//img.uscri.be/pth/21a6cc45c827304ae7b1e8c7296d460ecb7480df
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

BEYROUTH AU CUR

De
204 pages
"Devant ce néant je reste hallucinée, les souks les cinémas la place les autobus la rue des putains, les souks de bijoux, les cireurs de chaussures, les marchands ambulants de citronnade, les marchands de tissus, le marché aux légumes, tout cela tout ce qui constitue l'âme même d'une ville on a décidé de le raser, de l'anéantir".
Voir plus Voir moins

BEYROUTH AU CŒUR

@ L'Hannattan, ISBN:

1999 2-7384-7697-X

Nadia Khouri -Dagher

BEYROUTH AU CŒUR

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur
Un pays pauvre 1996 - Voyage au Mali,

L'Harmattan,

Paris,

Bleu Marine (Instantanés de Tunisie), La Nef (Tunis)/ L'Harmattan (Paris), 1992 Food and energy in Cairo: provisioning the poor, United Nations University, Tokyo/Paris, 1987 Parmi les ouvrages collectifs: Development, Change, and Gender in Cairo: a view Jrom the Household, H. Hoodfar & D. Singerman (Eds.), Indiana
University Être marginal Press, Bloomington, au Maghreb, 1996

ss dir. de F. Colonna et

z. Daoud, CNRS, 1993
Paysages après la bataille - Contre la guerre des cultures, numéro spécial des revues Esprit et Cahiers de l'Orient, juin 1991 Égypte - Recompositions, numéro spécial de la revue Peuples Méditerranéens, 1988 Femmes et politiques alimentaires, ss dir. de J. Bisilliat, ORSTOM, Paris, 1985
Politiques Urbaines dans le Monde Arabe, ss la dir. de F. MétraI, CNRS, Lyon, 1984

Pour

Teymour

mon soleil mon étoile dorée et ma jolie mer bleue

En hommage à mon oncle Michel Jreissa ti Homme d'entreprises, de voyages, et de rencontres A sa lecture assidue de la presse libanaise A son enracinement dans son identité de Libanais Malgré 70 ans passés à l'étranger

Rien n'est plus cruel que la perte
de sa terre natale.

Euripide Coupe tes chaînes et tu es libre, coupe tes racines et tu meurs. Proverbe swahili

PRÉAMBULE

TIm'a toujours semblé extraordinaire que l'on puisse revenir simplement sur les lieux de son enfance, une maison de famille à la campagne, un manège au jardin du Luxembourg, une plage en Bretagne. Mon enfance à moi m'a été confisquée un jour de juin 1967, nous avions embarqué en famille sur un bateau à destination de Marseille, nous étions passés chez le photographe pour un portrait de groupe, mon père ma mère et les quatre filles, ma grand-mère avait pleuré, nous les enfants ne savions pas ce que signifiait ce départ, un voyage en bateau la France ce devait être beau. Mes parents étaient arrivés au Liban sept ans plus tôt, Libanais d'Égypte fuyant, comme d'autres, Français, Anglais, Italiens, Grecs, un pays dont ils étaient devenus étrangers depuis l'indépendance. Pour eux comme pour d'autres Levantins d'Égypte, le Liban n'avait été qu'une étape avant d'autres départs. Pour moi, ç'avait été mes premières années d'enfance dans le Liban heureux des années 60. Petite fille, en France, il m'arrivait de rêver la nuit de mon pays perdu. Nous partions parfois en vacances à Beyrouth, passant l'été dans l'appartement d'Achrafieh où vivaient encore ma grand-mère et mes oncles maternels. Mais l'été 74 fut notre dernier séjour: l'année suivante la guerre éclatait.

