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CRITIQUE ET THEORIE

De
304 pages
Instrument de la pensée ou objet de réflexion, la critique interroge la théorie. En philosophie générale comme en esthétique, leur interaction est nécessaire et féconde. Que serait une théorie sans esprit critique ? Le problème posé dans ce recueil explore, en les articulant, la théorie proprement dite -la philosophie-, certaines théories esthétiques et diverses réflexions induites des sciences humaines ou, plus directement, de l'art. Critique et théorie présente, outre des réflexions sur l'Ecole de Francfort, Benjamin, Sartre, la critique d'art, la psychanalyse, les arts plastiques et le cinéma, une traduction inédite d'un texte d'Adorno et la présentation des dernières pensées du Barthes des Leçons au Collège de France.
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CRITIQUE & THÉORIE

Les auteurs: Adorno, Marie-Christine Baquès, Dominique Chateau, Jacques Cohen, Catherine Coquio, Jean-René Ladmiral, Jacinto Lageira, Jean-wuis Leutrat, Maria Teresa Russo, Jean-Pierre Sag et René Vinçon.

@ L'Harmattan,

1996

ISBN: 2-7384-4896-8

Sous la direction de Dominique Chateau et Jean-René Ladmiral

CRITIQUE
,

&

THEORIE

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

Critique et théorie est publié avec le concours: - du Centre de Recherches sur l'Image (c. R. I.) de l'Université de Paris I Panthéon-Sorbonne; - du Centre d'Études et de Recherches en Traduction (C. E. R. T.) de l'Université de Paris X-Nanterre.

Préface

La critique n'est pas affaire de goût - ou plutôt: pas seulement, ni même principalement. Autrement dit : le goût serait l'implicitation d'une réflexion; en lui, tel qu'il s'exprime spontanément, la théorie resterait en attente, en suspens; et ce n'est qu'à relever le défi de la discussion qu'il accéderait au statut de la critique proprement dite. D'où, pour le discours esthétique - dès lors qu'il entend non pas simplement dire le goût, mais bien en rendre compte l'obligation d'un incessant va-et-vient entre critique et théorie. Au-delà même du goût, la critique va de pair avec la théorie, autant que la théorie appelle toujours la critique. D'une part: il n'est pas de construction théorique qui ne connaisse un moment critique, qui en est en même temps la mise à l'épreuve. D'autre part: tout exercice de la critique dans son application quotidienne à l'art, notamment, se réfère à une démarche théorique, fût-elle implicite, voire objet de dénégation. Tout le projet du présent volume va à penser cette double relation entre critique et théorie. En logique, la conjonction et exige la vérité des deux propositions qu'elle lie. Dans la rhétorique des titres, analogiquement, la présence de cette conjonction entre deux termes signifie que l'on doit manifester autant de considération envers l'un qu'envers l'autre, même si le discours dans lequel on projette de les unir a pour objectif, plus ou moins avoué, d'établir entre eux une hiérarchie. Le raisonnement antinomique classique s'appuie, on le sait, sur le maximum d'écart entre deux idées, et sur la disparité correspondante des réalités qu'elles dénotent, pour fonder l'assujettissement qui consacre la priorité de la « bonne» idée sur l'autre.

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Quelque chose nous empêche de céder à ce penchant de l'esprit: la notion de critique est ambiguë, non point au sens où l'on devrait abandonner tout espoir de lui attribuer quelque signifié un tant soit peu clair, mais, plutôt, parce qu'elle possède deux sens distincts, et précis, chacun à son niveau et dans son registre. La critique est à la fois l'opération interne à la philosophie qui, pour parler vite, vise à examiner les conditions de la connaissance, et le travail de réflexion, d'évaluation qu'assume un certain nombre d'individus vis-à-vis des productions humaines, principalement artistiquesl. Or, il y a des raisons évidentes de considérer que la relation entre critique et théorie ne peut pas être la même dans les deux cas: dans le premier, c'est dans un contexte délibérément, voire purement théorique que l'opération critique peut survenir; dans le second, ce que l'on peut envisager, au contraire, c'est que dans l'attitude critique, déterminée par ses objectifs propres, la théorie puisse faire intrusion. Mais l'art joue ici le rôle d'un puissant révélateur, qui bouscule cette dualité encore marquée par l'esprit antinomique. L'attitude de la critique d'art, parce qu'elle s'applique à des objets déterminés, parce qu'elle est suscitée par leur existence et par leur forme, et leur éclat, connaît en ellemême une dualité, une tension, entre le théorique et le pratique. Par conséquent, le problème posé dans ce volume se présente comme celui d'une articulation entre trois niveaux: la théorie proprement dite, c'est -à-dire en quelque façon la philosophie; les théories esthétiques d'auteurs qui sont au plus près de l'art; les réflexions induites directement de l'art, comme terrain d'une investigation intellectuelle ou d'une pratique réelle. On notera qu'aucune des contributions ici rassemblées ne s'en tient, bien sûr, à l'un seul de ces niveaux: plusieurs d'entre elles tirent même leur substance de la tension dialectique qui peut s'instaurer entre théorie pure et pratique artistique, entre philosophie et esthétique, etc. En quoi le présent ouvrage n'est pas sans rapport avec

un précédent volume intitulé A propos de « la Critique

»2.

