L
250 pages
Français

L'Itinéraire Géorgien de l'avant-garde

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Description

Phénomène complexe et hétérogène, allant du futurisme au surréalisme, s'étendant de l'Italie à la Russie, en passant par Paris, Berlin ou Zurich, l'avant-garde écrit une des pages de son histoire en Géorgie. Dans les années 1910-1920, Tbilissi, capitale géorgienne, devient le creuset de différents mouvements littéraires et artistiques, d'idées politiques, de styles, de cultures, de langues. C'est dans ce « babélisme » que l'avantgarde se plaît et s'épanouit. La mobilité des personnes, les transferts des modèles artistiques et esthétiques jouent un rôle de catalyseur dans son éclosion.
Néanmoins, il serait malaisé d'ignorer le rôle de la culture géorgienne, au travers de laquelle cette avant-garde construit sa propre notion de modernité et met en valeur ses particularités. L'avant-garde refuse de se réduire à l'autonomie acquise par l'art au XIXe siècle et se veut porteuse d'un projet social. Cette nouvelle sensibilité nourrit le rêve révolutionnaire des arts géorgiens et ses expérimentations hardies, avant qu'il ne se brise contre une machine totalitaire.

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Date de parution 29 novembre 2019
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EAN13 9782140136634
Langue Français
Poids de l'ouvrage 8 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

L’ITINÉRAIRE GÉORGIEN DE L’AVANT-GARDE
Maïa Varsimashvili-Raphael
Phénomène complexe et hétérogène, allant du futurisme
au surréalisme, s’étendant de l’Italie à la Russie, en
passant par Paris, Berlin ou Zurich, l’avant-garde
écrit une des pages de son histoire en Géorgie. Dans
les années 1910-1920, Tbilissi, capitale géorgienne, L’ITINÉRAIRE GÉORGIEN devient le creuset de différents mouvements littéraires
et artistiques, d’idées politiques, de styles, de cultures, DE L’AVANT-GARDEde langues. C’est dans ce « babélisme » que
l’avantgarde se plaît et s’épanouit. La mobilité des personnes,
les transferts des modèles artistiques et esthétiques
jouent un rôle de catalyseur dans son éclosion.
Néanmoins, il serait malaisé d’ignorer le rôle de la
culture géorgienne, au travers de laquelle cette
avantgarde construit sa propre notion de modernité et met en
valeur ses particularités.
L’avant-garde refuse de se réduire à l’autonomie
eacquise par l’art au xix siècle et se veut porteuse
d’un projet social. Cette nouvelle sensibilité nourrit
le rêve révolutionnaire des arts géorgiens et ses
expérimentations hardies, avant qu’il ne se brise contre
une machine totalitaire.

Maïa Varsimashvili-Raphael est Diplômée
en philologie de l’Université d’Etat Ivané
Djavakhichvili de Tbilissi, Docteur en
littératures comparées de l’Université Paris
Ouest Nanterre La Défense, enseignante à
l’INALCO.
Illustration de couverture : Kiril Zdanévitch, costume pour Maelström,
pièce de Grigol Robakidzé, mise en scène par Koté Mardjanichvili au
théâtre Roustavéli, 1924.
Préface de Giovanni Lista
iSBN : 978-2-343-18712-9
26 €
Maïa Varsimashvili-Raphael
L’ITINÉRAIRE GÉORGIEN DE L’AVANT-GARDE
Histoires et idées des Arts






L’itinéraire géorgien de l’avant-garde

Histoires et Idées des Arts
Collection dirigée par Giovanni Joppolo

Cette collection accueille des essais chronologiques, des
monographies et des traités d'historiens, critiques et artistes d'hier et
d'aujourd'hui. À la croisée de l'histoire et de l'esthétique, elle se
propose de répondre à l’attente d’un public qui veut en savoir plus sur
les multiples courants, tendances, mouvements, groupes, sensibilités
et personnalités qui construisent le grand récit de l'histoire de l'art, là
où les moyens et les choix expressifs adoptés se conjuguent avec les
concepts et les options philosophiques qui depuis toujours nourrissent
l'art en profondeur.


Dernières parutions

Olivier DESHAYES, Jean-Léon Gérôme. Désir d’Orient
(1824-1904), 2018.
Claude Stéphane PERRIN, Cézanne. Le désir de vérité,
2018.
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2017.
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dans les écrits de Pablo Picasso, 2017.
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justemilieu ? (1797-1856), 2016.
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des arts. Histoire, technologies, esthétique, 2013.
Jocelyne CHAPTAL, Renaissance et Baroque, tome 1
et 2, 2012.
Pierre BERGER et Alain LIORET, L’Art génératif. Jouer
à Dieu... un droit ? un devoir ?, 2012.
Denis MILHAU, Du réalisme, A propos de Courbet et
Baudelaire, mais aussi de Cézanne, Kandinsky,
Apollinaire, Picasso et quelques autres, 2012.
Maïa VARSIMASHVILI-RAPHAEL






L’ITINERAIRE GEORGIEN
DE L’AVANT-GARDE




Préface de Giovanni Lista












































© L’Harmattan, 2019
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-18712-9
EAN : 9782343187129
PRÉFACE