12

BEYROUTH AU COEUR

Pendant des années, j'ai continué à rêver, éveillée, de retourner au Liban. Pour m'en approcher, tant que durait la guerre, j'ai vécu dans d'autres pays arabes - l'Égypte parentale, la Tunisie méditerranéenne - ai réappris une langue oubliée, me suis replongée dans ma culture d'origine, en ai fait l'objet de mes études et de mes premiers reportages. Mais sur le Liban d'aujourd'hui je ne voulais rien lire, rien voir: je voulais y aller. Un jour de mai 95, après 21 ans d'absence, j'ai fait le voyage tant désiré. Du Liban, je ne connaissais rien finalement. J'étais trop jeune quand la guerre a éclaté, guère préoccupée de politique lorsqu'elle s'est achevée. Pour notre famille, la guerre ç'avait été comme pour tant d'autres la ruine d'oncles et de cousins et leurs extraordinaires reconversions, les arrivées à Paris et les départs, dictés par 'les fluctuations du conflit, de nombreux parents, les liaisons téléphoniques coupées avec notre famille réfugiée à la montagne, de nouvelles destinations d'émigration pour certains Athènes, Riyad, Dubaï - et la mort d'un cousin, assassiné par les milices, et dont on ne parlait pas. Aux amis français qui demaI).daient à mes parents à cette époque s'ils ne se faisaient pas trop de souci pour leur famille restée là-bas, ceux-ci répondaient invariablement ce que disaient alors tous les Libanais à leurs amis étrangers: vous savez, les médias exagèrent, c'est calme en ce moment. La décision de mon voyage fut prise vite, je partais pour un pays inconnu. La veille du départ j'ai acheté l'unique guide paru sur le Liban depuis la fin de la guerre ainsi que quelques livres sur l'histoire et la guerre du Liban, que j'ai rapportés sans avoir eu le temps de les lire là-bas.

I LES GARDÉNIAS DE RAOUCHÉ

Les gardénias de Raouché Premières images

15

Dans l'avion, à l'approche de l'aéroport, l'écran vidéo affiche la carte de la région: Beyrouth, Bagdad, Koweit, La Mecque, Damas, Le Caire, Riyad. Villes arabes si proches et si ignorées, tournés que nous étions vers l'Occident, ayant voulu croire que Beyrouth était plus près de Paris de Londres et de Los Angeles. Déjà, dans la salle d'embarquement, la jeune fille voilée m'avait brusquement rappelé l'identité de ce pays dont nous voulions parfois occulter la dimension arabe et islamique. L'avion entame sa descente. Une émotion incontrôlable m'étreint à la vue de la côte, de la chaîne de montagnes qui la borde et la protège. C'était une émotion semblable qui m'avait saisie à Roissy, alors que je pénétrais dans le couloir menant à l'appareil. Je n'ai jamais vu le pays ainsi, aujourd'hui je découvre le Liban des récits de voyageurs, la côte découpée les montagnes au lointain la mer étincelante étalée en hommage, vision de rêve des contrastes réunis, la mer et la montagne en un jour était le slogan touristique du pays avant-guerre, sentiment réconfortant d'un pays que l'on peut embrasser d'un coup d' œil, paysage familier pour qui vient d'occident, paysage multiple qui annonce mille plaisirs. Après cette longue absence ma première vision est le Liban des livres, carte géographique déployée en trois dimensions, première leçon premier apprentissage, pédagogie impromptue et parfaite pour un retour au pays. L'on distingue maintenant les pins, la terre rouge, la mer bleu indigo, des bateaux de pêche dispersés au large, le soleil orange qui prend un bain tardif dans les eaux du Ponant. Travelling merveilleux sur Beyrouth, je reconnais le Saint-Georges le Phoenicia que la télévision avait tant montrés détruits, la corniche de Raouché et d'autres lieux familiers, et au lieu de voir les immeubles bombardés les

16

BEYROUTH AU COEUR

murs criblés d'obus la ville en guerre la ville détruite, je vois Beyrouth debout Beyrouth entière malgré tout Beyrouth inchangée pour ma mémoire aimante. J'avais imaginé Berlin Le Havre Londres Carthage aussi, mais Beyrouth est toujours vivante, elle s'est étendue considérablement même, et j'éprouve un bonheur infini à voir ma ville grandie, à prendre la mesure de toutes les nouvelles constructions, extraordinaire dynamisme malgré les années de guerre, plaisir fou de voir un pays moins détruit qu'en pleine croissance, les constructions neuves plus nombreuses que les immeubles touchés, le présent le futur plus importants que le passé, foi intouchée en l'avenir c'est-à-dire avant tout en soi-même du peuple libanais. De l'avion qui survole la ville l'on aperçoit aussi des bidonvilles, vastes quartiers de tentes et de tôles précaires, anciens camps de Palestiniens et de réfugiés, lieux de vie de pauvres en tout cas, le Liban que certains voulaient suisse est un pays du Sud et du tiers-monde aussi, et cela non plus nous ne voulions pas le voir le comprendre l'accepter. TI est 19 h 37 et nous sommes arrivés à Beyrouth, la température extérieure est de 27 degrés, il est toujours interdit de photographier. Au bas de la passerelle deux soldats nous attendent, treillis kaki, béret au crâne, bottines aux pieds, kalachnikov au poing. La guerre encore présente, les désordres non totalement réglés? Ou peut-être sont-ils soldats de convention, ostentatoires et inutiles, le Liban désormais pays militaire, comme les autres pays de la région. A deux pas des soldats toutefois, la jupe courte et le visage souriant, une pimpante hôtesse nous accueille. Elle nous dirige vers un autobus vieilli, vieilli comme la passerelle de l'avion, comme l'ensemble des véhicules et des appareils stationnés sur la piste. Une limousine

