Histoire d

Histoire d'un militaire peu ordinaire

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Ajouté le 01 janvier 1993
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EAN13 9782296269750
Langue Français
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HISTOIRE D'lJN NIILITAIRE PEU ORDINAIRE Fragments du siècle

@ L'Harmattan,

1992

ISBN: 2-7384-1451-6

PIERRE FAVRE

HISTOIRE D'UN MILITAIRE PEU ORDINAIRE
FRAGMENTS DU SIÈCLE

Éditions L'Harmattan 5-7 rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Photographie de la sculpture en marbre représentant bébé le futur... plaqueminier (Œuvre de Marius TISSOT, l'oncle d'Annecy) (Photo Pierre Fitou)

A MON PÈRE

On n'aurait jamais plus besoin de la mémoire, Les souvenirs viendraient comme une pluie du sOir.
René-Guy CADOU: L'envers du décor.

Pour être aimé, il faut aimer. (Lazare HOCHE).

L' ALLOBROGE D'ANNECY

Le dix-neuvième siècle n'avait plus que cinq années à égrener. On allait tourner une nouvelle page. Mais quelle année que celleci! Comme si 1895 préfigurait]e vingtième à venir, tout proche... Aux derniers jours du printemps, Welles publie sa Machine à explorer le Temps et à l'automne, Tolstoï livre La Puissance des Ténèbres. Entre ces deux titres, se lit pratiquement l'histoire des temps modernes et les événements qui s'y inscrivent sont tous annonciateurs des convulsions à venir. A Saint-Pétersbourg, on arrête pour la première fois un certain Lénine. A Constantinople, s'amorce le génocide des Arméniens. Le scandale de Panama éclate et]a France qui part en expédition coloniale à Madagascar voit l'état-major de son armée tisser sa machination contre Dreyfus, ce capitaine israélite dont la famille fait partie des juifs alsaciens-lorrains qui en 1870 ont émigré plus au sud afin d'échapper à l'annexion prussienne. L'année 1895 est aussi celle de ]a fondation de la Confédération générale du travail, de la découverte des rayons X, de l'antenne radio T.S.F., enfin de la naissance du cinématographe et c'est alors que naissent John Ford et Michel Simon, que disparaissent Pasteur et A]exandre Dumas fils. Et c'est en ce temps que le comique troupier entre en scène, Ouvra rd en tête. Dérision du spectacle... Le défilé est prémonitoire!

* * * A Annecy, à l'aube d'une journée de printemps de cette annéelà, le 27 mars, un enfant parmi d'autres, Jean, Joseph, Claude Favre, pousse son premier cri. A domicile, au 36 de la rue 9

Vaugelas. Favre est l'un des très nombreux "Dupont" de Savoie. Il rejoint l'homo faber latin, celui qui façonne, fabrique, crée. Il devient le cadet d'une famille de quatre enfants. Sa mère, Louise Tissot - Tissai. cet autre Dupont savoyard - est issu d'une famille de Marcellaz-en-Albanais, petit village adossé au sudouest du lac d'Annecy, face à Rumilly, ancienne capitale des lointains ancêtres celtes dits Allobroges. Rumilly où est né son père, Jean-Jérôme Favre. On peut remonter jusqu'aux arrièrearrière-grands-parents, on ne rencontre que modestes cultivateurs, charretiers, cardeurs, étameurs et tailleuses ou mères de famil1es nombreuses. Le père est un bohème. Successivement commis en écriture, caissier, petit entrepreneur du bâtiment. Comme il passe son temps à lire, ses affaires vont à vau-l'eau. Cela tombe plutôt mal lorsque le dernier-né vient s'ajouter aux trois premiers enfants dans sa modeste demeure. De temps à autre, passe là un oncle qui dénote beaucoup dans la branche Tissot, fort pieuse selon la tradition. C'est l'oncle Marius, l'artiste de la famille qui malgré un grand prix de Rome de sculpture ne jurera toute sa vie - et il ne s'éteindra qu'à l'âge de 83 ans, pratiquement dans la misère, en 1954 - que par son travail, répétant sans cesse: "L'Art ne se vend pas". Pourtant, l'homme eut son heure de célébrité 1. Le gosse n'a que quelques mois quand l'oncle Marius vient le prendre pour modèle et le représenter tout nu, sculpté dans un beau marbre blanc d'Italie. 11 faut le voir, semblant surgir tout éberlué, de quelques langes de pierre. Un vrai Savoyard, bien planté, regard en suspens, se demandant ce qui peut bien l'attendre dans la vie... Elle sera très tôt laborieuse. Pas spécialement studieuse. Les sous manquent au foyer. Dès la douzième année, il lui faut apporter sa part. Tout est bon et l'ascendance allobroge se fait sentir. Il y a belle lurette que les Savoyards ont l'habitude des menus et plus difficiles travaux. Lui, débute sur le tas, dans une pharmacie et quand il ne lave pas flacons et bouteilles, il se transforme en commissionnaire pour tout le quartier. Parfois, il retourne sur les bancs de l'école et il aime cela, curieux de nature. Le peu qu'il apprend, il l'apprend vite et jamais ne l'oubliera. Il a aussi le goût des farces. L'une de ses victimes est une fois un aumônier à qui il impose un séjour prolongé à !'intérieur de son confessionnal. A la tête de sa bande, le drôle qui joue au chef, a vigoureusement cloué quelques planches au travers de la porte du local. Renvoyé, il se retrouve au fond d'une officine de la ville, parmi flacons et bouteilles. A défaut d'études prolongées, le neveu a l'occasion de voir son oncle pétrir la glaise. Il n'ose trop y toucher mais prend plaisir à crayonner, à reproduire dessins et cartes postales. Marius Tissot 10