Pourquoi l’avant-garde
Dans l’intégralité du monde occidental, ce sont les mouvements
d’avant-garde, du futurisme au surréalisme, qui ont façonné, dans
etoute leur diversité, l’art et la culture du XX siècle. C’est un fait qui
appartient à l’histoire mais dont l’étude est loin d’être terminée. Une
question préliminaire s’impose : en quoi les idées et les choix qui
inspiraient et qui déterminaient ces mouvements d’avant-garde
différaient-ils de la mythologie de la modernité qui s’est affirmée dans
ela seconde moitié du XIX siècle ? La modernité, qui a débuté avec
Courbet et qui s’est étendue jusqu’à Gauguin et à Van Gogh, voire
jusqu’au cubisme, voulait mettre l’art en adéquation avec la sensibilité
nouvelle, celle produite par les rituels de la vie collective dans les
grandes villes ainsi que par les premières conquêtes scientifiques,
notamment dans le domaine de la perception, que rendait possible la
photographie. Le postulat sur lequel ont reposé les mouvements
d’avant-garde était de nature différente : il consistait à abolir le
pouvoir du musée et à réintroduire l’art dans la vie en lui conférant des
formes d’expression et d’intervention sociale réellement inédites.
Ainsi, les avant-gardes ont rejeté le métier traditionnel de l’artiste, ont
su intensifier une approche expérimentale de l’art et se sont
impliquées dans les événements historiques qui ont marqué
l’évolution politique et sociale de chaque pays.
Porteuses d’un projet global, les avant-gardes ont épousé la cause
d’un renouvellement non seulement de l’art mais de la société tout
entière. Avec leur agitation culturelle, elles se sont voulues parties
prenantes des processus en devenir de la collectivité sociale, ouvrant
vers le progrès et vers le futur. L’impressionnisme, tout comme le
cubisme, n’a formulé aucun projet révolutionnaire de société, ils en
sont restés à de nouvelles conceptions de la peinture et de la sculpture,
alors que les avant-gardes ont innové avec les performances, les
environnements, la musique bruitiste, l’esthétique des machines, les
mots en liberté, la vision d’un urbanisme de la ville nouvelle, la
célébration d’autres modes de vie, la multiplication des idées
permettant d’affronter le monde nouveau et d’élargir l’horizon de la
sensibilité humaine. Les avant-gardes ont compris que le
renouvellement en acte de la société, des conditions de travail et des
modes de production exigeait un nouveau rôle et une nouvelle
pratique de l’art, lequel devait désormais se joindre à la vie et jouer
pleinement son action sociale sur le chemin du progrès. Il va de soi
que les enthousiasmes exaltant la machine et la croissance industrielle
constituent, aujourd’hui, la partie périmée de leur programme.
Pourtant, les idées formelles et les innovations qu’elles ont su
proposer gardent intactes leur dimension révolutionnaire. Sans oublier
que seules les avant-gardes ont tenté d’apporter une réponse aux
eruptures de la continuité de l’histoire qu’a causées, au cours du XX
siècle, la naissance de la civilisation technologique.
L’itinéraire de l’avant-garde géorgienne a été fort semblable à
l’évolution qu’ont connue d’autres avant-gardes ailleurs en Europe. En
Géorgie, l’esprit d’avant-garde est né au sein du symbolisme par le
biais d’une radicalisation et d’une extroversion qui ont su prendre en
compte tous les éléments nouveaux qui bouleversaient l’époque : le
dynamisme, la vitesse, la machine, l’énergie, l’audace, le vol aérien,
l’amélioration des conditions de vie, les valeurs de la culture
industrielle qui remplaçait la culture paysanne et ses anciennes
traditions. Cet esprit novateur s’est ensuite développé grâce aux
contacts et aux relations avec l’avant-garde russe dont les revues, les
idées, les artistes ont en quelque sorte filtré les apports provenant des
courants avant-gardistes parisiens, du futurisme italien et de
l’expressionnisme allemand. Permettant d’avoir une vision organique
de l’ensemble de l’avant-garde géorgienne, cet essai dévoile
l’arrièreplan d’un tissu culturel dont on ne connaît, à Paris, que quelques
protagonistes, tels les frères Kiril et Ilia Zdanévitch ou Alexeï
Kroutchenykh, qui a fait partie des artistes et poètes russes qui ont
choisi de séjourner, parfois pendant de longues années, à Tbilissi. Kiril
a été en contact épistolaire avec le peintre futuriste Giacomo Balla,
auquel il a envoyé ses dessins, tandis que son frère était un admirateur
8 de Marinetti. Il reprenait en effet les slogans de ses manifestes en les
radicalisant ou en les adaptant au contexte de la culture géorgienne.
Cette ferveur intellectuelle a entraîné la création, à la fin de 1917, du
groupe futuriste 41°, qui éditera plusieurs plaquettes de poésie et
s’autoproclamera nouvelle université du savoir futuriste, organisant
cours, soirées de débats, récitations poétiques, expositions et
econférences. Le nom 41° correspondrait au 41 parallèle nord de la
sphère terrestre, une latitude où se trouve Tbilissi et où se seraient
historiquement développées les villes des plus grandes civilisations.
En fait, Apollinaire, Carrà, De Chirico avaient déjà repris l’idée de
Nietzsche qui, le premier, dans Ecce Homo, en relatant son intuition
de l’Éternel Retour, l’avait localisée en y associant la latitude du lieu
où il avait eu cette révélation : Sils Maria.
L’avant-garde géorgienne se voulait européenne, pratiquait une
approche multiculturelle de l’art et s’exprimait, exactement comme les
avant-gardes occidentales, à travers les cabarets et les cafés littéraires,
les soirées de poésie zaoum, la prolifération de périodiques et de
tracts, l’activisme révolutionnaire, le recours métaphorique aux
formules chimiques (comme c’est le cas d’une revue baptisée H SO , 2 4
qui est le composé du vitriol fumant. Elle ne manquait pas non plus de
mythifier la civilisation américaine moderne, mais en marquant
toujours une autonomie de pensée et une volonté de souligner les
différences dans le but de construire les caractéristiques d’une
véritable identité nationale. La Géorgie luttait en effet depuis toujours
pour forger la spécificité de sa propre culture nationale en s’opposant
aux objectifs expansionnistes de ses puissants voisins : la Russie,
l’Arménie, la Turquie, l’Azerbaïdjan. Le rêve d’une totale
indépendance s’est accompli en février 1918, avec la dissolution de
l’Empire russe à la suite à la Révolution d’Octobre de l’année
précédente. La proclamation de la ville de Tiflis (Tbilissi) comme
capitale du nouvel État a été accompagnée d’un immense espoir qui a
galvanisé les artistes et les poètes de l’avant-garde. Le pouvoir, géré
par le Parti ouvrier social-démocrate géorgien, proclamait la
République en procédant aussitôt à la création d’une Université
nationale, puis à la fondation de la Galerie nationale d’Art et de
l’Opéra national. La nouvelle république exaltait les sentiments
nationaux et ces événements ont créé une réelle liberté d’esprit qui
favorisait les recherches novatrices de l’avant-garde. Mais le 25
9 février 1921 l’armée soviétique envahissait Tiflis. La Géorgie est
devenue alors une République socialiste et a subi une soviétisation
forcée. L’aspiration à un art national, qui a perduré de façon biaisée, a
été d’abord tout juste tolérée puis étouffée, en 1924, lors d’une révolte
indépendantiste qui a échoué dans le sang. La réorganisation de la vie
culturelle et des institutions géorgiennes aboutissait ainsi à une
satellisation qui a instauré d’abord l’alignement sur les avant-gardes
russes du constructivisme et du productivisme, puis a imposé le
"réalisme socialiste".
Pourtant, le goût de la liberté ne meurt jamais. Sous la domination
soviétique, une résistance secrète à l’art officiel a continué son
chemin, de manière plus ou moins diffuse et dans la clandestinité.
C’est elle qui a continué de semer les germes d’un esprit
d’avantgarde qui, après s’être manifesté sporadiquement pendant la
domination soviétique, se révèle aujourd’hui comme le potentiel d’une
nouvelle vitalité de la scène culturelle et artistique géorgienne. Ainsi,
en actualisant ces prémices, le postmodernisme se généralise
désormais dans la Géorgie postsoviétique. De nos jours, la culture
géorgienne aborde à nouveau, mais de façon désinvolte et décalée, les
thèmes et les formes de l’avant-garde. Ce qui relève d’une nouvelle
affirmation d’indépendance et de liberté.
Giovanni Lista



