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Auguste Pléé, voyageur naturaliste (1786-1825)

De
232 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296178809
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Auguste PLÉE

UN VOYAGEUR NATURALISTE

Crédit photographique BibI. Museum National Bibliothèque Nationale

d'Histoire

Naturelle.

Maquette de couverture:

Guy Darbon.

Tous les dessins sont d'Auguste Plée. Illustration de couverture Le bourg du Carbet à la Martinique.
« Poisson armé» 1820.

: diodontidae

(poisson

épineux), Martinique,

Plée,

Françoise THESEE

Auguste PLÉE
1786-1825

UN VOYAGEUR
NA TURALISTE
Ses travalrX et ses tribulations alrX Antilles, au Canada, en Colombie

Collection:

Kod yanm



L'aribeennes

ditipns

5, rue Lallier 75009 Paris

DANS LA MEME COLLECTION
Alors ma chère, moi... CARNOT par lui-même Propos d}un musicien guadeloupéen recueillis et traduits par Marie-Céline LAFONT AINE Les Ibos de l'Amélie Destinée d'une cargaison de traite clandestine à la Martinique (1822-1838). Françoise THESEE Le défi culturel guadeloupéen Devenir ce que nous sommes. Dany BEBEL GISLER

Tous droits

@ Editions CARIBEENNES, 1989 de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays. ISBN 2-87679-038-6

Collection:

Kod yanm *

Dirigée par Ina CESAIRE

Les sciences humaines ont aujourd'hui reconnu l'existence d'un champ de recherche encore trop peu exploré: celui de l'aire caraïbe. Là où jadis on se servait, pour parler de nos sociétés, du terme de
«

conglomérat », on utilise enfin celui de «culture
».

caribéenne

L'histoire, la sociologie, l'ethnographie, la linguistique et tant d'autres disciplines se mettent désormais à notre service pour éclairer, de l'intérieur, le passé, l'actualité et le devenir de ces sociétés en pleine mutation. C'est à cette réalité que répond la création de cette nouveIIe collection consacrée à l'homme et au monde antillais.

* Sé k6d yanm ka maré yanm. (C'est la corde de l'igname qui amarre ['igname.) Le fruit de la terre antillaise ne se laisse lier que par lui. même (proverbe antillais).

CARTE

DES ITINÉRAIRES

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I

CALENDRIER DE SES VOYAGES 23 5 31 3 17 21 23 (?) 21 13 15 décembre janvier janvier mars mars mars mars février mars avril avril 1819 1820 1820 1820 1820 1820 1820 1821 1821 1821 1821 Départ de Paris Arrivée à Rochefort Départ de l'île d'Aix Passage du Tropique Arrivée à Basse-Terre (Guadeloupe) Départ de Basse-Terre Arrivée à Saint-Pierre (Martinique) Excursions à Sainte-Lucie et autres îles Départ de la Martinique Arrivée à Norfolk, Virginie (Etats-Unis) Départ de Norfolk pour Philadelphie New York - Albany - Buffalo Les chutes du Nia-

gara - Lac Ontario - Fleuve Saint-Laurent 31 mai 11 13 7 (?) 30 10 juillet juillet novembre novembre novembre décembre 1821 1821 1821 1821 1821 1821 1821 1821 1821 1823 1823 1823 1823 1824 1824 1824 1824 1825 1825 Montréal - Québec Retour par le lac Champlain - Albany - New York - Philadelphie Washington Norfolk Départ de Norfolk pour Saint-Barthélemy Le Cap haïtien (?) Arrivée à Saint-Barthélemy Départ de Saint-Barthélemy pour SaintThomas Départ de Saint-Thomas pour Porto Rico Arrivée à Porto Rico Départ de Porto Rico Retour à la Martinique Premier voyage en Colombie. Cumana Caracas Retour à la Martinique Départ du Fort-Royal pour un deuxième voyage en Colombie Départ de Maracaïbo pour Saint-Thomas La Guaïra Saint-Thomas Retour à la Martinique Décès au Fort-Royal

-

-

Mi-décembre 19 décembre 28 juin Début juill. Juillet-août 3 septembre 29 mai 18 21 27 Il 17 novembre décembre décembre janvier août

