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La danse intégrée

De
145 pages
La danse intégrée vise à ouvrir au plus grand nombre la pratique de la danse. Depuis quelques années, en France, certaines compagnies ont ouvert leurs ateliers aux personnes en situation de handicap et produisent des spectacles. Cette démarche créative participe au questionnement de savoir comment vivre ensemble sur la scène et dans la vie ? Chorégraphes, danseurs, éducateurs parlent de leurs expériences et éclairent notre réflexion. Ce livre situe la portée et les limites des pratiques actuelles de la danse intégrée.
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LA DANSE INTÉGRÉE
Danser avec un handicap

Collection Logiques Sociales Série Sociologie des Arts Dirigée par Bruno Péquignot
Comme phénomène social, les arts se caractérisent par des processus de production et de diffusion qui leurs sont propres. Dans la diversité des démarches théoriques et empiriques, cette série publie des recherches et des études qui présentent les mondes des arts dans la multiplicité des agents sociaux, des institutions et des objets qui les définissent. Elle reprend à son compte le programme proposé par Jean-Claude Passeron : être à la fois pleinement sociologie et pleinement des arts. De nombreux titres déjà publiés dans la Collection Logiques Sociales auraient pu trouver leur place dans cette série parmi lesquels on peut rappeler : PAPIEAU Isabelle, L’art déco : une esthétique émancipatrice, 2009. THÉVENIN Olivier, Sociologie d’une institution cinématographique, 2009. BORGES Vera, Les comédiens et les troupes de théâtre au Portugal, 2009. BRANDL Emmanuel, L’ambivalence du rock : entre subversion et subvention. Une enquête sur l’institutionnalisation des musiques populaires, 2009. BARACCA Pierre, ROUSSEL Geneviève, TRAN VAN-NORY Marie-Claire, Arman un entretien d’artiste (2004). Le texte et ses conditions de production, 2008. GAUDEZ Florent (sous la dir.), Les arts moyens aujourd’hui, 2 volumes, 2008. PÉQUIGNOT Bruno, Recherches sociologiques sur les images, 2008. ROLLAND Juliette, Art catholique et politique, 2007. BRUN Jean-Paul, Nature, art contemporain et société : le Land Art comme analyseur du social, troisième volume, Réseaux sociotechniques, monde de l’art et Land Art, 2007. GIREL Sylvia et PROUST Serge (sous la dir.), Les usages de la sociologie de l’art : constructions théoriques, cas pratiques, 2007. FABIANI Jean-Louis, Après la culture légitime. Objets, publics, autorités, 2007. PEQUIGNOT Bruno, La question des œuvres en sociologie des arts et de la culture, 2007. REDON Gaëlle, Sociologie des organisations théâtrales, 2006.

Muriel Guigou

LA DANSE INTÉGRÉE
Danser avec un handicap

L’HARMATTAN

Du même auteur
GUIGOU M., La Nouvelle danse française. Création et organisation du pouvoir dans les Centres chorégraphiques nationaux, Paris, L’Harmattan, 2004.

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12172-0 EAN : 9782296121720

REMERCIEMENTS Ce livre est issu d’une étude commandée par le Conseil général de l’Isère (service Culture et Lien social) et l’association Résonance Contemporaine (Bourg-en-Bresse). Merci à Christiane Audemard-Rizzo et Alain Goudard pour leur engagement. Ma reconnaissance va aux trois compagnies de danse qui m’ont accueillie : les Ateliers Desmaé, le Groupe Imagin’ et la Compagnie Passaros et aux danseurs et travailleurs sociaux qui se sont prêtés au jeu de l’entretien. Merci à l’équipe du Foyer Clairefontaine pour son ouverture et la mise à disposition d’interprètes en langue des signes. Ma réflexion s’est enrichie de discussions avec Florence Burban, Dominique Carliez, Alain Goudard, François Jousserandot, Joël Kérouanton, Anne Priolet et Pablo Troccoli. Je remercie tout particulièrement les personnes qui ont pris en charge la relecture de l’ouvrage : Alain Blanc pour ce qui concerne la problématique du handicap, Anne Garrigues pour la danse contemporaine et l’éducation somatique, Jacques Guigou pour les théories de l’éducation. Je conserve néanmoins l’entière responsabilité des propos tenus dans ce livre.

Integrate: « Parvenir à l’égalité par le mélange des groupes » (Oxford Advanced Learner’s Dictionary). Integrated dance : « Danse intégrée ».