Mais, autant ce dernier s'était voulu centré sur la problématique esthétique, autant Critique et théorie s'attache à faire plus consciemment le lien avec la réflexion philosophique,
1. Cf. J-R. Ladmiral, « Critiques & critique », in D. Chateau (éd.), À propos de « La critique », Paris, L'Harmattan, 1995, pp. 17 sq. 2. Cf. note précédente.
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sans renoncer pour autant à la référence à l'art. Il s'agissait de répondre à une sollicitation occasionnelle: le thème de la critique était entré au programme de la composition d' esthétique et sciences de l'art de l'agrégation (externe) d'arts plastiques en 1994. Là ne (épuisait pas, bien évidemment,

l'intérêt dont s'autorisait A propos de « la Critique» encore que, paradoxalement, le programme d'agrégation ait souvent joué le rôle historique d'une incitation à la recherche en philosophie et en sciences humaines. Quoi qu'il en soit de ces contingences institutionnelles, notre propos ici tend à rétablir une logique de la critique qui nous la fait apparaître éminemment contemporaine. Il en va très clairement ainsi au plan de la réflexion théorique, comme en témoigne la liste des penseurs contemporains que nous avons été amenés à convoquer: après Kant, c'est notamment l'École de Francfort, avec Theodor W. Adorno et Jürgen Habermas ou encore Walter Benjamin, mais ça n'est pas moins Jean-Paul Sartre et Roland Barthes, etc. Tous ont été des penseurs, mais aussi des écrivains, et donc des artistes à leur manière; et tous ont eu un rapport à la pratique artistique réelle. D'autres auteurs prennent ici pour objet les arts plastiques ou le cinéma, en ce qu'ils participent de la même contemporanéité, non seulement en contribuant à la définir, mais en y trouvant leur propre contrepoint critique. Ainsi la théorie psychanalytique est-elle en mesure de jeter un éclairage qui lui est propre sur la critique d'art; mais inversement la critique permet de resituer la psychanalyse, dès lors qu'elle se trouve confrontée à des œuvres concrètes. Ainsi la critique cinématographique assume-t-elle son ancrage contemporain dans une dialectique entre une appréciation esthétique immédiate et la convocation d'une érudition qui s'alimente aussi bien au savoir historique et à la tradition littéraire qu'à la méthodologie des sciences humaines. Bien sûr, on ne saurait ignorer que la critique philosophique existe par elle-même, indépendamment de l'esthétique: tel est le sens de notre première partie. Mais il apparaîtra concurrement, par la suite, que c'est précisément à répondre à des problèmes esthétiques que sont cités des philosophes comme Martin Heidegger, Jacques Derrida et JeanFrançois Lyotard, ou encore Sigmund Freud... Ce n'est au reste pas forcément pour ce qu'ils ont dit sur l'art que sont invoqués ces penseurs, en sorte que le discours critique de la sensibilité esthétique rejoint le miroir spéculatif de la réflexion théorique. - Comme si, par la critique, l'art devenait le 11

microcosme esthétique d'un macrocosme philosophique de la vérité. Une vérité à construire, jamais donnée d'avance, jamais ready-made. La discussion critique, en tant que prise de conscience théorique, mêle inextricablement à la quête des vérités la discussion sur leurs critères. Formés au cœur même de la théorie philosophique, à l'occasion d'une méditation esthétique ou dans le contact avec les œuvres, ces critères constituent, autant que ce qu'il servent à mesurer, l'enjeu du dialogue entre critique et théorie. Au point que la critique peut se retourner contre elle-même (comme a-critique) et que, dans ce repli, elle s'accomplit encore...

I La critique dans la théorie

Critique!
Th. W. ADORNO

Sur .la critique dans son rapport avec la politique, il y a un certain nombre de choses à dire. Mais la politique ne constitue pas une sphère séparée, hermétiquement close sur elle-même, telle qu'elle se manifeste par exemple dans des institutions, des procédures et des règles de fonctionnement spécifiques: elle ne peut être comprise qu'en relation avec le jeu de forces de la société qui forme la substance de toute réalité politique, et qu'occultent les phénomènes de surface. Aussi le concept de critique ne doit-il pas être limité à la politique au sens étroit du terme. La critique est essentielle à toute démocratie. Ce n'est pas seulement que la démocratie exige la liberté de critiquer, qu'elle a besoin d'impulsions critiques: elle se définit purement et simplement par la critique. Sur le plan historique, il n'est que de rappeler le rôle vital que joue la critique dans l'idée de la séparation des pouvoirs, fondement de la démocratie depuis Locke jusqu'à aujourd'hui, en passant par Montesquieu et la Constitution américaine. Le «system of checks and balances », le contrôle réciproque de l'exécutif, du législatif et du judiciaire, signifie que chacun de ces pouvoirs soumet les autres à sa critique, et limite ainsi l'arbitraire auquel ils tendraient sans cela. La société accède à la critique en accédant à la majorité, qui est la condition de toute démocratie. Être majeur, c'est parler pour soi-même, parce qu'on a d'abord pensé pour soi-même, et qu'on ne se contente pas de répéter ce qu'on a entendu; c'est ne pas être sous tutelle. Mais de cela, on ne fait la preuve qu'en se montrant assez fort pour résister aux opinions reçues ainsi qu'aux institutions en place, à tout ce qui est simplement établi et se justifie par sa seule existence. Cette résistance, comme capacité de dis1. « Kritik », in Gesammelte Schriften,1. 10.2: Kulturkritik und Gesellschaft, II, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1977, pp. 785 sq.

