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Introduction à la poésie de Georges Seferis

De
262 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 340
EAN13 : 9782296318069
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INTRODUCTION DE GEORGES

A LA POESIE SEFERIS

Collection "ETUDES GRECQUES" dirigée par Renée-Paule Debaisieux

La collection "Etudes grecques", créée en 1995, est consacrée au domaine néo-hellénique, et se donne pour objectif de publier: - des "introuvables" : ex : textes de voyageurs français des XVillème et XIXème siècles, - des ouvrages bilingues: textes anciens, composés en grec moderne, assortis de leur traduction et de commentaires, - des textes contemporains (d'auteurs français) de critique littéraire, d'histoire, d'histoire de l'art... - des traductions d'ouvrages grecs de référence (critique littéraire, histoire...). Ouvrages parus: Renée-Paule DEBAISIEUX, Le Décadentisme grec (1894-1912) Edmont ABOUT, La Grèce contemporaine (1854) A paraître: BERGADIS, Apokopos, 1509 [édition bilingue] Henri TONNET, Histoire du roman grec

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4182-3

Mario

Vitti

INTRODUCTION DE GEORGES
Traduit

A LA POESIE SEFERIS
Debaisieux

par Renée-Paule

Editions L'HARMATTAN
5-7 rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 Paris

Cette version de l'ouvrage de Mario EiGayrorfJ G'rryv TtO{17G17 'roi) Ttmpyov
t

Vitti, 4>(Jopa Ka{ Âoyoç, IeqJÉp17, paru à Athènes

(Bt~Â.t01t(OÀ£îo 'tilç Ea'tiaç, 1978),a tenu compte des exigences du lecteur français cultivé, mais non spécialiste, qui trouvera d'ailleurs dans la bibliographie et dans la table de concordance les titres grecs originaux des oeuvres citées en regard des titres en français.

Ouvrage publié avec le concours du Ministère de la Culture de la Grèce

Préambule
à la première édition grecque

Tout Grec éprouve, à juste titre, quelque fierté à l'idée que Séféris, en recevant le prix Nobel, a répandu jusqu'au bout du monde le renom de la Grèce contemporaine et sa présence littéraire. Mais il ne doit pas lui échapper que, s'il se trouve p11vilégié en tant que Grec par rapport au public étranger, il doit cet avantage à sa capacité de lire en version originale le texte du poète primé, muni du bagage culturel que véhicule la langue grecque. En vue d'un contact fructueux avec l'oeuvre, une certaine préparation s'avère pourtant nécessaire, non pas parce que ce poète est plus difficile d'accès que d'autres, mais pour mieux comprendre la spécificité de Séféris dans le champ de la poésie grecque. Les études qui ont été menées jusqu'à présent sur Séféris, aussi bien en Grèce qutà l'étranger, sont suffisantes pour permettre d'aborder son oeuvre d'une manière complète. Naturellement, les travaux à venir éclaireront d'autres aspects de l'oeuvre; mais dans l'état actuel des connaissances, ces études nous permettent déjà de réaliser quelles sont ses véritables dimensions. Ces dernières années, les sciences humaines ont mis à la disposition dtun public toujours plus large plusieurs méthodes de lecture - il serait plus juste de dire de recherche - dont, jusqu'à présent, ont principalement bénéficié deux poètes grecs, Cavafy et Séféris. Ce mouvement rénovateur de la critique a coïncidé, en Grèce aussi, avec une certaine défiance du lecteur - devenu plus exigeant - devant les commentaires faciles, fondés sur des impressions

