//img.uscri.be/pth/3c0077651bf383e1f3b3247013163e04e2157a8b
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Don Frances

De
272 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 188
EAN13 : 9782296351530
Signaler un abus

Don Francès

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5975-7

Rodolphe Clauteaux

Don Francès
Récit d'un chasseur de diamants

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École- Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur :

Don Francès a déjà été publié sous le titre Les larmes des Ancêtres, aux Editions n° 1, 1992. La présente édition est une version couigée et enrichie de cartes, de plans et de dessins. L'auteur a par ailleurs publié: Sous le Pont des Corbeaux, roman, Gallimard 1994.

Illustrations de Marie Clauteaux

î

1

A mon épouse Elba A mes enfants, Jean, Pierre et Marie ... une manière de les remercier de m'avoir permis de vivre cette aventure ... et, ainsi, de retrouver une enfance.

Le Venezuela en Amérique du Sud

6

Géographie du Venezuela

_
9

Voie ferréeRouteprincipale ... 2?O...: 4~~m

VENEZUELA

Les hauts plateaux de la Guyane amazonienne du Venezuela, territoires des Indiens Pémon, sont riches en or et en diamants 7

'~.

40 40' Nord 610 50' Ouest

Bien avant que cette histoire. ....
Je n'aimais pas cet homme. Mon père l'avait ramené avec lui de Boa-Vista. Mon père était parti depuis très longtemps, cinq Konok-daktay, cinq saisons des pluies. Il m'avait laissé suçant encore Manati- Yéoukou, le J us-des-Seins de ma mère. Quand il est revenu, je savais pêcher, et je chassais déjà avec En arrivant devant la tapouy, mon père a dit à ma mère. .. y épouï, je suis venu. Ma mère a dit à mon père... Miyépouï, tu es venu. Je n'aimais pas cet homme, il avait les cheveux comme nous les Pémon, nous les Indiens des hauts plateaux de la Sierra Pakaraima, mais sa peau était comme le bois brûlé du matin. C'était un Caboclo, fils d'une Indienne et d'un Mékoro, un homme noir du Brésil. Je n'avais pas reconnu mon père, j'avais eu peur de lui quand ma mère l'avait amené dans la tapouy accrocher son hamac, c'était un Téponken, un Habillé, il avait une chemise et un pantalon. Il était parti depuis si longtemps au Brésil, loin, là-bas, en bas de nos montagnes, vers le Sud, dans les plaines sans arbre du Rio Branco. ... L' homme était revenu avec mon père et mon père avait dit à la Waipa qu'il était son Pétoy, que cet homme était son ami, mais personne n'avait parlé. L' homme avait un fusil qu'il avait donné en arrivant à notre Roui-ko, notre Grand-Frère. Mais c'était sa tête qui faisait ce cadeau, ce n'était pas son ventre. ... Nous avons laissé manger le Caboclo parmi nous le premier soir, cet homme noir comme le bois brûlé du matin, mais à la chevelure comme nous les Indiens. Nous l'avons laissé manger, mais ni les filles ni les femmes de la waïpa ne l'ont servi, il a bu tout seul son katchiri. Il a dormi cette nuit-là près de la tapouy de mon père. 9

Kourak-TItiipan,la Sarbacane-Silencieuse.

,

Don Francès

Le lendemain ils sont partis, tous les deux, vers le Wey-Parou, la Rivière-du-Soleil. Ils sont partis tous les deux et personne ne les a jamais revus. Personne à part moi. Ni le Caboclo Martinez ni mon père, personne à la wai"pa ne les a jamais revus vivants. La pirogue pleine de sang!

... Quand tout fut fini, ma mère est partie de la waïpa, car mon oncle, le frère de mon père, était mort, il n'était pas là pour la prendre avec lui dans sa tapouy, et moi j'étais trop jeune pour pouvoir tailler et brûler la clairière d'un konouko. J'ai dû partir avec elle. Los Padres de Santa-Elena nous ont donné à manger jusqu'à ce que je sache planter du maïs et du manioc dans un vieux konouko défriché pour nous près de la Mission. Après, j'ai fait une tapouy à ma mère, j'ai construit une maison et j'ai taillé un vrai konouko. ... Unjour, j'ai dit à ma mère... Aïdekom Ou-San, je m'en vais ma mère. Elle m'a dit... Aïdlauh Ou-Mou, tu t'en vas, mon fils. Et je suis parti loin d'ici, vers le Nord, dans le Bas-Caroni, vivre et travailler sur les dragues des Téponken, des Habillés, chercher dans les rivières de l'or et des diamants. Los Padres m'avaient appris à parler téponken.
En a"ivant, j'ai dit à ma mère. .. y épouï Ou-San. Ma mère m'a dit... MiyépouïAbraham. Je suis revenu travailler sur la drague du Français. El Francès qui cherche de l'or et des diamants.
. . . Je suis revenu il y a trois konok-daktay, trois saisons des pluies.

