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Adoption et cultures : de la filiation à l'affiliation

256 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 406
EAN13 : 9782296324022
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ADOPTION ET CULTURES: DE LA FILIATION À L'AFFILIATION

Collection Santé, Sociétés et Cultures dirigée par Jean Nadal et Michèle Bertrand
Peut-on être à l'écoute de la souffrance, en comprendre les racines et y apporter des remèdes, hors d'un champ culturel et linguistique, d'un imaginaire social, des mythes et des rituels? Qu'en est-il alors du concept d'inconscient? Pour répondre à ces questions, la collection Santé, Sociétés et Cultures propose documents, témoignages et analyses qui se veulent être au plus près de la recherche et de la confrontation interdisciplinaire. Dernières parutions:
L'homme maghrébin dans la littérature psychiatrique, R. Berthelier. Promouvoir la santé, Dr. M. Bass. Le diable et le bon sens. Psychiatrie anthropologique de l'Afrique Noire à l'Europe, D. Schurmans. Une psychiatrie moderne pour le Maghreb, Gh. El Khayat. Les cultes du corps. Ethique et sciences, B. Andrieux. L'enfant et l'eau (sous la direction de I. Le Camus, I.-P. Moulin, C. Navarro). Gestions religieuses de la santé, F. Lautman, I. Maitre (eds.). Pères et bébés, J. Le Camus. Psychothérapie des femmes africaines, D. Lutz-Fuchs. Les Racines criminelles, P. Delteil Thérapies corporelles des psychoses, G. Pons Carrefours sciences sociales et psychanalyse, B. Doray et JM Rennes La décision sur soi, A. Lacrosse. Psychopathologie de la Côte d'Ivoire, D. Tchichi. La perception quotidienne de la santé et de la maladie, Flick Uwe. Le père oblitéré, L. Lese!. La démiurgie dans les sports et la danse, N. Midol Sujet, parole et exclusion, F. Poché L'interculturel de la psychosociologie à la psychologie clinique, D.Paquette Clinique de la reconstruction,. une expérience avec des réfugiés en exYougoslavie, A. Chauve net, V. Despret, J-M. Lemaire. Yo Garéï, G. Doriva!. Communication et expression des affects dans la démence de type Alzheimer par la musicothérapie, S.Ogay

@L' Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4531-4

Sous la direction de Zerdalia K.S.Dahoun

ADOPTION ET CULTURES: DE LA FILIATION À L'AFFILIATION

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Ont collaboré à cet ouvrage: Jean-Michel BELORGEY Hossaïn BENDAHMAN Jacqueline COSTA-LASCOUX Zerdalia K.S. DAHOUN Patrick DAROSO Ariane DELUZ Jean GALAP Roland-Ramsi GEADAH Philippe GOLDMAN Lucette KHAÏAT Marie-Christine LE BOURCICOT Jacques LEVINE Christine MANUEL Olivier NICOLLE Marina PAPAGEORGIOU Salomon RESNIK Frédéric THIRIEZ Serge TISSERON Raymond VOYAT Nouchine YAVARI-D'HELLENCOURT

REMERCIEMENTS

La Maison de toutes les couleurs remercie tous ceux qui ont permis la tenue de ce colloque, et notamment le FAS et le Conseil régional d'Ile-de-France qui, avec l'aide précieuse de Jean-Jacques Porchez, ont permis que nos travaux se déroulent dans d'excellentes conditions matérielles. Elle remercie aussi tous les membres de l'association qui ont contribué à faire de ces journées une réussite, et les modérateurs des tables rondes, Moïse Assouline, Jean Nadal, ainsi que Jean-Michel Belorgey et Jean-Pierre Rosenczveig, respectivement ancien et nouveau présidents de l'association.

