriverais le lendemain à deux heures
du matin à Bombay. Et déjà, je m'imaginais devant l'aéroport
perdue dans la nuée des rabatteurs, des chauffeurs de taxi. Peut-
être me ferais je voler mon sac, en supposant déjà qu'il arrive à
Bombay entier.
Bombay, cette ville tentaculaire ! Alors que j'avais déjà eu
par deux fois un vague aperçu de l'Inde, en visitant Bénares,
puis l'année suivante, le Tamilnadu et le Kerala, je n'en étais pas
plus rassurée.
Au contraire, retourner dans un endroit qu'on a déjà
l'impression pression de connaître, c'est avoir conscience des dangers
auxquels il est possible d'être confrontée.
Alors, pour me rassurer, durant ces interminables heures
d'avion, assise à coté d'une grosse Indienne au visage primitif et
au comportement mal élevé, je pensai à tous les petits Zellidja
qui partaient dans des pays inconnus, bien moins rebattus que
l'Inde, dont tout le monde ne cesse de parler dans les médias ou
les cafés.
Imagine cette fille qui est partie au Rwanda l'an passé, elle
était autrement plus courageuse que toi !
Finalement l'avion atterrit ; et au moment ou je pose le pied
sur le sol indien, et que je croise le regard d'un petit gars indien
de la sécurité, je me trouve envahie par l'enthousiasme : enfin
de retour dans ce pays que j'aime tant, dont j'ai tant rêvé toute
l'année. Et à la première respiration, je sens tout cet air chargé
d'humidité, d'épices, de transpirations, de pollution, de parfums
indescriptibles mélange suave de puanteur et de santal.
Se réhabituer à cette atmosphère si chargée suffocante au
premier abord. Dans la queue de la douane, je discute avec un
vieux Belge, qui ne sait plus sa langue natale : il vit en Inde
depuis plus de dix ans, à Indore, où il est vérificateur de
diamants. Il s'est juste absenté un mois pour passer des
vacances sur la Côte d'Azur. Il me met en garde, s'inquiète pour
7 moi : une jeune fille étrangère, seule, à Bombay, la nuit, c'est
osé, provocateur même ! C'est tout ce qu'il me faut pour rester
sur mes gardes. Mon sac est heureusement arrivé à bon port.
Je guette anxieusement les quelques touristes de l'avion
mais je m'avère timide Heureusement, il y a un bureau qui
connecte les nouveaux arrivants aux hôtels de la ville. Le gars
m'en trouve un correct, s'arrange pour que je partage mon taxi
avec quelqu'un, une femme espagnole, pas plus dégourdie que
moi. C'est bon, emballé c'est pesé, et nous voilà parties dans un
cab jaune et noir, vieille réminiscence de l'époque victorienne.
Découverte éberluée des bas fonds de Bombay, les
gigantesques panneaux publicitaires agrémentés de ". com", les
célèbres bidonvilles de la suburb dont on ne peut -
heureusement - que deviner l'étendue à cette heure avancée de
la nuit. Les Indiens, jeunes, vieux, familles entières dorment sur
les trottoirs de la ville. Poussière, saleté et pauvreté pesante.
Nuit sans étoiles.
Arrivée au Seashore hotel, dans le quartier soi-disant
bourgeois et touristique de Colaba. Hôtel glauque au troisième
étage d'un immeuble délabré comme on en voit dans l'ex URSS.
Et évidemment, on me donne la chambre dans laquelle il n'y a
pas de fenêtre : au moins ça me poussera à sortir.
Je déballe avec joie mon petit sac de couchage soyeux et
m'endors voluptueusement dans cette Inde que je retrouve
après une séparation qui ne semble avoir duré qu'un jour,
Réveil très tardif à une heure de l'après-midi sacré
décalage !
J'erre dans les rues larges, poussiéreuses et endormies de
Colaba à l'affût d'un petit boui-boui typique pour me restaurer.
Ca semble être une mission impossible. Hommes de bureau
pressés, clochards abrutis par la chaleur et wallahs (artisans des
rues) somnolants. On veut me voler de trente roupies quand je
veux acheter des beedees (cigarette du pauvre en Inde faite de
feuilles d'eucalyptus et de tabac) .Vague à l'âme. Les rues sont
8 trop vastes. Pas d'animation, de scènes de vie à contempler. Je
trouve une cantine pour bureaucrates middle class et, pour
digérer les épices dont j'avais oublié la flamme, je découvre
finalement un front de mer plus vivant, dans un petit quartier
de pêcheurs près de l'hôtel.
