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HALBWACHS ET LA MEMOIRE SOCIALE

De
247 pages
C'est sa thèse de sociologie de 1925 " les cadres sociaux de la mémoire ", qui rendra célèbre Halbwachs pour avoir inventé la notion de mémoire collective. Dans ce livre centré sur la notion du lien entre la mémoire individuelle et la mémoire collective, il est question déjà de la mémoire sociale qui est pensée si ce n'est souvent nommée. Nous estimons que l'objet final totalisant de la vie intellectuelle de Halbwachs c'était la mémoire sociale.
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HALBW ACHS

ET LA MÉMOIRE SOCIALE

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

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Gérard NAMER

HALBWACHS ET LA MEMOIRE SOCIALE
~

L'Harmattan 5-7 rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue St-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

@ L'Harmattan, 2000

ISBN: 2-7384-9595-8

AVANT-PROPOS

C'est à partir du tout premier article écrit par Halbwachs que commence à naître en réflexions critiques sur la conscience de classe de Marx le problème de la mémoire. L'oeuvre de Halbwachs de 1905 à 1925 est le point de départ de toute une floraison ultérieure. On voit se multiplier les intérêts en direction de la statistique, de la morphologie sociale, des psychologies collectives particulières, des études économiques. Nous cherchons la genèse d'un système sociologique centré sur le problème de la mémoire; nous ne faisons en cela que suivre la propre évaluation qu'il donnait dans ses Carnets de 1943 : lors de sa candidature au Collège de France, il notait pour la postérité qu'il était apprécié par les différents grands esprits comme le sociologue de la mémoire, c'est à cette occasion d'ailleurs qu'il cite Piéron, qu'i] cite Janet; d'ailleurs il les cite d'une façon nuancée en ce qu'il constate et prouve que ces penseurs ont utilisé et quelquefois sans les nommer ses propres enquêtes sur la mémoire sociale, sur la mén10ire collective. Ses travaux d'avant 1925 le préparent à une réflexion sur la sociologie de la mémoire puisque sa thèse économique sur les tracés des routes est bien entendu comme un avantpropos à l'idée de traces du passé. Mais c'est essentiellement sa thèse sur la classe ouvrière et les niveaux de vie, la première thèse sur la classe ouvrière, qui lui fait réévaluer la vieille idée de tradition socialiste de l'aliénation de la classe ouvrière, sous la forme de l'idée provocatrice d'une classe sans mén10ire. C'est de mémoire économique qu'il s'agit et nous aurons l'occasion de montrer comment c'est à partir d'une réflexion à la fois sur Marx et sur Veblen, à partir d'une réévaluation du marxisme en suivant Bernstein que

Halbwachs est arrivé à ce problème des rapports de la mémoire et de la société. Nous parlons de Halbwachs et de la mémoire sociale, car dans sa thèse de 1912 la mémoire économique c'est la mémoire de toute la société et en ce sens le point de départ est la mémoire sociale. C'est sa thèse de sociologie de 1925, Les cadres sociaux de la nlénloire, qui le rendra célèbre pour avoir inventé la notion de mémoire collective et quand Mauss parlera plus tard de lui, il parlera de l'auteur de la Mélnoire collective. Dans ce livre centré sur la notion du lien entre la mémoire individuelle et la mémoire collective il est question déjà de la mémoire sociale qui est pensée si ce n'est très souvent nommée. Mais c'est le second système de sociologie, celui qui, à ses yeux, constitue l'héritage de toute sa pensée sur la sociologie de la mémoire, l'ensemble de manuscrits édités sous le titre de Mé1110ire collective qui va mettre au premier plan de sa réflexion l'idée de mémoire sociale, identifiée essentiellement comme un courant de mémoire, c'est-à-dire comme une transmission mémorielle ne s'appuyant pas sur un groupe et par conséquent ne pouvant pas être nommée mémoire collective. Toute la théorie de Mélnoire collective est centrée sur la mémoire sociale; c'est pourquoi nous avons estimé que l'objet final totalisant de la vie intellectuelle de Maurice Halbwachs c'était la mémoire sociale.