lui dit simplement: "Tous les bons élèves ont fait des copies d'œuvres de maîtres. C'est une très bonne école". Leçon retenue pour toujours. Le petit Favre apprend à esquisser un paysage, à aimer la nature. Penchant naturel, car c'est un vrai montagnard. Il lui faut s'aérer, marcher, grimper. Aucun effort physique ne le rebute. Les sports généralisés commencent juste à faire leur apparition et le voilà membre de la première société gymnique du pays: "L'Allobroge d'Annecy". On y donne à cette époque une formation qui fait appel à des pratiques et des exercices plus ou moins militaires. Le professeur est un chasseur alpin et c'est un joueur de cor de chasse qui guide la troupe entraînée au rythme du fameux petit "pas de chasseur". En ce temps, on est également fier, sans problème, de revêtir une tenue qui a tout de l'uniforme mais qui apparaît si appropriée: pantalon et polo blanc, ceinture et bride bleu foncé. L'Allobroge d'Annecy s'initie aux disciplines connues de gymnastique, aux formes de boxe et de lutte, aux sports de ballon. L'adolescent se muscle sous l'emblème "Travail-Honneur-Patrie" et se plie à l'idée de "Servir". Le petit Favre fait simplement son apprentissage d'homme de son temps qui n'a pas la chance de pouvoir aller audelà de la communale mais ne répugne aucunement à l'étude de la vie. Vers l'âge de seize ans, son père devenu diabétique, son frère aîné également malade, il lui revient de pallier les défaillances familiales. Qu'à cela ne tienne! Il a la santé, il est sportif, c'est lui qui se fait entrepreneur à sa façon, se prenant à rêver qu'il construit des maisons. Tout au moins, il en dresse les plans - le goût du croquis - et il s'imagine, plus tard, devenant architecte. Il entre comme grouillot chez l'un d'eux 2. Il y est encore, quatre ans plus tard, quand éclate la Grande Guerre et que la mobilisation l'atteint à la fin de l'année 1914. Vers la fin de sa vie, il lui semblera ne pas avoir su profiter de ces années d'insouciance qui précédèrent la première boucherie mondiale. "C'était le bon temps, mais on ne le savait pas" écriraHI. Oui. C'était le bon temps et comme des milliers de ses compatriotes, comme des millions d'hommes, le jeune Favre ne le sait pas. Et le pays est si beau! Ce qu'il goûte le plus, en cette fin d'adolescence est ce qu'il découvre chaque matin en levant les yeux: la montagne. Tous ses temps de liberté lui sont consacrés, hiver comme été. Il escalade, il skie, il luge. En alpin vite averti, en allobroge déjà endurci, il affronte progressivement les éléments, prend la mesure des difficultés. De sommet en sommet, il grimpe chaque fois un peu plus haut, part du proche et tranquille Parmelan, passe aux pics fort aigus de la Tou rn ette, gagne le massif du Mont-Blanc et surtout cette montagne de légende, peut-être la plus fière de toutes les Alpes, cette cime 11

tourmentée dont le nom même perce les cieux, la Meije. Au cours de l'été 1913, six jeunes vaillants Allobroges d'Annecy plantent leurs crampons à son sommet qui frise les 4 000 mètres. Parmi eux, il yale petit Jean qui a bien grandi. Pour lui, la dernière année de paix, s'écoule aussi innocemment que les précédentes. Bientôt, la France sûre de son droit, rejette l'appel pacifiste de Jaurès. Les clairons de Déroulède et de Botrel reprennent du service. Les jeunes recrues savoyardes répondent aux besoins d'une nation française qui pour eux, n'a qu'un demi-siècle d'âge 3. Le pays est grand, la terre natale s'éloigne. Tout s'évanouit ou presque dans la mémoire du chasseur à pied de 2e classe Jean Favre, appelé de la classe 1915 le 15 décembre 1914. Il a l'âge idéal pour aller se battre: vingt ans dans quatre mois... Le temps de faire ses classes!

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II

DIABLE BLEU

Le petit modèle qui posait nu revêt le légendaire uniforme du chasseur. Culotte et vareuse gris fer, capote bleu horizon, ceinturon, bandes molletières. Pour coiffure, le béret que le pays en entier adopte, le large béret basque que l'on plaque à l'arrière. Le chasseur le porte, orné du cor de chasse. Incorporé au 22e bataillon de chasseurs à pied, le jeune soldat ne manque pas d'allure. Il a pratiquement atteint sa taille maximum (1,72 m), qui est loin d'être ridicule pour sa génération. Le front large et proéminent, le nez long et convexe ("vexe" lit-on sur les fiches militaires), les yeux un peu de la couleur de sa tenue de combat, gris-vert, les cheveux blonds et tirant sur le roux tout comme la fine et courte moustache, le teint plutôt rosé, rosé et doux... Vraiment, c'est un beau "p'tit chasseur" que le vif pas de l'arme n'effraie pas. Dans quel esprit part-il au combat? Dans le meilleur, cela va de soi... Il est à l'image de la quasi-totalité des enfants du pays, de toutes provinces, qui vont également voir partir leurs pères. Ainsi le sien, capitaine de réserve, mobilisé dès la seconde année de guerre. Et puis, il sert dans les Alpins, aux côtés de ses compagnons de jeu et d'escalade. Tous ont les poumons solides, le pied sûr et hardi. La pratique sportive leur a donné vigueur et résistance. Ils n'ont aucune peine à acquérir 'T esprit chasseur", à fantasmer sur la gloire conquise par leurs prédécesseurs dans les innombrables campagnes de la Monarchie, du Second Empire et de la Troisième République. Ils savent qu'ils font partie d'une troupe d'élite, que leur réputation, selon les mots de Lyautey, est de "piger" très vite, de "galoper", sans manquer "d'avoir le chic". Ils sont les fameux "Diables Bleus" qui écrivent "de la belle histoire avec du beau sang français" et - comme les y invite un 13

