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ATATÜRK

De
440 pages
Grâce à ses exceptionnelles capacités, un homme imprégné, depuis on adolescence, d'un attachement passionnel pour sa nation et d'une farouche détermination à en transformer le destin, a réussi, en seulement une décennie, à libérer le sol ancestral de l'occupation militaire imposé par les puissance étrangères avant d'y établir un nouvel État résolument moderne. En rédigeant cette biographie, la préoccupation prioritaire de l'auteur, fut de retracer, en respectant aussi rigoureusement que possible l'ordre chronologique des événements, l'existence hors du commun d'un personnage exceptionnel.
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Georges DANIEL

ATATÜRK

Une certaine idée de la Turquie

Préface de Jean-Louis BA CQUÉ-GRAMMONT

L' Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

cg L'Harmattan, 2000
ISBN: 2-7384-9742-X

A la mémoire de ma mère et de Muhsin Ertugrul, 1nonmaître

PRÉFACE
Jean-Louis BACQUÉ-GRAMMONT (*)

Au début de la septième décennie qui suit sa disparition, la bibliographie des bibliographies concernant les multiples aspects de la vie et de l'œuvre d'Atatürk reste à faire. L'entreprise serait d'ailleurs largement prématurée car nul n'a

tenté jusqu'ici, par exemple, la recension systématique des
entretiens qu'il eut avec les interlocuteurs les plus divers et qui, par la suite, parurent à travers le monde dans des quotidiens, des périodiques ou des recueils de souvenirs. Mais, sans parler de ces terres encore vierges de la bibliographie, les publications identifiées, de toute nature et en toutes langues, dont Atatürk a fait l'objet apparaissent si nombreuses que personne ne s'est encore aventuré à en évaluer précisélnent la quantité. Sans aucun doute, la conjonction d'une riche et .forte personnalité, d'une foi inébranlable en l'homme universel, d'une carrière exemplairement fidèle à l'idéal accompagnant une telle foi et d'une œuvre pérenne a fait que, jusqu'en ce tournant de millénaire et assurément pour longtemps encore, Atatürk aura maintenu en mouvement à son sujet tous les instruments d'écriture usités au cours de notre siècle: le crissement aciéreux des plumes des premiers écoliers s'exerçant au nouvel alphabet en sens inverse du précédent, le crépitement et les tintinnabulances des Remington des journalistes de l'entre-deux-guerres, le friselis des claviers d'ordinateur clont sont issues les présentes lignes et celles qui vont suivre. Des pages, donc, par clizaines cie milliers et clont bien peu ne portent pas la marque de la plus franche approbation. Mais alors, pourra-t-on objecter, n'auraiton pas déjà tout dit ou presque sur une existence qui n'excéda guère un demi-siècle et une vie publique qui se confondit avec l'histoire de la Turquie pendant moins cie vingt années?

La réponse ne peut être que négative. Si on lnet de côté une littérature apologétique portant toutes les tares du genre et dont ce qu'on sait d'Atatürk permet de penser qu'il l'aurait rejetée avec horreur, le cas demeure de ce guerrier qui sut et put

appliquer dans le domaine de la politique les qualités cie stratège et cie tacticien dont il avait brillamment fait preuve sur les champs de bataille: un jugelnent clairvoyant et réaliste de la situation, une juste appréciation des moyens disponibles et c/u meilleur parti à en tirer à l'endroit et au moment qui conviennent, une action soudaine et vigoureuse. Le scénario des batailles cles Anafarta, de la Sakarya et de Dumlupinar préfigure au son du canon celui des opérations feutrées qui menèrent de la proclamation de la République aux rétonnes les plus radicales qui avaient jamais été ac/optées dans un pays majoritairement musulman et que, d'ailleurs, on y ait vu depuis lors. Rétrospectivement, des mesures aussi hardies aboutissant dans cl'aussi brefs clélais à l'émergence d'une Turquie pro.fondément nouvelle peuvent selnbler à peine concevables. Or, il convient de rappeler que cela se passait en des temps où le monde se divisait sommairement entre cles démocraties récluites à l'impuissance par leur ,frilosité et des dictatures rouges, noires, brunes ou d'autres couleurs, qui, mettant à profit la conjoncture, rivalisèrent pour écrire les pages les plus Ù~fâmes cie l'histoire ci'un siècle pas très glorieux. Avec le recul du temps, Atatürk apparaît d'autant plus grancli par l'i(léal authentiquelnent humaniste qui ne cessa (le l'inspirer, par son réel souci de con(luire la société turque au point de maturité permettant l'instauration de la (Iémocratie sans risque pour celle-ci, par la probité (le son personnage à tous les points cie vue. C'est pourquoi beaucoup reste à ,faire pour consi(lérer et reconsiclérer celui-ci dans le contexte du lnOn(/e de son temps où il occupe de manière de plus en plus incontestable une place
exceptionnelle, même si nul ne peut gouverner innocel111nent.

C'est pourquoi aussi l'ouvrage (le Monsieur Georges Daniel arrive à point nommé, en une époque de (Iésenchantelnents et de doute, pour retracer très sÏ1nplelnent, année par année, l'itinéraire (l'une vie extraordinaire. N'ayons pas peur d'un mot longte1nps taxé d'obsolescence plus ou 1nains honteuse lnais dont la réhabilitation va bon train (Iepuis qu'ont été constatés les donzmages sévères qu'occasionne l'ignorance immo(lérée de la mesure du telnps : c'est bien de chronologie qu'il s'agit ici. Il n'est pas ind~fférent de savoir l'âge qu'avaient respectivelnent

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l'acteur de l'histoire et son siècle chaque fois qu'ils eurent affaire l'un à l'autre. Mustafa Kemal se trouve dans sa trentecinquième année lorsque, investi de fonctions très supérieures à son grade, il fait preuve de qualités remarquées sur le front des Dardanelles. Il n'est pas encore quadragénaire au moment où il déclenche une résistance anatolienne à laquelle peu de contemporains prédirent sur le moment des chances de réussite. Lors de son quarante-cinquième anniversaire, il est le chef légalement élu d'un Etat devenu républicain par sa volonté. Il lui reste alors moins de quinze années à vivre, mais, en .fait, cinq lui suffiront pour promulguer et consolider la série de r~formes qui généreront un pays et, surtout, un peuple nouveaux. Pour l'essentiel, la vie et la carrière d'Atatürk sont bien connues mais, par cohérence avec ce que nous avons dit plus haut, nous croyons bonnes toutes les occasions permettant de les .faire mieux connaître ou, le cas échéant, de les révéler au lecteur francophone ou autre. Or, Monsieur Georges Daniel nous en offre ici un récit fluide ou les notations sur la vie privée éclairent la personnalité de celui qui .fait l'histoire. De certains de ces épisodes, nous n'avions qu'une idée fragmentaire et lui sommes d'autant plus reconnaissant de cette lnoisson de données rassemblées ici avec une patience et une minutie dignes d'éloges. Assurément, l'utilité de cette chronologie de ré.férence s'allie au plaisir de la découverte de diverses facettes peu connues du fondateur de la Turquie lnoderne, mais aussi d'un citoven (lu monde. Un livre de plus sur Atatürk? Certes, et fort heureuselnent, on peut prédire sans risque qu 'iln 'est pas le dernier. Mais comme la ferveur de Monsieur Georges Daniel est cOlnlnunicative et sait restituer son humanité à la statue de bronze!

(*) Directeur de Recherche de 1e Classe au Centre National de
Recherche Scientifique, Président du Comité International d'Etudes Pré-Ottomanes et ottomanes, et ancien Directeur de l'Institut Français d'Etudes Anatoliennes.

Il

INTRODUCTION
Ma préoccupation prioritaire, en rédigeant cette biographie, fut de retracer, en respectant aussi rigoureusement que possible l'ordre chronologique des événements, l'existence hors du commun d'un personnage exceptionnel qui a durablement marqué le destin de sa nation et qui occupe une place éminente dans l'histoire. J'ai tenu à relater fidèlement l'enchaînement des faits, avec le souci de ne pas truffer mon récit de trop nombreux commentaires, c9nvaincu que le lecteur ne pourra s'empêcher d'en formuler fréquemment lui-même, en découvrant, au fil des pages, les diverses étapes de la vie d'un homme qui sut, avec une ténacité à toute épreuve, même dans des circonstances qui auraient vite fait de décourager les plus coriaces, ne jamais renoncer aux idéaux qui l'habitaient depuis son adolescence. La lucidité et l'opiniâtreté furent, sans conteste, les traits dominants de la nature d'Atatürk. Au moment où, à vingt-quatre ans, pétri par les idées de nos plus grands penseurs du Siècle des Lumières et parfaitement initié à toutes les subtilités de la stratégie guerrière, il quittait l'Académie militaire avec le grade de capitaine d'état-major, il rêvait déjà d'instaurer, en Turquie, un régime républicain et laic à la place de la monarchie absolutiste et théocratique qu'il considérait comme néfaste à l'avenir de sa nation à laquelle il était déjà passionnément attaché. A partir de ce jour et jusqu'à son dernier souffle, la concrétisation, contre vents et marées, de ce vaste projet, suivie de la pérennisation de chaque innovation accomplie, furent son unique raison de vivre. Il fut le premier à créer, au sein de l'armée ottomane, une association révolutionnaire dont l'objectif était de mettre fin au sultanat afin d'offrir au peuple turc la faculté de disposer, lui-même, de son avenir. Mais d'autres contestataires du régime, aux visées bien moins radicales que les siennes, ont réussi à le prendre de court et à s'emparer du pouvoir politique tout en maintenant sur son trône le monarque qu'ils pouvaient désormais manipuler à leur guise.

Ces nouveaux maîtres de l'Empire qui n'ignoraient rien des ambitions d'Atatürk, ni de sa forte personnalité, usèrent habilement, durant une dizaine d'années, de leurs prérogatives, pour qu'il ne fût jamais chargé d'une fonction qui lui aurait permis de mettre en évidence, devant la nation entière, ses remarquables capacités dans l'art militaire et la pertinence de ses positions dans le domaine politique. Ses brillants dons de tacticien qui suscitaient, régulièrement, sur des terrains de manœuvre, l'admiration de ses supérieurs turcs ou étrangers, ainsi que l'adhésion sans réserve de nombreux militaires de sa génération à ses opinions et projets concernant le futur du peuple turc, restaient ainsi ignorés du grand public. Pendant cette période qui lui semblait interminable, il rongeait son frein, sans d'ailleurs la moindre certitude de pouvoir un jour sortir de l'ombre. Le Commandement en chef des armées qui, après s'être vainement efforcé de le tenir éloigné du théâtre des opérations, finit par l'envoyer se battre aux Dardanelles, n'avait certainement pas prévu que ce front revêtirait, quelques semaines plus tard, une importance stratégique de premier plan et qu'Atatürk en reviendrait, à trente-quatre ans, ayant enfin acquis l'immense popularité dont on avait finement réussi à le priver jusqu'alors. Il n'était plus possible de différer davantage la promotion au grade de général de l'obscur colonel devenu un héros national.
Cette renommée et cet avancement lui permirent de s'imposer, auprès des plus hauts dirigeants de l'Etat, comme un interlocuteur avec lequel il fallait désormais compter. Toutefois, bien que persuadé, dès le début de la Grande Guerre, que l'alliance de l'Empire avec l'Allemagne, dont il considérait la défaite comme inévitable, ne pouvait entraîner sa nation que vers un avilissant désastre, il ne réussit jamais à en convaincre les autorités politiques aveuglément germanophiles. Le jour même où l'humiliante capitulation du pouvoir monarchique prouva qu'il ne s'était point trompé, il s'employait déjà fébrilement à organiser une résistance populaire qui serait à l'origine d'une guerre de libération nationale conçue et dirigée par lui.

