Marc Vincent

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226 pages
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Description

Bruno Daguebone est né à Morlaix en 2046. Titulaire de la chaire des arts de la scène à l'université de Haute-Bretagne, il est aujourd'hui devenu un spécialiste reconnu de la chanson de la seconde moitié du XXe siècle. A l'âge de 24 ans, tout jeune agrégé, il se fait remarquer lors de la parution de son premier ouvrage : "Les quatre B" (Brassens, Brel, Béart, Ricet-Barrier), résultat de recherches minutieuses au plus près possible de la source. C'est dans cette lignée que se situe logiquement ce nouveau livre : "Marc Vincent chantauteur".

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 281
EAN13 9782296464001
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0121€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Marc vincent chantauteur
tome premier (1946-1983)

Dans la même collection

Un cabaret rue Mouffetard, Christian Stalla, 2007
C’est l’destin Célestin, Gilbert Hennevic, 2009
Les compagnons pianistes, Anne Audigier, 2010
La chanson de proximité, Michel Trihoreau, 2010

Dans la collection « Cabaret en vers »

Porte-toi bien la vie, Louis Amade, 2009
Esquisse d’incertain, Aurélien Carton, 2010





















Bruno DAGUeBOne

Marc vincent
chantauteur
tome premier (1946-1983)

Marc VINCENT
CHANTAUTEUR

DISQUES
MERLIN

On a volé mon antivolCD 2194
Histoire de vinCD 3588
Vingt ans déjàCD 9791
Bretagne est poésieCD 11703
Recueil :Paroles + Accords (l’intégrale)
Livre :Guide mots passants
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Pour les enfants :
La journée du petit AlexandreCD 6494
Au pays de CoralieCD 8492
Paul, que fais-tu ?CD 10695
Recueil :Paroles + Accords
Livres :La planète Fadidouda
Les contes de chez moi… et des autres planètes

Marc VINCENT
49, avenue de Brocéliande
35400 SAINT-MALO
FRANCE
Tél. 02 99 56 32 51
chantauteur@libertysurf.fr
Fax 02 99 40 55 67
http://marcvincent.chanteur.free.fr

© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54735-3
EAN : 9782296547353

CHANTAUTEUR: nom masculin (nom déposé). Poète,
ménestrel qui va de lieu en lieu chanter les œuvres dont il est
lui-même auteur et compositeur, en s’accompagnant de
quelque instrument, guitare ou autre.
Dictionnaire Lebrun,
Édition de 2048

Merci à Lyne et Jean


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SOMMAIRE

Introduction
Évasion
Ah ! mes aïeux
L’ambiance familiale
Les études d’un trouvère
Les débuts en public
Formation professionnelle de l’artiste
Entre parenthèses
La fourmi et la voiture de sport
De château en château
Une guitare pour valise
De village en foyer culturel
Chanter pour les enfants
Chanter pour les autres
Préparation du spectacle
D’Aberdeen à Rangoon
L’inspiration
Chanson sonnante et trébuchante
Liberté, égalité
Fraternité
La radio
La télévision
Les journaux
Le disque
Mille et une questions
Le frère jumeau
Silence, on tourne !

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INTRODUCTION


Naguère encore, nous savions peu de choses de la vie de
Marc Vincent. Il nous a quittés il y a soixante-trois ans et
occupe aujourd’hui, plus que jamais, le devant de la scène.
Présent dans nos mémoires, il l’est grâce à son œuvre, mais
grâce aussi à son arrière-petite-fille, Suzanne
GarrigouVincent. Celle-ci s’est dépensée sans compter pour que les
créations artistiques de son bisaïeul soient enfin reconnues.
Malgré son emploi du temps chargé, elle a bien voulu nous
ouvrir les portes de sa demeure, belle, rustique et silencieuse,
et nous fournir de précieux renseignements. Elle a répondu à
nos nombreuses questions et nous a permis d’accéder aux
archives familiales soigneusement conservées: courrier,
notes, enregistrements, dossier de presse de son
arrièregrand-père. Nous nous souviendrons de l’œil pétillant de
malice et de l’humour de cette femme cultivée. Avec son
acquiescement, pour cheminer dans la vie de l’auteur, nous
avons choisi de suivre la voie la plus simple et la plus
logique :nous procéderons, tant que faire se peut, par ordre
chrono… logique. Mais, tout d’abord, nous tenons à
remercier vivement madame Garrigou-Vincent, sage femme,
sans qui ce livre n’aurait jamais pu voir le jour. Nos
remerciements vont également à la SACEM (Société des
Auteurs, Compositeurs et Éditeurs de Musique): cette
société a accepté de mettre le dossier «Marc Vincent» à
notre disposition.
Ayant rassemblé un nombre important de documents,
nous nous sommes rapidement aperçu de l’ampleur de la
tâche et de la nécessité de présenter cet ouvrage, qui ne
prétend pas être exhaustif, en deux volumes. Le premier
tome englobera la première partie de la vie de l’artiste:
1946-1983. Le second tome (1984-2020) paraîtra l’année