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tinguer entre ce qui est réellement connu et ce qui est simplement admis par convention ou sous la contrainte d'une autorité, se confond avec la critique, dont le nom vient du grec krino, séparer. On n'exagèrerait guère en identifiant le concept moderne de raison à la critique. Kant, qui voulait propager les Lumières en appelant la société à sortir de l'état de minorité dont elle était elle-même responsable, et en enseignant l'autonomie, c'est-à-dire la capacité de juger par soi-même, par oppo~ition à l'hétéronomie, qui est l'obéissance aux décrets d'une volonté étrangère, a désigné ses trois œuvres principales comme des « critiques ». Il ne s'agissait pas seulement de délimiter les domaines d'application, et de fixer les procédures spécifiques aux différentes facultés spirituelles. La violence de Kant - dont un Kleist, par exemple, pouvait encore sentir le souffle - était celle de la critique au sens le plus concret du terme. Il critiquait le dogmatisme des systèmes rationalistes admis avant lui: la critique de la raison pure, c'était avant tout une critique acerbe de Leibniz et de Wolff. La grande œuvre de Kant compta par ses résultats négatifs, et l'une de ses parties principales, qui traitait des transgressions de la pensée pure, était de part en part négative. Mais la critique, bien constitutif de la raison et de la pensée bourgeoise toute entière, était loin de dominer l'esprit aussi complètement qu'on pourrait le croire d'après la conception qu'il se faisait de lui-même. Même le « destructeur universel» - on donnait ce nom à Kant, il y a deux siècles -, semblait souvent réprouver la critique comme une inconvenance. Cela transparaît dans son vocabulaire, par l'emploi de mots malveillants comme « ratiocination» (Vernünfteln), qui ne stigmatisent pas seulement les excès de la raison, mais voudraient aussi en restreindre l'usage, elle dont la nature la porte irrésistiblement, comme Kant lui-même l'avait compris, à transgresser son domaine propre. Le mouvement amorcé par Kant trouve son aboutissement et son couronnement chez Hegel, qui, en de nombreux passages, identifie purement et simplement la pensée à la négativité et donc à la critique, tout en montrant parallèlement la tendance opposée: la volonté de neutraliser la critique. Celui qui se fie à l'activité limitée de son propre entendement, Hegel l'appelle, d'un terme d'injure politique, un raisonneur2 ; c'est l'esprit vain qui perd de vue sa propre finitude, incapable de comprendre la réalité supérieure de la totalité et de s'y soumettre. Mais cette réalité supérieure n'est en définitive
2. En français dans le texte (N.D.T.).

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rien d'autre que l'ordre établi. La répugnance de Hegel pour la critique va de pair avec la thèse selon laquelle le réel est rationnel. Posséder véritablement sa raison, c'est, selon le précepte autoritaire de Hegel, ne pas l'enfermer dans l'opposition avec le donné, avec l'étant, mais savoir la retrouver dans l'ordre extérieur. Le simple citoyen doit capituler devant le réel. Le renoncement à la critique se retourne en une sagesse supérieure. À quoi le jeune Marx répliqua brièvement en posant la nécessité de soumettre tous les rapports existants à une critique impitoyable; et son grand ouvrage de maturité sera encore présenté, par son sous-titre, comme une « critique ». Ces passages de Hegel - et particulièrement l'ouvrage qui constitue l'aboutissement de sa tendance anticritique, la Philosophie du droit - ont un contenu social. Il n'est point besoin d'être sociologue pour entendre, derrière les railleries sur le «raisonneur» qui veut refaire le monde, le prêche onctueux destiné à apaiser le sujet qui, par un manque de discernement auquel son tuteur ne se soucie manifestement pas de porter remède, désapprouve les décisions prises à son endroit par l'autorité, parce qu'il est incapable de comprendre que tout est en définitive disposé en vue de son propre bien, et que ceux qui lui sont supérieurs dans la vie, doivent aussi l'être par l'esprit. Cette contradiction entre l'émancipation moderne de l'esprit critique et la volonté simultanée de le mettre sous le boisseau signale une constante de la pensée bourgeoise: dès le début, la bourgeoisie a craint que ses principes n'aient des conséquences qui dépassent ses propres intérêts. Ce sont des contradictions de cet ordre que Habermas a mises en lumière dans l'opinion publique - principal canal de toute critique politiquement efficace -, qui, d'une part, est supposée refléter la maturité critique des sujets sociaux, mais qui, d'autre part, est devenue une simple marchandise et travaille contre le principe critique pour mieux se vendre. On oublie aisément en Allemagne que la critique, comme registre central de l'esprit, ne constitue nulle part au monde un genre très apprécié. Mais il est également permis de rapporter l'hostilité envers la critique, particulièrement dans le domaine politique, à un trait spécifiquement allemand. La libération de l'Allemagne n'a pas pleinement réussi sur le plan politique, ou seulement à une époque où son présupposé, le libéralisme des petites entreprises, était déjà vidé de toute substance. L'unification nationale, qui, dans de nombreux autres pays avait accompagné l'ascension de la bourgeoisie, arriva elle aussi à la traîne de l'Histoire, et ne fut 17