autre galonné supérieur - il leur faut "combattre sans peur et mourir en chasseur" 1. Au 22<RC.A., à Annecy puis à Lyon et Valréas, où se déroulent les classes des nouvelles recrues, le chasseur Favre, sans le moindre diplôme, passe sans mal de la seconde classe au grade d'aspirant. Aussi prompt que réfléchi, il franchit aisément le pas qui sépare la théorie de la pratique. De surcroît, il ne manque pas d'ascendant sur ses camarades. Elevé officier, le 15 avril 1915, il gagne le front au sein d'un bataillon jusque-là auréolé de gloire surtout pacifique, le "12<Alpin" 2.Rien de tel que ce bataillon de choix pour allécher le nouveau venu. Il lui faut se montrer digne de la légende. Il a la Meije dans les jambes, il aura l'Hartmann au bout du fusil! L'Hartmann-Willerskopf est une petite montagne vosgienne de 956 mètres où vont se dérouler parmi les plus durs des combats des années 1915 et 1917 et les deux fois, Favre n'y échappe pas. La première, dès son arrivée au front. D'emblée, la mitraille! Tout a été dit, redit, conté, réécrit. Tout reste inimaginable. Et devenu si lointain! A l'enfer du feu, au cœur des Vosges et de l'hiver qui suit, à la boue s'ajoute bientôt le froid. Les pieds gelés, l'aspirant Jean Favre connaît un léger répit à l'arrière, le temps de la convalescence, occasion d'une rencontre, sa prochaine compagne... Mais il lui faut repartir, à nouveau au printemps. Le 13 juin 1916, il passe sous-lieutenant et c'est le début de la bataille de Verdun. On l'y rencontre, particulièrement aux seconds combats du Chemin des Dames. Quand les mutineries de 1917 éclatent, mystère des stratégies d'un état-major en plein chambardement, il change de bataillon, quitte le 12<pour le 28<.Mais il est toujours dans les Alpins, avec ceux qui participent aux combats de Craonne, qu'ils perdent et reprennent, arrachant notamment le plateau de Californie. En pleine seconde bataille de la Marne, il commande l'une des sections de la seconde compagnie riche de mille faits d'armes. A La Malmaison, le 27 octobre, on le compte parmi les innombrables victimes du gaz ypérite. Brûlé un peu partout, intoxiqué, un bandeau à l'œil gauche, on ne l'évacue pas pour autant. Avec d'autres blessés, on le dégage juste un peu en arrière des lignes où, chaque soir, dans une tranchée-hôpital de fortune, il reçoit quelques soins des mains d'un... vétérinaire. Et c'est le retour à l'assaut. Victoire! Une permission de six jours suit! Cette permission, le sous-lieutenant la partage en deux. Il gagne d'abord Annecy, y embrasse son père, blessé mais libéré du service. Il se rend ensuite à Poissy où l'attend la petite normalienne rencontrée deux ans plus tôt, lors de sa première convalescence. Dans un carnet de route, il écrit: "Ces jours de 14

bonheur sont trop profonds, trop beaux pour être décrits. Trop brefs, aussi". Il repart déjà. Le temps de son second passage au sommet du ballon de Guebwiller est revenu. "En route pour l'Hartmann !" relate-t-il, poursuivant: "J'étais avec ma section sur le sommet même. Rien n'était changé. Le paysage était seulement plus désolé, les trous d'obus plus nombreux, se touchant tous. Cette fois, il ne me restait même pas de quoi fabriquer une boîte d'allumettes des arbres qui autrefois couronnaient son sommet". Méditation de courte durée. A l'aube du 15 décembre 1917, les Allemands attaquent. La grande bataille de l'HartmannWillerskopf est engagée. Une pluie d'obus s'abat sur les lignes françaises, couche à terre, au creux des tranchées, des masses d'hommes. Parmi les premiers blessés, couvert d'éclats, le souslieutenant Favre. Dans le précieux carnet qui ne le quitte pas, quelques jours plus tard, il raconte: "A Il heures, après avoir pris mes dispositions de combat, je me rends chez le capitaine mais, auparavant, je fais rentrer ma section qui consolidait notre abri. Au même instant, le flou-flou-flou d'un crapouillot 3 me fit chuter à terre... Puis une explosion violente et je ne me souviens plus de rien, jusqu'au lendemain à 7 heures du soir". 11se réveille plutôt étonné: dans un vrai lit d'hôpital et surtout dans la même chambre d'hôtel de Bussang où il s'est retrouvé au cours de l'hiver 15-16 pour ses gelures aux pieds. Cette fois, il souffre, officiellement "de commotions par éclatement de bombe à courte distance". Son visage porte particulièrement les marques de cet éclatement. Un demi-siècle plus tard, des éclats de métal perceront encore son palais, se dégageront de sa bouche, réapparaîtront à travers les joues. Gueule cassée? Pas tout à fait, mais gueule trouée. La guerre est-elle finie pour lui? Pas si vite... Fin janvier 1918, rétabli et promu sous-lieutenant, à titre temporaire, il rejoint le 28e Chasseur où l'attendent quelques nouveaux combats propres à justifier, à la mi-juin, son avancement et cette fois à titre définitif. Le mois suivant, la plus belle des permissions l'attend! Accordée à l'occasion de son mariage qui a lieu à Poissy le 27 juillet. Le "Montagnard" épouse une "Girondine", Marie-Louise Ribardière, native de Margaux. Mais il n'a guère le temps de fêter l'événement, il lui faut reprendre le chemin de l'Alsace et de la Lorraine. Cela ne fait rien, la fin de la guerre approche et, avec un peu de chance, le bonheur semble promis.