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prochaine. Nous n’avons pas estimé devoir écrire une
véritable biographie: d’autres s’y sont essayés ces derniers
temps. Le lecteur pourra se reporter à ces différentes
publications. Nous le mettons cependant en garde en
précisant que nombre de ces ouvrages sont surtout le fruit de
l’imagination de leurs auteurs et non le reflet de la vie de
l’artiste. Celui-ci doit certainement se retourner souvent dans
sa tombe – bien qu'il ait été incinéré – en constatant qu’en
2083 son nom se vend trop bien et sert de prétexte à toutes
sortes d’exploitations commerciales. Pour notre part, nous
entendons suivre pas à pas le troubadour sur son chemin de
rondes et d’anicroches. En pratiquant ainsi, nous espérons
mieux cerner son œuvre. En ce troisième millénaire
bouillonnant où il est dit et écrit tout et n’importe quoi, nous
sommes quelques-uns à avoir besoin de veiller… et
j’ajouterai même aussi : nous avons besoin de veillées (é, e,
s). Le vrai feu n’est pas encore éteint, nous nous devons de
ranimer la flamme avant que tous les soldats ne meurent
inconnus.
1983-2083 : cela fait donc cent ans. C’est un anniversaire
bien émouvant que le centenaire du mitan de sa vie. Oui, il y
aura cent ans cette année, Marc Vincent avait parcouru la
moitié du sentier. L’auteur-compositeur-interprète restera
méconnu longtemps encore après 1983 puisque ce n’est qu’à
sa mort, en 2020, que l’on commencera à parler de lui et ce
pour une raison fortuite: la pochette de l’un de ses disques
« DeCharybde en Sheila», paru en 1979, avait annoncé la
couleur. Sur cette pochette figurait un buste de l’artiste, orné
d’une plaque: Marc Vincent, 1946-2020. «Gag sublime ou
trait de personnalité?… »écrira, à l’époque, un grand
journaliste. Étrange prémonition ou hasard extraordinaire
s’écriera-t-on en 2020, au moment où les prévisions se
réaliseront. Bref, cet événement fit couler beaucoup d’encre
et l’on commença alors à entendre… un peu… les disques de
Marc Vincent sur les ondes pures. Puis, à partir de 2030,
après un lent cheminement, le chantauteur acquerra une
certaine notoriété. Sa renommée grandira ensuite

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régulièrement jusqu’à nos jours. On peut comparer cette
évolution à l’évolution du renom de quelques uns de ses
prédécesseurs et successeurs: Boris Vian, Pierre Louki et
deux ou trois autres artistes au caractère bien trempé, en
regrettant que ces artistes n’aient pas bénéficié, de leur
vivant, du succès qu’ils méritaient. La peur, je dirai même le
refus, de la célébrité a caractérisé ces personnalités
originales tout au long de leur vie. Leur « non » catégorique
au show-business et à ses combinaisons douteuses s’explique
par la crainte de voir la moindre parcelle de leur singularité
gommée par des directeurs artistiques incompétents, par des
marchands d’illusions – «En avant la zizique» – soucieux
de vendre mais n’ayant aucun respect pour les créateurs. Ces
artistes, comme tous les autres, auraient sans doute souhaité
être reconnus… à la seule condition de ne pas faire de
concessions. Marc Vincent, devin, était-il persuadé que la
gloire lui serait offerte de façon posthume? Permettez-nous
d'en douter. En attendant, il resta libre jusqu’à la fin de ses
jours et prit ses dispositions pour que, après sa mort, son
œuvre ne disparût point, en la remettant alors, mais alors
seulement, entre les mains, précisément, de marchands.
Ceux-ci ne pouvaient plus que respecter son originalité,
gravée, sans retouche permise, dans le vinyle d’abord puis,
avec l’évolution des techniques, dans des matériaux plus
modernes. Le célèbre contrat signé entre le chantauteur et
une grande maison de disques nous fournit la preuve de ces
affirmations. Cet accord consistait en la cession de sa
production… en viager ; oui : en viager ! point capital de ce
document à nul autre pareil. En effet, Marc Vincent le savait
trop bien : il n’est pas de notoriété, même après la mort, sans
le soutien important d’une grosse maison d’édition; Boby
Lapointe et Ricet-Barrier avaient montré le chemin. Notre
malouin malin, quant à lui, restera seul maître à bord jusqu’à
son dernier demi-soupir. De plus, est-ce utile de le préciser ?
cette cession en viager fut pour lui d’une grande aide
morale… et financière.

