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Ecriture de soi et psychanalyse

288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 129
EAN13 : 9782296319936
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ÉCRITURE DE SOI ET PSYCHANALYSE

@ L' Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4307-9

Sous la direction de Jean- François Cbiantaretto

Écriture de soi et psychanalyse

L'Harmattan 5-7. rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55. Saint-Jacques Montréal - (Qc) CANADA H2Y IK9

Psychanalyse et civilisations Collection dirigée par Jean Nadal

L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que démarche clinique et théorie issues de champs voisins ont concouru, par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation. Dans cette perspective, la collection "Psychanalyse et Civilisations" tend à promouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveilla créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique de ses racines les plus profondes.
Déjà parus: Rêve de Corps, Corps du Langage, par J. Nadal, M. Pierrakos, M.P. Lecomte-Emond, A. Ramirez, R. Vintraud, N. Zulli, M. Dabbah Oralité et Violence, par K. Nassikas Emprise et Liberté, par J. Nadal, N. Rand el M. Torok, A. Eiguer, R. Major, R. Dadoun, M.P. Lecomte-Emond, H. Ramirez La pensée et le trauma, par M. Bertrand Mot d'esprit, inconscient et événement, par M. Kohn La diagonale du suicidaire, par S. Olindo-Weber Journal d'une anorexie, par K. Nassikas Le soleil aveugle, par C. Sandori Ferenczi et l'école hongroise de psychanalyse, par E. Brabant Les fantômes de l'âme, par C. Nachin Psychanalyse en Russie, par M. Bertrand Freud et le sonore, par E. Lecourt Pour une théorie du sujet-limite, par V. Mazeran et S. OlindoWeber Ferenczi, patient et psychanalyste, Collectif dirigé par M. Bertrand Le cadre de l'analyse, Collectif, colloque du Cercle freudien La métaphore en psychanalyse, par S. Ferrières-Pestureau L'expérience musicale. Résonances psychanalytiques, par E. Lecourt Dans le silence des mots, par B. Roth. La maladie d'Alzheimer, "quand la psyché s'égare... ", par C. Montani

Psychanalyse et civilisations Collection dirigée par Jean Nadal
(suite)
Lire, écrire, analyser. La Uttérature dans la pratique psychanalytique, par A. Fonyi Métamorphoses de l'angoisse. Croquis analytiques, par J. ArditiAlazraki Idées enfoUe. Fragments pour une histoire critique etpsychanalytique de la psychopathologie, par J. Chazaud Cet obscur objet du désir; C. Dumoulié Les matins de l'existence, M. Cifali Les psychanalystes et Goethe, P. Hashet Œdipe et personnalité au Maghreb, Eléments d'ethnopsychologie clinique, A. Elfakir Herbes vivantes, Espace analytique et poésie, J. Persini Ethnologie et psychanalyse, N. Mohia-Navet Le stade vocal, A. Delbe L'orient du psychanalyste, J. Félicien Psychanalyse,. sexualité et management, L. Roche Un mensonge en toute bonne foi, M.N. L'image sur le divan, F. Duparc Traitement psychothérapique d'une jeune schizophrène, J. Besson Samuel Beckett et son sujet, une apparition évanouis sante, M. Bernard Du père à la paternité, M. Tricot, M.-T. Fritz Transfert et structure en psychanalyse, Patrick Chinosi Traces du corps et mémoire du rêve, Kostas Nassikas Métamorphoses du corps. Dessins d'enfants et oeuvres d'art, S. Cady, C. Roseau La jalousie, colloque de Cerisy sous la direction de Frédéric Monneyrou.

Les auteurs

:

Jacqueline Carroy, professeur de psychologie à l'université Paris 10 Jean- François Chiantaretto, psychologue clinicien, psychanalyste, maître de conférences en psychologie clinique à l'université Paris 7 Anne Clancier, psychiatre, psychanalyste, critique Maurice Dayan, psychanalyste, professeur de psychopathologie à l'université Paris7 Serge Doubrovsky, professeur de littérature française à New York University, critique, écrivain
Mireille Fognini, psychanalyste Simon Harel, professeur Montréal, psychanalyste de littérature

à l'université du Québec à

Ghyslain Lévy, psychanalyste

Vladimir Marinov, psychanalyste, professeur de psychologie clinique à l'université de Savoie
Josette Pacaly, maître de conférences en littérature à l'E.N.s. (e. r.)

