//img.uscri.be/pth/b2bdfec284a9869f7b3e9d8be867f986adc27e1d
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La ville : agrégation et ségrégation sociales

De
219 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 84
EAN13 : 9782296326781
Signaler un abus

LA VILLE:

AGREGATION ET SEGREGATION SOCIALES

Habitat et sociétés.
Directrice: Nicole Haumont Conseillers: Philippe Boudon, Jean Cuisenier, Alain Marie, Henri Raymond
Les recherches sur l'habitat se sont multipliées dans le monde depuis la Seconde Guerre mondiale, dans les sciences sociales et en architecture, comme dans les sciences pour l'ingénieur. Cet intérêt pour l'habitat est lié à l'augmentation des populations citadines, d'abord dans les pays industrialisés et aujourd'hui dans les pays en développement, à des changements dans la structure des familles, à la montée historique de la privatisation mais aussi aux politiques sociales de l'habitat et à l'évolution des techniques et des modalités de construction et de conception. On doit attendre de ces recherches qu'elles contribuent à l'élaboration de solutions techniques, sociales et culturelles plus adaptées à la demande des habitants. Une partie importante de travaux réalisés ou en cours cependant mal connue, peu diffusée ou dispersée. L'objectif de cette collection est l'édition de recherches sur l'habitat au sens large (logements, équipements, architecture, espaces publics appropriés) et la réédition de textes importants écrits dans les dernières années, en France et à l'étranger, afin de constituer une collection d'ouvrages de référence pour les étudiants, les chercheurs et les professionnels. Volumes déjà parus:
Nicole HAUMONT et Marion SEGAUD (sous la direction de), Familles, modes de vie et habitat, 1989. Dan FERRAND-BECHMANN (sous la direction de), Pauvre et mal logé. Les enjeux sociaux de l'habitat, 1990. Peter WILLMOTI et Alan MURIE, La paupérisation du logement social, le cas de la Grande-Bretagne et de la France, 1990. Bruno LEFEBVRE, Michel MOUILLART, Sylvie OCCHIPINTI, Politique du logement, trente ans pour un échec, 1991. Guy BOUDIMBOU, Habitat et modes de vie des immigrés africains en France, 1992. Jacques BRUN et Catherine RHEIN (eds), La ségrégation dans la ville, 1994.

@L'Hannatlan, 1996 ISBN: 2-7384-4695-7

Nicole HAUMONT (éd.) J.-Y. AUTHIER, G. BARBICHON, A. BENVENISTE, C. BIDOUZACHARIASEN, C. BONVALET, N. BOUMAZA, C. CAMILLERI, J.-L. BOGUET, S. MAGRI, D. MAISON, M. PINÇON, M. PINÇON-CHARLOT, J.-L. PINOL, O. PIRON, L. PODSELVER, A. RAULIN, A. TARRIUS, P. WILLMOTT

LA VILLE:

AGREGATION ET SEGREGATION SOCIALES

Ouvragre publié avec le concours du Réseau Socio-Economie de l'Habitat

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Nous tenons à remercier: - les membres du collectif d'animation du réseau Socio-Economie de l'Habitat qui ont assuré la préparation et l'encadrement du séminaire sur la ségrégation, dont est issu cet ouvrage* ;

- le Plan Construction et Architecture (Ministère du Logement), en particulier Anne-Marie FRIBOURG et François ASCHER, pour leur soutien et pour l'aide financière accordée à l'organisation du séminaire et à cette publication;
- Jean-Claude DRIANT, chargé de mission auprès de la direction du réseau Socioéconomie de l'Habitat, pour ses conseils et son concours constant, lors de la
réalisation de cet ouvrage.

- Le Centre de Recherche de l'Habitat, l'Institut de recherche sur les sociétés contemporaines (IRESCO) et l'INED, qui ont accueilli les séances du séminaire.
- Dominique GODFARD, secrétaire du réseau, pour son travail de mise au point des textes.

Pour tout renseignement concernant les activités du réseau: Réseau Socio-économie de l'Habitat Responsables: Catherine BONY ALET et Henri COING Ecole Nationale des Ponts et Chaussées

Centraln
1, avenue Montaigne 93167 NOISY LE GRAND CEDEX Tél. : (1) 49.14.36.03 Télécopie: (1) 49.14.36.04

* L'organisation du séminaire sur la ségrégation a été assurée par un groupe de travail composé d'Yvonne BERNARD, Catherine BONV ALET, Jacques BRUN, Anne GOTMAN, Nicole HAUMONT, Susanna MAGRI et Catherine RHEIN.