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Spectacle du 11 février 1975, à Halluin (Nord)
Innovation appréciée
e
au club du 3âge

La « Maison pour tous » innovait mardi après-midi.
Chacun sait qu’une cinquantaine de personnes du
troisième âge fréquentent assidûment le club de la Maison
pour tous chaque semaine.
Mardi dernier, un invité était particulièrement apprécié.
Marc Vincent est un jeune auteur compositeur, au talent
certain, qui laisse percer à travers des chansons
apparemment fantaisistes, beaucoup de sensibilité.
Il trimbale sa barbe et sa guitare dans les MJC, très
souvent avec succès. Mardi, il a été adopté à l’unanimité des
présents, ajoutant ainsi une corde à… sa guitare !
Sans façon, il dialogue, interpelle et se fait interpeller ; ses
jeux de mots fusent, font rire ou réfléchir, mais portent à tous
les coups. C’est tendre et ça détend, les anciens ont apprécié
tout autant d’ailleurs que l’auteur de ces lignes qui a passé
un petit moment en leur compagnie.
Marc Vincent a gommé d’une voix bien placée les conflits
de générations, découvrant à son public «les fatmas voilées
d’Alger et celles de La Haye drôlement chaussées… »
Un petit coup de patte également au «show-business »
avec «De Charybde en Sheila», cela fait plaisir tout autant
que «La puce à l’oreille» fort appréciée d’une jeune
demoiselle accompagnant grand-maman. Bref, une
innovation qui a fait mouche ; ce n’est pas tous les jours que
les anciens trouvent un jeune interprète acceptant le dialogue
et… la photo au milieu d’eux !

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ÉVASION


Le pot de miel était dans la penderie. Sur la table trônait
une grosse boîte d’allumettes et, sur la boîte, une bague avec
un diamant. À ma vue, elle sourit. Peut-être avais-je
écarquillé les yeux trop vite afin de voir qui était entré. Il
était deux heures moins le quart de l’après-midi. Elle devait
se demander ce que je faisais là, à cette heure. Je n’avais pas
pensé à ranger ma valise pleine de rêves dans le
gardemanger avant son arrivée imprévue.
Elle mesurait à peine un mètre soixante, et ses cheveux
étaient de la même couleur que son manteau. Elle avait l’air
d’un ours. Ses yeux brillaient plus que le diamant, ils étaient
plus clairs aussi et je pouvais y lire sa joie de me revoir. Je
l’aidai à ôter son manteau; elle ne ressemblait plus alors à
l’ours que je m’empressai d’aller poser dans la penderie en le
tenant par le cou, d’une seule main, entre deux doigts,
délicatement, de peur qu’il ne me morde.
Ses parents vivaient en Normandie. Ils fabriquaient du
calvados… ou bien du calendos... je ne sais plus. Je ne
m’attendais pas à sa visite. Elle venait dans ce port breton
pour acheter un tricot de marin à son père car celui qu’il
avait acheté trois ans auparavant était bien fatigué. Elle avait
dû voyager toute la nuit précédente et avait pu se procurer le
tricot dès son arrivée. Je la regardais en silence.
Seuls son visage et ses lèvres remuaient. Ses bras
épousaient ceux du fauteuil dont j’étais jaloux. Elle visitait
des yeux les moindres recoins de la pièce. Tout à coup elle
fronça les sourcils; ceux-ci avaient fait une cure
amaigrissante. Elle fit grincer légèrement le fauteuil, devint
grave puis songeuse. Je crois qu’elle voulait me dire quelque
chose.