perSOIlnelles. Quand le critique dispose de capacités mécliocres, celles-ci se transforment en un exposé affligeant. Dans le cas contraire, elles peuvent constituer le point de départ de remarquables narrations, qui nous sont cependant de peu d'utilité pour la lecture concrète d'un texte qui a éveillé notre intérêt. Dans de telles conditions, la critique "scientifique", qui cherche à étayer ses affirmations sur les preuves les plus sûres, ne cesse de gagner du terrain, mais elle cherche tant à se démarquer des études littéraires du passé que, pour soutenir ses conclusions, elle a parfois recours à la langue des équations et des chiffres. Tous ceux qui ont suivi cette tendance et ont mis en application les méthodes sociologiques, psychologiques, structuralistes, fonnalistes ou autres, ont fourni, il faut le reconnaître, une aide précieuse à la critique. Cependant, pour donner sincèrement mon avis, je pense que ces conquêtes de la critique risquent de refroidir l'intérêt du lecteur cultivé mais non spécialiste qui - qu'il l'admette ou non - est notre complice direct dans la pratique de la littérature. Que faire alors? Chaque fois qu'un individu entre en contact avec une oeuvre littéraire, il s'intéresse spontanément à la personne de son créateur et se demande par quelles expériences il est passé. Il veut également comprendre ce qu'il a eu l'intention d'exprimer. Or, après réflexion, il semble que ces deux réactions spontanées, à première vue propres au seullecteur, ne soient, malgré leur apparence simpliste, pas si éloignées des questions qui orientent la théorie critique d'alljourd'hui. La manière de lire que je propose dans la présente étude part de l'expérience d'une pratique poétique d'un lecteur de bonne foi mais attentif et exigeant, qui fréquente l'oeuvre de Séféris depuis de nombreuses années sans jamais s'en lasser. Les questions essentielles qui résultent de cette expérience sont de savoir de quelle façon Séféris aborde les difficultés de la vie, dans quelle mesure il élargit le champ de conscience, existentielle et sociale, de tout 8

individu, et, plus concrètement, quels moyens il utilise pour exprimer tout ce matériau psychique et conscient pour que sa poésie ne débouche pas uniquement sur des considérations personnelles. Pour parler brièvement, mon étude se veut fondamentalement traditionnelle. Elle évite les curiosités biographiques malsaines et déplacées, mais s'intéresse au besoin aux événements vécus quand ils constituent un référent indissociable du texte. Elle s'appuie sur la formulation du poème, sans négliger toutefois les considérations sous-entendues. Je dois de plus, dès à présent, faire part d'une autre limitation qui découle naturellement de la démarche que j'ai suivie. Séféris ne s'est jamais contenté de la facilité ; il s'est donné des buts élevés et a effectué un dure progression qui l'a mené à "Kichli". Il est vrai qu'une fois cette oeuvre achevée, il n'a pas dévalé la pente arrière, comme cela arrive parfois même aux grands poètes; il a poursuivi son oeuvre avec même quelques remarquables réussites. Mais, pour moi qui suis catalogué 'historien', cette suite ne présente pas le même intérêt que l'oeuvre antérieure, celle qui l'a mené à "Kichli", avec laquelle je mettrai un terme à cette étude. Par ailleurs, il est des poèmes comme "Kichli", ainsi que tous ceux qui l'ont précédé, qui justifient à eux seuls la présence d'un Grec à côté des poètes les plus représentatifs de notre siècle dans le champ de la culture européenne.

9

«Chacun

commence

comme il peut»

«Chacun commence comme il peut», disait Séféris en 1936 à propos des débuts d'Eliotl. Lui-même avait commencé bien plus tôt, avec les poèmes du recueil Strofi, dont le plus ancien date de 1924. Dans les pages de son journal, celles qui ont été conservées et publiées, et dont les premières remontent à 1925, nous pouvons suivre le parcours personnel du poète, certes de façon fragmentaire, pour voir quelles sont ses lectures préférées et dans quelle direction s'oriente finalement son expression poétique. Mais grâce au livre de souvenirs que lui a consacré sa soeur Ioanna, avec laquelle il correspondait dès sa jeunesse et à qui il envoyait des échantillons de son travail, nous pouvons remonter jusqu'en 1918, lorsqu'il avait juste dix-huit ans. En 1918, Séféris se trouve à Paris, d'où il fait part à sa soeur de ses projets de poèmes. Dans l'un d'eux, qui a pour titre "Ultimes paroles d'un suicidé", il effectue des variations sur le thème de la médiocrité et termine sur ces mots: «Ce qui est médiocre me glace»2. Ces vers nous font penser à Laforgue, qui jouera un grand rôle dans son oeuvre poétique. Il faut ajouter aussi une prédilection pour Jean Rostand, qui lui a semblé plus tard être un poète "facile", mais qu'il a alors essayé de traduire. Le jeune Séféris se rend à la Comédie Française non seulement pour ses représentations de classiques français, mais également pour ses
1. Essais, II, p. 21 2. Tsatsou, p. 43