11

INTRODUCTION

AU VOYAGE

A la fin du Siècle des Lumières, l'inventaire des règnes végétaI, animal et minéral de notre planète avait beaucoup progressé. La mise en ordre des objets d'histoire naturelle récoltés au cours d'expéditions scientifiques et par des voyageurs isolés, comme l'explication des phénomènes observés, occupaient les savants. Cependant, sur tous les continents, au fond des mers, des plantes, des êtres, des roches échappaient encore à la quête des hommes. Après 1815, dans une Europe délivrée du blocus et fatiguée des guerres, toute une jeunesse étudiante passionnée de sciences aspirait à connaître d'autres mondes. La relation des grands voyages de prospection de la terre nourrissait ses rêves. Avaient paru: en 1771 le Voyage autour du monde de Bougainville, en 1797 celui de La Pérouse, en 1807 le Voyage de découverte aux terres australes du capitaine Baudin, en 1809 la Description de l'Egypte et, de 1807 à 1810 la première édition du Merveilleux voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent du baron allemand Alexandre de Humboldt. Tous ces récits étaient de nature à susciter des vocations de voyageurs-naturalistes. Le métier cependant restait aussi dangereux qu'aux siècles passés 1, lorsque Tournefort partait à la recherche de plantes inconnues sur les routes du Levant, que Joseph de Jussieu découvrait l'arbre à quinquina des Indiens dans les forêts du Pérou ou lorsqu'Humboldt et son ami Bonpland pénétraient au cœur de l'Amérique espagnole. Ceux qui allaient suivre leur exemple connaîtront les mêmes épreu1. Sur l'odyssée des voyageurs-naturalistes, on lira avec un de Marguerite Duval, La planète des fleurs ou La grande botanistes-voyageurs français du XVIe au XIXe siècles par toute 1977, 286 p. Et de Yves Laissus, «Les voyageurs-naturalistes du et du Muséum d'histoire naturelle: essai d'un portrait robot », l'histoire des sciences, 1981, XXXIV /3-4, pp. 2$9 à 317. grand intérêt, aventure des la terre. Paris, Jardin du Roi dans Revue de

13

ves et la liste n'est pas close de tous ces porteurs de besace qui périrent loin des leurs, de maladie ou de mort violente quand ils ne sombraient pas dans la folie. Malheur à ceux qui, de surcroît, comme Auguste Plée, perdaient en route la confiance de leurs mandataires.

. ..
Auguste Plée, voyageur-naturaliste envoyé en mission aux Antilles par le gouvernement de la Restauration, contribua, lui aussi au péril de sa vie, à accroître les collections du Muséum d'histoire naturelle. Il est cependant peu connu. En 1821, les Annales maritimes et coloniales publiaient une d~ ses lettres. En 1823, Deleuze dans son Histoire et description du Muséum, mentionnait son nom pour les trois envois reçus de lui à cette date. En 1845, Antoine Lasègue dans son Musée botanique de Benjamin Delessert évoquait sa contribution au grand herbier national. Certes, les grandes biographies lui consacrent quelques lignes. Plus récemment, à l'occasion d'un colloque du Centre national de la recherche scientifique, en 1957, sur le thème: «Les botanistes français en Amérique du Nord avant

1850 », M. Marcel Raymond a publié, sous le titre:

«

Auguste Plée

(1787-1825) et la flore américaine », de larges extraits de cette même lettre parue en 1821 dans les Annales maritimes et coloniales: à son retour du Canada, Plée écrivait de Norfolk, dans l'Etat de Virginie, où il attendait l'occasion d'un bâtiment du commerce pour se rendre à Porto Rico, destination de la mission qu'il avait reçue du Muséum le 1er juin 1819. Deux années après son ordre de départ, le voyageur n'était donc pas encore arrivé à Porto-Rico. Sa correspondance, ses cahiers d'analyses, ses catalogues et ses dessins, ainsi que les procès-verbaux des assemblées des professeurs du Muséum, permettent d'expliquer ce retard et de comprendre la complexité de sa mission à. travers toutes les mésaventures d'un voyage sans retour.

. ..
LES MANUSCRITS D'AUGUSTE PLEE ET AUTRES SOURCES MANUSCRITES
Bibliothèque du Muséum (extrait du Catalogue des manuscrits)

N° 65 Catalogue des objets d'histoire naturelle envoyés par Auguste Plée au Muséum du Jardin du Roi. Deuxième, troisième et quatrième envois. Le quatrième envoi est daté de Saint-Jean de Porto Rico, 20 fév. 1822 et signé d'A. Plée. Il est en double copie.