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PRÉFACE

Ce sont, a-t-on tendance à penser, des enfants que l'on adopte, des enfants sur lesquels leurs parents naturels ne sont plus là pour veiller, à l'égard desquels ces parents ne peuvent ou ne veulent assurer leur rôle de protecteurs et d'éducateurs. Mais l'adoption par les parents de leurs enfants de sang ne va, elle-même, pas de soi. Et aux enfants aussi, naturels ou adoptifs, il faut adopter leurs parents; comme au psychanalyste le faire de son patient, et le patient de son psychanalyste; comme à la société d'accueil, au pays d'adoption le faire de l'immigré, et à l'immigré du pays d'accueil. On voit qu'à poser la question de l'adoption et des cultures, de la filiation et de l'affiliation, on tire unfil dont on n'est pas près de voir le bout. D'autant que toute adoption peut être, se propose d'être source de joie, de plénitude, de créativité, mais implique un deuil. Deuil de la famille ou du pays d'origine; deuil de la fécondité interdite, dont l'adoption a pour objet de panser la blessure; deuil d'un avenir au milieu des siens, faute d'un espace économique, social ou politique où le projeter. Et que ce deuil ne peut être accompli au prix de l'occultation, du repli sur soi-même, de la crispation sur la fiction d'une clôture dont, par bonheur, l'adoption - d'un enfant par une famille, d'un étranger par un pays -, à moins qu'elle ne se résigne à être condamnée à l'échec, ferme les voies. Car l'adoption, qui n'est que désir d'enfant, de comblement d'un vide, de récupération d'un statut parental

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dont se profilait le refus, qui veut fàire l'impasse sur la béance, et sur les incertitudes de la réparation, est condamnée à l'échec. Comme sont condamnées à l'échec les politiques de peuplement et d'intégration reposant sur l'ignorance des trajectoires de ceux qu'adopte, ou prétend adopter le pays d'accueil, de la part de mutilation qu'elles comportent inévitablement, et à laquelle rien ne garantit que répondra, si les choses se passent bien, pour peu qu'on le veuille, mais pas sans qu'on le veuille, et y veille, une part de jubilation. Il y a toujours quelque danger à parler des sociétés en termes anthropomorphiques, guère plus cependant qu'à en parler dans le seul langage des normes juridiques, de l'ordre public et sur le ton grondeur qu'affectent les défenseurs de la tradition républicaine ayant avalé un parapluie, voire les observateurs, comme Jacqueline Costa-Lascoux, plus volontiers sensibles au risque d'enfermement dans le ghetto du communautarisme qu'au risque d'isolement forcé dans une identité ne comportant pas de filiation plausible, c'est-à-dire dans une fausse identité. Et dire que, comme, pour surmonter la tentation de violence qui l'habite soit à l'égard de ses géniteurs défaillants, soit à l'égard de ses parents adoptifs, peu ou prou fauteurs de rapt, soit à l'égard des uns et des autres, l'enfant adopté doit accomplir, avec l'aide de la famille qui l'accueille, un travail de réconciliation avec ses géniteurs, avec ses adoptants, avec lui-même, l'immigré doit en accomplir un semblable, et ne peut, pas plus que l'enfant adopté, l'accomplir seul, n'est pas tant que cela de l'ordre de l'anthropomorphisme. La question du père humilié, et de l'intense charge pathogène que charrie l'image du père humilié, évoquée, sur chacun des deux plans dont il vient d'être fait mention, par Salomon Resnik et Jacques Levine d'abord, par Hossain Bendahman ensuite, est bien au cœur de cette problématique. D'autres cultures que l'occidentale, à tout le moins l'occidentale contemporaine, les cultures africaines notamment - dont traite Ariane Deluz à partir des cas Gouro, 8

Yaouré et de quelques autres - l'Antillaise, parente à certains égards des précédentes - qu'évoque Jean Galap - la culture arabo-berbère et musulmane, et l'iranienne encoreétudiées par Nouchine Yavari d'Hellencourt et Lucette Khaiat -, on peut vraisemblablement soutenir qu'elles ont, en règle générale, su, à l'égard de ces questions - à l'exception peut-être de celle de la filiation hors mariage, pour ce qui est de la culture musulmane - faire preuve de plus de sérénité. En témoignent la multiplicité des formes d'adoption en milieu africain noir, jusqu'à cette forme limite de captivité-adoption pratiquée en Afrique, comme dans d'autres sociétés aborigènes, les sociétés indiennes d'Amérique du Nord et d'Amazonie notamment; le souci de vérité sous-tendant l'institution de la kefalah musulmane, encore en vigueur malgré des amodiations destinées à prendre en compte l'apparition de nouvelles sensibilités, sinon en Tunisie, du moins en Algérie, au Maroc et en Iran. Moins évidente est sans doute la situation japonaise, dont rend compte Raymond Voyat, dans des termes qui montrent la priorité de l'obsession généalogique, de l'obsession de transmission du nom, tout à l'opposé, c'est clair, de la démarche islamique, telle qu'encadrée par la révélation coranique et les mises en garde formelles qu'elle a, dans la Sourate al Ahzab, fortement énoncées. Nul doute qu'à travers la multiparentalité, pour parler comme Nouchine Yavari d' Hellencourt, ou la multitude d'identifications et de contre-identifications, pour parler comme Olivier Nicolle, sur quoi débouchent, avec un souci de transparence inégal, les pratiques africaines et musulmanes, s'esquisse l'image d'un enfant - œuvre collective, tout à l'opposé de l'enfant-objet d'appropriation pour la famille cellulaire vers laquelle inclinent trop de sociétés développées, avec les conséquences destructrices que cela peut, dans certains contextes, engendrer, ainsi que le fait valoir Serge Tisseron. Nul doute qu'il vaille de s'interroger sur les avantages que présenterait une plus grande ouverture à pareille approche des problèmes de filiation et d'affiliation, afin de faire reculer souffrances individuelles et convulsions 9