***

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Tout ce que l'ardent chasseur vient de vivre, il tâche de le rejeter loin en arrière, sans certes pouvoir l'oublier. Ille conserve non seulement en mémoire, gravé en lui, mais de plus il le note précieusement sur des petits cahiers d'écolier. L'habitude, il l'a prise au front, entre deux combats, dans ses instants de court répit au fond des tranchées, au cours de ses permissions et convalescences. Il y a tant de choses qui ne peuvent être dites et entrer dans les conversations. On ne peut que les écrire noir sur blanc, pour soi, pour plus tard. En haut du premier feuillet, il a simplement inscrit: "Souvenirs de guerre". La relation est spontanée, toujours fraîche, sans littérature. L'écriture est fine, penchée. Il utilise l'encre violette, fort à la mode mais qui a bien la couleur du temps, entre rouge sang et bleu horizon. Il s'attache à l'essentiel comme au dérisoire et il ne cache pas les sentiments qui sont les siens alors. Les cachera-t-il jamais un jour? Il parle des "Boches" par exemple, car telle est l'expression employée par tous. Il se révolte à l'annonce des mutineries: "Faut-il croire les nouvelles que les muletiers nous apportent des corps de troupes au repos? On nous dit que certains régiments se sont mutinés, ont refusé de monter en ligne et l'on me cite même un bataillon d'Alpins qui a fait cela! Quelle honte pour des Chasseurs !" Mais il a le souci des hommes et il n'oublie rien, absolument rien de l'horreur des combats. "Nous passons la nuit presque tranquilles, travaillant fébrilement à élever une tranchée en faisant les parapets avec les cadavres allemands qui se trouvent entassés autour de nous". Il n'omet pas non plus de parler du "bon temps" quand à l'arrière "les camarades s'occupaient avec ardeur des jolies infirmières". Lui-même pense peut-être trop à sa jeune promise pour aller les rejoindre mais les attendant, le goût des farces qui le poussait jeunot à enfermer le curé de l'école dans son confessionnal lui revient et cela nous vaut cette anecdote: "Je m'amusai un soir, à scier à moitié les pieds des bat-flanc de mes camarades absents, occupés avec les infirmières, et à leur arrivée dans le lit, je tirai un fort câble pour les faire basculer. En plus, j'allumai deux cartouches de magnésium... Ce fut le branle-bas de combat !" En bon observateur, il livre quelques détails révélateurs. "Nous atteignons le P.e. boche "Electra", qui doit nous servir de retraite jusqu'à l'heure de la contre-attaque. Un temps de galop fou et nous y sommes en sûreté. C'est un immense abri qui peut contenir un millier d'hommes sous vingt mètres de terre". Sur un combat, il dit: "Les fusils partent tout seuls... impossible de tenir les hommes qui se ruent comme des furieux sur la cohue boche. Tel était l'élan fougueux des chasseurs que nous nous trouvons en plein dans la zone d'action de notre artillerie qui n'a pas eu le temps d'allonger son tir et pendant plus d'une demi-heure, nous 16

avons beaucoup à souffrir des "115" français qui nous tuent le capitaine Bonnelly, une dizaine d'hommes et nous blessent les lieutenants Chazalvieil et Barreau". Enfin, comment ne pas

apprécier les précisions. "Nous avons été violemment marmités

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de partout, mais maintenant à notre tour de bombarder. Sur un seul front de bataille (d'environ 150 mètres), il y a 30 coups de 400, autant de 370,1.500 coups de 270 et 220,1.800 de 155 et120. Et l'on ne compte pas la petite bière des 105 et 75 ni les torpilles ni les canons de tous calibres qui doivent faire le barrage roulant". C'est la guerre chiffrée, comptée. Toute crue. Brute. Dans ses propres souvenirs, Blaise Cendrars dit les mêmes choses et conclut: 'Tai tué le Boche. J'étais plus vif et plus rapide que lui. Plus direct. J'ai frappé le premier. J'ai le sens de la réalité, moi, poète. J'ai agi, j'ai tué. Comme celui qui veut vivre" 5. Vivre, subsister, tel est bien le mot d'ordre et qui ne vient pas d'un supérieur, simplement de l'instinct de conservation. Un jour, lors d'une retraite forcée, voilà que le lieutenant Favre chute dans un fossé, en réalité une fosse à merde camouflée! Il n'a pas le temps de se dégager et entend la mitraillette et le flux ennemi rouler au-dessus de lui. Il patiente... Soudain, changement de vague. C'est l'Allemand qui reflue. Il l'entend qui repasse autour de la fosse, s'en éloigne... Le voilà qui surgit dans l'état que l'on devine, retrouvant ses hommes revenus à la charge. A nouveau, il se place à leur tête et repart tant bien que mal à l'assaut... Cela, c'est la petite histoire vraie qui, longtemps après, le fait éclater de rire. Une citation, à l'ordre de la "Division Bleue", la 66e, traduit plus noblement le fait d'armes: "Sous-officier énergique, enterré sous les débris d'un boyau, malgré la commotion qu'il a éprouvée, a assuré le rassemblement de sa section qu'il a ensuite conduite vigoureusement à l'assaut". Une sorte de connivence semble s'établir par instants entre les combattants adverses qui subissentles mêmes épreuves. Dans la guerre de tranchées, on se retrouve face à face, on se repère, et chaque troupe a besoin d'autant de repos et de répit. Cent mètres, cinquante, voire moins, séparent les premières lignes. Il arrive quand les gamelles tintent, que l'on s'interpelle pour s'injurier, pour rigoler... Un matin, le chef de section Jean Favre, en se rasant, pousse la chansonnette, très fort, façon de se détendre... De la ligne adverse s'échappe en français, un guttural et tonitruant "Ta gueule! Tu chantes faux!" Le lendemain, nouvelle envie de chanter mais nouveau "radio-crochet" et cette fois l'Allemand accompagne sa réprobation d'un... jet de grenade. Plus jamais question de chanter en public après cela! * * * 17