10 INTRODUCTION
eEn 1966, à l’occasion du XIII Congrès international des études
byzantines à Oxford, Ilia Zdanévitch publie une brochure intitulée
« L’itinéraire géorgien de Ruy Gonzales de Clavijo et les Eglises aux
confins de l’Atabégat ». Visiblement, c’est un sujet qui lui tient à
cœur : en 1961, au congrès précédent, il en a déjà fait une
communication, parue ensuite dans les actes du congrès. La nouvelle
publication comporte une carte, quelques planches et photos, qui
visent à mieux illustrer le chemin emprunté par le voyageur, écrivain
eet diplomate espagnol du XV siècle au retour de son ambassade
auprès de Tamerlan. Les carnets de l’ambassadeur du roi de Castille
permettent à Zdanévitch de répertorier les églises géorgiennes situées
dans cette province limitrophe et d’alerter la communauté scientifique
sur leur état.
Depuis l’Antiquité, la terre géorgienne attire de nombreux
étrangers. Diplomates, missionnaires, écrivains, savants traversent la
Géorgie depuis des siècles. Voyageurs, immigrés ou exilés, ils
viennent pour y prêcher, la découvrir, l’explorer, l’étudier, y vivre ou
s’en inspirer.
A la veille de la Révolution russe, le pays s’ouvre à nouveau aux
étrangers : avec l’arrivée des artistes avant-gardistes russes à Tbilissi,
le futurisme, chef de file des avant-gardes historiques, fait ses
premiers pas en Géorgie. Mais on ne transporte pas un mouvement
artistique ou littéraire dans une valise. Si l’avant-garde trouve en
Géorgie un sol propice, c’est parce qu’une nouvelle sensibilité
artistique y est déjà née. Cette sensibilité pousse l’art à aller plus loin
que l’autonomie acquise au siècle précédent. Les futuristes géorgiens,
tout comme les futuristes italiens ou russes, cherchent une nouvelle
modernité et érigent l’art en projet social.
Les futuristes géorgiens... mais qui sont les benjamins de ce
fameux mouvement, ces soldats anonymes de l’avant-garde passés
sous silence par les spécialistes du mouvement ? Si en France, on a
souvent entendu les noms de Kroutchenykh ou de Zdanévitch, sans
parler de Maïakovski, qui connaît Tchikovani, Gordéziani ou Jghénti ?
Pourtant, eux aussi, avec ou après leurs confrères des grands centres
européens, ont apporté leur pierre à l’édifice de l’avant-garde, à cette
tour de Babel du deuxième millénaire.
Dans les années 1910-1920, Tbilissi, la capitale géorgienne, ville
cosmopolite et dynamique, passée des mains de l’Empire russe aux
mains du pouvoir menchévique de la Géorgie indépendante, puis à
celles du pouvoir soviétique, s’est transformé en véritable laboratoire
des nouveaux modèles esthétiques. Devenue le creuset de courants
politiques et artistiques, de styles, de cultures, de langues, la ville a
ouvert ses portes à l’avant-garde et en premier lieu au futurisme. Né
en réaction à l’idéalisme esthétique et au pessimisme politique, le
futurisme a cherché un renouveau social et artistique à partir de
modèles venus d’ailleurs, mais aussi en s’appuyant sur les éléments de
la culture nationale.
La perspective artistique proposée par le mouvement n’a pas pu se
déployer pleinement. Le futurisme italien, selon Marinetti, est sorti
"plus victorieux que jamais" de la lutte contre les forces
"réactionnaires" et "conservatrices". Le futurisme géorgien, lui, n’en a
pas triomphé. Confronté à l’idéologie totalitaire, l’avant-garde a perdu
en Géorgie sa virulence révolutionnaire avant d’être anéanti et voué à
la clandestinité.
En 1925, dans un numéro du journal Khélovnéba (Art),
hebdomadaire géorgien sur l’art, paraît un article sur le surréalisme
français. L’auteur de l’article, évoquant parallèlement la vie artistique
et littéraire de la dernière décennie de son pays, dit de ne pas avoir à
en rougir. En effet, des années 1910 aux années 1930, la Géorgie
connaît un foisonnement inouï de mouvements, écoles, courants
poétiques, littéraires et artistiques : symbolisme, dadaïsme,
expressionnisme, futurisme, constructivisme, productivisme. Des
groupes hétérogènes, multilingues, multiethniques apparaissent et
disparaissent, cohabitent, se heurtent, se mêlent... Peut-on tous les
placer sous l’égide de l’avant-garde ? Peut-on parler de l’avant-garde
12 géorgienne et si oui, comment la cerner et par où commencer son
histoire ?
Si l’on emploie le terme "avant-garde" de manière extensive, en
considérant l’avant-garde comme le synonyme d’une perpétuelle
aspiration de l’esprit créatif à la modernité et d’une permanente mise
en échec des valeurs établies, la littérature et l’art géorgiens la
connaissent depuis longtemps. Mais si l’on s’appuie sur la notion
ed’avant-garde historique, elle s’étend sur le premier tiers du XX
siècle. Certains spécialistes sont plus précis en rattachant l’apparition
de l’avant-garde géorgienne à la parution du premier numéro de la
1revue symboliste Les Cornes bleues (Tsisperi q’ants’ebi ) le 28 février
21916 .
Les poètes, réunis autour de la revue dans un groupe éponyme,
méritent sûrement le nom de " révolutionnaires des lettres ", nom que
Le Figaro, publiant le manifeste symboliste de Moréas, donna à la
génération des "décadents " en France. Les Cornes bleues sont les
premiers à diagnostiquer la crise du vers géorgien, à déclarer la guerre
à toute esthétique poétique révolue et à commencer une bataille pour
la restructuration du champ poétique au nom de la modernité
baudelairienne.

