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Hyppolyte Berlier 1912-1992

De
266 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 287
EAN13 : 9782296336599
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André BERTHELOT

HIPPOLYTE

BERLIER

(1919-1992) RÉDEMPTORISTE

PREMIER

ÉVÊQUE DU NIGER

EN TERRE D'ISLAM

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

@ Éditions l'Harmattan, ISBN: 2-7384-4998-0

1997

Mes remerciements vont à ceux et celles qui ont collaboré à la composition de cette biographie, spécialement les Pères Jean-Louis POURCELOT, Jean DIDIERLAURENT, Joseph BURCKEL le Frère Michel JOSEPH, Madame Michèle CORNU, Monsieur Paul DELERCE, ainsi que tous mes confrères. André BERTHELOT

SOMMAIRE

INVIT ATI ON
PRÉFACE.

0. . . 00. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il

9

. . . . . . . . . . . . . . . 0. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Chapitre I: SES JEUNES ANNÉES, 1919-1939

Son enfance
1932-1939 - ses années chez les Rédemptoristes
Chapitre II: LA DRÔLE DE GUERRE:

0.. ..
1939-1950...

17 17 20
27
29

Sa urn ur . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sousceyrac et la Résistance
A la 1ère D. B .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

34
43

1946 : retour à la paix chez les rédemptoristes-prêtre Chapitre III: 1950 - 1984: 34 ANS AU NIGER 1950-1951 : charge des écoles et de l'aumônerie
mili taire. base. ........................................................

47 53
58 63

1951-1952: premières sorties comme missionnaire de
............................................................

L'apprentissage des responsabilités 1954 : à son retour au Niger, il continue son apprentissage Quelques aspects de sa vie Ses liens avec Hamani Diori.. . . .. .. . . .. .. . .. . . eo.. . . . Ses réactions vis-à-vis de l'armée.. . .. . . . . .. . .. . .. . . . Dans une Eglise qui bouge. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La mise en place de l' Evêché . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

70 76 79 79 81 83 88

Premier évêque au Niger
Drame Bermo du P. Ploussard eo. eo.. .. . .. . .. . .. . .. .. . . . . . . .. . ...............................................

91
102 108

7

L'affaire

du pont de Lété . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 00. . . . . . . .

l,a vie du diocèse après le concile et l'indépendance. La construction de la cathédrale de Niamey. . . . . . . . .
L'Islam noir. ............................................

I--d'Eglise du Niger et son évêque
Do il tc hi

0. .. . . . ..

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Fantio-

Dolbel.~

I-Je Gorouol

...........................0

. 0. . 0. . . . 0. , . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ~. . . . . . . . . Zin de r. . . . . . . . . . . , , . . 0. 0. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Makalondi. MMadi
T ah 0 ua. Ag adè

. . . . . . . . 00. 0. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . s. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tchirozerine.

Premiers flashs sur un jeune évêque.................... Renouveau pastoral de Niamey........................... DE 1968 À SA DÉMISSION EN 1974..................
1968. Mort 1969. 1970, 1971 . .. . . . . . .. . . . .. . . .. .. .. . . . .. . . et de Yakhia. ...................

Un voyage en Pologne. 1972.........................
de Mgr Quillard

La grande sécheresse: été 1972-1973. ............. Le coup d'état de Seyni Kountché . . . .. . . . . . . . .. 30 septembre 1984 : le sacre de Mgr Guy Romano

11J 115 118 127 134 138 139 142 145 146 147 149 153 157 168 174 174 180 184 188 195 216

Chapitre IV: LES ANNÉES DE RETRAITE: 1984 - 1992 Trois ans à Agadès : 1985-1988
Arlit. . . . . . . . . . . . . . . . 0. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

221 223
226

Le dernier retour
Ses funérailles - témoignages. ...............................

235
237

Chapitre Un Un Un Un

V: UN- DERNIER REGARD. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . homme accueillant et tolérant. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . homme de paix et de dialogue. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . homme simple, pauvre et libre. . . . . . . . . . . . . . . . . . . homme d'Eglise. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
de Dieu. .................................