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L'abandon du pouvoir et la fuite à l'étranger des responsables de l'effondrement de l'Empire, ainsi que la soumission du sultan - soucieux de demeurer sur son trône quitte à ne plus disposer que d'une autorité purement symbolique - aux volontés, même les plus mortifiantes, des Etats vainqueurs, ne pouvaient qu'inciter Atatürk à élaborer, rapidement et minutieusement, le plan de l'action susceptible d'aboutir à la réalisation de son double objectif: la reconquête de l'indépendance nationale suivie de la fondation, sur les décombres de l'Empire, d'une nouvelle Turquie dont la structure politique et sociale ne la différencierait en rien des Etats européens les plus démocratiques. n lui fallut, cependant, pendant les trois années et demie où il fut l'unique décideur, à la tête aussi bien du contre-pouvoir politique créé par lui-même au cœur de l'Anatolie que des forces armées nationalistes qui affrontaient les envahisseurs étrangers, dissimuler, même à ses plus proches compagnons, ses objectifs à long terme. Car ceux qui lui apportaient, avec une fidélité et un dévouement sans faille, leur soutien dans sa lutte pour libérer le pays de l'occupation, l'auraient immédiatement abandonné et se seraient même vigoureusement dressés contre lui, s'ils avaient eu vent de sa ferme détermination à débarrasser son peuple, dès la reconquête de l'indépendance, du régime monarchique auquel ils demeuraient profondément attachés. Une fois la victoire décisive remportée, unanimement adulé comme le sauveur de la patrie, il pouvait enfin annoncer à la nation que ces retrouvailles avec la liberté ne constituaient, à ses yeux, qu'une porte qui s'ouvrait sur une réorganisation absolue de l'Etat et de la société. Tous les archaïsmes propres à l'Empire devaient être balayés d'urgence par une série de modernisations sans précédent: il ne tarda pas à passer à l'acte en abolissant la monarchie. L'obstacle de taille qui bloquait le chemin menant vers le régime républicain était ainsi anéanti. Tacticien aussi génial dans l'arène politique que sur les champs de bataille, il a habilement provoqué et aussitôt exploité une crise gouvernementale pour faire proclamer la République par l'Assemblée Nationale. Elu, le même jour, à quarante-deux ans, chef de l'Etat pour quatre ans, il disposait 15

enfin de l'autorité et des moyens indispensables pour se lancer dans les innovations dont il avait dressé une liste détaillée dans sa prime jeunesse, à l'époque où, déjà, il confiait à ses proches son ambition de détenir, tôt ou tard, le pouvoir suprême. Mais pour qu'un peuple renonce, sans une résistance générale et active, voire un ferme rejet, aux us et coutumes séculairement ancrés dans son existence et pour la plupart raffermis sous l'emprise des spécificités de la religion musulmane, il fallait à Atatürk faire preuve d'un extraordinaire doigté. Sa propension à convaincre avant de contraindre fut, en grande partie, à l'origine de l'adoption massive des changements qu'il jugeait indispensables. Durant surtout les toutes premières années de la République, la nation se vit imposer, dans des domaines on ne peut plus variés, des réformes en cascade, dont chacune contribuait, parfois spectaculairement, à l'occidentalisation des mœurs. Sous la férule d'Atatürk, les Turcs traversèrent plusieurs siècles en une décennie, se retrouvant même, notamment en ce qui concerne les droits civiques des femmes, en avance sur presque tous les pays européens les plus évolués. L'opposition, parfois violente, des éléments conservateurs, surtout des fanatiques musulmans hostiles à toute modernisation, ne se manifesta que sporadiquement et ne réussit jamais à mettre en péril le nouveau régime.

Il était pénible à Atatürk, démocrate jusqu'au bout des ongles, de s'entendre qualifier, aussi bien à l'intérieur du pays qu'à l'étranger, de dictateur, à cause du régime de parti unique qui était devenu une réalité à la suite des élections de 1927. Le parti d'opposition créé, peu après, sur son initiative et qui bénéficiait de son soutien inconditionnel, s'était rapidement transformé, contrairement aux orientations définies par ses dirigeants, en un mouvement réactionnaire où avaient massivement adhéré les nostalgiques de l'ancien régime, adversaires acharnés de la démocratie et de la laïcité. Le fondateur de la République ne se consola jamais de l'échec de cette expérience de multipartisme dont il avait si ardemment souhaité le succès.

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Le lecteur ne manquera certainement pas de remarquer aussi qu'Atatürk n'eut, de sa vie, d'autre attachement passionnel que celui qu'il éprouvait pour sa nation et que son unique souci fut, sans relâche, d'œuvrer de son mieux, même dans les circonstances les plus défavorables, pour le bien-être du peuple turc qu'il voulait voir libre, heureux et prospère. Comment ne pas être frappé par le fait qu'il n'eut jamais d'autres habitations que ses résidences de fonction, qu'il y était disponible à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit dès qu'il s'agissait de s'occuper des affaires du pays et qu'il transformait même ses repas en séances de travail où, entouré de personnalités compétentes, il déterminait les futures étapes de l'avance qu'il voulait ininterrompue sur la voie du progrès dans tous les domaines. Farouchement déterminé à faire entrer la Turquie dans la famille des nations les plus civilisées, il ne perdait pas, pour autant, de vue, que ce qui était alors moderne ne le serait plus dans un avenir plus ou moins proche et que pour échapper à de pernicieuses scléroses, il était indispensable de tout remettre continuellement en question, y compris les réformes voulues par lui-même, à la lumière de l'évolution des idées et des sciences. Il fut, sa vie durant, réfractaire à tout ce qui s'apparentait à un dogme. Tout au long des quinze années où, régulièrement réélu à l'unanimité, il resta à la tête de l'Etat, il tint, soucieux d'observer sur le terrain tout ce qui pouvait ternir la vie quotidienne de son peuple, à multiplier les contacts directs avec ce dernier. Il consacra, au total, plus du tiers de cette période à sillonner le pays pour discuter, dans des lieux publics ou privés, avec tous ceux qui souhaitaient lui parler. Nombreuses sont les photos qui le montrent en train d'écouter attentivement, en général au milieu d'une foule, un citoyen qui lui présente ses doléances. Il fut un impressionnant autodidacte. Même d'éminents spécialistes, turcs ou étrangers, ne pouvaient s'empêcher d'admirer ses amples connaissances qu'il complétait continuellement par ses abondantes lectures, surtout en histoire, en politique, en religion, en linguistique, mais également en philosophie, en littérature, dans les différents domaines artistiques et, naturellement, en art militaire. La 17

révolution dont il fut l'instigateur et le meneur ne se limita pas au politique et au social. Le vaste réseau des Maisons du Peuple, fondées plusieurs dizaines d'années avant nos MJC et nos Maisons de la Culture, reflète son constant souci d'offrir à chacun des citoyens la possibilité de découvrir les formes les plus diverses d'expression et de création et, même, de s'y initier. La réforme de l'alphabet et la création de deux organismes respectivement chargés de mieux éclairer l'histoire nationale et de purifier la langue turque, constituent, elles aussi, des exemples éloquents de l'action culturelle personnellement conçue et dirigée par Atatürk. Lui qui s'était distingué, plusieurs années durant, exclusivement comme un chef militaire hors pair, considérait que faire la guerre ne se justifiait que lorsqu'il s'agissait de défendre l'intégrité du territoire national. Une fois la patrie libérée, on n'observa jamais chez lui une tendance à l'expansionnisme. Son souhait le plus vif était, manifestement, de voir régner la paix aussi bien à l'intérieur du pays que partout ailleurs. Il rêvait d'un monde où l'amour du prochain, plus fort que toutes les haines, rapprocherait la totalité des humains.
Il jouissait, en Turquie, de la sincère considération même de ceux qui s'opposaient ouvertement à lui. Quant aux étrangers qui l'avaient, autrefois, âprement combattu sur des champs de bataille avant d'être vaincus par lui, ils devinrent tous, en peu de temps, sous l'effet de l'estime qu'il leur inspirait, ses alliés et, même, ses amis. Il suffit pour s'en convaincre de se rappeler que le dirigeant politique grec qui fut à l'origine du long et sanglant conflit armé qui fit tant de victimes dans les deux camps, adressa, quelques années plus tard, à Oslo, un long courrier rempli d'éloges, pour demander l'attribution du prix Nobel de la Paix à Atatürk qui avait fait mordre la poussière à ses armées.

Durant la longue et cruelle maladie qui devait l'emporter, il ne cessa de se préoccuper, même entre deux comas prolongés, de tout ce qui concernait le présent et l'avenir de sa nation. Il s'était forgé, encore très jeune, un idéal qui reposait sur une certaine idée de la Turquie. Rien ne put jamais l'en détourner.

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C'est cette vie imprégnée~ à chaque instant, d'un amour dévorant pour son peuple, que j'ai essayé de mettre en évidence dans ce livre qui ne s'apparente en rien à une hagiographie, mais qui rapporte, en se basant sur une vaste documentation, et le plus fidèlement possible, des faits. Ceuxci sont, me semble-t-il, amplement suffisants pour que le lecteur puisse se faire une idée sur les diverses facettes de la personnalité d'Atatürk. Je n'exprimerai jamais assez ma gratitude à Messieurs JeanLouis Bacqué-Grammont et Jacques Thobie, éminents turcologues, qui m'ont fait l'amitié de lire la dernière version de mon texte et dont les judicieuses suggestions furent à l'origine de plusieurs impo11antesretouches que j'y ai apportées.