6

SOMMAIRE
PREFACE de Henri RAYMOND ................................................... 9 13 15 19 31 55 67 73 85 95 97 101 109 131 143 161 173 189 195 197 207 215

PREMIERE PARTIE: Communautés, stratégies identitaires et quartiers Introduction (Nicole HAUMONT) ... ..... Incidences du religieux dans l'organisation communautaire et la pratique des espaces urbains (Annie BENVENISTE et Laurence PODSEL VER) .. Tenitorialisation des Maghrébins: regroupement contraint et désir de dispersion (Nadir BOUMAZA) ............... Des communautés peu ordinaires: élites sociales et comités de défense dans les beaux quartiers (Michel PINÇON) ....................................... Ségrégation et ttentre soitt en Grande-Bretagne (peter WILLMO'IT) ........ Stratégies identitaires et négociations inter-culturelles: des diasporas commerçantes à Paris (Anne RAULIN) ............................................ Stigmatisation et stratégies identitaires (Carmel CAMILLERI) ............. SECONDE PARTIE: Mobilités et répartition des groupes sociaux dans l'espace urbain ............................. Introduction (Susanna MAGRI) ...................................................... Fragmentations sociales et fragmentations spatiales dans la grande bourgeoisie parisienne (Monique PINÇON-CHARLOT) ...................... Les élites et l'espace urbain. Lyon 1906-1936 (Jean-Luc PINOL) .......... Classes populaires et classes moyennes en centre historique rénové
(Catherine BIDOU -ZACHARIASEN)

....... ...... ......... ...... ...

Mobilités résidentielles et effets de composition dans les processus de réhabilitation des quartiers centraux (Jean-Yves AUTHIER) .................. Agrégation, congrégation, ségrégation. Cheminements migratoires et automatismes de distanciation (Guy BARBICHON) ........................... Lieux d'ancrage et lieux de passage: itinéraires résidentiels en région parisienne (Catherine BONY ALET et Dominique MAISON) ................ Territoires circulatoires des migrants et espaces européens (Alain
T ARRIU S )

. . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

POSTFACE

..............

A propos de la ségrégation urbaine: comment passer de l'analyse à l'action? (Olivier PIRON) .................... Une autre approche des attributions dans le logement social (Jean-Luc
HOG UE T)

.....

.

.............

........

..........

...........

PRESENT ATION DES AUTEURS

................................................

7

PREFACE

Dans un panégyrique de Bagdad, sa ville natale, le poète irakien Al Mutasin la nommait "la ville aux cent peuples" : il s'agissait de la capitale des Abbassides au neuvième siècle. Et tous les récits de voyageurs depuis cette époque concordent, la diversité des populations et la variété des paysages urbains sont un aspect de la richesse et de la puissance des cités. Ce n'est pas sans admiration que l'on montre aujourd'hui New York comme comptant plus de Juifs que Tel Aviv, plus d'Arméniens qu'Erivan, plus de Portoricains que San Juan, etc. Ce rappel n'a pas pour objectif d'opposer un Docteur Tant Mieux aux Docteurs Tant Pis de la sociologie des groupes urbains; il a comme propos de souligner combien le titre de l'ouvrage "La ville: agrégation et ségrégation sociales" paraît bien choisi pour un sujet comme celui qui est traité dans ce recueil. C'est qu'il me semble en effet, qu'une sorte de réhabilitation de l'agrégation doive être mise en route pour mieux comprendre la manière dont les communautés sont en relation les unes avec les autres dans l'espace urbain. Peut-être devons-nous à l'Ecole de Chicago le fait d'avoir insisté sur l'état des groupes sans tenir un compte suffisant de leur histoire. Les exigences du politique au sens large du terme y sont sans doute pour quelque chose. Dans les cas de conflit violent, la réponse de l'opinion publique, relayée par les médias consiste à se tourner vers le politique pour lui demander de "faire quelque chose". Le politique à son tour se retourne vers le sociologue ou l'ethnologue, pour le questionner sur les faits en question, en l'invitant implicitement à considérer les conflits comme "pathologiques". Or, l'histoire de l'arrivée en ville, celle des lentes translations qui se produisent dans l'espace urbain (comme en témoigne l'article de Jean-Luc Pinol sur les élites et l'espace urbain à Lyon) montrent toute l'importance des processus d'agrégation, importance dont l'article de Nadir Boumaza témoigne aussi, bien que dans un autre contexte. Ces mouvements plus ou moins lents, mais plutôt lents, font la ville. Ils la font comme société urbaine qui, entre autres, est formée de communautés. Evidemment la notion de communauté n'est pas de celles qui permettent une grande précision de langage et les savants auteurs du Dictionnaire Critique de la Sociologiel ne manquent pas de noter que ce terme a été associé "aux plus fâcheuses confusions". Mais lorsqu'on parle de communautés concrètes on se trouve nécessairement amené à centrer son exposé sur des phénomènes qui font sortir la "communauté" de son halo romantique, et qui font mieux comprendre qu'elle est aussi un groupe social concret. Ces phénomènes, pour l'essentiel de cet ouvrage, sont de deux ordres. D'une part, il s'agit d'organisations qui sous-tendent par leur réseau l'existence de la communauté
1Boudon R. et Bourricaud F., article "communauté", Sociologie, Paris, PUP. in Dictionnaire critique de la