récitations en matinée., où des acteurs célèbres lisent les oeuvres de poètes français plus récents. Le goût de la langue et le désir de faire sienne la poésie de langue étrangère le poussent à tenter de traduire Keats et De Banville. Le moindre prétexte - une lecture, un événement, un choc sentimental - lui donne le désir d'écrire. Tantôt ses vers ne sont que des sanglots étouffés, tantôt il s'apitoie sur luimême. En 1920, il prie la Vierge de l'aider à "s'effacer":
Ô Vierge, fais que je m'efface que je m'oublie - ce sont là mes seules prières Oh! que je m'efface, ma pauvre âme sur tes saints genoux compatissants, sur tes genoux divins, et la tête sur le genou de ma mère.3

Parfois, au contraire, il affiche une certaine raillerie, comme s'il était incapable de contrôler et d'ajuster le sentiment qui le prend à la gorge; ainsi dans ces vers:
Nocturne Régulièrement, régulièrement, très régulièrement, et à la fois sans trève, sans nulle trève, et sans désemparer déferle la grêle. Riez! en ce jour la jeunesse aime! Riez! en ce jour la jeunesse festoie! Quand la grêle devient folle la jeunesse change-t-elle? - Elle ne change pas.

En envoyant ce texte à sa soeur, en 1922, il se plaint4:

3. Ibid., p. 77 4. Ibid., p. 148

12

[...] j'avais beaucoup de sentiment à lui donner, mais cela aussi comme le reste est froid comme la grêle. Quelle audace il me faut avoir pour n'être pas pris de nausées quand j'écris de telles abjections; bref, je te l'envoie seulement pour sa valeur historique.

La pauvreté de la chambre qu'il a louée à Paris, où il fait des études qui ne lui plaisent pas, étouffe en lui toute ardeur juvénile. Il se sent exclu de la jeunesse.
[...] J'imagine donc que Dieu, quand j'étais en train de naître, a pris l'âme d'un Mathusalem nouvellement décédé pour la faire rentrer dans mon corps, avant même qu'elle ne soit lavée dans les eaux de quelque fontaine de Siloé, qu'ils ont sans doute là-haut dans le ciel pour y baigner les âmes et les faire rajeunir.

Cet étudiant en droit considère la mort comme libératrice. Il rêve d'un livre en «très peu d'exemplaires» formé «d'une série de poèmes intitulés Nocturnes». Il comprendrait des «ballades» et des «sonnets»5. Il a quelque hésitation quant au titre, ainsi pour "Nocturne sur le suicide de la lune"6. Il en cherche un qui rende le titre français "Variations sur le suicide"7. Le désastre d'Asie Mineure l'ébranle fortement:
Smyrne, la Grèce, les trahisons, les crimes, les actes dégradants et toute la honte et le mépris des gens civilisés, m'ont mis à nu, ils ont ôté de mon âme son dernier fard, et mon âme je l'ai vue pour la première fois... je l'aie vue comme elle était, car j'ai mesuré, j'ai mesuré la puissance du plus petit nerf, comme si j'avais un compas dans les mains, et j'ai vu qu'elle ne valait rien, et je me suis laissé glisser dans l'automne sans avoir trouvé aucune réponse, et j'ai senti, à deux doigts de moi, l'inexistence.Ma petite soeur,je ne te parle pas d'art en 5. Ibid., p. 151 6. Ibid., p. 154 7. Ibid., p. 158