Plus jamais de guerre, non plus! C'est bien ce que l'on croit au lendemain de celle-ci et d'une victoire jugée aussi glorieuse que définitive. Une unique conviction soude les combattants, vainqueurs comme vaincus. Tous les' rescapés de l'énorme tuerie reviennent pour ne jamais plus repartir, eux ou leurs fils, combattre à nouveau sur les mêmes lieux. Ni ailleurs! La liesse générale de la Victoire ne s'explique pas autrement. Les survivants sont de vrais héros. Ils défilent partout, joyeusement et quand une marche précipitée annonce les Alpins, cris et applaudissements crépitent. "VI à les Chasseurs!" Heureux sont les Diables Bleus! Le 14 juillet 1919, les voici en bataillons serrés, follement encouragés, qui galopent avec leur "'chic" cher à Lyautey et s'engagent sous l'Arc de Triomphe pour le plus légendaire des parcours 6.Au devant d'eux, les Tirailleurs sénégalais, derrière Zouaves et Spahis. Mais où est notre chasseur? Passé lieutenant, et du 28e au 26e Bataillon dès le lendemain de l'Armistice, il est déjà loin devant, dans la première partie du défilé qui, s'étendant sur des kilomètres, descend les grands boulevards après les ChampsElysées. 11est à la tête du détachement dit "Tchéco-slovaque" car au devant de-chaque formation alliée, un officier français se tient aux côtés du commandant étranger. Une distinction qui vaut bien décorations et une scène fixée pour l'éternité par rune des cartes postales qui fleurissent presque sur-le-champ 7. L'homme qui avait dix-neuf ans en 1914, qui s'est marié en pleine guerre et l'a endurée, n'était évidemment plus le même. A l'image de sa génération, il émerge avec une autre carapace. Tous ne s'en sortent pas au mieux; il Ya des héros fatigués, mutilés, il y en a d'autres dépassés, pas forcément mûrs. Tout bascule pour tous. Ils ont vingt ans comme le siècle. Un instant, le militaire peut croire qu'il va retrouver la vie civile, gagner ses galons d'architecte. Il y a songé au cours de ses fiançailles, envoyant du front à sa chère Marie-Louise un petit bouquin, "Au pays des Alpins", et de son écriture penchée à l'encre violette, lui confiant: "Que ce petit livre vous montre quelques-unes des beautés de ce pays qui va devenir le vôtre, et peut-être vous le faire aimer". Mais non... les premières rencontres avec la famille de HauteSavoie n'ont pas de suite. Père et mère ne tardent pas à succomber à un diabète foudroyant, suivi de peu de deux des enfants. L'adolescente née au pied des vignes du Haut-Médoc ne viendra pas s'établir à l'ombre des cimes alpines. Foyer, pays, travaiL. tout bifurque dans une autre direction. Inexorablement, la terre natale s'éloigne du militaire, surgi malgré lui de la guerre. Apparemment, l'Armée ne lui pose pas trop de problèmes. En vérité, elle les résout. La situation est toute trouvée, découle de source. Sécurité de l'emploi... Combien de ses compagnons 18

d'armes, sensibles au prestige de l'uniforme, en profitent! Une carrière alors enviée s'ouvre à l'officier de vingt-quatre ans sorti des officines de pharmacie et formé à récole de la rue avant de subir l'épreuve du feu. Sous le claquement des crapouillots s'est tracée une inévitable trajectoire. Le défilé de la Victoire encore dans les jambes; la voilà qui se fixe à jamais. On le dévêt de sa tenue de chasseur qui était un peu le manteau de son pays. Dès fin juillet, il est mis à la disposition du général en chef commandant en Mrique du Nord. Ce qui veut dire qu'il quitte les Chasseurs pour les Tirailleurs, et les Alpins pour les Algériens! Mais il reste dans l'infanterie, biffin, sinon il deviendrait Chasseur d'Afrique. Son affectation: Mostaganem et le 2e régiment de tirailleurs indigènes, l'un des premiers régiments de la conquête d'Algérie. Les grands troubles anti-coloniaux du siècle sont encore à venir mais les retours du front où les troupes indigènes ont servi de cobayes en première ligne, esquissent les chocs prochains. Ils ne vont pas tarder, au Maroc avec Abd-el-Krim, comme en Syrie, avec la révolte druze. En Algérie, en cette fin d'année 1919,c'est une période trompeuse qui débute pour les habitants du pays autant que pour les Métropolitains mais elle est heureuse pour l'ensemble des colons qui ne se disent pas encore pieds-noirs. Pour les militaires, au nombre d'une vingtaine de mille, c'est un peu une étape de formation et de détente, presque touristique pour les familles qui suivent. Leurs tâches sont de préférence administratives. Ils sont assistants techniques, voire sanitaires. Ils jouent aux éducateurs. Ils se façonnent eux-mêmes sur un terrain neuf. Rien pour lui déplaire. Favre poursuit son propre apprentissage. L'autodidacte est ici secondé par sa jeune compagne, institutrice. Déjà, on sait qu'il n'a pas perdu son temps lors de ses permissions et hospitalisations. Saisi par la lecture, celle-ci ne le lâchera plus de toute sa vie comme il reviendra toujours, à ses moments perdus, à la peinture. Une mémoire à toute épreuve, la compréhension aiguë mais jamais "m'as-tu-vu", il acquiert une véritable formation générale, d'honnête homme comme on disait sous Vaugelas. L'histoire en premier le passionne. L'histoire et le roman... Il plonge dans Hugo, Verne, Zola, Maupassant, France. Il dévore tout ce qui est cape et épée, Dumas, Féval. Il adore le feuilleton, Ponson du Terrail, Zévaco et bien sûr Eugène Sue. Curieux bonhomme en vérité que ce soldat qui n'a rien de l'aventurier - y compris de l'aventurier sentimental - mais ne cessera dans ses lectures de vibrer aux exploits et misères des héros les plus remuants. Esprit curieux, tempérament réfléchi, caractère réservé, l'insatiable lecteur n'est pas moins homme d'action, totalement 19

en prise avec son époque. Toujours prêt à la pratique des choses, jamais rebuté par un effort ou une difficulté. Par exemple, aucune technique nouvelle ne l'indiffère, aucune mécanique ne l'effraie. Il bricole bien entendu, fort adroit de ses mains et pige vite les secrets d'un moteur. Revenu d'Algérie dès le mois de mai 1920, il profite de sa permission pour obtenir du premier coup son permis de conduire civil dont l'épreuve a lieu... place de la Concorde. Rêve-Hl qu'il tient le manche d'un aéroplane lui qui, deux ans auparavant, lors d'une démonstration à l'armée, face à des camarades indécis, n'a pas hésité à grimper dans un "Morane" piloté par un certain Albert Préjean 8.