14

On a joint: «Sixième partie de la Collection générale... (animaux conservés dans le rum) et sixième collection (poissons) :1>. Papier. 6 cahiers, avec de nombreux dessins au crayon, quelquefois coloriés. 300 X 210 millim. Liasse. N° 66 à 73 Manuscrits provenant d'Auguste Plée (1787-1825) et en partie de sa main: 66 à 68 Description des plantes de Saint-Domingue. Tomes I-Ill. Papier. 3 volumes paginés 1-200, 201-394, 395-494, 330 X 210 millim. 69 «Plantarum insulae Domingensis description. :I>Les pages .1-51 sont une copie des pages correspondantes du manuscrit 66. A la suite (page 53) : «Catalogue de mon herbier de Saint-Domingue, avec le nombre des échantillons de chaque espèce.:I> Papier. 88 pages. 320 X 200 mm. 70 Description des plantes de Saint-Domingue. T. II, paginé 81-159. 320 X 210. N° 71 à 73 Manuscrits se rapportant au voyage fait par Auguste Plée en Amérique et aux Antilles (1819-1825). 71 I. «Catalogue des divers objets qui composent mon premier envoi au Muséum d'histoire naturelle:l> (Fort-Royal, île Martinique, 31 juillet 1820). Signé de l'auteur, avec un supplément. II. Second envoi (29 novembre 1820). III. Troisième envoi (18 mars 1821). IV. Liste des poissons de la Martinique envoyés au Muséum. V. «Sixième partie de la collection (d'Aug. Plée), deuxième série. Cahier d'analyses ou d'examen des animaux, des végétaux et minéraux (18241825).» VI. «Poissons de la Guaira:l> etc. 76, 16, 76, 33, 220 et 11 pages 320 X 195 mm. 72 Catalogue des collections d'Auguste Plée conservées dans l'alcool. « Zoologie en général, mammifères, oiseaux, reptiles, poissons de Puerto Rico et de la Côte-ferme, vers, zoophytes.:I> 362 feuillets. 330 X 220 mm. 73 Atlas. Recueil de vues ou esquÜ.es faites pendant le voyage. Dessins, en général au crayon, relatifs aux Petites Antilles, à la Côteferme, à l'île de Porto Rico (1822-1823), aux Etats-Unis et au Canada. 277 feuillets. 410 X 310 mm. Oblong. Papier. Cartonnés ou en liasses. Laboratoire Archives AJxv571 AJxv119 F173977 BB4411 BB3490 BB3478 de phanérogamie du Muséum. Dossier A. Plée.

nationales. Paris. Personnel. Dossiers Plée et Donzelot. Procès-verbaux de l'Assemblée des Professeurs du Muséum. 1819-1835 mf. (Ministère de l'Intérieur). Missions. Dossier Plée. et 419 (Marine) Rapports des capitaines Ponée (l'Expéditive) et Martinencq (la Junon). (Marine). Rapports du capitaine Luneau, capitaine du Rusé. (Marine). Correspondance (gouverneur Donzelot) 17 janvier-I3 décembre 1824.

15

Archives nationales. Section Outre-mer. Aix-en-Provence. EE 1561 (1) Personnel. Dossier Plée. Généralités (missions voyageurs) C 48 d 372. Dossier Plée. Archives du ministère des Affaires étrangères. Correspondance politique. Colombie. Vol. 2 (1821-1825). «Extrait d'un rapport de M. Plée, voyageur-naturaliste du Roi, concernant les affaires politiques et militaires de la Terre-ferme espagrwle, daté à bord de la frégate de S.M. la Thétis, le 31 août 1823.»
Bibliothèque nationale. Paris. Manuscrits. Nouvelles acquisitions françaises n° 24099. Minutes, copies de rapports et lettres d'Auguste Plée, 133 folios.

et papiers

de famille,

Manquent à notre documentation les manuscrits de Plée remis par le Muséum à ses héritiers, le 5 septembre 1833, soit: sept volumes dont trois avaient pour titre «Politique et commerce» et quatre contenaient son «Journal de voyage ». Tous nos efforts pour retrouver ces précieux documents sont restés vains. Puisqu'ils avaient été confiés à des personnes qui en connaissaient le prix, on peut supposer que leur disparition est peut-être due à un sinistre. En effet, son fils cadet Léon, alors professeur d'histoire à Orléans, perdit sa bibliothèque et sa collection de manuscrits, au cours des inondations de la Loire en 1847 *.

