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La Lorraine francique

De
319 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 282
EAN13 : 9782296314306
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lA LORRAINEFRANCIQUE

émantiques: une collection ouverte de linguistique générale et appliquée pour les étudiants, enseignants, chercheurs et praticiens des lettres, sciences humaines et industries de la langue.

S

M. ARABYAN,

Maître
IUT de

de conférences
Fontainebleau,

en sciences
F-77300

du langage

FONTAINEBLEAU

Dans la même collection

(janvier 1997)

1.- M. ARABYAN, Le paragraphe 2.- B. LoBATCHEV,L'autrement-dit

narratif

3.- A. VANDERSTRATEN,Un enfant 4.- F. FRANÇOIS,Morale 5.- E. BAUfIER, Pratiques

troublant

et mise en mots langagières, pratiques sociales

6.- M. CAMBOUUVES, es signes dans la forêt D 7.- S. COlRAULT-NBUBURGBR, Dire la croyance

8.- P. jomsoN, Ecrits sur la langue des Signes Française
9.- J.-C. CHEVAUER M.-F. DBLPORT,L'horlogerie et 10.- D. MARLEY, arler P catalan à Perpignan conflits de groupes de saint Jérôme

11.- Ch. LAGARDE,Conflits de langues,
12.M. AMORIM,

Dialogisme et altérité dans les sciences humaines
du langage, le japonais esthétique et éducation

13.- BBRTIiIER,DUFOURet al., Philosophie 14.- A. WWDARCZVK,Politesse et personne:
.

face aux langues

occidentales
15.- A. BooNE et A. JOLY, Dictionnaire

Tenninologique

de Systématique

du langage

17.- M. CŒTANTINI,I. DARRAULT al., Sémiotique, et 18.- Ch. MARCH, Le discours

phénoménologie,

discours

des mères marliniquaises d'une langue vivante

19.- E. BRICARD-NAGY, passion la 20.- j. DAHLEM,Nouvelle-Calédonie 21.- M. ARABYAN, e prêt-à-clicher: L 22.- R. KORBN,Lesenjeuxéthiquesde

- Pays Kanak typographie l'écriture et mise en pages de presse

23.- j.-M. EsSONO, Précis de linguistique 24.- ThAN NGOC A., Introduction Tome I : Les codes sociaux 25.- L. CHBTOUANI,Vocabulaire 26.- P. SINGY, L'image du français

générale néocalédonienne

à la sociolinguistique des groupes Général migrants

d'Enseignement

Scientifique

en Suisse romande l'écrire du bégaiement

27.- M. REBONDY,Les mots pour

28.- A. BENSAIAH-POUWN, Pour une linguistique 29.- Th. GALLEPB,Didascalies:

les mots de la mise en scène

30.- P. GARRIGUES,Eloge de l'imparfait

«
SOU

s
S

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1 a

m

a
direction

n

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»

Daniel Laumesfeld

LA LORRAINE

FRANCIQUE

CULTURE MOSAIQUE ET DISSIDENCE LINGUISTIQUE

Edition établie par Marielle Rispail avec une préface de Louis-Jean Calvet et une postface dejean-Marc Becker

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique F-75005 PARIS- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques MONTRÉAL (Qc) - CANADA H2Y lK9

A la mémé Contz.

Louis-] ean Calvet

Préface

lequel je déjeunais avec Daniel Laumesfeld lorsqu'il venait à Paris participer à mon séminaire et me parler de sa thèse a disparu. Daniel Laumesfeld aussi. Restent des souvenirs et des textes. Le souvenir, d'abord, d'un jeune chercheur qui présentait avec précision et compétence l'histoire de sa langue, telle qu'on la trouvera dans le quatrième chapitre de ce livre, devant un public d'étudiants venus d'Afrique ou d'Amérique Latine. Ils étaient, faut-Hie préciser, un peu étonnés: le platt, le francique, cela existe? Ils n'en avaient, bien sûr, jamais entendu parler auparavant. Oui, cela existait, le platt. Le détachement scientifique avec lequel Laumesfled parlait alors de

C

'ÉTAIT

au début des années quatre-vingt. Le petit restaurant chinois dans

son 4Cterrain -, invoquant Labov,le paradoxe de l'observateur, les problèmes
méthodologiques, m'avait d'abord aveuglé: je croyais avoir en face de moi le produit d'un moule assez classique, quelqu'un qui profitait du hasard de sa naissance pour passer une langue moribonde au filtre de la sociolinguistique. Car le linguiste, l'ethnologue, l'anthropologue sont souvent nécrophages, voire nécrogènes; ils se jettent sur ce qui va disparaître pour en tirer vite, vite, une thèse et accessoirement enregistrer le souvenir de cultures menacées. Combien d'articles, de monographies, de livres ou de thèses sont ainsi comme les pierres tombales de langues que plus personne ne parle. J'ai donc d'abord pensé que Daniel Laumesfeld avait eu l'intelligence d'utiliser son histoire personnelle pour tenter de se faire une place dans la machine universitaire. Et après tout, pourquoi pas... J'ai compris mon erreur le jour où il me parla de musique, du groupe dans lequel il jouait, que nous discutâmes de l'OccitanJoan-Pau Verdier, du Catalan Luis LLach...Je compris alors qu'il avait sa langue et sa culture chevillées au corps, qu'il ne se contentait pas de décrire, qu'il militait. Je reviendrai plus loin sur cette militance: restons quelques instants encore sur la description. Celle que Laumesfeld nous donne de

la francisation de la communication familiale,de sa 4Ctraîtrise - au retour d'une
colonie de vacances a en effet valeur universelle. Ils sont des millions à avoir, un jour ou l'autre, choisi la langue du pouvoir, du milieu social, contre celle des parents, des racines, l'espagnol, l'anglais ou le français contre le quichua, le breton ou le celtique. En termes froids, nous dirons que la langue véhiculaire remplace