qu'un bref intermède. C'est peut-être ce qui explique que les Allemands, en matière d'unité et d'union, souffrent d'un traumatisme qui leur fait soupçonner une faiblesse dans la pluralité où prend corps la volonté démocratique. Le critique enfreint le tabou de l'unité, qui traduit le désir d'organisation totalitaire. Le critique devient un diviseur et, pour employer un terme totalitaire, un «diversionniste »3. La dénonciation des prétendues querelles de partis constituait un moyen de propagande indispensable du national-socialisme. Ce traumatisme de l'unité a survécu à Hitler, et s'est peut-être même aggravé en raison de la partition à laquelle a abouti la guerre qu'il a provoquée. C'est une trivialité de dire que la démocratie s'est réalisée tardivement en Allemagne: ce qu'on sait moins, en revanche, c'est que les conséquences de ce retard se sont fait sentir jusque dans certains dédoublements spirituels. Parmi les difficultés que la démocratie rencontre, en Allemagne, pour pénétrer le peuple souverain, il faut prendre en considération, outre les difficultés économiques et directement sociales, le fait que des formes de conscience pré-démocratiques et non démocratiques, héritées en particulier de l'étatisme et de la pensée autoritaire, se sont maintenues au sein de la démocratie soudain introduite, empêchant les gens de s'identifier à celle-ci. La méfiance envers la critique et la tendance à lui tordre le cou sous le premier prétexte venu, constituent l'une de ces survivances. Goebbels, en ravalant le critique au rang de « critiquard » et en l'identifiant sardoniquement à l'ergoteur insatisfait, en voulant interdire la critique dans tous les domaines artistiques, ne visait pas seulement à assujettir toute liberté d'esprit. Le propagandiste faisait un calcul de psychologie sociale. Il pouvait s'appuyer sur le préjugé allemand contre toute critique, hérité de l'absolutisme. Il parlait selon le cœur des assujettis. Si l'on voulait faire l'anatomie de l'hostilité allemande envers la critique, on lui trouverait sans aucun doute des liens avec la rancune contre les intellectuels. L'opinion publique - qui est plutôt, selon l'expression de Franz Bohm, une opinion « non-publique» - enveloppe vraisemblablement l'intellectuel et l'esprit critique dans une même suspicion. L'anti-intellectualisme, de toute évidence, est le fruit de la pensée absolutiste. La critique, selon l'éternelle litanie, doit se montrer responsable. Mais cela revient à dire que seuls ceux qui occupent un poste de responsabilité ont le droit de critiquer, de la même façon que l'anti-intellectualisme épargnait
3. Diversionist: terme qui désignait les « saboteurs », ennemis de l'État est-allemand. (N.D.T.).

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naguère l'intellectuel appointé et le professeur. Par le matériau sur lequel ils travaillent, les professeurs devraient être comptés parmi les intellectuels. Mais ils jouissent généralement, en raison de leur prestige officiel, d'un grand crédit auprès de l'opinion publique établie, tant que les conflits avec les étudiants n'ont pas fait la démonstration de leur impuissance réelle. La critique se trouve pour ainsi dire départementalisée. De droit de l'homme et de devoir civique, elle devient le privilège d'une élite reconnue et protégée. Celui qui formule une critique sans avoir le pouvoir d'imposer ses idées, et sans faire lui-même partie de la hiérarchie officielle - celui-là doit se taire: c'est sous cette forme que le cliché de l'administré borné se trouve décliné dans l'Allemagne de l'égalité formelle. Des gens institutionnellement liés à l'ordre établi hésiteront, en général, à le critiquer. Plus encore que les conflits administratifs, ils redoutent d'affronter l'opinion de leurs pairs. La distinction entre une critique responsable - émanant de ceux qui détiennent une responsabilité officielle -, et une critique irresponsable - aux auteurs de laquelle on ne peut demander compte de ses conséquences -, neutralise par avance toute critique. En refusant implicitement le droit de critiquer à ceux qui n'occupent pas une position reconnue, on fait dépendre ce droit du privilège de l'éducation et surtout d'un parcours professionnel jalonné d'examens, au lieu de juger la critique sur son contenu de vérité. Tout cela reste informulé, dépourvu de base institutionnelle, mais si profondément enraciné dans le préconscient d'une foule de gens, qu'il en résulte une sorte de contrôle social. On a souvent vu, ces dernières années, des personnes étrangères à la hiérarchie - laquelle, à l'ère des élites, ne se limite d'ailleurs plus aux seuls fonctionnaires critiquer, par exemple, les pratiques juridiques de telle ou telle ville: on a aussitôt crié à l'ergoteur. Il ne suffit pas, devant de tels cas, de rappeler les mécanismes par lesquels, en Allemagne, on sait rendre suspects de folie les esprits indépendants, les francs-tireurs et les dissidents. Il s'agit de quelque chose de bien plus grave encore: la structure anticritique de la conscience collective met réellement le dissident dans la situation de l'ergoteur, elle lui confère réellement les caractères de l'éternel insatisfait, pour autant que ce ne soient pas déjà ces caractères qui alimentent sa critique opiniâtre. La liberté critique débouche souvent, quand elle suit inébranlablement sa propre dynamique, sur l'attitude d'un Michael Kohlhaas4, qui n'était pas allemand

_

4. Insurgé du XVIe siècle, héros d'un roman de Kleist. (N.D.T.).

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pour rien. Une des plus importantes conditions d'une transformation de la structure de l'opinion publique en Allemagne serait qu'on prenne généralement consience de cette situation, dont on pourrait par exemple limiter les dégâts aveugles en en faisant d'emblée un sujet de réflexion dans les cours de sciences politiques. Dans son attitude vis-àvis de la critique, l'opinion publique allemande semble parfois renverser tous les rapports. Le droit de libre critique est accordé unilatéralement à ceux qui refusent l'esprit critique inhérent à la société démocratique. Mais le pouvoir de détecter et de dénoncer de tels abus exige précisément cette opinion publique forte qui fait encore et toujours défaut à l'Allemagne, et qu'on n'instaurera pas par une simple exhortation. Ce rapport faussé de l'opinion avec la critique se traduit d'une manière caractéristique dans l'attitude des organes de presse - et de ceux-là mêmes qui se réclament d'une tradition démocratique. Certains journaux, qu'on ne peut guère considérer comme réactionnaires, cultivent un ton qu'on qualifierait en Amérique, où des phénomènes similaires ne sont pas rares, de «pontifical ». Ils s'expriment comme s'ils étaient au-dessus des controverses, avec la sérénité affectée d'un cénacle de vieilles tantes. Mais cette espèce de détachement supérieur ne bénéficie généralement qu'à la défense des autorités en place. Le pouvoir est, au mieux, prié avec bienveillance de ne pas se laisser détourner de ses bonnes intentions. Le langage de ces journaux rappelle celui des communiqués gouvernementaux, même quand ils ne servent pas de porte-parole au gouvernement. Derrière cette attitude pontificale se cache un rapport de soumission à l'autorité - chez ceux qui adoptent une telle attitude, aussi bien que chez les consommateurs qui sont, ainsi, habilement pris pour cible. Comme toujours, en Allemagne, on s'identifie au pouvoir; derrière quoi sommeille la dangeureuse capacité de s'identifier à une politique de puissance, qu'elle soit dirigée vers l'intérieur ou l'extérieur. La réforme des institutions, que réclame la conscience critique et dont l'exécutif reconnaît pour une grande part la nécessité, est entreprise avec une prudence qui est fondée sur la crainte des masses électorales. C'est cette crainte qui condamne Ia critique, bien souvent, à rester sans effet. Elle montre en même temps à quel point l'esprit anticritique est répandu chez ceux-là mêmes qui auraient le plus intérêt à défendre la critique. L'inefficacité de la critique possède en Allemagne un modèle spécifique, vraisemblablement d'origine militaire: la 20