13

cet instant, il y a quelque chose de plus élevé que l'art, le malheur inné, l'écoute inextinguible du coeur du monde, qui t'empêche de trouver le repos. 8

Le désastre national le plonge dans une profonde tristesse. Dans un "Nocturne", il imagine des «tombeaux ouverts ici-bas»9. L'effrayante vision persiste: «des tombeaux humides ouverts ici-bas»lo. Cet état de désespoir ne renvoie pas seulement au cas personnel d'un jeune homme sensible, pris dans les rets de l'existence, car il n'est pas le seul à le ressentir. Une foule de jeunes gens, en ces annéeslà, sont torturés par l'insatisfaction et oscillent entre l'autodestruction et l'auto-condescendance. Un peu plus tard, Séféris semble avoir chassé les fantômes de la mort libératrice - si on entend par là "l'auto-destruction" :
Soit, il fallait que j'anive sur le seuil de l'auto-destruction pour au moins comprendre que l'important pour nous n'est pas de changer de vie, en rêvant d'une autre plus intéressante, mais de faire chanter cette vie-ci, comme elle nous a été donnée, cette vie quotidienne, humble, humaine où tout ce qui pourrait être recherché doit exister.II

Pourtant le plus fort de la crise ne paraît pas avoir été définitivement dépassé, puisqu'en cette même année 1926, «Kifissia, le 7 septembre», il avoue avec déchirement:
J'écris comme on s'ouvre les veines. J'écris pour différer un aveu; tout écrit a dû être pour moi quelque chose comme un report de peine. Personne n'avoue, parce qu'on ne peut le faire. La volonté la plus forte s'arrête à la frontière de l'aveu réel.

8. Ibid., p. 182 9. Ibid., p. 183 10. Ibid., p. 184 Il. Jours, I, p. 72 14

Oh mourir... Je me sens malade; je ne peux gouverner mon coeur, ma pensée - à peine mon expression. Je ne sais plus aimer, je ne sais admirer. Je suis un animal malade, pure tristesse. Je me rappelle ce chien enragé qu'on a empoisonné les premiers jours de notre arrivée à Kifissia. Combien de temps lui a-t-il fallu pour crever? Un aprèsmidi entier. Un après-midi pour un chien; cela doit correspondre à plusieurs jours pour nous. Il pouvait à peine se tenir debout; son ventre était gonflé comme un soufflet. Ensuite, quand il est tombé, ses pattes ont décrit, pendant longtemps, des cercles sur la poussière du chemin. Parfois je me vois finir ainsi; et quand on en arrive à ce point, on n'est retenu que par la lâcheté. Je suis profondément malade; ce n'est ni le corps ni l'esprit; c'est cette vie effroyable. Je converse en murmurant. Avec qui? Je suis sûr qu'il y a quelqu'un, ou plusieurs individus, et je murmure interminablement avec eux. Je distingue le sussuremellt de certaines consonnes qu'ils profèrent. Les choses inanimées pénètrent de leur volonté propre dans ma vie consciente.. .12

Séféris semble sortir de cet état de stérile tristesse en détachant quelques pages de son journal, avec l'intention de les intégrer à un récit plus long, destiné à devenir un roman, Six nuits sur l'Acropole (c'est d'ailleurs de cette page tragique de son journal, que nous venons de citer, qu'il a tiré la première phrase pour la faire figurer dans son roman, à la page 73). A une époque où les romans sous forme de journal sont très répandus, et ce à l'instar d'André Gide, Séféris lui-même, qui n'a pas un tempérament de romancier, pense que cette forme lui facilitera la tâche pour mener à terme la réalisation d'une oeuvre romanesque. Bien des années plus tard, en 1954, quand il reprend le manuscrit du
12. Ibid., p. 76-77

