Jazz manouche
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Description

Spécialiste reconnu de la question tsigane, Louis de Gouyon Matignon retrace ici l'histoire du jazz manouche depuis sa création dans les années 30 jusqu'à ses expressions les plus récentes. Le lecteur y côtoiera, au gré d'une discothèque de 100 albums, une galerie de personnages hauts en couleur dont Django Reinhardt, les frères Ferré, le trio Rosenberg ou encore Biréli Lagrène et Christian Escoudé, et découvrira des talents méconnus ou aujourd'hui oubliés. Tous, à leur manière, ont contribué à écrire cette histoire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 février 2015
Nombre de lectures 48
EAN13 9782336370088
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre

Louis de Gouyon Matignon





Jazz manouche

La discothèque idéale
Copyright

Du même auteur

Dictionnaire tsigane – Dialecte des Sínté , L’Harmattan, 2012
Gens du voyage, je vous aime , Michalon, 2013
Apprendre le tsigane , L’Harmattan, 2014





















© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-72019-7
Citation

« Django est le héros d’un peuple, celui du peuple tsigane. »
(Alain Antonietto, musicologue)
Remerciements
Je tiens à remercier Sébastien Légé, Christophe Pilot et Francis Couvreux de m’avoir autorisé à reprendre certaines de leurs chroniques tirées du site web www.djangostation.com dans cet ouvrage.
Je tiens à remercier Jean-Baptiste Tuzet qui, grâce à son ouvrage Jazz manouche : La grande aventure du swing gitan de Django Reinhardt à Tchavolo Schmitt…, me permit de découvrir le jazz manouche et ses musiciens.
Enfin, je tiens à remercier tous les musiciens que j’eus la chance de rencontrer à mes débuts et plus particulièrement Chriss Campion, Serge Krief, Biréli Lagrène, Gaiti Lagrène, Ninine Garcia, Potzi, Jeannot Malla, Steeve Laffont, Stochelo Rosenberg, Christophe Astolfi, Yorgui Loeffler, Adrien Moignard, Amati Schmitt, Christian Escoudé, Denis Chang, Angelo Debarre, Aurore Voilqué, Boulou Ferré, Brady Winterstein, David Reinhardt, Mike Reinhardt, Mondine Garcia, Mundine Garcia, Costel Nitescu, Tchavolo Schmitt, Daniel John Martin, Dorado Schmitt, Noé Reinhardt, Gismo Graf, Ludovic Beier, Rodolphe Raffalli, Samson Schmitt, Matcho Winterstein, May Bittel, Moreno, Mozes Rosenberg, Patrick Saussois, Paulus Schäfer, Rocky Gresset, Samy Daussat, Romane, Frangy Delporte, Serge Camps et Wawau Adler.
Introduction
Le jazz manouche, swing gitan, gipsy swing ou French jazz est un mouvement musical né dans le Paris des années 30 grâce à Django Reinhardt et le QUINTETTE DU HOT CLUB DE FRANCE.
Avant-gardiste dès l’époque du musette vers la fin des années 20, grand auditeur de Bach et Debussy, doté d’une mémoire auditive phénoménale, désireux d’écrire une messe pour les Tsiganes sous l’Occupation, fervent utilisateur de la guitare électrique depuis son séjour aux États-Unis en 1946, éveilleur de tous les musiciens depuis soixante ans, affectionnant peindre et pêcher dans son village de Samois-sur-Seine où il décède en 1953, Django Reinhardt invente avec le QUINTETTE DU HOT CLUB DE FRANCE dans les années 30 ce que l’on appelle aujourd’hui « jazz manouche » . Avant lui, pas de musique de ce style. Seul Européen ayant marqué l’histoire du jazz, il inspira bon nombre de musiciens qui, pour lui rendre hommage, jouent aujourd’hui ses compositions et interprétations. Voici l’histoire de cette musique.
« Django est le héros d’un peuple, celui du peuple tsigane » – Alain Antonietto, musicologue et spécialiste du jazz manouche.