1 Ici, nous utilisons le système national de romanisation, adopté en 2002 par
l’Institut linguistique, l’Académie des sciences et le Département public de
cartographie et de géodésie géorgiens. Dans le reste du texte, nous avons
principalement opté pour la transcription.
2 Kourdiani, Mikheïl, « Le début du siècle », revue Tsiskari, 1982, n° 5
( ქუ რდიანი, მიხეილ, « საუ კუნი ს და საწ ყ ისი », ცისკ ა რი, 1982 წელი, n°5).
13
Le groupe des Cornes bleues.
Bibliothèque numérique Ivériéli de la Bibliothèque nationale du Parlement
géorgien.

Les poètes des Cornes bleues. De gauche à droite, assis : Titien Tabidzé, Kolaou ;
debout à droite, Valérien Gaprindachvili.
Bibliothèque numérique Ivériéli de la Bibliothèque nationale du Parlement
géorgien.
14 Né trente ans après la publication du fameux manifeste de Moréas,
alors que la crise du symbolisme en Russie bat son plein, le
symbolisme géorgien se forge en interaction avec les avant-gardes
européennes et russes et affiche certaines affinités avec elles.
En 1923, le quatorzième numéro du journal symboliste Rubicon
publie les manifestes dadaïstes : "Manifeste cannibale Dada" de
Francis Picabia et "Le profil de Dada " de Philippe Soupault, ainsi que
le poème "Dada est un microbe vierge" de Tristan Tzara, traduit par
Titien Tabidzé, membre des Cornes bleues. Les traductions semblent
avoir été effectuées à partir de la revue Dada n°7, éditée à Paris, en
mars 1920. L’attraction que le dadaïsme exerce sur Titien Tabidzé ne
s’arrête pas aux manifestes : ses poèmes "Le madrigal dadaïste", "La
Bouche d’or d’Orpiri", "Un dimanche maussade", datés de 1921-1924,
3en sont la preuve. Les essais "L’ironie et le cynisme" , "Le dadaïsme
4et les Cornes bleues" proposent des réflexions sur un art séditieux et
irrévérencieux envers les valeurs établies.
Le futurisme, lui aussi, s’insinue dans les bonnes grâces du
symbolisme géorgien.
Dès les premières lignes de son manifeste "Avec les Cornes
bleues", publié en 1916 dans le premier numéro de la revue Les
Cornes bleues, Titien Tabidzé veut "légitimer" le futurisme, en le
plaçant dans la lignée de Mallarmé. Un autre membre du groupe,
Paolo Iachvili, affiche son penchant pour le futurisme italien non
seulement par son prénom Paolo, italianisant le "Pavlé" géorgien, mais
aussi par ses manifestes, "Avant-propos" et "Aux ennemis jaunes",
parus dans la même revue. La critique a déjà souligné que ceux-ci se
référaient aux manifestes des futuristes italiens et notamment à celui
5que Marinetti publia dans Le Figaro, le 20 février 1909 . Chez