Georges DANIEL

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1881 L'Empire ottoman était, au XVIe siècle, par l'étendue de ses territoires en Europe, en Asie et en Afrique, l'Etat méditelTanéenle plus vaste. Sa redoutable puissance militaire maintenait ses voisins dans une crainte permanente. Mais il s'est affaibli, au fil du temps, pour n'avoir pas su appliquer, en son sein, les spectaculaires progrès des idées et des sciences qui furent à l'origine du considérable développement, dans tous les domaines, des grandes nations
européennes. Les clauses des capitulations (iI11tiyazat) conclues par

l'Empire, à l'époque de son apogée, avec plusieurs Etats occidentaux, accordaient, sur ses te11itoires, de nombreux avantages à leurs ressortissants, marchands ou non. Assortis, au fil des siècles, de très nombreux nouveaux privilèges, ces traités ont permis, à des étrangers, de placer progressivement, sous leur autorité, la quasitotalité de la vie économique des Ottomans qui, de toute façon, ne s'étaient jamais distingués par leur intérêt à l'égard du grand commerce. D'autre part, les prêts financiers successifs consentis, surtout à partir de 1855, par les pays occidentaux, ont fort alourdi, en quelques dizaines d'années, la dette ottonlane, au point que l'Empire se trouve, vers la fin du XIXe siècle, dans l'impossibilité d'en rembourser même les intérêts. L'Adnlinistration de la Dette publique ottol11ane, un organisme créé en 1881, suite à la banqueroute complète de l'Etat, afin d'organiser et contrôler la perception de ce11ains impôts, ne compte qu'un seul Turc panni ses dirigeants. L'Empire est donc devenu extrêmement vulnérable même si, à la même époque, une bonne partie de la péninsule balkanique, tous les pays arabes du Proche-Orient, ainsi que la TripoHtaine en Afrique, font toujours partie de ses possessions. Les puissances occidentales se concertent depuis 1774, afin d'envisager sa partition, sans permettre, pour autant, à la Russie qui rêve, depuis toujours, d'une ouverture sur les mers chaudes, de s'adjuger la part du lion lors du pa11age. La Question d'Orient reste, en pelmanence, à l'ordre du jour. *

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1885 Parmi les enfants qui jouent, en 1885, dans les ruel1es du quartier turc de Salonique, importante vil1e cosmopolite et grand port de la Macédoine qui fait partie des teITitoires ottomans dans les Balkans, Mustafa, un beau garçonnet de quatre ans, blond et aux yeux bleus, se distingue par son attitude distante. Il lui arrive rarement de s'amuser avec les autres, il préfère les observer d'un air plutôt hautain. Même lorsqu'il veut bien jouer à saute-mouton, il s'obstine à rester debout et refuse de se courber devant ses congénères. Toute sa vie il refusera de plier l'échine devant autrui. Ses petits camarades évitent de plaisanter avec lui, car ils connaissent bien sa susceptibilité. Même une innocente facétie provoque, habituellement, chez lui, une réaction violente, comme s'il s'agissait d'une insulte. Mustafa est le quatrième enfant de Zübeyde et Ali Riza. Les trois autres, deux garçons et une fille, sont morts avant sa naissance. La petite famiBe habite dans une maison à deux étages, à la façade peinte en rose, avenue Islahhane. Ali Riza l'a louée dès qu'il a gagné suffisamment d'argent grâce au commerce. Il ne regrette pas d'avoir démissionné de la fonction publique. Au moment où il épousait Zübeyde, il occupait un poste subalterne aux douanes et son maigre salaire ne suffisait pas à subvenir aux besoins de son foyer. C'est à proximité du mont Olympe, dans le petit village de son affectation, qu'il s'était installé après son mariage. Il est heureux d'habiter, de nouveau, à Salonique. Zübeyde n'avait que quatorze ans lorsqu'on la maria avec Ali Riza de vingt-deux ans plus âgé qu'elle. Contrairement à son époux, el1e n'avait que peu d'instruction et était à peine alphabétisée. Toutefois, si jeune déjà, elle se faisait remarquer par sa maturité. La venue au monde de Mustafa, au premier étage de la maison rose, avait provoqué, chez le couple, à la fois de la joie et de l'angoisse. La joie d'avoir encore un enfant, l'angoisse de le perdre conlme les trois précédents. A présent, Zübeyde et Ali Riza sont rassurés. Le gamin se porte bien. * 1886 Depuis un bon moment, Mustafa et ses parents se tiennent devant l'entrée de leur demeure décorée avec des branches aux feuilles verdoyantes. Ils attendent l'arrivée du hodja qui ne devrait plus tarder. C'est un jow' important pow' le gamin de cinq ans que

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Zübeyde a vêtu de blanc et coiffé d'un turban à l'occasion de sa première scolarisation. Le maître religieux an.ive, entow.é d'autres enfants. Il récite une prière devant la maison rose. Ensuite, Mustafa prend congé de ses parents en leur baisant les mains. Le groupe se rend, après avoir joyeusement défilé dans les rues, à l'Ecole coranique qui se trouve à côté de la mosquée. Dès le premier cours, le hodja commence à lew. faire apprendre par cœur des passages du Coran. Les élèves répètent, comme des pelToquets, des versets en arabe, langue que ne connaît aucun d'entre eux. « Comme c'est bizaITe et même drôle de réciter des phrases que l'on ne comprend pas! » se dit Mustafa ...

*
C'est Zübeyde, pleine de dévotion depuis son enfance, qui a insisté pour que son fils fasse des études qui conviennent le mieux, d'après elle, à tout bon musulman. Ali Riza s'est soumis à sa volonté pour ne pas la contrarier. Mais, résolu à faire bénéficier Mustafa d'une instruction moderne et laïque, il ne tarde pas à lui faire quitter l'Ecole coranique pow. l'inscrire à celle de Semsi efendi, un pédagogue éclairé et progressiste qui a même conçu, dans son établissement, une annexe pour les filles. Le gamin se sent bien plus à l'aise dans cet établissement et s'y distingue rapidement comme un bon élève.

*
1889 Le succès n'est jamais garanti dans le négoce. Ali Riza voit ses affaires progressivement péricliter. Malgré toutes ses tentatives pour redresser la situation, il n'échappe pas à la ruine. Il se résigne à retourner dans la fonction publique. Mais, malgré ses multiples démarches, celle-ci ne veut plus de lui. Le voilà sans le sou. Désespéré, déprimé, il cherche consolation dans l'alcool. Il finit par tomber gravement malade. Il meurt en 1889, à 49 ans, après trois années de calvaire, en laissant femme et enfants, dans la détresse. A huit ans, Mustafa a deux sœurs, Makbule et Naciye, respectivement âgées d'un an et de quarante jours. Zübeyde, veuve et indigente à 27 ans, n'a pas les moyens de subsister. Contrainte à abandonner la maison rose, elle s'installe à

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quelques dizaines de kilomètres de Salonique, dans une felIDe où son frère Hüseyin travaille comme intendant. * La vie à la campagne ne déplaît pas à Mustafa. Il essaye, de son mieux, d'être utile à son oncle. A la belle saison, il passe souvent ses journées dans les champs, en compagnie de Makbule. Les deux enfants sont chargés d'y chasser les corbeaux qui menacent les haricots. Durant les soirées d'hiver, tout le monde se retrouve autour du feu où rôtissent les châtaignes. Toutefois cette existence plutôt monotone commence à l'ennuyer. Il a envie de retourner à l'école. Sa mère, soucieuse de ne pas le laisser sans instruction, le place, successivement, auprès d'un hodja et d'un pope, les deux seules personnes qui enseignent dans ce village perdu. Il s'avère vite que le gamin n'apprend pas grand-chose auprès d'eux. Zübeyde décide alors de le renvoyer à Salonique où il poun.a être hébergé par sa tante paterneI1e et poursuivre ses études. * 1893 Sa tante l'inscrit dans une école publique où il ne reste pas longtemps à cause de Kaymak Hafiz, l'irascible professeur d'arabe. Celui-ci surprend un jom. les élèves en pleine bagalTe. Convaincu que Mustafa est à l'origine de l'échauffourée, HIe punit sévèrement, en le frappant avec violence. Le garçon rentre chez lui couvert d'ecchymoses et déclare à sa tante qu'il ne veut plus retourner dans cet établissement. Depuis un bon moment déjà, il est impressionné par l'allure des officiers qu'il croise dans les rues. Il aimerait porter, comme eux, un bel uniforme et une épée suspendue au ceinturon. Il envie Ahmet, un garçon de son âge qui habite dans le même quartier et qui fait ses études au Collège militaire. Zübeyde est rentrée, depuis peu, à Salonique où elle a pu louer une petite maison juste à côté de celle qu'elle habitait jusqu'à la mort de son mari. Mustafa la supplie de l'inscrire au Collège militaire mais se heurte à son ferme refus. Elle ne veut pas que son fils unique fasse une calTière dans l'armée car elle craint qu'il ne passe sa vie dans des provinces éloignées de l'Empire d'où on ne revient que rarement ou qu'HIa perde prématurément sm. un champ de bataille.

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Mais Mustafa a de la suite dans les idées! Avec la complicité du père d'Ahmet, lui-même officier, et sans en souffler mot à Zübeyde, il se présente, en 1893, au concours d'admission du Collège militaire et le réussit. Néanmoins, cet établissement ne peut pas l'accueillir sans l'autorisation de sa mère. Celle-ci, placée devant le fait accompli, finit par acquiescer.

*
Mustafa n'a jamais été aussi heureux. Il devient, en peu de temps, un excellent élève de l'établissement. Parmi toutes les matières, il est particulièrement doué pour les mathématiques. Son professeur dans cette discipline, un capitaine, s'appelle lui aussi Mustafa. Dans l'Empire ottoman il n'existe pas de noms de famille, ce qui crée de fréquentes et inextricables confusions. Pour distinguer ceux qui portent le même prénom, on leur donne, généralement, des surnoms appropriés. On les appelle, par exemple, Ali le vitrier ou Ali Je boiteux ou, encore, Ali fils de Velie Le capitaine Mustafa dit un jour à son élève dont il admire les aptitudes: «Ecoute! Deux Mustafa dans la même classe, c'est trop. Pour nous différencier, je te donne un second prénom qui reflète la perfection de tes qualités. Désormais, tu t'appelleras Mustafa Kemal (le Parfait) ». Il aurait été bien surpris, ce capitaine, si on lui avait prédit, ce jour-là, que ce garçon deviendrait, une vingtaine d'années plus tard, mondialement célèbre avec ces deux prénoms juxtaposés...

*
Sa mère se remarie et Mustafa Kemal en est perturbé. Il sait que Zübeyde a voulu cette union uniquement pour sortir de la pauvreté et cela le blesse dans son amour-propre. Pourtant Ragip, un veuf fortuné et père de quatre enfants, est un homme fort sympathique. Mustafa Kemal finit par s'habituer à ce beau-père qui manifeste une sincère affection à son égard. De toute façon, il ne tarde pas à quitter Salonique durant les années scolaires. Diplômé du Collège militaire, 1896 il est admis, en 1896, comme pensionnaire, à l'Ecole des cadets de Monastir.