Né le 23 janvier 1910 dans une roulotte stationnée près de Luttre et non loin de Pont-à-Celles sur la route de Charleroi, dans les faubourgs de Liberchies en Région wallonne (Belgique), Jean « Django » Reinhardt est un Manouche ou Sínto selon le terme endonyme. Ce surnom de Django (dont personne ne connaît l’origine et qui signifie en romani « je réveille » ) lui est attribué, comme le veut la tradition manouche, dès sa naissance par Jean-Eugène Weiss et Laurence « Négros » Reinhardt, les parents du jeune Manouche. Déclaré fils de « Jean-Baptiste et Laurence Reinhart » , le père de Django ne signera pas de son vrai nom le certificat de naissance du futur prodige de la guitare afin d’échapper à la conscription militaire française ; Django portera donc le nom de sa mère. Baptisé le 26 janvier 1910 en l’église Saint-Pierre de Liberchies, une grande fête fut alors organisée dans un café (situé en face du cimetière de la ville) appartenant à Adrien et Isabelle Borsin : « Chez Borsin » . Restant tout au long de sa vie très attaché à Liberchies, s’y rendant régulièrement pour visiter sa marraine Isabelle Borsin, le village natal de celui qui invente le jazz manouche organise chaque année au mois de mai un festival en sa mémoire.
Très tôt, Django est attiré par la musique. Alors que la famille voyage à partir de 1913 – 1914 (afin de fuir la Première Guerre mondiale) entre l’Italie, la Corse, la région du Midi et l’Algérie, le jeune Manouche écoute beaucoup son père, violoniste itinérant. En 1919, les Reinhardt (depuis que l’attaché municipal Henri Lemens en charge de la rédaction de l’acte de naissance de Jean « Django » Reinhardt rajouta un d correspondant à la prononciation française du nom alsacien Reinhart ) reviennent en France et s’installent du côté de la barrière de Choisy à Paris. Avec son frère Joseph « Nin-Nin » Reinhardt né en 1912 à Paris, Django, à l’abri de la Première Guerre mondiale, grandit dans un espace insalubre et bouseux réservé aux Bohémiens, Romanichels et autres nomades que l’on appelle la Zone (nous parlons depuis des zonards ), immense bidonville où s’entasse toute la misère parisienne. Cette zone périphérique soutenait jadis l’enceinte de Thiers ou les fortifications « fortifs » .
Django, s’initiant dès son plus jeune âge à la musique grâce au violon (entre 6 et 10 ans), découvre rapidement (grâce à son oncle Guiligou ) le banjo (vers 1922). C’est une révélation. Jouant toute la journée sur les cordes rouillées de l’instrument, observant les musiciens de passage et acquérant rapidement une technique hors du commun, il commence vers l’âge de 12 ou 13 ans à jouer dans les cabarets parisiens avec des artistes tels que l’accordéoniste français d’origine italienne Vétese Guérino ; il s’avère être un véritable prodige de l’instrument. Avec son frère Nin-Nin, les deux Manouches vont alors rapidement proposer leurs services aux accordéonistes jouant dans les bistrots aux alentours pour gagner de l’argent.
Introduit à Paris grâce aux Italiens, l’accordéon règne au rythme de la valse et de la java dans un style musical qui fera la gloire d’une France d’opérette pour des décennies : le musette. Tandis que les femmes manouches vont vendre aux Gadjé, les hommes jouent de la musique et c’est ainsi qu’au milieu des années 20, s’organise un incroyable métissage musical aux portes de Paris : les Manouches apprennent à accompagner les accordéonistes, s’initiant dans le même temps aux joies de la valse à trois temps, alors que les accordéonistes, au contact des Manouches, jouent des airs traditionnels comme LES YEUX NOIRS ; le mode majeur de la valse devient ainsi parfois mineur avec la composition de valses manouches signées Django Reinhardt comme GAGOUG, CHEZ JACQUET…
Parmi les ancêtres du jazz manouche, deux musiciens du Paris des années 20 : un banjoïste nommé Gusti Malha et un joueur de bandurria nommé Jean « Poulette » Castro. L’un et l’autre influenceront Django à ses débuts. Gusti lui permettra de perfectionner sa manière de jouer du banjo et Poulette l’initiera à la technique du médiator, ce morceau d’écaille qui permet de frapper les cordes et plus tard, de donner du swing à l’instrument. Le 20 juin 1928, Django enregistre son premier disque avec l’accordéoniste français Jean Vaissade ; sa virtuosité d’adolescent éblouit. L’adolescent ne sachant ni lire ni même écrire son propre nom est alors présenté comme « Jiango Renard, banjoïste » . En cette même année, le célèbre chef d’orchestre anglais Jack Hylton viendra un soir l’écouter à « La Java » où il accompagne l’accordéoniste Maurice Alexander. Hylton proposera à Django de l’accompagner dans le cadre d’une tournée à Londres et de signer un contrat le lendemain dans un bistrot de la rue Blanche.