. .. ne commence

... Saigné à blanc, comme un pécari... la pirogue pleine de sang... Même pour un Indien ça doit faire une surprise, pauvre Abraham! ... Mes dettes, les figures coincées des commerçants de Santa-Elena, hier... Il fallait bien pourtant que j'achète encore, sans payer, l'essence et
la nourriture, et le mercure pour piéger l'or. Le marché de la maison, trois 10

Bien avant que cette histoire...

ne commence

gosses.et l'épouse, et celui de la mine, avec l'Indien qui mange comme quatre... et les chiens... tout ça à crédit! C'est la dernière fois. Je n'ai pas osé prendre une nouvelle batterie pour la Jeep, ni faire changer le démarreur. Il faudra bricoler. Les freins aussi, ils attendront la semaine prochaine, s'il y en a une. Je dois faire peur à tout le monde, on n'aime pas les pauvres au pays des mines de diamants. ... Redormir un peu, j'ai le temps, le matin est loin. La pirogue pleine de sang, le type égorgé comme un cochon et la bouteille de bière qui vomit ses diamants. Du sang... pauvre môme... Ces dettes. Dormir, redormir... Caboclo, assassin, le père d'Abrah~m, assassiné. Des diamants, plein de diams... sinon la ruine, retour honteux, Caracas... même peut-être un départ pour la France, vaincu, imbécile, rêveur, quarante ans, la honte... La honte, si je ne le trouve pas ce fameux trou, plein de diams... cette maudite marmite. Fric, sang, diam. Diam, sang, fric. J'en ai marre. Dormir. ... Les diamants sortaient de la bouteille, rouges-de-sang-comme-Iestripes-d' un-crapaud-que-Ies-enfants-ont-écrasé. .. Dormir, redormir... trop tôt. . . La route est longue jusqu'à la mine. Mine du diable, marmite du diable, farcie de diamants bruts, trou maudit, rivière, forêt de fous. Amazonie folle. Dormir, diamants, l'or, dormir, diamants, diams, dors...

Allez, debout!

Il

40 40' Nord 610 50' Ouest

1. Lundi 2 mai 1988, à l'aube
L'angoisse réveille autant que le clairon. Chercheur d'or et de diamants, en Amazonie, marié, trois enfants, faut être fou, pas à dire. L'aube est encore loin mais je ne peux plus rester au lit. Je me lève en essayant de ne pas réveiller l'épouse... aller marcher dans la nuit, dénouer peut-être ainsi dans l'air frais le nœud que j'ai dans la gorge. La vieille chienne me suit à regret. Phénix, l'aiglon, perché sur le rebord de la véranda, tourne à peine son cou vers moi... les gens biens ne sortent pas si tôt semble me dire son air renfrogné de vieux poussin. Je laisse la cabane endormie, ma femme au sommeil léger, les enfants aux longs soupirs paisibles. Je monte dans la nuit claire vers le sommet pelé de la colline qui domine notre clairière. . .. Je n'aurais jamais dû sortir la drague du rio Tchawiyou. Non, je n'aurais pas dû, en novembre, nous mangions, au moins... Ce rio donnait de l'or, chaque jour. Je ne serais peut-être pas sur le point d'attraper la richesse, comme dit Abraham, mais je n'aurais pas accumulé tant de dettes, c'est certain. ... Et qu'est-ce qu'il en sait lui, un Indien, de la richesse! Il s'en fiche et il a bien raison,.. mais comme conseiller financier, un Indien Pémon, on peut trouver mieux. .. La fraîcheur de la nuit et la rosée glacée rendent un peu de vigueur aux neuf ou dix ans de l'humble Princesse. Elle gambade lourdement dans le petit chemin tracé dans les herbes par les bicyclettes des enfants. Elle apparaît et disparaît dans la lumière de la lampe, et ses mamelles généreuses et fatiguées, féminines malgré tout, lui bringuebalent dans les
pattes. . 13

Don Francès

... Ça fait deux ans que tu t'es couchée, un soir, sur le seuil de la maison. .. on avait dû, dans ta longue vie, t'abandonner si souvent, que tu as voulu choisir toi-même tes derniers maîtres... Adorable avec les enfants... féroce avec les inconnus... si fidèle... vieille Princesse. Mais elle m'énerve à cavaler comme ça dans les hautes herbes, à quelques pas devant moi. C'est la mauvaise heure, les reptiles sont en train de changer de territoire... après avoir chassé sous la lune, ils retournent dormir, agressifs, inquiets d'échapper au regard des derniers hiboux ou des premiers faucons serpentaires. Je marche derrière la chienne, si elle en effraie un, c'est moi qui trinque! J'y pense souvent, à ce coup de poignard à la jambe, ce feu pourri qui remonte les veines, du mollet vers le cœur. La sueur, les tremblements, les tripes en déroute, l'angoisse, la dernière peur, la longue agonie, le corps déjà froid qui brûle encore, le sang qui fuit par les oreilles, par le nez, par tous les trous. Le cœur qui pompe, poussif, de l'eau de boudin. ... Et, si c'est le poison de Panka. .. la peau et la chair tombent alors, par lambeaux pourris, comme le dernier vêtement d'un déterré de fosse commune. La tristesse immense de se tirer comme ça, tout seul dans un jus infect, puant, loin de tout et de tous... ... Vaut peut-être mieux... une bagarre au machete... et mourir comme un homme, dans la rage et la haine. .. mais avec les hommes. . . Ça y est, le sommet... Fait pas chaud, suis en sueur. Je m'assois sur ma pierre, ma pierre habituelle des moments de repos ou des heures d'angoisse.
.