8

lA LORRAINE FRANCIQUE

alors la langue grégaire, mais cette froideur fonctionnelle masque à peine l'abandon volontaire, le suicide culturel, et cela, Daniel Laumesfeld le décrit de façon remarquable. J'ai rappelé, et il en parle longuement dans son texte, qu'il chantait dans sa langue. Peut-être le platt aurait-il pu profiter de la chanson pour se faire connaître, ou reconnaître. Souvenez-vous: c'est une chanson de Renaud, Laisse béton, qui a fait connaître le verlan au grand public, et la langue des banlieues défavorisées a trouvé dans le rap son véhicule. Mais il est sans doute aujourd'hui trop tard. Ras le bol d'être l'et cretera de la liste des langues minoritaires écrivait en gros Daniel Laumesfeld. Aujourd'hui, dix ou douze ans plus tard, ces langues minoritaires sont en passe de n'être que des souvenirs et les chiffres qui apparaissent au chapitre 16, le nombre de locuteurs des différentes langues de l'Hexagone, sont, hélas, à revoir considérablement à la baisse. C'est dorénavant ailleurs que naît la différenciation linguistique, la manifestation phonique de l'identité. La frontière ne passe plus, ou très peu, entre la langue de la capitale et celles des minorités, mais entre beurs et blacks d'un côté, gaulois ou babtous de l'autre, et c'est un travail de la langue qui marque l'identité divergente. John Gumperz a développé les notions de «we code ~et de «theycode~, d'un côté la langue grégaire, identitaire, de l'autre celle de l'extérieur, du pouvoir, et ces deux notions permettaient parfaitement de définir la situation du francique face au français. Aujourd 'hui en France, le «we code ~le plus utilisé se fabrique à partir du «they code~, la langue des jeunes des banlieues n'est pas l'arabe, le wolof, le bambara ou le berbère mais du français, du français «travaillé~, et cette situation nouvelle, qui mérite une analyse approfondie, nous fait jeter sur la situation décrite par Daniel Laumesfeld un regard nouveau. Je doi~ dire que j'aurais aimé en discuter avec lui, écouter son avis, ses analyses. Ce livre est foisonnant, multiforme, et je suis loin d'être d'accord avec tout ce qu'on y trouve, je ne suis d'ailleurs pas sûr que Daniel serait aujourd'hui d'accord avec lui-même. Le nationalisme, le fédéralisme européen, sont dorénavant à ce point liés à l'extrême droite qu'il est bien difficile de théoriser les situations minoritaires. Je ne sais pas ce que Laumesfeld écrirait aujourd'hui, comment il analyserait cette situation nouvelle. Mais à l'heure de «communique ta mère~, son texte est comme un résumé de toutes les expériences identitaires, depuis la prise de conscience jusqu'à l'analyse. Il va beaucoup plus loin que le simple frisson identitaire qui mène hélas souvent à l'imbécillité terroriste et à un pseudo-théoricisme ignare. «Je lutte donc je suis ~écrit-il, mais la lutte passait pour lui par des étapes qui s'appellent compréhension, illustration, analyse, explication, par une constante recherche de l'intelligence. Daniel Laumesfeld n'est plus avec nous, mais ses textes nous restituent son intelligence. LouisJean Calvet octobre 1996

Marielle

Rispail

Avertissement

en explique le ton souvent polémique et enflammé. Mais qu'on ait trente ans ou moins, il fera peut-être sourire aujourd'hui. Autres temps, autres révoltes, autres paroles... Le mot de "lutte" lui-même devient désuet: il s'est assagi, canalisé, universitarisé. Daniel Laumesfeld avait tenu très tôt, avec une joie naïvement orgueilleuse, à écrire un ouvrage sur "sa" minorité, la moins connue en France et en Europe, disait-il, la minorité francique: cet ouvrage est la somme des compilations historiques, économiques et linguistiques, qu'il a effectuées des années durant, avant d'en écrire la présente synthèse. On en sent encore la verdeur dans certaines pages. Il y raconte la découverte de sa culture et de son identité, à travers un parcours traditionnel de militant, de créateur, puis de chercheur. Il n'y dit pas son émotion (mais je m'en souviens !) le jour où il a lu Linguistique et colonialisme de Louis-Jean Calvet : jour-éveil où tout s'est éclairé pour lui, dans la lumineuse dialectique des rapports de force et d'oppression entre les langues. A partir de là, il a voulu tout savoir sur sa région, sur la Lorraine, sur le Luxembourg, et de proche en proche les ouvrages d'histoire, de sociologie, d'économie, se sont
accumulés dans sa bibliothèque

L

E TEXTE que

vous allez lire a dix ans, son auteur n'en avait pas trente. Ce qui

- avec

une préférence

pour la linguistique

et la

sociolinguistique. Cet ouvage est aussi un voyage dans une Histoire revisitée, depuis l'Antiquité et vers une Europe en formation. C'est aussi un livre lourd de vie et d'amour, où l'auteur se laisse aller à plaisanter, à exagérer ou à s'emporter avec passion. Il y parle de sa grand-mère, de son enfance, de ses copains d'école, et surtout de sa langue, ce platt maternel auquel il a voulu rendre hommage et justice. Car ce livre est aussI une histoire de justice. Au moment où, dans les années 80, naissait en Lorraine et au-delà, le jeune mouvement francique auquel il participait activement, Daniel Laumesfeld sentait comme une incongruité l'ignorance dans laquelle le tenaient la plupart des gens - à comlnencer par les Lorrains eux-mêmes. D'où ce travail, à la fois de théorisation et de vulgarisation, né du double pari de faire connaître la langue et la culture franciques au grand public, et de les faire reconnaître sur les plans scientifique et institutionnel. Alors ouvrage scientifique ou récit de vie?