.* *
Auguste Plée était né à Paris le 9 août 1786 de Pierre-Thomas et de M.-A. Vallée. Son oncle paternel, Pierre-Mathieu, graveur, travaillait pour le Muséum où il avait acquis quelque réputation en collaborant à l'illustration des travaux des botanistes André Michaux et Raffeneau-Delille z. Nous savons peu de chose sur la formation scientifique d'Auguste Plée. Tout laisse supposer que sa famille avait eu les moyens de lui donner une bonne éducation classique et que, parallèlement, en s'initiant au métier de la gravure en taille douce dans l'atelier de son oncle, avec son cousin François, il se prit de passion pour la botanique. A vingt ans, pour gagner sa vie, il travaille sous la direction de Fleischer, à un dictionnaire de bibliographie 3 et pour occuper ses loisirs, il décide d'acquérir une formation de botaniste. Il habite place de l'Estrapade, non loin du Muséum.
fourni par M. Thomas Mathews de l'Université de San * Renseignement Juan de Porto Rico. «Los dibujos de Auguste Plée. Cientificos en el nuevo mundo », dans Revista Colegial, n° de décembre 1957, 3 pages et 8 illustrations. 2. Histoire des chênes d'Amérique et Flora boreali americana, d'André Michaux, et Voyage en Egypte de Raffeneau-Dellile. 3. Dictionnaire de bibliographie française de Wilhelm Fleischer, dont ne parurent que les deux premiers tomes (lettres A et B), Paris, 1811. W. Fleischer, né en Allemagne en 1767, avait été longtemps employé dans la maison de librairie Levrault à Paris.

16

J'ai cherché, écrira-t-il, à utiliser pour mon instruction, les courts instants de loisir que me laissait un travail aussi fastidieux: la Botanique fut la science qui me parut la plus propre à mon projet, et je m'y livrai avec ardeur. Je suivis successivement les cours des savants professeurs M. Richard à l'école de Médecine et M. Desfontaines au Muséum d'histoire naturelle. Malgré que mes occupations bibliographiques me laissassent peu de temps, j'en trouvai encore assez, en en empruntant sur mon sommeil, pour joindre à cette étude celle du des-

sin 4 et de la gravure des plantes que j'avais toujours beauguide, en m'aidant de ses conseils
5...

coup aimés. M. Plée, mon oncle, graveur très renommé pour cette partie de l'histoire naturelle, voulut bien me servir de Plée suivra également les cours de naturalisation et d'agriculture pratique d'André Thouin au Jardin des Plantes. En 1809, il herborise le dimanche avec le professeur Richard et le jeudi avec AntoineLaurent de Jussieu, professeur de botanique rurale au Muséum. Ce faisant, lui vient l'idée d'un travail destiné à faciliter aux amateurs de botanique la reconnaissance des caractères anatomiques des plantes permettant leur classification. Avec son cousin il projette de publier chaque mois une dizaine d'échantillons de plantes poussant dans la région parisienne, en représentant au bas de chaque planche les détails anatomiques de chacune d'elles, gravées «avec tout le fini nécessaire ». Cette publication sera le complément pratique des flores en usage, celles de Thuilliers, de Lamarck et Decandolle. Elle fut dédiée à A.-L. de Jussieu. C'était, selon les jeunes gens, «le plus sûr moyen de les obliger à bien faire ». Quatre-vingts planches sortent entre 1812 et 18146. Mais la collaboration des deux cousins cesse après qu'Auguste Plée en eut gravé une trentaine. Ce dernier confiera à son maître Jussieu que ses préoccupations et «quelques considérations d'intérêt» l'avaient obligé d'abandonner ce travail. Il ne voulait pas «user sa vie à des querelles journalières» 7. En 1811, Plée a des soucis d'argent. Il avait épousé en 1807 Anne-André-Louise Boing, d'un an plus jeune que lui. Une fille était née en 1808 qui mourut en bas âge. Un second enfant est attendu. Les travaux de bibliographie font un maigre budget. Lorsqu'il a
4. Plée suivit les cours de dessin du maître hollandais membre de l'Institut, attaché au Jardin du Roi par Buffon Van Spaendonck, en 1774. du Muséum. Manuscrits A. Plée. « Essai »,

S. Laboratoire

de Phanérogamie

12 p. 6. Herborisations artificielles aux environs de Paris, ou Recueil des plantes qui y croissent naturellement... Par Aug. Plée, neveu, et François Plée, fils, Paris, 1812-1814. Un exemplaire relié à la bibliothèque du Muséum. 7. Muséum, laboratoire de phanérogamie. Dossier A. Plée.