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Monastir n'est point une ville cosmopolite comme Salonique. En revanche, elle revêt, par sa situation géographique, une grande importance stratégique. C'est pourquoi eUe constitue le principal centre militaire de la Macédoine. A l'Ecole des cadets, située dans la péliphérie, Mustafa Kemal a retrouvé plusieurs de ses condisciples du Collège militaire de Salonique, dont Salih, Nuri, Fuad, Ismail Hakki qui resteront ses proches toute sa vie. Parmi ses nouveaux compagnons d'études, Orner Naci lui fait découvrir un merveilleux univers dont il ignorait pratiquement tout, celui de la littérature. La passion de la lectw-e qui s'empare de lui à Monastir ne le quittera plus, même dans les moments les plus tourmentés de son existence. Toutefois, la plupart des textes les plus remarquables publiés en Europe ne sont pas encore traduits en turc. Il se rend compte que, pour élargir son horizon intellectuel, il lui faut absolument s'initier davantage au français, la langue étrangère enseignée à l'Ecole des cadets. La poésie l'attire, eHe aussi, vivement et il se met à composer des vers à l'instar d'Orner Naci. A partir de cette époque, il attachera toujours un intérêt particulier à s'exprimer d'une manière claire, précise et convaincante, aussi bien verbalement que par écrit. A Salonique, il ne s'intéressait pas tellement aux réalités sociopolitiques. A Monastir où les élèves discutent souvent et librement des problèmes du pays, Mustafa Kemal se rend compte que l'Empire ottoman qui, autrefois, était aussi respecté que redouté dans le reste du monde, est, à présent, qualifié d'honune nIa/ade par les autres Etats. Il découvre que les brillants souverains des siècles glorieux ont souvent eu de bien médiocres successeurs. Les quelques réformes engagées, à partir du milieu du XIXe siècle, par deux ou trois sultans lucides et résolus à endiguer la décadence, n'ont pas abouti, parce que le conservatisme viscéral des fanatiques religieux s'est chaque fois dressé comme un infranchissable ban-age devant toute modernisation. D'autre pa11, sous l'effet des mouvements nationalistes imprégnés des idéaux nés surtout à la suite de la Révolution française, les peuples qui vivent, depuis des siècles, sous la tutelle ottomane, veulent à présent, surtout dans les Balkans, reconquérir leur indépendance et n'hésitent pas à s'insurger, les aImes à la main, contre le pouvoir turc qui ne brille plus que par sa mollesse. Dans l'esprit de Mustafa Kemal adolescent, déjà habité par un ardent patriotisme, éclosent, au fil des années, des idées progressistes.

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Pendant les vacances scolaires, Mustafa Kemal retrouve sa ville natale et le toit familial. Il aime passer ses soirées en compagnie de Fuad et d'autres amis, dans des casinos grecs comme Olympos, Cristal ou Yonyo, situés près du port. Ces adolescents y consomment les fameux hors-d'oeuvre variés en buvant sm10ut de la bière. Mustafa Kemal, toujours disert, ne cache pas son rêve de devenir, tôt ou tard, quelqu'un de très ilnportant. Les entraîneuses des cafés chantants que le groupe fréquente également sont fortement. attirées par ce bel adolescent. C'est avec elles qu'il découvre les plaisirs charnels. Dans la journée, i1 prend des leçons privées chez des frères enseignants catholiques afin de petfectionner son français. Il s'est également inscrit à un cours où il apprend à danser la valse et la polka. Depuis quelques années, il était amoureux de la fille d'un général qu'il n'avait jamais vue. Il connaissait sa voix parce qu'ils s'étaient parlés de nombreuses fois, lui toujours sur le trottoir, et elle, derrière le grillage de sa fenêtre. Le hasard les fait se rencontrer, pour la première fois, à l'un de ses retours de Monastir. Il est déçu, car elle ne ressemble en rien à ce qu'il avait imaginé pendant si longtemps. Du coup, elle ne l'intéresse plus, tandis que l'adolescente qui l'avait longuement regardé à travers les maines, supporte mal la soudaine froideur de celui dont elle s'était progressivement éprise. Il ne cherchera plus à la revoir. De toute façon, bien que fort attiré par le beau sexe, il ne lui arnvera qu'une seule fois de s'attacher sentimentalement à une femme.

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1899 Diplômé, en novembre 1898, de l'Ecole des cadets, comme deuxième de sa promotion, Mustafa Kemal quitte la Macédoine pow4 se rendre à Istanbul, la capitale de l'Empire. Il s'y inscrit, le 13 mars 1899, à l'Ecole militaire. On ne peut comparer Istanbul à aucune autre ville au monde. Elle est unique par l'enivrante beauté de ses multiples paysages et par ses différents quartiers dont la plupart reflètent son long passé chargé d'événements historiques marquants. Par exemple, en sortant de la plus majestueuse des basiliques byzantines pour se rendre dans la plus gracieuse des mosquées ottomanes située juste en face, on passe devant la somptueuse demeure d'un Grand vizir près de laquelle se dresse un obélisque égyptien au centre de l'ancien

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hippodrome byzantin. Et à quelques dizaines de mètres se trouve Topkapi, légendaire résidence des sultans d'où l'on a une vue imprenable, à droite sur la mer, à gauche sur le Bosphore, fabuleux détroit qui se glisse entre l'Ew.ope et l'Asie. Mustafa Kemal, jeune provincial fraîchement débarqué dans un site aussi attachant que singulier, est tellement attiré par des plaisirs de toutes les couleurs qui, ici, sont pour la première fois à sa p011ée, qu'il néglige, pendant plusieurs mois, ses études. La première particularité qui lui saute aux yeux, c'est la frappante différence entre les qua11iers peuplés presque uniquement de Turcs et ceux où habitent surtout les minorités chrétiennes et juives ainsi que les ressortissants étrangers. Ils sont respectivement situés au sud et au nord de la Corne d'Or, long et pittoresque bras mort du Bosphore. Les premiers, aux rues sinueuses et aux bâtiments souvent vétustes, semblent figés depuis des siècles. On y voit des hommes dont les jow.nées sont partagées entre leur gagne-pain et les cinq prières quotidiennes imposées par l'islam. Quant aux femmes, couvertes de la tête aux pieds et le visage caché par un voile, elles ressemblent, pendant qu'elles avancent à pas furtifs, à des fantômes noirs qui rasent les murs. Il est d'ailleurs fort rare qu'elles sortent seules de leurs demeures. L'islam considère la femme comme un être de loin inférieur à l'homme. Une fois mariée, elle doit se consacrer uniquement à ses devoirs d'épouse, de mère et de ménagère qui, dans cette société où la polygamie est admise par la religion, sont habituellement partagés avec d'autres épouses aussi légitimes qu'elle. Les quartiers du nord présentent un visage absolument différent. On s'y retrouve dans un environnement européen. De beaux édifices, construits souvent dans le style italien, voisinent, sur les grandes a11ères, avec des théâtres, des music-halls, des clubs et d'autres lieux de divertissement. Ici, on vit à l'occidentale. Bref, à Istanbul, il suffit de traverser le pont de Galata qui enjambe la Corne d'Or, pour tourner le dos à l'archaïsme des mœurs et s'éloigner de la morosité pour goûter à la douceur de vivre. C'est naturellement dans les quartiers du nord que le jeune Mustafa Kemal délaisse ses cours. Il se ressaisit à temps pour ne pas être exclu de l'Ecole militaire et devient un élève sérieux. Il rattrape le temps perdu et réussit les examens de fin d'année. A la même époque, il se lie d'amitié avec Ali Fuad, un condisciple qui appartient à une vieille famille istanbouliote. Il passe ses fins de

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semaine avec lui, dans la villa de ses parents, à Kuzguncuk, sur la rive asiatique du Bosphore. Le général Ismail Fazil, père d'Ali Fuad, éprouve une vive sympathie pour ce jeune homme dont l'intelligence et la vivacité d'esprit lui plaisent. On peut souvent voir les deux amis longer en barque les côtes des trois mers qui encerclent la capitale ou flâner dans ses différents quartiers à la découve11e de leurs particularités. II est vrai qu'Istanbul est un site aux mille visages. Une fois, ils décident de camper à Büyükada, la plus grande des Îles des Princes. Ali Fuad a apporté du raki, eau de vie typiquement turque parfumée à l'anis. Mustafa Kemal fait connaissance, ce jourlà, avec cette boisson dont il ne pOUlTaplus se passer, - sauf sur les champs de bataille ainsi que durant des périodes où, en tant que chef, d'abord du mouvement nationa1iste, ensuite de l'Etat, il lui faudra faire face à des situations particulièrement complexes -, jusqu'à sa mort. Il met à profit ses années à l'Ecole militaire pour approfondir également ses connaissances dans divers domaines. Il lit beaucoup. Les ouvrages de Voltaire, Rousseau, Montesquieu ou Auguste Comte qu'il réussit maintenant à comprendre dans leur version originale, lui permettent de découvrir, avec un vif intérêt, les courants d'idées qui ont marqué le Siècle des Lunzières. Comme ces ouvrages sont interdits par la censure impériale qui craint qu'ils n'éveillent des idées subversives au sein de la population écrasée par l'absolutisme du sultan Abdülhamid II, il les dévore en cachette. Parmi ses lectures préférées figurent, également, des textes des écrivains et poètes turcs, comme Namik Kemal ou Tevfik Fikret, maltraités ou même exilés par le pouvoir politique qui n'apprécie guère leur patriotisme progressiste. Il est toujours soucieux de bien formuler ses pensées. Entre deux cours, il organise, avec des camarades, des concours d'éloquence. Chacun d'eux doit exprimer, avec clarté et précision, son opinion sm. un sujet déterminé, en un laps de temps fixé d'avance. 1902 Mustafa Kemal occupe la huitième place parmi les 459 élèves de sa promotion, le 10 février 1902, lors de la remise des diplômes à l'Ecole militaire. Lieutenant à 21 ans, il est immédiatement admis à l'Académie militaire où sont formés les officiers d'état-major, l'é1ite de l'armée ottomane.