10

lA LORRAINE

FRANCIQUE

Eternel dissident, "homme des lisières" et "passeur d'idées" comme l'a décrit Robert Lafontl, il nous empêche encore une fois de le classer, de l'étiqueter: synthèse et mosaïque à la fois, l'ouvrage pourra surprendre ou irriter. Ecrit et pensé à deux voix2, comme Daniel Laumesfeld se plaît à le souligner au détour des pages, il n'évite au lecteur ni redites ni contradictions: à chacun d'y trouver sa voie, de s'y promener au gré de ses humeurs. L'auteur, emporté trop jeune par un cancer alors qu'il posait le point final à son roman historique Le soufre et le safran3, n'a pu y mettre la dernière main. Occupé, dans les dernières années de sa vie, par ses recherches, ses activités de musique ou d'écriture, il avait laissé ce manuscrit dans un tiroir: l'en sortir nous a paru nécessaire, au prix de quelques notes pour actualiser son propos. Signalons que certains chapitres, prévus dans le sommaire initial, semblent ne pas avoir été écrits, et que quelques références manquent; malgré ces lacunes, l'ouvrage a sa cohérence et nous paraît digne de publication. Nous avons pris sur nous de le corn pléter par des notices biographique et bibliographique, par quelques notes et par une postface écrite par son ami JeanMarc Becker, président de l'association francique Wéi laang nach? Que cela nous soit l'occasion de dire le plaisir d'amitié dont cette publication a été l'occasion: merci à Louis-Jean Calvet pour sa présence avec nous, à Gérard Nousse et Jean-Marc Becker pour leurs lectures minutieuses, à Marceline Laparra et André Petitjean pour avoir rendu possible la prise en charge de la frappe par l'Université de Metz, à Jo Nousse dont l'ombre rôde au coin de chaque page, et à Claude Hagège sans le soutien de qui cette publication n'aurait pu voir le jour. Merci surtout à la famille de Daniel pour sa confiance.

1 Cf. la prélàce du numéro spécial de la revue Passerelles, Thionville, juin 1992, qui lui est consacré. 2 Ce livre est le fruit de longues discussions et séances de travail entre Daniel et moimême: regards croisés sur la réalité francique d'un Lorrain et d'une Occitane. J'en ai écrit quelques chapitres, co-écrit d'autres, relu l'ensemble; mais la conception et l'essentiel de l'écriture reviennent à Daniel laumesfeld, son auteur. 3 Cf. Le soufre et le safran, Metz, éd. Serpenoise, 1993.

Daniel Laumesfeld

Avant-propos

N LORRAINE GERMANOPHONE, quelque 300 000 personnes parlent quotidiennement autre chose que. le français. C'est cette réalité évidente qui a conduit un mouvement régionaliste autonome à affirmer l'existence d'une minorité lorraine spécifique: la Lorraine francique, comme l'ont fait de leur côté le mouvement alsacien et le mouvement flamand. Trois langues germaniques sont ainsi parlées en France: le flamand au nord, l'alsacien à l'est, et le francique dans le nord-est, en Lorraine. Mais il faudra dépasser le cadre hexagonal pour se rendre compte de la dimension européenne de cette langue germanique, le francique, et de la culture spécifique qu'on peut y fonder. Quatre états se "partagent" cette minorité: la France, l'Allemagne, le Luxembourg et la Belgique. D'où, par voie de conséquence, l'internationalisation du mouvement progressiste de lutte en faveur de l'identité culturelle francique, au détriment d'une vision amalgamée de 1"'Alsace-Lorraine" qui avait préwlu jusqu'à présent, surtout en France, mais aussi en Allemagne, et chez les "régionalistes" eux-mêmes. L'affirmation de cette identité passe par deux refus assimilationnistes : d'une part, refus d'être assimilé à l'Allemagne et à sa langue d'Etat, l'allemand officiel; et d'autre part, refus d'être amalgamé à l'''autre Lorraine", anciennement romane, aujourd'hui francophone et francophile, celle qu'on traverse avec des sabots, celle que le mythe français jacobin a toujours mise en avant en ignorant

E

tout de la Lorraine germanophone. Et l'on verra comment la prise de
conscience d'un espace culturel autonome va de pair avec celle d'une histoire singulière, celle d'une Lorraine francique convoitée par deux Etats qui se sont livré trois guerres terribles en moins d'un siècle. . Mais la véritable guerre linguistique dont le francique est la victime n'a pas encore eu raison de lui: langue réprimée encore en 1983 parce que trop viwce, le francique a tout son avenir dewnt lui à condition que la France socialiste ait l'opportunité de jouer la vraie carte progressiste, c'est-à-dire à la fois celle du régionalisme et celle de l'internationalisme.