17

offert au conservateur de la bibliothèque impériale un exemplaire de ses Herborisations artificielles..., Plée y a joint une demande d'emploi à temps partiel qui ne paraît pas avoir été retenue: J'ai une famille à soutenir et je suis sans fortune. Je prendrais avec bien du plaisir une place qui ne m'occuperait que depuis 9 ou 10 heures jusqu'à 4; car les journées sont de 15 à 16 heures pour moi et il me resterait encore assez de temps pour continuer mes travaux. Une place à la bibliothèque par exemple me serait bien agréable 8... Il n'en poursuit pas moins ses travaux personnels et publie en 1812 : Le jeune botaniste. Entretien d'un père avec son fils sur la

botanique et la physiologie végétale 9 où il se propose de mettre à la
portée des enfants les principales lois du règne végétal. Le fils reçoit cet enseignement au cours de sept promenades imaginaires dans les environs de Paris. Le livre est illustré de planches en couleurs. Dans le même temps, il conçoit un projet de bibliographie à l'usage des botanistes qu'il soumet à son maître Jussieu: des tables alphabétique, analytique et chronologique remédieront à
«

l'embarras

de trou-

ver, dans dix ou douze volumes de tables le mémoire dont on a besoin» 10. C'est un travail considérable que son auteur n'entreprendra qu'à certaines conditions: Si cet ouvrage peut avoir le succès que je désire et si le sort

ne me fait pas perdre mon jeune frère

11,

qui depuis longtemps

me sacrifie tous les moments de loisir que son état lui laisse, nous le compléterons en y ajoutant tous les Mémoires que je trouve dans les recueils des Sociétés savantes étrangères; mais ce travail long et pénible et qui demanderait des recherches immenses, je n'oserais l'entreprendre qu'autant que j'aurais une place qui me dédommageât un peu des peines et des frais que je serais nécessairement obligé de faire... Nous ignorons l'accueil réservé par Jussieu à ce projet ambitieux. A défaut de trouver un emploi conforme à ses goûts, Plée finit par accepter un poste de chef de division dans l'administration des hospices civils. Ille doit à la protection de son vénérable ami, PierreSamuel Dupont de Nemours, le physiocrate qui l'a initié à l'écono8. Lettre manuscrite accompagnant le Prospectus de la première livraison, à la Bibliothèque nationale. 9. Paris, 1812, 2 vol. in 16, pl. col. {( 10. Muséum, laboratoire de phanérogamie, dossier Plée, Essai ». 11. Plée avait au moins deux frères: Thomas-Louis-Pierre, son aîné de deux ans, entrepreneur de menuiserie et Jean-Simon, son cadet, né en 1790, fabricant de porcelaine qui l'accompagnera dans sa mission.

18

partie de la commission des hospices civils 12, l'homme

mie politique, lui a inculqué le culte de la Nature et de son Créateur, l'humaniste qui, tout membre de l'Institut qu'il est, fait aussi
politique

qui va l'entraîner dans son sillage lorsqu'il assumera, en mars 1814, la charge de secrétaire général du Gouvernement provisoire. Des documents acquis par la Bibliothèque nationale en 1941 nous révèlent un Auguste Plée alors bien éloigné de la botanique, un partisan de Louis XVIII faisant le coup de feu à la barrière du Trône le 30 mars 1814 et qu'un arrêté du 13 avril nomme «chef de division aux bureaux du Gouvernement provisoire ». Plée remplit en outre la fonction de {( secrétaire particulier du Secrétaire général », son protecteur. Pour services rendus à la cause du nouveau régime, il

est nommé

«

Inspecteur des Jeux» le 12 septembre 181413.Loin d'être
charge ingrate dont il s'acquitte du mieux mois d'inspection dans les maisons de jeux en mesure de faire son premier rapport au Police. Il y expose en préambule ses idées exercer dans les mai-

une sinécure, c'est une qu'il peut. Après trois de la capitale, Plée est directeur général de la
«

sur les jeux en général et sur le genre de surveillance que les

agents supérieurs du gouvernement doivent sons destinées à ceux dits de hasard» :