3 Tabidzé, Titien, "L’ironie et le cynisme", revue Les Gazelles rêveuses, 1923, n°9
( ტაბიძე, ტი ციან, "ირონია და ცინიზ მ ი", ჟუ რნა ლი მეო ც ნებე ნიამო რ ები,
1923, n°9).
4 Tabidzé, T., "Le dadaïsme et les Cornes bleues", revue Les Gazelles rêveuses,
1923, n°10 (" დადაიზ მი და ცისფ ე რი ყა ნწები", ჟურ ნ ა ლ ი მეო ც ნე ბე
ნიამორე ბ ი, 1923, n°10).
5 Avaliani, Lali, Paolo Iachvili, Sabtchota Sakartvélo, Tbilissi, 1977
( ავალია ნი, ლალ ი, პაო ლ ო იაშვილი, საბჭ ოთ ა საქართველ ო, თბილისი,
1977) p. 65, Kourdiani, M., "Le début du siècle".
15 Iachvili, on observe la même exaltation de la témérité, de la nouvelle
énergie, de la nouvelle beauté et de la vitesse que chez Marinetti.
Notre Avant-propos est empoisonné. Ô, ennemis de l’art pur, vous qui ne
croyez pas au royaume de l’art et ne reconnaissez pas être son éternel
serviteur, il vous brûlera le cœur comme de l’acier ! […] Nous exaltons la
nouvelle parole, stricte et téméraire, comme l’envol royal de la main du
chef d’orchestre extasié. […] Nous vivons dans la clarté et dans l’ivresse.
Nous croyons en toute orgie. Nous chantons la beauté de la destruction.
Nous renonçons au passé, illuminé par le soleil, aussi bien qu’obscurci
par la nuit. Aux couronnes d’or du passé nous avons enlevé les pierres
précieuses et nous les avons jetées dans la mer de l’oubli. […] Nous
avons oublié le calme, le silence et la beauté tendrement éclairée par la
lune. Nous magnifions le tumulte, le bruit et la vitesse. […] Nous voulons
transformer la Géorgie en une immense cité rêveuse, où le bruit des rues
vivantes remplacera l’émeraude des champs de fleurs. […] Nous voulons
créer des mots incompréhensibles et singuliers. […] Notre poésie est
réchauffée par l’ardeur de la fine intuition. Apprenez la beauté du
renoncement, la vitesse héroïque, la grandeur de l’agitation, l’amour du
6sommet illuminé, le mystère du fracas .
En 1979, lors du premier symposium international consacré aux
questions des cultures transcaucasiennes qui s’est tenu à Venise et à
Bergame, Luigi Magarotto, professeur à l’Université de Venise, a
relevé la parenté des manifestes d’Iachvili avec les principes
directeurs du futurisme italien. Il a supposé que l’auteur de
l’"Avantpropos", qui d’ailleurs connaissait la langue française, a pu lire le
7manifeste de Marinetti lors de son séjour à Paris de 1913 à 1914 .
D’après Lali Avaliani, spécialiste géorgienne du symbolisme, Iachvili
aurait pris connaissance des manifestes futuristes italiens dans leur
traduction russe, réalisée par Cherchénévitch et publiée en 1914.
Les symbolistes géorgiens connaissent également bien les
manifestes des futuristes russes. "Pourquoi la femme géorgienne se
maquille-t-elle ? s’interroge Titien Tabidzé dans son manifeste "Avec
les Cornes bleues". Il répond lui-même : "Elle est comédienne de

6 Iachvili, Paolo , "Avant-propos", Les Cornes bleues, 1916, n°1 ( იაშვილი,
პაოლ ო, " პირ ველთქმა", ცის ფერი ყანწები, 1916, n°1.
7 Entretien avec Lali Avaliani et Luigi Magarotto, journal Literaturouli Sakartvelo,
er1 avril 1988 ( ინტერვიუ ლალი ავა ლ იანსა და ლუი ჯ ი მაგ ა როტო სთ ან,
გაზეთი ლიტ ერატუ რუ ლი საქა რთ ველ ო, 1988 წლის 1 აპრი ლი).
16 nature et aime transformer la vie en théâtre." Ce passage se réfère, de
toute évidence, au manifeste des futuristes russes "Pourquoi nous nous
maquillons", cosigné par Zdanévitch et Larionov et publié dans la
revue Argus :
Après le long isolement des maîtres [...], la vie a pénétré l’art. Désormais,
c’est à l’art de faire son irruption dans la vie. Le visage maquillé est le
8début de cette irruption .
Les poètes des Cornes bleues assistent aux soirées des futuristes
russes et participent aux vifs débats dans les cafés de Tbilissi.
"L’amour hostile et la fête nous unissent", dira le futuriste russe Igor
9Terentiev dans son poème "Dideboulia" . Ce poème est traduit par
Titien Tabidzé et publié dans le cinquième numéro du journal
Rubicon. Si Grigol Robakidzé, chef de file du symbolisme géorgien,
engage une polémique avec Kroutchenykh et Zdanévitch sous le
pseudonyme d’Isabelle VII, Valérian Gaprindachvili, poète des
Cornes bleues, parle de Kroutchenykh comme d’un génie, d’un
10phénomène poétique d’une grande importance . Paolo Iachvili est
ami avec les futuristes russes Igor Severianine et Vladimir
Maïakovski. Il connaît par cœur les poèmes de Maïakovski et, selon
les souvenirs de Titien Tabidzé, en est un bon déclamateur.
En 1918, lors d’une discussion entre les futuristes et les
symbolistes, à Tbilissi, dans le café Imédi, Robakidzé cherche les
raisons de l’éclosion du futurisme dans l’inconscient collectif, qui unit
"la meilleure partie de la jeunesse" de différents pays. T. Tabidzé nous
laisse le souvenir de cette soirée :
Robakidzé criait comme un tigre blessé : la vie moderne justifie
l’existence des futuristes. Vous dites que c’est une clownerie consciente.
Imaginons que ce soit le cas. Mais si la meilleure partie de la jeunesse de