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Sans m’en être rendu compte, je me retrouvai à la fenêtre
fermée, regardant vaguement la mer, certainement davantage
pour éviter son regard que pour admirer les vagues à lames.
Quelques secondes plus tard, elle avait repris son manteau;
et ses talons aiguilles laissaient des traces sur le plancher…
puis sur le palier… et enfin au fond de mon cœur.
La reproduction du tableau de Van Gogh, qui pendait au
mur, n’avait pas changé depuis tout à l’heure, le ver luisant
non plus. Dans la penderie le pot de miel, lui, était vide.
J’ouvris la fenêtre, je pris le fauteuil et le jetai dehors de
toutes mes forces.
L’été précédent, par un jour de tempête, je m’étais
engouffré dans le magasin de tricots de marins. Il se trouvait
sur une place, un peu plus haut que le marché. Comme ce
n’était pas jour de marché, j’aurais eu bien du mal à
retrouver la boutique ce jour-là. Pourtant, je me souvenais
qu’un bureau de tabac lui faisait face. Le dimanche, les
pêcheurs s’y rendaient pour jouer au tiercé; mais ce n’était
pas dimanche non plus.
La sirène d’un bateau, dans le lointain, me fit poser les
yeux sur l’horizon. Un vieux sardinier rentrait au port. Ce
bateau de pêche semblait si petit que son mât dansait comme
une aiguille sur un bouchon. Le port était un aimant, la baie
un lavabo rempli depuis des siècles d’une longue histoire qui
avait enseveli une autre ville, maudite celle-là.
Un caboteur arriva quelques instants plus tard et s’agrippa
à la digue que j’avais gagnée entre temps. Jobic, un vieux
pêcheur, me proposa une araignée de mer. Effrayée, celle-ci
ne bougeait plus. Je la pris par la carapace, d’une seule main,
entre deux doigts, délicatement, de peur qu’elle ne me pince.
De l’autre main, je touchai ses pattes; elle les remua
lourdement. Deux petites boules lui servant d’yeux
exprimaient sa crainte. Elle fit grincer légèrement une de ses
pattes. Peut-être devint-elle grave ou songeuse? Je crois
qu’elle voulait me dire quelque chose. Elle avait un air
malheureux et ferma les yeux. Arrivé au phare, à l’extrémité
de la digue, je la rejetai à la mer.

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Depuis quelques heures, le port paressait et transparaissait
sous le crachin. Un poissonnier, en ciré jaune et bottes caca
d’oie, regardait se disputer les mouettes autour du bateau qui
venait d’arriver. Sur les maisons recroquevillées, les ardoises
semblaient se noyer. Elles se blottissaient les unes contre les
autres comme pour mieux se protéger du froid.
Bien sûr le port était beaucoup moins animé qu’à la saison
des touristes, mais vraiment, par un jour comme celui-ci, on
le sentait vivre. Une grue libérait d’un tas de charbon venu
certainement d’Angleterre le ventre d’un cargo.

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Tournée en Savoie, hiver 1982, compte-rendu d’animation
fourni par les institutrices de l’école maternelle des
Châtaigniers à Chambéry
Très bon contact avec les enfants. Les élèves ont participé
que ce soit au point de vue instrumental ou chant. Rythme
bien choisi et plaisant pour les enfants qui se sont intéressés
à la séance jusqu’à la fin.
On souhaiterait avoir beaucoup plus d’animations de ce
genre et beaucoup plus souvent avec des personnes aussi
compétentes.



Le Dauphiné Libéré, soirée du 24 octobre,
à Grenoble (Isère)
Marc Vincent au Grenier
de la Table ronde

Vif, enjoué, tout en rires et en regards malicieux, hors des
modes (la qualité ne connaît pas les modes), tel est le Breton
Marc Vincent.
Ses talents d’écriture, sa façon de gérer un héritage, son
délire joyeux, façon Boby Lapointe, et son sens de
l’autodérision n’échappent pas à l’observation des
spectateurs. Ne croyant guère aux vies calibrées, il fait, avec
lucidité, un pied de nez à la déprime ambiante. Il nous
entraîne dans une joyeuse sarabande et nous prouve qu’on
peut changer les saveurs et la gastronomie avec humour et
poésie :« Rapà fromage», «Histoire de vin». Il nous
prouve aussi que l’on peut réagir à certaines contraintes de
l’existence – a priori extravagantes –: «N’ayez jamais
d’enfant de moins de deux mois ».
Jeudi soir, le public était au diapason. Ne boudez pas les
petits bonheurs. Allez donc écouter Marc Vincent.
N. E.