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A l'Académie, ses professeurs ne tarissent pas d'éloges sur ses exceptionnels dons de tacticien. Aucun autre élève ne parvient à élaborer, dans le cadre des cours, des plans de stratégie aussi parfaits que les siens. Il est capable de proposer, avec une rapidité stupéfiante, la manière la plus efficace d'organiser, dans une situation donnée, .les opérations militaires susceptibles de provoquer la défaite de l'ennemi. Incontestablement, on pOUITaun jour compter sur lui pour remporter d'éclatantes victoires sur des champs de bataille. Il semble s'intéresser particulièrement à la guérilla. Un jour, lorsque le professeur demande que chacun des élèves imagine un scénario qui contient un conilit armé, il propose, comme sujet d'étude, une attaque contre le palais impérial qui s'achèverait par la destitution du sultan! Ses idées politiques se précisent. A présent on le voit plongé SUI10ut dans des ouvrages historiques. Il est tenement séduit par la personnalité de Napoléon qu'il en fait son idole. Il partage les idées de John Stuart Mill surtout en ce qui concerne la libération politique de la femme. Il connaît palfaitement les spécificités des différents régimes et ce n'est ce11es pas à la monarchie que vont ses préférences. D'ailleurs, pour combattre celle qui étouffe son peuple, il publie, avec quelques condisciples, un journal manuscrit où la plupart des articles sortent de sa plume et dont l'unique exemplaire circule, sous le manteau, dans les dortoirs de l'Académie. Le commandant de celle-ci le sUIprend, un jaw., dans une salle de classe, en train de préparer, entow.é de son équipe, la prochaine livraison de cette publication. Un gros titre lui saute aux yeux: « Notre nation ne s'est jamais effondrée. Même si cela lui alTivait un jour, elle réussirait à se redresser ». Il juge, sur le coup, que ce groupe mérite une lourde sanction. Mais il revient rapidement SUI.sa décision car, en son for intérieur, il pa11age la passion patriotique qui anime ces jeunes. La situation socio-politique de l'Empire préoccupe donc intensément Mustafa Kemal. Il en perd le sommeil. Durant ces nuits blanches, des projets révolutionnaires germent dans son esprit. 1905 Le Il janvier 1905, il reçoit son diplôme de l'Académie. Le voici capitaine d'état-major, au seuil de la calTière dont il avait rêvé il y a douze ans, en se présentant, en cachette de sa mère, au concours d'admission du Collège militaire de Salonique... * 30

En attendant sa première nomination, qui ne devrait pas tarder, Mustafa Kemal s'installe dans une chambre louée, avec quelques amis, dans le quartier de Beyazit. Les officiers d'état-major sont habituellement affectés soit à Edirne, soit à Salonique, au sein de la lIe ou de la nIe Armée. Ces jeunes se réunissent souvent dans leur minuscule logement pour discuter, fébrilement, de la situation du pays et porn. critiquer, sans ambages, le régime actuel. Ils lisent, à haute voix, des passages de livres interdits. Ils ignorent que Fethi, un ancien camarade chassé de l'armée et qu'ils ont gentiment accueilli palmi eux parce qu'il n'avait plus de toit, est, en fait, un espion du Palais qui a trouvé ce subterfuge pour s'infiltrer parmi eux. A la suite de sa dénonciation, ils sont tous aITêtés, incarcérés et longuement intelTogés par le général Ismail, inspectew. des établissements militaires d'enseignement. Ils sont soupçonnés d'appartenir à une organisation clandestine et de fomenter un attentat contre le souverain. Mais comme il n'existe aucune preuve de tout cela, le général décide de les relâcher, à condition, tout de même, qu'ils soient désignés à des postes dans des régions très éloignées de la capitale. Mustafa Kemal et Ali Fuad sont affectés, le 5 février, en Syrie qui figure palmi les provinces de l'Empire. Cinq jow.s plus tard, ils quittent, par bateau, la capitale. Pour l'un comme pour l'autre, la can-ière commence par un exil.

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Mustafa Kemal est surpris, désappointé, indigné! A Istanbul, il avait entendu dire, plus d'une fois, que l'armée ottomane n'était plus ce qu'elle fut autrefois. Mais ce qu'il découvre, à présent, sur le ten-ain, est proprement consternant. Les uniformes des soldats sont vieux, usés, abondamment rapiécés. Ils ignorent tout des méthodes modernes de combat. Les officiers qui les encadrent ne sont d'ailleurs pas plus instruits qu'eux! Les salaires, déjà bien maigres, ne sont pas versés régulièrement, ce qui pousse tous ces militaires à recourir, sans vergogne, à des moyens absolument inadmissibles pour pallier leur misère. Mustafa Kemal est affecté à Damas, au 30e régiment de cavalerie, au sein de la Ve Armée. Sa mission est de transmettre aux officiers qui n'ont pas reçu une solide formation comme lui, les connaissances

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qu'il a acquises à l'Académie militaire. Il accomplit cette tâche avec plaisir car il aime enseigner et possède l'art de captiver son auditoire. Il apprend, un jour, tout à fait par hasard, que son régiment va se rendre incessamment dans le Havran, région peuplée de Druzes. Etonné de n'en avoir pas été officiellement informé, il se renseigne auprès de ses supérieurs. Ils lui confirment que cette opération aura bien lieu, mais semblent bien gênés pour lui dire clairement pourquoi il en a été écarté. Du coup, il décide de s'y rendre quand même, avec son ami Müfit qui accomplit une mission similaire à la sienne au 2ge régiment de cavalerie. Ils habitent ensemble, en ville, dans un logement loué en commun. Une fois sur place, il comprennent tout. L'almée ottomane, officiellement chargée de collecter les alTiérés d'impôts, met à profit cette mission pour racketter la population et pille les maisons des récalcitrants. Mustafa Kemal refuse de participer à ces exactions. Les officiers véreux tentent, tout de même, afin d'acheter le silence de ces deux jeunes capitaines d'état-major, de leur offrir une part du butin. Mustafa Kemal rejette, avec mépris, leur cadeau. A Müfit qui hésite, il dit: Tu veux être l'homme du présent ou celui de l'avenir? De l'avenir, bien sûr! répond son ami. Donc tu ne prendras pas ce qu'ils te donnent. Toute sa vie, Mustafa Kemal, tiendra à être ['hOl1l1ne ['avenir... de Il ne se gêne d'ailleurs pas pour critiquer ouvertement même ses supérieurs, dès qu'il n'approuve pas leur manière d'agir. Un jour, il fait remarquer à un colonel que les rapports adressés à Istanbul ne reflètent pas toujours la vraie nature des événements et attribuent à l'armée des succès qu'elle n'a jamais remportés. Le colonel le toise avec condescendance: Tu es encore trop jeune pour savoir ce que notre monarque attend de nous. Il se peut que je sois un ignorant, réplique le capitaine, mais vous n'avez pas le droit de maintenir le sultan dans l'ignorance de ce qui se passe exactement ici. *

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Il observe avec amertume la déchéance de l'Empire dans tous les domaines. Il est rongé par le désir d'entreprendre une action qui contribuerait à le sauver de la disparition qui, incontestablement, le guette. Un jour, en passant devant une boutique, il remarque plusieurs livres en français empilés sur une table. Intrigué, il y entre et découvre que ce commerçant est un exilé politique. Il a été éloigné de la capitale à cause de ses activités jugées subversives au sein de l'Ecole militaire de médecine où il étudiait. Il s'appelle Mustafa. Le capitaine sent qu'il a enfin rencontré l'homme qui peut l'épauler dans son projet. Il le retrouve, quelques jours plus tard, accompagné de Müfit. Après en avoir longuement discuté, ils décident de créer une association révolutionnaire clandestine qui, fait sans précédent, mènera son action au sein de l'armée. Ainsi, par un soir d'octobre, entre les mw.s de cette boutique, naît Patrie. Le jeune capitaine, qui brûlait d'envie de fonder un tel organisme et d'en être le chef, est comblé. Il considère qu'il vient d'accomplir son premier pas décisif sur le chemin qui mène vers la disparition, qu'il souhaite brutale et définitive, de la monarchie. Il est souvent envoyé en mission dans d'autres villes de la région. Ces déplacements lui offrent la possibilité de créer des cellules de son association à Beyrouth, Jérusalem et !affa. Mais il se rend vite compte que la population locale n'adhérera jamais à ses projets révolutionnaires. Le rêve de ces Arabes, colonisés depuis des siècles par les Turcs, n'est pas une réforme de l'Empire. Leur unique souhait est de se débaITasser, dès que possible, de son écrasante tutelle; de retrouver leur indépendance qui leur pelmettra de vivre de nouveau, en maîtres, chez eux. Il se dit que, sur ces telTes, son initiative est vouée, tôt ou tard, à l'échec. La Macédoine demeure le lieu le plus propice pour une action révolutionnaire. Illui faut donc s'y rendre à tout prix. 1906 Heureusement, certains de ses supériew's éprouvent une vive sympathie pour ce jeune officier idéaliste. Grâce à leur complaisance, il quitte, en mars 1906, discrètement Jaffa et se rend en Egypte d'où il part vers sa ville natale.

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Zübeyde ne s'attendait pas à la venue inopinée de son fils. Elle est à la fois heureuse et inquiète de le voir ainsi débarquer habillé en civil.

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Comment as-tu osé quitter ton poste sans l'autorisation sultan, notre seigneur ?

du

Je sais ce que je fais, répond Mustafa Kemal. Quant au sultan, je te prouverai, le moment venu, qu'il ne vaut pas grand-chose! Dès le lendemain, il rend visite au général Sükrü qui l'avait encouragé à venir en Macédoine. Il pense que ce vieux militaire progressiste lui apportera un solide soutien pam. la réalisation de son projet. Mais Sükrü, qui ne tient nul1ement à s'engager dans des aventures aussi dangereuses qu'incertaines, se contente de lui promettre qu'il suivra avec bienveillance ses initiatives. Mustafa Kemal craint que l'on ne découvre sa fugue. Grâce à l'appui d'un colonel en poste à l'Etat-major de sa ville natale, il sollicite des autorités militaires de la capitale, sans préciser son lieu d'affectation, un congé de maladie de quatre mois, et l'obtient. Ainsi, il ne risque plus d'être repéré et alTêté dans les rues de Salonique. Il réussit à y créer, en avril, une cellule de son association qu'il a rebaptisée Patrie et Liberté. Ses membres ne dépassent pas une demi-douzaine. Orner Naci figure parmi eux. Un soir, il les réunit

chez Hakki Baha, un ami : « Camarades!Je ne juge pas nécessaire
de vous parler, maintenant, de l'inquiétante situation de l'Empire. Vous la connaissez aussi bien que moi. Nous avons d'importants devoirs à accomplir pour le bien de notre patrie. Notre unique objectif est de la sauver. On veut nous enlever la Macédoine et, même, tous nos telTitoires européens. Des Etats étrangers s'ingèrent ouvertement dans nos affaires intérieures. Le sultan n'est qu'un individu répugnant qui ne pense qu'à ses plaisirs et à rester sur son trône. Il est capable de toutes les bassesses. La nation est écrasée sous son despotisme. Un pays privé de liberté est condamné à disparaître. Seule la liberté est à l'origine de tous les progrès. Nous sommes responsables devant l'Histoire. J'ai fondé une association en Syrie. La lutte contre la tyrannie est son unique fin. Je suis venu ici pour en créer une cellule. Nous agirons, pam. le moment, dans la clandestinité. J'attends de vous de gros sacrifices. Je vous invite à réagir contre le despotisme, par la révolution; à renverser le pouvoir monarchique pOUlTi; à sauver la patrie afin de rendre souveraine la nation» . Il leur demande ensuite de prêter selment en embrassant, à tour de rôle, un revolver, et en jurant de rester fidèles, quoi qu'il advienne, aux objectifs de l'association.