* * *

Quelle peut être sa nouvelle affectation? Pour quelle destination et dans quelle arme? Obscurité des transferts de l'après-guerre... Son mois de congé spécial écoulé, il rejoint en juin le 63e régiment d'infanterie pour être immédiatement versé dans la gendarmerie, stagiaire à la 12e légion. Direction: Versailles et son école. Trois mois de stage confirment là son grade de lieutenant qui dans la gendarmerie équivaut pratiquement au galon supérieur. L'engagement est définitif. La 9<légion de Tours l'accueille à la sortie de Versailles. Son premier poste: le commandement de la compagnie de Montmorillon, dans la Vienne. Rien de tel qu'une gendarmerie de province pour débuter. Rien de tel pour confirmer une vocation. La vocation n'est pas pour lui le terme le mieux approprié, bien qu'il entre dans cette arme sans restriction aucune. Mais dans la gendarmerie, dit-on, la vocation est héréditaire. Or, il n'est pas le fils d'un gendarme et il n'en fera pas un du sien 9. Il n'empêche, la réputation de l'arme n'est pas pour lui déplaire. C'est une arme de temps de paix, destinée à servir davantage les réalités concrètes d'une population que l'idée abstraite de la Nation. Le rôle du gendarme est d'assurer l'ordre et l'ordre ne signifie-t-il pas aussi la paix? La franc-maçonnerie - souvenir de l'oncle d'Annecy? - à laquelle il ne tarde pas à adhérer ne contredit pas la pensée d'une force militaire à vocation républicaine et laïque. Au contraire, le Grand-Orient de France, qui en fait l'un des siens après les secrètes et traditionnelles épreuves, soutient depuis longtemps la constitution d'une semblable armée qui, certes, doit pouvoir bénéficier des droits civiques et politiques. Souhait de soldats-citoyens et idée qui fera son chemin, de Jaurès à... de Gaulle. Mais en ce vingtième siècle 20

balbutiant, on continue à se réfugier dans les plis de la "Grande Muette" laquelle depuis belle lurette n'interdit pas pour autant aux officiers supérieurs de prendre la parole, à tort et à travers, quand ils ne sont pas tentés de s'emparer du pouvoir! Seule, la troupe a le droit de se taire. Le moins que l'on puisse dire est que le lieutenant Favre n'entre pas dans la gendarmerie comme nombre de ses collègues, en religion. N'ignore-t-il pas superbement le goupillon? Mais consciencieusement, il s'attache à sa nouvelle fonction et s'attelle aux tâches qui l'attendent. Menues tâches, toutes simples, toutes bêtes qui s'accumulent dans des procès-verbaux où l'on sait retrouver aujourd'hui une source importante de documentation, des éléments substantiels sur l'évolution des mœurs, de la

criminalité, de la sociabilité et du civisme des citoyens

10.

Il y a

une bonne raison à cela: le gendarme de l'entre-deux-guerres, le gendarme des villes et des champs, est proche de l'habitant qu'il côtoie, même quand il le rudoie. Il est homme de la terre, qu'il vienne du Berry, de Bretagne ou de Savoie... le compagnon de vie, de jeu depuis l'enfance, compagnon du voleur, des bons et mauvais jours. C'est dans ces années vingt que le gendarme connaît sa première grande métamorphose, s'éloigne du personnage courtelinesque de la "Belle Epoque". La guerre mondiale y est pour quelque chose, et les techniques nouvelles modèlent d'autres habitudes. Les mentalités, c'est une autre affaire! Mais déjà, le représentant de la maréchaussée change de tenue, se fait plus sobre, sans le grand chapeau bordé de noir, le drap bleu roi, le revers retroussé et la moustache tombante. Le progrès pénètre dans les brigades! C'est le téléphone, c'est la bicyclette qui remplace le cheval, avant l'automobile 11. Les vertus exigées n'en restent pas moins des vertus d'obéissance, de dévouement, d'abnégation. De disponibilité, aussi. Sachant cela, on comprend mieux la tendance générale de l'arme qui est dans l'observation "bête et méchante" du règlement. Des règlements auxquels se soumettent toujours difficilement les petits, les marginaux, braconniers, contrebandiers, mendiants et autres romanichels mais ces règlements sont le reflet de l'esprit des lois en vigueur, des pouvoirs en place, de leur politique transmise par des fonctionnaires d'Etat dont les mots d'ordre sont tous identiques d'un régime à l'autre - jusqu'à nos jours - car il s'agit une fois pour toutes, pour rester en place, de juguler la contestation et de contrer l'anarchie. L'anarchiste, voilà bien l'ennemi héréditaire du gendarme. Le plus dangereux, en tout cas. Il devance même le voleur, car ce dernier joue un jeu, non l'anarchiste. Pas davantage l'ouvrier en grève. Ni le bolchevik de l'époque! Ou l'émeutier antirépublicain. Tous ces visages vont faire face aux forces de l'ordre 21