collectives; à tout le moins de réfléchir - comme l'ont fait les ateliers dont sont également retracés les travaux - aux moyens de réviser les normes et les comportements qui s'inscrivent à contre-courant de pareille approche: «intégrationnisme» ne proposant aux immigrés, en lieu et place du nécessaire contrat négocié tendant à la construction ensemble d'un avenir neuf, qu'un contrat d'adhésion, dans le cadre duquel l'avenir ne fait que reconduire notre passé, au prix souvent d'une abolition du leur, ou d'un rejet de celui-ci dans le dangereux registre du fantasme; . ignorance, par le droit au regroupement familial, le droit de la nationalité et, à un moindre titre, le droit social, des liens très forts, distincts de ceux créés par l'adoption, mais les valant, engendrés par la kefalah et les institutions parentes; flottement du droit écrit et du droit prétorien de l'adoption, s'agissant de l'adoption d'enfants étrangers par des nationaux français. Et peut-être aussi choix effectués en matière de PMA (procréation médicalement assistée) et d'ailleurs contraires à certains engagements internationaux de la France (Convention des droits de l'enfant). De ces questions de PMA, il n'est pas traité dans les pages qui suivent. On peut le regretter. Mais mieux vaut bien étreindre que trop embrasser. Les textes rassemblés dans ce livre - y compris ceux qui, plus qu'une problématique, dessinent un paysage, celui de Frédéric Thiriez évoquant les problèmes de constitutionnalité soulevés par les lois Pasqua, celui de Marina Papageorgiou retraçant les mythes d'autochtonie athéniens - étreignent assurément le sujet proposé; de leur fréquentation, plus d'un lecteur devrait sortir avec un nouveau regard et sur les enfants, et sur les immigrés; et sur lui-même.

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Jean-Michel BELORGEY Conseiller d'Etat, président du FAS, premier président de la « Maison de Toutes les Couleurs» 10

INTRODUCTION

Ce livre est le résultat d'une réflexion pluridisciplinaire qui a pris la forme d'un colloque organisé par la Maison de toutes les couleurs sur un sujet d'actualité particulière : « Adoption et cultures, de la filiation à l'affiliation. » Tous ceux qui s'intéressent au monde des humains en général, et des immigrants en particulier, pourront trouver matière à réflexion sur les principales questions que posent les passages de la filiation à l'affiliation, de l'exil à l' adoption. Différents points de vue, différentes expériences se sont exprimés: ceux de l'anthropologue, du psychanalyste, du clinicien, du sociologue, du juriste, de l'historien, du citoyen. Ces approches ne s'opposent pas, elles se complètent. Nous avons essayé de voir comment ces questions étaient abordées dans des sociétés diverses, éloignées culturellement de la nôtre, dans le temps (Grèce antique, Rome) et dans l'espace (AtTIque, Antilles, Asie, monde arabo-berbère et musulman). Nous ressentions le besoin de nous décentrer par rapport à notre propre culture pour mieux revenir et réfléchir sur nous-mêmes. Pour faciliter la réflexion, nous avons tourné autour de la question: « qu'est-ce qu'adopter et être adopté? », en termes de processus? Nous l'avons déclinée en trois volets: d'être adopté par une famille? Qu'est-ce qu'adopter un enfant, pour une famille? 11