245 246 246 247 248
254

Un chercheur

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INVITATION

A son arrivée à Satolas, après les inévitables salutations d'usage, je me devais de demander à Monseigneur Berlier quel était son programme. Imperturbablement, avec ce sourire qui éclairait son visage et faisait vibrer sa longue barbe, il me répondait ce que je prévoyais: "Ne t'excite pas, petit frère, je vais d'abord aux "Franchises"; tu le sais bien, il faut que j' y monte!" "Ilfaut que j'y monte!" : il se sentait obligé d' Y monter. Avant tout autre rendez-vous, il se devait d'abord de retrouver les siens, sa terre natale, de redécouvrir ses racines, ses marques, son premier espace de vie et de liberté.
"Les Franchises", un paisible quartier de Pélussin, une dizaine de modestes fermes dispersées et proches tout à la fois, blotties dans un repli de terrain, abritées de la bise, en bas des pentes du Pilat: c'était là qu'était son nid, là où il avait découvert en même temps et l'immensité du ciel lumineux et la terre où vivent les hommes. De ce nid, à 650 mètres d'altitude, il avait en effet une vue un tant soit peu surplombante sur quelques toits rouges du village et sur sa vieille église Saint-Jean; du même coup d'oeil,

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par-delà la grisaille de la plaine du Rhône, il pouvait apercevoir les cimes enneigées des Alpes Dauphinoises, et plus encore la majestueuse masse du Mont-Blanc. C'est après vous avoir entraînés aux Franchises que je souhaite vous inviter à le suivre tout au long de ses jeunes années passées chez les Rédemptoristes, puis à l'armée où il participera aux événements de notre histoire de 1940 à 1945. A partir de 1950, nous l'accompagnerons au Niger, où il va consacrer toutes ses forces et toute sa vie comme directeur des Ecoles, puis de 1961 à 1984 comme EVEQUE DE NIAMEY. Retraité, il assurera par la suite une présence active chez les TüUAREGS, au nord du pays, jusqu'au jour de sa mort le 22 septembre 1992. Que, le temps d'une lecture, nous puissions le retrouver grandeur nature - comme nous l'avons connu, apprécié, aimé. Que, sur ses pas, nous découvriions ce Niger qu'il voulait faire aimer: ses habitants, sa vie, ses croyances, son peuple chrétien, et le travail de tous les missionnaires laïcs, religieuses, religieux, prêtres, qui ont partagé sa passion de l'Evangile.

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PRÉFACE

Monseigneur Hippolyte Berlier repose depuis le 22 septembre 1992 au pied du mur d'entrée de la cathédrale de Niamey, dans laquelle il a si souvent rassemblé le peuple chrétien pour lui adresser la parole de Dieu et célébrer l'Eucharistie. Chaque jour, et en particulier chaque dimanche, les chrétiens passent devant sa tombe très simple; ils peuvent voir la photo de son visage et relire sa devise épiscopale: "faire la vérité, mais toujours avec amour." Bien souvent, il m'arrive de voir des chrétiens prononcer une brève prière et tracer sur leur poitrine le signe de la croix. Le souvenir de Monseigneur Berlier est resté bien vivant à Niamey. Pas seulement chez les chrétiens, mais aussi chez ses nombreux amis musulmans. Dans les villes du Niger où il m'arrive de passer quelques jours lors de mes visites pastorales, des personnes nombreuses évoquent des souvenirs de l'ancien évêque de Niamey. TIconnaissait tout le monde et chacun pouvait l'aborder, lui parler, lui demander un conseil, un secours. Il se montrait toujours disponible et prêt à engager la conversation et à écouter; quelle que soit la personne qu'il avait en face de