9

dans la ville (et dont le rôle peut être renforcé par la tendance à la dispersion dans l'espace urbain). D'autre part, il s'agit d'institutions qui, elles, sont la plupart du temps préalables à l'installation en ville des membres de la communauté et qui constituent et entretiennent des réseaux actifs (comme ceux décrits par Anne Benveniste dans son excellent texte sur Sarcelles, ville composite). Certes il s'agit souvent de l'institution religieuse, mais ce n'est pas toujours et pas exclusivement le cas; le commerce, sa permanence, ses pratiques réglées s'exercent comme affirmation du groupe. Il y a sur ce sujet un bon article d'Anne Raulin qui porte notamment sur les enseignes comme manifestation de l'identité d'un groupe ou d'une communauté. Le terme "identité" n'est pas beaucoup plus défini que le terme communauté, il est pourtant d'usage courant dans le présent de la sociologie et il sert principalement à décrire ce qui est de l'affirmation du groupe au sein de l'espace urbain. Il est donc important de souligner tout ce que cette "identité" doit aux institutions qui soustendent l'existence préalable du groupe et donc leur arrivée en ville, car suivant les institutions choisies, la répercussion identitaire peut se révéler fort différente dans ses effets: en choisissant le commerce de la soie et du lin, les mennonites de Krefeld 1 se trouvaient un créneau qui ne dérangeait pas les pratiques de la ville; ils se fabriquaient une couverture institutionnelle qui va conduire la ville de Krefeld à la prospérité au 18ème siècle; mais il s'agissait surtout pour leur groupe de se faire admettre dans la ville d'une façon qui n'obérât point leurs rapports avec les autres communautés et avec la ville dans son ensemble. Il y avait donc une affirmation identitaire (en ce sens qu'elle était bien la marque d'un groupe de migrants) mais cette affirmation se voulait de coexistence et non de conflit. La coexistence des groupes dans la ville n'est donc pas simplement faite des conflits ouverts (qui seuls, intéressent les médias) mais de tous les déplacements, même peu sensibles, des groupes les uns vis-à-vis des autres. Le Journal des Goncourt2 nous apprend que le village d'Auteuil comprenait, dans les années 1870, des masures dignes des faubourgs populeux. Depuis, le boulevard de Montmorency a beaucoup changé. Il n'y a pas que les "masses" (au sens où Lénine entendait ce mot) qui "votent avec leurs pieds" : les bourgeois votent aussi, avec des voitures de déménagement. La coexistence des groupes, faite de tensions, d'interactions (parmi lesquelles il faut comprendre les stigmatisations réciproques), est le pain quotidien de la ville: elle leur doit une bonne partie de son animation, de sa coloration et le pesant ennui des beaux quartiers n'est vivable qu'au voisinage de quartiers plus hétérogènes. Cette coexistence, tantôt paisible, tantôt agitée, faite de mouvements vifs et de mouvements lents intéresse le sociologue urbain parce que l'urbain est sans doute l'arène où les conceptions holistes et individualistes font sentir de manière la plus vraie leurs valeurs heuristiques (et leurs limites). Par exemple, quand et comment un quartier devient-il un "beauquartier". Le quartier de Rungis, à Paris, faisait les beaux jours de la chronique de France Soir, dans les années 50 avec sa célèbre "bande", rivale de "celle de Gentilly". Aujourd'hui, il y a déjà presque un quartier chic autour de la place de Rungis avec les petites maisons de la rue des Orchidées ou de la rue
1Kriedte P., "Une famille de soyeux au 18ème siècle", in Annales Civilisation, juillet-août 1995, pp. 725-754. 2Goncourt (de) E. et J., Journal l, II, Laffont ed., p. 304. 10 Economie Société

des Tamaris... Agrégat de décisions individuelles, dira la sociologie individualiste ; mais cet agrégat ne naît-il pas du désir de l'entre-soi? De ces jugements qui combinent l'évaluation individuelle et révolution collective d'un quartier, quels sont ceux qui dictent la décision de rester ou de partir? Et, à quel moment ces décisions? L'imitation dira Jean-Pierre Dupuy multipliée par le "coup de coeur" cher aux agents immobiliers? Il n'y a pas de doute que la gentry précède la gentrification, mais la question n'est pas là ; elle se formule ainsi: à quel moment un quartier, un morceau de ville, devient-il" sujet" de l'urbain, qualifié et opposé à d'autres sujets? Sans doute n'y a-t-il pas de réponse nette à cette question où le volontarisme des lotisseurs a également son mot à dire. Du côté des riches - et sans doute aussi des couches moyennes - il y a l'élégance des solutions multiples; le groupe, la communauté tend à se refaire, à se retrouver inlassablement" entre soi" . Seules les populations les plus pauvres sont à des degrés divers, captives de leur résidence et surtout, assujetties à des conditions de changement qui ne leur laissent pas de choix véritable. En ce sens la mixité sociale qui résulterait d'un effort volontaire des institutions du logement social ne peut, au mieux, que ralentir des processus spontanés qui visent à constituer et préserver un "entre soi" dont parle Peter Willmott à propos de la classe ouvrière moyenne en Angleterre1. Ce qui l'entraîne à insister sur les tendances à l'agrégation qui constituent une autre face de

la constitution des groupes dans la ville. Il y a donc un couple agrégationtt

ségrégation" qui rend compte de nombreux mouvements de population dans l'espace urbain. Mais, pour autant, il n'y a pas une fermeture de l'univers social, morcelé entre des groupes désonnais hermétiques les uns aux autres. Ce que l'on peut dire c'est que les groupes qui sont, comme il est de règle dans la société urbaine, "en tension" peuvent coexister avec ou sans conflits. Ces conflits représentent sans doute un aspect de la coexistence mais l'identité des groupes, quand on l'étudie, déborde largement ce cadre, puisqu'elle est faite du contenu historique et culturel des communautés. Peut-être y a-t-il ici l'amorce d'une différence entre groupe et communauté: le groupe social urbain serait l'expression en acte de tout ou partie d'une communauté. On comprendrait alors ses volte face et ses contradictions par où s'exprimeraient son histoire et sa culture.