Régine Robin, professeur de sociologie à l'université du Québec à Montréal, historienne et spécialiste de théorie littéraire, écrivain Anne Roche, professeur Provence, écrivain de littérature française à l'université de

Jacqueline Rousseau-Dujardin, Catherine Wieder, psychanalyste,

psychanalyste,

écrivain

maître de conférences, écrivain

PRÉFACE

Écrire au sujet de soi, se prendre soi-même pour matière d'un livre: propos «si frivole et si vain» qu'on se demande comment il a pu gagner, depuis Montaigne, une part aussi étendue de la littérature et de l'intérêt qu'on lui porte. Sans doute ce rapport d'une écriture à un « soi» qu'on peut entendre en divers sens couvre-t-illui-même des genres bien différents. Les Essa[s ont inauguré une manière de se dire

ou de « se peindre» qui renversait d'emblée, plus qu'elle ne l'illustrait,
l'idée de raconter à la première personne l'histoire d'une vie ou d'une pensée. Beaucoup de Mémoires (mais non tous, il s'en faut), la plupart des Journaux personnels et surtout nos modernes autobiographies ont repris cette idée, mais de façon si variée et si imprévisible qu'on a pu parler, au moins pour celles-ci, d'un «genre impossible» 1. Maintenant la question se pose de savoir si cette écriture référée à soi - mais le plus souvent destinée aux autres - , n'est pas devenue, après l'âge classique, part intégrante ou dimension de la littérature en général, phénomène essentiel et non localisable de l'acte d'écrire en ce qu'il a de moins convenu et de plus singulier. On peut le penser, quand on songe, au-delà des nombreux écrits expressément consacrés à soi (et dont une fraction importante a été au demeurant publiée à titre posthume), à la multitude des récits ou fictions transposant et déguisant des expériences personnelles que littérateurs et biographes s'efforcent de retrouver. Quelle oeuvre majeure des deux ou trois siècles passés ne recèle des «trésors cachés» de vision intime, d'écoute interne prêtée par son auteur aux sourdes rumeurs de sa propre histoire? Si l'écriture explicite sur ou pour soi-même (le Eis eauton de Marc Aurèle, repris par Schopenhauer) est loin de constituer

a les propos liminaires de l'étude fort riche de J.-F. OUantareUo,De l'acte autobiographique. Le ~steet l'érriJureautobiographique, Sey&<>el, Ownp Vallon, 1995.

1

9

le projet principal de l'activité littéraire au sens large, si elle reste généralement, un peu comme les Correspondances, dans la marge des écrits publiés, la référence implicite à soi voire une certaine réinvention de soi - est par contre omniprésente depuis le préromantisme; elle court entre les personnages, les situations, les intrigues, les digressions; elle fait entre les oeuvres successives d'illisibles et vivantes transitions. Ce lien implicite auto-historisant n'est-il pas une fonction centrale du temps de l'écriture, qui à la fois instaure et dévore celui qui s'y voue? «Si écrire a fait de moi une ombre pour me rendre digne de ['obscurité...» l'hypothèse, que prête Blanchot à l'un des personnages qu'il désigne à la première personne, n'est pas si paradoxale qu'il peut y paraître aujourd'hui, où les auteurs se pressent fébrilement au soleil de midi. L'écrivain digne de ce nom descend profondément dans l'ombre où il chemine seul, défaisant à mesure qu'il passe d'un livre à un autre les liens d'identification imaginaire suggérés par chacun d'eux. S'échappant des traces qu'il a lui-même laissées, absent des parties de l'oeuvre qui s'assemble, il dessine par cette soustraction réitérée le devenir qui le révèle, le jeu de différences qui le figure en son temps. Un dessin qui ne se lève pas d'un trait continu, mais saute en pointillé et reste pour finir en suspens. Prendre le temps d'écrire et se prendre soi-même pour sujet d'écriture sont choses bien distinctes, mais peut-être liées de façon plus intime que ne le donne à penser la réflexion courante sur l'activité littéraire. Flaubert suant sang et eau pour parfaire un objet de fiction « vrai )), rivé à l'idéal «scientifique)) devant quoi il entend s'effacer alors qu'il vibre de passions contraires; Beckett «jamais connu

-

personne

toujours fui couru ailleurs

))

1, et ramassé les cailloux de son

impossible écriture pour en faire le parcours immense et insaisissable d'une tranchante solitude: ne sont-il pas, au-delà de ce qui les oppose incommensurablement, des écrivains d'eux-mêmes qui s'ignorent délibérément, autant ou guère moins que Kafka, «jeté d'un coup de pied hors du monde tel un certain coléoptère? Le chemin pour aller loin de soi est long, sans fin assignable, car sans cesse il ramène à un
)) 1

Bockett

S., Comment

c'est,

Paris, Ed. de Minuit,

1961,

p. 123.

10

autre point de départ. Ceux qui l'empruntent font beaucoup plus et mieux que se dire, se plaindre ou se proclamer, mais ils ne s'oublient pas pour autant, ils ne peuvent s'oublier. Traversant des contrées où ils ne s'attendent pas eux-mêmes, il leur faut néanmoins se rencontrer toujours, et encore se reprendre pour de nouveau s'éloigner. Ce dépassement voulu de la culture de soi (obstiné chez certains, fléchissant chez d'autres, jamais égal en tout cas) est ce qui donne à la contribution latente de l'autobiographique sa pleine portée dans l'oeuvre accomplie. A contrario, c'est un risque encouru par l'écriture expressément consacrée à soi que de clore l'horizon, de limiter sa puissance d'évocation à l'objet-moi et à ce qui l'entoure, d'interdire le vagabondage de l'imagination hors des voies empruntées ou croisées par une histoire individuelle et contingente, sur quoi le narrateur se met en position éminente et périlleuse de dire le vrai ou ce qu'il tient pour tel. Ce risque ayant été pris maintes fois (et on veut l'espérer, en connaissance de cause), la littérature personnelle existe et se développe. Comme le montrent bien, et à divers titres, les travaux réunis dans le présent ouvrage, elle a son indéniable spécificité et une déjà longue mémoire. Au registre de celle-ci s'est inscrite, depuis près d'un siècle, une double et intéressante connexion avec la psychanalyse. D'une part, cette dernière a suscité de nouvelles formes de récit (histoires de cas, journaux ou relations de cure par quelquesuns de ceux qui ont entrepris le voyage). D'autre part elle appelle, sur l'écriture de soi en général, un genre de curiosité assez différent de celui qui se portait jusqu'au début du siècle vers cette littérature. On n'est guère plus enclin, de nos jours, à mesurer cet intérêt à