Il

lui: un aveugle~ un paralytique, un haut fonctionnaire, un ministre. Et son bureau à Niamey demeurait constamment ouvert à tous. Sans aucun doute, ce sont les traits de la personnalité de Monseigneur Berlier qui ont le plus marqué les gens du Niger~ qu'ils retiennent le plus volontiers et qu'ils évoquent le plus souvent: sa bonté, son écoute de tous et de toutes sans distinction. Pendant plusieurs années, j'ai assuré les responsabilités d'être son Vicaire Général; je le connaissais bien; j'étais toujours très étonné qu'il pût rester des heures durant debout, dans la cour de l'Évêché, à parler avec des gens, à l'ombre des grands arbres. En soutane grise ou kaki, les manches retroussées au-dessus du coude, les poings posés sur les hanches, ses sandales traditionnelles aux pieds et sa longue barbe agitée par le vent d'Harmattan (le vent dominant venant de l'Est). Imperturbable. Alors que je savais qu'il y avait telle décision à préparer, tel document important à faire partir d'une manière urgente, telle demande de subvention à mettre au point. Quand je me permettais de lui rappeler ces obligations, il me répondait toujours avec son sourire malicieux: "mais, petit frère, nous avons encore du temps". Pour lui, les relations avec les personnes passaient toujours avant toute autre chose. Il prenait sur ses nuits pour mener à bien le travail qu'il avait à faire. Par la qualité de son écoute, son attention aux autres, sa bonté, son sourire, Monseigneur Berlier avait un don particulier pour faire l'unité entre tous et pour rassembler. Tous ceux et toutes celles qui l'ont connu reconnaissent qu'il avait su insuffler dans toutes les équipes de prêtres, de religieux, de religieuses, de laïcs un esprit de famille entre tous.

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C'est ce qui frappait nos hôtes de passage, venant autre Église voisine. A ce moment-là, c'est vrai, le personnel permanent de la Mission Catholique était moins nombreux que maintenant. Mais il avait un don tout particulier pour susciter autour de lui la fraternité, l'entente. Et je constate bien souvent que nous vivons encore, grâce à lui, de cet esprit. Son humour intelligent et délicat, quelquefois caustique, y était pour beaucoup. On aimait l'approcher, parler avec lui, l'écouter raconter une histoire ou un événement, faire le portrait d'une personne. A sa façon qien sûr! Et ceux qui vivaient avec lui n'étaient pas dupes - lui non plus d'ailleurs - de la véracité absolue de ce qu'il rapportait. Sans aucun doute, il savait channer et il en avait conscience; il jouait de ce don avec un art consommé. Cette qualité lui permettait, dans des circonstances difficiles, de convaincre des personnes avec beaucoup de délicatesse sur le bien fondé de telle décision prise ou de tel comportement à avoir ou encore de telle attitude pastorale à prendre ou à développer. Après une longue conversation avec lui, sur des sujets sérieux, on le quittait différent. On devenait meilleur à son contact. Derrière son visage toujours souriant, ceux gui le connaissaient bien percevaient une personnalité très forte et très déterminée, animée par une vie spirituelle nourrie de la prière, d'une union intense avec le Christ et de l'Eucharistie quotidienne. On sentait bien que les épreuves, les souffrances et les soucis nombreux l'avaient marqué, mais aussi fortifié. Il ne parlait pas volontiers de ses secrets, sauf dans les dernières années de sa responsabilité épiscopale où il lui arrivait d'exprimer un sentiment, de parler d'une souffrance intime, de partager partemellement un souci grave qui pesait sur son cœur. J'entrevoyais alors un peu de sa vie profonde.