Henri

RAYMOND

10n lira sur ce sujet The Evolution of a community: Dagenham after fourty years. Routlage and Keegan Paul, 1963, et la contribution du même P. Willmott dans cet ouvrage.

Il

PREMIERE PARTIE

COMMUNAUTES, STRATEGIES IDENTIT AIRES ET QUARTIERS

Introduction

1

Nicole Haumont Centre de recherche sur l'Habitat (LOUEST -CNRS)
La notion de communauté suggère immédiatement des liens forts entre les individus qui la composent: langue, valeurs, objectifs, affiliation institutionnelle ou
organisationnelle, destins communs, espace partagé.

L'histoire territoriale de l'Europe a connu plusieurs générations successives de communautés dont les archétypes les mieux perçus sont d'abord ceux des sociétés rurales, depuis les dépendances et les solidarités des époques féodales jusqu'aux sociétés villageoises plus proches de nous. En ville les corporations resteront longtemps fortement réglées et riches en rituels identitaires. Les paroisses leur survivront plus longtemps, au prix d'ailleurs d'une restriction de leur emprise sur la vie publique et privée mais sans disparaître comme réseaux plus ou moins actifs. Aujourd'hui l'observation des communautés privilégie souvent des situations professionnelles et des positions sociales communes suscitant des solidarités ou des stratégies, par exemple chez les ouvriers (étudiés par P. Willmott et M. Young dans l'Est de Londres en 19572 par H. Coing dans le 13ème arrondissement de Paris en 19663, ou par O. Schwartz dans sa recherche sur les mineurs du Nord en 19904), dans les classes moyennes (notamment aux Etats-Unis dans les communautés résidentielles des périphéries urbaines analysées par H. Gans en 19675) ou dans la bourgeoisie parisienne et ses beaux quartiers (étudiée par M. Pinçon et M. PinçonCharlot, en 19896). Ce qui n'exclut pas d'autres types de réseaux forts, ethniques ou
1 La première partie du livre rassemble les textes des communications présentées au COUTS de deux journées du séminaire sur la ségrégation sociale organisé par le réseau Socioéconomie de l'habitat (GDR 1100 du CNRS). La première sous la direction de Nicole Haumont, avait comme thème "communautés et quartiers". La seconde, sous la direction d'Yvonne Bernard, portait sur" ségrégation et stratégies identitaires". 2 Willmott P., Young M., 1960, Family and class in the London suburb, London, Routledge and Kegan Paul, 211 p. Young M., Willmott P., 1957, Family and kinship in East London, London, Routledge and Kegan Paul, 221 p. Young M., Willmott P., 1983, Un village dans la ville, Paris, Centre Georges Pompidou, 256 p. 3 Coing H., 1966, Rénovation urbaine et changement social, Paris, Les Editions Ouvrières, 292 p. 4-'Schwartz O., Le monde privé des ouvriers, PUP, 1990, 526 p. 5 Gans H., 1982, The levittowners, ways of life and politics in a new suburban community, New- York, Columbia University Press (lere édit., New- York: Alfred Knopf, inc, and Random House, Inc., 1967), 320 p. 6Pinçon M., Pinçon-Charlot M., Dans les beaux quartiers, Seuil, 1989, 255 p. 15

religieux, en particulier dans les différents groupes d'immigrés. Le développement, puis l'obsolescence des structures identitaires des nouveaux venus, a été un thème central dans les travaux de l'Ecole de Chicago. Sans préjuger d'ailleurs des choix possibles entre plusieurs réseaux comme c'était le cas pour les ltalo-Américains de Boston partagés entre" corner boys" et "college boys" 1. L'intensité des relations sociales, l'importance des solidarités, le partage des valeurs, l'appropriation d'un territoire, dans tous les types de communautés que l'on vient d'évoquer, ont beaucoup contribué à en donner une image valorisée2. Dès le XIXème siècle la notion de communauté3 accompagne les démarches qui étudient la société avec comme objectif de la changer, c'est-à-dire de retrouver un modèle de société qui garantirait à l'individu l'harmonie, la qualité et l'intensité des rapports sociaux. C'est dans cette perspective de réforme sociale que s'inscrivent en France, tout au long du XIXème siècle, les théoriciens du mouvement utopiste comme Charles Fourier avec son Phalanstère et Jean-Baptiste Godin avec son Familistère, et des hommes politiques comme Jules Siegfried et Jules Simon. Plus tard les monographies territoriales, dites Community Studies, des sociologues anglo-saxons contribueront
aux objectifs de la planification urbaine4