8

PREMIÈRE PARTIE LE PREMIER SYSTÈME DE SOCIOLOGIE DE LA MÉMOIRE

Chapitre 1
De la conscience de classe au problème de la mémoire

Les points de départ de l'oeuvre datent d'un ensemble d'articles écrits en 1905 qui constituent l'arrière-plan de la thèse de doctorat « La classe ouvrière et les niveaux de vie »1. Le premier article significatif a été écrit par Maurice Halbwachs dans la Revue socialiste2 et s'intitule «Sur la psychologie de l'ouvrier moderne d'après Bernstein»; l'article pourrait se résumer en la question suivante: Qu' estce qui est scientifique et qu'est-ce qui ne l'est pas dans le marxisme que les héritiers de Engels continuent d'appeler « socialisme scientifique ». Halbwachs se range aux analyses de Bernstein et il souligne l'intérêt de son travail: «Les sociologues ne doivent pas nloins que les socialistes lui

savoir gré de sa probité scientifique »3. Il saisit là une bonne
occasion pour séparer dans les notions essentielles du socialisme (classe, conscience de classe) ce qui est idéologie et ce qui est vérifiable. Bernstein a eu des expériences vivantes de la classe ouvrière; il ne fait pas partie de «ces Qlnateurs de systèlnes », il apporte profondeur et solidité à la littérature sociologique courante. En partant de Bernstein, Halbwachs commence alors une critique réciproque de la pensée marxiste et de la théorie sociologique qui devait renouveler, dans son esprit aussi bien la pensée socialiste que
1. 2. 3. Maurice Halbwachs, lA classe ouvrière et les niveaux de vie, Paris, Alcan, ]912. Revue socialiste, 1905. Op. cit., p. 46.

la sociologie durkheimienne à partir d'une approche scientifique. C'est ce que Halbwachs appelera dans des textes de la même année le « passage de la dialectique à l'expérience ». L'intérêt que suscite chez Halbwachs la polémique de Bernstein contre le marxisme orthodoxe c'est précisément la mise en cause du caractère pseudoscientifique du marxisme. Dans la ligne de l'article de Bernstein ce que Halbwachs reprend à son compte c'est l'appel à l'expérience. L'intérêt de Bernstein c'est de multiplier les éclairages sur l'ouvrier

moderne; il a pris contact avec les hommes et n'a point
négligé les enseignements de ses propres impressions. C'est ce thème (l'ouvrier moderne) et ce projet (en faire la science) que vise Halbwachs dans cette étude critique. Halbwachs pense qu'il y a donc chez les marxistes une identification illusoire entre la pensée dialectique et la pensée scientifique, alors que leur thèse est en réalité une approche déductive et systématique. Ce qu'il loue chez Bernstein c'est un début de pensée inductive sous la forme d'une expérience concrète des ouvriers modernes qui lui sert de point de départ pour ses analyses. En somme, le problème qui est posé en filigrane de ce premier article, c'est l'étude de la conscience de classe, en refusant qu'elle soit une particularité psychologique et individuelle saisie intuitivement, mais en refusant tout autant que ce soit une pensée abstraite que l'on puisse déduire d'une situation de classe. Au contraire, il faut, dans l'esprit d'Halbwachs, lier l'étude de la conscience de classe à la notion de représentation collective qui serait induite à partir d'indicateurs et de données statistiques. Bernstein cite Lassalle et conteste que la conscience de classe puisse être conçue autrement qu'en luttant à la fois contre une psychologie du singulier de type nietzschéen, et une psychologie de l'universel de tradition marxiste. La conscience de classe, si elle n'est ni la conscience d' un surhomme, ni la conscience de l'histoire, n'est pas davantage une pensée théorique. Il n'y a pas de rapports entre la situation de la classe ouvrière et le marxisme. Bernstein rappelle que les fondateurs du marxisme n'étaient point des ouvriers et que l'étude expérimentale particulière des ouvriers d'Angleterre révèle qu'au moment où il fallait 12

déléguer des députés ouvriers, les travailleurs n'eurent aucune confiance en l'avenir de leur classe, voyant que ces délégués savaient à peine lire et écrire. Lassalle a montré que dans le meilleur des cas la pensée des ouvriers est une pensée pragmatique, positive et non point une pensée universelle. Quand les trusts se substituent à l'individu (le patron) le mythe ouvrier de la suppression du patronat et du salariat n'a plus lieu d'être et les ouvriers commencent à entrer dans une réflexion particulière sur la stratégie syndicale. Les syndicats estime Bernstein, sont un lieu important de réflexion pour atteindre quelques éléments de la conscience ouvrière; ils ne sont pas ce qu'ils paraissaient à Marx, un réservoir de cadres à une armée. Bernstein rejette l'idéologie de la lutte de classes et décrit les syndicats non pas comme un instrument de conquête du pouvoir, mais comme un moyen pour les ouvriers d'acquérir petit à petit un esprit politique, complexe, qui leur manque encore. Bernstein souligne l'importance des institutions inventées par les syndicats et permettant un progrès vers la démocratie: Je mandat impératif, les fonctions non rétribuées, la représentation centrale sans pouvoir La critique de Maurice Halbwachs a consisté à prendre note du progrès accompli dans la perception de la psychologie ouvrière chez Bernstein qui oppose des impressions concrètes vues en Angleterre, en Allemagne, à la dialectique abstraite de Engels. Puis dans un deuxième temps Halbwachs, qui écrit dans une revue théorique socialiste, fait le pari que le progrès du socialisme par la sociologie puisse être lié à un progrès du caractère scientifique de la sociologie: «Les re111arquesde bOll sens l'narquent que le progrès el11pirique accompli par Berrlstein l'a été très probablel11ent en utilisant des statistiques »4. Toutefois, les statistiques ne sont pas une fin en soi et le progrès de Bernstein par rapport à la pure philosophie d'Engels semble limité à des résultats ponctuels: ces résultats concernant les représentations de la classe ouvrière ne pourraient pas être acceptés par le sociologue dans les termes de l'article; plutôt qu'une addition indéfinie d'observations
4. Op. cil., p. 57. 13