Les jeux de hasard peuvent être considérés sous deux rapports principaux: celui de la morale et celui de la politique administrative. Ils tiennent à la première par l'énorme influence qu'ils exercent sur les mœurs... à la seconde par la sorte d'écoulement qu'ils donnent aux vices des hommes. C'est donc une sage mesure du gouvernement que celle qui institue des Maisons de jeux, puisqu'elles sont à la fois comme une mer où ces vices viennent s'engloutir, et une sentine où la police des gouvernements peut et doit exercer son influence répressive... La surveillance qu'il entend exercer sera donc purement «morale» et non {(répressive» car le ministre « a des gens pour cela ».
12. Dupont de Nemours (Pierre-Samuel), 1739-1817, disciple de Quesnay, auteur de plusieurs ouvrages d'économie politique dont Physiocratie. Collaborateur de Turgot, particulièrement versé dans les questions d'agriculture et d'enseignement. Député du Tiers-Etat aux Etats Généraux, président de l'Assemblée nationale. Royaliste. Arrêté le 7 thermidor. Membre du Conseil des Anciens. Emigre aux Etats-Unis après le 18 fructidor (4 sept. 1797). Se lance dans les affaires avec son fils aîné qui fonde en 1802 une poudrerie dans le Delaware, ancêtre du trust américain de la chimie. Revient en France en 1802. Nommé président de la Chambre de commerce de Paris et membre de l'Institut. Publie les œuvres de Turgot. Secrétaire général du Gouvernement provisoire en mars 1814. Emigre aux Etats-Unis au retour de l'Empereur. Meurt en 1817 sur sa propriété du Brandywine, près de Wilmington. 13. BibI. nat., manuscrits, nouvelles acquisitions françaises n° 24099, 133 folios (minutes, copies de rapports, lettres et papiers de famille).

19

Plée a dénombré

neuf maisons

de jeux dont trois sont fréquen-

tées par

«

la meilleure société de Paris », quatre où les femmes sont

admises; on trouve dans les autres «toutes les classes». Il signale en outre deux «cloaques où la canaille la plus crapuleuse se réunit ». Ces maisons ne sont pas le lieu de conspirations politiques: ...Partout on est trop occupé du jeu pour causer d'autre chose. Je n'y ai encore entendu aucun propos qui pût faire supposer quelque envie de nuire au gouvernement... Pour utile que soit sa tâche, il ne peut qu'elle lui inspire: cacher la répugnance

Votre Excellence ne manquera pas d'apprécier toute la peine que m'ont causée ces visites, combien de fois ma délicatesse a été blessée en entrant dans quelques-unes de ces maisons... Elle n'oubliera pas que ce qui m'avait été accordé comme une récompense provisoire des services que j'ai rendus à mon pays dans des circonstances difficiles, est devenu pour moi une occupation laborieuse et très souvent un objet de dégoût. Dupont de Nemours joue de ses relations pour lui trouver un travail moins pénible. Il écrit à son ami Guizot, secrétaire général de l'Intérieur: J'ai l'honneur de vous envoyer, comme nous en sommes convenus, une lettre pour le ministre en faveur de mon jeune ami Piée que je vous prie d'appuyer. Il n'est pas si jeune car il a vingt-neuf ans. Il est marié, il a eu deux enfants dont il lui en reste un 14. Sur tout cela il a beaucoup de pareils. Mais il en a fort peu pour la facilité au travail, pour l'activité de l'esprit, pour l'excellence du cœur. Et il est le seul homme qui, ayant beaucoup et bien travaillé pendant le gouvernement provisoire, n'en soit pas encore récompensé... Dans sa lettre au ministre de l'Intérieur, l'abbé de Montesquiou, Dupont sollicitait un rendez-vous pour lui présenter personnellement son protégé: Voudriez-vous me permettre de vous le présenter... ? Je crains qu'il ne soit pas assez riche pour une Sous-Préfecture, mais ce sera un beau et bon présent que vous ferez au Préfet à qui vous le donnerez pour secrétaire général. Et, en le donnant,
14. Dupont de Nemours, âgé de 72 ans, était aux côtés d'Auguste Plée le jour où ce dernier déclara la naissance de son fils aîné à la mairie du XIIe arrondissement. (Acte de naissance de Janus-Pierre-Eugène, 5 janvier 1812.)

