HOMO INFORMATICUS

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Dans la pensée d'un chercheur, il y a toujours du métaphysique, que Bachelard appela " impureté métaphysique ". Il s'agit selon lui " d'une métaphysique intuitive ". Il appela alors à la remplacer par une " métaphysique objectivement rectifiée ". En informatique, le métaphysique n'est plus intuitif, il a été objectivement rectifié. Mais il a plus, certaines applications informatiques, comme la réalité virtuelle ou les jeux électroniques, apportèrent une autre sorte de rectification, non pas à la métaphysique mais au limites traditionnelles entre sujet et objet.

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Ajouté le 01 octobre 2000
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EAN13 9782296423404
Langue Français
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HOMO INFORMA TICUS

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9749-7

Les Cahiers du CEFRESS Université de Picardie Jules Verne

Zohair CHENTOUF

HOMO INFORMA TICUS

Préface de Nadir MAROUF

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

OUVRAGES PARUS DANS LA MÊME COLLECTION

- Le chant arabo-andalou

- Identité - Communauté
Espaces maghrébins: laforce du local? Le travail en question Norme, sexualité, reproduction Langue, école, identités
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-

- Pour une sociologie de la réception -

-

SOMMAIRE

PREFACE
INTRODUCTION CHAPITRE I: Cadre de référence 1. Arrière-plan onto-épistémologique de l'informatique 2. Concepts fondamentaux de la théorie de la récurrence 3. Axiomatique de la théorie de la récurrence CHAPITRE II: L'interaction biomoléculaire et la cellule 1. La cellule 2. La communication intra-cellulaire 3. La communication inter-cellulaire 4. Les principes et techniques de communication biomoléculaire 5. La communication biomoléculaire dans le système immuni taire 6. La hormé grégaire: préludes biomoléculaires de l'affecti vité
CHAPITRE III: Le neurone et la neuronie 1. Morphologie 2. Excitabilité et caractéristiques logiques 3. La neuronie

7 Il 15 15

32 45

51 51 55 63 72 78 84 87 87 90 96

CHAPITRE IV: Le système nerveux 1. Les principaux acteurs 2. Description fonctionnelle du système nerveux 3. L'aberration

115 115 129 186

CHAPITRE V: La machine 1. De la notion de forme à la représentation symbolique 2. Les débuts du calcul mécanique 3. Le projet de Leibniz 4. La contribution de Babbage 5. La contribution de Turing CONCLUSION Annexe Annexe Annexe Annexe Annexe Annexe A B C D E F

193 194 202 210 212 221 241 253 257 259 263 265 269

Liste des abréviations

et sigles

274

6

Préface
U ne longue tradition dans les sciences sociales consistait à porter un regard à la fois distant et intéressé pour les sciences "dures".

D'abord les manuels de méthodes se distinguaient les uns par un vade mecum à l'image du parfait enquêteur, et les autres par l'héritage philosophique du formalisme logique. Ils ont souvent pêché, les premiers par un quantitativisme dont la matière fut empruntée à des disciplines voisines (économie, psychologie expérimentale), mais n'ayant livré que très sporadiquement une formalisation qui puise sa source dans les procédures d'objectivation du social proprement dit, les autres par un formalisme axiologique n'ayant que peu de rapport avec le terrain empirique.
Les quelques tentatives de formalisation du social entamées par des sociologues, et qui dérogent à cette dualité ont pu être saluées COlnlne des mOlnents forts de la discipline (R. Boudon, Michel Forsé, J. Dupuy...). Mais le chemin à parcourir reste immense.

L'ouvrage de Zohair Chentouf inaugure une nouvelle posture intellectuelle: ce n'est désormais plus le sociologue ès qualité qui va butiner chez les autres la pierre philosophale prête à nourrir sa matière. Il appartient à une nouvelle génération de chercheurs formés dans les sciences exactes, qui s'intéressent à leur tour aux sciences sociales, non pour y apporter "plus d'ordre et de clarté", mais pour essayer d'y trouver sens à leurs investigations scientifiques. La science exacte ne donne pas toujours le loisir de réfléchir sur la question du sens. La maîtrise de l'objet, assortie d'un regard critique à l'endroit des sciences sociales permet, loin de toute approximation qui fut jusque là le lot de la métaphore, de renouveler l'objet des sciences sociales ellesmêJnes. En effet, l'objectif assigné à ce livre n'est rien d'autre qu'une contribution au fondeJnent d'une anthropologie fondamentale. C'était

le rêve d'Edgar Morin. Ce rêve se construit peu à peu, trouve des adeptes chez ceux-là mêmes qui désirent franchir les barrières de leurs propres disciplines, considérées jusque là par les aînés comme aseptisées contre toute idéologie, et comme fondées à produire de la certitude, à l'abri de la spéculation normative propre aux sciences "molles" .
Il faut donc saluer la démarche, qui augure d'un état d'esprit d'une "réciprocité de perspectives" pour parodier Georges Gurvitch avant de considérer le contenu. Celui-ci peut paraître ou trop abstrait quand il s'agit de rappeler les principes mathématiques, voire les antécédents biologiques (biologie moléculaire) et neurologiques (depuis l'héritage organiciste de l'école de M..LT. et du fondateur de la cybernétique, Robert Wiener) de la pensée informatique, ou trop candides quand il s'agit de jeter les bases d'une anthropologie gén éral e.