Les gardénias de Raouché

17

blanche des années 70 attend quelque personnalité près de l'appareil - VIP est un mot que l'on apprend très jeune au Liban - voitures invraisemblables que je n'ai jamais vues ailleurs, luxe insensé de voitures longues comme des jets, cadillacs buicks chevrolets rutilantes qui se louaient pour les mariages du Phoenicia dont La Revue du Liban rendait compte en photos, véhicule de luxe rouillé aujourd'hui, vestige incongru d'une époque révolue. Avant de m'engouffrer dans l'autobus, j'ai juste le temps de goûter la tiédeur délicieuse de l'air sur le visage, et de m'enchanter que la montagne soit si proche. Une belle pagaille nous attend à l'arrivée, si typique des aéroports de nombreux pays du Sud. «Libanais », « Arabes », ou « Étrangers» : les catégories des guichets du contrôle des passeports disent déjà l'appartenance arabe du Liban: les Arabes ici ne sont pas étrangers, et ceux qui ne sont ni Libanais ni Arabes sont tous des étrangers, mot qui en Orient désigne celui qui n'appartient pas au groupe. Dans d'autres aéroports du monde, on inscrit le politiquement et sociologiquement neutre « Autres nationalités ». Dans la file d'attente, un homme parle à son voisin, visage radieux, corps généreux, traits d'une régularité exemplaire, cheveux bruns et lisses coiffés en arrière et légèrement longs, comme on les porte en Italie, visage mobile et vivant quand il parle, les yeux, la bouche, les mains s'animent, sourire constant devant son interlocuteur, aisance de la pose, courtoisie extrême dans sa relation à autrui, charme fou des hommes libanais, la Méditerranée et l'Orient réunis - ou atavisme du sang, malgré plus de vingt ans passés dans d'autres foules? Dans la file également, la jeune fille voilée aperçue à Roissy porte un enfant dans les bras, mère déjà, et le bébé porte accrochées au cou des amulettes de turquoise et d'or. L'une d'elles représente un sabre, symbole religieux

18

BEYROUTH AU COEUR

de l'islam chiite, symbole meurtrier pourtant pour un si petit enfant. Mais la jeune bonne qui les accompagne porte un sac à dos vert et rose fluo à l'effigie de Michael Jackson. Des hommes vont et viennent, des passeports à la main, officiers de police en uniforme ou en civil, employés d'hôtels ou d'agences de voyages des pancartes à la main, ou simples anonymes ayant réussi à s'infiltrer. Parfois l'un d'eux vient chercher dans la file d'attente une personne, une famille, les fait franchir rapidement les contrôles policiers - le Liban est le pays des passedroits, à peine le pied posé. Il faudra subir quatre contrôles de passeport, mais aucun bagage ne sera fouillé: le Liban est aussi le pays des yeux fermés sur tous les commerces. Au moment où je tends mon passeport à l'officier de police, je réalise que j'arrive dans le seul pays au monde où mon nom est familier, où sa prononciation ne sera pas écorchée, où l'on ne me demandera pas de quelle origine je suis, où l'on saura d'emblée que je suis du pays. De quel pays? Le hall de l'aéroport est tapissé de portraits du Président syrien, Hafez El Assad en technicolor en affichettes et dans divers costumes, Assad en buste et complet-cravate sombre d'un Chef d'État qui se veut respectable, Assad de blanc vêtu parmi les pèlerins de la Mecque, Assad aux côtés de son fils en père protecteur, Assad au-dessus d'une de ses citations politiques. Au milieu de toutes ces images parfois quand même un portrait du Président Hraoui, le Liban est lID pays occupé et cela sachez-le dès que vous débarquez. - C'est Assad qui gouverne le pays maintenant. C'est lui qui a réunifié le pays, qui était divisé en deux moitiés, me dit fièrement un porteur de bagages. Avant, il y avait des tensions entre chrétiens et musulmans, maintenant tout est fini.