. Qu'est-ce que cela représente, pour un enfant,

. Qu'est-ce que cela représente, pour un étranger, d'être adopté par une nation, un pays? Qu'est-ce qu'adopter un étranger, pour le pays d'accueil? . Qu'est-ce que cela représente, pour un patient, d'adopter un thérapeute? Qu'est-ce qu'adopter son patient, pour le thérapeute? Nous espérons avoir mis à jour certaines des conditions qui font que ces adoptions sont réussies, se passent le mieux possible. Ceci, en arrivant à mieux comprendre les processus mentaux qui se mettent en place chez les individus et dans les groupes, quand la mise en contact et la rencontre entre deux univers psychiques aboutit à une cocréation d'un nouvel univers 1. Comment réussir les changements qu'opère cette rencontre motivée par un même désir d'avenir et un même besoin d'accompagnement? Comment permettre que les deuils du passé aboutissent à une chance pour du nouveau? Zerdalia K.S. Dahoun et Christine Manuel2

1. Cf. Salomon Resnik, Espace mental, Editions Erès - Collection « des Travaux et des Jours ».

2. La Maisonde toutesles Couleurs-- 13, rue André-del-Sarte75018 Paris.

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I FILIATION ET ADOPTION

1 FILIATION, CORPS ET PAROLE

Qu'un sujet humain, ou - pour reprendre la formulation de la pensée médiévale - qu'un « être de parole» se tourne en lui-même, tentant de jauger la profondeur de son expérience présente du monde, n'est-ce pas son histoire propre qu'il croisera, littéralement envisagée au travers de présences du passé, cortèges emmêlés de figures, dont il se saisit des paroles et des silences, des complémentarités, des oppositions, des liens générationnels, des rapports sexuels, et des chaînes de pouvoir, sans doute à l'affût de sa propre identité, à travers les différences fondatrices de celle de chacun? Comme l'a fait remarquer D. Anzieu \ une psychologie est peut-être toujours aussi une groupologie, un discours des filiations et des affiliations. L'observation, la comparaison, l'élaboration théorique des institutions en usage dans des groupes humains passés et lointains, celles des systèmes des représentations et des fantasmatiques collectives qui s'y déploient, ne répondraitelle pas à son tour à un mouvement analogue, essayant d'apporter par un« regard éloigné» des éléments de représentation, et les termes d'une relativation et d'une rationalisation des problématiques actuelles de notre expérience comme êtres sociaux. La tâche peut sembler à certains d'autant plus urgente que chacun est aujourd'hui amené à se prononcer individuellement sur des innovations inouïes.
1. Anzieu D., Le groupe et l'inconscient, Paris, Dunod, 1983. 15

Chacun est aussi convoqué à deviner le droit plutôt qu'à le dire, et à redéfinir des éléments de morale, tâche que le psychanalyste ne saurait mener à bien que pour lui-même et de son endroit propre, questions pourtant dont il ne saurait s'abstraire, comme sujet et comme citoyen. Nous sommes ainsi conviés d'une part à un regard anthropologique sur une problématique que chaque humain, et chaque groupe humain connaît: la reproduction, qui est sexuée; d'autre part à une écoute psychanalytique: la sexualité est aussi à la base de la reproduction.

Comme l'a fait remarquer F. Héritier-Augé,« il n ~v a
en matière de filiation et de parenté, d'usage que social» 1, pléonasme renvoyant certes à la distinction princeps en ce domaine entre le « naturel » (ou le biologique, 1'innominé) et le « légitime» (régulé par une parole, celle du droit de la filiation, des alliances, etc. de la société en cause), mais aussi à notre sens, à celle existant entre l'expérience privée de son corps et de celui de l'autre, radicalement nouvelle pour un sujet, et sa prise en compte, prise en charge, et mise en œuvre collective dans un espace psychique groupaI. Proférer l'identité de l'enfant, c'est désigner celle du père et de la mère du nouveau-né, et l'inscrire dans un croisement possible de multiples lignes et lignées plurigénérationnelles, sexuées et sexuelles, référence établissant ses filiations. Le pluriel est ici nécessaire: la filiation manifeste et légitime, la filiation naturelle, la filiation consciente mais aussi l'inconsciente, la filiation latente, fantasmatique, romanesque, celle du discours que le sujet se tient à lui-même. Dans le même temps, ce qui est ainsi fixé ce sont ses « ayant-droit» dans les divers sens de ce

terme, c'est-à-dire la fixation des droits et des devoirs ainsi que de la dette symbolique dont il est le « sujet-héritier », selon l'expression de l-P. Valabrega 2 -, envers ses ascendants et descendants futurs.
1. Héritier-Augé F., De l'engendrement à la filiation, Topique 44, Paris, Dunod,1989. 2. Valabrega J.-P., Phantasme. mythe, COlpS et sens, une théorie psychanalytique de la connaissance, 2' éd., Paris, Payot, 1993. 16