l'aune d'une psychanalyse « appliquée )). Ce n'est pas seulement que
cette application serait réductrice et contestable dans ses exploits. C'est avant tout que le lieu d'origine de la psychanalyse non appliquée, non transposée, non «trafiquée)) demeure celui où la parole est dite à un seul autre, sous la condition que cet autre se soit assigné à l'écouter et à ne rien dire lui-même qui ne procède strictement de cette écoute en certaines occasions privilégiées. On est fort loin, dans une telle situation d'échange oral inégal, de la lecture et de l'interprétation d'un texte. On est même aux antipodes

-

-

11

de cette herméneutique studieuse et tranquille. Cela n'empêche pas le psychanalyste de lire des textes - en particulier ceux dont le propos est l'histoire personnelle et de le faire à travers son expérience et ses connaissances propres, auxquelles il ne saurait donner congé au moment d'adopter la position du lecteur. Si donc ce lecteur-là se garde

-

bien, quand il est avisé, d'appliquer souverainement sa

«

méthode

psychanalytique» à l'interprétation des récits littéraires, il ne peut manquer, d'un autre côté, de s'interroger à leur sujet à partir d'une pratique irréductible à la lecture pratique où la vie, la pensée, l'attente et l'angoisse lui sont livrées ensemble, et jamais sans résistance, à travers une suite ouverte de paroles dont il est l'unique et régulier destinataire. C'est la grande différence entre l'écriture de soi et le processus d'analyse qui fait l'intérêt de cette interrogation, et non une compétence particulière qui serait celle du clinicien. Comment ne pas s'étonner, quand on est entraîné jour après jour dans cette expérience multiple où des individus fort différents tâtonnent et espèrent, des regards rétrospectifs et surplombants portés sur leur propre vie par des auteurs soucieux de conclure, ou tout au moins de fIxer leur devenir en un discours écrit? TI est vrai que la distance est grande entre les autobiographes résolus, qui entendent dessiner publiquement leur histoire inaliénable avant qu'il ne soit trop tard, et les journalistes intimes, les rédacteurs de carnets ou de cahiers tenus secrets ou réservés, qui de leur vivant ne consentent ou n'envisagent aucune publication. Mais la plus farouche intimité n'est pas en tout point antinomique de l'auto-exposition: elles ont en commun un certain

-

dessaisissement

de la vue et de l'écoute

d'autrui

-

ici sommé de

subordonner sa lecture à la logique d'un discours autocentré et définitif, là mis à l'écart de ce que l'être humain écrit sur lui-même. Le rapport au langage est évidemment tout autre, selon qu'on parle à quelqu'un en cherchant après coup le sens et l'insensé de ce qui lui est donné à entendre, ou qu'on écrit seul en anticipant les effets produits et en ayant en vue le récit et le rassemblement de soi. Au plan phénoménologique, le seul point commun entre ces deux usages opposés du langage et du temps de l'énonciation, c'est le référent cité en première personne, le Je du parleur ou de l'énonceur. Ce Je, qui

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n'est point maître en sa demeure, n'est cependant pas rien; ce n'est pas le simple sous-produit de la décomposition analytique, non plus qu'un mirage, ou une image tracée par des artifices d'écriture. Aussi bien serait-il léger de s'en délivrer par le recours expéditif à l'une ou l'autre de ces formules qui ont tôt fait de sonner le glas du sujet, encore qu'à chacune puisse être attaché quelque fragment de vérité. Le Je parlant, qui est autre que le Je parlé, ne réside en aucun dit, pas davantage qu'en un écrit. Toujours au-delà des énoncés lapidaires qui l'épuisent et le nient, cet être qui parle, oublie, se ressouvient, tente d'établir dans le temps de nouveaux liens. Nul doute que la parole en analyse, quels que soient sa liberté et ses effets de surprise, ne fasse ainsi acte d'histoire, et plus encore à son insu, sur un mode sourd et discontinu, qu'à la manière des constructions récapitulatives impliquant l'analyste. C'est un vecteur qu'elle suit inéluctablement (et sur quoi la résistance sait pouvoir s'étayer); or en le suivant, elle préjuge et rejoint, mutatis mutandis, le type de projet qui incline Narcisse à se faire écrivain de sa propre vie. Nous connaissons les difficultés de ceux qui longtemps cherchent, sans éclat ni ostentation, à quitter le miroir plan où ils aiment à se résumer après y avoir éteint un à un les feux de leur jouissance ignorée. Les écrivains qui se décrivent, parfois après une analyse mais le plus souvent au décours d'une vie largement remplie sans un tel détour, ont en quelque sorte élaboré, jusqu'à l'acmé d'un discours lisible, cette position spéculaire indéclinable, à laquelle on retourne maintes fois alors même qu'on croyait l'avoir abandonnée. Mais de même que dans une analyse sans complaisance le rapport à soi est mis radicalement en cause dans l'affrontement soutenu à l'Autre, de même l'écriture qui peut aller plus loin qu'un discours arrimé au Je franchit des frontières et découvre des paysages d'où l'on sait bientôt qu'on ne sera pas porté à revenir.
Maurice Dayan