. En

France,

le modèle

de la vie sociale

de

quartier, proposé par divers théoriciens de l'urbanisme, doit beaucoup à l'utopie rétrospective de la ville préindustrielle et de ses paroisses. Ainsi au cours d'un siècle et demi d'observations sociologiques et de propositions réformatrices, la structure idéal-typique de la communauté et les dynamiques sociales qui la sous-tendent ont presque toujours été opposées point par point à d'autres structures et à d'autres dynamiques présentes dans la société. La solidarité y compense les mécanismes aveugles du marché et de la bureaucratie, les distances sociales et spatiales sont maîtrisées, les actions cohérentes remportent sur les événements hasardeux, les identifications réduisent la part de l'anonymat. La

1 Whyte W. F., 1943, Street corner society, Chicago, University of Chicago Press, 364 p. 2 Huet A., 1988, La raison urbaine, communauté et socialité, Thèse pour le Doctorat ès
Lettres et Sciences Humaines, t.1,Université Paris X

- Nanterre,

404 p.

3 Dans la littérature sociologique, c'est l'Allemand F. Tonnies qui, dans un ouvrage de 1887 "Gemeinschaft und Gesellschaft", traduit en français sous le titre "Communauté et société" (Paris, PUP, 1964), a le premier proposé une théorie de la communauté dans le monde moderne. 4 En France, la notion de communauté sera au coeur des enquêtes sociales menées par des personnalités issues des mouvements catholiques sociaux dans la mouvance d'Economie et Humanisme, revue fondée par le Père Lebret en 1941. Citons les travaux de M. Quoist sur la ville et l'homme (Rouen, Ed. Ouvrières, Economie et Humanisme, 1952) et ceux de Loew sur les dockers de Marseille en 1945. Les études sur la communauté resteront à cette époque plutôt dans le domaine de l'action sociale et de l'aménagement que dans celui de la théorie sociologique. Plus tardivement, P.H. Chombart de Lauwe dans "Famille et habitation" paru en 1967 (Paris, Ed. du CNRS, 1975, 2ème éd.) et H. Lefebvre dans sa thèse sur une communauté rurale (Du rural à l'urbain, Paris, Anthropos, 1970) et dans son ouvrage sur "La critique de la vie quotidienne" (t.1, Paris, Ed. L'Arche, 1958) attireront l'attention sur l'intérêt de l'étude des milieux populaires dans la vie quotidienne urbaine et rurale.

16

communauté est donc fréquemment valorisée comme un point d'équilibre rassurant. Elle suscite des mythes rétrospectifs et des utopies renouvelées. Elle est aussi légitimée chaque fois que les politiques publiques cherchent des interlocuteurs autorisés pour traiter des questions courantes ou des situations conflictuelles. Ce qui n'empêche pas que les communautés soient critiquées parce qu'elles peuvent représenter des structures contraignantes pour les individus et des dispositifs peu favorables aux changements. Un paradoxe vient cependant de ce que la référence aux valeurs de la communauté semble d'autant plus insistante que les conditions d'existence des structures communautaires s'éloignent. Une première explication de ce paradoxe est que désormais la valorisation de la communauté a un statut souvent rhétorique. Il est en effet fréquent de rencontrer des métaphores du type "ce quartier est un village" où l'identité figurée doit précisément abolir les différences réelles entre ces deux types d'établissement humain, au profit du quartier assimilé au village, la plus archétypique et la plus rassurante des communautés. Il en est de même des nouveaux lotissements en copropriété horizontale qui se sont multipliés depuis les années soixante-dix, et qui ont été baptisés" nouveaux villages" par les promoteurs. Dans d'autres domaines, la référence à la communauté peut être un argument militant: parler de la communauté homosexuelle, c'est dire que la sexualité n'est qu'un élément dans une structure constituée aussi par d'autres éléments (la défense d'intérêts communs, la solidarité, le mode de vie). Une seconde manière d'envisager l'écart entre l'archétype communautaire et ses manifestions réelles est d'examiner comment les processus qui sont à la base des communautés se manifestent désormais sans nécessairement aboutir complètement. On lira dans les pages qui suivent comment le regroupement territorial, étudié par Annie Benveniste et Laurence Podselver, puis par Nadir Boumaza, peut résulter de stratégies ou de contraintes qui ne permettent pas de parler de communautés au sens plein du terme. On verra aussi, avec Michel Pinçon et Peter Willmott, comment "l'entre-soi" maintient des liens malgré la dispersion territoriale. On jugera enfin, avec Camille Camilleri et Anne Raulin, des marquages et des signaux qui attestent de l'identité distinctive de groupes présents dans la ville.