Daniel Laumesfeld

Introduction

SIN ou ne pas être

raine? Je ne savais pas..." Tu ne savais pas, ami alsacien, basque, breton, catalan, corse, flamand franco-provençal, occitan? D'abord c'est "francique" et pas "franciSque". Oui on sait, c'est pas de ta faute. Et tu sais de quoi on parle. Nous sommes la dernière née des minorités linguistiques en France. En France, mais aussi en Belgique, au Luxembourg, en Allemagne, puisque notre langue recouvre une partie de ces trois Etats. Jamais (sauf là où nous sommes intervenus directement) nous n'avons figuré dans la liste des langues opprimées de l'Hexagone, des paperasses officielles du Ministère aux revues autonomistes, en passant par les grands de la sociolinguistique française engagée. C'est toujours l'inclusion dans le "etc." qui suit la liste des minorités affirmées.

"

L

A MINoRITÉ franciSque?

Uneautre minorité linguistique en France, en Lor-

Exister c'est lutter
Je lutte donc je suis. Lutter, c'est d'abord dire qu'on existe, et avant de l'avoir dit, on n'existe pas. C'est normal que tu ne savais pas, ami: nous n'existions pas avant de te l'avoir dit, et, bien sûr, avant d'en avoir pris conscience nous-mêmes. Tu sais de quoi on parle. Voici donc, écrite en français pour toi, ami déjà sorti de l'anonymat de l'etc., la formulation de notre existence. C'est un premier cri du dernier né, il faut le pardonner.Je dis: "La minorité francique existe !", et elle existe. Mais pour le dire, je dois lutter. Sortir de l'anonymat de l'etc. ou des nomenclatures du colonisateur qui découpent le monde du colonisé au gré des départements, régions et Etats, c'est y substituer un nom propre. Cet acte de nommer, c'est le premier acte de lutte pour l'existence.

Les derniers et les premiers
Pour le francique, être le dernier (momentané ?) de la liste est un handicap. D'abord parce qu'il y aura encore longtemps le risque d'être absorbé, en queue de liste, par l'etc. indifférencié. L'indifférenciation, c'est ce qui nous fait à tous le plus peur.

14

lA LORRAINE

FRANCIQUE

L'autre inconvénient d'être le dernier, c'est d'être au point zéro à une époque où les autres minorités se sont déjà forgé, par la lutte, un solide acquis d'action et de réflexion. Cet inconvénient est double: d'abord, c'est être en retard sur ces acquis, face à la menace commune de mort, c'est être na'lf et faible dans les premiers pas qui s'essayent peut-être trop tard. Mais il reste aussi que ces acquis de la "révolution régionaliste et autonomiste" sont également les nôtres, dans la mesure où nous ne pouvons pas ne pas en tenir compte, rayer l'histoire de ces luttes déjà vieilles de notre réflexion: apparaît alors le risque d'emprunter des voies déjà tracées, de plaquer des modèles valables pour les minorités où ils ont éclos, à notre situation spécifique qui réclame peut-être une voie spécifique. Autre manière de dire le refus du dogme, pire ennemi des différences. On verra, par exemple, les difficultés qu'il y aura à appliquer le schéma nationaliste ou nationalitaire, tel qu'il peut l'être pour le cas du basque par exemple, à la complexité de la situation francique. Mais ces handicaps et ces risques peuvent se muer en force: les derniers seront les premiers à bénéficier d'un acquis considérable, forgé par les autres, avant même d'avoir commencé l'histoire de leur propre lutte. Cette inscription originale de notre lutte dans l'histoire de toutes les luttes politico-linguistiques en France nous donne un certain recul. Peut-être pour mieux sauter. Le petit dernier, revendiquant sa différence parmi les différences, se permet de jeter un clin d'oeil critique à l'héritage de ses pères de lutte. Exempt lui-même d'héritage, le mouvement francique peut et doit se permettre l'effronterie de réfléchir autant sur ce qu'ont dit et fait ses prédécesseurs face à l'opposition linguistique (sa naïveté lui est alors une force radicale) - que sur cette oppression elle-même. Nous ne sommes pas des spécialistes de l'histoire de la revendication ethnolinguistique en France, et ce livre n'a pas pour but de la restituer, de la disséquer, de la critiquer et d'y substituer une quelconque théorie nouvelle de l'ethnisme. Simplement, en même temps que nous décrirons une minorité nouvelle, nous pétrirons les questions nouvelles que soulève notre cas spécifique. A une situation différente, doit correspondre un discours différent (même s'il devra souvent tomber dans les redites de l'histoire commune, l'Histoire de France).

Dissidence linguistique
On sait, bien sûr, que ce n'est pas une langue en tant que telle, en tant que substance phonique ou entité abstraite, qui est révolutionnaire par essence. Ce qui est dissident, c'est une revendication et un emploi de la langue qui puisse s'opposer à la superstructure linguistique mise en place par une idéologie d'Etat. Ainsi, tout est relatif, car tout dépend évidemment de la position de la langue en question dans la superstructure linguistique: langue dominée ici et maintenant, elle peut être dominante ailleurs ou demain.