]3

Il m'exprimait quelquefois sa fatigue, sa lassitude, son désir de laisser sa place et sa responsabilité à quelqu'un de plus jeune. Par trois fois au moins, il a demandé au Pape de lui trouver un successeur. Il sentait que sa santé devenait de plus en plus fragile et que son optimisme avait tendance à diminuer, alors qu'il était rare de le voir pessimiste. Il ne désirait plus qu'une chose - il me l'a dit souvent "tourner son regard vers l'Au-delà et s'abandonner complètement et totalement à la volonté de Dieu." Il récitait chaque jour la prière d'abandon du Père de Foucauld; son image et sa prière seront toujours en bonne place dans son bréviaire, son livre de prière, surtout dans les dernières années de sa vie, à Agadez et à Arlit (1984-1992). Quand j'allais lui rendre visite, je ressentais toujours une grande joie à la réciter avec lui. Pauvre et simple, il a toujours vécu; pauvre et complètement abandonné à l'amour de Dieu, il a voulu mourir. Je remercie du fond du cœur le Père Berthelot d'avoir retracé dans les pages qui suivent la vie de Monseigneur Berlier et les traits marquants de sa personnalité attachante. Ceux et celles qui l'ont connu et aimé liront certainement ces pages avec un grand plaisir. Cette biographie a demandé un travail énorme de recherche, de démarches diverses, de lecture de nombreuses pages d'archives, de rencontres et de conversations avec des témoins encore vivants. J'ai beaucoup appris sur l'enfance et les premières années de la vie de Monseigneur Berlier dont j'ignorais pratiquement tout. D'autres s'attacheront davantage à la période nigérienne de sa vie. Car, au fur et à mesure que l'on avance dans le récit de sa vie, ce sont les débuts de l'Histoire de l'Église du Niger qui nous sont dévoilés. Sans ce travail du Père Berthelot, à l'occasion de la rédaction de cette biographie, les difficiles commencements de l'Église au Niger nous seraient peut-être restés définitivement inconnus. Ces éléments d'histoire encore

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trop fragmentaires donneront-ils le désir à quelqu'un de mener une recherche plus complète et rédiger une véritable Histoire du Niger? Nos amis musulmans qui liront ce livre aimeront retrouver les traits de la personnalité de Monseigneur Berlier qu'ils ont connu, aimé et apprécié. Les autres trouveront un homme de dialogue et d'écoute, passionné par la rencontre avec l'Islam et les croyants musulmans qu'il appelait ses frères dans la foi au même Dieu Unique. Tous, j'en suis sûr, seront touchés par la bonté d'un homme complètement donné au Christ et aux autres, donnant toujours la priorité à la relation personnelle. Premier Évêque de Niamey et du Niger tout entier - un pays vaste comme presque trois fois la France - Monseigneur Berlier n'avait pas un tempérament de chef pour commander, entreprendre ou s'imposer. Il préférait guider, orienter les uns et les autres, suggérer, laissant à chacun sa liberté et son esprit d'initiative. Cela ne veut pas dire bien sûr qu'il n'avait pas de convictions et qu'il ne savait pas ce qu'il voulait; pas du tout. Au contraire, à sa façon à lui, sans imposer ce qu'il pensait et ce qu'il désirait, mais en gagnant l'adhésion de tous et de toutes par la persuasion et son exemple, il a véritablement fondé l'Église du Niger et il a tracé le premier sillon. Je puis affirmer que nous essayons encore de vivre de son esprit et de mettre en œuvre ses intuitions fondamentales et fondatrices: simplicité des relations entre nous et fraternité vécue entre tous les membres de la Mission: prêtres, religieuses et laïcs; attention aux pauvres et aux petits; respect et estime profonde des croyants musulmans avec toujours un a priori de sympathie et de bienveillance envers eux. Un des mérites de Monseigneur Berlier aura été de sentir au moment opportun que sa manière de diriger l'Église avait

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ses limites et qu'il fallait passer la main à quelqu'un de plus jeune qui saurait peut-être mieux que lui organiser les choses. Merci donc au Père André Berthelot d'avoir su nous présenter le Premier Évêque du Niger, dégager les traits les plus importants de sa personnalité et surtout nous redonner et nous faire revivre les convictions et les valeurs fondamentales qui ont toujours animé profondément son action. Pour terminer, il m'est agréable de citer une parole que Monseigneur Berlier répétait souvent à tous et en toutes occasions: "jamais les uns contre les autres, mais toujours les uns avec les autres". Dans notre continent africain, souvent divisé et meurtri par de multiples et graves conflits, cette parole reste pour nous tous une lumière sur notre route et dans notre action. Monseigneur Guy Romano Évêque de Niamey (Niger)