dans les années qui suivent. Pas question que le lieutenant Favre échappe à leur rencontre et l'actualité va se charger de multiplier les chocs. Après trois années montmorillonnaises, marquées pour les missions par des p.v. de pêche et de chasse ainsi que par les transferts de déserteurs, l'officier gendarme de la 'Territoriale" (la "Blanche" - couleur des galons) est jugé digne de monter à Paris comme de mériter la Garde Républicaine (la "Jaune"). La Garde, c'est toujours la gendarmerie, l'armée de terre. Mais c'est l'armè de la capitale. Héritière de tous les corps militaires qui, depuis Philippe Auguste, ont assuré la protection de Paris, la sécurité des institutions, les honneurs rendus aux autorités de l'Etat comme aux hôtes étrangers. Elle a été royale, impériale. Elle l'est toujours, devenue républicaine. A cheval sur les traditions mais loyaliste, la majorité de ses serviteurs respecte son image tricolore. Deux régiments d'infanterie, un de cavalerie et un peloton de motocyclistes la constituent. La Musique et la batterie-fanfare l'illustrent. Décidément, le p'tit chasseur d'Annecy a grandi. Il se voit prêt à revêtir la grande tenue du garde à cheval, l'habit noir à retroussis rouge, le casque à panache à crin et à plumet écarlate, les aiguillettes flottant au vent, les trèfles d'épaules, les buffleteries et dragonnes blanches, les gants à crispin et pour les montures (anglo-arabes et pur-sang, alezans et bais), la chabraque et les fontes galonnées. Et l'officier de la Garde se sait appelé à toutes les tâches du "Piquet" : défilés, prises d'armes, exhibitions. Comme il n'oublie pas qu'il devra bien se draper de sombre pour assurer la sécurité, le service d'ordre, le "guet" d'autrefois. * * *

Eté 1923 : le lieutenant de la Garde républicaine Jean Favre rejoint le peloton des nouveaux admis. Leur casernement est celui de la rue de Tournon, l'ancien hôtel du Maréchal d'Ancre 12. n a pour compagnon un solide Béarnais, Xavier-Je an-Baptiste Poeydomenge, d'une aussi modeste famille que la sienne, qui jeune aimait beaucoup, paraît-il, chanter "L'Internationale". n croise aussi un capitaine en fin de carrière, Ignace-Emile Forestier qui l'année suivante se scandalisera fort du transfert des cendres de Jaurès au Panthéon pour lequel tous deux sont de service 13. A la fin de la même année, Simone, premier enfant, vient au monde. Dur moment à traverser que celui du baptême! Père et 22

mère cherchent vraiment à l'éviter. L'éduca\ion religieuse fait totalement défaut au foyer. Le couple s'en porte-t-il plus mal? Déjà, ils ont été contraints de se marier à l'église, elle en blanc, lui en uniforme. Presque sur ordre général: supplique des grandsparents, pression des proches, prière des voisins, requête des supérieurs, engagement de l'Armée... en somme, ordre de tout le pays! Comment échapper à cette obligation de service lorsqu'on porte le sabre? Rien à faire bien sûr, d'autant que l'accouchement a pour cadre une clinique du XV. arrondissement que tiennent deux sœurs de la Visitation, deux lointaines cousines de Savoie. "L'enfant ne sortira d'ici que baptisé !" clament les deux Visitandines, sœurs Jeanne et Chantal. Le lieutenant et sa compagne se rendent. Mais place au service d'ordre! On est gendarme, que diable! Et dans cette troisième décennie, le bon Dieu ne manque pas de servir. C'est la grande époque - à défaut d'être belle - des manifestations de la droite traditionnelle, persuadée que nationalisme égale patriotisme. Elle est folle de la rue, cette droite d'anciens combattants nostalgiques, de militaires nerveux et d'étudiants rêveurs fantasmant sur la Monarchie, tous adversaires de la République qu'ils traitent de "gueuse". "L'Action Française" enfante "Les camelots du Roi", Georges Valois forme le "Faisceau", Pierre Taittinger crée les "Jeunesses Patriotes" et les Croix de Feu commencent à entrer dans cette légende. Soir et matin, ces formations prennent l'habitude d'occuper l'asphalte parisien. Du quartier Latin à l'Etoile, elles quadrillent les artères de la cité. Des chefs font leur apparition qui préparent leurs troupes, aux chemises uniformes, à une marche guerrière dont l'exemple vient sans conteste de voisins européens. A cette agitation, répond celle de la gauche socialiste et communiste, celle-ci se montrant la plus virulente à l'égard de l'armée. Se garder, à droite, à gauche, est le lot de la Garde républicaine. Elle n'est sûrement pas jugée suffisamment nombreuse et assez répressive. En 1927, la gendarmerie met sur pied sa première "Garde républicaine mobile" (G.R.M.), distincte de la Départementale. Premières mises à l'épreuve pour un militaire profondément républicain, ancien combattant à l'égal de ceux auxquels il a parfois à faire face mais étranger à toute aristocratie guerrière ou... étudiante. Etranger aussi au monde ouvrier qui descend de la ceinture rouge de Paris. Le lieutenant Favre préfère, de beaucoup, faire ses preuves dans un autre domaine. Il est heureux comme tout d'effectuer de nouvelles classes. Celles de Joinville, la toute jeune école normale de gymnastique et d'escrime de l'armée. Trois mois de stage. 11 en sort avec les félicitations. L'escrime lui était inconnue; il s'y montre doué, à l'épée notamment. Mais 23

Joinville, première école sportive nationale du pays, à l'avantgarde des méthodes d'entraînement, applique les préceptes de Pierre de Coubertin et fait de l'exercice individuel la base du développement de l'esprit de chacun. Sans ignorer par ailleurs la valeur des sports collectifs qui font appel au sens de la responsabilité, aux sentiments de discipline et de solidarité. Le nouveau lieutenant de la Garde ne tarde pas à coucher sur le papier l'essentiel des leçons reçues. Elles prennent la forme d'un topo puis d'une brochure dite "régimentaire", laquelle donne lieu à plusieurs conférences et sert, plusieurs années durant, de premier cours théorique aux nouveaux admis de Joinville. Sous le titre on ne peut plus simple de "L'Education physique". Quelques sentiments et jugements, inhérents aux connaissances de l'époque, font sourire aujourd'hui. On peut y lire que "la pratique sportive rend la race forte" mais il n'est pas

dit "supérieure"

14.