On peut, sans exagération, considérer ce travail comme une contribution modeste aux fondements épistémologiques de l'anthropologie générale, de la science de l'homme. Ce projet fut esquissé déjà, certes, par Edgar Morin, mais bien avant lui par Marcel Mauss, pour lequel l'anthropologie comme science de la totalité historique de l'homme est une œuvre d'élaboration à construire à partir de synthèses ultérieures, et de travaux d'inventaire empiriques, comparatifs. Deux voies sont ainsi tracées, celle d'une anthropologie par le bas (le terrain empirique) et celle d'une anthropologie par le haut (réflexion théorique "more geometrico"). Nul doute que leur articulation est féconde à condition qu'elle se fasse dans une ambiance de dialogue entre tenants des disciplines concernées. "Homo informaticus" constitue, me semble-t-il, une pierre à cet édifice, en s'inscrivant dans la deuxième voie. Enfin, il est question, dans ce livre, d'anthropomorphisme, cela renvoie à l'aventure cybernétique, que Wiener définissait comme "la science des organismes indépendamment de la nature physique des organes qui les constituent". A ce titre, elle est étroitement liée à la 8

science des réseaux de communication. L'anthropomorphisme prend ici toute sa signification puisque la théorie de l'information, depuis Shannon, constitue l'application mathématique des principes de simulation. On ne saura assez réaliser la réplique physiologique d'un acte humain mais on peut le simuler moyennant un principe d'analogie, fondé sur l'analyse binaire (bits).
Le critère de similarité prévaut sur le cas d'espèce: en somme peu importe le domaine d'application, c'est le modèle qui compte. Le ITIodèle est pour les sciences de la nature ce qu'est "le théorème d'existence" aux sciences mathématiques: il affirme l'existence d'une solution à un problème, sans prétendre qu'il est nécessairement la solution. Un simulateur de vol dans le domaine aéronautique ne saurait se confondre avec une explication du fonctionnement du systèlTIe nerveux du pilote, mais propose un mode d'accès fonctionnel du cerveau humain.

Reprenant une idée de Bertrand Russel, Abraham Moles pense à juste titre "que la pensée n'est pas l'eau dans les conduites ou les esprits animaux dans les tuyaux de Descartes, mais une façon qu'ont certains systèmes complexes de se comporter; Quand on a décrit le fonctionnement global de ces systèmes, qu'il s'agisse d'un ordinateur calculant de longues séquences d'opérations ou d'un cerveau humain élaborant un raisonnement et qu'on est capable d'en prévoir à coup sûr le déroulement, on a dit ce qu'il y avait à dire". Au total, ce travail met en évidence trois maîtres mots que l'on peut ériger en triade, même si émerge dans la formule du titre un seul élément: Homo informaticus, homo communicalis, homo ludens.

Bachelard a souligné le fait qu'aucun chercheur, si empiriste qu'il soit, ne peut se débarrasser complètement de la métaphysique. Dans la pensée d'un chercheur il y a toujours du métaphysique, que Bachelard appela « impureté métaphysique». Il s'agit selon lui d'une « métaphysique intuitive». Il appela alors à la remplacer par une « métaphysique objectivement rectifiée ». La rectification voulue par Bachelard devrait changer l'impureté
Dans "Le nouvel esprit scientifique
If,

9

métaphysique en philosophie de la science objective et l'empêcher par là même de rester une hésitante intuition. En informatique, le métaphysique (l'onto-épistémologique) n'est plus intuitif, il a été objectivement rectifié. Mais il y a plus, certaines applications informatiques, comme la réalité virtuelle ou les jeux électroniques, apportèrent une autre sorte de rectification, non pas à la métaphysique mais aux limites traditionnelles entre sujet et objet.