L'aube féline n'éclaircit pas encore le ciel mais son pas sourd éteint les

étoiles. Par sa brise plus tiède qui monte par les vallées des plaines torrides du Brésil, le fauve cosmique annonce la fin de la nuit. ... Tout ce que je possède, vu d'ici, a l'air minuscule, fragile, éphémère. Ma Jeep n'est rien de plus qu'un gros scarabée, la maison, les mauvaises barrières du potager ravagé il y a deux nuits par un tapir, la toiture branlante de l'atelier... tout cela est si misérable... deux toits pâles qui brillent faiblement sous la Lune... Ma cabane, ma tanière plutôt, n'est qu'une bulle carrée de vie humaine, une imprécise irisation sur le flanc de la colline, cette immense vague de hautes herbes qui émerge, écume, de la forêt équatoriale. Cette colline... qui n'est qu'une houle parmi tant d'autres... tant d'autre houles vertes déferlantes, indifférentes, de l'océan amazonien... La lampe à pétrole est passée du coin de notre lit à celui de la cuisine. Ma femme essaie de faire bonne figure en se levant tôt. Je sais qu'elle a peur, autant que moi. 14

Lundi 2 mai 1988, à l'aube

Les arbres, noirs, luisants, silencieux avant l'aurore, semblent cerner la clairière, le ruisseau et la maison, menaçants. Auraient-ils encore des rancœurs. .. Cela fait pourtant si longtemps que les haches, en ces tempslà de pierre polie ou d'écaille de tortue Wadamori, s'abattirent ici pour faire tomber ces géants et que parvienne la lumière du soleil aux plants de manioc et de maïs enfouis par des Pémon vaincus, chassés des bonnes terres du Guyàna par leurs ennemis Akawado. ... Quarante, cinquante ans, à peine... quatre ou cinq dizaines de Konok-daktay, de saisons des pluies, une ou deux vies humaines. C'était bien avant l'arrivée des Blancs... si longtemps... de la préhistoire pour ce territoire... dont 1'histoire commence, il y a trente ans. Je me rends compte que bientôt, trop tôt pour mon orgueil d'homme, de pionnier vaniteux debout sur les marches du monde connu... que bientôt ma cabane ne sera plus que traces de termitières dans une herbe un peu plus grasse là qu'ailleurs... des débris, des souvenirs, un lieu-dit quelques années... Francès- Tapouy, la Maison-du-Français... et puis plus rien. . .. Comme tant de villes et villages de ce pays, villes et villages fantômes aujourd'hui. Villes de chercheurs d'or, villages de chercheurs de diamants. TIs étaient construits sur le sable. Sur du sable et des graviers généreux de leur or et de leurs diamants... mais qui un beau matin, mystérieusement, sont redevenus sable et graviers, tout simplement. Les hommes, vite, partirent, mais les arbres ont tardé, tardent, tarderont à revenir, tarderont pour les hommes, pour le temps des hommes. Mais dans vingt, dans trente, dans cent ans, ce seront jungles, forêts, vierges à nouveau, et dans dix mille ans déserts encore, peut-être... ces mêmes déserts d'il y a quinze mille ans. Dans cent mille, déserts ou marécages? Presque à mes pieds, sous les arbres, un aboiement bref me signale le retour des chasseurs. Cela fait un ou deux jours que les Indiens sont arrivés dans notre vallée, j'ai vu de la fumée hier, ils ont monté un campement de tapourouka provisoires plus bas vers la rivière. Je m'étonnais... la horde de Pakira qui rôdait par ici depuis deux semaines devait bien les attirer un de ces jours. .. Pécaris devant, Indiens derrière , toujours. Kapouy grossit en mangeant,- des Tchiriké, disent mes copains les Pémon. Elle était pleine hier. .. elle avait mangé beaucoup d'étoiles, on en voit peu dans le ciel. Kapouy la Lune, basse sur 1'horizon sombre, rend laiteux tout le ciel, alors les tchiriké de cette nuit de saison sèche ne sont ni nombreuses ni brillantes, à cause de cette face de Colombine blafarde... Pierrot n'était pas amoureux des étoiles, moi si. Je parviens tout de même à distinguer Mars-la-Rouge, au sommet du ciel. Le dieu de la guerre m'annonce-t-il la victoire, ou la défaite et le désastre?
15

Don Francès

Ma grande amie la constellation de la Croix-du-Sud n'est pas là pour me rassurer, elle disparaît tôt sous I'horizon des nuits de mai. Au loin à l'Ouest, à quinze kilomètres, sur les derniers rebords du plateau, une faible lumière chemine lentement, cherchant un chemin de ver luisant dubitatif. C'est sans doute, à cette heure-ci, un camion d'essence qui va, depuis Santa-Elena, ravitailler les mines des bords de l'Ikiabarou. La piste est si mauvaise qu'il faut parfois deux jours pour faire les cent cinquante kilomètres qui séparent les deux seuls villages de la frontière. Les Camioneros s'y prennent tôt, ils ont raison, un simple orage peut leur couper la route. Et des ijommes les attendent sur les rives du grand fleuve, impatients d'en faire accoucher la boue enceinte de ses diamants. Je commence à deviner, du côté brésilien, les crêtes de la sierra qui dominent l' Ouraricoëra. Wey va bientôt s'élancer, l'aube souligne en clair, à l'est, les confins de la forêt et du ciel. Sur la porte de la maison la lampe tempête clignote dans le vent du matin. Le ruisselet qui nous apporte notre eau commence à faire miroiter quelques paillettes brillantes sur son ruban de soie obscure. Les crapauds se taisent les uns après les autres. Les aras immenses, par couples fidèl~s, s'envolent déjà vers les terres basses. Les perruches se rassemblent maintenant .en essaims criards sous les frondaisons des grands arbres de la lisière. Boules affolées de plumes vertes, enes s'élanceront bientôt par miniers vers les goyaviers sauvages et les buissons d' amuri noirs. Wey-le-Soleil brusquement jaillit. Il arrive pour s'occuper des hommes. Faut y aller. Princesse est déjà partie au petit trot, elle a sûrement entendu le bruit sympathique d'une casserole. Phénix s'impatiente, il s'est perché sur un arbre mort au dessus de la cuisine et veut par ses braiments affamés, presser ma Créole indolente. L'aiglon des enfants a le cri vulgaire d'un âne. Alors, Soleil, Austerlitz ou Waterloo? ... Six mois, six mois déjà, sans argent frais, sans avoir vendu à SantaElena une seule once d'or en une fois, sans avoir trouvé un seul diamant digne de ce nom! Ça commence vraiment à faire long! Si je m'en sors, je m'en souviendrai longtemps de ma frousse. Et de ma honte! Hier à Santa-Elena... la tête des commerçants... six mois de crédit chez certains, ils en ont assez. Je comprends. 16