Cependant, en cette soirée du 26 octobre 1928, Django Reinhardt, dix-huit ans, rentrant chez lui dans sa roulotte installée à Saint-Ouen (près de la rue des Rosiers) en banlieue nord de Paris, du côté de la porte de Clignancourt, renversa une bougie allumée par sa première femme Bella Baumgartner qui l’attendait pour le repas. Les fleurs en celluloïd (matière très inflammable) que celle-ci vendait dans les cimetières pour la Toussaint s’enflammèrent rapidement, détruisant la roulotte du couple et blessant assez gravement ses deux occupants. Django est brûlé au troisième degré (annulaire et auriculaire crispés, figés à jamais).
À l’hôpital Lariboisière, les médecins sont formels : les séquelles l’empêcheront désormais de jouer. Il devrait perdre l’usage d’au moins deux doigts de la main gauche, si ce n’est plus. Le verdict est insupportable. Les médecins veulent même lui amputer la jambe droite. Refusant l’amputation préconisée, subissant plusieurs opérations grâce à la générosité de son beau-père puis traité pendant plusieurs mois au nitrate d’argent, Django découvre, grâce à son frère Nin-Nin, la guitare, plus facile à jouer (et moins bruyante) que le banjo. Le Manouche, transféré depuis vers l’hôpital Saint-Louis, adopte rapidement l’instrument et développe au cours de plusieurs mois d’hospitalisation une technique très particulière à la main gauche (du fait de son handicap) et à la main droite (attaque très influencée par le jeu de Jean « Poulette » Castro) ; l’accident forge le style du génie (gammes chromatiques, accords de jazz…). Lentement, il rejoue aussi brillamment qu’auparavant. C’est également à cette époque en 1929 qu’a lieu la naissance de son premier fils, Henri « Lousson » Baumgartner.
Django Reinhardt sort de l’hôpital en avril 1930 et quitte Paris au mois de juillet avec sa cousine Sophie Irma « Naguine » Ziegler, qui devient sa compagne, pour Toulon. Il a conservé l’usage de sa jambe droite et de sa main estropiée de deux doigts. Miracle de la volonté, Django apprit à se servir de la guitare en inventant une nouvelle technique n’employant que les deux doigts sains et le pouce de sa main gauche. Pour la rythmique il parvient à plaquer des accords en utilisant son pouce tout en contorsionnant son annulaire et son auriculaire ankylosés. Django découvre que la guitare a gagné sa place au sein des orchestres de jazz, cette nouvelle musique venue des États-Unis.
Au début des années 30, le jazz arrive en France grâce à un spectacle de Duke Ellington à l’Olympia. Les films américains et divers disques 78 tours permettent aux artistes et intellectuels de l’époque tels que Jean Sablon ou Jean Cocteau de découvrir ce monde si particulier, cette musique exotique et nouvelle, promesse d’une plus grande liberté que celle offerte par le musette. La légende veut que Django ait écouté du jazz pour la première fois en 1926 à Pigalle, à « L’Abbaye de Thélème » où joue l’orchestre de l’américain Billy Arnold, mais c’est réellement en 1930 à Toulon, quelques mois après être sorti de l’hôpital, que Django découvre le jazz grâce au peintre et photographe humaniste Émile Savitry. Louis Armstrong, Joe Venuti et Duke Ellington entre autres. Cette révélation est décisive et le jeune guitariste décide de consacrer son existence à la pratique du jazz.