JO

INTRODUCTION

Dans l'esprit du public, l'idée d'ordinateur s'associe, d'une manière ou d'une autre, à celle de cerveau. C'est ainsi que l'ordinateur fut appelé «cerveau électronique ». L'analogie trouve sa justification dans le commun. Or, le commun que peuvent partager un cerveau et un ordinateur n'est rien d'autre que la faculté de traiter de l'information. L'appellation « cerveau électronique» n'a donc rien de naïf, elle est la conséquence d'une coïncidence plus profonde entre le cerveau et l'ordinateur. C'est là en réalité, un fait épistémologique qui, bien que relevant du sens commun, ne l'est que partiellement car il ne manque pas d'avoir des manifestations intéressantes dans la pratique scientifique. Dans le même propos, on remarque que la fonction de traitement de l'information revêt chez l'être humain respect et mystère. C'est pourquoi l'homme refuse de reconnaître cette faculté de traitement de l'information à quoi que ce soit sauf à un « cerveau ». Mais voilà que vient la machine qui traite de l'information avec, elle aussi, pas mal de mystère, et voilà qu'elle dépasse l'homme dans certaines de ses facultés intellectuelles. L'homme se trouve ainsi «détrôné» par la machine. L'une de ses fiertés les plus chères se trouve maintenant partagée, si non cédée à jamais. C'est là, sans aucun doute, un traumatisme psychique important. Il suffit de rappeler les conséquences psycho-sociales de la mécanisation au cours de la première moitié du 20e siècle pour croire à l'ampleur du problème. Mais l'homme parvient, par une sorte d'auto-suggestion, à se convaincre d'attribuer à la machine la précieuse faculté de traitement de l'information mais au prix d'une auto-projection hominisante qu'il abstrait dans l'expression« cerveau électronique ». C'est comme s'il se disait: "bon, si ce maudit tas de ferraille peut traiter de l'information c'est parce qu'il me

ressemble, image" .

à moi, c'est un cerveau comme le mien, c'est mon

Cette projection homini sante est un phénomène qui témoigne de l'anthropomorphisme Elle joue le rôle aussi bien d'élément discursif du sens commun que d'idée conditionnante, parfois même directrice, de la pensée scientifique. En fait, l'anthropomorphisme fut le fil conducteur de la pensée antique et médiévale, et il le demeure de nos jours sous de nouvelles formes. Rappelons à ce propos que l'ordinateur vit le jour grâce aux techniques introduites par les ingénieurs qui projetaient la construction d'un «Golem» ou d'un «monstre de Frankenstein» 1. C'est pourquoi ce phénomène représente l'une des caractéristiques les plus frappantes de l'informatique. Certains auteurs y voient même son principal objet. En fait, il s'agit là d'un courant de pensée à l'intérieur de I'lA, qualifié de biologique, qui se fixe pour objet de reproduire les structures et les traitements nerveux de l'homme. L'autre courant, dit technologique, vise à obtenir des capacités cognitives comparables à celles de l'homme par des procédés qui ne se calquent pas forcément sur ceux utilisés par le système nerveux humain. L'un et l'autre de ces deux courants usent de l'anthropomorphisme. Mais quelle est alors la différence? La différence réside dans le fait que le courant biologique voudrait reproduire et l'outil et le traitement de l'information, tandis que le courant technologique voudrait obtenir des performances en traitement de l'information comparables à celles de l'homme, sans pour autant copier ses structures nerveuses. Mais pourquoi disons-nous donc que le courant technologique est également anthropomorphique? Parce que tout traitement de l'information porté sur une machine ainsi que tout artefact humain, y compris la machine à calculer, est, à première vue, projection fonctionnelle et / ou comportementale ("behavior") de I'homme. Cependant, si le calcul porté sur une machine ne copie pas intégralement ce qui se passe dans le cerveau d'un homme effectuant le même calcul, il ne va pas pour autant emprunter
I

Cf. R. Escarpit, Théorie générale de l'information et de la communication, 12

Hachette, Paris, 1976, p. 43 sq.

des principes différents de ceux qui gouvernent le calcul cérébral. L'anthropomorphisme ne se limite pas uniquement à reproduire un bras par un levier ou bien un œil par une caméra; le phénomène est beaucoup plus profond que cela, il est projection des principes biologiques et biomoléculaires qui gèrent notre corps. Or, à ce niveau, il n'y a pas des organes comme le bras ou les yeux, il y a plus petit et plus élémentaire: l'événement biomoléculaire. C'est dire donc que l'anthropomorphisme est biologique; entendons par là: biomoléculaire. Nous nous mettons alors à un niveau microscopique. L'événement biomoléculaire ne peut se saisir, avec l'abstraction et la fondamentalité qu'il revêt, que dans le concept, heureusement général et inter-disciplinaire, de l'information. Ce concept nous permettra de lier le psychologique et le cognitif au biologique. L'élucidation de ce lien a « coûté »le présent travail. Si on arrive à découvrir les principes de l'anthropomorphisme, il sera alors possible de fonder une Anthropologie Fondamentale, une théorie de l'homme qui, non seulement expliquerait l'homme, guiderait ses actions et soulagerait ses souffrances, mais lui donnerait, de plus, la clé de voûte des secrets de la nature, dont une bonne partie résiste derrière les barrières de notre méconnaissance de nous-mêmes. L'ignorance et la souffrance vont de pair. Ce travail se présente donc comme une contribution à indiquer le chemin qui amènerait à une Anthropologie Fondamentale. Vu la complexité et la taille du problème, l'ordinateur y jouera un rôle central. En fait, c'est à l'ordinateur que revient l'essentiel de la tâche. Il a pour mission de découvrir l'homme afin qu'il puisse en élaborer une théorie. Bien entendu, pour qu'il puisse en être ainsi, il faudra le doter d'un minimum de connaissances sur ce que c'est que l'anthropomorphisme, i.e., sur les principes (pas forcément tous) qui le gouvernent. C'est l'un des objectifs de ce livre. Nous y tâcherons aussi de démontrer notre thèse selon laquelle l'anthropomorphisme puise dans le biologique. Nous jalonnerons enfin le chemin vers l'Anthropologie Fondamentale en discutant de ses impasses et de ses Issues.