tendance à couvrir à tout prix les fautes et les infractions des subordonnés. Sans doute trouve-t-on dans toutes les hiérarchies militaires du monde ce réflexe de dissimulation propre à l'esprit de corps; mais, si je ne me trompe, il n'y a qu'en Allemagne que ce schéma de comportement a gagné les milieux civils, et en particulier les sphères spécifiquement politiques. On ne peut se défendre de l'impression qu'à chaque critique publique, les instances supérieures, responsables en dernier recours, commencent par prendre la défense de l'accusé et dirigent leurs coups contre l'extérieur, que la critique soit justifiée ou non. Ce mécanisme, sur lequel la sociologie devrait un jour se pencher, a été si bien intégré, que toute critique politique s'expose d'emblée au sort qui, du temps de Guillaume II, attendait le soldat assez téméraire pour se plaindre de ses supérieurs. La rancune des militaires contre l'institution des commissaires aux armées est symbolique de l'ensemble de cette sphère. Peut-être est-ce l'inefficacité de la critique qui exprime le mieux le rapport faussé que les Allemands ont avec elle. C'est pour une raison analogue que l'Allemagne a mérité d'être appelée - selon la formule d'Ulrich Sonnemann - le pays auquel on peut tout faire avaler. Quand on dit qu'un tel a été balayé par la pression de l'opinion publique, ce n'est peut-être qu'une façon de parler; mais le pire, c'est qu'il n'existe même pas d'opinion publique capable d'exercer une telle pression, et que, quand elle existe, elle reste sans effet. Il faudrait suggérer aux chercheurs en sciences politiques d'étudier le poids de l'opinion publique, des critiques extraadministratives, dans les vieilles démocraties d'Angleterre, de France et d'Amérique, relativement à l'Allemagne. Je ne me risquerai pas à anticiper sur les rés!!ltats d'une telle enquête, mais je peux m'en faire une idée. A qui invoquerait, comme unique exception, 1'« affaire du Spiegel »5, il faudrait faire remarquer que si les journaux protestataires, porte-parole de l'opinion publique, firent en ce cas la démonstration d'une rare verve, ce n'était pas pour défendre le droit à la critique et sa condition première, le libre accès à l'information, mais parce qu'ils se voyaient menacés dans leurs intérêts immédiats, qu'il y allait de la news value, de la valeur marchande
5. En 1962, à la suite de la publication par l'hebdomadaire hambourgeois Der Spiegel d'informations secrètes touchant l'OTAN, le Ministre de la Défense de la RFA, Franz Josef Strauss, avait fait illégalement perquisitionner les locaux de l'hebdomadaire et appréhender certains de ses responsables. À la suite du tollé que cette affaire avait soulevé, Franz Josef Strauss dut finalement démissionner. (N.D.T.).

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de l'information. Je ne sous-estime pas les signes qui pourraient marquer le début d'une critique publique efficace en Allemagne. L'un d'eux est la chute, dans un Land allemand, d'un Ministre de l'Education d'extrême droite. Je doute cependant que la chose puisse se reproduire aujourd'hui, quand on chercherait en vain un exemple de cette solidarité qui unissait alors les étudiants et les professeurs de Gottingen. Il me semble que l'esprit de critique publique, discrédité par les groupes politiques qui s'en sont assuré le monopole, a subi de graves revers; j'espère me tromper. Une caractéristique essentiellement allemande - mais non pas si exclusivement allemande qu'on peut le supposer, tant qu'on n'a pas eu l'occasion d'observer des phénomènes analogues dans d'autres pays - tient à un schéma anticritique emprunté à la philosophie - celle-là même qui dénonçait le « raisonneur» - et vidé de toute substance: c'est l'invocation de la réalité positive. Au mot « critique» quand on veut bien le tolérer, voire quand on intervient soimême sur le mode critique - on adjoint invariablement le qualificatif « constructif ». On sous-entend ainsi que, pour critiquer, il faut avoir quelque chose de mieux à proposer: une idée que Lessing, dans le domaine de l'esthétique, tourna~t déjà en dérision voici deux siècles. Astreinte au positif, la critique se trouve d'emblée domestiquée et privée de sa véhémence. Il y a chez Gottfried Keller un passage où il appelle l'exigence de constructivité une « formule de confiseur » (Lebkuchenwort). Quand une situation est devenue confuse et irrespirable, dit-il en substance, c'est déjà un grand progrès d'ouvrir portes et fenêtres. De fait, il n'est pas toujours possible d'adjoindre à la critique la recette pratique qui permettra d'améliorer les choses, bien que la critique puisse souvent avancer dans cette direction en confrontant les réalités aux normes dont elles se réclament: qu'elles se conforment vraiment à ces normes serait en soi un progrès. Le terme « positif », qui a déjà été pris pour cible voici plusieurs décennies, non seulement par Karl Kraus, mais aussi par un écrivain aussi peu radical qu'Erich Kastner, s'est depuis paré en Allemagne d'une aura magique. Il surgit automatiquement. Il présente cependant un caractère douteux, dans une situation où la forme supérieure vers laquelle le progrès devrait porter la société, ne se laisse plus déchiffrer comme une tendance concrètement inscrite dans le réel. Renoncer pour ce motif à critiquer la société, ce ne serait qu'affermir celle-ci dans la réalité douteuse qui empêche le passage à une forme sUpt:rieure. Le caractère objectivement inaccessible du mieux ne vaut pas seulement, d'une manière abstraite, pour la 22