13

PRÉSENTATION

Les textes regroupés dans ce volume correspondent aux actes du

colloque « Écriture de soi et psychanalyse», qui s'est tenu les 29 et 30
septembre 1995, à l'université Paris 7-Denis Diderot. Il a eu lieu à l'initiative du groupe de recherches «Littérature personnelle et psychanalyse », associé au sein de cette université à l'unité de recherches dirigée par Maurice Dayan, qui présidait le colloque. Ce colloque avait à plusieurs titres une valeur inaugurale, et d'abord par rapport au groupe de recherches. En effet, tous les intervenants avaient participé, d'une manière ou d'une autre, aux activités du groupel. Outre les publications de chacun, deux numéros de la revue de psychanalyse Le Coq-Héron2 avaient déjà témoigné de ces activités. Mais avec ces deux journées, il s'agissait de mettre davantage en circulation la problématique partagée par les participants du groupe. Ce colloque se voulait aussi inaugural, au sens d'ouvrir un cycle: après le thème général de cette première année, les sessions des prochaines années aborderont des questions plus spécifiques, comme «Ecriture de soi, écriture de l'histoire» (en 1996), «Ecriture du traumatisme» (en 1997), etc...

Le

groupe

de

recherches

«

Littérature personnelle et

psychanalyse» est né il y a cinq ans d'un constat: chez les analystes comme chez les spécialistes de littérature, l'écriture de soi fait problème, voire symptôme. De l'appellation aux modalités concrètes d'écriture ainsi désignées, elle présente un grossissement des difficultés des uns et des autres à s'entendre, au sens d'abord
Aux auteurs ià présents, il faut ajouter Jacques Has<iOW1, n'a pas été en IIle81re de donner qui fonne écrite à sa conférence, Philippe Lejeune et Oaude Bwgelin (présidents de séanœ1 airu.1 notamment que Nicole Beauchamp, Jean Bellemin-Noël et MicheJJeMoreau-Ricaud (disœtants~ 2 « littérature per!!OnnelI.e t psychanalyse »,1£ Coq-Héron, 126, 1992. « Le divan à plumes »,1£ e Coq-Héron, 130-131, 1993.
1

15

d'entendre sa propre démarche dans la confrontation à la démarche de l'autre. Deux dérives ont longtemps dominé et dominent encore les rapports entre littérature et psychanalyse: chez les analystes, la réduction de la lecture-interprétation d'un texte au modèle transférentiel de la cure; chez les spécialistes littéraires, la réduction de la psychanalyse à une expérience textuelle. Si tout texte est à envisager comme le résultat de l'activité toujours singulière d'un sujet doué d'inconscient et si tout énoncé dans la cure engage des procédures tant narratives que stylistiques, il me semble néanmoins que la matière transférentielle de l'inconscient dans la cure ne doit pas être confondue avec la matière textuelle de la littérature. Rechercher trop directement des analogies ou des équivalences ne peut que tendre à réduire le texte à un pré-texte ou l'inconscient à un texte, alors qu'il s'agit au contraire de distinguer pour (faire) dialoguer. Ce dialogue doit être rendu possible. Pour cela, il faut bien sûr réunir des littéraires et des analystes autour de questions partageables pas obligatoirement communes -, ce qui implique chez les uns et les autres un double investissement: de la psychanalyse, comme théorie de l'inconscient et méthode d'investigation supposant la cure; de la littérature, en tant qu'elle engage un ensemble de théories et de méthodes de lecture supposant l'écriture. Le groupe s'est constitué sur cette base, c'est-à-dire sur la base d'affinités personnelles, littéraires et théoriques. Il réunit depuis cinq ans, chaque mois, des spécialistes de la littérature et des «analystes chercheurs », comme disait Freud. Tous investissent les questions liées à l'écriture de soi et ont recours, face à ces questions, à la métapsychologie freudienne.

-

La «littérature valeur strictement

personnelle)) descriptive

-

-

terme que j'ai choisi pour sa désigne un champ d'écritures

obligeant en outre à se dégager de la tentation de réduire l'autre au même. Il s'agit d'aborder la littérature personnelle en tant qu'elle pose problème à la fois aux spécialistes de la littérature et aux analystes: aux premiers, en mettant en question le système des genres littéraires, aux seconds, en mettant en question les modalités d'écriture de la

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psychanalyse, à commencer par l'écriture à la première personne de Freud. Tel est le projet présidant aux activités du groupe «Littérature personnelle et psychanalyse» et qui, à ce titre, a inspiré le colloque « Écriture de soi et psychanalyse ». .