13

Notons enfin que la théorie que nous esquissons ici n'est pas achevée. Une Anthropologie Fondamentale ne peut voir le jour à l'issue d'un travail individuel. Par ailleurs, la dite théorie représente un être épistémologique dont je conjecture la nouveauté. C'est une théorie préliminaire, provisoire mais propédeutique, qui s'attend à être augmentée pour devenir la théorie cible: l'Anthropologie Fondamentale. Je dis bien "augmentée" car cette augmentation se fera selon le schéma axiomatique déterminé par la théorie préliminaire. On nous accordera bien d'appeler cet être épistémologique: prolégothéorie.

14

CHAPITRE I
Cadre de référence

Il Y a quelques années que je rédigeai un ouvrage dans lequel j'esquissai une théorie de la récurrence. Ce travail, étant un essai, fut incomplet. L'ampleur de ses ambitions en exige beaucoup avant qu'il devienne une théorie complète. Dans le présent volume j'essaie de l'approcher plus des rivages de l'achèvement. Il s'agit donc d'un travail de prolongement. Mais ajouter c'est souvent modifier, ce travail reformule donc inéluctablement certains des concepts de la théorie de la récurrence développés dans l'essai que je viens de citer. Dans ce chapitre, je vais présenter les fondements conceptuels de la théorie de la récurrence deuxième manière (TR).

1. Arrière-plan

onto-épistémologique

de l'informatique

La problématique Personne ne peut nier l'importance du rôle que joue l'informatique aujourd'hui dans la vie du genre humain. Le traitement rapide de l'information a facilité beaucoup de tâches à l'homme moderne. Ceci est vrai pour le consommateur final des produits informatiques. Pour les programmeurs, la situation est loin d'être confortable. En effet, la tâche du programmeur n'est pas toujours facile. En règle générale, la programmation exige que le programmeur adapte son raisonnement à « celui» de la machine, car celle-ci exige qu'on lui enseigne tous les détails du problème et dans un ordre logique rigoureux. Ainsi, le programmeur est contraint à suivre une démarche plus logique que celle du raisonnement naturel où il n'est plus de place à l'a priori ni à la nuance.

Malgré tout, le programmeur réussit en fin de compte à adapter son raisonnement à « celui» de la machine. Attardonsnous un peu plus sur ce fait. Remarquons que si le programmeur arrive à adapter son raisonnement à celui de la machine, c'est que l'intellect possède quelque chose de machinal. Cette remarque débouche sur deux points de vues qui firent l'objet de doctrines: 1) matérialisme: l'homme est une machine; 2) vitalisme: I'homme est une machine plus quelque chose qui n'est pas machinale. Ces deux doctrines sont d'accord qu'il y a dans l'homme du machinal. Résumons le problème. Si l'homme arrive à adapter son raisonnement à celui de la machine, ce qui n'est rien d'autre qu'imiter par sa pensée la propriété machinale P d'un processus computationnel, c'est qu'il possède ou bien la propriété P, ou bien une propriété P' qui découle totalement ou partiellement de P, ou bien encore une propriété Q, différente de P, et qui interagit, éventuellement contrôle P. Pour un matérialisme radical, I'homme possède P et seulement P. Pour un matérialisme modéré, l'homme possède une faculté machinale plus complexe P' qui repose, totalement ou partiellement, d'une manière ou d'une autre, sur P. Pour le vitalisme, l'homme possède une faculté non machinale Q, contrôlant ou interagissant avec P. A considérer ceci, on se rappelle alors le phénomène de l'anthropomorphisme, cette projection de soi par laquelle l'homme se voit dans les choses. La remarque que nous venons de discuter s'obtient de l'anthropomorphisme en substituant « se voit dans les choses» par « adapte son raisonnement à celui de la machine »: la programmation est la projection de soi par laquelle I'homme adapte son raisonnement à celui de la machine. Voici une définition anthropomorphique de la programmation qui suggère une psychologie de la programmation informatique. Nous venons de découvrir que la programmation est un phénomène anthropomorphique, en ce sens que si le programmeur arrive à adapter son raisonnement à celui de la machine, c'est qu'il se voit dans la machine, en s'y projetant. Pour concilier avec la première remarque que nous avons faite, 16

nous devons nous interroger: quel lien y a-t-il entre «se-voirdans-Ia-machine» et «posséder-quelque-chose-de-machinal »7 La réponse est unique: l'homme se projette dans la machine grâce à ce qu'il a de commun avec la machine et parce qu'il n'a pas d'autres solutions que de se projeter ainsi. C'est la seule catégorie en son genre. Par conséquent, la machine représente une réduction de I'homme. Autrement dit, l'informatique est réduction de la pensée dans le machinal (parfois même dans le machinique ). Nous n'entendons pas l'anthropomorphisme à la manière de la pensée antique, pour laquelle, l'homme arrivant à percevoir un cheval, il a quelque chose de chevalin. Nous ne le réduisons pas toutefois à la projection homme-machine. Nous le concevons dans un niveau plus abstrait dans lequel nous découvrirons des principes universaux qui, non seulement expliquent l'anthropomorphisme mais le situent dans un cadre cosmologique.