Finalement, alors que je repars errer pour trouver un peu
plus de piments, de choses à observer, un jeune gars en haillons
vient me demander de lui donner un biscuit. Pas un clochard
comme les autres, plus amical. On discute un peu sur le trottoir.
Il y a un truc que j'aime bien en lui : le fait de me parler et de
parler à tous sans se préoccuper des distinctions sociales,
raciales même. D'ailleurs, il m'appelle tout de suite si3-ter. Dans
sa façon de parler, dans ses attitudes il y a ce message : on est
tous les mêmes même si je suis un clochard et que tu es une
petite étrangère au sac bien rempli, même si je suis noir et que
tu es blanche.
Baghat me raconte son histoire, celle d'un jeune homme
qui ne peut se marier avec la femme qu'il aime et dont il est
aimé car elle appartient à une caste inférieure à la sienne. De
Jaipur, sa ville natale, il part alors, dégoûté, pour tenter
d'oublier, de refaire sa vie. Ses affaires lui sont soi-disant alors
volées lorsqu'il sort de la gare de Bombay.
Et depuis qu'il est arrivé, il y a dix jours, il galère, à la
recherche d'un emploi. Ses habits sont trop sales pour qu'il
trouve un boulot décent, il dort dehors parmi la lie de la terre, il
n'a pas d'amis, il veut rentrer chez lui. C'est alors qu'il écrase
une larme tandis que je l'écoute attentivement, ne sachant si
c'est du lard ou du cochon.
Je lui propose d'aller manger un morceau. Nous nous
dirigeons alors vers une gargotte de son choix, plus chaleureuse
que ce que j'ai vu auparavant, dans une ruelle plus populaire.
Taquineries et blagues agrémentent le repas fait de riz au curry
et de chapati, ces bonnes galettes de pain cuites au feu. Baghat
n'est sûrement pas un enfant de coeur mais j'ai l'impression
qu'on s'apprécie sans mauvaises pensées.
Je le quitte pour tenter de joindre Thupten, le moine
tibétain que je compte bien retrouver quelque part dans ce vaste
9 pays : Allo alto ! C'est en tibétain qu'on me répond. Mieux vaut
tenter d'envoyer un fax au numéro qu'il m'a écrit dans sa
dernière lettre, celle que j'ai reçu deux jours avant de partir : il
me disait qu'il passerait des examens jusqu'à la mi-août au
moins (c'est un jeune moine de vingt-trois ans, encore à
l'université de philosophie bouddhiste !). Après ce serait avec un
grand plaisir qu'il viendrait me retrouver et m'aider dans ma
quête d'art tibétain.
Mais comment faire pour être la plus claire, la plus
informative possible en un fax, sachant qu'il ne pourra pas me
joindre ? J'ouvre mon guide, les numéros de téléphone des guest
bouses sont donnés. Ouf ! Il n'y a plus qu'à choisir un itinéraire
auquel je me tiens, des guest bouses dans lesquelles je serai forcée
de descendre aux dates prévues, et lui envoyer le tout pour qu'il
puisse me répondre, voire me rejoindre. Alors je fixe la carte de
l'Inde. Autant partir tout de suite dans le nord (ça ne sert à rien
de venir le déranger dans ses révisions), et puis lui proposer de
m'y rejoindre et de toute façon finir mon voyage par une visite
de son camp de réfugiés situé dans le sud.
Premier but de voyage : Dharamsala, capitale du Tibet en
exil. Bien sûr, il n'est pas possible d'aller à Dharamsala d'une
traite en train : il y a bien deux mille kilomètres qui m'en sépare
depuis Bombay. Et les chemins sont nombreux pour y arriver.
Que choisir ? Pourquoi ne pas passer par Jaipur, la ville de
Baghat, la plus grande ville du trafic de pierres précieuses dans
toute l'Inde ? C'est risqué quand même, je pourrai ne jamais en
repartir. Pourtant, cette ville est sur le chemin, à équidistance de
Bombay et Delhi. Il ne me resterait plus ensuite qu'à prendre un
bus direct pour la capitale du Tibet en exil. C'est alors que je
vois, deux centimètres au sud de Jaïpur, Pushkar, petite ville
sainte du Rajasthan. Je me capelle que mon amie belge m'en a
vanté les beautés l'an dernier. Voilà, c'est décidé : Pushkar,
Delhi, Dharamsala. Je sélectionne des guest bouses dans le guide
et retranscris mon trajet et mes dates sur le papier. Il me faut
dès lors avoir atteint Dharamsala avant le 16 août. Je joins à
mon fax mon e-mail (on ne sait jamais, les moines tibétains sont
peut-être informatisés, à la vitesse à laquelle va le progrès 1) je
10 l'invite à me joindre dans mon voyage pour le Ladakh s'il le
peut et espère le voir à Dharamsala, où je sais qu'il a déjà été.