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Chapitre I SES JEUNES ANNÉES 1919-1939

Son enfance Il revenait tout guilleret chez lui, ce 10 mars 1919 : Johannes Berlier venait de déclarer officiellement la naissance de son fils: Marie-lean-Baptiste Hippolyte. Marié à Marie-Antoinette Garde, il avait déjà eu Anaïs en 1910 et Marcel en 1913 : ce troisième arrivait à point! Car la guerre 14/18 avait été difficile, et pour le papa gazé sérieusement, et pour la maman qui avait dû assurer tout le travail de la ferme. Si l'exploitation était modeste et paisible, elle n'en était pas moins harassante avec la polyculture, cinq ou six vaches, un cochon, sans oublier la volaille. La fatigue du père de famille devait être compensée par un surcroît de travail pour cette maman qui allait connaître cinq autres maternités: en 1920 arriva Antoine, en 22 Raymonde, en 23 Marius, en 25 Edmond et finalement Odile en 1928. Heureusement que cette "brave" femme était profondément chrétienne, priante, accueillante. Chacun vivait heureux grâce à elle. C'est donc dans cette atmosphère très 17

religieuse et familiale que grandit le futur Evêque, baptisé le 30 mars 1919 en la paroisse Saint-Jean de Pélussin. Rien à signaler de sa prime jeunesse, sinon 3 ou 4 "petites histoires" .

Tout d'abord, il fut rapidement "débaptisé" par les siens. Quatre prénoms, ça faisait trop! Sans doute parce que le mot sonnait bien, on choisit dans le désordre celui qui devint l'usuel: il s'appellera désormais et à jamais Hippolyte.
Al' arrivée d'Antoine, il fut l'acteur d'une première aventure enfantine. Interrogé un jour sur sa corpulence, quelqu'un lui demanda ce qu'il avait fait pour en arriver là. Et lui-même de raconter: "A la maison, maman était fort occupée, et c'est la grande soeur qui était chargée de donner le biberon. Parfois, lasse d'attendre que le bébé se décide, elle l'abandonnait pendant quelques minutes. Je m'en aperçus un beau jour, et pris l'habitude de finir le biberon du petit! Jusqu'aujour où la maman, surprise des pleurs d'Antoine ("il n'avait donc jamais assez à manger, le pauvre petit !"), découvrit que c'était son Polyte qui goulûment finissait la tétée du bébé!"

Un peu plus tard lui arriva une autre histoire, plus "sérieuse" celle-là: la maison devenait de plus en plus étroite avec la famille qui s'agrandissait. Bien sûr, au vu de la photographie, elle paraît assez vaste, mais les Berlier n'avaient à leur disposition que la moitié est du bâtiment, l'autre côté étant la propriété d'une autre famille Berlier. Il fallait donc se serrer. Jusqu'au jour où une famille voisine sans enfant, suite à de nombreux entretiens, proposa aux Berlier de prendre

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Hippolyte "chez eux". Caroline Boucher, ainsi que son ll1ari, se faisaient une joie de le nourrir et de le coucher. Durant toutes ses années d'école, Polyte vécut chez eux, dans une atmosphère saine et religieuse, retrouvant, quand il le voulait, les siens, distants d'une longueur de pré. Et les années d'école passèrent, sans problèmes majeurs, au pensionnat des Frères. Avait-il déjà, à cette époque, projeté de devenir prêtre ou missionnaire? Sans doute. Soeur Marie-Claire, aujourd'hui encore, se fait une joie de parler de cette anecdote: C'était le temps des cerises. Tout en les cueillant sur les hautes branches, au prix de multiples acrobaties, confidence pour confidence, ils se seraient avoués leur intention de devenir l'un et l'autre missionnaires. Dans la famille Boucher, celle de la future soeur, on conservait pieusement les photos de deux Pères et d'une religieuse, missionnaires en Chine, et chez les Berlier on aimait bien le Bon Dieu! Ce qui est certain, c'est qu'à cette même époque une Mission paroissiale était prêchée par deux Rédemptoristes: les