société dans son ensemble: quel que soit le phénomène particulier que l'on critique, on ne tarde pas à se heurter à cette même limite. Le désir de propositions positives se révèle à jamais irréalisable, et il n'en est que plus commode de diffamer la critique. Nous nous contenterons pour notre part de noter que la soif de positif constitue, sur le plan de la psychologie sociale, le mince vernis sous lequel opère l'instinct de destruction. Ceux qui parlent le plus de positivité, sont ceux qui sont d'accord avec la violence destructrice. L'obsession collective d'une positivité susceptible d'être immédiatement mise en pratique, a été entre-temps reprise par ceux-là mêmes qui croient s'opposer le plus radicalement à la société. C'est un des côtés par lesquels leur activisme se conforme au courant social dominant. Contre quoi il faudrait faire valoir, pour varier une phrase célèbre de Spinoza, que le faux, une fois clairement reconnu et précisé, constitue déjà l'indice du vrai et du mieux. Traduit de ['allemand par Pierre Rusch

Entre critique et théorie: la Théorie critique...
Jean-René LADMIRAL

I.
Il Y a trois sortes de titres (au moins). Il y a d'abord des formules très générales et un peu floues, du type: Critique et théorie. S'il s'agit d'un ensemble, d'un collectif - comme c'est le cas ici - c'est tout à fait légitime, car il s'agit d'indiquer une direction thématique globale, où subsumer différentes études. Mais s'il s'agit d'une étude monographique, ce titre ambigu devra être suivi d'un sous-titre qui le commente. On trouve aussi des titres assez explicites pour qu'y soit précisé le contenu du texte qu'ils annoncent. Et puis, il y a des titres comme le nôtre dont le caractère « sténographique » fait qu'ils resteraient énigmatiques s'ils n'étaient pas commentés au début de l'article par l'indication des éléments qu'articule la problématique dont il traite. Ainsi, la présente étude a pour objet l'Êcole de Francfort. Or - en allemand, plus encore sans doute qu'en français - l'expression même de Théorie critique a pris ~a valeur d'un nom propre :elle est exactement synonyme d'Ecole de Francfort, par antonomase; d'où la majuscule, qui signale ici une appellation contrôlée, pour ainsi dire. C'est à la fois une « station» de l'histoire de la philosophie allemande contemporaine et une étape de la pensée sociologique. Soulignons ici qu'entre philosophie et sociologie, il y a convergence et même coïncidence: c'est un point essentiel, pour Jürgen Habermas comme pour Theodor W. Adorno ou Max Horkheimer; d'ailleurs l'intitulé complet sous la bannière duquel ces intellectuels avaient choisi de se ranger était « la Théorie critique de la société ». A ce couple que forment la philosophie et la sociologie, il conviendra d'ajouter l'esthétique

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qui, chez un Adorno, joue un rôle essentiel qui y est tout aussi radicalement critiquel, et non moins théorique... La Théorie critique aujourd'hui, ç'aurait pu (dO ?) être notre titre, précisément. Le propos est en effet de réinscrire la pensée de J. Habermas dans le contexte de cette tradition intellectuelle dont il provient. Nous serons donc conduit à réfléchir sur la dialectique qui se joue entre ce qu'il y a lieu d'appeler la première et la deuxième génération de l'Ecole de Francfort. De l'une à l'autre, on verra qu'il s'opère ce que nous avons appelé un changement de signe2 : le négatif a fait place au positif. On pourrait dire aussi que la première génération est plus du côté de la Critique, alors que la deuxième est plus du côté de la Théorie (en sorte que c'est sans forcer les choses que cette étude vient s'insérer très exactement dans le cadre de l'intitulé général du présent volume, contrairement à ce qui est souvent le cas dans ce genre d'entreprises...). Pour en finir avec ce commentaire «autophilologique » de notre propre titre: il nous est apparu qu'il y avait, par construction, une quasi-contradiction à y écrire le mot aujourd'hui; il n'est pas toujours sOr en effet qu'« une vérité ne perde rien à être écrite », ainsi que l'indique Hegel, ironiquement et a contrario dans un contexte analogue, au début de la Phénoménologie de l'esprit - d'où nos points de suspension après la Théorie critique... Aujourd'hui, il n'est plus guère possible d'affirmer qu'en France, l'École de Francfort soit inconnue, voire seulement méconnue. Après un temps de latence prolongé, à partir des années soixante-dix, on a vu se développer un programme de traductions vaste et énergique, mené concurremment par plusieurs éditeurs de langue française, comme Gallimard, les Éditions de Minuit, Payot, puis les Éditions Complexe de Bruxelles ou encore la Librairie Arthème Fayard, etc. Il s'est aussi publié plusieurs monographies sur l'ÉCole de Francfort elle-même - ce dont sera emblématique l'excellent « Que sais-je» que lui a consacré Paul-Laurent

1. Cf. Marc Jimenez, Adorno et la Modernité. Vers une esthétique négative, Paris, Klincksieck. Coll. « Esthétique », 1986 2. « JUrgen Habermas - ou : le changement de signe de la Théorie
critique

». in

Projet.

n° 168, septembre-octobre

1982, pp. 987-999.