On a pu remarquer qu'il ne semble pas qu'existe jusqu'à nos jours un groupe humain se fondant sur la seule prise en compte de la naissance biologique, ou qui même l'aurait reconnue équivalente à la filiation proférée, à la reconnaissance ou au refus de reconnaissance établies dans le groupe social et au travers des modalités régnant en son sein. Ainsi la filiation n'est-elle jamais confondue avec l'engendrement, et distingue-t-on toujours entre géniteur et père, et qui plus est entre génitrice et mère. «En vérité, ne suffit-il pas pour avoir deux pères que l'on soit né de l'un et adopté par l'autre? » dit saint Augustin, s'interrogeant quant au mythe fondateur, chrétien écho bien involontaire d'Aristophane, qui s'exclamait: «Avoir deux pères, mais c'est ce qui est arrivé à tous les héros! ». Ces deux-là et tant d'autres désignaient ce que Rank décrira à notre siècle comme « le mythe de naissance du héros» 1, que Freud dégagera sous ses diverses versions comme structure fondamentale du mouvement d 'historisation du sujet humain: le noyau du «roman familial », attribuant l'engendrement du sujet à un père illustre sinon tout-puissant (et disparu), alors que la reconnaissance et la fonction paternelle-parentale sont dévolues au père et à un couple de parents réels, bien plus modestes (sur lesquels le sujet projette les limites mêmes qu'il sera un jour amené à se reconnaître à lui-même... devenu parent à son tour). Il s'agit là d'une sorte d'invariant anthropo-psychanalytique sur lequel nous reviendrons. Notons que si le mode de filiation qu'assume un groupe n'a rien de «naturel », des éléments représentatifs s'avéreront répétitifs et stables à travers la diversité extrême des systèmes fantasmatiques et mythiques. On notera ainsi qu'au-delà des problématiques générationnelle et sexuelle assumées par la reconnaissance, la première des affirmations qu'elle profère, c'est l'humanité du nouveau-né, cet être étrange et d'abord étranger qui vient d'où il n'est pas entré. Pour reprendre le titre d'un
1. Rank O., Le Mythe de la naissance du héros, Paris, Payot, 1983. 17

documentaire et d'un ouvrage qui ont imprégné considérablement la dernière décennie, ce qui est reconnu à cet instant, c'est que « le bébé est une personne». Par ailleurs, ce que nous appelons souvent aujourd'hui « désir d'enfant» s'analyse plutôt en terme de désir de descendance, et surtout de devoir de descendance, sinon même de dette envers les ascendants. Pour reprendre et prolonger le concept de Mauss, c'est d'une dette ouverte par la naissance du sujet qu'il s'agit, dette par rapport à une lignée dont son souvenir garde une trace des éléments ascendants, dont il est dans l'inconscient le sujet-héritier. Et ce, qu'il s'agisse de préserver cet héritage sans y changer un iota, de le maintenir en le faisant prospérer, ou bien de le rejeter en l'ignorant ou en l'inversant. Chacun s'insère tour à tour dans la lignée, avec la charge d'en assurer une continuité. Amené à la vie depuis un lieu inconnu, le sujet doit à ceux qui l'ont alors reconnu, soit de les prolonger en répétant leur acte, soit de reconnaître à son tour des nouveaunés comme ses enfants propres, selon des modes de reconnaissance a priori efficients dans la société où il vit, devoir qui peut se réaliser, entre autres, par le sang et par le nom, ou par le nom seul. Cette identité de filiation n'est pas - ou très rarement - révocable: les autres identités s'y surajoutent, au besoins marquées par des signes portés sur le corps, des surnoms, changement de nom ou de prénoms etc., mais n'excluent pas l'identité d'origine, et l'origine de l'identité: le couple naissance/reconnaissance. Cette filiation est sexuée, héritage d'un sexe et, subjectivement, d'une sexualité et d'une sensualité. C'est la psychanalyse qui a permis de connaître la centralité, les modalités, et les voies d'une fonction sexuelle, qui n'est plus une donnée biologique per se, mais un moteur de la vie et des souffrances psychiques, y dévoilant une source centrale des interdits et des conflits, étroitement imbriquée au discours que le sujet se tient quant à sa genèse au creux des premières relations entre lui-même et ses parents, géniteurs ou non. Au fond « la reproduction sexuelle va de pair avec la transmission, dont le principal élément est la 18

multitude d'identifications»