Pères Dougoud et Bauquis. Le Père Dougoud remarque le
_

jeune Hippolyte et lui pose la question de son avenir, de ses projets... Il aimerait bien devenir missionnaire; le Père en parle au papa et à la maman Berlier qui sont heureux d'apprendre la nouvelle et qui seraient tout prêts à le laisser partir.

Hippolyte doit être confirmé le 2 mai, faire sa Première Communion le Il ; s'il le désire, qu'il rejoigne le Juvénat de Nazareth à la rentrée prochaine.

19

1932-1939

- Ses

années

chez

les Rédemptoristes

Mais qui sont ces Rédemptoristes qui viennent d'assumer la Mission et qui paraissent si enthousiastes? Ce sont des Religieux fondés en 1732 dans la région de Naples par un homme extraordinaire: Alphonse de Liguori. Avec ses nombreux talents et son zèle surprenant pour "les âmes les plus abandonnées", sa sainteté reconnue par l'Eglise, il sera proclamé Docteur de l'Eglise et Patron des Confesseurs. Leur ministère est surtout de prêcher des Missions paroissiales dans les zones rurales, plus ou moins laissées pour compte par le clergé. Leur souci: "annoncer les grandes vérités chrétiennes", appeler à la conversion, à la confession, créant dans les paroisses des courants de prière et de méditation pour assurer la persévérance de ces gens pauvres et simples. En ces années 30, comme la plupart des groupes missionnaires ayant retrouvé une nouvelle vitalité, après le temps des persécutions et la reprise de l'après-guerre, les Rédemptoristes ouvrent de modestes centres de formation, "les Petits Juvénats". L'un d'entre eux, Nazareth, verra le jour à Saint-Etienne. Avec une vingtaine d'autres jeunes, Hippolyte Berlier en devient pensionnaire en septembre 1932. On ne sait pas trop où le situer. S'il a déjà fait sa cinquième chez les Frères, il n'a jamais abordé le latin. Qu'à cela ne tienne! Il va avec les cinquièmes et suivra une quatrième spéciale sous la conduite d'un jeune professeur de valeur, le Père Edouard Mercier. "Bien dans sa peau", juvéniste heureux et apprécié, sans regretter "les Franchises", il vit une année scolaire excellente.

20

Nazareth n' est qu~un passage. Pour continuer il doit rejoindre Ie Juvénat d'Uvrier, en Suisse. Le 24 août 1933, avec une dizaine d'élèves de Nazareth, le voici à Uvrier. C'est à l'époque une belle bâtisse au bord de la route du Simplon, entre Sion et Sierre, dans la vallée du Rhône, au coeur du Valais, entourée et couronnée de superbes sommets. Depuis les années 1880, c'est le lieu de replis des Rédemptoristes français de la province de Lyon, le Juvénat modèle, où depuis plus de 60 ans des générations de missionnaires se sont succédées. Il nous est difficile aujourd'hui de comprendre son esprit, son style. Selon les écrits du Père Hauger, premier directeur, son but est d'abord de former de futurs missionnaires: "Ce n'est point un collège où des enfants se réunissaient dans le seul but d 'y faire des études profanes et mondaines, c'est, dans la grande famille de Saint Alphonse, une famille de jeunes gens qui aspirent tous à être Rédemptoristes". Avant d'être un collège, c'est une école de vertus religieuses, une institution préparatoire au noviciat. D'où un style de vie stricte, sévère, avec un programme d'études tout à fait particulier, adapté au but choisi. Effectivement, la vie du juvéniste est austère, de cinq heures le matin jusqu'au soir! Aux heures de classe et d'études s'ajoutent messe, chapelet, lecture spirituelle, visite au Saint-Sacrement, catéchèse... c'est-à-dire plus de deux heures d'exercices spirituels! Bien entendu, il y a deux promenades par semaine: en rangée 3 par 3, avec récitation d'un chapelet et défense de parler aux gens ou de se tutoyer. Il y a quatre jours de repos à Noël, trois jours pour les Cendres, une semaine à Pâques, un mois et demi durant l'été, moitié en famille, moitié dans une