Sinon, je lui promets de lui rendre visite à Mundgod, le camps
de réfugiés dans lequel il habite au sud de l'Inde, à la fin du
mois de septembre. Bon, il ne me reste plus qu'à l'envoyer
demain.
Bombay, le 5 août
Réveil tardif comme la veille. Tiens, Baghat le jeune gars de
la rue m'attend au pied de l'immeuble. Il est assez sympathique
pour que je lui offre un petit déjeuner après tout. Et puis peut-
être me montrera-t-il quelque chose de cette ville gigantesque ?
Je lui explique qu'il faut que j'envoie un fax, que je passe à la
banque et que je réserve un ticket de train. Il a compris qu'il
serait tout naturellement mon guide. Première tentative, dans ce
même quartier de Colaba d'envoi de fax. Ca ne fonctionne pas ;
j'essaie le téléphone, mais on me répond en tibétain et même les
Indiens alentour ne peuvent m'aider. On me rassure en
m'expliquant que le fax n'est pas allumé. Mais dès qu'il le sera,
mon fax passera. Patience.
Baghat m'emmène alors sur une grande artère. Te suis
terrorisée par la traversée de ces larges routes polluées et
survéhiculées tandis que lui gambade gaiement entre les
voitures. Il va trop vite pour moi. Mais il m'explique que le sol
lui brûle tellement la plante des pieds (il n'a évidemment pas de
chaussures) qu'il ne peut stationner et m'attendre au soleil. Je
me sens toute bête alors et tente désormais de le suivre et
vaincre cette stupide peur, qu'aucun Indien d'ailleurs ne semble
connaître. Et il vaut mieux pour eux !
Avant de prendre un bus pour rejoindre le quartier du Fort
où se situent toutes les banques et la gare, Baghat me conduit
devant un grand magasin, un de ceux qu'on nomme les
emporium et où sont vendus très cher aux touristes tout
l'artisanat qu'on peut trouver en Inde. Il me prie d'y entrer, de
regarder un peu les articles et de paraître intéressée par l'un
11 d'eux. Il me faut ensuite trouver une excuse pour sortir tout en
donnant l'impression que je reviendrai. De cette façon, le gars
de la sécurité peut donner à Baghat 50 roupies de commission
pour m'avoir mené là. J'accepte de jouer le jeu. Une stratégie de
gamins pour rouler ceux qui croient me rouler en me vendant
des objets hors de prix. "Oh oui ce châle du Cachemire irait à
ravir à ma mère. C'est le plus beau cadeau que je puisse lui faire.
1000 roupies ! Oh, je suis désolée, je n'ai pas assez de liquide sur
moi. Il faut d'abord que je passe à la banque en chercher. Vous
voulez bien me le mettre de côté ? Merci à tout à l'heure ! Et
hop le tour est joué et je rejoins Baghat dix mètres plus loin, à
l'arrêt de bus.
Alors que je m'attends à passer deux heures à la banque, je
découvre avec joie un distributeur automatique.
Puis pour chercher les billets, ce n'est pas dans la gare qu'il
nous faut aller, mais dans un bureau spécial, incontournable, qui
délivre les billets de train pour toutes les destinations. Baghat
me demande deux roupies pour boire un thé en m'attendant,
comme un petit garçon demanderait poliment à sa maman deux
francs pour s'acheter des bonbons.
Il a encore toute la spontanéité, la candeur d'un enfant, et en
même temps, il sait y faire. Probablement une longue
expérience de la rue. C'est certain d'ailleurs puisqu'il maîtrise
parfaitement la ville, lance des signes de salut à ses
connaissances au passage.
Quand je lui fais part de mes doutes sur sa situation
récente à Bombay, il s'énerve comme un gamin capricieux, têtu :
il ne faut pas que je casse son histoire, il faut que je fasse
semblant d'y croire et je le lui dis comme une fillette taquine :
d'accord pour jouer et lui donner mais sans accepter de tenir le
rôle de celle qui se fait avoir. Et puis pour être honnête il y a
quelque chose que j'aime bien, en me baladant avec lui, c'est le
fait que les gens, les Indiens nous regardent avec surprise, avec
dégoût même : je vis un peu en quelque sorte le regard que
portent les gens sur lui tous les jours, additionné au contraste
que je représente et qui suscite la plus grande incompréhension.