17

Incidences du religieux dans l'organisation communautaire et la pratique des espaces urbains
Annie BENVENISTE Université Paris 8 Laurence PODSEL VER EHESS
Sarcelles, grand ensemble de la banlieue nord de Paris, créé à la fin des années 50, accueillit, dès sa fondation, des vagues migratoires diverses dont les Juifs dEgypte et d'Afrique du Nord. Pour absorber la crise du logement, l'Etat avait pris en charge la production de logements sociaux et construit le long de la voie ferrée les premiers immeubles de Sarcelles. Une autre logique de production liée cette fois à la rentabilisation produira, dans une seconde étape, des logements de meilleure qualité aux loyers plus élevés permettant ainsi aux employés et cadres moyens de se joindre pluriclassiste populaire" 1qui, contrairement aux représentations collectives associées à la ville de Sarcelles, met en évidence la présence de couches sociales moyennes. La politique foncière tendra par la suite à développer la construction d'immeubles de "standing" et l'accès à la propriété.

aux premiers habitants et ainsi de diversifier la population dans "une structure

Aujourd'hui, il semble que cette diversification ait pris une dimension pluriethnique. Les dernières vagues d'immigrants ont remplacé dans les ~M, ceux, parmi les anciens résidents, qui ont réussi un parcours de mobilité sociale et qui se sont déplacés vers le nord et l'ouest de Sarcelles, dans les zones pavillonnaires ou dans les immeubles résidentiels, vendus en copropriété. Le phénomène que nous avons étudié est celui du développement, dans la zone ouest de Sarcelles, proche de la grande synagogue, d'un "quartier juif', aux rues bordées de commerces cacher et dont la population a été en partie renouvelée par ceux qui participent des mouvements de retour à la religion. En s'installant à Sarcelles, ville qui plus que toute autre offre des possibilités de "vie juive", ils ont contribué au développement d'un territoire identitaire.

L'inversion

des signes

La "sarcellite", maladie commune à toutes les banlieues, avait fait de Sarcelles le paradigme de la pathologie urbaine à l'aide de quelques images fortes. L'alignement des bâtiments, la platitude des façades, la monotonie des mes et l'absence de passants exprimaient, par l'effacement des signes et des repères, à la fois la massification et l'isolement, la foule et la solitude. Pour les médias et dans l'imaginaire collectif,
1 Manuel Castells, Eddy Cherki et al., Crise du logement et mouvements sociaux urbains, Paris, Mouton, 1978. A propos de Sarcelles on lira: "la production du grand ensemble, sources de contradictions sociales, pp.167 -197 et le mythe de Sarcelles p. 281. 19

l'archétype de la banlieue était porteur d'un dysfonctionnement social et d'anomie menaçante. Aujourd'hui, l'image de Sarcelles s'est inversée. Pour les responsables et personnalités de la ville, la vie associative constituerait aujourd'hui un lien social primordial. La cité serait devenue un centre regroupant les institutions les plus importantes, les commerces, les lieux de sociabilité et s'opposerait aux communes environnantes - Garges, Stains, Villiers le Bel - reléguées à la périphérie. La "cité-dortoir" est également devenue, pour les Juifs qui y habitent, une "Jérusalem" investie de spiritualité. Rues désertes et places bétonnées ont fait l'objet d'une réappropriation par les résidents du quartier juif. Les "non lieux" se transforment en territoires de sociabilité intense, semblables aux bords de mer à Natanya, ville balnéaire d'Israël, avec laquelle Sarcelles est jumelée, et à laquelle on pense quand, les soirs d'été familles et amis se retrouvent au café place de la Méditerranée. Ainsi, les deux villes israéliennes sont présentes dans l'esprit de chacun pour exprimer la bipolarité de l'identité, mêlant à la fois le religieux et le lien social, la transcendance et la convivialité. Sarcelles est devenue, pour les acteurs sociaux, "la ville juive" de France et la structuration de l'espace urbain en "territoire pour soi" procède d'une double image: Jérusalem la céleste, Natanya la balnéaire vont, ensemble et concurremment parfois, mobiliser l'imaginaire dans la reproduction et la réappropriation symbolique d'un espace pour signifier l'identité. La perception d'une ville souffrant d'anomie, conséquence d'un urbanisme sans concertation, s'est donc atténuée et est désormais pondérée par l'image négative des communes environnantes qui prennent le relais dans la figuration de la pathologie de la banlieue. Cette opposition entre espaces valorisés et espaces dégradés tend aujourd'hui à prendre une dimension pluri-ethnique et à signifier une opposition entre groupes immigrants à forte mobilité sociale et immigrants pauvres. Les Juifs disent aujourd'hui "être passés du parachutage dans une banlieue anonyme au choix de faire Sarcelles". Ils désignent par là le mouvement qui mène d'une pratique de nécessité - prendre le logement qui vous est offert au moment de l'immigration - à la libre décision d'habiter Sarcelles et au projet d'édifier un lieu de vie.

Ségrégation

volontaire ou le choix de Sarcelles

Le cas de la communauté juive de Sarcelles illustre une logique de ségrégation que nous avons appelée: "processus d'agrégation volontaire". Il s'apparente à la constitution de territoires spécifiques, caractérisés par le marquage culturel et ethnique et l'intensité des formes de vie communautaire. Défini par les pouvoirs publics comme l'enfermement de certaines populations dans leurs particularismes, il s'oppose à la gestion tant des politiques publiques de logement que des politiques sociales centralisées qui visent une intégration des diverses populations sur le
"modèle français".