particulières, il serait beaucoup plus scientifique de se demander quelles sont dans une société, les représentations communes à tel groupe, touchant la science, la politique, , touchant les besoins essentiels. Ainsi, la lecture de Bernstein laisse préfigurer dès ce premier article publié par Halbwachs, l'objet même de sa thèse: l'étude des besoins de la classe ouvrière, induits, à partir de la statistique: «Mais COlnment atteindre de telles représentations collectives »5. Bernstein part d'observations psychologiques générales. Les statistiques viendraient-elles à l'aide? Il est certain que Bernstein les a connues; il s'en est inspiré, mais Bernstein aurait-il dépassé le point de vue de la science par une induction trop rapide: «Entre un fait et l'explication de ce fait, il y a toujours un intervalle Inesuré par l'effort logique nécessaire pour adapter les deux termes l'un à l'autre »6. Halbwachs conclut sur l'insuffisance de l'addition de faits statistiques: «Ainsi une psychologie ouvrière tirée scientifiquel11ent des statistiques serait un enselnble de propositions très particulières, très détachées, probablelnent du point de vue de la pratique peu intéressantes »7. C'est pourquoi Bernstein a souvent dépassé les résultats que la statistique autorise. Telle est la première partie de l'article. Dans la seconde partie Halbwachs reconnaît à Bernstein le bien-fondé de sa distinction, de ce qui est de l'ordre de la sociologie économique et de ce qui est de l'ordre d'un postulat d'action éthique: «La thèse de la valeur temps de travail est si l'on veut une idéologie Inais cette idéologie cache, exprÙne un idéal pratique »8. Ce contenu juridique et éthique d'après Bernstein est au fond de toute forme de socialisme. On le retrouve aussi bien chez Marx: «Et dans cette partie de sa théorie oÙ sans doute on l'attendrait le InoÙ1S,. qu 'y at-il en effet sous cette déduction du temps de travail sinon un principe de rélnunération. Sous cette définition cOlnlne une part du produit retranché à son auteur, sinon une conda111nation du contrat de travail actuel,. SOllSce postulat d'une correspondance virtuelle entre l'ensemble de la
5. 6. 7. 8. Op. Op. Op. Op. cit., cil., cit., cit., p. 57. p.58. p. 6. Introd. p. IV. 14

production sociale et de la consommation sociale, sinon l'idée d'une organisation de la production,. la forlne logique et Inathématique parfois sous laquelle Marx expose ici sa thèse Il'est point sans analogie avec la forme déductive du Contrat social de Rousseau »9. Mais la critique que Halbwachs fait de Bernstein c'est qu'elle suggère un retour à Kant et à la distinction de la nécessité naturelle et de l'obligation morale. La science sociale en effet ne peut être qu'une science des représentations collectives; c'est ici que l'on va de la conscience de classe au problème de la mémoire: «On ne cOlnprend pas non plus que Bernstein puisse définir la pratique socialiste chez un men'lbre du groupe comlne une activité qui tire d'elle-mêlne son but, ici la considération des idées collectives, des n10uvenlents antérieurs à nous qui nous dépassent et nous enveloppent vient sans doute au prelnier plan pour lutter Inême contre un lnouvement d'opinion ou contre un n'louvelnent social. C'est sur les représentations et sur les tendances d'autres groupes que nécessairement l'on s'appuie »10. L'article paru dans la Revue de Métaphysique et de Morale en 1905 intitulé «Remarques sur la position du problème sociologique des classes », reprend certes la critique sans appel aussi bien du marxisme que du psychologisme individuel pour expliquer la classe sociale, mais il semble qu'il innove vers un nouveau schéma s'inspirant en partie aussi bien de Durkheim que de la tradition socialiste. L'article s'appuie sur les économistes allemands contemporains qui doivent reconnaître qu'il Y a dans la classe ouvrière une certaine réalité proche de la représentation collective; c'est ce que SchmoIler appelle un cercle de conscience; mais si ce cercle de conscience est bien une représentation économique son défaut est de renvoyer à l'ensemble de l'économie, à l'ensemble de la société. C'est la critique de Sombart qui va mener Halbwachs à la mémoire collective. Sombart développe le point de vue du parallélisme entre la structure de la classe et la conscience qu'elle en prend. Bien entendu Halbwachs attribue à bon droit cette erreur à Marx. Il répond à Sombart qu'il y a bien une
9. Op. cit., pp. 53-54. 1O. Op. ci!., pp. 53-54.
15