Lundi 2 mai 1988, à l'aube

... No nlas credito, Francès ! Je vais l'entendre bientôt, cette petite phrase, dans pas longtemps, pas de doute... plus de crédit, Français. ... Peut-être que si, quand même! Peut-être que je vais le décrocher, ce gros lot, ce couronnement de dix ans de carrière de Garimpeiro, de Minero, de Chercheur d'or, mieux, de Chercheur de diamants... de chercheur de rêves! ... Don Francès es rico! Don Francès est riche! Ça me plairait bien. Et le riche et le Don, certain. Bon, allez, faut descendre. Wey est déjà à cinq doigts au dessus de I'horizon. Il commence son deuxième jour du mois de mai de l'année, jusqu'à présent de peu de grâces, 1988. Il est six heures du matin, à quatre petits degrés et demi au dessus de l'Équateur, sur les Hauts Plateaux des montagnes Pakaraïma, à l'extrême Nord de l'Amazonie, au Sud du Venezuela, à six bornes à vol d'oiseau du Brésil et à mille mètres au dessus du niveau d'une mer très lointaine. Je me fabrique un sourire, autant ne pas l'effrayer d'avantage, ma douce Indienne.

17

2. Elba, mon amour, à bientôt
» ... Salut fils, porte toi bien, aide ta mère. Quand je ne suis pas là c'est toi l' homme de la maison, n'oublie pas. « ... Non, ma chérie, laisse les deux petits dormir. ... Allez, vous... Tout est prêt, je m'en vais, une semaine, dix jours, pas plus. ... Non, mon amour, pas plus. Je n'ai que quatre cent litres d'essence, deux barils, je n'ai pas osé en demander davantage au Portugais. Plus de crédit. .. fallait bien que je vous laisse avec de quoi mangel: pour la semaine. ... Mais oui ! Je vais faire attention, comme toujours. Mais si ! Je suis en forme. Non, ne t'inquiète pas. Ce n'est pas une rivière dangereuse, et puis on est en saison sèche. ... Fils, aide ta maman, vafaire tout de suite la vaisselle. Non, une autre fois, quand nous serons mieux installés, je n'ai même pas de vrai campement, rien qu'une espèce de tente en plastique, un camp provisoire. Faut que je sois sûr du coin, ça ne vaut pas la peine de perdre du temps à faire quelque chose de mieux. Si ça paye, nous fabriquerons une vraie case, un vrai camp, mieux que Tarzan. Oui, bien sûr, tu viendras, et avec ton frère, promis. Allez, mon vieux, tire toi. Sois raisonnable, c'est toi l'aîné!

.. . Bon, ma chérie, je m'en vais, ma route est longue. Et puis il faut que
je passe voir la mère d'Abraham, il me l'a demandé, ça fait un gros détour. Je dois aussi aller chercher un peu de viande chez le Boiteux, à crédit évidemment, faudra discuter, ça prendra du temps. Je ne veux pas qu'Abraham se mette à chasser, il ne ficherait plus rien. ... Allez, au revoir mi amor, mon Indienne à moi. J'ai six heures de piste devant le capot, une heure de rivière et les deux de marche en forêt. .. Je t'aime. ... Ah oui! Si tu apprends que l'institutrice est revenue, envoie nos garçons. J'ai réparé les vélos en y pensant. Ça te reposera. . . Et puis cette école, on l'a construite de nos mains! Qu'elle nous serve à quelque chose! Même s'ils n'apprennent rien, ça ne leur fait pas de mal de sortir 19

Don Francès

de la clairière, et pour toi, ça te changera de ne pas les entendre hurler toute la journée. Dix kilomètres en bicyclette dans la forêt les calmeront, ils te feront moins de bêtises au retour, et ma Marie sera contente de les voir revenir, le soir. Je t'aime. ... Ok, je le dirai à la Perruche et à Tronc-Sec... Si elle est revenue de Boa- Vista, avec de nouvelles filles. . .. Oui, je lui dirai de t'envoyer prévenir si l'école recommence. Des braves gens, surtout Tronc-Sec. ... Non, juste pour saluer, hier soir, en passant, tu es bête... Il y avait la fête, une petite bombe de diamants à la mine du Polonais. Les mineurs étaient montés vendre. ... Non, pas lafortune, du diamant petit, un ou deux, peut-être, de trois ou quatre carats, mais pas beaux. C'est dur pour tout le monde, mais tu les connais... dès qu'ils ont quelque chose ils vont le boire. Ça fait les affaires de la Perruche, de Tronc-Sec et de ces Dames. C'est la vie, mon amour. ... Oui, je saluerai Abraham de ta part. ... Oui, tu as raison, ça passe ou ça casse ce coup-ci. Pas de solution de rechange. Sinon, on s'en va, promis. A Paris, ou à Caracas... Mais je crois que ça y est, qu'on va enfin s'en sortir. J'ai confiance. Et Abraham a l'air sûr de lui. Enfin, tant que peut l'être un Indien. Tu verras, je reviens dans huit ou dix jours, avec des diamants, comme ceux dont tu as rêvés l'autre jour, des gros diams plein les poches!