20

Votre Excellence le gardera: pour la vie...

la reconnaissance

vous l'attachera

Nous sommes le 8 février 1815, à la veille de nouveaux bouleversements. Le retour de l'Empereur, le départ aux Etats-Unis de Dupont de Nemours, la suppression par Fouché, pendant les Centjours, du service de l'Inspection des jeux, vont laisser Plée sans emploi et sans protecteur. Or ses charges familiales se sont accrues avec la naissance d'un second fils le 30 juin 1815. Il confie ses soucis au comte de Jaucourt, ex-membre du Gouvernement provisoire et nouveau ministre de la Marine: J'ai perdu, probablement pour toujours, un protecteur que je regardais comme mon second père, qui avait formé mon éducation, à qui je devais la presque totalité de mon bonheur. J'ai cru le retrouver en vous lorsque vous avez dit au prince Talleyrand, il y a six jours, en ma présence, que j'étais la seule des personnes attachées au Gouvernement provisoire qui n'eût point encore été récompensée comme elle le méritait. Dans ces dernières circonstances, j'ai exposé une seconde fois ma vie pour la cause de mon roi. J'ai été persécuté, poursuivi. Je ne demande qu'à le servir encore. Offrez-m'en les moyens, Monseigneur, en me faisant obtenir une place de Maître des Requêtes en activité ou surnuméraire. Depuis dix ans, toutes mes études ont été dirigées vers la science des gouvernements; l'agriculture et l'économie rurale ont occupé mes loisirs... Au baron Pasquier, ministre de la Justice, il écrit :

... L'élève de M. Du Pont de Nemours, son fils adopté, ne peut manquer de justifier la confiance de ses bienfaiteurs et celle de son roi, pour lequel il n'a pas craint d'exposer une seconde fois sa vie dans les dernières circonstances...
Nous ignorons si Plée parvint à se recaser dans l'administration après 1815. Lorsqu'il déclare la naissance de sa fille Augustine le 19 février 1818, il n'est plus, pour l'état civil, que «ancien chef de division à la Secrétairerie de Paris ». Il devra attendre encore une année avant de pouvoir se consacrer entièrement à sa passion pour les sciences naturelles, avec l'ouverture d'une école de voyageursnaturalistes au Muséum, en février 1819. ...

21

A la veille de la Révolution, le Jardin du Roi était devenu le centre de fructueux échanges internationaux, celui de passionnants débats scientifiques. On venait de loin le visiter et c'était un honneur d'en obtenir le titre de «correspondant ». Les savants qui en eurent la charge à l'époque révolutionnaire, réussirent non seulement à sauvegarder l'essentiel de ses richesses et de son prestige mais augmentèrent son patrimoine scientifique à la faveur de la nationalisation des biens du Clergé et des émigrés dont certains possédaient de précieux jardins exotiques, des cabinets particuliers, de riches

bibliothèques

15. En

1793, le ci-devant Jardin du Roi devint le Muséum
établissement d'enseignement public et et l'Assemblée des Professeurs furent
16.

national d'histoire naturelle, de recherche. Un Directeur

chargés de son administration générale

De 1793 à 1819, Daubenton.

Ant.-L. de Jussieu, Lacépède, Fourcroy, Desfontaines, Georges Cuvier, Laugier et André Thouin se succédèrent à sa direction. La période du Directoire, du Consulat et de l'Empire fut une période faste pour les sciences naturelles, marquée par l'expédition d'Egypte, le voyage de Baudin aux terres australes, la présence de Bonpland à la Malmaison et la fondation du jardin botanique de Saint-Pierre à la Martinique (1803). Après 1815, le gouvernement de la Restauration aura à cœur de maintenir la réputation de l'institution désormais dénommée le
«