8 Argus, n°12, 1913.
9 En géorgien : "C’est magnifique."
10 Gaprindachvili, Valérien, "Les poètes russes à Tbilissi", in : Poésies, poème,
traductions, essais, lettres de l’archive du poète, Merani, Tbilissi, 1990, p. 479-480
( გაფრინდაშვილი, ვალერიან, "რუსი პოეტე ბ ი თბილის ში", ლე ქსე ბი,
პოემა, თარგ მ ანები, წერი ლები მწერ ლის არქივი დან, მერა ნი, თბილისი,
1990, გვ. 479-480).
17 Russie, de Géorgie, de France fait le clown consciemment, tant pis pour
11le monde .
Les symbolistes jouent un rôle indéniable dans l’initiation de la
culture littéraire et artistique nationale à l’avant-garde, mais ils sont
plus les précurseurs que les pionniers de l’avant-garde en Géorgie.
Malgré le flou qui l’entoure, le groupe des Cornes bleues cherche à
fonder sa doctrine et sa pratique poétique sur les assises du
symbolisme français, aussi bien que du symbolisme russe. Les
membres du groupe sont parfaitement conscients de leur engagement
esthétique et leur compréhension de l’art poétique est plus proche de
celui de Verlaine que de celui de Marinetti. D’ailleurs, les
symbolistes, attachés à l’idéalisme, au mystère, à l’art des demi-tons, à
la musicalité, sont la première cible des attaques virulentes de
l’avantgarde. L’histoire de l’avant-garde commence par le futurisme. On le
sait bien, le futurisme, chef de file de l’avant-garde européenne, est un
phénomène italien à sa naissance. Ultérieurement, il s’internationalise
et devient un composant essentiel des avant-gardes nationales, qui
englobent un espace géographique étendu : de l’Espagne à la Suède,
de la Russie au Brésil... Dans chaque pays, même si son noyau reste
plus ou moins en adéquation avec les concepts de Marinetti, le
mouvement est modelé selon les spécificités de la culture nationale et
la praxis sociale. Pour le transfert des modèles "futuristes", la Géorgie
doit beaucoup au mouvement qu’on a l’habitude de nommer le
futurisme russe et qui dispute la palme au futurisme italien. Le
futurisme italien pénètre les frontières géorgiennes principalement à
travers la Russie. La jeune génération d’artistes et d’intellectuels
géorgiens qui, dans les années 1910, fait ses études dans les
universités russes, a la possibilité non seulement de connaître ce
mouvement et d’assister à ses premiers pas en Russie, mais aussi de
voir Marinetti, père du futurisme, en personne. Titien Tabidzé se
souvient du Moscou littéraire de l’époque de ses études universitaires :
Dans les années 1914-1915, le Moscou littéraire s’engouait encore du
symbolisme, mais on sentait que la crise de ce dernier avait commencé.
Andreï Biély, qui venait de rentrer de Suisse, avait apporté avec lui une
sombre lassitude mystique, de vifs débats sur Goethe et des discours sur
le théâtre de geste. Je me souviens de la mort et des funérailles de

11 Tabidzé, T., "Le dadaïsme et les Cornes bleues".
18 Scriabine, du culte de sa musique ; des soirées innombrables du poète
Igor Severianine ; des réunions de la Société philosophico-religieuse et
du slogan "De Kant à Proudhon" ; du départ de l’armée russe pour le
front allemand ; de l’arrivée à Moscou de Marinetti et Verhaeren [...] ;
des attaques des acméistes et des "adamistes" contre les symbolistes ; de
ma rencontre avec Balmont [...] ; de ma passion pour Blok et Annenski
et, enfin, de l’apparition dans les rues et sur les places de Moscou de
Vladimir Maïakovski, un peu plus tard de Khlebnikov et des autres
12futuristes russes .
Les périodiques russes suivent attentivement les manifestations du
futurisme italien. Le soir (Vetcher), Apollon, Les Masques (Maski)
font connaître au lecteur russe des extraits des manifestes de Marinetti.
En 1913, Vadim Cherchénévitch publie le livre Le futurisme sans
masque. En 1914, le même Cherchénévitch fait paraître un recueil
contenant les traductions des manifestes du futurisme italien. La
même année, à Moscou, aux éditions Prométhée, paraît le Futurisme
de Marinetti, recueil des manifestes, proclamations et conférences,
traduit en russe par Engelhardt. Des extraits de ces manifestes ne
tardent pas à paraître dans des périodiques géorgiens.
Ce sont les représentants du futurisme russe, Ilia Zdanévitch,
Alexeï Kroutchenykh, Igor Terentiev, qui mènent la première
artaction avant-gardiste sur le sol géorgien à la fin des années 1910.
Originaires de Géorgie ou ayant quitté la Russie postrévolutionnaire,
devenue le théâtre de conflits sanglants, les adeptes du futurisme y
trouvent un sol propice à la propagation du mouvement. Les transferts
des modèles artistiques et culturels doivent beaucoup à la mobilité des
artistes – exilés, émigrés, voyageurs – aussi bien qu’aux lieux comme
les ateliers, les cafés, les galeries. L’essor de l’avant-garde, où le
futurisme joue un rôle de premier plan, se déroule dans l’atmosphère
culturelle de Tbilissi, ville située aux confins de l’Orient et de
l’Occident, multiethnique et dynamique. Les éléments de la culture
nationale y participent activement. Si, en règle générale, s’enraciner
dans une culture est un travail difficile à long terme, l’avant-garde,
avec son langage universel, crée la possibilité d’une connexion