15

roman (<<commencél'été 1926 - la nuit du 26 mai - continué et terminé autour de 1930», comme il le note lui-même13), pour le remanier, il se rappelle bien qu'il le considérait comme un véritable roman. Mais, outre le fait que les pages de journal transposées dans cette oeuvre présentent ici ou là des marques visibles d'adaptation, elles ont conservé leur caractère originel, en fait étranger à l'économie-même du récit: elles comportent ainsi de nombreuses comparaisons et suivent une perspective étroitement liée à l'autobiographie du narrateur. Le personnage central en est Stratis le Marin, un personnage qui fera plus tard sa réapparition dans l'oeuvre poétique de Séféris. Si, en de nombreux points, Séféris peut être identifié à Stratis (il suffit de penser que les pages du journal de Séféris passent comme pages du journal de Stratis), nous n'avons pourtant pas le droit de soutenir qu'il y a équivalence totale entre les deux, ni par conséquent d'attribuer à Séféris les caractéristiques que lui-même confère à Stratis. A côté de ces pages, rendues parfois pesantes par des descriptions qui prennent appui sur des comparaisons et des métaphores, technique normalement incompatible avec la nalTation romanesque, nous rencontrons néanmoins des pages plus réussies, qui, curieusement, concernent des déviations amoureuses, une visite au bordel, une scène entre lesbiennes. Cependant, d'une manière générale, nous voyons que l'auteur a des difficultés pour avancer uniformément dans l'écriture d'un roman.
J'ai essayé cette semaine de continuer l'Acropole. Je ne suis pas mécontent. Mais je pense que la seule chose que je puisse faire maintenant est d'écrire des vers.14

13. Six nuits sur l'Acropole,
14. Le 26 janvier

p. 256

1928, Jours, l, p. 103

16

De fait, en 1928, il écrit quelques poèmes que, trois ans plus ans plus tard, il jugera dignes d'être publiés dans Strofi, avec un poème plus ancien, "Fog", seul rescapé de toute sa production antérieure. Ce moment marque le réel point de départ d'une manière poétique résolument nouvelle pour les lettres grecques.

17

Strofi

Que signifie "Strofi"? C'est en mai 1931 que circule le recueil Strofi, publié en deux cents exemplaires, à compte d'auteur. Il contient quatorze poèmes. Le plus long, placé au centre du livre, "Discours d'amour", comprend quatre-vingt-seize vers de quinze syllabes. Outre la cohérence générale du recueil, due au fait que le poète a clairement conscience des buts qu'il veut atteindre, nous pouvons distinguer des différences dans la méthode, la métrique et les thèmes utilisés. En tout cas, les poèmes du recueil sont ceux que le poète a jugé opportun de publier pour se faire connaître du public grec, dans un ordre préétabli ("Coquillages", "Discours d'amour", "Nuages") qu'il modifiera lors de leur réimpression. D'autres, écrits dans le même temps, seront présentés seulement en 1940, avec un certain nombre de poèmes postérieurs, dans Cahier d'exercices. Ce petit ouvrage s'intitule" Strofi", comme le poème qui l'inaugure. Si nous considérons que Séféris a traduit en grec par" Strofès" ("Strophes It) les" Stances" de Moréas dans la conférence qu'il a donnée en 1921 devant l'Asso-

ciation des Etudes Grecques de ParisI - rappelons-nousque
Karyotakis également a eu recours à ce terme pour ses dix
"Strophes It

- nous pouvons conclure que par" strofi"