logique du progrès structurel dans l'état économique, qu'elle est inscrite déjà dans une loi de sa transformation prochaine. Mais le décalage essentiel, l'erreur c'est le pari sur le parallélisme. «Dans la conscience sociale il y a ainsi une spontanéité des tendances 11Iaisni le contenu de la consciellce sociale ne coïncide avec la réalité économique contemporaine, ni son orientation ne correspond au sens réel de l'évolution. Outre l'obscurité des faits éconolniques il y a une influence du passé sur le présent de la conscience sociale qui l' en1pêche de produire le cours parallèle de l'histoire, les homn1es d'une époque ne peuvent échapper à l'obsession des représentations déjà anciennes des choses économiques et sans doute la réalité prend soin de rappeler à elle les pensées où elle s'obscurcit Inais les pensées n'en suivent pas moins leur pente et les éléments qu'elles empruntent au réel doivent prendre place en elles et être

élaborées suivant leur loi »11. II y a ici toute la théorie du
passé reconstruit en fonction des cadres présents de l'intérêt du groupe qui sera le coeur des Cadres sociaux de la 111émoire en 1925. En niant le cercle de mémoire du libéralisme, en niant la conscience de classe des marxistes, Halbwachs introduit les fonctions de la mémoire économique dans la prise de conscience de la réalité économique par les classes sociales. La deuxième partie de l'article centré sur Veblen va annoncer directement la thèse de 1912 sur les besoins de la classe ouvrière en liant la conscience de classe et la dépense. L'ouvrage de Veblen paru en anglais en 1899 : La théorie de la classe de loisirs12est le nouveau point de départ de Halbwachs. II y a un regroupement de la diversité des consciences économiques des classes; la conscience économique des classes élevées est une conscience de dépenses inutiles et ostentatoires; les nuances entre les classes moyennes et les classes supérieures correspondent à une hiérarchie du pouvoir de gaspiller. Au contraire, la conscience économique des classes ouvrières telle qu'elle apparaît à Halbwachs dans l'enquête sur les strates et comportement des classes ouvrières londoniennes révèle une corrélation entre le salaire et le nombre d' heures de travail. Il s'agit donc d'indicateurs de corrélation et non
Il. Revue de Métaphysique et de Morale, 1905, p. 44. 12. ThéodoreVeblen, The theory of the leisure class, New York, 1899. 16

pas d'une genèse de la conscience à partir de sa structure (la conscience de classe n'est pas le miroir de la classe). La conscience de classe n'est pas le reflet d'une vérité économique; c'est la sociologie économique qui peut chercher la vérité et les tendances d'une économie; mais c'est la sociologie qui doit révéler les tendances de la réalité objective et en particulier ses déformations. Cet article anticipe directement la thèse d'Halbwachs; Veblen a montré le rôle ostentatoire de la dépense des classes élevées, il appartiendra à Halbwachs de faire une enquête neuve sur la dépense dans les classes ouvrières; les classifications par niveau de fortune admettent une discontinuité; la séparation d'un niveau à l'autre est donc artificielle. Les consciences de classe sont au contraire discontinues, elles ont une réalité vécue: « Comlnent la conscience d'une société donnée, de la nôtre, se représente-t-elle les classes?» 13 Si une donnée générale de toutes les théories économiques allemandes peut être dégagée c'est la fortune. «On sépare les hOlnlnes d'après les quantités de richesse qu'ils ont, d'après leur force pécuniaire, mais la richesse reste une abstraction alors que la notion de classe dans la conscience des hOlnlnes est concrète et vivante» 14. Ce qui dans cette fortune aurait une apparence commune sera le point de départ de cette conscience de classe; il semble que ce ne soit pas la même cause qui de haut en bas déterminera quelles fortunes se grouperont pour former une classe et « qu'on tienne c0111pte, pour les basses classes, du travail salarié, pour les hautes, de la dépense» 15. La raison en est psychologique; la conscience de classe se constitue parce que «la pensée des hommes a besoin d'appui et ces notions assurent des fondelnents nets aisélnent perceptibles» et sans examiner «si la force de travail est conlme on dit une marchandise qui a son prix fixé sur le 111arché,l y a entre le travail et le salaire i un rapport de concolnitance et de coextension si étroit que pour chaque époque l'un est le signe de l'autre. Dans les autres classes, au contraire, quand il y a travail le rapport entre le travail et la rétribution est bien plus élastique sans compter que la quantité de travail fournie est à la fois lnoins
13. Op. cit., p. 44. 14. Op. cit., p. 45. 15. Op. cit., p.45.
17