12 Tabidzé, T., "L’autobiographie", Poésies, poèmes, prose, lettres, Mérani, Tbilissi,
1985 ( ტი ციან ტაბი ძე, "ავტობიოგრაფიიდან", ლექ ს ები, პო ემე ბ ი, პრ ოზა,
წერილები, მერანი, თბილის ი, 1985), p. 7-9.
19 immédiate. Les poètes et artistes russes travaillent en étroite
collaboration avec les poètes et peintres géorgiens.
La courte période d’indépendance de 1918 à 1921 s’avère
particulièrement bénéfique pour ce climat intellectuel et artistique
dans lequel l’avant-garde se plaît et s’épanouit. Après l’instauration
violente du pouvoir soviétique en Géorgie en 1921, les artistes russes
quittent la Géorgie pour gagner les Républiques voisines ou l’Europe.
Le pays, bouillonnant de passions politiques, devient un véritable
carrefour des "ismes" non seulement politiques, mais aussi artistiques.
Une sensibilité transversale nourrit l’art de l’avant-garde,
réunissant les poètes, les peintres, les architectes, les hommes de
théâtre, les cinéastes qui ambitionnent une révolution culturelle. La
Géorgie des années 1920, inspirée par la vie moderne, par le progrès
technique, par le cinéma, par les avant-gardes étrangères et guidée par
une quête identitaire, s’engage sur le chemin de la modernisation de sa
culture.
La sensibilité internationale des artistes et leur volonté d’intégrer
un espace culturel transnational contribuent à l’appropriation des
modèles venus d’ailleurs. Mais il faudrait à juste titre mentionner
également le rôle de la culture "locale", au travers de laquelle
l’avantgarde construit sa propre notion de modernité, cherche la mise en
valeur de l’identité et des particularités de la culture nationale.
Le mouvement géorgien du futurisme naît en 1922. Le 23 avril, les
futuristes organisent leur première réunion dans une salle du
Conservatoire national de Tbilissi. Le 7 mai de la même année, treize
ans après la publication française du fameux manifeste de Marinetti, le
premier manifeste futuriste géorgien "La Géorgie-Phénix" voit le jour.
Le groupe H SO , s’affirmant comme une école, un "front", un 2 4
"conseil" ou une organisation, publie sa première revue éponyme en
1924.
L’apparition des futuristes est loin de ressembler à une détonation
ou à un tremblement de terre, comme les futuristes l’avaient imaginé.
La Géorgie de cette époque est peut-être trop fatiguée par les
événements politiques et déjà assez familiarisée avec des expériences
artistiques, des provocations et des spectacles excentriques.
A l’instar des futuristes italiens et russes, les futuristes géorgiens
veulent secouer leur pays qu’ils croient enlisé dans un nationalisme
"sentant la naphtaline" et dans un goût trivial. Ils renoncent au concept
20 de poète élu, prophète ou messager divin, qui persiste jusqu’à la fin du
eXIX siècle. Le futurisme dissocie également le poète du culte
romantique de la souffrance, repris par le symbolisme. Pour lui, la
place du poète n’est ni à la tête, ni à la marge de la société, mais bien
en son milieu. La poésie et l’art ne doivent faire qu’un avec la vie.
Tout comme les futuristes italiens ou russes, les futuristes géorgiens
ambitionnent non seulement le renouveau artistique, mais aussi la
structuration de la société de l’avenir.
Ils cherchent à cosigner le projet universel de l’avant-garde, à
transformer Tbilissi en un de ses laboratoires et à prouver que la
Géorgie est loin d’être un "incubateur", un récepteur périphérique du
futurisme italien ou russe.
Cela ne nous gêne pas de souligner que ce système théorique n’est pas
d’origine géorgienne. Néanmoins, cela n’équivaut pas à une influence ou
13à un plagiat .
H SO nie catégoriquement ses rapports avec les mouvements étrangers, 2 4
soi-disant apparentés. Nous renonçons au futurisme italien, qui n’est
qu’un confort aristocratique. Nous ne pouvons pas nous contenter des
recherches extrémistes des Français, limitées à la révolution mondaine et
à la forme. Nous n’avons rien en commun avec le futurisme russe sauf le
14concept de construction étatique .
Les futuristes géorgiens sont bien conscients que le décalage
chronologique les différencie du futurisme italien d’avant-guerre, ainsi
que du futurisme russe pré-révolutionnaire et les inscrit dans le
paysage de la réalité soviétique. "Nous nous sommes retrouvés sur le
front de la poésie entre le futurisme productiviste, le constructivisme
15et Dada", explique Tchikovani .
Les futuristes considèrent que "le futurisme intègre "dada" comme
16une partie de son corps" . Une page de la revue H SO (n°2, 1924, p. 2 4
27) présente le mot dada en gros caractères latins face aux autres
"ismes" écrits en petits caractères géorgiens.

13 Jghénti, Bessarion, "Les limites du gauchisme", Gauchisme, 1925, n°1, p. 8
( ჟღენტი, ბე სარიონ, "მემ ა რც ხენეობის საზღვრე ბ ი", მემ არ ც ხე ნე ობა, 1925,
n°1 გვ, 8).
14 H SO , n°1, 1924, Tbilissi. 2 4
15 Tchikovani, Simon, "Une explication urgente", Mnatobi, n°4, 1924, p. 215
( ჩიქოვა ნი, სი მონ, " სა სწრა ფო განმ არტება", მნათ ო ბი, n°4, 1924, გვ. 215).
16 Ibid.
21 Le groupe H SO se charge de la propagation du futurisme tout en 2 4
admettant sa permanente mutation. Doté d’une grande porosité, le
futurisme géorgien s’ouvre au cubisme, au cubo-futurisme, au
constructivisme. Il se donne les noms de "gauchisme", de "futurisme
productiviste", de "constructivisme"... Il contribue lui-même à
l’ambiguïté terminologique qui l’entoure dès son apparition.
Pour la critique géorgienne des années 1910-1920, le mot
"futuriste" désigne plus une attitude "snob" qu’un engagement pour un
mouvement muni d’un programme défini. Contre leur gré, les Cornes
bleues sont les premiers à être étiquetés "futuristes". Kita Abachidzé,
critique littéraire, traducteur de l’Evolution de la poésie lyrique au
eXIX siècle de Brunetière, et Grigol Robakidzé tiennent à rappeler à la
critique la distinction entre symbolisme et futurisme.
Le mot "futurisme", par extension, couvre toute avant-garde
historique. La même signification est attachée au terme "art de
gauche" qui s’enracine après la Révolution et qui est introduit par
différents groupes d’avant-garde. Un autre terme, celui de
"modernisme", plus vaste et souvent attrape-tout, apparu dans la
critique pré-révolutionnaire, se répand également dans la critique aussi
bien que dans les milieux avant-gardistes. La critique marxiste a
recours aux termes "formalisme" et "décadence" pour désigner tout
courant artistique opposé à l’art officiel.
Le mot "avant-garde," attesté en français dans le domaine militaire
e edès le XVI siècle et apparu dans la critique littéraire à la fin du XIX
siècle, est longtemps absent du vocabulaire géorgien. Dans le contexte
de la construction de l’Etat soviétique, l’"avant-garde" se rapporte
avant tout à une réalité sociale et politique. Privilégié par la recherche
franco-italienne, le terme n’apparaît dans la critique soviétique que
dans les années 1970 : la troisième édition de la Grande Encyclopédie
soviétique (1970) le définit pour la première fois. Après la chute de
l’URSS, le terme "avant-garde" se propage dans les études menées en
Géorgie, comme dans les autres pays ex-soviétiques. Il s’emploie à
coté du terme générique "modernisme" qui, jusqu’à présent, conserve
sa position dominante.
En 1979, Serge Fauchereau remarque, à propos de l’exposition
Paris-Moscou : 1900-1930, organisée par le Centre Georges
Pompidou : "On aurait tort, en effet, de limiter le pays à la seule
Russie ; il faut aussi compter avec d’autres cultures, ukrainienne ou
22 géorgienne par exemple – cette dernière ayant des liens étroits avec la
17France au vingtième siècle ."
A la différence de l’avant-garde russe, l’avant-garde géorgienne,
dans toutes ses manifestations, reste peu connue à l’étranger. Même
les ouvrages les plus ambitieux et les plus volumineux, qui étudient
les avant-gardes dans leurs contextes nationaux, comme par exemple
eAvant-gardes littéraires au XX siècle sous la direction de Jean
18Weisgerber, en deux volumes , n’en font aucune mention. Parmi les
rares spécialistes s’y intéressant, nous pouvons citer Luigi Magarotto,
professeur à l’Université de Venise. Les ouvrages généraux sur la
littérature géorgienne ne consacrent que quelques pages aux
manifestations avant-gardistes, comme par exemple The Literature of
19Georgia de Donald Rayfield, professeur à l’Université de Londres .
Le domaine géorgien resta longtemps le violon d’Ingres des
spécialistes de l’avant-garde russe. La présence de la Géorgie dans
l’Empire russe, puis dans l’URSS, posa également un problème de
classification. Ainsi, les œuvres des peintres avant-gardistes Irakli
Gamrékéli et Beno Gordéziani, conservées dans les collections du
Museum of Modern Art de New York, ont été répertoriées dans la
section "Russie" jusqu’en 2011.
L’avant-garde fut la bête noire de la critique soviétique. Après sa
mise à mort par le régime bolchévique au début des années 1930, les
historiens et les critiques d’art soviétiques la passent sous silence ou
ne mentionnent que brièvement les "péchés formalistes" de la jeunesse
de quelques artistes. Certains des anciens futuristes sont "convertis"
par le pouvoir soviétique, d’autres anéantis pendant les purges ou
condamnés à l’oubli.
A partir des années 1980, les manifestations d’avant-garde
s’insinuent dans des ouvrages sur la littérature et l’art géorgiens, mais
elles y sont réduites à des tentatives infructueuses d’implantation des
modèles occidentaux dans la culture nationale.