Dès 1931, Django (parfois accompagné de son frère Joseph) joue au « Coq Hardi » de Toulon, au « Lido » , à « La Boîte à Matelots » et au « Palm Beach » de Cannes où travaille le contrebassiste Louis Vola ; il réalise son premier enregistrement à la guitare avec Vola et son orchestre le 28 mai de cette même année. Django rentre à Paris et inaugure le 22 décembre 1932 la version parisienne de « La Boîte à Matelots » où il rencontre le chanteur Jean Sablon qui lui propose une tournée (Django prendra pour la première fois l’avion le 12 avril 1934 du Bourget vers Londres et, effrayé, souhaitera descendre en plein vol par le hublot) ainsi que des enregistrements ; le guitariste quitte les bals pour les studios d’enregistrement où Sablon impose aux producteurs ahuris quelques improvisations de Django au milieu des chansons. C’est à cette même époque, vers 1932, que Django fréquente à « La Croix du Sud » des musiciens comme Stéphane Mougin, André Ekyan, Alix Combelle, Baro et Matelo Ferret ou Stéphane Grappelli et commence à jouer dans un style qui lui est propre.
Né de père italien et de mère française, ayant commencé sa carrière comme pianiste dans les cinémas pour accompagner les films muets, Grappelli est un pionnier du jazz ; celui qui jouera après le décès de Django avec notamment le pianiste Oscar Peterson ou le violoniste Yehudi Menuhin est une véritable figure dont la présence au sein du QUINTETTE DU HOT CLUB DE FRANCE fut décisive.
Grâce à Pierre Noury et le « Hot Club de France » , association pour la connaissance et la promotion du jazz, le QUINTETTE DU HOT CLUB DE FRANCE va naître en 1934 avec Django Reinhardt à la guitare, Stéphane Grappelli au violon, Louis Vola à la contrebasse, Joseph Reinhardt et Roger Chaput aux guitares rythmiques. Le jazz manouche est né. Cette formation est unique. C’est le premier orchestre à cordes français (et même européen) à s’intéresser au jazz de cette façon. Les cinq musiciens ont inventé une musique innovante qui remporte un grand succès à Paris. Cette manière de jouer le jazz sans tambour ni trompette avec un swing implacable donné par le son court et puissant des guitares « Selmer » et de la contrebasse étonnera et séduira les Américains qui verront là un son nouveau qu’ils qualifieront immédiatement de French jazz .
Les premiers enregistrements déplaisent à la firme ODÉON qui qualifie leur musique de trop moderne. Cependant, ULTRAPHONE accepte rapidement de publier les enregistrements du QUINTETTE DU HOT CLUB DE FRANCE (dont le titre ULTRAFOX composé pour l’occasion). Le QUINTETTE DU HOT CLUB DE FRANCE donne un de ses premiers concerts à l’École Normale de Musique le 2 décembre 1934 : d’où vient donc ce style, ce jazz partagé entre un violoniste lyrique et un guitariste manouche au toucher magique ? C’est une véritable révélation pour le public : Django devient un musicien respecté et accède à la gloire. Le groupe est engagé quelques mois plus tard au boulevard du Montparnasse avec le trompettiste américain Arthur Briggs et le saxophoniste français Alix Combelle. Une nuit, le saxophoniste ténor américain Coleman Hawkins est dans le public, puis le trompettiste américain Louis Armstrong : les musiciens qui avaient fait chavirer le cœur de Django sont venus écouter la musique du Tsigane.
Les années suivantes, le QUINTETTE DU HOT CLUB DE FRANCE enregistre de nombreux disques malgré quelques décalages entre Django et ses compagnons (le guitariste arrive presque systématiquement en retard aux concerts, quand il est présent…) et Django joue dans toute l’Europe aux côtés des plus grands musiciens de l’époque tels que Benny Carter ou Rex Stewart.
D’Eddy South à Duke Ellington, le Manouche rencontrera par la suite ses idoles américaines. Ces derniers tentent à plusieurs reprises de prendre en défaut la technique instrumentale et les connaissances musicales de Django dans des défis musicaux, mais le guitariste gagne leur respect en se révélant, malgré son incapacité à lire la musique et son apprentissage quasiment autodidacte, d’une maîtrise à toute épreuve. À cette époque, Django et Grappelli fréquentent régulièrement le salon artistique « R-26 » et rencontrent de nombreux artistes et écrivains. Le pianiste américain Duke Ellington déclare au Manouche en 1939 après l’avoir entendu jouer : « J’aimerais jouer avec vous » ; ce à quoi Django répond simplement : « Moi aussi mon frère » .
Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate en 1939, le QUINTETTE DU HOT CLUB DE FRANCE est en tournée en Angleterre. Tandis que Stéphane Grappelli, malade, reste bloqué à Londres, Django retourne en France. En 1940, alors que la musique américaine est prohibée par les Allemands, Django enregistre le titre NUAGES avec le clarinettiste et saxophoniste de jazz Hubert Rostaing. Composition la plus célèbre de Django, ce thème à la fois triste et nostalgique convenait parfaitement à l’air du temps, à une période faite d’appréhension, de grisaille, de couvre-feu et de rationnement. En décembre 1940, il enregistre notamment avec l’orchestre de Pierre Allier, dont fait partie, pour une session, le tromboniste André Cauzard. En 1943, il épouse à Salbris Sophie Irma « Naguine » Ziegler, sa seconde femme, dont il aura l’année suivante (8 juin 1944) un fils, Babik Reinhardt, qui deviendra à son tour guitariste. Mais à la fin de cette même année, ne se sentant plus trop en sécurité à Paris, il décide de partir en Suisse. Arrêté à la frontière par des gardes allemands, l’officier lui ordonne de rentrer à Paris. Django s’exécute et, une fois revenu dans la capitale, ouvre un club « Chez Django Reinhardt » et forme un nouveau quintet avec Hubert Rostaing à la clarinette et Pierre Fouad aux percussions. Cette formation bénéficie de la vogue du swing et le morceau NUAGES devient un tube. À la Libération, il retrouve Grappelli avec lequel il improvise sur un ECHOES OF FRANCE ou LA MARSEILLAISE (que les autorités françaises s’empressent d’interdire) qui restera célèbre.
Django est ensuite l’un des premiers en France à comprendre le bebop, cette révolution du jazz venue des États-Unis d’Amérique portée par Charlie Parker et Dizzy Gillespie. Il intègre à ses compositions dès la fin de la guerre (MIKE, BABIK…) de nombreuses trouvailles inspirées directement par le bebop, tout en restant toujours fidèle à ses propres conceptions musicales. Après la guerre, le QUINTETTE DU HOT CLUB DE FRANCE reprend enregistrements et tournées. En 1946, une tournée aux États-Unis donne enfin à Django, passionné par les films américains qui l’inspirent beaucoup, l’occasion de jouer aux côtés du pianiste Duke Ellington. Les deux musiciens s’étaient rencontrés en 1939 lors d’une tournée de Duke en Europe et désiraient depuis lors jouer ensemble. En arrivant à New York le 29 octobre 1946, Django cherche à rencontrer Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Thelonious Monk, sans résultat, ces derniers étant alors chacun en tournée. Rapidement, l’association entre le Manouche et Duke ne s’avère pas être celle dont Django avait rêvé. Oubliant sa fameuse guitare « Selmer » acoustique et devant jouer sur une guitare électrique, ne parlant pas anglais, habitué à la liberté de sa vie nomade, Django peine à s’habituer à la discipline très stricte d’un big band. Ces difficultés, alliées au fait qu’Ellington n’avait pas réellement intégré le guitariste à ses arrangements, le faisant toujours intervenir en fin de représentation, faisaient de Django une sorte d’attraction et non le concertiste qu’il espérait être durant cette tournée. La déception sera rude de ne pas être reconnu comme le plus grand, surtout lors du concert avec Duke au « Café Society » de New York, premier cabaret pratiquant l’intégration raciale aux États-Unis. Cependant, son passage fait toujours sensation et c’est ainsi qu’il joue avec Duke, mais aussi Bill Coleman, Benny Carter, Michel Warlop, Cole Porter, Eddie South, Fats Waller… tout en s’adonnant à la peinture dans sa chambre de Broadway. Le guitariste a tourné dans tous les États-Unis ainsi qu’au Canada ; sa présence était exceptionnelle pour les amateurs : il était la seule vedette européenne de jazz.
Django rentre à Paris le 13 février 1947 tout en gardant de cet épisode américain une certaine amertume, s’éloignant peu à peu de la guitare et se consacrant de plus en plus à ses autres passions, la peinture, la pêche et le billard. Cela ne l’empêche pas de recréer à plusieurs occasions le prestigieux QUINTETTE DU HOT CLUB DE FRANCE avec Stéphane Grappelli. Les résultats sont fantastiques de maîtrise et de singularité.