La TR repose sur le postulat suivant: - il est des principes universaux qui régissent I'homme et les choses,

- ils sont

hérités de l'événement

primordial, le Big-bang.

Comme ils régissent toutes les choses, y compris I'homme, ces principes doivent être les plus élémentaires et les plus fondamentaux. Or, il n'y a de plus élémentaire et de plus fondamental que de l'ontologique. Ce sont donc des principes ontologiques. Comme ils sont également ceux de l'homme, de l'intellect (ils rendent les choses intelligibles), il sont d'ordre épistémologique. Nous dirons donc: les principes ontoépistémologiques. Nous venons ainsi de poser l'anthropomorphisme dans un cadre plus général et plus intéressant l 'homme est un événement cosmologique.

17

Dans le cadre que nous proposons, l'anthropomorphisme n'est plus un choix qu'a pris l'homme, ou une erreur épistémologique qu'il a commise et qu'il faudra corriger. L'homme est un événement qui interagit avec d'autres événements, selon les mêmes principes onto-épistémologiques. Il n'a pas à modifier ces principes ni à les remplacer car il ne le pourra pas. C'est la seule possibilité en son genre. De là surgit l'idée que l'anthropomorphisme n'est pas un phénomène isolé, qui commence avec I'homme, comme le suggère le préfixe anthropo. On aurait dû dire ontomorphisme. La projection que se fait l'homme dans les choses n'est pas différente de celle que se fait une enzyme dans un substrat chimique. Les deux projections observent les mêmes principes onto-épistémologiques universaux et seulement ces principes. Entendons donc « anthropomorphisme» en tant que synonyme de «ontomorphisme», à ceci près, que l'ontomorphisme se présente, pour nous les humains, uniquement en tant qu'anthropomorphisme. Nous ne «pouvons» considérer de l'ontomorphique que l'anthropomorphique. Cela dit, il apparaît que les principes onto-épistémologiques sont à la fois ontomorphiques et anthropomorphiques. Nous ne rejetons pas l'anthropomorphisme, nous rejetons le nominalisme et l'agnosticisme qu'il implique (à tort). L'anthropomorphisme n'opère en réalité qu'en tant que produit de l'ontomorphisme, celui-ci étant loin, très loin, d'être une fiction nominaliste.
S'ils existent vraiment, qu'est-ce qu'on aura à gagner si on arrive à déceler les principes onto-épistémologiques? D'abord ils fourniront le noyau d'un langage unifié pour toutes les sciences. Ils permettront une meilleure compréhension des phénomènes et peut-être même de nouvelles perspectives pour la recherche. Enfin, ils déboucheront sur une Anthropologie Fondamentale en fondant une théorie de l'anthropomorphisme, de 1'homme.

La méthode Commençons à penser ces principes universaux. Le postulat que nous avons avancé suppose déjà leur existence. S'ils n'existent pas, nous nous réduirons vite à l'absurde. 18

Comme l'anthropomorphisme observe les mêmes principes que l'ontomorphisme, la méthode qui s'impose immédiatement est une recherche archéologique sur les produits de l'homme. Malheureusement, cette méthode s'oppose à la diversité vertigineuse de ces produits. Simplifions cette complexité, cherchons du côté de la représentation. L'homme représente, par des codes divers, les choses du monde. Cette représentation va être stockée sous d'autres codes dans son cerveau. Le cerveau est un organe du corps humain, contraint, en général, par les mêmes lois biologiques qui régissent toutes les autres parties du corps. Sur la foi de l'existence de principes universaux, nous dirons que ces principes régissent le corps humain, y compris son cerveau, et inéluctablement, la représentation que l'homme se fait des choses. Or la représentation repose elle-même sur des codes. Ces codes doivent donc observer ces principes universaux s'ils existent. Cela convenu, notre méthode consistera en une analyse archéologique du code. En adoptant cette méthode nous aurons réduit la complexité que représente la diversité des choses produites ou modifiées par l'homme, et gagné ce précieux matériau archéologique qu'est le code. Mais la complexité que nous aurons réduite reste insaisissable vu la diversité des codes humains. Il convient donc d'examiner les codes les plus généraux; par l'étendue de leur champ représentationnel, nous serons rassurés quant à l'universalité des principes qu'ils révèlent. On se rend compte alors que seuls trois codes sont les plus généraux: le langage naturel, les mathématiques et les représentations graphiques des systèmes. Le langage n'est pas intéressant en soi, mais plutôt les règles linguistiques et sémiotiques sur lesquelles il repose. Or, ces règles sont elles-mêmes représentées et formulées par les mathématiques (linguistique mathématique) et systémique (automates). Nous ne nous intéresserons donc pas au langage. Les mathématiques, quant à elles, n'ont pas la simplicité et la richesse des représentations graphiques. C'est un code complexe, formel et rigoureux mais moins représentatif et moins intuitif que les représentations graphiques systémiques. Nous nous limiterons donc à examiner les représentations graphiques de l'analyse des systèmes. 19