17 Fauchereau, Serge, "Paris-Moscou : littérature", p. 400-402, dans Paris-Moscou
1900-1930, sous la direction de Pontus Hulten, Editions du Centre Pompidou, Paris,
1979, p. 400.
18 e Jean Weisgerber, Avant-gardes littéraires au XX siècle, I-II,
Amsterdam/Philadelphia, John Benjamins, 1984.
19 Donald Rayfield, The Literature of Georgia, Routledge, London-New-York,
1994.
23 Le phénomène de l’avant-garde connaît un véritable regain
d’intérêt à l’époque post-soviétique. Les premiers ouvrages lui étant
20consacrés voient alors le jour . Le travail visant à l’étude et à la
popularisation de la production avant-gardiste s’intensifie à l’aube du
eXXI siècle. Les historiens de l’art, les spécialistes de la littérature, les
artistes géorgiens cherchent, dans un effort commun, à analyser
l’avant-garde nationale dans sa continuité, dans sa transversalité et,
dans l’interaction spécifique des divers mouvements, à définir son
impact sur la culture nationale, mais aussi sa place dans l’avant-garde
internationale. Les expositions, conférences et publications de ces
dernières années prouvent l’intérêt croissant pour les mouvements
avant-gardistes. En voici quelques exemples : en 2005, paraît le livre
Le modernisme géorgien : 1910-1930. Le premier volume de
l’ouvrage en six volumes, Le modernisme géorgien comme partie
intégrante de la culture mondiale de Vato Tsérétéli et Théona
Djaparidzé, voit le jour en 2016. La même année, l’Institut de la
littérature géorgienne Chota Roustavéli publie La typologie du
modernisme géorgien de Gaga Lomidzé, puis, en 2018, l’ouvrage de
Konstantin Bregadzé La modernité et le modernisme. L’Institut des
Littératures comparées de l’Université Ilia Tchavtchavadzé de Tbilissi
prépare l’édition de l’ouvrage collectif Avant-garde historique en
Géorgie. Avec le concours du CNL géorgien, quelques ouvrages,
comme H SO . Futurismus und Dada in Tiflis, Petre Otskheli In 2 4
Flammen der Zeit, paraissent chez des éditeurs allemands en 2019.
De nombreuses expositions, organisées en Géorgie comme à
l’étranger, accompagnées de leurs catalogues et de conférences, font
revivre les œuvres avant-gardistes. Citons certaines de ces
manifestations : Lado Goudiachvili (1997, Palais-Bourbon), Pirosmani
(1999, Musée des Beaux-Arts de Nantes, 2008, Musée Zervos,
Vézelay), Niko Pirosmani – Promeneur entre les mondes (2019,
Fondation Vincent Van Gogh, Arles), Paris-Montparnasse-Tbilissi
(2008, Musée du Montparnasse), Peintres ukrainiens et géorgiens, sur
les routes de l’exil (2011, Galerie Chauvy, Paris), David Kakabadzé
(2015, Musée Maillol), Avant-garde européenne. 1900-1937 (2007,
bibliothèque British-Library, Grande-Bretagne, 2011, New York,

20 Sigoua, Sosso, L’Avant-gardisme dans la littérature géorgienne, Presses
universitaires de Tbilissi, 1994 ( სიგ უა, სო სო, ავანგარდიზ მი ქართულ
ლიტერატ უ რ აში, თსუ, თბილისი, 1994).
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