En 1951, Django achète une maison et s’installe à Samois-sur-Seine en Seine-et-Marne, près de Fontainebleau. À ce moment commence pour lui un véritable renouveau : son jeu est plus inspiré que jamais et il joue régulièrement avec un orchestre composé des meilleurs boppers français : Roger Guérin, Hubert et Raymond Fol, Pierre Michelot, Bernard Peiffer et Jean-Louis Viale. Il est toujours à l’avant-garde du jazz. En 1953, Norman Granz fait part à Django de son désir de l’engager pour les tournées du JAZZ AT THE PHILHARMONIC. Le producteur français Eddie Barclay lui fait enregistrer huit titres en guise de « carte de visite » pour les amateurs américains. Ces huit morceaux exceptionnels marqueront irrémédiablement les amateurs de jazz et surtout les guitaristes du monde entier qui s’inspireront des décennies durant du jeu d’un Django très en avance sur son époque. Django enregistre son dernier disque le 8 avril 1953, avec Martial Solal au piano (c’est un de ses premiers enregistrements), Pierre Michelot à la contrebasse, Fats Sadi Lallemant au vibraphone et Pierre Lemarchand à la batterie. Il meurt un mois plus tard, le 16 mai 1953, des suites d’une congestion cérébrale à Samois-sur-Seine. Le génie intemporel et inventeur du jazz manouche repose depuis au cimetière de Samois-sur-Seine avec une partie de sa famille. Sa dernière épouse, Sophie Irma « Naguine » Ziegler, est décédée en 1971.
Django enregistrera tout au long de sa vie une véritable œuvre musicale. Ces différentes périodes qui émaillèrent la carrière de Django Reinhardt correspondent aujourd’hui à diverses tendances musicales adoptées par les émules de ce génie de la musique : la première période correspond à la création du QUINTETTE DU HOT CLUB DE FRANCE, orchestre composé uniquement d’instruments à cordes, la deuxième période correspond aux années 40 dominées par le jazz noir américain et les nombreuses collaborations de Django avec des artistes de renom, lui permettant de former son propre big band et réaliser certaines expériences symphoniques associant le jazz et la musique classique et enfin, la troisième et dernière période correspond aux années 50, influencées par la guitare électrique et le bebop.
À la mort du Manouche, ceux qui le côtoyaient vont continuer à jouer cette musique par respect et pour le bonheur d’une génération. Ils eurent la difficile mission de succéder à Django. Qu’ils soient fils, cousins ou admirateurs de l’inventeur du jazz manouche, ils n’ont cessé de faire revivre sa musique en adoptant pour certains, le style électrique et en jouant jazz moderne, comme pour ne pas contrarier le maître qui avait adopté ce style avant de mourir. En enregistrant ou en jouant dans les cabarets, ils ont contribué à maintenir la flamme de Django allumée. Grâce à la famille Ferret (tradition des valses tsiganes créées au début du XX e siècle), la musique du génie est jouée dans Paris ; puis, grâce à des musiciens comme Schnuckenack Reinhardt, elle s’exporte vers l’Allemagne au début des années 60. Dans les années 70, de nombreux musiciens tsiganes originaires de France, de Hollande ou d’Allemagne ont le mérite d’avoir amorcé le phénomène jazz manouche à une époque où le style s’essoufflait ; certains eurent des gloires passagères comme fils spirituels de Django, d’autres enregistrèrent au service d’une musique jadis marginalisée.
La musique de Django évolue pendant cette période associant de nouveaux styles musicaux. Django Reinhardt est alors une référence majeure pour de nombreux guitaristes comme Andrés Segovia, B. B. King, Mark Knopfler ou Jimi Hendrix (qui décide d’appeler son groupe Band of Gypsys en hommage au Manouche).
Après une période de diffusion relativement confidentielle dans les années 80 (seuls les marginaux écoutent et jouent dans ce style), la musique de Django revient devant le grand public dans les années 90 grâce à des artistes comme Angelo Debarre, Raphaël Faÿs, Romane, Biréli Lagrène et beaucoup d’autres. Apparaît alors une nouvelle génération de musiciens qui, grâce au cinéma, aux festivals et à l’air du temps, construisent le rythme et la sonorité incomparable de ce que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de jazz manouche . C’est ainsi que se construit après la disparition de Django une musique essentiellement inspirée par les standards américains et le QUINTETTE DU HOT CLUB DE FRANCE, un style guitaristique essentiellement destiné à rendre hommage au génie.