Le matériau L'informaticien, face à un problème réel à résoudre par des méthodes informatiques, doit d'abord concevoir un modèle informatique de la réalité en question. Ce modèle sera ensuite codé en un langage informatique approprié pour être exécuté sur ordinateur.

La tâche de modélisation de l'univers du problème qu'on se donne fait recours à une analyse de systèmes dans laquelle il est question de spécifier les entités qui composent l'univers, ainsi que les relations et les interactions qui existent entre elles. Ainsi, la modélisation informatique s'inscrit dans la lignée systémique amorcée depuis l'Antiquité. On peut citer à ce propos des travaux comme les pyramides de l'Egypte ancienne, qui modélisaient la hiérarchie sociale entretenue par les Pharaons, ou des illustrations telles que les arbres généalogiques qui modélisaient les liens de parenté. En fait, l'utilisation de cette métaphore d'arborescence pour la représentation d'un ensemble de relations fut un événement méthodologique de grande importance. Cette représentation met le point sur la structure relationnelle du système. S'il s'agit d'un système immatériel, telle une organisation administrative, le modèle arborescent qu'on établit représente une structure abstraite du système. Si par contre on est face à une structure matérielle, le modèle se présentera comme architecture conceptualisée du système. Prenons l'exemple de l'administration d'une entreprise économique, constituée par trois services. La structure de ce système, vue par un informaticien, se présente comme suit: 1
Direction

Production
1

/~
20

Ventes

Cet arbre peut être cyclique si l'on considère les relations entre les services

production et ventes.

Il s'agit d'une structure abstraite sous forme d'arbre. Si l'on s'intéresse aux ordinateurs qui forment le réseau informatique dont l'entreprise est équipée, on tracera l'arbre suivant qui n'est rien d'autre que l'architecture conceptualisée 1 du réseau informatique: Ordinateur Direction

/~
Ordinateur Production Ordinateur Ventes Un autre élément de représentation tout aussi important vint avec la découverte de la circulation sanguine au XIIIe siècle. Cette découverte donna lieu à la métaphore hydraulique utilisée pour la représentation de flux au sein des systèmes. La présentation machinique que donna Descartes à l'être humain dans ses Méditations est une intéressante illustration de cette métaphore.
Ces deux métaphores devinrent la clé de la modélisation des systèmes et eurent une grande influence sur de grandes théories et de grands courants de pensée. La psychanalyse freudienne, par exemple, repose totalement sur la notion de flux d'énergie, influencée ainsi par la tendance énergétique de la physique de son époque.

Un résumé de la conception cartésienne de l'être vivant peut être schématisé très grossièrement comme dans la page qui suit. Les arêtes ont été cette fois orientées pour exprimer le sens du flux. Comme le montre ce schéma, la deuxième métaphore évoque la première: les canaux dans lesquels coule le fluide, sanguin ou autre, forment une arborescence. Dans l'exemple de l'entreprise nous n'avons pas pris en compte les flux
On fait ici un schéma grossier du réseau informatique, celui-ci peut prendre différentes topologies, mais elles représentent toutes des arborescences, cycliques ou acycliques. 21
1

informationnels inter-services et inter-ordinateurs. Or de tels flux existent bien. L'alliance des deux métaphores fournit un modèle très puissant vu sa généralité et son pouvoir expressif. Les représentations graphiques systémiques que nous avons choisies comme matériau pour notre investigation archéologique reposent toutes sur ces deux métaphores.
Organe 1 Organe2 Cœur Organen

Nous allons appeler métaphore systolique cette alliance entre les deux métaphores. Notons ici l'important perfectionnement mathématique qui fut apporté à la métaphore systolique par la théorie des graphes, théorie combien générale et combien utile. Pour les analystes de systèmes, dont les automaticiens et les cybernéticiens, la métaphore systolique s'insinue dans les représentations graphiques des systèmes que sont les schémas blocs et les diagrammes de flux. En informatique, le couple entité-association peut être vu comme la systolique la plus élémentaire. Il est à la base de tous les modèles informatiques. On désigne par entité toute entité du système. Quant à l'association, elle représente toute relation entre deux entités; on lui attribue un nom, parfois même des attributs. Si on reprend l'exemple précédent, les différents services sont les entités, les relations qui les lient sont les associations. Si l'on prend l'association direction - production, l'un de ses attributs est l'ordre de fabrication par exemple, par lequel la direction ordonne la fabrication d'un produit donné. Le sens du flux informationnel pour cette association va de la direction vers le service production. Un autre attribut consiste en le rapport de fabrication, qui va dans le sens inverse, du service production 22