1

et de contre-identifications

entre l'enfant et ses parents. Bien plus: pour le sujet enfant, infans, à l'origine sans parole sinon celle d'autres, la filiation et son roman constituent une sorte de grille d'intellexion, porteuse de gestes et de mots, de traductions et de transmissions. Le sujet en est désigné l'héritier, avant même que de naître, ell un toujours-déjà-Ià qu'aura constitué avant toute question l'imaginaire parental s'exprimant énigmatiquement à travers gestes et paroles, récits, souhaits, habitudes familiales et groupales, symptômes en plein ou en creux des uns ou des autres. C'est là le mythe même du sujet, dont cel1aines versions l'accompagneront toujours, et qui se livre à travers une fantasmatique individuelle qui tente d'intégrer ces éléments. Ainsi constatons-nous que toutes les sociétés, sans qu'il soit connu d'exception, structurent leur système de parenté selon ces axes reconnus par la psychanalyse: celui de la différence des sexes, de la différence des générations, d'une dominance masculine par quoi peut se symboliser la fonction symbolique phallique d'un père dans le sujet. La sexualité est continuellement en jeu dans le désir du sujet qui accède à la différence des sexes, mais à travers les fantasmes et les angoisses de castration. La sexualité est également en jeu dans la différenciation des générations, mais à travers une perpétuation de mémoire qui tente d'éloigner la mort, sinon de la nier. Du point de vue du sujet, il n'y a pas de filiation sans transmission: le sujet œuvre tout à la fois pour la perpétuation de l'espèce, et pour la transmission d'une culture et d'idéaux. Cette transmission qui veut prolonger après et avant d'autres les générations est-elle autre chose que le désir de vivre qui éloigne la mort le plus longtemps possible? De nouveau donc, ces deux aspects complémentaires: la transmission de la vie proprement dite, le système de

1. Roso1ato G., La Filiation, ses implications ses ruptures, Topique 44, Paris, Dunod, 1989.

psychana~vtiques

et

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filiation, dont l'étagement peut s'étendre jusque sur quatre ou cinq générations simultanées, au-delà ne subsistant que des noms, quelques images suggérées, des objets, des récits ou des œuvres, bientôt vécus comme des éléments de réalité externe du roman familial. Cette filiation se présentifie également par des idéaux qui, au-delà de leur rôle défensif pour le sujet, relient les membre d'une famille, d'une communauté et d'une société, et identifient ce groupe en étayant la reconnaissance mutuelle de ses membres. Hérités des parents à des titres souvent ambivalents voire profondément conflictuels, ils constituent les éléments des pôles narcissiques du sujet. Il y a divers types d'idéaux à prendre en compte: des idéaux religieux, philosophiques et culturels, des idéaux esthétiques, scientifiques, intellectuels en général, mais aussi des idéaux associatifs et politiques, et encore les « idéaux négatifs », comme ceux de la paranoïa et de la délinquance. Ces diverses voies de la filiation et de la transmission rejoignent sous leurs diverses modalités le mythe du sujet, ou plutôt le mythe de son destin, existant dans le couple parental, mais aussi parfois dans de nombreuses générations précédentes, mythe organisateur dont le noyau est comme dans tout mythe un récit de l'Origine, conditionnant la représentation sexuée du sujet et ses identifications. Ce récit de l'origine s'articule bien souvent au fantasme d'adoption, de sorte qu'au fond beaucoup d'êtres humains se vivent « adoptés de leurs parents ou au moins de leur père réel », «affiliés à des parents quotidiens », après que leur « vrai» parent, un géniteur allégué se fut détourné d'eux ab origine. On saisit ici une mise en forme de la temporalité propre à l'instauration du sens, celle même que la psychanalyse a mis au jour à partir de la constatation de l'instauration «biphasique de la sexualité humaine» 1, temporalité psychique de l'après-coup que l'on trouve dans

1. Freud S., Troi.f essais sur la théorie de la sexualité,

1904.