Le processus d'agrégation volontaire se différencie d'une autre logique de ségrégation qui, elle, est liée à la dégradation du cadre de vie et à la constitution de populations "captives". On reconnaît ici le vocabulaire du processus développé par l'Ecole de

20

Chicago. A partir de la relation posée par Park1 entre proximité spatiale et proximité sociale, on distingue deux modes de distribution de la population qui est fonction, soit de la compétition économique pour les espaces valorisés, les espaces dégradés devenant espaces ségrégués, - soit d'un choix social, corrélé avec le style de vie, le statut de l'habitat, l'espace étant le reflet des valeurs socio-culturelles. Dans la réalité, les deux types de ségrégation ne s'excluent pas. L'agrégation volontaire peut cacher ou compenser des phénomènes d'exclusion. Les populations "captives" développent souvent des pratiques de territorialisation. Le cas de Sarcelles est aujourd'hui représentatif de cette double logique. Il y a la présence d'une communauté juive importante dont certains membres subissent les conséquences de la crise économique. Tout en participant à certaines formes de vie 'communautaire, ils vivent loin du quartier résidentiel et des pratiques d'intense sociabilité qui s'y développent. Mais, dans son ensemble, la communauté connaît une assez grande mobilité sociale qui la situe en bonne position dans la compétition pour les espaces à forte valeur foncière. Le statut relativement élevé de ses membres n'est plus corrélé avec la dispersion dans l'espace de la ville, comme dans le schéma de l'Ecole de Chicago, schéma que l'on retrouve chez les Juifs de Belleville. L'évolution sociale se conjugue ici avec des pratiques de différenciation et de tenitorialisation. On peutcdire que ségrégation volontaire et visibilité se réfèrent à un modèle de contestation des politiques centralisées. L'existence de cette communauté est le résultat de deux types de trajectoires: l'enracinement sans perte -identitaire des populations juives venues d'Afrique du Nord, à partir des années 60, et l'arrivée de nouvelles populations qui participent au mouvement de renouveau religieux. Le modèle d'intégration des Juifs de France est, à bien des égards, intéressant à étudier. Il repose, d'une part, sur la mise en place d'actions socio-culturelles spécifiques, émanant d'organisations centrales et à visée intégratrice mais prenant en compte les dimensions culturelles et religieuses de leur public. Il évolue, d'autre part, dans certaines fractions de la population, vers une atomisation communautaire et une suprématie du religieux qui concourent à créer des enclaves où l'on peut mener "une vie juive".

De la neutralité

à la visibilité

Les nouvelles configurations communautaires ne peuvent être signifiantes si nous faisons l'économie de leur genèse. Aussi, et de manière très rapide, nous reviendrons sur les conditions d'immigration et d'installation qui ont présidé à l'organisation de la communauté juive. Le modèle religieux sur lequel elle reposait, lors de l'arrivée des rapatriés, est désigné sous le nom de "Franco-judaïsme It. Pour les Juifs originaires d'Egypte et d'Afrique du Nord, s'installer à Sarcelles signifiait avant tout bénéficier de l'offre immobilière2 liée à la politique d'accueil des

1 A.S. Feldman and C. Tilly, "The inter-action of social and physical space", in Ceri Peach, Urban Social Segregation, Longman, London and New York, 1975, pp 75-76. 2 Cf. Manuel Castells, Eddy Cherki et aIs, op. cil. 21

rapatriés en 1961. Comme l'atteste l'enquête de Sylvie Strudell, la population juive de Sarcelles est issue du rapatriement ou de l'immigration puisque 94% des
personnes intelTogées déclarent que leur père est né dans un autre pays que la France, alors que c'est le cas pour seulement 44% des Juifs en région parisienne.