INTRODUCTION

15

Si donc la langue n'est dissidente que parce qu'elle s'oppose, la parole doit aussi nécessairement et radicalement, sans compromis, s'opposer à la superstructure oppressive dont fait partie la superstructure linguistique. La dissidence n'a pas de frontières. Parler dans et pour une autre langue, c'est parle'r un autre langage. Un langage où l'on ne reprend pas l'idéologie responsable de notre mort: ni Etat, ni drapeau, même s'ils doivent être ceux d'une "nation". Cette position résolument an ti-nationaliste n'est pas que théorique, et elle n'a même pas la prétention d'être valable et vraie pour les autres luttes minoritaristes. Elle émerge de notre différence concrète, de la complexité de notre situation en Europe. Un Etat entier, le Luxembourg, étatique et capitaliste comme tous les autres en Europe, est sans doute sur le point de faire du francique que nous parlons aussi en Lorraine, sa langue officielle nationale1. Le francique est sauvé au Luxembourg, résultat d'un étatisme, et comme nous essaierons de le montrer, des nécessités d'un capitalisme international et de ses effets locaux. Et alors? Devrions-nous brandir le drapeau luxembourgeois et demander d'être rattachés au Grand Duché? Est-ce cela l'autonomie? Si l'autonomie peut se concevoir comme construction par la lutte d'une nation (au sens nationalitaire) libéré du joug colonial d'un ou de deux autres Etats, ici, le schéma est caduque: l'Etat-Patrie existe déjà, entièrement forgé par l'histoire du développement des Etats et du capital. Tout ce qu'il nous resterait à faire, c'est du "rattachisme". Or, demander le rattachement à l'Etat où est parlé du francique luxembourgeois, n'est-ce pas se couper tout à fait artificiellement, sur la base infime d'un malheureux isoglosse, de nos voisins franciques mosellans? Qu'estce qui définit ici la nation? Et si nous parlions de Nation francique. d'ens~mble, sur la base linguistique du moyen-francique? Nous irions alors jusqu'à . Coblence... Mais n'anticipons pas sur ce qui risque, détaché de la description concrète du problème, d'apparaître comme des propositions théoriques s'inscrivant dans la querelle déjà vieille (dans l'héritage de lutte), entre un régionalisme "politique" (souvent maéxiste), et un autonomisme nationaliste ou nationalitaire. Si nous tentons naïvement et utopiquement de sortir des chemins déjà tracés, c'est parce que notre réalité concrète nous l'impose. Mais de cela, nous n'avons pas fini de parler. Soutenir la dissidence de la parole par la dissidence, bien plus radicale de la langue, - c'est notre rêve d'autonomie totale. Et même si ce n'est qu'un rêve, il est dès aujourd'hui en action.

1 C'est fait depuis 1984. [Nota: les notes en italiques sont de Marielle Rispail, 1996].

Première partie

Regards

Daniel Laumesfeld

1

Le francique aujourd'hui

UENSOMMES-NOUS aujourd 'hui, après plus de trois siècles de dominations? Où en est la situation linguistique du francique, et en particulier celle du francique luxembourgeois? Quelles sont les caractéristiques de la communauté de langue francique aujourd'hui? Et quelle est l'opinion de la population vis-à-vis du problème linguistique? Il est difficile de répondre à ces questions pour l'ensemble de l'aire francique en Europe, à commencer par la première: combien de personnes connaissent, parIent ou comprennent le francique dans cette aire? C'est impossible à dire à défaut d'études objectives d'ensemble. Plusieurs millions de locuteurs, sans aucun doute, répartis en Allemagne (Düsseldorf, Cologne, Bonn, Coblence, Francfort, Mayence, Trêves, Sarrebruck...), la Belgique (Arlon, St-Vith), le Luxembourg (dont la capitale), et la France. A fortiori est-il plus risqué encore d'avancer un quelconque pourcentage de locuteurs franciques calculé sur l'ensemble de la population de ces territoires... Des chiffres On peut tout de même commencer à y voir clair en se référant à quelques chiffres couvrant des régions plus restreintes. Pour le département de la Moselle, on dispose jusqu'en 1962 de données officielles fournies par les recensements nationaux allemands ou français, selon les époques. Sans doute est-il intéressant d'y juxtaposer les chiffres concernant le français et l'allemand, afin d'embrasser du regard le trilinguisme de ce département français. Notons toutefois que ces données prêtent à discussion, d'une part parce que la notion de "dialecte" qu'elles utilisent est imprécise (de quel "dialecte" s'agit-il? francique ou roman? etc.), et d'autre part parce que les pourcentages recouvrent l'ensemble du département de la Moselle, et non la zone spécifiquement francique, soit la moitié du département. Voici néanmoins ces chiffres :

O

20
Année 1900 1905* 1910* 1931 1936 1946 1962

lA LORRAINE FRANCIQUE

Français ~25,8 23,8 22,3 64,6 74,3 80,7 91,0

Dialecte

Allemand

44,5 43,1 48,2 39,0

69,0 67,6 74,0 41,6

(* Statistiques allemandes.)

1.- Les langues parlées en Moselle (1900 - 1962)
Comme la zone francique contient grosso modo la moitié de la population du département, faut-il multiplier par deux les taux concernant le "dialecte" pour connaître la proportion de locuteurs franciques dans la seule aire linguistique concernée? Cela nous ferait par exem pIe 78 % de "dialectophones" en 1962 ! A partir de cette date, les recensements français de l'INSEE ont cessé de poser la question de la langue maternelle au citoyen enquêté, comme si les langues différentes du français n'existaient plus et comme s'il n'y avait plus de problème linguistique en France! Heureusement, quelques enquêtes locales permettent, dans les années 80, de se faire une idée de la situation du francique en Moselle. Ainsi, une enquête menée auprès d'un échantillon de 1107 personnes par un professeur du CESde Lemberg, dans le pays de Bitche O. Feisthauer, 1980) donne des résultats renversants: en effet, 97,4 % de la génération des aînés, 94,2 % de la génération moyenne, et 88,5 % de la génération scolarisée, parlent souvent ou toujours le francique bitchois (rhénan) dans cette région! Ces taux, il faut le dire, sont sans aucun doute les plus forts de l'aire f14ncique en Moselle, car située à l'extrémité est du département, à proximité de l'Alsace, cette région forestière et très rurale a sans doute le mieux conservé la tradition linguistique. Certaines observations nous font penser que la proportjon de francicophones se situe aux alentours de 70 % au centre du département, dans l'aire centrale du francique rhénan, dans le Bassin Houiller (St-Avold, Forbach, Sarreguemines,

Freyming-Merlebach).