... Non,

n'aie pas peur, je ne risque rien, il n'y a pas de trop gros rochers

au fond de cette rivière, Weten-Parou n'est pas une rivière dangereuse, je te l' ai dit. ... Moi aussi je t'aime.
. . . Allez, Elba, mon amour, à bientôt.
»

Bon, pas d'émotion, boulot, boulot. Je réalise mes rêves d'enfant, je suis dans ma Jeep, je laisse ma famille dans ma cabane, en pleine forêt, presque sous l'Equateur, pour partir chercher de l'or et des diamants. Le plus gras des milliardaires d 'Hollywood ne possède pas, je suis sûr, dans toutes ses richesses, quelque chose qui ait une telle ressemblance avec ses rêves d'enfance! En route, je suis heureux. Enfin presque. Beuh. .. Bon, ça démarre, la batterie est faiblarde, mais elle va se réchauffer, elle aussi. « Au revoir, au revoir, je vous aime. .. à bientôt! » Allez, hop, le grand virage, sans enfoncer davantage la barrière, et c'est parti. Soixante-dix bornes de piste pourrie devant le capot. Attention! Le trou dans les arbres... ne pas l'oublier... ils doivent être sur la pointe des pieds... voilà! je le savais bien, me font signe... 20

Elba, mon amour, à bientôt

Allez, mon amour, je t'aime, je vous aime, tous, adieu! Non. A bientôt. Bon, attention à la piste, sinon je vais démolir la bagnole et la banqueroute aura commencé avant la dernière bataille. Ce ne sont pas des nids de poules, mais d'autruches, ces trous, on n'est pas en Afrique pourtant et la petite pluie de l'autre jour n'a rien arrangé, ce bout de route est un vrai gruyère. Allez, boulot, boulot. On y va, c'est parti, ça marche, chaud devant. ... Elba me fiche la pétoche... fais attention mon amour... si, si, si, je fais attention, très très très! Et puis où on s'est mis, c'est pas trop dangereux. Pas de grosses pierres. TIy a des coins pourris, même pas profonds, mais pas celui-là... Ouais... des torrents avec des rochers grands comme des autobus, et instables, posés, justement, sur les graviers les plus riches, ceux justement où il y a le plus d'or, de diams... évidemment... Si le tuyau de la suceuse passe un peu trop près, rrrooucc, ça grince, ça grogne, ça bouge et ça fait froid dans le dos. Il n'en faut pas beaucoup pour faire éclater une boite crânienne, trois, quatre, cinq cents kilos maxi, et encore, même pas. Ploc, comme une noix.. . Beuh ! . .. Tiens, l'autre soir, sur la route, à la Clairière-du-Caterpillar, on buvait un coup, et mon Indien et Choucho, le vieux scaphandrier, se racontaient de ces histoires de dragues sur le Caroni ! Ils se sont connus là-bas, dans leur jeunesse, Abraham et lui... Des histoires pas possibles, du concentré de tragédie, des trucs horribles... c'est toujours comme ça, les souvenirs... du concentré... en bien comme en mal. Si Elba entendait ça, elle me forcerait à changer de métier. Comme si on avait le choix, maintenant. Flûte! La Perruche me fait des signes. Va falloir que je m'arrête. Que je descende. Je voulais seulement dire un mot pour l'école, rien de plus. Elle est debout sous le porche, la Madame, sous le porche de sa Maison. Et tout agitée. Sinistre, la maison de joie dans la clairière, noire sous le soleil éblouissant après l'ombre de la forêt, noire de la crasse du vieux bois de ses murs moisis. Maison close, ouverte de partout. Lieu de plaisir, de jambes en l'air! Là... à s'ouvrir les veines! Mais ces dames brésiliennes sont si gentilles avec les mômes. .. et puis, pas d'autres voisins à moins de vingt kilomètres! Les dix kilomètres de piste qui nous séparent, dans la forêt, c'est la porte à côté. En cas d'ennuis, moi pas là, il n'y aurait qu'elles pour aider Elba. Elles et Tronc-Sec, leur souteneur, qui ne soutient plus rien sur ses jambes d'ancien polio. Fameux Tronc-Sec... et qui fut si riche! El Negro- Milagro, le Nègre21