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A l'issue de cette cérémonie qui se déroule dans la ferveur, il déclare: « Notre initiative n'est pas la première dans son gem-e. Mais les précédentes ne furent pas couronnées de succès. Parce que ces révolutionnaires s'étaient lancés dans l'action sans créer, au préalable, un organisme. Ce n'est pas notre cas. Nous avons, pour appui, un solide fondement. Et nous finirons, sans aucun doute, par réussir, tôt ou tard, à n'importe quel prix. La patrie et la nation nous devront leur salut ». Heureux et fier d'avoir ainsi élargi le champ d'action de son association, le jeune capitaine idéaliste et bouillonnant se voit déjà en train de conquérir le pouvoir suprême. Toutefois, il n'a ce11ainement pas encore élaboré le plan de l'action à mener. Il a tout, pour le moment, du fauve qui s'apprête à attaquer sa proie, mais qui ignore comment s'y prendre. Il n'est qu'un révolutionnaire en herbe ... Zübeyde, qui estime que son fils a largement atteint l'âge de fonder un foyer, veut profiter de sa venue pour le marier. Mais la réaction du capitaine a de quoi la sw-prendre : «Ma chère maman, je suis déjà marié avec ma patrie. Et je n'envisage pas, pour le moment, une autre liaison conjugale ». Il aurait bien aimé demeurer plus longtemps dans sa ville natale pour y développer l'action de Patrie et Liberté. Mais il apprend que sa fugue a été découverte et que l'on a reçu, à Salonique, l'ordre de l'aITêter comme déserteur. Il préfère rentrer précipitamment et monte sw'le premier bateau en partance vers Jaffa.

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Dès son retour au Proche-Orient, son supérieur qui, il y a quatre mois, avait fait semblant de ne pas remarquer son départ, l'envoie dans la région d'Akaba où un conflit oppose les Turcs aux Britanniques et, pour le faire échapper à toute pow'suite, écrit à Istanbul que le capitaine recherché s'y trouve depuis un long moment. 1907 Le 20 juin 1907, Mustafa Kemal, qui vient d'être promu kolagasi, grade intermédiaire entre capitaine et chef de bataillon, est muté à un poste au sein de l'Etat-major de la Ve Armée à Damas. Quatre mois plus tard, le 13 octobre exactement, on lui signifie son affectation au Qua11ier général de la Ille Armée à Monastir. A présent, il peut retourner officiellement dans la région où il rêvait de poursuivre son action révolutionnaire.

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Après le retour précipité de Mustafa Kemal au Proche-Orient, les mouvements révolutionnaires clandestins s'étaient multipliés et réorganisés en Macédoine. Patrie et Liberté avait été absorbée, dans la foulée, par Union et Progrès, une association beaucoup plus puissante dont on a surnommé les fondateurs, les Jeunes-Turcs. L'objectif principal de ceux-ci est de rendre davantage démocratique le régime monarchique. D'autre part, les courants nationalistes qui se multiplient à travers le monde, les ont incités à tourner le dos aussi bien à l'offonzanisl11e qu'à l'islanÛsl11eet à militer dans le mouvement turquisfe dont le chef de file est l'éminent penseur Ziya Gokalp. A son retour dans sa ville natale, Mustafa Kemal constate, non sans amertume, que ceux qui étaient les membres de Patrie et Liberté s'activent à présent au sein des unionistes. Il retrouve, parmi eux, entre autres, Orner Naci et Ali Fuad. Il ne lui reste plus qu'à y adhérer à son tour, le 29 octobre, même s'il juge grotesques ses formalités d'admission inspirées de celles des francs-maçons qui prêtent volontiers leurs locaux à ce mouvement. Il est accueilli, les yeux bandés, par trois individus masqués et vêtus d'une pèlerine et jure, les mains sur le Coran et une épée, qu'il obéira aveuglément, pour le salut du pays, à tous les ordres reçus de l'association, même s'il s'agit de commettre un assassinat. Tout cela ne lui plaît nullement, mais il se dit que son engagement au sein d'Union et Progrès lui permettra de ne pas rester à l'écart du vaste élan contestataire qui s'amplifie à une vitesse vertigineuse. Toutefois, il supporte mal la disparition de Patrie et Liberté, dont il était le fondateur et le chef. Sa forte personnalité l'empêche de se fondre dans un mouvement qui n'est pas placé sous son autorité. Il n'éprouve aucune estime pour le colonel Cemal et le postier Talât, les deux principaux responsables de l'association qui le compte maintenant parmi ses membres. Il ne peut donc s'empêcher de les critiquer avec acrimonie devant un petit groupe de fidèles amis qu'il réunit fréquemment autour de lui, soit dans des cafés, soit à son domicile où Zübeyde, veuve pour la deuxièn1e fois, et Makbule, la seule fiIIe qui lui reste après le décès de Naciye, leur préparent le café. Il répète inlassablement que l'Empire doit abandonner les telTitoires étrangers qui se trouvent encore sous son autorité et soutient que le pouvoir ottoman doit se préoccuper uniquement du peuple turc dans les frontières qui délin1itent son sol ancestral. Il affirme, d'autre part, que la présence de militaires parmi les dirigeants du pays ne peut qu'être préjudiciable à l'indépendance du

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monde politique. Et que les clivages qui surgissent régulièrement au sein de ce dernier, finiront, forcément, par opposer certains militaires à d'autres, ce qui aura, pour conséquence, l'affaiblissement de l'unité et, donc, de la puissance de l'armée. Son comportement hautain et agressif finit par agacer la plupart des unionistes. Afin de l'éloigner, le plus souvent possible, de Salonique, 1908 ils s'an-angent pour qu'il soit chargé, à pa11irdu 22 juin 1908, en plus de ses responsabilités au sein de l'Etat-major de cette ville où il a finalement été affecté, de l'inspection des chemins de fer macédoniens, entre Salonique et Skoplje.

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C'est dans la même année, que Mustafa Kemal rencontre, à Salonique, Ivan Malinov, un turcologue bulgare. Il lui parle fébrilement

de son projet révolutionnaire, avant de conclure: « Unjour viendra
où je réaliserai toutes ces réformes qui vous semblent, aujourd'hui, chimériques. Ma nation me fera confiance. Le sultanat doit être aboli. Il faut empêcher la religion de s'immiscer dans les affaires de l'Etat. Nous devons adopter les spécificités de la civilisation occidentale. Un nouveau système social doit supplimer toute inégalité entre les sexes. L'alphabet actuel qui dresse un ban"age entre nous et l'Occident doit laisser sa place à des caractères latins. Nous devons ressembler aux Occidentaux en tout, même dans notre manière de nous vêtir. Croyez-moi, tout ce que je viens de dire
deviendra, tôt ou tard, réalité»

... *

Les milliers d'espions placés par Abdülhamid II aux quatre coins de l'Empire sont chargés d'informer immédiatement le Palais du moindre événement qui leur paraît susceptible de mettre en danger l'autorité, voire la vie, du monarque. Ses sujets ne s'expriment en public qu'après avoir soigneusement pesé chaque syllabe qu'ils prononcent, de crainte d'être arrêtés et même exilés pom" avoir dit, pourtant sans la moindre arrière-pensée, quelque chose qui pow1"ait les rendre suspects aux yeux des limiers. Quant à la censw"e impériale, rien ne peut être publié sans être préalablement soumis à son contrôle. Ses interdictions frisent palfois le ridicule. Dans la presse,

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les rédacteurs doivent éviter d'utiliser certains mots comme, par exemple, le nez, uniquement parce que celui d'Abdülhamid II se distingue par sa proéminence! Quant au Journal o.tficiel, organe du pouvoir, il est interdit depuis une vingtaine d'années à cause d'une coquille qui a été jugée désobligeante pour le sultan! Les espions ont attiré l'attention d'Abdülhamid II sur J'amplification, de plus en plus perceptible, en Macédoine, des mouvements contestataires. Le monarque, pour y voir clair, expédie des commissions d'enquête dans cette région. Les unionistes n'hésitent pas à blesser par balle le chef de la première. Celui de la deuxième qui n'a nullement envie de mourir, préfère s'alTanger à l'amiable avec eux, en échange d'un pot -de- vin.

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Les Jeunes-Turcs sentent que le moment est venu d'entreprendre une action spectaculaire. Le chef de bataillon Enver, pratiquement inconnu jusqu'ici, prend le maquis avec l'objectif de préparer un soulèvement. Son homologue Ahmet Niyazi fait de même, presque aussitôt, le 4 juillet 1908. Ali Fuad s'empresse de le rejoindre. Ahmet Niyazi fait savoir, par télégramme, au sultan, qu'il est en état d'insUlTection. Au même moment, Union et Progrès, diffuse une déclaration pour réclamer le retour à la Monarchie constitutionnelle proclamée, en 1876, par le même Abdülhamid II, et supplimée, toujow.s par lui, l'année suivante. Les rebelles précisent aussi que, si le souverain rejette leur exigence, ils investiront, avec leurs troupes, la capitale pour le détrôner et le remplacer par son frère. Les umtés qu'Abdülhamid II envoie aussitôt en Macédoine pow. écraser la rébellion le trahissent en pactisant avec les unionistes. OLe sultan se rend compte que la partie est perdue pour lui. Après avoir pris l'avis de ses conseillers et même, dit-on, de son astrologue, il se résigne, le 24, à rétablir la Monarchie constitutionnelle. Dès le lendemain la censure est supprimée. Les nombreux détenus, emprisonnés, certains depuis des années, pour délit d'opinion, retrouvent enfin la liberté. Les religieux musulmans, juifs et chrétiens s'affichent dans les rues, bras dessus bras dessous. De nombreuses femmes jettent le voile. Bref, ce retour à un régime plus libéral met en liesse toute la population de l'Empire, et les unionistes, Enver en tête, deviennent des héros nationaux.