Nous

y reprenions notamment certains aspects de notre contribution au colloque de Poitiers sur Marxisme et École de Francfort organisé les 15 et 16 mai 1982 par le Centre de Recherche et de Documentation sur Hegel et Marx, sous la direction de G. Plant y-Bonjour. De même, nous sommes amené à reprendre et à prolonger ici la substance de cette étude.

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Assoun3. Significativement, on a même vu la Dialektik der Aufklarung4 de Horkheimer et Adorno au programme de l'agrégation d'allemand! Certes, il reste encore à faire. On regrettera notamment qu'en raison d'un indéniable « retard à la traduction» l'audience de l'École de Francfort soit restée somme toute restreinte : en un sens, on pourrait presque dire qu'elle fait un peu figure de « pétard mouillé» (pour reprendre une formule de Marc B. de Launay). La pensée de ces auteurs n'a pas dans le débat intellectuel parisien la place qui, selon nous, lui revient. Cela s'explique, sans doute: des publications (traductions et monographies) qui paraissent « dans le désordre », sont étalées dans le temps et bien sOr le décalage historique, déjà noté, qui a été considérable entre les dates de première parution de textes originaux (certains remontent aux années trente) et celles des publications en français. Surtout: au sein même de la pensée française, certains auteurs, apparemment très différents, assurent une fonction et jouent un rôle en partie analogues sur la scène intellectuelle. Jürgen Habermas ne nous confiait-il pas oralement qu'il lui fallait souvent constater que ce qu'il venait de développer dans la dynamique de sa réflexion propre, « les Français» l'avaient trouvé parallèlement tous seuls, dans la logique de leur tradition; et de citer des noms comme ceux de Michel Foucault, Alain Touraine, Paul Ricoeur... auxquels il conviendra d'ajouter certainement celui d'un Henri Lefebvre. Quoi qu'il en soit, il se dégage une impression diffuse que tout cela nous arrive un peu tard, certains iront même plus loin: pour eux l'École de Francfort est tout simplement « dépassée ». Dans ce bilan négatif, il convient de discerner la part de polémique présente dans tout débat d'idées et l'appel fréquent à un arbitrage censément prononcé par l'Histoire; c'est une vieille recette éprouvée pour se débarrasser des penseurs incommodes qui dérangent les habitudes de pensée et les conformismes en vigueur.
3. Paul-Laurent Assoun, L'École de Francfort, Paris, Presses Universitaires de France, ColI. « Que sais-je? », 11977-21990. 4. Si nous hésitons à traduire ce titre, ce n'est pas par une affectation que nous critiquons chez d'aucuns: comme si les concepts de langue allemande se trouvaient être le lieu de quelque intraduisible parousie philosophique ! De fait, en l'occurrence, on serait porté à traduire ce titre par « la Dialectique des Lumières », mais ce serait limiter le propos des auteurs à un moment historique donné. C'est pourquoi, consulté par l'éditeur sur ce point, nous avons préféré recommander l'intitulé: La Dialectique de la raison, qui a été finalement retenu, cf. : trad. fro Éliane Kaufholz, Paris, Gallimard, 1974 (repris en 1983 dans la collection « Tel»,n° 82). 27

II. Mais si l'on a pu dire que l'École de Francfort appartient au passé, c'est aussi en un sens tout simplement chronologique: on s'en tenait à la première génération des intellectuels que l'on est convenu de ranger sous cette étiquette. Ainsi, on retiendra surtout les noms de Max Horkheimer et de Theodor W. Adorno, de Herbert Marcuse, de Erich Fromm, voire de Walter Benjamin... sans ignorer tout à fait la nombreuse pléiade des minores, comme Friedrich Pollock, Leo LOwenthal, etc. Dans cette optique, une personnalité intellectuelle aussi marquante que J. Habermas fait problème. Beaucoup plus jeune que tous ceux qui viennent d'être cités, il est notre contemporain et sa production théorique est loin d'être tarie ou achevée. D'ailleurs, par rapport à ses aînés, il a en quelque sorte bénéficié d'un traitement de faveur pour sa réception en français, ses principaux ouvrages ayant été traduits assez rapidement. En tout cas, on ne peut voir en lui un simple épigone, l'exécuteur testamentaire d'une tradition intellectuelle qu'il continuerait seulement de façon plus ou moins répétitive. Mais il est impossible aussi de méconnaître le décalage chronologique qui le sépare des fondateurs de 1'« Institut de recherche sociale» (Institut Jür Sozialforschung) de Francfort. Se pose ici un problème de périodisation. Certains préféreront ne pas faire figurer J. Habermas au sein de l'École de Francfort (stricto sensu) : c'est le parti que prend un Martin Jay, dans la perspective d'historien de la vie intellectuelle qui est la sienne5. D'autres préfèreront faire à J. Habermas une place, petite ou grande, quitte à donner un coup de pouce à la chronologie: c'est le point de vue qui prévaut en Allemagne. D'autres, enfin, traiteront de sa pensée à part6.

5. The Dialectical Imagination (1973), L'Imagination dialectique. Histoire de l'École de Francfort et de l'Institut de Recherches Sociales (1923-1950), trad. E. E. Moreno & A. Spiquel, Paris, Payot, ColI. « Critique de la politique », 1977. C'est à peu près le parti que prennent aussi les auteurs des deux premiers livres publiées en français sur ce courant de pensée: Pierre V. Zima, L'École de Francfort, Paris, Éditions Universitaires, 1974 et Jean-Marie Vincent, La Théorie critique de l'École de Francfort, Paris, Galilée, 1976. 6. C'est le propos du livre de Garbis Kortian, auteur de la première monographie consacrée à cet auteur en français: Métacritique, Paris, Éditions de Minuit, Coll. « Critique », 1979.