De la notion de « littératurepersonnelle», datantde la fin du dixneuvième siècle, empruntée à Brunetière et reprise avant moi par

PhilippeLejeune, à celle d'

«

écriturede soi », empruntéenotammentà

Foucault, il s'agit du même parti pris descriptif, du même renoncement à légiférer en matière de genre littéraire. Si j'ai pu dans mes propres travaux proposer une approche du «dispositif autobiographique» rendant compte d'une spécificité tant de l'écriture autobiographique que de son «implication» de la psychanalyse, c'est qu'il me semble que le champ des écritures de soi reste pour l'essentiel à penser; et qu'il ne sera pensable qu'en associant démarches descriptive et théorique, méthodes littéraire et psychanalytiquel. C'est le statut autoréférentiel des textes qui permet de définir et décrire le champ des écritures de soi. Apparaît ainsi la perspective d'une poétique psychanalytique des écritures de soi, ne dissociant pas les approches du texte écrit et de l'acte d'écriture, l'interprétation d'un texte de la recherche d'instruments permettant sa description. C'est en tous les cas dans cette perspective que j'ai sollicité les contributions orales puis écrites des différents auteurs du présent ouvrage. La notion même de « littérature personnelle» pose question, voire celle d' «écriture de soi », notamment en ce qui concerne la manière dont on peut situer l'autobiographique dans les textes n'ayant pas le statut d'autobiographies. Régine Robin et Anne Roche donnent consistance à la question, la première à partir de Joseph Roth, la seconde, de Walter Benjamin. Chez Roth, qui n'a pas écrit d'autobiographie, le registre biographique est à rechercher dans les reportages ou dans l'écriture fictionnelle. «Il s'agit bien chez Joseph Roth d'une quête identitaire qui ne peut se dire directement sous la forme d'une autobiographie». Chez Walter Benjamin, qui malgré ses
1

a

Ollantaretto J-F, De l'acte a/1.fobiographique.Le psychanalyste et l'écriJure
roll « L'Or d'Atalante », Seys<iel, 01amp Vallon, 1995.

a/1.fobiographique,

17

réticences

à

employer
certains

le

«

je

»

a

écrit

quelques

textes
et en

autobiographiques,

textes non autobiographiques

-

particulierParis capitale du Dix-neuvième siècle lus comme des
«

peuvent « être
par la

auto-portraits

obliques»,

structurés

psychanalyse,

au

travers en particulier des métaphores

archéologiques et architecturales ». Dans une démarche tout autre, à la fois biographique et psychanalytique, Anne Clancier aborde quant à elle un auteur bien différent de Roth et Benjamin. Amiel, dont l'écriture est sans ambigüité aucune celle d'un diariste, permet de s'interroger assez directement sur les fonctions psychiques du journal,

concernantnotamment son statut de double ou le « public intérieur»
de l'auteur. La deuxième partie du livre est consacrée à différents aspects du problème de l'écriture de soi chez les analystes. Mireille Fognini interroge en tant qu'analyste les textes autobiographiques d'un analyste, Bion. Elle met ainsi en lumière le « penser des pensées» au travail dans l'écriture autobiographique singulière de l'auteur d'une oeuvre novatrice, à considérer indissociablement comme un clinicien, un théoricien et un écrivain. Simon Harel s'intéresse quant à lui à un autre analyste, dont l'écriture elle aussi singulière oscille entre le récit de cas et l'autobiographie: Julien Bigras. « L'écriture face au protocole analytique », ainsi exposée, permet de questionner « l'identité narrative» qualifiant « l'écriture analytique» de cet auteur, en étudiant notamment le statut du rêve. Enfin, Josette Pacaly propose une analyse comparée de deux modalités « d'implication du
chercheur dans sa recherche », de deux analystes, Didier Anzieu et Julia Kristeva, se confrontant à deux écrivains, Beckett et Proust. C'est

toute la question du « désir d'écrire» et du « désir d'être analyste»
qui est ainsi posée, c'est-à-dire de la spécificité de la littérature comme de la psychanalyse. La troisième partie ouvre des perspectives plus historiennes. Jacqueline Carroy envisage le récit de cas à la fin du siècle dernier, en mettant l'accent sur les textes rendant visible la tension entre la visée scientifique du clinicien et l'auto-témoignage du patient. Cette double approche du cas clinique, narrative et historique, met en valeur son rôle fondateur du côté de la psychologie et fait apparaître une