Don Francès

Miracle de Rio-Chico! Ça fait mal au bide quand même! Vanitas vanitatis, pas de doute. Tronc-Sec, Maître de la Chance, 1'Homme-desGros-Diamants, Tronco-Soberbio, disaient de lui les putes... TroncSuperbe, quel nom! Il sortait des diams de dix, de vingt, de trente, et même un de quarante-cinq carats. Quarante-cinq! Et blanc-rose, et pur, une vraie beauté. On en aurait fait le solitaire taillé en cœur offert par Burton à Liz Taylor! Le vieux Tronco-Seco, m'a montré un vieux Hola ! Vous vous rendez compte, Don Francès, là, entre ses tetas, mi pepa, ma pierre, à moi, moi el viejo negro de Rio-Chico, moi, aqui, entre sus nichons, à la Taylor! Mais dettes payées, il a toujours tout pété, le Nègre-Miracle. Dans les trois mois qui suivaient sa bonne fortune, plus rien, tout parti, tout perdu, à faire la foire, à Caracas ou à Rio. Après, un peu penaud, il s'en retournait à son trou, content quand même de la belle virée. Dans son trou, où l'attendaient sa pelle, sa pioche, ses tamis à diamants et ses copains, les autres. Les autres, les autres garimpeiros qui n'avaient jamais eu une chance pareille, et qui allaient baver d'envie pendant un an, à l'écouter raconter son épopée, et surtout décrire les fastes des claques qu'il venait de visiter. Un jour pourtant, bien sûr, le diamant s'est mis à le fuir. Pfuiit, plus de chance pour Tronc-Superbe, finie, pour toujours. Fini le gars de la côte des Caraibes, fini le petit-fils d'esclaves coupeur de cannes à sucre qui serait peut-être un jour milliardaire. Fini le NègreMiracle qui, entre deux folies, revenait toujours à Rio-Chico, le village natal endormi sur la plage à l'ombre des cocotiers, faire une bamboula à tout casser pour avoir des auditeurs à qui raconter ses aventures dans la jungle pleine d'Indiens, d'Indiennes et de diamants... Il arrivait avec l'autobus hebdomadaire, loué exprès pour lui, tout entier, en Servicio-Especial, bourré de pinatas pleines à craquer de petits jouets pour les enfants. Bien posées sur les sièges du vieux Fargo puant, des caisses de champagne français... parce que y' avait pas de raison que les nègres de chez moi connaissent pas ça aussi! Sans oublier de la lingerie osée pour ses commères... Avec la chaleur de la côte, ça aide le macho à faire son devoir... Usted sabe... Don Francès. . .. Sur le toit gondolé du vieux bus, des fauteuils d'invalides, des béquilles, des prothèses achetées d'occasion, par douzaines, à 1'Hôpital Orthopédique de Caracas. La cargaison comestible était destinée à alimenter le village entier tant qu'il aurait quelque chose de nouveau à raconter. Lui, là, fallait pas qu'on ait envie d'aller faire la cuisine. Les chaises à roulettes, les cannes en aluminium, les jambes de cuir à lanières, c'était pour les cousins, les neveux, les petits-neveux, et tous les autres... Parce qu'il faut de la glace pour conserver le vaccin de la polio et que le médecin envoyé par le Gouverneur n'a toujours fait que passer... Usted sabe... Don Francès... 22

Elba, mon amour, à bientôt

Oui, je sais... Un bon gars en tout cas, le Nègre-Miracle. Pour lui, ses dettes payées, il ne désirait que la foire. Le reste, s'il y en avait, c'était tout pour les autres. Un jour quand même, à Caracas, il s'était préoccupé de son avenir. Sur les conseils d'un mac moqueur, il s'était fait faire un dentier. C'était un beau dentier, tout neuf, rouge et blanc, sur mesure, avec dix-huit dents, dont deux d'or sur le devant, pour la frime. Américain, le dentier. .. Y'a qu'eux pour ça, Senor, una maravilla ! A son retour, on se le passait de main en main, au campement, après le turbin, le soir. Tronc-Sec se le sortait... C'est pas du toc les gars regardez moi ça... clac! clac! Mais ce dentier, à trop le montrer, ça le faisait parfois sourire quand il ne fallait pas. Quand il parlait d'un défunt, par exemple... Ça faisait causer les envieux. Et puis un jour, à cause d'un bout de tapir trop cuit, Tronc-Sec cracha dans le feu sa mécanique américaine... vous auriez vu ça, Don Francès, les dents pétaient en faisant fiet-fiet-fiet, fiet-fiet-fiet, avec la ventrée de viande qu'on avait, on afailli crever de rigolade! Vous auriez vu ça... le dentier gringo gardait le morceau de carne coincé dans ses dents en or, celles de devant! Don Francès, on allait crever! Au matin après avoir lavé les braises froides à la batée, il retrouva le deux dents d'or, fondues, deux petites pépites d'un demi gramme chacune. Il ne lui reste que l'armature à charnJères inox, elle est accrochée à un clou derrière le bar de la maison de la clairière. Tronco-Seco m'a quand même avoué, une fois, que sa poisse avait peut-être bien commencé ce soir-là, avec la fin du dentier.. .fiet-fiet-flet... . .. Plus de chance. Finis les diamants, ou presque. Il y eut bien un petit regain, ça doit faire déjà deux ans... une pierre de sept carats, pas trop bonne, dans un coin déjà travaillé, une pierre "oubliée", maronnasse, lui disaient les jaloux. Mais Tronc-Sec savait que la bonne fortune ne reviendrait plus, que c'était la pierre de la dernière chance... les diamants, c'est comme les putes, Don Francès, quand on commence à y croire, Y'a plus personne! Mais l'or, ah, l'or! Don Francès ! C'est fidèle, quand ça commence, ça dure, c'est du sûr, c'est comme une femme, un mariage! Mais avec les diams, on s'ennuie jamais, Don Francès. Mais avec ce diamant marron, il savait que c'était sa dernière chance de faire valoir ses droit à la retraite. TIsavait qu'il était sec maintenant et à jamais. Alors il a acheté la baraque de la clairière. Il voulait, pour finir, un business moins fatigant et moins hasardeux. Pour se faire aider, il est allé chercher à Boa-Vista une de ses anciennes pratiques, la Perruche, aussi décatie et gentille que lui. Qui se ressemble s'assemble, pas de doute. Mais quelle fin ! un bordel de male mort en pleine forêt, à la croisée de trois vagues sentiers qui mènent à des mines épuisées. 23