vers la direction. La modélisation informatique d'un système n'est donc rien d'autre que la combinaison et la superposition, plus ou moins complexes, du modèle élémentaire entitéassociation. Ce dernier étant systolique, il en découle que tout modèle informatique est systolique. Nous reviendrons à cette assertion dans le chapitre V. A la différence des autres disciplines où l'on fait recours à l'analyse de systèmes, l'informatique vient compléter l'analyse par une simulation du système réel en déroulant son modèle sur ordinateur. Pour un tel objectif, bien entendu, la représentation graphique grossière du système ne suffit plus, il est besoin de spécifier les propriétés des entités et des associations. On tombe alors sur une variété de formalismes, selon le type des systèmes et le traitement envisagé. Mais quel que soit le modèle informatique que l'on adopte, il ne manque pas de se présenter comme une variante du modèle systolique, édifié par des «briques» entité-association. Ce modèle est plus ou moins détaillé, plus ou moins enrichi en connaissances sur le système. Ainsi, la modélisation qui se contentait du statut de représentation dans la classique analyse des systèmes, devint avec l'informatique un couplage représentation-simulation:

Modéliser == Représenter+ Simuler.l
Mieux, l'informatique ne se limite pas à simuler les systèmes, elle fait plus grâce à l'intelligence artificielle (lA). Le besoin de compléter les connaissances partielles qu'on possède des systèmes afin de perfectionner leur contrôle contribua beaucoup au développement de l'lA. La solution apportée consiste à inférer, par ordinateur, de nouvelles connaissances à partir de celles déjà disponibles. Autrement dit, il s'agit de dérouler un « raisonnement» par ordinateur sur la base d'un modèle informatique du système. Ainsi, avec l'lA, Modéliser
1
==

Représenter + Raisonner.

Pour certains auteurs, représenter sous-entend simuler. Représenter, ainsi

entendu, s'égare du sens que nous voulons prévoir pour nos développements ultérieurs.

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Notons que dans certains cas, l'obtention de nouvelles connaissances se fait aussi par simulation du système, ceci dépend de la nature du système et des connaissances que l'on souhaite inférer. D'autres méthodes infèrent de nouvelles connaissances par la simulation d'une métaphore biologique ou physique du système (algorithmes génétiques, réseaux de neurones, verres de spin, recuit simulé, etc.). Mais dans tous les cas, il s'agit toujours d'une variante plus ou moins complexe de la métaphore systolique. Quel que soit le perfectionnement que l'on opère sur la modélisation informatique, il s'agit ni plus ni moins d'un gain en maîtrise par un nouvel ajustement plus judicieux des deux métaphores élémentaires: la métaphore d'arborescence et la métaphore hydraulique. La métaphore systolique est-elle une simple métaphore? Non, elle est plus profonde, plus fondamentale et plus originelle qu'une simple et indifférente métaphore. Le vocable de métaphore n'est qu'un véhicule provisoire, nous nous en passerons par la suite. Les flux matériels et immatériels que représente un modèle systolique mettent le point sur la causalité. L'arborescence, qui fait dériver plusieurs noeuds à partir d'un seul, exprime la non-linéarité causale, la différenciation de la diversité à partir de l'unité. Vu sous cet angle, le modèle systolique, ou mieux, la systolique, est un principe ontoépistémologique. Selon ce principe, il est une systolique universelle dont le sommet est le Big-bang. Les flux informationnels qui ont lieu sont irréversibles mais récurrents, en ce sens qu'ils héritent du Big-bang, ils reproduisent en quelque sorte le Big-bang. Nous reviendrons à ce point plus tard.
Ontologie et épistémologie

Par ailleurs, avec l'avènement de l'lA, le discours systémique s'est vu procurer une nouvelle composante où se mêlent la théorie de la connaissance, l'épistémologie et la méthodologie. On peut qualifier cette composante d'épistémologique en sous-entendant une épistémologie
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générale. On sera vite convaincu de ce fait, dès qu'on consulte n'importe quel traité de l'lA, notamment le chapitre concernant la représentation de la connaissance. On y trouve comme concepts clés ceux de connaissance, concept, assertion, type, théorème, hypothèse, définition, vérité, contradiction, négation, catégorie, structure, compréhension, perception, etc. Ce sont également les mots clés de l'épistémologie. Lisons à titre d'exemple ce passage tiré d'un traité de l'lA :1 "Certains distinguent objets, propriétés, relations, états, actions, événements, scénarios, inférences et métaconnaissances. Ainsi l'univers est constitué d'objets, caractérisés par des propriétés et liés par des relations. Les événements se composent d'actions que les objets accomplissent ou subissent et des états dans lesquels il se trouvent. Les scénarios sont des agrégats d'événements. Les inférences concernent les informations que nous avons sur les lois de fonctionnement de l'univers. Enfin la méta-connaissance désigne la connaissance de ce que l'on sait. Connaître l'origine des informations, leurs degrés de véracité et d'importance sont des données importantes dans un raisonnement. D'autres chercheurs affirment qu'il existe 8 grands types de connaissance: - Les éléments de base, objets du monde réel. - Les assertions et définitions sur ces objets de base. Les concepts, qui sont des groupements ou généralisations des objets de base. - Les relations qui traduisent aussi bien des propriétés élémentaires des objets de base que des relations de cause à effet entre concepts. - Les théorèmes et règles de réécriture. Ce sont des cas particuliers de règles de production qui ont la caractéristique d'être sûres. - Les algorithmes de résolution pour accomplir certaines tâches.
]