18

généalogie des relations entre écriture de cas et écriture de soi qui concerne directement la psychanalyse. Une autre approche de l'écriture de cas est proposée par Vladimir Marinov, à partir de «L'Homme aux loups». Le problème de l'écriture de soi chez le célèbre patient de Freud est étudié sous l'angle de l'identification à des figures littéraires et de sa valeur transférentielle. Enfin, dans un tout autre registre, Catherine Wieder rend compte du rôle joué par Ralf Waldo Emerson dans l'histoire de la psychanalyse américaine. Elle présente ainsi une réflexion sur la fondation de la psychanalyse aux Etats~Unis et sur le caractère constitutif de «réminiscences» extrapsychanalytiques dans l'élaboration théorique de «la pensée sur le Moi ». La dernière partie est davantage centrée sur la cure elle-même. Jacqueline Rousseau-Dujardin, en se référant aux variations de la notion du temps chez le patient tout au long de la cure, développe une réflexion articulant temps et roman familial, qui prend en compte l'existence de versions successives de ce dernier. Cette réflexion, qui part d'une. lecture critique de Ricoeur, débouche sur les enjeux de l'écriture autobiographique. Quant à Ghyslain Levy, sur le fond d'une interrogation portant sur le dispositif temporel de la cure, il aborde le «projet autobiographique » sous l'angle d'un « dispositif d'encadrement encadrant l'écriture elle-même ». «L'art du retardement » définit ainsi « une véritable condition de fabrication de l'oeuvre ». Enfin, tout à la fois en contrepoint de ces contributions et au plus près du thème «écriture de soi et psychanalyse », Serge Doubrovsky nous donne à lire le témoignage d'un analysant confronté à la publication de son «cas» par l'analyste. Que ledit analysant soit écrivain, et un écrivain ayant inventé une variante d'écriture autobiographique supposant la psychanalyse (<< l' autofiction »), souligne bien ce qui est au coeur de ce témoignage: l'intrication des enjeux transféro-contre-transférentiels et d'une rivalité d'écritures entre analyste et analysant.
Jean-François Chiantaretto

19

I

L'impossible place identitaire de Joseph Roth Régine Robin

Joseph Roth n'a laissé aucune oeuvre autobiographique en dehors de quelques brouillons de jeunesse. Des lettres, en fait une abondante correspondance, des essais, des articles de journaux, quelques fragments et brouillons inédits mais l'essentiel de. son oeuvre, aujourd'hui quasi-intégralement publiée en allemand (tout est loin d'avoir été traduit en français), est constitué de romans de récits et de nouvelles. Pourtant, il nous a semblé que dans un colloque consacré aux rapports entre la psychanalyse et la littérature personnelle, Joseph Roth avait une place, singulière certes, mais une place tout de même comme lieu de réflexions dans la constitution d'un espace tiers où se nouent et tentent de se dénouer vie personnelle, problèmes identitaires incontournables et travail de la fiction à la fois comme inscription de ces problèmes et comme déplacement de ces derniers. Car il s'agit bien chez Joseph Roth d'une quête identitaire qui ne peut se dire directement sous la forme d'une autobiographie. Elle se doit d'être masquée, prise dans un univers fictionnel qui permettra une mise à distance des obsessions et donc une possibk mise en texte de ce qui trouble et ne peut autrement se mettre en mots. Ce qui s'énonce dans la quête identitaire est un problème de place, place fragile, place ténue. Plac.e qui oscille entre deux extrêmes; la position d'une volonté de fixation, de se sentir soudé à une place assignée, déterminée, et la position post-moderne d'un éclatement où plus rien ne subsisterait de ce qui fait tenir ensemble les différentes facettes du sujet.

23

La littérature a expérimenté toutes ces places anticipant largement sur le discours des sciences sociales, à plus forte raison sur celui de la politique. Mais le paradoxe que j'énonce va plus loin. Il touche au travail du fictif. Je voudrais montrer que parce que fiction, la littérature peut dire le vrai, le vrai quant à la vérité du désir du sujet. Clivage du sujet, l'autre en soi, le «je» est un autre sont devenus des évidences du discours culturel. Pression de la littérature et de la psychanalyse dans leurs versions vulgarisées, l'unité du sujet cartésien est depuis longtemps un mythe du passé. Dans cet art, la littérature a montré le chemin depuis toujours. Du Neveu de Rameau au fameux Docteur Jekyll et Mister Hyde de Stevenson en passant par toutes la panoplie des Doubles (Ie texte de Dostoievsky ne représentant que la figure emblématique de la série) des métamorphoses de Apulée à Kafka en passant par Gogol, des fantômes et autres spectres, revenants ou hallucinations comme dans le Horla de Maupassant, la littérature, bien avant la psychanalyse nous a habitués à ces étranges «visiteurs du moi» pour reprendre l'expression de Alain de Mijolla, qui nous travaillent de l'intérieur à notre insu. L'écrivain est toujours habité par un fantasme de toute puissance. Etre à la source du sens, être le père et le fils de ses oeuvres, s'auto-engendrer par le texte, se choisir ses propres ancêtres, ses filiations imaginaires (des écrivains) à la place de sa vraie filiation sont des tentations courantes chez les écrivains. Balzac convoque sur son lit de mort les personnages de la Comédie humaine et le célèbre «Madame Bovary, c'est moi» n'a plus besoin d'être commenté. L'écrivain que nous voudrions évoquer dans le cadre de cet article, c'est Joseph Roth, né en Galicie (sous domination habsbourgeoise) au tournant du siècle, en 1894, et mort à Paris, en exil, ayant fui les nazis, en 1939 quelques mois avant l'éclatement de la Seconde guerre mondiale. Il nous oblige à envisager, au-delà des données du biographique, le devenir Empire du père absent à travers ses deux grands romans: La Marche de Radetsky et la Crypte des capucins!, et son intenable position concernant la question juive. Peut-être alors

1

La place nous manque

dans

cet article

pour

analyser

ces deux

oeuvres

magistrales.