visible et lnoins déternlinable. La dépense au contraire au moins en partie, nous le verrons, se perçoit plus précisé111ent et en même temps a reçu dans la conscience sociale une signification assez nette par rapport à la fortune qu'elle suppose» 16. En conséquence, la démarche de Halbwachs sera expérimentale. L'enquête statistique sert à vérifier l'hypothèse préalable; c'est dans une enquête faite sur la classe ouvrière de Londres en 1903 qu'il se voit proposer une classification de la classe ouvrière qui va de la couche la plus basse (les travailleurs occasionnels) suivie d'une couche liée à des salaires casuels très pauvres, suivie d'une couche liée à des salaires interlnittents, se terminant par une couche de petits salaires réguliers; l'ensemble des couches précédentes formant les pauvres. Au-dessus de la ligne de pauvreté se trouvent les salaires ordinaires réguliers qui vont strate par strate jusqu'aux hauts salaires. L'auteur note que ces salaires sont liés à des modes de vie; les premiers sont en marge de la société et sans vie de famille; d'autre part la classe oisive ne travaillant que quand il lui plaît a ses caractéristiques; le troisième groupe enfin travaille beaucoup, subit le chômage, dépense beaucoup quand il travaille et suscite les aides charitables. La classe de bas salaires réguliers semble avoir, une vie correcte et rangée. La classe aux salaires normaux est le lieu des coopératives, des associations; l'aristocratie de la classe ouvrière renvoie aux contremaîtres. Les niveaux de vie de chaque couche sont commandés par le rapport au passé confronté au présent, avec résignation ici, révolte là, tranquillité ailleurs, voire optimisme. La notion de niveau de vie non seulement prépare le lointain de la sociologie de la mémoire, élargissant la mémoire économique, mais elle prépare tous les travaux de sociologie économique d'Halbwachs. La notion de niveau de vie vise à regrouper pour une classe sociale des critères objectifs et des critères subjectifs, «la déternlination d'une classe par le salaire plus ou moins élevé, par le travail plus ou moins durable et continu, y demeure des critères très objectifs en nlême temps fait voir que ces distinctions ne sont pas
16. Op. cil., p. 46. 18

abstraites, que des lbnites maximum Oll mininzum du travail servent aussi à circonscrire un ensemble d'habitudes... c'est la considération de ces niveaux de vie fixés pour tout un

groupe qui apparaît dans la conscience sociale»

17.

Tandis

que dans les classes ouvrières, la hiérarchie s'établit en tenant compte principalement de la durée et de l'intensité de leur travail, dans les classes possédantes hautes et moyennes c'est l'inverse qui va se produire: c'est par le peu de temps à consacrer au travail, par la quantité d'heures employées à ne rien faire d'utile que les gens aisés ou riches vont être à la fois élevés au-dessus des autres et classés les uns par rapport aux autres (c'est la thèse de Veblen). Ce sont surtout les dépenses visibles, ostentatoires, bien plus que les dépenses utiles qui comptent dans le classement des hommes; au premier rang de ces dépenses vient celle que l'on fait du temps: «Il est avantageux de faire connaître par des signes patents que nous avons gaspillé beaucoup de temps dans notre intérieur. L'Î1nportance des lnanières acquises a pris beaucoup de ten'lps et la valeur de la culture en vue de nul usage... à des fins lucratives. C'est d'après des dépenses visibles que l'on range les hommes, la dépense inutile semble signifier une quantité de dépenses utiles déjà faites et cellesci une puissance pécuniaire détern'linée » 18 La typologie des classes riches comprend d'abord l'ensemble des hommes qui se reconnaissent par leurs dépenses inutiles, puis les possesseurs des fortunes intermédiaires se situant entre les très riches qui dépensent inutilement et les trop pauvres qui ne dépensent que les choses utiles. Ils sont partagés alors entre le désir de l'utile qui assure la santé, la vie tranquille et le désir d'un luxe qui élève socialement aux yeux des autres. Les strates expriment des conflits de tendances; les strates enregistrent le résultat de ces conflits. Après avoir étudié Je contenu de la conscience de classe d'une façon expérimentale, Halbwachs conclut en répondant à la vieille question marxiste concernant l'intensité de la conscience de classe. Il réaffirme sa tradition durkheimienne et son refus du psychologisme. L'intensité ne doit pas être vécue par une expérience psychologique individuelle. Il faut
17. Op. cil., p. 48. 18. Op. cit., pp. 48-50.
19