.

Concernant la zone qui nous est la plus familière, celle du luxembourgeois,

à

l'extrême nord-ouest du département, nous disposons aujourd'hui d'une enquête que nous avons menée dans le cadre d'une thèse de doctorat de 3ème

LE FRANCIQUE

AUJOURD

'HUI

21

cyclel. Cette enquête sociolinguistique sur un échantillon de 1 048 personnes indique que, dans la zone luxembourgeophone de Moselle: - 37 % des personnes interrogées déclarent avoir le luxembourgeois comme langue maternelle, et 48 % déclarent l'avoir comme langue, qu'elle soit maternelle ou seconde; - 36 % disent la pratiquer assez souvent, très souvent ou toujours; - 43,7 % affirment la comprendre plutôt bien ou très bien. On reviendra plus en détail sur les conclusions de cette enquête, mais pour l'instant, on essaiera seulement de cerner la proportion et le nombre de locuteurs franciques dans cette région luxembourgeophone de Thionville. Pour cela, il faut préciser d'une part que la ville même de Thionville, fortement francophone, est exclue des chiffres de l'enquête, et d'autre part que la population âgée (au-dessus de 50 ans) et celle comprise entre 15 et 30 ans, sont sous-représentées dans l'échantillon d'enquête, au profit des très jeunes et de la génération "adulte". Il est donc vraisemblable que la proportion de luxembourgeophones dans cette région soit comprise entre 50 % et 55 % de la population. Cela nous donne entre 40000 et 45 000 locuteurs en zone rurale. A ceux-ci, il faut sans doute ajouter quelques 2 500 à 6 500 locuteurs dans la ville même de Thionville, soit entre 5 % et 15 %sur44191 habitants (en 1975), pourobtenirautourde42500et 51500 locuteursfranciques dans cette région de langue luxembourgeoise. A partir de là, nous pouvons partir dans deux directions: chercher à calculer le nombre de luxembourgeophones dans l'ensemble de l'aire européenne du francique luxembourgeois, ou bien déterminer le nombre de francicophones dans le seul département français de la Moselle. Combien, donc, de francicophones en France, qu'ils soient de langue luxembourgeoise, mosellane ou rhénane? Les enquêtes dont nous avons parlé tout à l'heure indiquent des taux compris entre 50 % (au minimum) à l'extrême ouest du département mosellan et 90 % pour le francique rhénan du pays de Bitche, en passant par 70 % au centre, dans le bassin houiller. Un chiffre moyen de 70 % nous paraît d~nc raisonnable, d'autant plus que les données fournies par M.Tozzi (1984) concernant l'ensemble de l'Alsace et de la Lorraine francique (toujours cet amalgame !) est de 70 à 80 %, soit environ 1100 000 personnes pour ces deux minorités nationales confondues. Comme il ya à peu près un demi-million d 'habitants en Moselle francique (la moitié environ de l'ensemble du département), on peut raisonnablement avancer le chiffre de 350000 francicophones en Moselle

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1 Daniel IAUMESFELD,La diglossie en LotTaine luxembourgeoise - Pratiques, idéologies, 1984, Université René-Descartes (paris-V), sous la direction de ù>uis-Jean Calvet.

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LA LORRAINE

FRANCIQUE

dizaines de milliers de locuteurs franciques au nord de l'Alsace -, ce qui nous amène autour de 400 000. Ce chiffre, et surtout le pourcentage, sont bien sûri~pressionnants. Quelle autre minorité hexagonale, mis à part l'Alsace, s'appuie sur une langue encore si vivace en 1984 ?A côté des quelque 45 % de Basques, des 35 % de Bretons, des 40 % de Catalans, des 30 % de Corses, des 16 à 40 % (?) de Flamands et des 2S ou 30 % d'Occitans qui "comprennent ou parlent" encore leur langue, le taux des francicophones, et même des luxembourgeophones seulement, apparaît comme nettement supérieur. D'un autre côté, on sait qu'environ 350000 locuteurs (un peu moins sans doute) parlent le luxembourgeois au Grand-Duché du Luxembourg (soit 90 ou 95 % de la population). Quant au pays d'Arlon, en Belgique, il compte environ 40 000 luxembourgeophones. Le plus malaisé est de déterminer, en l'absence de toute information en ce sens, le nombre de locuteurs luxembourgeois en Allemagne, dans l'Eifel. Sont-ils 50 000, 100000, 150000... ? C'est difficile à dire. L'addition donne donc une somme approximative comprise entre 450000 et 570000 locuteurs de langue luxembourgeoise, soit environ un demi-million de luxembourgeophones en Europe. Quant au nombre total de personnes qui parlent le francique du moyen-allemand (qu'il soit luxembourgeois, ripuaire, mosellan ou rhénan), il est impossible de dire s'il se situe plutôt autour de 4,5 ou de 6 millions!... Colonialisme larvé