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l'articulation entre naissance et reconnaissance, mais aussi entre l'enfance et l'adolescence, entre la puberté anatomophysiologique et le processus psychique de l'adolescence, entre les faits de filiation et le roman des affiliations. C'est en effet à l'adolescence - et quelquefois plus tard au décours d'expériences cruciales, comme peut l'être une psychanalyse - que, dans un mouvement de dessaisissement de certains acquis et de positions de passivité infantile, et au dévoilement d'un corps désormais pubère ou nubile, apte à la jouissance, à la procréation comme au meurtre, le sujet réinterprète les éprouvés de l'enfance, et plus généralement reformule en termes sexuels le mythe familial où sa naissance avait pris un sens devenu aliénant. Ainsi l'adolescent pose-t-il les jalons d'un projet: projet d'investissements au sens global, projet de vie, projet sexuel et sensuel. Mais aussi projet idéal et projet groupaI: c'est dans ce dernier aspect du processus que la filiation fantasmatique inconsciente est alors retraduite et réinterprétée en termes d'affiliation, assumée ou bien déniée et projetée. Projet temporaire ou durable sinon définitif, mais toujours abordée à travers une version de l'initiation. Il s'agit tout à la fois de la reprise et de la distance prise par le pubère quant à son initium mythique et fantasmatique, dont il n'a eu qu'ouï-dire. Olivier NICOLLE psychanalyste, maître de conférences à l'université d'Amiens

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2 ADOPTION ET IDENTITÉ

Introduction Le terme adoption est lié aux mots latins optare, optio, optionis, c'est-à-dire à la faculté de choisir. L'adoption implique l'action d'adopter; choisir ou être choisi. Dans l'antiquité classique, l'empereur pouvait choisir son successeur en l'adoptant. La notion d'adoption fait partie de l'ancien droit romain. Dans la tradition orientale, dans la culture byzantine, le droit à l'adoption est encore plus ancien. En France il apparait dans le code civil français en 1804. En 1923, une loi plus spécifique régit l'adoption des mineurs, cette loi est complétée en 1939. Depuis 1966 en France, existe l'adoption plénière et l'adoption partielle, dans laquelle on garde le droit du sang. Déjà dans la tradition chrétienne existe la notion métaphorique de l'adoption: « Adopter la foi chrétienne» dans saint Paul. Chez les Juifs existe aussi l'idée d'adoption dans le sens de l'héritage. Le tissu est très complexe. Dans tous les cas, un pouvoir est transféré de l'un à l'autre. Depuis peu de temps, dans certains pays d'Europe, les enfants adoptés qui n'ont pas connu leurs parents ont le droit de les rechercher, spécialement la mère.

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Expériences cliniques Dernièrement une de mes patientes, Madame C., qui a été enceinte à 14 ans, et dont les parents se sont opposés à ce qu'elle garde l'enfant, a le phantasme et le désir de se mettre sur la liste des mères disposées à connaître et à recevoir leur enfant. Sa fille doit avoir maintenant plus de 20 ans. Elle raconte qu'après l'accouchement elle a regardé sa fille et qu'à partir de ce regard intense, elle est restée liée à l'enfant. Vous vous souviendrez qu'Henri Wallon parlait du regard tactile de l'enfant. L'enfant touche sa mère. Madame C. était très «touchée» par le regard de son enfant. Elle raconte avec grande douleur que le jour de sa sortie d'hôpital, l'enfant et elle sont sorties par la même porte mais par des chemins et des destins différents. C'était un vrai déchirement pour elle. Elle tombe en dépression profonde et essaye de trouver un refuge et une consolation dans la drogue. Finalement elle en SOliet a progressé dans la vie. Elle-même artiste, elle a eu la chance de se marier avec un artiste, et d'avoir à nouveau des enfants et de développer certaines capacités créatives. Mais l'empreinte inoubliable de ce regard et la nostalgie de son premier enfant persiste. Il s'agit d'une personne qui voulait assumer son identité de mère, malgré son jeune âge, mais qui n'a pas trouvé d'appui ni de compréhension dans son milieu. Ellemême n'était pas « adoptée» par son milieu. J'ai eu aussi en analyse une jeune femme universitaire, Madame T., très amoureuse de son mari qui ne pouvait pas avoir d'enfants. Tous les deux ont décidé d'adopter deux petites sœurs, venant d'un pays du tiers monde. L'une avait deux ans et l'autre six ans. Elle et son mari sont allés les chercher en Amérique latine et y ont passé plusieurs mois pour s'adapter aux enfants et à leur milieu. Au début c'était très difficile, surtout pour l'aînée, qui avait des souvenirs très clairs de ses parents et qui savait qu'ils ne pouvaient pas les garder à cause de leur pauvreté. 23