Pure provocation peut-être mais le décalage est grisant.
12 J'entre dans un grand bureau de réservation : une file
spéciale est réservée aux Indiennes. Les bonnes femmes
auxquelles je tente de sourire ne me répondent pas, et papotent
tranq cillement en se resquillant les unes les autres. Les gens ne
semblent pas très sympas en règle générale, dans cette grande
ville. Les Indiens les plus éduqués parlent anglais ici comme
ailleurs, parce que ça fait bien, well educated. Et ça fait encore
mieux de parler anglais sur un ton suffisant aux foreigners.
On me renvoie à un autre guichet : j'ai fait la queue
pendant une demie- heure pour rien ! Et là on m'annonce avec
toute la hauteur du petit fonctionnaire que le guichetier est parti
déjeuner : je dois revenir plus tard !
Gonflés les gars !
Je retrouve Baghat avec qui on va manger un thali, ce plat
indien typique avec du riz, des chapati et quelques curry, ces
sauces épicées aux saveurs différentes dans une cantine peuplée
de bureaucrates. Je vous laisse imaginer le regard scandalisé des
gens sur nous. Baghat en souffre et me témoigne sa gratitude de
pouvoir entrer là sans se faire jeter, parce que je suis avec lui et
que nous pouvons payer. Il apprécie que je reste de son côté
alors qu'il sait bien, que seule, je me serais faite questionner par
les plus curieux.
Il me relance sur son désir de retourner à Jaipur, sa ville
natale, surtout depuis qu'il sait que je vais dans le même coin. Je
ne veux pas lui donner la totalité de la somme lui permettant
d'aller à Jaipur en train, parce que je doute toujours de la
véracité de ses propos, mais je suis prête à lui faire confiance au
point de lui promettre cent roupies. Il m'avoue conserver cent
roupies sous son aisselle, au cas où. L'aisselle est le seul endroit
où il est sûr de ne pas se faire voler son argent : je comprends
pourquoi puisqu'auparavant dans la rue, j'ai assisté à une scène
étrange : deux personnes sont venues successivement lui
prendre quelques roupies dans la poche de sa chemise, et il m'a
ensuite expliqué fulminant ne pas être en mesure de pouvoir
réagir : il s'agissait de petits rois de la rue, bien vus de la police
qui les délèguent et les corrompent et qui demandent ainsi aux
badauds de son espèce de leur payer une sorte d'impôt qui
13 permet de rester sur leur territoire, c'est-à-dire la rue la plus
commerçante de Colaba, là où se trouve l'argent et les
touristes ; sinon, ces gars le dénoncent à la police pour les
nombreuses petites infractions qu'il a ou aurait commises et
c'est alors la prison !
Ah les dures lois de la jungle ! Evidemment, c'est parce
qu'il l'ont vu en ma compagnie qu'ils sont venus sans pitié le
dépouiller des quelques roupies qu'il avait et destinait à utiliser
pour m'offrir un thé !
Bref, c'est en connaissance de cause que je lui propose
(sans les lui donner encore) ces cent roupies, qui additionnées à
son argent et à la commission touchée ce matin, pourraient lui
permettre de prendre le bus jusqu'à Jaipur. Il m'assure même
tout joyeux pouvoir prendre un camion, bien moins cher,
jusqu'à Jaipur et dépenser le reste pour un nouveau pantalon et
une chemise neuve (ses habits sont absolument dégueulasses !).
Je retourne ensuite au bureau des réservations, ou bien moins
de gens attendent ; on me délivre mon ticket pour Pushkar.
C'est le lendemain soir que je dois m'embarquer.
On se ballade ensuite dans le quartier du Fort, celui des
affaires. Un petit parc nous attire, mais alors que nous nous
installons, deux gardiens dont toute la fierté et l'identité réside
dans leur uniforme, viennent nous prier de bien vouloir
déguerpir. Leur mépris est on ne peut plus fort. Et quand on
veut leur demander pourquoi les deux femmes indiennes,
richement vêtues, et installées sous la gloriette, ont, elles, le
droit de rester, ils nous répondent que le parc est fermé pour
l'instant, que la loi, c'est la loi, que nous pourrons revenir dans
une heure, à l'ouverture.
On part donc, écoeurés, et il me faut calmer Baghat, dont
je comprends la rancoeur. Ah la belle Inde des grandes villes, la
plus grande démocratie du monde et ses barrières sociales
infranchissables !
Pourtant, si on s'en tenait aux castes, Baghat serait censé
être respecté, puisqu'il appartient aux bhakti Goswami, c'est-à-
dire une caste particulière de brahmanes destinés à célébrer des
offices religieux.