("strophe") Séféris a voulu simplement indiquer l'unité de
1. Tsatsou, p. 110

mesure en vers~ Dans ce cas, et si ce titre n'a pas été donné au recueil par contamination de celui du premier poème (rien n'est moins certain), nous pouvons peut-être penser que Séféris exprimait déjà la conception, fondamentale par la suite, que les dimensions extérieures d'un poème sont abolies, puisque la poésie constitue une valeur absolue2. Dans cette perspective, et en d'autres tennes, le poète aurait pensé que les quatorze poèmes du recueil ne forment qu'une seule unité strophique. Cependant le choix d'un terme ambigu n'est pas le fruit du hasard. Séféris avait aussi pensé à l'autre acception du mot ("tournant"), celle que Palamas avait immédiatement décelée «<C'est un tournant que prend soudain notre poésie moderne»3), et qui est désormais devenue un lieu commun dans les articles publiés aujourd'hui. Cette interprétation est corroborée par le poète lui-même qui, fouillant en 1967 dans ses papiers, retrouve, parmi d'autres titres envisagés, celui de "Hommage", écarté par crainte des malentendus:
Hier soir, en cherchant de vieux dossiers, j'ai trouvé, au milieu des papiers de Strafi, des indications de titres possibles; l'un d'eux m'a amusé, c'était: "Hommage". J'ai peut-être bien fait de ne pas l'adopter; personne n'aurait compris son sens réel (c'est-à-dire que je pusse faire hommage à une tradition finissante : la tradition des poètes crétois et de Solomos) ni son humour, comme personne ne les a vus dans "Monocotylédones".4

Le titre de Strofi avec son acception de "changement" est d'ailleurs confirmé également par les vers d'Erotokritos, que Séféris a placés en épigraphe d'une partie des poèmes: «Mais tout pour moi a échoué et a été bouleversé, pour moi
2. Voir infra, p. 114 3. Voir Néa Estia, Numéro spécial consacré à G. Séféris, p. 1562 4. En date du 28 octobre 1967. Voir Anti, numéro 64,5 février 1977, p. 19 20

la nature des choses est née de nouveau». La nature des choses renaît avec le poète qui ressuscite, chargé de nouvelles forces. Toujours dans cette acception de "tournant", il n'est pas exclu que la référence prenne aussi la nuance sentie par T. Sinopoulos : «méditation, effort obstiné et combat impitoyable pour se soumettre à la précision, à l'ordre et à une expression élevée»5, ou bien celle que montre M. Peri, dans une approche plus étroite, de "résurrection" qui s'identifie avec la tradition crétoise. "Coquillages" l "Discours"

Les quatorze pièces de Strofi peuvent être considérées comme un point d'aboutissement aux recherches menées par le poète qui avait la ferme intention de renouveler la poésie grecque de son temps. Par principe il abandonne le lyrisme, cultivé en Grèce jusqu'à cette époque. Il envisage la façon de dominer les sentiments en les forçant à épouser certains moyens d'expression inusités jusqu'alors. Ses efforts se concentrent systématiquement dans deux directions, qui, à première vue, ne révèlent pas leur objectif commun et passent simplement pour antithétiques. En schématisant par une brève anticipation ce que nous aborderons de façon plus détaillée par la suite, nous pouvons avancer que l'une de ces deux tendances est celle de la poésie "pure", sous l'égide des deux maîtres que sont Mallarmé et, plus près de lui, Valéry. A l'opposé de cette tendance, se développe une poésie qui ne craint pas la trivialité de la prose quotidienne. Cette deuxième tendance est issue de Laforgue. Dans cette lignée se trouvent des poèmes que T. Sinopoulos a qualifiés d'«impurs». Je dirais, en poussant la simplification, que, dans le premier

5. T. Sinopoulos, 1961, p. 168

21

cas, Séféris a pour objectif d'écrire une poésie "élevée", dans l'autre une poésie "ordinaire". Les trois parties du recueil, "Coquillages", "Nuages", d'un côté, et "Discours d'amour" de l'autre, se trouvent dans une relation d'opposition, accentuée par les citations que Séféris a choisi de mettre en exergue: pour "Coquillages" et "Nuages" (rapprochés dans la réédition de 1950 et par la suite), ce sont des vers empruntés à Erotokritos, ouvrage populaire qui se vendait dans les rues de Smyrne quand le poète était petit; pour "Discours d'amour" en revanche, les vers sont tirés de la poésie "élevée" de Pindare. De plus, nous avons, d'un côté, des éléments banals et périssables, coquillages et nuages, et, de l'autre, le "discours", le "verbe", le don le plus élevé que l'homme ait reçu du Créateur. Toujours pour ce qui regarde l'opposition entre les deux tendances, nous pouvons constater que, dans "Coquillages" et "Nuages", Séféris est pris de la tentation d'utiliser, de manière quelque peu provocatrice, la "rime dissonante", comme le note Sinopoulos6, soit quelque chose d'analogue à la ftdiscordance" que lui-même découvre chez Laforgue? ; dans le "Discours d'amour", en revanche, il adopte une versification rigoureuse, qui ne tourne jamais à la parodies. Aspirations La vie est source de maux insupportables, une tragédie dépourvue de sens. Ce douloureux constat, Séféris l'exprime en refusant désormais toute manifestation de souffrance et en recourant fréquemment à un humour léger,
6. Ibid., p. 191 7. Essais, l, p. 21 8. Cette remarque sur l'absence de parodie, je la dois à L. Politis, 1961, p. 202 22