On se reportera

à Régine Robin, La plaœ défaite: essai 5TITle trooble des identités, à parai"tre.

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serons-nous à même de comprendre ce pluriel de «charmes» qu' évoquait Barthes autrefois, qui fait que l'écrivain, disséminé de façon complexe dans son texte, construit non des synthèses, mais des agencements complexes qui ne constituent ni des figures de compensation, ni de simples projections de contradictions et de fantasmes mais des espèces de doubles fantomatiques, en pointillé, qui permettent aux différentes facettes du moi de prendre consistance et par où se dit une vérité du sujet. n ne s'agit pas,bien entendu, de remettre en scène le vieux problème du biographique confronté au monde de la fiction. Ni la position sainte-beuvienne combattue en son temps par Proust (tout est à ramener à la biographie), ni la position formaliste (il n'y a que du texte, rien que du texte sans auteur), ne nous concernent ici. Une position autre avait, en son temps été développée par J. Ricardou, le bio, éléments du biographique, retravaillés en tant qu'êtres de langage et convoqués pour leur place, leur rythme, leur statut fictif dans l'économie textuelle. Ce n'est pas tant le bio qui nous retient ici ou pas seulement le bio, mais un espace frontière, celui où prennent corps et écriture (comme on dit que la mayonnaise prend) les fantasmes, illusions, aspirations, imageries culturelles enracinées de l'écrivain. Travail de transformation, de traduction-transfert, de transposition, de déplacement. Recréation de soi en autre en même temps que mise à distance de soi, domestication du manque, de l'absence, des dangers du morcellement. Chez Joseph Roth, les petites villes des confins souvent décrites aussi bien dans les Fausses mesures que dans La Marche de Radetzky, sont à la fois Brody, sa ville natale de Volhynie en Galicie orientale et ne sont pas Brody. Charles Joseph Von Trotta n'est pas Joseph Roth. Aucun personnage n'est le narrateur, qui n'est pas l'auteur quoi qu'il dise et quels que soient les pactes autobiographiques ou fictionnels qui président à l'écriture de l'oeuvre; cependant, Charles Joseph représente un double possible, fictif, imaginaire de Joseph Roth. Dans la réalité, ce petit Juif originaire de Galicie aurait eu bien du mal à devenir un officier de l'armée impériale et royale, c'est bien pourquoi, Roth va en rêver jusqu'à l'obsession, jusqu'à se composer une nouvelle personnalité empruntant ce masque. De même, le père de Von Trotta, le préfet, dans le roman n'a strictement rien à voir avec le

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père réel de Roth. Le problème n'est pas là. Il est dans la constitution d'un espace tiers, transitionnel où la toute puissance imaginaire de l'écrivain peut prendre corps, où peuvent se cristalliser en une unité en une totalisation, les fantasmes et les manques de Roth, la tradition littéraire autrichienne de Grillparzer à Ferdinand Von Saar, inscrivant des figures de bureaucrates et d'officiers, une conjoncture générale où se débattent les thèmes de la décadence et l'immobilisme de la double monarchie, de la montée des nationalismes et la culture juive, la Tradition et toute son épaisseur textuelle. A la croisée du biographique et de la fiction se constitue cet espace constitutif d'une identité pluralisée. Il s'agit d'une identité palimpseste, d'une recréation du moi qui se réécrit sur un texte déjà là et qui ne parvient pas (le veut-il?) à effacer le premier texte. Derrière le personnage de l'officier catholique autrichien de la défunte armée «impériale et royale », derrière cette personne il y aura toujours le conteur juif pétri de yiddish quoi qu'il en ait, attaché à la tradition comme culture, aux récits hassidiques pleins de Justes, de blasphémateurs, de pieux personnages se mouvant dans une aura mystique. Toute la difficulté est de saisir que Joseph Roth est à la fois un authentique écrivain du shtetl, la bourgade juive traditionnelle d'Europe centrale et orientale et le chantre de la double monarchie écrivant en allemand. C'est bien la superposition de ces deux images qui est à l'oeuvre dans ses textes et dans une construction imaginaire qu'il fait de lui-même, transformant sa vie en fiction. Joseph Roth est important sur le plan littéraire car (entre autres) il fait bouger deux sociogrammesl décisifs dans la culture viennoise de son temps: le sociogramme « Empire des Habsbourg» dont le noyau serait constitué par « François Joseph » et le sociogramme « judéité », si important dans l'inscription des problèmes identitaires des écrivains, dont un très grand nombre sont au moins d'origine juive dans la Vienne du tournant du siècle jusqu'au milieu des années trente pour les raisons tragiques que l'on sait, de Arthur Schnitzler à Joseph Roth, de Hugo von Hofmannsthal à Stephan Zweig. Rappelons pour faire vite