14 Je lui suggère d'aller se détendre au cinéma, puisqu'on se
trouve dans la ville de Bollywood. On croise une de ses
connaissances, à qui il demande les horaires et les films à l'écran
: il y en a un qu'il rêve de voir mais il a déjà commencé : trois
heures de film t La prochaine séance est à six heures et nous
ferait sortir trop tard. Le gars engage la conversation avec moi ;
un petit bellâtre, auquel je réponds tout de même aimablement.
Baghat m'attire alors pour me prévenir à voix basse : ce gars est
un arnaqueur et un drogué qui risque de te proposer toute sorte
de saloperies à bas prix ; Ne l'écoute pas, viens ! Et
effectivement, le gars était déjà parti pour une enquête sur mon
éventuelle consommation de drogue.
Retour à Colaba, où nous rencontrons son ami
Mohammad avec lequel nous partons discuter sur le front de
mer. C'est un petit vendeur d'encens qui habite Bombay et sa
banlieue depuis toujours, un célibataire désabusé au faciès
étrange, un peu japonais. Agréables plaisanteries auxquelles
Baghat prend de moins en moins part : il devient d'ailleurs de
plus en plus nerveux. Je commence à franchement m'interroger
sur son état, il a l'air accroc. L'agressivité le gagne. Je lui ai déjà
demandé s'il se droguait. Il m'a répondu par deux fois
négativement, en me lançant des regards de chiens battus qui
disaient : "Mais comment oses-tu me prendre pour un drogué,
sister 1" Pourtant, quelques temps plus tard, alors que nous
partons dîner, Mohammad confirme mes soupçons : il prend du
brown sugar (héroine non raffinée de basse qualité) et habite
même les rues de Bombay depuis dix ans. Je suis vraiment
déçue qu'il m'ait menti avec autant de conviction et d'affection
surtout. Mais bon, il fallait s'y attendre, je ne suis pas d'ici, je ne
peux pas connaître l'envers du décor.
Je ne pense plus qu'à aller vite manger, pour quitter
Baghat, dont l'agressivité pourrait devenir incontrôlable d'ici
peu. Je demande tout de même discrètement à Baghat si ça va,
s'il a besoin de drogue, pour qu'au moins il me l'avoue. Mais il
nie avec énervement. Il sent lui-même qu'il peut de moins en
moins se contrôler. Il me demande alors, en essayant de toucher
toute ma pitié, les cent roupies promises. Je refuse de les lui
15 donner maintenant et reporte le don au lendemain. Il nous
quitte alors et me dit à demain.
Mohammad, un célibataire un peu romantique et amer,
part dans ses délires fleur bleue. Un brave garçon inoffensif qui
supporte sa petite vie par les rêves d'amour.
Le coucher du soleil donne une allure plus chaleureuse à ce
petit coin de ville ; c'est même un quartier de pêcheurs qui
commence au bout de la rue. Ca rend l'ambiance plus paisible,
plus pittoresque. Les jeunes Indiens viennent se détendre sur les
bancs du front de mer après une rude journée de chaleur,
profitant de l'ombre des arbres, des ondes adoucissantes
qu'émet une petite statuette de Ganesha, le dieu-éléphant qui a
été recouvert de poudre de riz orange, au pied d'un beau ficus.
Mohammad rentre enfin chez lui et je m'en vais dans la
cantine musulmane. Une journée bien intéressante à clore par
une bonne nuit de sommeil
Bombay, le 6 août
Je descends la cage d'escalier derrière une jeune fille
blonde, tiens, une voyageuse seule, elle aussi. je n'ai pas encore
vu beaucoup d'étrangers dans le coin.
Après un échange de politesses, je m'aperçois qu'elle est
française : vive le dépaysement I
Je la présente à Baghat qui m'attend en bas. Je suis bien
contente qu'elle vienne prendre son petit déjeuner avec nous.
Baghat aussi d'ailleurs : deux filles blanches pour lui tenir
compagnie I Il n'a pas l'air de trop déplaire à Claire d'autant plus
qu'il n'est plus dans le même état qu'hier. Il est même un peu
penaud je dirais.
On l'emmène au boui-boui musulman qu'elle apprécie
bien pour son pittoresque ; elle veut partir pour Madras, où
l'attend un prof indien des beaux arts afin de lui donner de la
peinture pour mieux s'adonner à sa passion dans le Tamil Nadu
qu'elle connaît déjà et se réjouit de retrouver et dessiner.