sans jamais tomber dans le ton sarcastique. Dans cette phase de son travail, il semble lutter pour éviter les variations sur la douleur et la complaisance sur soi. Sa crainte est si grande de retomber, comme dans sa prime jeunesse, dans le culte du "moi", que certains de ses poèmes s'articulent sur le "toi" ("rru parlais lentement", "Refus"), d'autres sur le "nous". Pour ce qui est du collectif "nous", qui ne manque pas de faire penser au choeur antique, le poème "Les compagnons dans l'Hadès" offre un exemple digne d'intérêt. Le lecteur, devant cette version du thème homérique d'Ulysse avec les boeufs du soleil, a l'impression qu'il est confronté à une voix qui se détache de celle du choeur des compagnons. Ces trois quatrains, qui ne portaient pas de titre dans la première édition, préfigurent un mode d'expression très fertile, auquel Séféris aura souvent recours dans sa production postérieure: s'identifiant à un personnage de l'Antiquité ou d'une autre époque, le poète parle à travers lui de telle manière qu'il n'est plus permis d'assimiler entièrement l'auteur au locuteur. Ce procédé, qui n'est certes pas nouveau à notre époque et que nous examinerons de plus près dans le cas précis de ce poème, a pour résultat de traiter le thème choisi avec une certaine ironie. Dans d'autres poèmes, Séféris se limite à la simple constatation, sans que la distance par rapport à l'événement fasse apparaître la moindre trace d'ironie, qui pourtant existe, mais à un niveau plus caché. C'est le cas du poème "Automobile", où Séféris semble expérimenter des modes d'expression plus "modernes", propres à la "modernité". Mais en fonction du parcours ultérieur du poète, des poèmes comme "Rime" et "Fog" présentent un intérêt plus grand. "Rime" tire sa source de l'amère conviction que le discours poétique est totalement insuffisant pour exprimer le sentiment tragique de l'existence. Le thème n'est pas original, mais Séféris le renouvelle en établissant une 23

gradation en trois moments (les étapes de la prise de conscience), auxquels correspondent trois manières stylistiques différentes.
L,èvres, gardiennes de mon amour prêt à s'éteindre mains, liens de ma jeunesse prête à s'enfuir couleur du visage disparu quelque part dans la nature arbres... oiseaux... chasse...

Corps, noir au soleil brûlant comme le raisin corps mon riche navire, où te mène ton voyage? Voici l'heure où se noie le soir où je suis las cherchant l'érèbe... (Chaque jour notre vie diminue).

A lui seul le titre met en évidence l'insatisfaction du poète. Il s'agit de "rime", de vers, de quelque chose de tout à fait étranger à l'essence de la vie. La clef de la première strophe nous est donnée au quatrième vers, «arbres... oiseaux... chasse», éléments constitutifs de la poésie pastorale conventionnelle. Les vers 1 et 2 contiennent chacun une métaphore, apposée au substantif qui ouvre le vers: «gardiennes de mon amour» est une métaphore apposée à «lèvres», «liens de ma jeunesse» la métaphore correspondante, apposée à «mains». Ces deux métaphores, figure caractéristique de la poésie pastorale du XVIIème siècle, sont complétées par la représentation fugitive d'un visage, à peine entrevu alors qu'il va se cacher dans «la nature», une nature typiquement pastorale, avec ses arbres, ses oiseaux, sa chasse. Le poète ne peut trouver de réconfort dans cette poésie conventionnelle qui appartient à des époques révolues. Dans une deuxième étape, dans le deuxième quatrain, il tente d'utiliser un autre langage poétique, plus adapté à son besoin d'expression. Le "corps", auquel il s'adresse avec 24