INTRODUCTION Nous sommes actuellement dans une phase de changement, où une offre spécifique de biens culturels se développe à destination des publics les plus éloignés de l’art. Cette situation est due à un ensemble d’interactions : vote de lois nationales, choix de politiques locales, ouverture d’ateliers de création par des artistes, mise en place de structures d’accompagnement et de réflexion autour de ce phénomène. Cette phase de volontarisme semble indispensable pour faire évoluer les mentalités et pour établir à long terme de nouveaux fonctionnements. L’étude spécifique de la culture pour les personnes en situation de handicap se profile dans cet objectif. Quand les conservatoires et les centres chorégraphiques nationaux accueilleront des personnes en situation de handicap, quand des compagnies les embaucheront et feront tourner des spectacles, alors nous n’aurons plus à parler spécifiquement du handicap en danse. Nous n’en sommes pas là… Nommons donc les faits et analysons-les pour pouvoir faire avancer la réflexion et les actions qui peuvent en découler. Le fait de parler de handicap pour désigner des situations très différentes est une démarche récente qui facilite la réglementation et les opérations administratives. Mais cette approche se révèle beaucoup trop globalisante au vu de la diversité des types de handicap. Il est nécessaire de différencier les types de handicap, en particulier quand il s’agit de danse. En effet, cette pratique n’est pas la même pour une personne en fauteuil et pour une personne ayant une déficience sensorielle. Pour étudier cette multiplicité, nous avons choisi un corpus de compagnies ayant des expériences très différentes de la danse et du handicap. L’intérêt s’est tout d’abord porté sur des chorégraphes dont l’intention première n’est pas thérapeutique mais artistique. Trois compagnies ont été choisies dans la région Rhône-Alpes. Dans l’Ain, Émilie Borgo (Compagnie Passaros) donne régulièrement des stages ouverts aux personnes en situation de handicap et réalise des créations chorégraphiques avec des résidants du Foyer Villa Joie (institution pour des adultes

handicapés physiques avec troubles associés). À Lyon, Kilina Crémona (Ateliers Desmaé) a ouvert un atelier de danse au sein de l’université Lyon II pour des personnes malentendantes et ayant une déficience mentale. Elle a monté plusieurs spectacles avec des résidants au Foyer Clairefontaine dans la banlieue de Lyon. À Grenoble, Colette Priou (Groupe Imagin’) dirige un atelier comprenant des personnes autonomes ayant un handicap d’ordre psychologique ou moteur. Les expressions employées Personne en situation de handicap : la définition retenue est celle de l’ANPIHM (Association Nationale pour l’Insertion des Handicapés Moteurs). Selon cet organisme, constitue une situation de handicap : « le fait pour une personne de se trouver, de façon durable, limitée dans ses activités personnelles ou restreinte dans sa participation à la vie en société, en raison de l’interaction entre, d’une part, l’altération d’une ou plusieurs de ses fonctions physiques, sensorielles, mentales ou psychiques et, d’autre part, des facteurs environnementaux et contextuels ». Pour alléger le texte, le terme de « résidants » est aussi employé quand il s’agit de personnes habitant dans une institution médico-sociale. Danse intégrée : Aux États-Unis, dans le milieu des années 1980, Alito Alessi, précurseur de l’enseignement de la danse pour les personnes en situation de handicap, emploie le terme de Dance Ability, que l’on peut traduire par : la danse des compétences de chacun1 . De manière plus générale, les anglosaxons emploient le terme de community dance qui renvoi à l’idée de partage entre les différents danseurs, davantage qu’à la notion de communauté, ou plus communément celui de integrated dance. Ce terme est utilisé par Adam Benjamin, cofondateur, à Londres en 1991, de la première compagnie de danse avec des personnes en situation de handicap. En France, les premiers artistes chorégraphiques qui pratiquent la danse avec des personnes en situation de handicap se sont formés avec Alito Alessi aux États-Unis ou Adam Benjamin en
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La compagnie Danse habile à Genève fait référence à cette notion.

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Angleterre. Les danseurs français ont traduit integrated dance par danse intégrative ou plus couramment par danse intégrée. Cette dernière traduction sera retenue dans cet ouvrage, elle signifie une danse qui intègre la totalité des individus. En effet, integrated a pour racine latine : integer (adj.) : entier, non touché, dont on n’a rien ôté ; integro (v.) : renouveler, recommencer, recréer, refaire (F. Noël, Gradus Ad Parnassum). La danse intégrée vise à ouvrir à tous la pratique de la danse. Elle porte le projet de réaliser une société entière, à laquelle aucun membre ne manque. L’expression « danse intégrée » permet de spécifier et de rendre visible une démarche qui manque encore de reconnaissance. Elle sera employée dans cet ouvrage, ainsi que le terme de « danse mixte ». Danse et art thérapie Tous les artistes chorégraphiques rencontrés se dissocient de l’art thérapie. Ils revendiquent une approche plus artistique que thérapeutique ou éducative. Ils cherchent à développer une appréhension du corps différente de celle qui existe au sein des institutions de soins. Cependant, ces artistes chorégraphiques sont tous d’accord pour dire que la danse fait du bien à ceux qui la pratiquent. Certains reconnaissent même un effet thérapeutique indirect (de surcroît) aux pratiques qu’ils proposent, sans viser pour autant cet objectif. Le fait de reconnaître que la danse apporte du bien-être n’exclut pas de se positionner en tant qu’artiste. Pour Diana Tidswel, par exemple, qui anime des ateliers de danse dans un Institut médico-éducatif, il est important de revendiquer clairement sa position de chorégraphe, « au sein de l’institution, dit-elle, je cherche à imposer cela : le fait que je suis une artiste. Ce n’est pas du soin que je fais, je ne suis pas thérapeute. Je trouve important le fait de défendre un point de vue artistique quand on est dans un lieu de soin. C’est une manière de se placer par rapport aux autres intervenants dans l’institution, c’est aussi une lutte2  ».