16 Je les quitte quelques instants pour tenter à nouveau
d'envoyer mon fax à Thupten. L'Indien du shop parle pour moi
au moine qui répond au téléphone en hindi (ô miracle !) et lui
demande d'allumer le fax. Ce que le Tibétain comprend deux
coups de fil plus tard. Au bout de vingt minutes, l'affaire est
enfin close, et je peux prendre du bon temps pour cette
dernière journée à Bombay avec Baghat et ma compatriote.
Après moultes tergiversations, nous décidons d'aller visiter
la grande mosquée de Bombay en bord de mer, Aji Ali. En
nous menant dans le bon bus, Baghat n'est toujours pas chaud
pour nous accompagner dans ce lieu d'un culte différent qu'il ne
connaît pas.
Mais une fois l'épreuve des embouteillages passées, nous
sommes tous trois bien surpris de découvrir une jolie
promenade sur la mer, jonchée de petits camelots et de pèlerins
qui mène à une somptueuse mosquée blanche : un grand polder
religieux, fourmillant de couleurs, d'odeurs de nourriture
huileuse servie dans les sortes de petits cafés terrasse devant
l'entrée.
La vue sur Bombay est vraiment pas mal. On s'extrait en
fait de cette gargantuesque ville par la mer, sans même prendre
un bateau à touriste ; et en plus, les gens ne se soucient pas de
nous : on récolte même quelques sourires à l'intérieur de
l'enceinte de la mosquée dont on fait vite le tour, poussées que
nous sommes par Baghat, qui, définitivement, ne se sent pas à
son aise ici.
A peine le temps d'apprécier une bonne cigarette sur les
rochers, face à la mer, de sentir un peu les embruns, de goûter
aux diverses fritures et au jus de mangue, que nous voilà déjà
repartis... pour le cinéma, dont il s'agit de ne pas rater la séance
de trois heures.
Embouteillages, embouteillages à nouveau, que nous
prenons à la légère avec Claire, avec laquelle je ne cesse
d'échanger mes impressions tandis que Baghat, s'il avait une
montre, il la regarderait toutes les deux minutes ! Il se réjouit
tellement d'aller au cinéma, lui qui bave sur un certain film à
l'affiche depuis des semaines.
17 Arrivés devant le grand Regal cinema, on nous annonce qu'il
n'y a plus de place pour cette séance. Grande déception pour
Baghat, qui nous emmène alors de l'autre côté de Church Gate,
grand quartier central de la ville pour tenter un autre film Il
vient de commencer, il y a encore de la place.
Nous avons à peine le temps de lui demander de quoi ça
parle, que nous sommes installés à l'avant d'une immense salle
matelassée dans du velours rouge poussiéreux. L'histoire se
déroule en hindi mais nous nous apercevons vite de la facilité
qu'il y a à comprendre le scénario : une vaseuse histoire de
mafia versée dans le trafic de cocaïne ; un héros, d'ailleurs déjà
bien quinquagénaire qui tente de démanteler le trafic que
contrôle son pire ennemi, celui qui a tué d'une balle dans la tête
sa femme et sa fille quelques années auparavant. Les méchants
sont on ne peut plus méchants, ils tuent tout le monde sur leur
passage, en sniffant de la coke et en fréquentant les femmes les
plus vulgaires qu'on puisse imaginer, tandis que notre bon héros
arbore fièrement une belle titra sur son front (poudre rouge ou
orangée que les hommes Hindous mettent sur le front après
avoir prié leurs dieux) et rencontre entre temps une femme en
pleurs, belle comme le jour, qui s'est d'ailleurs elle aussi fait
menacée par les méchants qui la convoite : une grande histoire
d'amour débute alors, qui débouche sur un mariage.
Parallèlement, la fiancée du frère du héros se retrouve
kidnappée par les mêmes méchants, qui décidément,
s'acharnent sur la même famille.