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AH !MES AÏEUX


Marc Vincent est l’auteur de cette « Évasion » du premier
chapitre, texte à ce jour inédit. Ce riche récit de jeunesse
nous montre à quel point le poète incarnait lui-même le
célèbre éléphanteau qu’il décrira plus tard: «Un
éléphanteau qui gambade librement sur une plage jonchée de
porcelaines possède un grain de folie et, ce faisant, fait
crisser des millions de grains de sable. Son grain de folie est
aimable, c’est un grain de folie raisonnable, et qui rend le
chemin aux autres carrossable. »
Nous avons retrouvé aussi, écrite de sa main, cette
phrase :« Évasion,poésie, rêve… voilà l’un des secrets du
bonheur, l’un des piments de la vie, trésor si précieux, trésor
public, que m’ont légué mes ancêtres.» D’où vient donc ce
simple jongleur du Moyen Âge, plus ou moins breton, qui,
comme Saint-Malo, se cache derrière ses murs, derrière les
remparts que constituent barbe et guitare? Dans quel granit
cet artisan est-il taillé? Il semble fuir les journalistes et la
gloire tout en s’exposant franchement, quand il offre aux
feux de la rampe son vrai nom qui sonne clair.
L’enfant Marc Vincent aime écouter Maman Zette
(Attention !prononcer :« Man-man »).Maman Zette est sa
grand-mère paternelle; elle sait parler des voyages et du
vent ;elle raconte souvent des histoires à ses petits-enfants,
des histoires à dormir debout qu’ils avalent tout cru pendant
leurs promenades dans la baie du Mont-Saint-Michel.
Maman Zette leur a confié un jour qu’étant jeunes mariés,
Papa Louis, son époux, et elle, avaient caressé le projet de
partir à l’aventure en roulotte et de mener une vie de
saltimbanques. Mais leur premier fils (ils en eurent quatre)
naquit bientôt et ce rêve ne devint jamais réalité. Papa Louis
resta donc horloger-bijoutier, ce qui ne l’empêchait pas, à

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l’occasion, de jouer du violon… et de bons tours à ses
clients. Blagues, humour, jeux de mots et bonne humeur ont
toujours été rois dans la famille de Marc. Ainsi Papa Louis,
comme tous les horlogers, – nous sommes en 1920 – possède
plusieurs loupes, que l’on adapte à l’œil en fronçant le
sourcil. Souvent les importuns sortent de son atelier avec le
tour de l’œil enduit d’encre ou de fumée. Toute la ville
d’Avranches sait alors d’où revient le malheureux. «C’était
au temps du cinéma muet», c’était autant de bon temps de
pris. Et cette aventure arrivée à un soldat allemand, Marc
l’entendra plusieurs fois dans sa jeunesse : l’histoire se passe
pendant l’occupation, entre 1939 et 1945; le pauvre bougre
quitte le magasin dans son bel uniforme, une aiguille bien
piquée au pan de son veston. Du fil y est accroché
solidement. La bobine se dévide – je dirais même: «se
défile » – pendant un bon bout de chemin… Pourtant, le fil,
tout comme le rire, devait être rare en ces années difficiles.
On peut faire beaucoup de choses avec du fil et une aiguille :
le voisin du dessus, chez ces grands-parents sympathiques,
exerce le beau métier de facteur et, chaque soir, sa femme
fait pendre son pantalon à la fenêtre. Maman Zette en a assez
de voir ces deux tuyaux se balancer à longueur de soirées;
elle n’y tient plus et, une nuit, juchée sur une chaise, elle se
met à coudre et recoudre les extrémités des jambes du
pantalon. Le matin suivant, à l’aube, Maman Zette et Papa
Louis sont réveillés en sursaut par un grand bruit de chute.
Une dispute s’ensuit avec injures à l’appui : le facteur estime
que sa femme se permet des plaisanteries bien puériles. Il
révisera certainement son jugement dans le courant de sa
tournée car, à compter de ce jour, le pantalon ne se balancera
plus jamais à la fenêtre.
Ces joyeux aïeux possèdent un «Vélocar ».Il s’agit tout
bonnement d’une voiture à pédales pour adultes. Sans
parebrise ni essuie-glace, ses avantages sont énormes; ainsi les
heureux propriétaires de l’engin ne savent pas le goût amer
de la contravention glissée sous l’essuie-glace. Le Vélocar
s’appelle «la Gaga» et emmène de temps en temps le