P. Vignard, Représentation des connaissances, INRIA, Paris, 1984, pp. 1415. 25

- Les stratégies et heuristiques: ce sont les règles de comportement innées ou acquises qui permettent d'inférer des actions à envisager dans une situation précise. C'est la nécessité de prendre en compte ce type fondamental de connaissances humaines qui est à l'origine des systèmes experts. - La méta-connaissance. Elle intervient à plusieurs niveaux" . Après la lecture de ce passage, on se convainc vite de l'apport épistémologique de l'lA. Rappelons que le passage en question traite de la représentation des connaissances, celle-ci se fonde sur la systolique qui, nous l'avons vu plus haut, est ontologique. Par conséquent, on ne peut se soustraire à cette conclusion que la systolique est onto-épistémologique. Remarquons la composante ontologique qui est inhérente au discours de ce passage. C'est qu'on ne peut parler épistémologie sans évoquer les relations qu'entretient l'intellect avec la réalité, ce qui ne va pas sans appeler une méditation sur la nature de cette réalité, son essence. Ainsi, la systolique, vue dans sa composante ontologique, évoque l'épistémologique, vue dans sa composante épistémologique, évoque l'ontologique. Remarquons aussi que lorsqu'il s'agit de représenter de la connaissance, on ne peut se soustraire à tenir compte de sa composante anthropique. Dit autrement, il n'y a pas de connaissance sans l'homme; la connaissance ontologique ne fait pas exception. De là vient s'ajouter à la composante ontologique de l'analyse des systèmes héritée par l'informatique, une composante épistémologique apportée par l'lA. Retenons donc que l'analyse des systèmes fut toujours un discours ontologique et que ce discours est devenu onto-épistémologique avec l'avènement de l'lA, ce qui constitue une maturité de la modélisation systolique, car elle se rendit compte, enfin, que la systolique était un principe onto-épistémologique. Sujet et objet Dans "Le nouvel esprit scientifique If, Bachelard a souligné le fait qu'aucun chercheur, si empiriste qu'il soit, ne peut se débarrasser complètement de la métaphysique. Dans la 26

pensée d'un chercheur il y a toujours du métaphysique, que Bachelard appela « impureté métaphysique» 1. Il s'agit selon lui d'une « métaphysique intuitive ». Il appela alors à la remplacer par une «métaphysique objectivement rectifiée» . La rectification voulue par Bachelard devrait changer l'impureté métaphysique en philosophie de la science objective et l'empêcher par là même de rester une hésitante intuition. En informatique, le métaphysique (l'onto-épistémologique) n'est plus intuitif, il a été objectivement rectifié. Mais il y a plus, certaines applications informatiques, comme la réalité virtuelle ou les jeux électroniques, apportèrent une autre sorte de rectification, non pas à la métaphysique mais aux limites traditionnelles entre sujet et objet. Pour insister sur ce point, supposons un programme dans lequel sont présentées des pommes qui «tombent» du bas en haut; c'est la gravité à l'envers. A première vue, ceux pour qui il n'est de scientifique que de l'empirique ne peuvent nier que dans cet exemple des pommes « ascendantes », la simulation de la gravité inversée est tout ce qu'il y a d'empirique, car l'ordinateur, le programme qui y est incarné et les images de pommes animées sur le moniteur sont des objets de la réalité physique. Ceux qui insistent sur la répétabilité des relations objectives accorderont facilement cette propriété à tous les modèles informatiques, du moment qu'on peut refaire la même simulation autant de fois qu'on veut. Pour notre exemple, on peut dérouler 1'« ascendance pommière » le nombre de fois que l'on désire. Ceci établi, l ' « ascendance pommière » devient un phénomène de la réalité objective; quel paradoxe!
Ce paradoxe est levé dès qu'on se rend compte que les pommes en question ne sont pas soumises à la gravité terrestre mais à une gravité imaginaire, subjective. Le modèle des pommes « ascendantes» est semblable à une imagination (ou un rêve) faite par un sujet humain, avec le concours de l'ordinateur. C'est dire que l'homme plus l'ordinateur forment un seul sujet
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Gaston Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, ENAG, Alger, 1981, p. 3.
Ibid.

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