L'histoire, qui dure tout de même trois heures, incluant une
courte entracte où tout le monde se rue pour fumer un bidi est
constamment entrecoupée de musique, de danses, de chants
interprétés par de sulfureuses Indiennes toutes d'or vêtues (ou
même dévêtues) . C'est plutôt rigolo d'autant plus que la troupe
de danseurs qui surgit de temps en temps d'on ne sait où dans
le film, est constituée de mignonnes petites Indiennes revêtues
d'habits traditionnels aux deux tiers, tandis que l'autre tiers se
compose d'hommes et de femmes habillés à l'américaine, c'est-
à-dire avec des tee-shirts des célèbres équipes de basket d'outre
atlantique ! Ingénieux compromis entre tradition et modernité
18 Est-il besoin de préciser que le gentil délivre sa future belle
soeur, venge de façon sanglante son ancienne femme décédée et
coule enfin des jours heureux auprès de sa charmante femme,
bombe sexuelle parée des plus riches (et kitch) vêtements
Enfin, trois bonnes heures à rigoler du film autant que du
public, qui vaut vraiment le détour : une salle comble, remplie
uniquement d'hommes (j'imagine que les femmes vont plutôt
voir des films racontant les typiques histoires d'amours
impossibles à l'indienne dans les palais de maharadjah
modernes, revus et corrigés par l'empire de Bollywood ; des
applaudissements, des éclats de rire, des grands '000000h'
effrayés et des larges "haaaaaaaaaa !" partagés, pimentés par les
réflexions en hindi, balancés par les plus échauffés (dont Baghat
évidemment, je l'ai vraiment bien trouvé !). Ambiance donc du
tonnerre dans ce cinéma kitch qui fait penser à un décor de
théâtre pour théâtre. Ah, j'oubliais de préciser qu'il n'y a
évidemment aucune scène un tant soit peu déplacée ou osée :
les baisers restent très chastes, furtifs même, au désespoir du
public qui hurle alors en coeur de grands "houhou !". C'était
donc l'expérience incontournable qu'il fallait éprouver à
Bombay.
Nous retrouvons un peu plus tard Mohammad qui veut
absolument me voir avant mon départ, pour me convaincre de
venir vivre à Bombay, où il me trouverait du travail et patati
patata...
Claire, que cette journée a bien amusé nous quitte pour
prendre son train, tandis que je passe mes derniers instants sur
le front de mer avec Baghat et Mohammad. Chose promise,
chose dûe, je donne à Baghat ses cent roupies en le regardant
droit dans les yeux : "Fais en ce que tu veux, mais respecte moi
assez pour ne pas les dépenser en brown sugar, please ! Avec cet
argent, tu peux rentrer chez toi, à Jaipur, alors ne fais pas le con,
ne cède pas à la tentation.
Il nie une dernière fois se droguer, mais d'un air de moins
en moins crédible juste pour sauver les apparences. Son
organisme commence à redemander sa dose quotidienne ; il fait
tous les efforts du monde pour cacher son besoin, pour ne pas
19 s'enfuir en courant, à la recherche d'un dealer, pour ne pas
montrer sa nervosité. Le moment est de toute façon venu pour
moi de partir. Ils m'accompagnent, moi et mon sac, à l'arrêt du
bus : c'est une grande discussion alors qui s'ouvre pour savoir
qui m'accompagnera : Mohammad qui poursuit son rêve d'idylle
avec une étrangère, en crève d'envie. Baghat ne veut pas me
tout de suite pour se shooter : il ne tarit pas décevoir en partant
de sister à tous les coins de phrase. Je les laisse choisir, mais ça
m'arrange de me faire accompagner, j'ai vraiment peur de trie
perdre dans l'immense gare qui m'attend. Finalement,
Mohammad monte dans le bus qui redémarre, tandis que
Baghat m'envoie un regard reconnaissant et triste depuis le
trottoir. Trajet un peu lourd en compagnie du "japanese man"
qui ne cesse de me vendre Bombay et son (illusoire) féerie.
Mais il est d'un précieux secours dans la gigantesque gare
de Dadar. Je le perds à plusieurs reprises, paniquée au milieu
d'une foule qui ne s'arrête jamais, qui ne parle pas anglais : c'est
une gare nationale, régionale autant que locale 1
Finalement, Mohammad me met dans le bon wagon, se
transporte dans un film mélodramatique où c'est l'instant
suprême de se séparer de sa dulcinée et le wagon démarre enfin
pour me conduire vers les douces et arides contrées du
Rajasthan...
Des compartiments peints en bleu des banquettes en skaï
bleu aussi, des barreaux aux fenêtres (pour empêcher les
fraudes ?) et des ventilateurs au plafond qui ne fonctionnent pas
(encore, j'espère) . Trois grosses Indiennes et un petit garçon
s'assoient sur les deux banquettes qui serviront de lit dans à
peine quelques heures. Mon numéro de siège est en bas ; je
passe peut-être une heure à me demander si on dort à trois sur
la même banquette, avant de comprendre que les six personnes
que nous sommes doivent dormir sur les six banquettes-lits du
compartiment, dont deux sont rabattables et constituent le
dossier sur lequel je repose actuellement mon pauvre dos
meurtri ; les deux dernières sont cachées en haut, à côté des
trois ventilateurs devenus soudain bruyants. hmmm hmmm !