Voyons de plus près la situation des langues dans le Nord-Ouest mosellan, à travers les données de l'enquête précédemment citée. Le français y est indéniablement la langue majoritaire, puisque 62 % de la population de cette région luxembourgeophone y parlent le français comme langue maternelle, et que 97 % le possèdent au total comme langue maternelle ou apprise plus tardivement comme langue seconde. Mais le francique luxembourgeois, appelé ici le "platt", y vient en seconde position, avec, nous l'avons dit, 37 % de locuteurs maternels, et au total48 % de locuteurs maternels et seconds. L'allemand, dont le cas est à considérer avec précaution, constitue la langue maternelle de près de 7 % de la population, mais, pour des causes diverses, il est une langue connue par 62 % des habitants de la région. Outre une petite communauté véritablement allemandophone, immigrée depuis plus ou moins longtemps dans la région, l'allemand est aussi une grande langue seconde et scolaire, et cela à deux titres différents. D'une part, n'oublions pas que les générations les plus âgées, et surtout les gens nés avant 1915 et ceux nés entre 1930 et 1940 environ, ont été scolarisés, au moins partiellement, à l'école allemande. Pour ces générations, l'allemand demeure une langue scolaire et véhiculaire bien intégrée (bien mieux que le français), apprise sur les bancs de l'école primaire, par la presse, l'écrit, et en général le contact avec les autorités et la population immigrée d'Allemagne.

LE FRANCIQUE

AUJOURD

'HUI

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D'autre part, l'allemand est la langue apprise tardivement au collège et au lycée par 38 % de la population régionale, essentiellement, bien entendu, par les jeunes. Mais dans ce cas, est-elle vraiment intégrée au patrimoine linguistique des locuteurs... ? Si l'on décide, à partir des données' de cette enquête, d'appeler luxembourgeophones (ou francicophones) les individus qui ont le francique luxembourgeois comme langue maternelle, et francophones ceux seulement qui ont déclaré le français comme langue maternelle, on pourra comparer ces deux "groupes" linguistiques de diverses manières. Ainsi, on se rend compte que l'allemand est la langue seconde pour 66 % des luxembourgeophones, mais seulement pour 56 % des francophones. L'anglais est la langue seconde de 26 % des francophones, contre seulement 9,5 % des luxenibourgeophones. De plus, on s'aperçoit que les francophones apprennent l'allemand essentiellement dans le Secondaire, donc tardivement, alors qu'une forte proportion de luxembourgeophones l'ont appris dès l'école primaire. Ces différences s'expliquent donc par l'histoire, mais aussi par les choix différents vis-à-visde l'allemand et de l'anglais, selon la langue maternelle de l'élève. Dans le même ordre d'idée, l'enquête indique que 19 % des francophones déclarent le luxembourgeois comme langue seconde; à l'inverse, 80 % des "dialectophones" déclarent le français comme langue seconde, essentiellement apprise sur les bancs de l'école primaire. Il ne faut pas perdre de vue que de nombreux enfants dont les parents parlent le platt n'ont pas appris cette langue ancestrale au berceau: ce sont les "transfuges". Selon la définition stricte que nous avons donnée de l'appartenance à un groupe linguistique, ces enfants ne font donc plus partie de la "communauté" luxembourgeophone. Mais il se peut aussi que, grâce aux grands-parents et à l'environnement linguistique du village, ces "transfuges" apprennent malgré tout le francique, comme langue seconde. Voilà qui explique en grande partie sans doute le taux relativement important de francophones qui se mettent à la langue régionale. Mais voilà qui rend compte malgré tout de sa vivacité, c'est-à-dire de sa capacité à résister, en tant que langue seconde, à la pression majoritaire du français dont les transfuges sont le résultat. Le rapport entre langue maternelle / langue seconde ne suffit pas à rendre compte du bi- et du trilinguisme de cette région thionvilloise. En effet, il existe aussi un bilinguisme maternel dans le cas où la personne interrogée déclare deux langues maternelles (plus, le cas échéant, une ou plusieurs langues secondes). Résultats: il existe des intersections entre les différents groupes linguistiques, autrement dit, des individus peuvent appartenir à deux communautés à la fois. Ainsi, le schéma suivant indique que 6,6 % de la population se considèrent bilingues, à la fois francophones et luxembourgeophones de langue maternelle:

24

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2 ibidem.

LE FRANCIQUE

AUJOURD

'HUI

25

cours du XXe siècle3. Evident aussi que la scolarisation dans les deux communautés n'est pas la même Qa population de langue francique étant par définition plus âgée, elle a davantage été scolarisée à l'école allemande par exemple). Plus intéressant est de comparer les deux communautés de langue du point de vue de leurs caractéristiques sociales. La différenciation socio-économique apparaît alors avec clarté. D'une part, on peut mesurer la proportion de francophones (toujours maternels) et de luxembourgeophones dans chaque "catégorie" sociale. D'autre part, on peut mesurer l'indice de compréhension et de pratique effective de la langue dominée, le platt, dans les diverses catégories sociales. On s'aperçoit alors, dans les deux schémas qui suivent4, que plus on monte dans la hiérarchie sociale, moins on connaît le platt, plus on est francophone; moins on comprend le francique et moins on le pratique quotidiennement. Notons que les "indéterminés" sont pour l'essentiel des personnes âgées, retraitées ou dont le conjoint est décédé et qui n'ont pas répondu à la question de la profession. A côté de cela, on constate que 84 % des luxembourgeophones sont des autochtones (l'un des parents au moins originaire de la région)S, 54 % des francophones seulement le sont. Il n'empêche qu'une situation irréversible s'est mise en place: parmi les autochtones, les francophones (55 %) sont plus nombreux, d'ores et déjà, que les francicophones (53 % de la population autochtone). Qu'est-ce que cela signifie? Actuellement, 12,5 % des francophones sont des "immigrés de l'intérieur". Mais il est bien clair que les 54 % d'autochtones le sont devenus, au fil des décennies, des générations, et même des siècles. Cette immigration "hexagonale", dont les causes sont différentes selon les époques6, est sans doute le phénomène majeur de ce siècle. Troisième élément: les deux communautés ne se répartissent pas également dans l'espace géographique. Reportons-nous à la carte de l'arrondissement de Thionville-Est, qui représente, grosso modo, l'aire du francique luxembourgeois en Moselle. Si l'on y fait figurer la proportion de luxembourgeophones selon diverses zones prises en compte par l'enquête, on observe que la rive droite de la vallée de la Moselle enregistre les taux les plus faibles (26 % et 27 %). Par contre, le plateau de Sierck (zones 02 et 03), le sud de ce plateau et la rive gauche de la Moselle, présentent plus de 50 % Gusqu'à 69 %) de francicophones. Bien que l'enquête ne recouvre pas, à cause d'effectifs trop faibles, l'ensemble de cette aire, on peut avancer sans risque que les zones 06, 08 et 09 ont un taux important