Par contre, on y relève une foule d'idées en

avance sur leur temps, non encore répandues dans les mœurs d'une société dont "les dures conditions de vie conduisent à la tuberculose, à l'alcoolisme, à l'affaiblissement de la race". Et l'auteur d'indiquer que "L'exercice physique est un véritable régulateur de la nutrition", de détailler très précisément les fonctions correctrices des différents mouvements de gymnastique. L'ouvrage est autant traité sanitaire que manuel pédagogIque. Et tout de suite, il passe à la pratique. Appelé à instruire les stagiaires jusqu'en 1928, il s'applique autant qu'eux sur le terrain. Tous les terrains de sport: tapis, salle d'armes, pelouse, sans négliger la sciure du manège. Il anime l'équipe de rugby, sport qui effectue son entrée à l'armée et celle d'escrime où il fait personnellement merveille, passant sans mal du fleuret au sabre via l'épée où il brille avec un éclat particulier, enlevant presque tous les concours de Paris. Sportif accompli, peintre du dimanche, franc-maçon et mutualiste convaincu, jeune papa, on ne peut dire qu'il reflète l'image du soldat traditionnel. Mais il croit fort représenter celle d'un gendarme en temps de paix, d'un garde vraiment républicain. Une blessure l'attend lors d'un "service commandé" (expression coutumière), à Vincennes. "Le 5 juin 1927 à 15 heures, indique le livret militaire qui précise: "Le lieutenant Favre a été bousculé et a reçu deux coups au bas-ventre: contusions lombaires suivies d'hématurie". Ironie du sort, aucune manifestation politique n'a lieu ce jour. Mais c'est la fête au Polygone de Vincennes, la grande fête internationale de l'aviation, quatrième seulement du genre. Une foule de 200.000 spectateurs aux anges s'y presse, plus le président Doumergue. L'aviation vit ses temps 24

héroïques. La haute voltige se vulgarise, suivie du sol dans la stupéfaction générale. On imagine la fébrilité du public audessous des prouesses du jour: Roland Toutain, suspendu dans le vide sous son Morane et arrachant un drapeau tendu entre deux mâts; Marcel Doret grimpant haut vers le soleil et chutant comme une vrille d'argent. Aussi quand la parachutiste, Mlle Mayer, fait mine de tomber à pic avant qu'un second parachute ne l'agrippe in extremis, un moment de panique saisit la foule et un violent mouvement de repli pousse un flot humain contre les barrières et le service d'ordre submergé. Peu de mal en définitive, sinon pour l'officier de la Garde qui regardant peut-être un peu trop en l'air est une cible facile pour quelques contestataires de passage. Cinq jours plus tard survient l'évasion de la prison de la Santé du numéro 2 de l'Action française, Léon Daudet. Evasioncanular. En contrefaisant la voix du ministre de l'Intérieur, Albert Sarraut, une petite téléphoniste royaliste fait libérer l'écrivain maurassien à la place d'un détenu anarchiste et en compagnie du leader communiste Pierre Semard ! Le nouveau préfet de Paris, Jean Chiappe, ne mobilise pas moins de trois mille hommes dont ceux de la Garde à cheval. A peine rétabli, Favre est appelé à faire le siège de l'Action française, rue de Rome, où les Camelots du roi fêtent leur héros. Quelques mois passent. L'année du Plan Kellog - qui voit soixante pays renoncer solennellement à la guerre - se termine. Les douze premiers députés nazis entrent au Reichstag. 1928. Le 8 mai, le lieutenant Jean Favre est "mis hors cadre et désigné pour servir à la mission de ré-organisation de la gendarmerie syrienne". Le 19 juin, il embarque à Marseille à bord d'un paquebot des "Messageries maritimes", le "PierreLoti". Une semaine plus tard, l'ex-alpin débarque à Beyrouth 15.

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III

PREVOT DE DAMAS

En débarquant le 28 juin 1928 à Beyrouth, le lieutenant Favre, né non loin d'un lac de montagne, peut un instant évoquer un paysage de son enfance. "Une vue des Alpes prise au sein d'un lac de Suisse, voilà Beyrouth par un temps calme..." Voilà ce qu'un jour de juin, en 1843, Gérard de Nerval écrit dans son "Voyage en Orient". Et il est vrai qu'il y a là quelques nuages de la patrie, un peu roses, un peu bleus. Il y a aussi autre chose que le militaire fraîchement débarqué note tout de suite dans son carnet de route prêt à devenir à son retour en métropole un "Voyage en zigzags aux Echelles du Levant". Il y a un premier, son premier désenchantement: "Beyrouth se révèle ville européenne, Marseille en plus petit, en plus sale, où partout à une fièvre de démolition qui jette bas de vieilles choses fort jolies, succède une fièvre de construction dans le plus pur style des buildings américains revus par Munich". L'année 1928 s'inscrit, cruciale, pour la Syrie et le Liban, pays en pleine gestation. Depuis 1922 officiellement, depuis 1919 dans les faits, la France y exerce le mandat qui lui a été confié par la Société des Nations. A ses côtés, la Grande-Bretagne couvre (ou couve ?) la Palestine. Comment s'exerce le mandat? Vient-on en tuteur ou en émancipateur? Apporte-t-on, ainsi que d'aucuns le prétendent, "la plus désintéressée des collaborations" I? A dire vrai, on ne sait comment se saisir de semblable mission, sinon comme d'une sorte d'entreprise coloniale. A situation neuve, on réplique par de vieux réflexes et, à défaut de consignes métropolitaines précises, les hauts-commissaires et commandants de troupes délégués par la République, agissent comme bon leur semble, improvisent, se contredisent et cumulent les pouvoirs à 27