une attitude de tendre distance, s'allie, dans un membre de phrase en apposition, avec une représentation estivale, dont le caractère champêtre rappelle celui, conventionnel, des quatre premiers vers. Dans le vers 6, la métaphore «mon riche navire» (destiné à un sort meilleur ?) amplifie l'étonnement devant la destination incertaine (<<où mène te ton voyage ?»). La fatigue de la quête, «en cherchant l'érèbe...» (v. 8), ne donne pas de résultat. Dans l'érèbe (qui rappelle l'Hadès des "Compagnons dans l'Hadès"), le poète espère, naturellement, trouver ce qu'il ne trouve pas dans sa vie. Le vers 9, à la suite de deux quatrains, alTive comme le premier d'un quatrain qui ne peut être écrit, puisqu'il repose sur la conviction, banale et tragique, que la vie est vouée à l'usure quotidienne. La gradation dans le style, différent dans le premier et le deuxième quatrain, et dans le ton (le vers 9, placé entre parenthèses, est dit sur un ton beaucoup plus bas), met en scène un procédé doté d'une charge émotionnelle tout à fait inhabituelle. La tragique prise de conscience du poète s'opère dans deux directions parallèles: incomplétude de la vie, défaite de l'expression poétique. Cette insatisfaction devant la vie se retrouve aussi dans le poème "Fog", le plus ancien du recueil (1924). Dans ce texte, le poète semble atténuer la tragédie de la vie en rabaissant le thème élevé du "destin" (le terme se trouve au vers 27), lieu commun de la poésie pure, aux propos triviaux et décousus de la vie quotidienne: un cas évident de "style commun", à l'opposé du "haut style". Des expressions telles que «Seigneur Jésus» (v. 3), «Gloire à toi Seigneur» (v. Il), soulignent la vacuité des mots (v. 22 : «des paroles sur des paroles, et encore des paroles ?»). Des poèmes comme "Fog" donnent la mesure des recherches de Séféris qui tente de mettre au point une méthode poétique capable d'exprimer le tragique dans sa simplicité, en choisissant une direction opposée à celle de la 25

poésie pure et "élevée". C'est dans cette direction que "Le ton d'une journée" prend une place toute particulière. "Le ton d'une journée"
We plainly saw that not a soullived in that fated vessel! Edgar Allan Poe Le ton d'une journée que nous avons cherché il y a dix ans dans un lieu étranger l'air d'un moment très ancien qui battait de l'aile et s'en est allé comme un ange du Seigneur la voix d'une femme oubliée avec tant de sagesse et de peine; une fin inconsolable, coucher de soleil pétrifié de septembre. Maisons neuves cliniques poussiéreuses fenêtres éruptives pompes funèbres.,. A-t-on jamais pensé à ce qu'endure un pharmacien sensible en service de nuit? Désordre dans la chambre: tiroirs fenêtres et portes ouvrent leur gueule comme des bêtes sauvages; un homme découragé tire les cartes fouille interroge les astres cherche. Il s'inquiète: si l'on frappe à la porte qui ouvrira? S'il ouvre un livre qui va-t-il voir? S'il ouvre son âme qui va voir? Enchaînement. Où est l'amour qui coupe en deux le temps d'un seul coup et lui ôte la parole? Rien que des mots et des gestes. Monologue monotone devant un miroir sous une ride. Comme une goutte d'encre sur un mouchoir s'épanouit l'ennui. Ils sont tous morts dans le navire, mais le navire suit ses pensées commencées en s'éloignant du port.

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