donc des indicateurs objectifs, indicateurs de l'écart entre deux classes: c'est probablement l'organisation, mais il faudra ici chercher une typologie. Or on trouve deux types d'organisation: les artisans du Moyen Age se donnent une organisation corporative quand ils se sentent menacés par des étrangers: c'est la peur de la classe nouvelle commune aux artisans et qui induit l'organisation; au contraire, l'Angleterre du XIXe siècle offre un autre exemple: les ouvriers qualifiés ne se constituent en Trade Union que lorsque leur aptitude et leur haut salaire les rendent assez forts pour traiter avec leurs employeurs sur un pied d'égalité. En conclusion, contrairement à la tradition marxiste, la sociologie expérimentale lTIOntre l'ambiguïté de la notion d'intensité de la conscience de classe. Le mot intensité, appliqué à la conscience de classe prête donc à équivoque puisqu'on peut J'entendre aussi bien comme la force du sentiment de l'écart des classes que comme le haut degré de clarté de la conscience. Le seul point commun à tout écart de classe c'est qu'il y a une contrainte collective, et cette contrainte est tantôt intérieure à la classe et tantôt extérieure. Si la sociologie libère la classe de la tradition idéologique, inversement la tradition du conflit de classes modifie le concept durkheimien de contrainte sociale qui lui était seulement intérieur au groupe.

20

Chapitre 2 Les premières approches de la mémoire sociale

dans « La classe ouvrière et les niveaux de vie »

L'introduction

ouvrière

1

est d'abord une occasion pour reprendre les

à la thèse de Halbwachs sur la classe

analyses antérieures. Halbwachs utilise et se déprend par une critique commune et des approches des économistes allemands et de la tradition des écrits de Marx, pour partir de l'idée que l'on ne saurait concevoir une classe sans conscience de classe. Mais si sà notion de conscience de classe, interprétée comme une modalité de la représentation collective, le légitime comme disciple de Durkheim, sa définition de la classe par la stratification hiérarchique est une nouveauté importante; cette définition de Halbwachs semble abrupte par rapport à ses essais antérieurs, tout comme par rapport à Durkheim. En effet, il définit d'entrée de jeu la classe sociale comme une conscience du système hiérarchique d'une société en même temps que de la place occupée par une classe dans cette hiérarchie. Un autre glissement important s'opère quand partant du relativisme historique de la stratification, il aboutit à un schéma général valable pour toutes les sociétés. La classe dominante est la classe qui participe alors le plus aux valeurs de cette société et c'est en même temps la classe qui jouit de la socialité la plus élevée: «Quel que soit le type de société que nous considérions l'idéal, le bien par excellence, est sans doute une fornle déternlinée de vie sociale nlais c'est en nlêlne
1. Maurice Halbwachs, Ln classe ouvrière et les niveaux dE vie, Paris 1912, reed. Gordon et Breach, 1970.

telnps la vie sociale la plus intense que l'on puisse se représenter» 2. La raison en est donnée un peu plus loin, c'est la tendance fondamentale du groupe: «qu'un ho/n1ne ou quelques-uns isolés puissent diriger toutes leurs pensées et leurs désirs vers ce qui laisse indifférent les autres, on le conçoit,. mais qu'un groupe puisse avoir un autre objet en vue et d'autres préférences qu'un objet et des préférences sociales, ce serait contradictoire. Envers quoi tend toute société si ce n'est d'intensifier de plus en plus en elle-lnênle la vie collective? » 3. Il semblerait que le commentaire que fait Halbwachs de ce schéma renvoie, dans la première partie du texte, au Durkheim des Formes élémentaires tandis que dans la seconde, il renverrait à un schéma dualiste bergsonien essentiel à sa thèse: «On peut interpréter cela de deux façons, ou bien on dit que la société dans son ensenlble tend à se dépasser, que la vie sociale d'abord diffuse, éparpillée, sounlise à l'action de beaucoup de forces de dispersion, petit à petit se concentre, se ranlasse comnle autour d'un foyer qu'elle a elle-nlênle allulné, et qu'elle alinlente ,. ou bien 0n dira que la société fait un effort, un effort pénible et constant pour se distendre conlme, s'il lui fallait écarter d'elle beaucoup de forces d'oppression qui l'enserrent et l'étouffent et que les parties d' elle-mê111eles plus voisines de sa périphérie se trouvent de plus en plus éloignées du foyer central, de plus en plus en contact avec le dehors, qu'elles perdent en lnêlne te111ps e leur souplesse et de leur élasticité, d qu'elles se durcissent et qu'elles se figent» 4. Le point de départ de la sociologie économique des classes sociales est l'opposition de deux thèses. La première explique les classes par la profession, l'autre met au premier plan les différences de revenus. Or, les prix fixés socialement dans les deux cas encouragent à chercher le lien entre occupation et conS0111mation. Halbwachs propose, en approfondissant ces deux thèmes, d'y découvrir un élément positif qui serait tout ce qu'en retient la consèience sociale quand elle devient la conscience de classe: «Co111111e consonlnlateurs les h01111nes ont plus ou 1110insaccès aux
2. 3. 4. Op. cit., introd. p. III. Op. cil., introd. p. IV. Op. cil., introd. p. IV. 22