Don Francès

Le Miraculé de Rio-Chico ne fera plus fortune. ... Et puis ce gars est tellement charitable que, quand la Perruche n'est pas là, il demande aux filles de leur faire des passes à crédit si ses copains sont fauchés. Le troisième âge, pour un chercheur de diams, c'est pas souvent rose. Mais c'était peut-être son rêve, d'être en maison, pour sa retraite. Il a l'air heureux, en tout cas. La Perruche me fait de grands signes, qu 'est-ce qu'elle peut bien vouloir? Je suis pressé, et elle sait bien que je vais à ma drague aujourd'hui, pas à Santa-Elena. Faut être gentil, mais quand même... Un bordel en pleine jungle, elle pourrait avoir une bagnole, la patronne, faut pas charrier! J'espère que Tronc-Sec n'a pas eu une attaque...
« Buenos dias, Senora... »

C'est pour ça qu'elle m'aime bien, je crois, je lui donne du Senora, et sincèrement. Elle fait un drôle de métier, mais je respecte. Il me permet de laisser ma femme tranquille à la maison. Grâce à la Perruche et à ses consœurs, il n'y aura pas de dingues fous d'un ventre de femme à tourner comme des bêtes autour de ma cabane. Les viols sont rares au Venezuela, parce qu'il Ya des hôtels accueillant un peu partout et que les filles de joie y sont gentilles et bon marché.
«

El Senor Francès no sabe 10 que le paso al viejo Lazare, verdad ?

Senora, qu'y a-t-il? » Le vieux Lazare, mon bon copain... J'ai fait un stage, en touriste, sur sa rivière, en apprendre un peu plus, il y a trois ou quatre ans. Nous sommes restés amis. C'est un aristocrate à sa manière, un peu fou. Il continue à utiliser de vieux scaphandres de bronze. Ses plongeurs remplissent les sacs au fond du fleuve, à la main. Le gravier diamantifère est trié après, sur le pont de la drague, devant tout le monde... C'est un conservateur, mon copain Lazare, il utilise un vieux système pas pratique du tout et très dangereux. Il m'admire, tout simplement parce que je suis français. Son rêve est de faire du fric et d'aller visiter Paris..Il n'arrive pas à comprendre ce que je peux bien faire ici. Pour lui, je suis malade de la tête, ou en fuite, comme Papillon qu'il a bien connu dans le temps, paraît-iL.. El Senor Papillon. .. et son bar louche à Caracas. ..
« El viejo Lazaro, su amigo, votre ami...

- Que paso,

il est resté trancao ! »

. .. Trancao, coincé ! Je dois faire la gueule. La vieille maquerelle caféau-lait aux cheveux blond-Marylin me regarde et verse une larme. Ces gens sont compatissants de la peine des autres. J'ai perdu un très bon copain, un vieux pur, un type rare que j'aimais beaucoup. « Bueno Senora, bueno... au moins il n'a pas souffert. Que Dieu l'ait en sa paix! »
24

Elba,

mon amour, à bientôt

TIétait très vieux, son cœur aura vite lâché. Trancao! Coincé! Sans air, sous l'eau, une mort rapide. Il n'aurait jamais dû continuer à plonger. . . J'avais entendu dire qu'il était peut-être sur une bombe de diamants fluviaux, la richesse, sur le tard, enfin! Elle lui aura fait perdre ses réflexes, la bombe, il devait déjà se voir sur les Champs Elysées. Il n'aura pas souffert. C'est sûrement mieux que de mourir à I'hôpi tal. «Ay que si, Senor Francès, que si ! Il a souffert! Il a passé toute la journée sous l'eau, trancao, bajo el agua, hasta la noche, jusqu'à la nuit, trancao mais pas mort! Sus amigos trataron todo, pero nada, nada fue

posible. Todoel dia... »
Coincé et vivant toute une journée! Jusqu'à la nuit, vivant, mon bon copain, ses amis ont tout essayé! L'horreur absolue. La fin tragique par excellence. On se la raconte entre gens du métier, cette scène, l'accident classique... je vois trop bien le drame! « Quien corto ? qui a coupé?

- Un

teniente , un lieutenant

de la Garde,

Senor, c'est

lui qui a coupé

le

"tuyaude l'air, le Commissaire n'était pas là... - Bueno Senora, bon, me voy, je m'en vais, au revoir, et faites brûler
pour lui, de ma part, une bougie devant votre autel.
»

Elle a un autel, avec des images de la Vierge et de ses dieux macoumba préférés, elle y met des bougies quand quelque chose ne va plus, qu'une de ses filles est malade, que la Garde recommence à lui faire des ennuis, ou qu'un ami passe, de l'autre côté. « C'était un homme bien, ce vieux Lazare. Rasta luego Senora.

- Que Dios 10 guarde, Senor Francès, cuidense, faites attention à vous, adios! » ... Le vieil idiot! Il ne voulait pas entendre parler de pompes à graviers
ou de compresseur à narguilés. Il n'aimait pas, il haïssait les moteurs, sauf pour les treuils, et encore. Il n'employait que des vieux chnoques plus ou moins septuagénaires et ne sachant souvent même pas nager, des rescapés des premières dragues qui n'osaient pas rentrer chez eux vieux et pauvres. C'était un vrai musée, sa drague. Il pourrait... il aurait pu tirer un bon prix de ses scaphandres de bronze., TI aurait pu se payer un mois de vacances à Paris en en vendant une paire à un antiquaire. C'est fini, il n'ira plus à Paris. Et le Portugais, l'autre jour, qui racontait ces histoires tragiques vieille de trente ans. Je n'aurais jamais voulu en connaître un des acteurs. C'est fait, et il est mort, le bon vieux Lazare. ... Pchi-chuu... pchi-chuu... l'onomatopée du bruit des valves et des énormes pistons de la pompe à air manuelle du scaphandrier, revient 25