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Sans entrer dans un débat technique d'historiens, il nous p'araît plus satisfaisant de « rythmer» la périodisation de l'Ecole de Francfort et d'y distinguer plusieurs générations. Dans cette optique, J. Habermas appartient à la deuxième génération: on peut même dire qu'il la constitue, à lui seul (pour peu qu'on néglige le fait que Th. W. Adorno soit en réalité quant à lui « à cheval» entre les deux premières générations de l'École, tant par son âge que par la chronologie de sa production théorique). Et sans doute n'estce que par analogie qu'on pourra parler d'une troisième génération (cf. inf)o Au bout du compte, le plus expédient et le moins arbitraire nous paraît être de s'en tenir à la datation de 1971 comme date limite marquant la fin de l'École de Francfort proprement dite: en 1971, en effet, J. Habermas renonce à son poste de Professeur à l'Université de Francfort pour accepter la co-direction de l'Institut de recherche de Starnberg7, près de Munich. Avec J. Habermas, donc, il s'agit d'une deuxième génération de l'École de Francfort, en termes de chronologie; mais c'est aussi une deuxième génération intellectuelle: il ya à la fois la continuité réelle d'une filiation théorique et un infléchissement manifeste de ce que nous appellerions volontiers la « tonalité» de la Théorie critique. Tel est le sens du changement de signe déjà noté de la Théorie critique: avec J. Habermas, ce qui était négatif pour la première génération de l'École de Francfort devient positif, et de plusieurs façons. Quant à cette étiquette de « Théorie critique », elle fait un peu problème. Pour la première génération, il est clair que c'est le concept de critique qui est le plus important. On ne cesse d'invoquer « la Critique» (Kritik), sans qu'à vrai dire elle soit jamais définie thématiquement: comme s'il y avait là un « concept premier », un indéfinissable. Ayant travaillé sur J. Habermas et l'École de Francfort, c'est même là ce qui nous a conduit à travailler à une archéologie philosophique de la Critique et, de surcroît, à découvrir avec surprise qu'il semblait que ce philosophème occupe une place paradoxalement plus importante dans la tradition de l'Idéalisme

7. Max-Planck-Institut zur Erforschung der Lebensbedingungen in der wissenschaftlich-technischen Welt et non pas Institut de futurologie et de polémologie, comme on avait paIfois coutume de le désigner. Entre temps, 1. Habermas a fait son retour au sein de l'Université de Francfort, en 1983, après la fermeture de son Institut de Starnberg.

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allemand que dans la tradition philosophique française... 8
Cela pourrait aussi nous amener à ajouter foi à ce qu'a pu en dire un Alfred Sohn-Rethel, contemporain des penseurs de l'École de Francfort aux temps difficiles, pour qui cette «Théorie critique de la société» n'était qu'un nom de code pour désigner « le marxisme », afin de déjouer la censure nazie. Même si c'est historiquement vrai, il reste que ce n'est qu'un aspect des choses: l'Ecole de Francfort, ce n'est pas seulement l'un des divers courants du marxisme universitaire germanique du milieu du XXe siècle. Horkheimer avait été l'inventeur et le promoteur de ce concept de Théorie critique, qu'il opposait à ce qu'il critiquait sous le nom de « théorie traditionnelle» et c'est lui qui en avait fait le programme théorique, philosophique et politique des « recherches sociales » qui devaient occuper l'Institut de Francfort9. Marcuse fait fréquemment référence à ce concept. Sans se « cramponner» à cette étiquette et sans en faire son affaire au même titre qu'eux, par exemple, J. Habermas se range volontiers sous cette bannière, quitte à en modifier l'esprit et à l'infléchir dans son sens. Ainsi la reprend-il à son compte et accepte-t-il d'en faire en somme le point de départ de son propre programme théorique, du moins au niveau d'un Manifeste didactique comme sa Leçon inaugurale à l'Université de FrancfortlO. Tout au plus semble-t-il vouloir nuancer cette allégeance: pour J. Habermas, la théorie traditionnelle reste prisonnière des mirages d'éternité d'un être en soi; elle débouche sur un idéalisme contemplatif qui lui semble remonter à un platonisme, à la pensée antique encore pénétrée de mythologie religieuse; alors que c'est plutôt par un excès de cartésianisme, opérant une fallacieuse dichotomie entre le sujet (théorique) et l'objet (social), qu'elle péchait aux yeux de Horkheimer. Mais pour l'essentiel, J. Habermas reprend l'héritage de Horkheimer. Pour l'un com8. Cf. notre étude « Critique et critiques », in Dominique Chateau (éd.), À propos de «La critique », op. cit., pp. 17-40 ; le présent travail s'inscrit dans le prolongement de cette étude (encore que ce soit logiquement l'inverse). 9. Cf. Théorie traditionnelle et Théorie critique, trad. CI. Maillard et S. Muller, Paris, Gallimard, 1974 (hélas! épuisé) ; pour une présentation synthétique, cf. notre étude déjà citée « Critique et critiques », in À propos de « La critique », op. cit., pp. 20 sq. 10. « Connaissance et intérêt », in La Technique et la Science comme «idéologie », trad. et préf. l-R. Ladmiral, Paris, Gallimard, 1973 (repris in Coll. « Tel », n° 161). Prononçant cette Leçon en 1965, J, Habermas note lui-même explicitement l'existence d'un décalage d'à peu près une génération (nach fast einem Menschenalter) entre lui et ses aînés.

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