1

Pour toute la dimension
Duchet,

sociocritique

et l'ensemble notionnel qui lui e& attaché, à partir du IIavail
1993.

de Oaude

voir entre autres,

Robin,

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que le sociogramme dans le cadre de la sociocritique est une figure qui permet de penser à la fois la cohérence du texte en même temps que ces multiples dysfonctionnements. Elle situe le texte dans son historicité, le cortège des autres textes auxquels elle s'adosse avec lesquels s'écrit le texte et contre lesquels implicitement elle polémique. Prenant place dans un débat, un conflit, un enjeu social fondamental, elle inscrit les données de ce conflit, l'éventail des possibles en marquant sa singularité non pas par une prise de position explicite mais par un bougé du problème général. Joseph Roth est à la fois obsédé par l'Empire qu'il renouvelle comme thème. De ce point de vue, la magistrale étude de Claudio Magris peut servir d'entrée dans l'oeuvre (Magris, 1991). Mais l'empire des Habsbourg n'est pas un thème mais un enjeu décisif. Lieu d'un conflit discursif, il traverse et empoisonne la fin du siècle, accompagne le déclin de la double monarchie et la montée des nationalismes. Pour ou contre l'Empire même rénové sous sa variante du compromis de 1867. Tous les nationalismes des peuples à l'intérieur de l'Empire vont partir en guerre contre lui, que ce soit contre son archaïsme, la domination de l'allemand comme langue ou comme civilisation, que ce soit contre ses tendances à la centralisation derrière des façades réformatrices, contre la décadences des moeurs à la cour des Habsbourg symbolisée par l'avalanche des malheurs qui viennent fondre sur elle: assassinat de Sissi, double suicide de Meyerling, et à la fin, l'attentat de Sarajevo à l'origine immédiate de la Première guerre mondiale. Il y aura cependant, de façon symétrique dans le discours social du temps et dans la littérature précisément nombre de textes qui vont défendre l'Empire. Parmi ces innombrables textes, un trajet singulier, celui de Joseph Roth. C'est que le sociogramme «empire» croise celui de « judéité» aussi conflictuel que le premier et qui informe la totalité de l'oeuvre de Joseph Roth. Dans son livre Modernité viennoise et crises de l'identité, Jacques le Rider écrit:
L'intellectuel juif assimilé, pour sa part, semble condamné au statut de
« juif imaginaire». La judéité devient une recherche,une interrogation, une invention perpétuelles. Ce qui semblait un siècle plus tôt défini par la Loi la plus rigide devient flottant et indéterminé. Ce qui comptait au

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nombre des caractéristiques élémentaires de l'individu (tout comme son sexe) relève désormais de son intimité la plus secrète. Toutes les combinaisons, même les plus paradoxales, tous les cheminements même les plus tortueux, peuvent se présenter. Cette désubstantialisation de l'identité du juif assimilé fait de lui un prototype du moi post-modeme : instable et solitaire, libéré s'il le désire des idéologies coercitives, autonome et pourtant constamment inquiet du regard de l'autre, guetté par la tentation d'abdiquer d'être «un homme sans qualité» pour s'abandonner aux identifications parfois hâtives qui se proposent. (Le Rider, 1990, p. 244) C'est bien de ce double sociogramme dont il sera question ici et de la façon dont Joseph Roth, de manière tout à fait originale, les superpose l'un et l'autre afin de ne pouvoir penser le destin de l'un sans

le destin de l'autre comme si « la patrie perdue» qui sera le leitmotiv
de l'oeuvre était aussi bien le Shtetl, la bourgade juive des confins que L'Empire multinational, aussi bien la judéité de l'Est que les fastes de la cour de Vienne; comme si Vienne, telle la psychanalyse, était

devenue « une chose juive ». «Je suis l'enfant illégitime d'un haut fonctionnaire autrichien» : la mythomanie de Joseph Roth. de l'Etat

À la mort de Joseph Roth, au cimetière de Thiais, dans la région parisienne, le 30 mai 1939, une étrange scène a lieu. Des discussions qui avaient commencé quelques jours auparavant. On ne pouvait se mettre d'accord sur l'appartenance religieuse de Joseph Roth et donc du type de funérailles qu'il fallait lui organiser. Les Catholiques firent remarquer que, depuis des années, Roth ne faisait pas mystère de l'être, qu'il lui arrivait d'assister à la messe. Les Juifs tenaient au Kaddish, la prière des morts et de ce fait, à la présence d'un rabbin. Les émigrés allemands et autrichiens étaient venus nombreux et Otto de Habsbourg avait fait envoyer une couronne au nom de la Monarchie: «Au combattant fidèle de la monarchie ». On ne pouvait trouver le certificat de baptême de Roth. Ce furent de belles empoignades, chacun pouvant prétendre à la vérité. Roth avait semé cette confusion tout au long de sa vie. Multiple, contradictoire, mythomane.

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