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Cet événement historique s'est déroulé sans la participation de Mustafa Kemal. Voilà que d'autres ont réussi à réaliser, avant lui, un important bouleversement politique. Il ne peut s'empêcher de les envier tout en les critiquant, car il considère que les limites de leur action d'éclat ne tarderont pas à apparaître au grand jour. Lui, il avait rêvé de mettre carrément fin à la monarchie qui, à ses yeux, est la source de tous les maux dont souffrent les Turcs, ses compatriotes. La révolution des unionistes pèche, à ses yeux, par son aspect conservateur. Ce n'est pas la réouverture, le 17 décembre, du Parlement (où les deux-cent -soixante-quatorze députés appartiennent à neuf différentes ethnies: cent-quarante-et-un Turcs, soixante Arabes, vingt-cinq Albanais, vingt-trois Grecs, douze Arméniens, cinq Juifs, quatre Bulgares, trois Serbes et un Roumain) qui empêchera Abdülhamid II, fin tacticien, de faire habilement perdurer son absolutisme. Quant à l'obscurantisme religieux qui est à l'origine, depuis des siècles, de la décadence de l'Empire, cette soi-disant révolution ne s'oppose en rien à sa survie. «Un changement qui n'appo11e aucune innovation radicale» répète, avec insistance, Mustafa Kemal. Il ne se trompe pas. Liberté, Egalité, Fraternité, Justice, ce slogan des unionistes n'est qu'une belle façade qui dissimule un édifice chancelant. La Monarchie constitutionnelle garantit l'égalité à tous les sujets de l'Empire, sans distinction ethnique. Pourtant, les Turcs constituent toujours, paradoxalement, l'ethnie la moins avantagée dans plusieurs domaines sociaux. En matière de politique étrangère, les conséquences de la révolution sont désastreuses en moins d'un trimestre. La Bulgarie et la Crète se détachent de l'Empire, l'une en proclamant son indépendance, l'autre en décidant de se rattacher à la Grèce, pendant que l'AutricheHongrie annexe la Bosnie-Herzégovine. L'Empire s'effrite ...

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Mustafa Kemal s'efforce de dissimuler l'ambition qui le ronge, mais n'y parvient pas toujours. Un soir, pendant qu'ils marchent ensemble sur l'avenue qui, à Salonique, longe la mer, il se tourne vers son ami

Kâzim Nami : « Tu sais, je sens en moi davantage de capacités pour
être un dirigeant politique que pour assumer des responsabilités au

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sein de l'armée. Qu'en dis-tu? Réponds-moi franchement ». Question gill en dit long sur ses états d'âme... *
«

Débarrassons-nous de lui au moins pour quelque temps! ». C'est

ce qui se dit, de plus en plus souvent, à propos de Mustafa Kemal, lors des réunions à huis clos des dirigeants unionistes. Reste à trouver une destination et un prétexte. La tension qui règne depuis la révolution, en Tlipolitaine, l'unique telTitoire que possède encore l'Empire sw. le continent africain, devient une excellente occasion de l'éloigner de la Macédoine, en lui confiant une mission là-bas. Il s'y rend en septembre et affronte, sW. le telTain, l'hostilité aussi bien des autorités ottomanes locales que des chefs des tribus autochtones. Tous considèrent le rétablissement de la Monarchie constitutionnel1e comme un affront fait au monarque. Ils n'admettent pas que des gens ordinaires que sont les députés se pelmettent de formuler leurs avis concernant les décisions du sultan-calife, autorité à la fois temporelle et spirituelle, l'onlbre de Dieu sur la terre. La tâche assignée à Mustafa Kemal n'est point aisée à accomplir, car rien n'est plus difficile que de convaincre des gens à l'esprit borné. Il anive tout de même, au bout de trois mois, à rétablir le calme, tantôt en mettant habilement en oeuvre toutes les ressow.ces de la diplomatie, tantôt en brandissant des menaces. Il rentre à Salonique dans les premiers jours de 1909. * 1909 Une dizaine de jours après son retom. de Tripolitaine, Mustafa Kemal est nommé chef de l'Etat-major de la 2e division de réservistes, rattachée à la Ille AImée. Ses relations avec les dirigeants unionistes restent courtoises, du moins en apparence. Sachant qu'ils supportent difficilement sa forte personnalité, il garde d'ailleurs, autant que possible, ses distances avec eux. Jusqu'au 13 avril où se produit un événement auquel les Jeunes-Turcs ne s'attendaient pas du tout. La journée commence, à Istanbul, par une mutinerie, à l'intérieur de leurs casernes, de plusiem.s unités de la le Armée. Ils agressent d'abord leurs officiers, en tuent quelques-uns, séquestrent les autres. Ensuite, ils descendent dans la rue, traversent une bonne partie de la ville avant de se retrouver devant le Parlement, avec un grand nombre de fanatiques religieux, jeunes et adultes, qui les ont rejoints

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durant le parcours. Là, ils se mettent tous à hurler: « Nous voulons la charia !». C'est la revendication habituelle de tous les obscurantistes musulmans qui n'admettent pas que l'on puisse légiférer autrement qu'en se conformant aveuglément aux versets du Coran, aux dits du prophète Mahomet, ainsi qu'aux lois surannées imaginées par des él11ditsmusulmans que les islamistes considèrent comme des maîtres infaillibles. En plein XXe siècle, il leur paraîtrait tout à fait justifié, bien que ces pratiques aient été, depuis longtemps, abandonnées au sein de l'Empire, que l'on châtie les voleurs et les mentew4s, en coupant la main des uns et la langue des autres, et les femmes adultères en les tuant sur la place publique par lapidation! Ils ne sont même pas effleurés par l'évolution qui a marqué les idées et les mœurs depuis le Moyen-Age. Ils qualifient de blasphématoires les innovations dans tous les domaines. (Le sultan Selim III a laissé sa vie, en 1808, pour avoir voulu conduire jusqu'au bout, son programme de réformes fondamentales). Ces soldats s'insurgent contre la Monarchie constitutionnelle, encore une trouvaille de ces occidentaux inlnloraux qui « tolèrent que leurs femmes se montrent en public en découvrant leur tête et même bien plus! ». Ils exigent la démission du président du Parlement et celle du gouvernement, ainsi que l'interdiction d'Union et Progrès. Plusieurs députés unionistes réussissent à s'échapper par une porte dérobée et se cachent où ils le peuvent dans la ville. Abdülhamid II qui, au fond de lui-même, n'est point mécontent de ce qui se passe, annonce, dans la soirée, qu'il se plie à la volonté populaire en nommant un nouveau Grand vizir. Les rebelles intégristes rentrent dans leurs casernes ravis d'avoir réussi leur coup.

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A Salonique, les unionistes se réunissent d'urgence pour se mettre d'accord sur l'attitude à adopter face à cette contre-révolution. La suggestion de Mustafa Kenlal de l'écraser d'urgence par des unités armées, est adoptée. Le général Hüseyin Sükrü prend le commandement des troupes qui se mettent, dès le 15 avril, en marche vers la capitale. Mustafa Kemal est le chef d'Etat-major de ces forces qu'il a baptisées Ar111éedu Mouve111ent(Hareket Ordusu). Quatre jours plus tard, pendant une halte à Hadimkoy, ils reçoivent un télégramme en provenance de Salonique précisant que le général Mahmut Sevket, commandant de la Ille AImée, a décidé d'assumer personnellement le commandement de l'expédition. Il alTive effec-

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tivement, le 22, dans ce village, accompagné d'Enver qui, dès qu'il avait été informé du soulèvement, avait précipitamment quitté son poste d'attaché militaire auprès de l'ambassade ottomane à Berlin. Hüseyin Sükrü cède sa place à Mahmut Sevket et Mustafa Kemal la sienne à Enver. Le voici écarté, une fois de plus, par les dirigeants unionistes, d'une importante responsabilité. * Deux jours plus tard, l'Almée du Mouvement occupe la capitale. Mahmut Sevket proclame l'état de siège. La plupart des instigateurs de l'insUl1.ection sont alTêtés et immédiatement pendus sur le pont de Galata sous les regards d'une foule compacte. Le 27, une délégation unioniste se rend au palais impérial de Yildiz pour signifier à Abdülhamid II sa destitution. Pendant qu'un train spécialement réquisitionné l'emmène vers Salonique où il devra purger son exil, son frère cadet Mehmet Resat, qu'il avait enfelmé depuis plus de trente ans dans un palais, est délivré de son isolement pOUlose retrouver sur le trône impérial sous le nom de Mehmet V. Ce vieillard malade et timide n'en revient pas de devenir sultan et calife après avoir vécu, depuis si longtemps, à l'écart de tous les événements. * L'Armée du Mouvement, qui n'a plus rien à faire dans la capitale où le calme semble rétabli, reprend, dès le 20 mai, le chemin de la Macédoine. Trois semaines plus tard, Mustafa Kemal rentre, lui aussi, à Salonique qu'il avait quittée comme chef d'Etat-major des forces révolutionnaires. Mais contraint à se retirer de ce poste, au bout d'une semaine, sur l'ordre d'Enver, toujours assoiffé de pouvoir et de popularité, son rôle dans cette opération n'a finalement été que celui d'un officier parmi tant d'autres. Il sait qu'Enver qui le considère comme un dangereux rival, est résolu à ne jamais le laisser sur le devant de la scène, de crainte que, par ses exploits, il ne lui porte ombrage. C'est pour la même raison qu'il retarde sa montée en grade. Mustafa Kemal ne peut rien contre cet ambitieux dont l'autorité politique s'accroît de JOUl'en jour. *

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Puisque les unionistes, Enver en tête, ne manquent aucune occasion de l'écarter de toute décision ou action décisive au sein de leur mouvement, Mustafa Kemal, sans pour autant rompre ses liens avec eux, s'adonne, corps et âme, à son métier de soldat. Le maréchal Colmar von der Goltz qui avait, à partir de 1883, à la demande du gouvernement ottoman, dirigé le groupe des instructeurs militaires allemands invités pour moderniser les forces armées de l'Empire, est présent comme observateur et conseiller aux manœuvres organisées, en août, dans la région du fleuve Vardar. Il ne cache pas son admiration pour les qualités, qu'il trouve exceptionnelles, en matière de stratégie, de Mustafa Kemal. Il prédit une brillante Ca11"ière ce à jeune officier. Quelques semaines plus tard, Mustafa Kemal se distingue, de nouveau, aux manœuvres qui se déroulent à proximité du Quartier général de CurnalL Toujours soucieux de palfaire, à la lumière de ses propres connaissances et expériences, la foonation des autres officiers, même s'ils lui sont supériew.s en grade, it consacre passionnément du temps à rédiger ou à traduire des manuels. C'est lui qui a fait connaître, en février 1908 déjà, au sein de l'armée ottomane, Préparation d'une section au conzbat du général allemand Karl Litzmann qu'il avait soigneusement traduit et publié. A Cumali, il a accumulé, durant les opérations, des notes et des croquis qu'il s'apprête à faire imprimer sous le titre de Bivouac de Cunzali. * Le deuxième grand congrès annuel d'Union et Progrès se réunit, à Salonique, le 22 septembre. A Mustafa Kemal qui était absent du premier parce qu'il se trouvait en mission en Tripolitaine, s'offre, pour la première fois, la possibilité d'explimer, devant les plus éminents des unionistes, ses positions sur l'organisation et les activités de ce mouvement dont il fait toujours officiel1ement partie. Dans sa longue intervention, il affirme que fassociation doit se transformer, désormais, en un parti politique; qu'elle doit rompre ses liens avec la franc-maçonnerie; que les principes religieux ne doivent aucunement influencer les décisions d'ordre politique. Il souligne particulièrement son opposition à ce que la plupart des membres soient, à la fois, militaires et politiciens. «Nos camarades, s'écrie-t-il, qui font partie de l'année doivent la quitter s'ils tiennent à poursuivre leurs

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activités politiques. Par contre, ceux qui préfèrent rester au sein de l'armée, doivent renoncer radicalement à faire de la politique et se préoccuper uniquement de rendre nos soldats plus aptes aux combats. Notre association doit se rapprocher davantage du peuple et se métamorphoser en un parti politique qui puise ses forces dans la nation ». Devant les réactions plutôt négatives de la majorité de l'assistance, il ajoute sur un ton docte: « Celui qui s'efforce de servir deux maîtres à la fois, ne sera jamais à la hauteur de sa tâche, ni chez l'un ni chez l'autre ». Si une minorité des congressistes trouve ses suggestions tout à fait judicieuses, les autres sont plus qu'iITités par ce discours qui ressemble fort à un selmon qui les met mal à l'aise. Ils en discutent, en privé, avec Enver. Le moment n'est-il pas alTivé de se débalTasser physiquement de ce jeune et prétentieux donneur de leçons ?..