Les gardénias de Raouché

19

J'apprendrai plus tard que nombre d'ouvriers, de chauffeurs de taxi et de travailleurs sont des Syriens aujourd'hui, immigrés venus gagner leur vie dans un pays qui se reconstruit autant qu'observateurs zélés d'une nation surveillée. A peine montée en taxi le chauffeur me demande mon nom, et je panique subitement: mon nom m'identifie complètement comme étant non seulement chrétienne mais maronite exactement, j'hésite à répondre, il fait nuit, je débarque seule à Beyrouth et personne ne m'attend, des histoires de guerre me reviennent en mémoire, «à un moment on tuait avec la seule carte d'identité» m'avait dit mon cousin Bassam en une formule traduite de l'arabe pour dire sur la seule foi du nom et de la confession, mais à la sortie du parking un officier de police inscrit les noms et destinations des passagers sur un registre, comme à l'aéroport du Caire, soulagement d'une mesure militaire. La voiture est une vieille Mercedes ronde et noire comme celles qui servaient de taxis il y a 30 ans, le chauffeur conduit vite et d'une seule main, le bras gauche sorti par la fenêtre, comme je l'ai toujours vu faire enfant. Il entame une conversation, d'où viens-tu, que viens-tu faire ici, quel est ton âge, es-tu mariée, combien d'enfants as-tu, non pas indiscrétion mais expression de l'urbanité entre inconnus dans la société arabe, où ne pas s'intéresser à l'autre est discourtois. L'homme est d'une amabilité extrême, les formules de politesse sont plus élaborées encore qu'en Égypte ou en Tunisie, bienvenue, bienvenue, si tu as besoin de quoi que ce soit tu peux compter sur moi comme sur un frère, que tu vives cent ans, mots de convention qui réconfortent, accueil offert à une inconnue. Roulant dans la nuit, je retrouve des impressions familières, impressions d'Orient: l'air chaud et chargé de

20

BEYROUTH AU COEUR

poussière, les palmiers le long de la route qui annoncent des journées ensoleillées et des soirées douces, de petites échoppes éclairées clairsemées tout au long de la route. Le chauffeur a allumé la radio, il fredonne avec Farid El Atrache un air connu du chanteur égyptien, les écriteaux sont en arabe, la circulation est anarchique et les feux rouges inexistants, le Liban que ma mémoire d'enfant avait reconstitué méditerranéen, est arabe avant tout. - Tu vois cette rue que nous prenons, on ne pouvait pas la franchir avant: c'est la ligne verte. Ces mots m'ont tirée de ma rêverie. Ils me ramènent brusquement à la réalité que j'avais oubliée: la guerre. Je frémis aux seuls mots de «ligne verte », évocateurs de tous les combats passés. Je sais qu'il y a quelques années ce trajet en taxi aurait été impossible. J'ai réservé une chambre dans un hôtel d'Achrafieh, celui où nous habitions jadis. Dans le hall, des affiches du Centre culturel français annoncent une pièce de Giono. Les fiches d'enregistrement de l'hôtel sont en français, et c'est en français que l'on s'adresse à moi. Au loin, on entend le muezzin appeler à la prière, en un chant dont je ne me souviens pas l'avoir entendu enfant. Je jette un coup d' œil par la fenêtre de la chambre:

Achrafieh est un quartier résidentiel, tout est endormi.
_

«Pourquoi vas-tu à cet hôtel? m'avait demandé le chauffeur de taxi. Il y a plein de nouveaux hôtels en ville, à Hamra, à Jounieh, en bord de mer, la ville ne dort pas, tu aurais dû choisir un quartier où il y a des restaurants, des sorties, des boutiques, où on peut veiller ». J'avais souri intérieurement: l'épicurisme des Libanais n'a pas été étouffé par quinze années de guerre, l'esprit de fête a vite repris sa place, sortir, s'amuser, veiller, voilà ce à quoi l'on songe à nouveau à présent. Je pose mes bagages, et appelle un taxi.