Ma patiente et son mari étaient dans de si bonnes dispositions qu'ils n'ont pas évité les souvenirs des enfants, mais au contraire ont essayé de les maintenir en vie et de les aider à se confronter avec leur deuil et avec leurs revendications légitimes. Avec le temps, les parents ont ressenti leur adoption par les enfants, sans contribuer à effacer l'histoire précédente. Bien sûr cela signifiait qu'ils ont prêté aux enfants un appui dans leur deuil et dans leur identité d'origine et que pour eux-mêmes ils ont toléré l'inévitable jalousie envers les parents d'origine. Parallèlement une véritable découverte prenait place à l'intérieur de ces parents adoptifs: leurs capacités maternelles et paternelles. Être père ou être mère, assumer une telle identité signifie implicitement et inconsciemment une « réédition» de ses propres conditions ou identité d'enfants, à l'égard de ses propres parents. De plus, il faut avoir résolu en partie les inévitables conflits avec les parents réels et « internalisés» (réalité psychique), pour assumer une identité adulte et responsable. Du point de vue de l'identité ou de l'authenticité du choix, j'ai appris par mon expérience clinique que certaines personnes mariées ne se sentent pas intérieurement mariées et que les parents, père ou mère, n'ont pas tous nécessairement adopté, inconsciemment, leurs enfants de sang. Il est aussi vrai que tous les enfants fantasment sur des parents imaginaires, ce que Freud appelle le « roman familial », auquel je ferai référence plus bas. Dans Le Livre des Rêves, en 1900 (Standard Edition Londres, Hogarth Press, 1953), Freud fait allusion à l'enfant qui imagine et rêve qu'il est le fils d'un empereur ou d'un roi. Le complexe d'Œdipe peut être aussi l'expression inconsciente d'un roman familial inconscient, de caractère endogamique érotisé. C'est en 1908 que Freud écrit son article sur le roman familial Der familienroman der neurotiker. Freud montre dans cet article la signification des phantasmes omnipuissants des petits enfants, sur

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les mythes de leurs origines. Il est assez normal qu'un petit enfant puisse exprimer son désir imaginaire de « transformer ses parents réels» en membre d'une catégorie supérieure, pour gratifier son narcissisme infantile. Certains événements de la vie de l'enfant qui le rendent insatisfait ou malheureux, ou bien sa propre « avidité de pouvoir» stimulent l'imagination ou le désir de substitution. Adopter d'autres parents (idéal du moi) ou d'autre,s parcours imaginaires, signifie nourrir ou fortifier son moi idéal. Ici se pose l'inévitable problème de l'image narcissique de soi ou l'image idéale de soi moi idéal qui doit retrouver spéculairement un modèle, un idéal du moi à la hauteur de son désir, de ses fantasmes idéalisants. On trouve assez habituellement le phantasme de l'enfant, qui n'accepte pas le principe de réalité de ses origines et qui a besoin de recréer son roman. Il pourra ainsi construire l'histoire, dans laquelle il aurait été un prince, donc fils de roi, volé par les « méchants» gitans. En général, à un moment donné, tout enfant rêve de ne pas être le fils de son père et cherche à réaliser son idéal à l'intérieur de son mythe ou de sa rêverie personnelle. Ce problème est en relation avec un narcissisme normal ou pathologique. L'image idéalisée de soi-même, le moi idéal, essaye de se reconnaître dans le miroir narcissique de son idéal du moi, le grand autre, comme déjà signalé. Par ailleurs, et à propos de l'incertitude des origines et ses fantasmes, Freud dit que lorsque l'enfant arrive à dissocier le rôle sexuel du père et de la mère il réalise que: «Pater semper incertus est », tandis que la mère est « certissima », biologiquement. Freud parle du roman familial du névrotique auquel le patient est très attaché et dissocié jusqu'à un certain point du principe de réalité, mais tout est une question de degré. Dans la mythomanie pathologique (Ernest Duprés, Pathologie de l'imagination et de l'émotivité, Payot, Paris, 1925), la tendance au mensonge acquiert un niveau dans lequel le patient est convaincu de sa fabulation ou de son 25