20 Je me demande alors comment je vais virer les grosses
Indiennes qui s'étalent sur mon futur lit et ne cessent de
palabrer, lorsque l'une d'elle me demande aimablement si elle ne
peut pas prendre ma place et me donner sa banquette du haut
en raison de son âge déjà avancé. Voilà la solution I Je m'installe
vite en haut, m'allonge, ce qui déclenche le signal pour coucher
le petit et sa maman.
Pushkar, le 7 août
Réveil dans le train, qui s'avère étonnamment confortable.
Même les papotages des bonnes femmes indiennes et les cris
des marchands ambulants ne m'ont pas réveillée. Ils vendent
toutes sortes de produits, du tchai (thé au lait typique) au
tournevis, en passant par un grand choix de snacks et de cold
drinks : pas de doute, il n'est pas possible de crever de faim dans
ce train ! Le jeune et joli couple qui occupe les deux lits à l'angle
du compartiment m'envoie de charmants sourires.
La question qui se pose est comment passer le temps
jusqu'à l'arrivée, qui est dans une huitaine d'heures ?
Je contemple les tissus superbes que portent les
bourgeoises de Bombay, je vais fumer des beedees la tête au vent,
assise devant la porte ouverte du wagon, à regarder les paysages
qui défilent à allure respectable. Je me débarbouille le visage
dans le petit évier à côté de la porte du wagon, je vais finir mon
livre sur le Mahatma Gandhi une superbe histoire d'amour
entre une fille adoptée par Gandhi et qui est sa plus fervente
supportrice et militante et entre un jeune homme oisif qui
s'amourache d'elle, lorsque Gandhi arrive dans sa ville pour
encourager à la désobéissance civile. Il la suit dans son
militantisme, possédé par l'amour le plus fou. Mais
l'emprisonnement les sépare durant cinq ans. A sa libération, il
court la rejoindre lors d'un meeting de Gandhi à Calcutta. Un
homme pressé les bouscule dans la foule dense. Ils s'étonnent
de sa si grande impolitesse. C'est alors que Gandhi qui leur avait
promis de les marier le lendemain se fait assassiner par ce même
homme Une si émouvante histoire qu'elle me plonge dans de
21 profondes méditations. Le repas de midi arrive ensuite : comme
dans les avions je me retrouve en face d'un plat chaud (très
bon) de riz présenté dans une barquette d'aluminium assorti
d'un curry, de chapati cellophanés et d'un quart de litre d'eau en
sachet. Un tchai, une cigarette au vent, les paysages de plus en
plus arides, les campagnards qui vont aux champs en regardant
les trains passer, les mendiants qui vivent dans les petites gares
de campagne, les enfants qui jouent sur les rails, les palabres
sous les arbres et tous ces hommes qui restent des heures assis
sur les rails aux alentours des gares, à fumer ou méditer... Les
grosses bonnes femmes indiennes s'en vont. La femme et son
petit garçon sont déjà partis depuis longtemps, avant que je ne
me réveille.
Le joli couple de mariés vient s'asseoir à côté de moi et
entame la discussion : ils ne peuvent réfréner leur curiosité de
savoir d'où je viens. Ils s'étonnent que je voyage toute seule :
c'est incompréhensible dans leur société où jamais personne ne
se retrouve tout seul ; ils ont peur que j'aille mai je crois, et ils
me font de nombreuses mises en garde, me conseillent de
surveiller bien plus que ça mes affaires...
Quant à eux ils se sont mariés il y a peine un mois à
Bombay, ville natale de la jeune femme Une fille de bonne
famille et un mécanicien issu d'un village du Rajasthan. Ils
m'expliquent qu'après le mariage la tradition veut que la fille
retourne vivre un mois dans sa famille seule. C'est seulement
après que le couple s'installe. C'est pourquoi son mari est venu
la rechercher pour la ramener dans son village, là où la dot de la
mariée leur permettra de fonder un foyer.
Visiblement ils s'aiment et m'avouent bientôt être bien
chanceux d'être tombé amoureux l'un de l'autre en faisant partie
de la même caste Les mariages d'amour ne semblent pas être
monnaie courante en Inde ! La fille, particulièrement
attentionnée à mon égard m'offre des bubblegum à la mûre ; elle
me tend ensuite des supari, sorte de petits cailloux argentés qui
ne -me tentent -pas beaucoup. Comme elle insiste, j'essaye et
m'aperçois que ce n'est pas si mauvais que ça en a l'air ; ils sont
exclusivement faits à base de plantes, il ne faut pas les avaler
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