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Quelques jours plus tard, un homme se présente dans le bureau de Mustafa Kemal en affilmant qu'il souhaite discuter avec lui sur l'épineux sujet de la séparation de la politique et de l'almée. Son comportement lui fait deviner qu'il a été chargé par les unionistes de le tuer. Impassible, il engage la conversation tout en posant sur sa table le revolver qu'il vient de sortir d'un tiroir. L'homme, désarçonné par son sang-froid, lui avoue qu'il était venu porn" l'assassiner et s'en va l'oreille basse. Un autre jour, après la tombée de la nuit, il échappe de justesse, dans la rue, à une nouvelle tentative de le supprimer. * 1910 En mai 1910, une violente insun"ection contre le pouvoir ottoman éclate en Albanie. Une division, dépêchée d'urgence sur place, ne parvient pas à la mater. Le général Mahmut Sevket, devenu entre temps ministre de la Gue11.e, décide alors de s'en occuper personnellement. Il vient à Salonique, réunit des troupes, désigne Mustafa Kemal comme son chef d'Etat-major et passe à l'offensive contre les rebelles. Au telme des combats qui durent un mois, le soulèvement est écrasé et les mutins désalmés. Tous les témoins en conviennent: ce succès est surtout dû à l'efficacité des opérations minutieusement préparées par Mustafa Kemal qui s'est distingué, une fois de plus, comme un tacticien hors pair.

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A ceux qui le félicitent pour cette victoire, il répond sur un ton énigmatique: «Ce que nous venons de faire est peu de chose par rapport à nos futurs tl10mphes. Le moment venu, l'armée tw.que qui ne sera plus ottomane, délivrera la patrie des occupants ennemis, avant de mettre définitivement fin au fanatisme religieux, ce fléau qui barre la route à la nation qui veut se hisser au plus haut niveau de la civilisation ». Ces propos ne reflètent, bien sûr, que les rêves qui le hantent. Il ignore encore qu'une douzaine d'années plus tard, il deviendra
l'honzme providentiel qui les aura entièrement concrétisés.

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Il apprend, en septembre, qu'il fait partie de la délégation militaire ottQmane qui doit se rendre en France pour assister aux manœuvres de Picardie. Il est ravi à l'idée de fouler enfin le sol du pays européen qu'il admire le plus, même s'il sait que le véritable objectif de cette mission est de l'éloigner pendant quelque temps de la Macédoine où sa présence indispose toujours les unionistes.

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Il est accueilli, en octobre, à la Gare de Lyon, par son ami Ali Fethi avec qui il avait partagé, à partir de 1906, le même bureau à l'Etatmajor de Salonique, et qui est maintenant attaché militaire de l'Empire à Paris. Ali Fethi ne peut s'empêcher de pouffer de rire en voyant les vêtements que Mustafa Kemal s'était achetés avant son départ de Salonique, convaincu que dans ce costume vert et avec ce chapeau tyrolien il aurait un look tout à fait européen! Il l'emmène directement dans un magasin d'où le Salonicien ressort vêtu comme un Parisien.

* Dès le premier jow. des manœuvres, il observe chez les officiers d'autres pays une flagrante condescendance à l'égard de leurs homologues turcs. Visiblement, l'armée ottomane est, à leurs yeux, un ramassis de militaires qui ignorent tout des méthodes modernes de combat.
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Au bout de quelques jours, il décide de se mêler, pour la première fois, aux débats organisés au terme de chacune des opérations. Ses commentaires, critiques et suggestions impressionnent, par leur perspicacité, l'ensemble des pal1icipants. Du coup, ils l'invitent à collaborer plus étroitement avec eux. Au moment où s'achèvent les manoeuvres, tous ces militaires étrangers sont unanimes: ce jeune officier turc fait preuve d'une rapidité fulgurante et d'une admirable lucidité chaque fois qu'il s'agit de déterminer la meilleure tactique à adopter dans un contexte précis. Toutefois un colonel français lui fait amicalement remarquer que le colback dont il se couvre la tête chaque fois qu'il revêt son uniforme lui donne l'allure d'un personnage d'opéra bouffe... * A son retour de France où il fut si souvent complimenté, il retrouve, à Salonique, l'hostilité des unionistes. Ils retardent, uniquement pour l'humilier, la promotion qu'il aurait dû recevoir depuis bien longtemps. Tous ses condisciples de l'Académie ont déjà été promus à des grades supérieurs. Enver s'ingénie à le faire souvent changer de poste tout en le tenant à l'écart des réunions où il s'agit de prendre d'impo11antes décisions. De son côté, il continue à critiquer partout les Jeunes-Turcs sur un ton de plus en plus sarcastique. Devant son fidèle groupe d'amis qui se réunit autour de lui, le soir, dans des casinos, il affilme, entre deux chopes de bière, qu'il réussira, tôt ou tard, à bouleverser le destin du pays. Il précise à chacun d'eux le poste qu'il va alors lui attribuer. Il dit à son ami d'enfance Salih : Tu seras mon aide de camp, et à Tevfik Rüstü qu'il connaît depuis 1907 : Je te nommerai ministre des Affaires étrangères. Et toi, tu seras quoi? lui demandent-ils. Sa réponse est toujours la même: Celui qui disposera du pouvoir de vous nommer à ces postes. Ses propos montrent bien que, contrairement à la thèse qu'il a si ardemment défendue devant les congressistes, il est habité lui-même, à la fois, par la passion liée à l'a11militaire et, avec au moins autant de force, par l'ambition de se distinguer avec éclat sur la scène 46

politique. n est intéressant de noter que Salih deviendra effectivement son aide de camp dès 1917 et que Tevfik Rüstü sera ministre des Affaires étrangères sous la République, de 1925 à 1938. Parmi les officiers de sa génération qui, déjà à cette époque, partagent ses idées et dont le fidèle et vigoureux soutien lui rendra plus faciles ses succès ultérieurs, aussi bien sur des champs de bataille que dans ses combats politiques, figurent également Ismet, Kâzim Karabekir, Refet, Ali Fethi, Cevat Abbas, Behiç, Tevfik Rüstü et Asaf.
* 1911 Les dirigeants unionistes qui supportent de plus en plus mal son comportement, qu'ils jugent présomptueux et arrogant, décident, pour lui faire baisser le nez, de lui imposer une tâche qu'il sera, à leur avis, incapable d'accomplir. Il se voit nommé, du jour au lendemain, en janvier 1911, à un poste qui n'est d'ailleurs pas justifié par son modeste grade. Il devient le commandant du Centre de formation des officiers de la Ille Armée, à Salonique. Il s'agit d'un poste qui exige de son titulaire une longue expérience pédagogique ainsi qu'une forte personnalité. Au grand dam de ceux qui ont voulu le piéger, il réussit pleinement là où ils s'attendaient à son cuisant échec. Ses cours sont suivis, avec un vif intérêt, même par des officiers de loin plus gradés que lui. Il lui a11"iveraencore souvent, tout au long de sa vie, de transfoffiler ses détracteurs en an"oseurs

arrosés...
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Les unionistes, à bout de patience, trouvent le moyen de l'éloigner, cette fois définitivement, de la Macédoine, en le nommant, le 13 major général, à Istanbul. * Aucun des collaborateurs du général Mahmut Sevket n'ignore que Mustafa Kemal a été muté dans la capitale à cause de son comportement jugé perturbateur par les chefs unionistes. On les a chargés de le surveiller étroitement. Il languit dans ce bureau où il est privé de toute mission intéressante. Il préférerait se retrouver sur des

septembre,à un poste subalterneau sein de la 1e section de l'Etat-

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telTains de manœuvres où il se distinguerait encore par ses capacités de stratège. En lui imposant cette existence dépourvue de tout intérêt, ses adversaires lui ont infligé la plus insupportable des sanctions. Il laisse libre cours à son amertume dans les lettres qu'il adresse à ses amis saloniciens. * Dans la nuit du 28 septembre 1911, la flotte italienne commence à bombarder les agglomérations côtières de la Tripolitaine. Le lendemain, l'Italie, décidée à s'emparer de ce territoire, déclare la guelTe à l'Empire ottoman. Ses unités débarquent, dès le 4 octobre, à Tobrouk, le jour suivant, à Tripo1i, et occupent ces deux villes avant de continuer leur progression. Un grand nombre de jeunes officiers, Enver en tête, décide immédiatement de se rendre sur ces fronts et de s'y battre afin que l'Empire ne perde pas l'unique ten-itoire qu'il possède encore sur le continent africain. Mustafa Kemal, bien que convaincu qu'une offensive beaucoup plus dangereuse pour l'avenir de son pays ne tardera pas à se manifester dans la région des Balkans, ne veut pas manquer cette occasion de s'éloigner des mUfS de l'Etat-major général où l'ennui l'étouffe. Il quitte la capitale, le 15. Peu avant son départ, il dit à son ami Asim : «Nous voilà en partance pour l'Afrique. Mais je crains qu'avant notre retour l'Empire ne soit dessaisi de ses telTitoires européens ». II part par bateau, accompagné de quelques amis dont Orner Naci, sous une fausse identité: il se fait passer pOUf un journaliste qui s'appellerait Mustafa Serif. Ils arrivent à Alexandrie le 21. Deux jours plus tard, ils se mettent en route vers la Libye. Mais Mustafa Kemal, brusquement souffrant, est contraint de rebrousser chemin. Il reprend le voyage après avoir été hospitalisé quelques jours. Le 27 novembre, il est promu chef de bataillon. En Tripolitaine, il remplace le général Ethem, commandant du front de Tobrouk, après avoir été son chef d'Etat-major pendant une dizaine de jours. Chacune des offensives qu'il organise met en déroute les Italiens qui, en plus, subissent de lourdes pertes. Il en est de même à Derna où il est nommé, le 30 décembre, commandant de l'aile droite des forces

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