Aujourd'hui, une génération s'intercale et 21 % des Juifs de Sarcelles sont nés en France, 19% en Algérie, 45% en Tunisie, 12% au Maroc; 3% viennent d'autres pays. Si dans ce cas particulier la pratique des statistiques est relativement aléatoire (on ne peut recenser l'appartenance religieuse), elle indique cependant des "ordres de grandeur". L'importance du nombre des Juifs d'origine tunisienne peut signifier une moindre dispersion par rapport à celle des Juifs originaires d'Algérie qui, du fait de leur expérience antérieure au rapatriement, s'intégrèrent plus facilement. Il semble qu'ils quittèrent Sarcelles en même temps qu'ils réussissaient leur parcours économique2. La période d'installation des Juifs à Sarcelles fut longue. De la fin du protectorat tunisien puis marocain à la décolonisation de l'Algérie, puis à la guerre des six jours, chaque vague d'immigration comporte des particularités qu'il faut mettre en relation avec le statut des Juifs dans chacun de ces pays du Maghreb. Français en Algérie depuis Je décret Crémieux (1870) ou ayant opté pour la nationalité française dans les protectorats (possibilité qui leur est offerte plus tardivement en 1910), les Juifs ont un rapport spécifique à la France qui les distinguent des autres immigrés originaires d'Afrique du Nord. Même si leur immigration fut imposée par la décolonisation, les Juifs dans leur ensemble avaient depuis longtemps entrepris "la marche vers rOccident"3 et, avec des écarts assez significatifs selon les pays d'origine, l'acculturation à la France avait précédée leur immigration. Ils constituaient, pour la plupart, une population urbaine, scolarisée par l'école publique ou par l'Alliance Israélite Universelle, oeuvre scolaire et de bienfaisance créée par la bourgeoisie juive française pour répandre la mission civilisatrice française en Orient. En Algérie, la mise en place d'un consistoire, création napoléonienne chargée d'organiser le culte, abrogeait du même coup le statut particulier des Juifs. L'émergence de citoyens de confession israélite se heurta aux traditions locales et au modèle d'autonomie des communautés locales que conférait le statut de dhimmi. Les institutions juives françaises participèrent, au nom des valeurs universalistes supposées communes au judaïsme et aux Lumières, à la francisation des Juifs de tout le bassin méditerranéen. A leur arrivée en France, les Juifs du Maghreb étaient israélites et s'ils n'étaient pas tous français, ils "avaient choisis la France". Dans un premier temps, cette insertion au sein de la nation et de la République qui confessionnalisait la dimension juive de ces rapatriés provoqua une neutralité affichée. Les Juifs de Sarcelles ont pu se
1 Sylvie Strudel, "Les Juifs et la politique, une étude de cas: Sarcelles ville-loupe", Thèse de doctorat, Institut d'Etudes Politiques, sous la direction d'A. Percheron, Paris 1991; (à paraître aux Presses de la Fondation de l'lEP, Paris). Cette étude s'appuie sur une enquête faite à la sortie des urnes en 1988. 2 Sur la francisation des juifs maghrébins, C.f. Doris Bensimon-Donath, L'intégration des juifs d'Afrique du Nord, Paris, Mouton, 1971. 3 Cf., André Chouraqui, La Marche vers l'Occident, Paris, PUF, 1952. 22

percevoir et être perçus par les autres comme des pieds-noirs de confession israélite, des Français rapatriés. La construction de la grande synagogue était de ce point de vue en accord avec le droit des confessions à exercer leur culte dans le cadre de la République. Elle n'apparaissait pas comme une volonté particularisante et communautariste des Juifs. Cherchant à contenir le religieux au domaine du privé et des personnes, la synagogue devait, toutes origines locales confondues, assurer le culte, une commission administrative, composée de notables (et non de rabbins) devant assurer son fonctionnement. A Sarcelles, un rabbin sépharade plus proche de la population immigrée succéda à l'ancien rabbin ashkénaze. Il n'a pas réussi, cependant, à créer un consensus et à éviter la fragmentation communautaire. Il l'explique en ces termes: "l'israélite
algérien n'est pas le juif engagé du Maroc, encore que ça ait beaucoup changé depuis

trente ans". Le centralisme de la synagogue s'est effrité peu à peu et les Juifs d'origine tunisienne et marocaine organisèrent, au nom d'une tradition retrouvée, leur propre office dans les salles attenantes à la grande synagogue. Ce mouvement de retour au particulier est analysé par la sociologie comme un traditionalisme de "refuge" s'appliquant à des populations opprimées qui retrouvent, dans les valeurs de la tradition, une sorte de carapace protégeant du monde extérieur. On peut aussi, dans le cas de la communauté juive de Sarcelles, faire de ceux qui sont faiblement intégrés à la société française les représentants de cette attitude de retour aux origines. Mais le particularisme religieux, récemment revendiqué et qui distingue rite algérien, rite tunisien et rite marocain, peut aussi s'interpréter comme un traditionalisme de "distinction" après une période de conformité à un modèle centralisateur. C'est à une sorte de récupération et de valorisation de la culture d'origine que l'on doit aujourd'hui la fragmentation du culte et la revendication au statut de rabbins de ceux qui officient selon les diverses traditions (tunisiennes, marocaines elles-mêmes subdivisées par régions). Ici, l'attachement à la tradition canalise la nostalgie d'une communauté plus que celle d'un territoire. Les lieux du passé sont évoqués pour magnifier la force des liens communautaires. Identité "portative" qui se transplante avec les hommes, qui vit par la langue commune Gudéo-arabe) et la mémoire d'une histoire collective. Les manières de faire, de dire la prière et de chanter, comme les manières de table, perpétuent la communauté. Le rite, en incluant les variantes locales, sacralise la tradition hors de son contexte physique et de son environnement d'origine. Il permet ainsi aux cultures particulières de s'exprimer tout en demeurant conforme à la loi. Car la plupart du temps et après examen des cas sous le contrôle des rabbins, la coutume a force de loi. Le minhag (la coutume) inscrit ainsi chaque communauté au sein du judaïsme halahique (conforme à la loi) tout en lui conservant sa particularité. De ce fait et malgré les tentatives consistoriales, le judaïsme a bien du mal à produire un rite centralisateur et qui vaudrait pour tous. Cette structure à la fois contrainte par la loi et souple dans ses modalités d'exercice assure une continuité, un référent globalisant: le judaïsme halahique, conforme à la loi mais intégrant des variations résultant de l'expérience historique et localement diversifiées. Le regroupement des personnes de même origine, dans des lieux de culte particuliers, produit alors un effet d'atomisation toujours plus grand. Il s'inscrit dans le tissu urbain à travers la multiplication de lieux de prières souvent exigu~ mais permettant 23