Muséum d'histoire naturelle au Jardin du Roi ». En 1818, dans les

fondations de la nouvelle ménagerie fut placée une boîte déposée dans un étui en plomb garni de cendre renfermant un portrait de' Louis XVIII incrusté dans une masse de cristal poli, 7 pièces de monnaie au millésime de 1818 et une plaque de cuivre doré portant une inscription gravée. Ce geste symbolique précédait une série d'initiatives destinées à promouvoir des relations plus actives entre le Muséum et les colonies quelque peu livrées à elles-mêmes pendant la longue période de guerres maritimes. Pour encourager l'agronomie coloniale, chaque colonie possédant un jardin botanique, l'île Bourbon, la Guyane et la Martinique notamment, devait dresser le catalogue des plantes qui y étaient cultivées, l'imprimer à ses frais et le diffuser. L'échange des catalogues devait permettre à chacune de connaître et de se procurer celles qui lui manquaient et dont une autre pouvait l'enrichir. Gouverneurs, officiers de la Marine, ambassadeurs et consuls à l'étranger avaient pour mission de faciliter
15. Le décret du 8 pluviose an II (27 janvier 1794) frappait exotiques ou orangeraies et les pépinières dépendant de la Liste gnement public particulièrement (Art. 2.) 94 jardins civile.

16. Décret du 10 juin 1793 qui fonde le Muséum,

«

de l'histoire naturelle prise dans son étendue et appliquée' à l'avancement de l'Agriculture, du Commerce et des Arts ».

établissement

d'ensei-

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ces échanges et de développer le réseau des correspondants du Muséum tandis que des instructions étaient données pour améliorer

la qualité des envois d'objets d'histoire naturelle
Le 10 février

17.

1819, placée sous la tutelle du ministère

de l'Inté-

rieur

18,

une école de voyageurs-naturalistes ouvre ses portes au Mu-

séum. PIée se met sur les rangs. Il est âgé de 32 ans. Le 2 avril suivant, il passe avec succès le premier examen devant un jury composé de Georges Cuvier (anatomie comparée), André Thouin (botanique)

et Haüy (minéralogie). Il reçoit le titre officiel de

«

voyageur-natura-

liste du gouvernement» en même temps que ses deux condisciples, le pharmacien Félix Godefroy, de Rennes, 21 ans, et le médecin Etienne Havet, de Rouen, 23 ans. Pour le fonctionnement de son école et pour le financement des voyages, le Muséum touche du ministère de l'Intérieur un crédit de 20000 F par an. Il présente ses candidats au Ministre et propose des programmes de mission. Le ministre décide en dernier ressort de la destination des voyageurs. Ainsi Auguste Plée, tout d'abord désigné pour la mer Noire, bien qu'il eût préféré la Cochinchine, devra se rendre à Porto Rico, colonie espagnole dont il parle la langue certes, mais où le climat politique ne facilite pas le séjour des étrangers. Ce choix surprendra moins lorsque l'on saura que les vues du gouvernement débordent largement le cadre scientifique de ces voyages. Cette note jointe à l'ordre de mission des trois voyageurs ne laisse aucun doute sur le caractère polyvalent de leurs activités: Monsieur, vous êtes chargé d'une mission spéciale pour le compte du gouvernement français, mais dans votre voyage vous prendrez des notes sur tout ce qui frappera vos regards et pourra intéresser votre patrie. J'ai fait rédiger une série de questions auxquelles je désirerais qu'il vous fût possible de répondre concernant le pays que vous allez parcourir; péné-trez-vous bien, je vous prie, de l'esprit dans lequel ces instructions sont rédigées, et qu'aucun moyen ne soit par vous négligé de recueillir des notions positives sur tous les objets qui sont signalés à votre attention. Les notes que je vous envoie, suffisamment développées, me dispensent d'entrer dans plus de
17. Instructions pour les voyageurs et pour les employés dans les colonies sur la manière de recueillir, de conserver et d'envoyer les obiets d'histoire naturelle, rédigées sur l'invitation de S.E. le ministre de la Marine et des Colonies, par l'administration du Muséum royal d'histoire naturelle, Paris, 1824, et Manuel de taxidermie à l'usage des marins. 18. De Cazes(Elie, duc), 1780-1860, avait remplacé le duc de Richelieu au ministère de l'Intérieur en 1818. De tendance constitutionnelle et libérale, il s'intéressait aux problèmes agricoles et industriels; fondateur des forges de Decazeville dans l'Aveyron. Obligé de démissionner après l'assassinat du duc de Berry en 1820, il sera remplacé par un ultra, Corbière (février 1820).

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