Don Francès

souvent dans la bouche et les souvenirs des vieux de ce temps-là. La Pchi-chuu était le personnage central de la vie des hommes des rivières à diamants, leur ange. Se défaire du baudrier, des brodequins plombés, du casque, pour essayer de remonter à la nage... impossible en moins de cinq minutes. Chaque pchi-chuu entendu, chaque bouffée d'air frais, c'était une minute de plus à vivre. Et on a dû parfois les compter, dans le détail, une par une, seconde à seconde, ces dernières minutes. .. . . . A 25 mètres de profondeur, souvent sans palier de décompression, ni à la montée, ni à la descente, trois, quatre, jusqu'à cinq heures d'affilée, avec le téléphone-ficelle, rien de plus, comme système de communication. ... Un coup, « plus d'air. » Deux coups, « un autre sac. » Trois, « la barre-à-mine. » Quatre coups, « sac-plein-à-remonter. » Cinq, « remontez-moi! » Six coups, ou sept. .. « remontez-moi, viiite ! » Dans ces vieilles histoires, il y a toujours un type qui coince le tuyau d'air, sous un rocher, un vieil arbre. Il ne le devine pas forcement tout de suite. Quand il s'en, aperçoit, à demi asphyxié, affolé, il tire sur le

téléphone-ficelle... un coup, « j' ai-plus-d' air! Plus-d'air! » Il tire encore, hystérique... « remontez tout, vite! » La ficelle parle en saccades, incohérente. Les autres en haut, perdus, lui envoient des sacs, une barre, ne comprennent rien, déroulent encore plus le narguilé, le tuyau de l'air. Le remontent, enfin, à toute vitesse... la tête en bas, gros poisson mou... Le casque plein d'eau, le visage gonflé, les yeux morts... cinq heures à 25 mètres, sans paliers, et dix minutes sans air, tu parles! On l'étend sur le pont de la barge, il est bleu, violet, des bulles sonores lui échappent de tous les trous du corps, il est déjà froid. On quêtera dans les camps et sur les barges. Quelques diamants, pas les meilleurs, un peu de poudre d'or, pour la famille. ... Parfois aussi on tire, on tire... mais rien. Le type est coincé, par le corps. .. ou c'est la corde... on ne sait pas encore. Les barges voisines arrêtent leurs moteurs, on a fait remonter les plongeurs. Des dragues s'amarrent à celle de l'accident. On fait descendre un homme, puis un autre, trois, quatre. Pchi. .. chuu... pchi... chuu... font les pompes à air, toute la rivière retentit de leur halètement. Le gus est vivant, mais il faudra lui scier la jambe. ... Ou bien c'est dans une petite grotte, sous une énorme pierre, elle a bougé, sans l'écraser, il est bloqué, mais vivant... une souricière... trancao !
26

Elba, mon amour, à bientôt

C'est ce qui a dû se passer avec mon vieux Lazare... La veille ici, ça payait tant! Et le plongeur a une part de plus quand son coin est bon! Le tuyau d'air passe, il peut respirer. Le type répond encore au téléphone-ficelle, il est bien, il attend. Ses amis s'affairent dans la nuit silencieuse du fond, avec des barres, des chaînes... Mais rien, rien n'est possible. Si on bouge cette pierre, là, justement, tout va tomber, la falaise... c'est même dangereux pour les autres, et ça l'écraserait, la paroi sous l'eau n'est qu'un vaste éboulis. Le diamant, e' est bien connu, aime ces coins obscurs, branlants, instables,fouaillés par la rivière au temps du désert, quand il n'y avait là qu'un ruisseau, dans un immense Colorado amazonien. En haut, le Commissaire est arrivé, c'est lui le chef. Il a été élu par les patrons des dragues de la rivière... une municipalité flottante... il est le Maire, en quelque sorte. Il donne déjà des ordres. La femme est là. On était allé la prévenir.
.

« Tonhomme, tu hombre, esta trancao ! » Elle est dans un coin,personne ne la regarde.
« Essayez encore une heure!

Le Commissaire discute, grave, important. Lui seul a le droit de prendre la décision.

- Comisario,

il est déjà tout faible, l'eau est froide...
»
.

- Essayez, que je vous dis!

Il veut avoir le cœur en paix, continuer à regarder les gens dans les yeux. Et puis... il y a les élections, quand les pluies viendront, à la Coopérative. Président de la Coopérative Minière du Haut-Caroni... bonne planque pour passer les saisons des pluies... « Essayez encore, descendez le treuil à main! » Un gros cabestan de fonte, impossible à manier sous l'eau. La rive est pleine de gens assis, tout le monde a quitté le travail, son trou, son campement. Même les cuisinières sont là, on mangera froid ce soir.Les femmes se couvrent la tête de leurs tabliers noirs. Les Indiennes silencieuses se sont regroupées d'un côté. Leurs hommes regardent, sans parler, séparés des Créoles bavards, qui fument. Ceux qui sont à la pchi-chuu s'épuisent, tout le monde court, tire, plonge, descend, remonte, et il n'y a personne pour relever ceux de la grande pompe à air... Leur rythme baisse. Le type, en bas, a dû comprendre. Sa femme a pris le téléphone-ficelle. Quand personne ne la regarde, elle donne un petit coup, il répond encore.
27