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maison en montagne. Mais avant chaque série de vacances ne sont pas oubliés les examens trimestriels, stricts eux aussi. Si ce style de vie spartiate nous surprend aujourd'hui, le programme des études a de quoi nous étonner davantage. Au juvénat, jusqu'alors, on ne se préoccupe pas du baccalauréat ni de possibles études universitaires civiles. La priorité est donnée au latin. C'est la langue de l'Eglise qui éventuellement permettra aux jeunes Pères d'aller à Rome suivre les cours des universités romaines. A la fin du Juvénat, on doit savoir parler le latin, c'est capital. Certains échos nous rapportent que le livre de grammaire française était écrit lui-même en latin! Certes, on insiste également sur la connaissance du français et du grec. Demain les juvénistes devront prêcher, faire des conférences, avoir la parole facile. Sans être délaissées, les autres études seront traitées de secondaires. Il faut savoir ce qu'il faut, mais pas de bagages inutiles!

C'est donc dans cette ambiance pieuse et sérieuse qu'Hippolyte Berlier arrive à la rentrée de 1933. Il sera successivement élève de troisième et de seconde, appelée alors "Littérature". Comment a-t-il vécu ces deux années? Pas plus mal ni mieux que l'ensemble de ses condisciples sans doute. Ses notes d'application sont bonnes, celles des différentes matières pas mauvaises du tout, celles de conduite plus variables et modérées. Il se présente déjà comme un bon travailleur, obstiné, intelligent, sachant "courber le dos", attendre, làisser venir, encaisser... pour avancer! L'année scolaire s'achève. Elle ne semble pas avoir été formidable pour Berlier ni pour pas mal d'autres. Certains ont le mal du pays et ne reviendront pas, d'autres seront remerciés.

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Soudain tombe une annonce officielle: "le Père Provincial décide que Berlier, qui devait rentrer en rhétorique (première), sera retenu à Saint-Etienne où il finira ses cours". Etonnement général! Pourquoi cette décision? Le Père Favre lui-même dévoile le fond de sa pensée après la rentrée des classes (cf. chronique d'Uvrier) lorsqu'il décide d'envoyer le jeune Rondelet accompagner Berlier à Saint-Louis, le collège des Frères de Saint-Etienne. "L'année prochaine, il faudra songer à préparer au baccalauréat", en ajoutant: "Désonnais les élèves des petites classes de la septième à la tJ:oisième continueront leurs études dans nos petits juvénats".

Pensionnaires à Nazareth, chaque jour de classe, nos deux collégiens rejoignent par le "tram" le pensionnat St Louis animé par les Frères des Ecoles Chrétiennes. Nous sommes loin de la vie austère et fermée d'Uvrier. Le règlement autorise des activités extérieures; chaque jeudi Hippolyte Berlier se dépense au service du "Patro", (l'Etoile de Montaud). Nous sommes en 1936. Le "Front populaire" est actif. Tous les "ensoutanés" sont régulièrement "couaqués" par d'autres bandes de jeunes. Hippolyte, qui ne peut rester passif, flirte pour se défendre avec "les Croix de Fer" et s'inscrit au P.S.F On a des convictions oui ou non! Le 25 juin 1936, il passe l'écrit du bac et le 12 juillet réussira sans encombre à l'oral. Le voilà premier bachelier sorti d'un juvénat. Vive les vacances L.. d'autant plus qu'elles commencent par une aubaine: On lui propose un voyage. Le Père Goldbronn, professeur" à Nazareth, lui demande de l'accompagner pour l'Alsace, puis pour Berlin où se déroulent les fameux Jeux Olympiques. Ils essaieront bien d'aller au 23