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couple dans des virées de près de cent kilomètres. Maman
Zette et Papa Louis accompliront ces prouesses jusqu’à la fin
de leur vie, lorsqu’ils seront quasiment devenus l’aveugle et
le paralytique. Elle pédalera sans voir grand chose, lui
conduira sans vraiment pouvoir pédaler. Ils arriveront
toujours à bon port. Et quelle belle façon d’économiser
l’essence ! il y a cent cinquante ans le pétrole n’était pas bon
marché.
Maman Zette joue du piano; le couple vit en harmonie,
piano et violon ayant toujours fait bon ménage. Il semble
aussi qu’à l’occasion de mariages ou de fêtes Maman Zette
et Papa Louis n’hésitent pas à chanter en duo, à la grande
joie des invités.
Les ancêtres maternels du trouvère se montrent différents
et complémentaires, mais tout autant artistes. Le grand-père,
Tadic, pratique peinture et musique. Il joue du piano et du
hautbois très correctement et touche un peu à tous les
instruments de l’orchestre classique. Il nous a laissé de
nombreuses pièces pour piano, quelques pièces pour flûte,
saxophone, violoncelle, guitare, et son œuvre majeure: un
concerto pour piano et orchestre. Malheureusement ces
ouvrages seront trop rarement interprétés. À la ville comme à
la scène, Tadic s’appelle Georges-Robert Vallée. Non content
de composer à ses heures, il écrit aussi, entre autres, des
pièces de théâtre, des contes, des poèmes, des revues. Bien
entendu ses trois filles pratiquent également la musique.
Marc Vincent nous rapporte qu’il souffrit rarement autant du
trac qu’un soir de son adolescence où il n’avait pourtant rien
à faire si ce n’est tourner les pages d’une partition de piano
pour sa tante Marizic. Elle jouait le fameux concerto du
grand-père dans une maison de la culture et le pauvre
garçon, bien qu’il sût lire la partition sans difficulté, avait
cependant très peur de saisir deux pages à la fois en se
précipitant, emporté par l’émotion.
L’un des amusements préférés des enfants Vincent, Marc
et ses frère et sœurs, consiste à faire se chamailler leurs
grands-parents. Pour cela, rien de plus facile: lorsque

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Mammic (prononcer : « Man-mic ») pose une question à l’un
d’entre eux, celui-ci répond: «Non »en hochant la tête de
bas en haut et de haut en bas. Essayez! et vous constaterez
que cet exercice demande un peu d’entraînement. Or,
souvent, Tadic ne regarde pas mais entend et Mammic, assez
sourde, regarde sans entendre. Le résultat ne se laisse pas
attendre :« Maispourquoi lui redonnes-tu des épinards? »
« Il a dit qu’il en voulait ! » « Mais non ! » « Mais si ! » etc.
Tadic et Mammic s’entendent donc un peu moins bien
que Papa Louis et Maman Zette… d’autant plus, vous le
savez, que Mammic, sur ses vieux jours, devient sourde.
Malgré ce handicap, elle supporte difficilement que Tadic
tape pendant des heures sur son piano ou joue trop
longtemps du hautbois. Elle l’appelle quelquefois pendant
dix bonnes minutes avant qu’il ne vienne à table… mais lui
reste imperturbable, noyé parmi ses notes, ses bémols et ses
silences. Pour remédier à cet inconvénient, elle a, un jour,
une excellente idée: elle achète, chez son voisin ferrailleur,
un vieil instrument bosselé et apprend à s’en servir: elle
sonne du cor de chasse. À partir de ce moment-là, Tadic
mangera chaud à chaque repas. Quand Mammic souffle dans
son cuivre à l’heure de la salade composée, il s’avoue vaincu
et, ne pouvant plus composer, se trouve dans l’obligation de
composer… même si cette salade-là est un plat qui se mange
froid.
Dans la famille Vincent, presque tout le monde exerce une
activité musicale, souvent annexe, et ceci, semble-t-il,
depuis… Mathusalem Vincent, un ancêtre gaulois ! autant du
côté paternel que du côté maternel. Bien entendu, c’est grâce
à la musique et au théâtre que les parents de Marc, jeunes
adolescents, se rencontrent. Ils montent des revues, jouent
dans des opérettes pendant les vacances avec une bonne
équipe de copains, et passent ainsi des moments
extraordinaires et bien occupés. La future maman de Marc,
Éline, apprend le piano avec une de ses tantes qui continuera
à gagner sa vie de professeur de piano jusqu’à près de
quatre-vingt-dix ans et, sur ses vieux jours, s’endormira

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