besoins sociaux liés à des pensées et sentiments collectifs, la hiérarchie des classes implique celle d'un niveau de vie défini par le degré de satisfaction des besoins sociaux et non sociaux. Par leurs occupations les hommes [plongent]... plus ou moins inégalement dans la vie sociale» 5. Si donc la société classe les professions au nom de son idéal propre, elle les appréciera d'autant plus que leur exercice engage l'homme dans un plus grand nombre de relations sociales. Ainsi, une représentation de classe implique aussi bien la profession que la dépense. Chacun de ces éléments ne saurait être indépendant, d'où la démarche de Halbwachs d'étudier d'abord la fonction des ouvriers. Dans la dernière partie de l'introduction Halbwachs justifie le fait qu'il se borne, après avoir donné une définition générale des classes sociales, à la seule étude de la classe ouvrière: «C'est en effet qu'on possède des statistiques sur la dépense des ouvriers, ce qui rend cette étude aisée» 6. Par aiIJeurs, la question de la classe ouvrière a été centrale à tous les débats philosophiques, politiques, sociologiques du XIXesiècl~, mais pour l'essentiel la classe ouvrière va servir à Maurice Halbwachs de modèle pour étudier les autres classes: «Les faits que nous allons rencontrer sont beaucoup plus sÙnples que ceux que nous présenteraient les autres classes» 7. Halbwachs s'inspire explicitement du schéma que Durkheim a développé dans Les Forn1es élémentaires de la vie religieuse, à cela près qu'il ne s'agit pas de dire que la classe ouvrière est plus élémentaire que les autres classes, mais que la classe ouvrière se trouve en tant que classe à l'état pur, tandis que les autres classes se trouvent dans une situation plus complexe: « Il n'y a sans doute pas de classe plus honlogène précisélnent parce que la vie sociale est plus réduite, nl0ins conlpliquée, et aussi parce que l'intervalle qui la sépare des autres groupes, sous ce rapport, est plus lnarqué que la classe ouvrière» 8. L'objection qu'on pourrait lui faire serait alors pourquoi ne pas étudier la classe ouvrière par rapport à son histoire.
5. 6. 7. 8. Op. Op. Op. Op. ci!., cit., cit., cit., introd. introd. introd. introd. p. V, VI. p. VIII. p. XII. p. XIII. 23

Tous les historiens, en effet, se sont accordés à montrer les transformations des classes sociales dans le devenir et dans la continuité: une classe sociale se transformant en une autre; la réponse de Halbwachs va s'adresser aux historiens en général, en s'appuyant sur un des plus illustres représentants de cette méthode historique, à savoir Marx. C'est Marx qui semble présenter la plus lourde objection à l'idée que les transformations économiques du présent permettraient de rendre compte de la conscience de classe, car certes «les hommes subissent l'action des institutions écono111iques actuelles plus que des anciennes. Malgré tout ils ne réussissent pas tout de suite à faire table rase des croyances, des traditions et lnêl1'ledes institutions du passé. Lorsque Marx soutient que des institutions juridiques, politiques, religieuses et tout le n1ouve/nent des idées ne sont que l'expression et COlnn1e l'apparence phéno111énale d'une réalité plus profonde à savoir de l'évolution éconol11ique, peut-être ne veut-il pas dire autre chose ». 9 Pour Marx, d'après cette lecture de Maurice Halbwachs, l'essentiel du rapport de l'infrastructure à la suprastructure c'est que le passé encore vivant empêche les hommes de prendre conscience de leur présent économique. Halbwachs par ailleurs accorde aux historiens que les classes sociales se déstructurent et se restructurent. Mais ce phénomène qu'il faut constater, ne provient pas de la classe sociale elle-même. Nous notons que le schéma de Maurice Halbwachs est ici extrêmement nouveau, il est extrêmement important; il sera repris dans le chapitre sur la mémoire religieuse des Cadres sociaux de la Iné/noire. Ce schéma est le suivant: «En effet la division des groupes en classes se lnodifie sous la pression des besoins ressentis non dans une classe mais dans le corps social tout entier. La société se déco/npose alors et se réorganise selon le plan qui pern1et de les satisfaire le Inieux. Ces besoins prennent naissance en dehors des cadres sociaux préexistants, eX]Jliquer l'état actuel des classes par leur passé, c'est s' enfer/ner dans ces cadres et se condalnner et à ignorer ces nouveaux principes» 10. D'où vient ce schéma? Quels sont ses modèles possibles?
9. Op. cil., introd. p. XIV. 10. Op. cit., introd. p. XV. 24