stade, mais ils ne réussiront pas à obtenir des billets. Ils iront voir de la parenté et profiteront de leur présence en Allemagne pour aller faire une visite à Konnerseuth où vit une sainte femme, Catherine Neumann, une stigmatisée. Durant l'année scolaire 36-37, Hippolyte continuera d'assurer ses études et ses multiples "présences". Le succès, cette fois-ci, ne lui sourira pas: il échoue en juin et à l'examen de rattrapage en octobre. Il n'en est pas étonné, pas plus d'ailleurs que ses an1is, les Pères de Nazareth. Il l'avouera tranquillement: il ne s'est pas préparé sérieusement; trop de distractions, de patronages, de réunions et de bien d'autres activités. Le Père Provincial décide qu'il ne tentera pas sa chance une troisième fois. Il rentrera au Noviciat de Gannat (Allier) où il arrivera sans complexe le 4 novembre 1937 pour commencer sa retraite de prise d'habit prévue le 15. Désormais il se présentera en "Rédemptoriste" portant soutane et rosaire. Pendant une année il vit sa vie de novice. Pas question d'études théologiques ou profanes. Le noviciat est un temps fort de prière, de réflexion religieuse, de vie de communauté stricte. Enfin une année sans problème, sinon celui d'apprendre à devenir un "Saint"...! Malgré son retard, bien préparé par les deux années d'Uvrier, Polyte a trouvé son rythme. C'est une année tranquille. La grande histoire n'était pas de cet avis et apporta une perturbation imprévue. Les Novices, sans informations sur la vie du monde, ignorent les bruits de la guerre. Et c'est l'Anschluss. Le 27 août 1938, inopinément, à 22 heures, une dizaine de novices alsaciens arrivent avec le Père Maître et son

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socius, demandant l'hospitalité: leur télégramme n'était pas arrivé. Il faut les accueillir, savoir partager sa cellule avec un lit supplémentaire. C'est le branle-bas pendant qu'Hitler, Chamberlain, Daladier et Mussolini discutent ensemble et acceptent le partage de l'Europe Centrale. Le 7 octobre, l'épopée s'achève.

Le 21 novembre 1938, le novice Hippolyte Berlier, par devant ses parents, la communauté de Gannat, les PP Rousselot et Taupenas de Saint-Etienne, émet ses voeux temporaires. Il peut maintenant partir à Attert pour faire ses études de philosophie et de théologie.
Attert, près d'Arlon, est le nom d'un petit village belge où vivent depuis 1901 les Rédemptoristes proscrits qui ne peuvent plus former leurs jeunes en France. Les voici donc hors de l'hexagone! Une ferme dans un enclos deviendra progressivement maison du noviciat, puis "studendat". Un lieu calme des Ardennes propice aux études et à la réflexion, à une vie de communauté active. L'enthousiasme est de mise. En se préparant au sacerdoce, nos étudiants pensent déjà "Mission". Mission en France sans doute, mais plus encore Mission au Chili, au Pérou, chez les Incas des Andes. "De passage à Cusco où un Rédemptoriste était alors évêque, un bon vieux Capucin apprenant que j'étais de la Province de Lyon souleva son chapeau en me disant: "Vos confrères ont fait un ministère merveilleux parmi nos indiens des hauts plateaux. En arrivant ici, ils savaient déjà un peu le Quetchua avant de connaître l'Espagnol!". " Hippolyte Berlier, en arrivant fin novembre, bien accueilli, participa franchement à cette vie pleine d'idéal: il

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comptait bien y rester 5 ans pour en sortir prêtre. Durant cette année 38-39, avec son bagage de philo, il fait sa première année de philosophie thomiste. Il pourra même passer avec succès son bac de philosophie à Nancy où il fut reçu le 6 juillet 1939. C'était trop beau. La grande histoire allait reprendre le dessus et lui, une fois de plus, devoir changer.

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