,

3

Voir le chapitre

sur le XXe siècle.

4 ibidem, p.309. 5 Laquasi-totalité des autres sont des non-réponses.

6 Voirleschapitreshistoriquesinfra.

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LE FRANCIQUE

AUJOURD'HUI

27

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de luxembourgeophones, et les zones

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entre

linguistique,

07,

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(sans doute

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qu'il en soit, l'essentiel est de noter que le grand axe de communication constitué par la rive droite de la vallée (axe routier, ferroviaire et fluvial vers l'Allemagne et le Luxembourg)
,

est une zone de pénétration objectives citons des deux quelques

de la francophonie.

Alors, sans entrer plus avant dans le détail, que signifient
communautés répartition géographique et origine géographique? de l'enquête:

ces données sur les
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linguistiques,

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autochtone,

conclusions

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1918, voire en 1870, avant l'Annexion, la communauté se réduisait quasi majoritaire à peu de chose sur notre en nombre. décennies, Outre terrain. les "transfuges"
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de lotisse-

«...l'organisation sociolinguistique spatiale reflète [...] un processus de colonisation qui s'infiltre par un axe central à partir de la ville et de l'industrie. Cette colonisation se fait avant tout par l'habitat, bien qu'un certain nombre d'indus-

28

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1.- Stratification sociale des deux langues: luxembourgeois et français (0/0de luxembourgeophones et de francophones par "classe sociale").

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2.- Stratification sociale de la pratique et de la compréhension du francique luxembourgeois (Indice corrigé Ic en ordonnées).

5.- Stratification sociale des langues

LE FRANCIQUE

AUJOURD

'HUI

29

tries de transformation métallurgique, puis automobiles, aient gagné la rive droite de la vallée. «Bien que largement ouvrière, bien qu'étrangère aussi pendant longtemps, cette colonisation spatiale peut être traduite en termes de colonialisme dès lors que les classes sociales plus élevées et majoritairement francophones occupent ces zones de manière privilégiée» (p. 331). En mettant ceci en rapport avec la stratification socio-économique des deux langues, on pourra conclure: «Certes, on est loin, dans cette région, d'une situation coloniale manifeste où une bourgeoisie comprador domine économiquement et culturellement une population locale en possédant l'essentiel des moyens de production. Mais, précisément, il fallait que cette enquête mette en évidence lastrocture coloniale larvée, car invisible, qui sous-tend une situation diglossique en France.
« On sait bien

que deux mécanismes conjugués aboutissent à cette situation.

D'une part, quelques chefs de petites et moyennes entreprises, quelques docteurs, avocats ou notaires, des fonctionnaires moyens des douanes, de la poste, de l'Education nationale, de la SNCF, des cadres moyens ou supérieurs (ingénieurs), sont venus s'installer et continuent de le faire - dans la région, grossissant depuis un siècle (ou plus) une communauté francophone devenue progressivement "autochtone". «D'autre part, l'accès à tous les statuts sociaux précités réclame, de la part des autochtones luxembourgeophones, l'abandon de leur "patois" maternel, son auto-stigmatisation idéologique, et la possession d'un français peu ou prou correct» (p. 311). Par ces données objectives, on met en évidence une diglossie, c'est-à-çlire la domination d'une langue sur une autre, fondée sur une structure de type col~nial "modérée" ou "larvée", due à« la présence d'agents francophones des institutions d'Etat et des Appareils idéologiques d'Etat (Administrations, Services publics, Education Nationale,justice...), et de cadres ou techniciens de l'industrie, plus que sur l'installation d'une véritable bourgeoisie possédant les moyens de production. »Ainsi, «les processus de domination se sont bureaucratisés et technocratisés ». « Il est clair que la colonisation répond à une logique d'unification du marché national de la main-d'œuvre, comme aux XVIIIe et XIXe siècles. Mais il se trouve qu'en plus, cette main-d'œuvre francophone immigrée a souvent un statut social plus élevé, en proportion, que la communauté régionale, et se trouve ainsi liée au processus proprement colonial des Appareils d'Etat responsables directement de la domination de la langue française. «D'ailleurs, un lien objectif existe entre la communauté francophone, résultat d'une colonisation,. et les Appareils idéologiques d'Etat, présence d'un colonialisme d'Etat: celui-ci recrute essentiellement ses agents (fonctionnaires, etc.) parmi la première» (p. 335).

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