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Intervention de Diana Tidswel lors des rencontres Dans ces corps, Centre Chorégraphique de Rillieux-la-Pape, novembre 2006. Diana Tidswel est

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Il est fondamental pour des personnes qui sont en permanence confrontées à l’obligation de soins, d’envisager leur corps aussi comme une source de plaisir en sortant des exercices de rééducation et des contraintes liées aux thérapies. La découverte de nouvelles perceptions permet de développer un autre imaginaire du corps. L’art thérapie propose aussi une nouvelle approche corporelle, mais elle est dans un rapport de soin, où des progrès sont attendus et mesurés. Ainsi, la relation qui s’instaure est encore celle du thérapeute et du patient. Jocelyne Pleinet, psychologue et danseuse en fauteuil dans la compagnie Amalgame, insiste sur ce point : « La thérapie est liée au fait qu’il y ait une souffrance à soigner. En danse, on touche l’individu à part entière, on ne veut plus entendre parler de soins3  ». La danse thérapie vise des objectifs différents de la danse contemporaine de création. L’approche de ces deux disciplines est complémentaire. Cependant, il faut constater que dans la plupart des institutions de soins, les patients n’ont encore accès ni à l’une ni à l’autre. Un mot sur la méthode Une étude qualitative a été réalisée à partir de l’observation détaillée du travail de création des trois compagnies choisies et d’entretiens semi-directifs auprès de danseurs, de chorégraphes, de résidants en institution et de personnels médico-social. Mon expérience en danse m’a aussi permis de rencontrer les acteurs dans la pratique. Par ailleurs, à l’heure où la réflexion sur la démocratisation de l’art est en pleine expansion, de multiples rencontres et colloques sont organisés par des associations et des collectivités locales, permettant la discussion avec différents acteurs : artistes, administrateurs, responsables d’associations, philosophes, éducateurs. Certaines de ces personnes ont
chorégraphe, elle organise des ateliers de danse pour les enfants d’un IME et créé des chorégraphies avec eux. 3 Entretien avec Jocelyne Pleinet lors d’un stage Danse et Ecriture organisé par l’association Amalgame, Valence, novembre 2006. Jocelyne Pleinet est psychologue dans un institut de rééducation, elle est aussi danseuse et présidente d’Amalgame.

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accepté de participer à des entretiens plus approfondis. Il s’agit d’artistes-chorégraphiques : Sébastien Cormier (Amalgame), Véronique Gougat (Ascendances), Elinor Radeff et Christophe Tamburini (Danse habile), Diana Tidswel (Art Works) ; d’une psychologue en institution, Jocelyne Pleinet ; de danseusesthérapeutes, Catherine Vessière et Dominique Castelnau. En adoptant un point de vue sociologique, qui donne accès à la dimension récurrente et collective de l’expérience, l’analyse de ces observations et entretiens a permis d’expliciter les choix des acteurs et d’en dégager les constantes, les cohérences. La posture sociologique adoptée est celle définie par Nathalie Heinich quand elle suppose de « s’en tenir, autant que possible, à la description, en s’abstenant de toute normativité - évaluative ou prescriptive - dans la mise en évidence des pluralités4  ». Une telle posture implique que « le sociologue n’a pas à décider si les acteurs “ont raison” - mais seulement à montrer quelles sont “leurs raisons”5  ». La première partie de cet ouvrage détaille les différentes techniques de danse enseignées dans les ateliers et les outils de composition utilisés lors des créations. Ces trois premiers chapitres décrivent le déroulement des interactions entre danseurs, résidants, éducateurs et chorégraphes et font apparaître toute la dimension non-verbale de la communication lors de ces moments de rencontre et de création. Ces chapitres laissent la part belle au ressenti de l’ensemble des acteurs. La seconde partie est plus analytique. Elle aborde successivement : la sociabilité que développe la danse intégrée, son inscription dans le courant de la danse contemporaine et enfin, sa difficulté à s’implanter dans les institutions culturelles de manière pérenne.

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Heinich N., Ce que l’art fait à la sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1998, p. 62. 5 Heinich N., Ibid., p. 63.

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