Une première hypothèse serait celle de Veblen. Veblen dans La classe de loisirs insistait sur les besoins changeants des dépenses ostentatoires des classes dominantes et sur le fait que les autres classes, formant l'ensemble de la société, les imitaient. Veblen pourrait être une source de ce modèle de Halbwachs, d'autant plus que dans un cas comme dans l'autre, il s'agit de besoin économique; mais il faut noter que chez Veblen si l'ensemble de la société est gagnée par ce besoin d'une minorité dominante, cet ensemble ne constitue pas le tout de la société qui aurait un besoin. Une seconde origine possible c'est celle de Durkheim dans La Division sociale du travail. On y voit en effet la société globale se structurer et se déstructurer et poussée par un besoin de solidarité (c'est -à-dire à la fois de structure cohérente et d'éthique) rechercher dans la spécialisation une façon de résoudre ses besoins. Dans cette tradition durkheimienne vient aussi à l'esprit le livre qui est cité dans La classe ouvrière, à savoir Les Forlnes élémentaires de la vie religiettse. Toutefois, il s'agissait alors du besoin religieux, du besoin d'idéal de l'ensemble de la société; dans ce livre, on s'en souvient, à côté des forme~ contraintes d'interdits, de tabous, on voyait se créer, à l'occasion de fêtes, de réunions collectives, une anomie due à ces foyers d'incandescence de la société dans laquelle s'inventait une solution à des besoins collectifs sous forme d'un nouvel idéal, d'un nouveau religieux. Ce schéma de Durkheim était d'ailleurs déjà fort bergsonien qui opposait la structure et la religion contraignante à la structure et la religion d'appel et d'ouverture. C'est Bergson, qui constitue l'autre hypothèse. Nous savons par les «Carnets» restés dans la famille, que Halbwachs avait suivi à cette époque déjà pendant sept ans des cours de Bergson et, que par conséquent, il pouvait à partir de l'esprit de ce cours, anticiper un Bergson futur, ce Bergson futur, celui des Deux sources de la nl0rale et de la religiol1 édité en 1932. Dans les Deux sources, tout comme dans le Durkheim des Formes élémentaires, le besoin de renouvellement moral et religieux explose en dehors du présent normatif structuré, fait d'institutions et de contraintes; cet ailleurs imprévisible 25

de l'explosion nous semble avoir une parenté avec le schéma de Maurice Halbwachs. Plus loin, dans la thèse nous trouverons une autre citation de Bergson et singulièrement une façon dont le schéma philosophique bergsonien est transposé en termes sociologiques. Halbwachs termine son introduction par deux constats: la méthode historique permet de comprendre la dimension de méconnaissance de classes: de méconnaissance de la situation économique; toutefois la classe ouvrière est particulièrement libérée de ce poids du passé puisque «de toutes les parties de la société c'est elle qui subit le Inoins
l'influence et l' bn,pulsion de son passé»
Il.

Le deuxième point de cette conclusion va anticiper les articles qui vont paraître dans la Revue métaphysique en 1918 et il consiste à défendre ce paradoxe d'une classe sans lné/noire. Cette mémoire se transmet en effet par des organisations et il faut donc se confronter avec une idée qui est celle de l'organisation. Les classes aristocratiques ou bourgeoises sont bien des groupes organisés; mais Halbwachs va soutenir qu'il n'y a pas d'organisation ouvrière. Il note également que les corporations ont cessé d'exister et que d'ailleurs ces corporations en tant qu'organisations ne fonctionnaient que sur la base d'une mémoire familiale: «Enfin il n 'y a pas lieu d'évoquer l'histoire du nlouvelnent ouvrier. Les ouvriers ne paraissent pas encore assez organisés. Leurs groupenlents professionnels... ont été le plus souvent trop isolés ou trop éphé111èrespour qu'une tradition ouvrière ait pu s'ilnposer

de façoll durable à la conscience de leur groupe»

12.

En

l'absence d'organisation on ne peut même pas évoquer la famille~ car il semble que la famille ait peu d'influence sur la classe ouvrière: «Aujourd'hui alors 111ê111eue le régbne q corporatif n'existe plus la fal11ille ouvrière ne petll-elle pas conserver cette fonction. Encore faudrait-il que l'ouvrier /noderne fut dès sa naissance et durant la plus grande partie

Il. Op. cit., Introd. p. XVII. 12. Op. cit., Introd. p. XVI. 26