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Le Rwanda sous le régime du mandat belge (1916-1931)

De
264 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 120
EAN13 : 9782296195509
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RACINES DU PRÉSENT Collection dirigée par Alain Forest

Collection

«

Racines du Présent », dirif!ée par Alain Forest

Christian BOUQUET,Tchad, genèse d'un conflit. Monique LAKROUM, travail inégal. Paysans et salariés sénégalais face à la Le crise des années trente. Chantal DEScoURS-GATIN, ugues VILLIERS, H Guide de recherches sur le Vietnam. Bibliographies, archives et bibliothèques de France. Claude LIAUZU,Aux origines des tiers-mondistes. Colonisés et anticolonialistes en France (1919-1939). Albert AYACHE,Le mouvement syndical au Maroc 0919-1942). Jean-Pierre PABANEL, es coups d'État militaires en Afrique noire. L LABORATOIREConnaissance du Tiers-Monde-Paris VII », Entreprises et entre« preneurs en Afrique (XIX'-XX' siècles). 2 vol. Ahmet INSEL,La Turquie entre l'ordre et le développement. Christophe WOND)I, La côte ouest-africaine. Du Sénégal à la Côte d'Ivoire. Adjaï Paulin OWUKPONA-YINNON, ... Notre place au soleil» ou l'Afrique « des pangermanistes (1878-1918). Nicole BERNARD-DuQUENET, Le Sénégal et le Front populaire. Cissoko SEKENE-MODY, Contribution à l'histoire politique du Khasso dans le Haut-Sénégal des origines à 1854. Berhane CAHSAI,E. CAHSAI-WIilIAMSON, rythrée: un peuple en marche É (x/X'-xx' siècles). Odile GOERG, Commerce et colonisation en Guinée (1850-1913). Jean-Paul CHAGNOilAUD, Israël et les territoires occupés. La confrontation silencieuse. Walif RAOUF,Nouveau regard sur le nationalisme arabe. Ba'th et Nassérisme. Ruben DM NYOBÉ, Le problème national kamerunais. Guy Jérémie NGANSOP, Tchad, vingt ans de crise. Philippe DEWITTE,Les mouvements nègres en France, 1919-1939. Raphaël NZABAKOMADA-YAKOMA, L'Afrique centrale insurgée. - La guerre du Kongo-Wara - 1928-1931. Francine GONIN, 1972-1982. La logique de l'État africain. Nahum MENAHEM, sraël. Tensions et discriminations communautaires. I A.W. KAYYAU,Histoire de la Palestine, 1896-1940. Jean-Pierre TARDIEU, e destin des Noirs aux Indes de Castille, XVI' et XVIII' L siècles.

JEAN RUMIYA

LE RW AND A
sous LE RÉGIME DU MANDAT BELGE 1916-1931

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

(suite de la page 2)
Alain RUSCIO,Dien Bien Phu, la fin d'une illusion. Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Alain FOREST, Herbert WEISS (eds.), Rébellions-révolution au Zaïre, 1963-1965, 2 tomes. Marc PIAULT,La colonisation, rupture ou parenthèse? jean-Paul CHAGNOIl.AUD, sraël-Palestine: imaginer la paix? I Alain RUSCIO,La Première Guerre d'Indochine (bibliographie). jean-Louis TRlAUD, Tchad 1900-1902; une guerre franco-libyenne oubliée. Boubacar BARRY,La Sénégambie du xv' au XIX' siècle. jean-Paul ROTHIOT,L'ascension d'un chef africain au début de la colonisation : Aouta le Conquérant (Niger). jean-Claude ZELTNER, es pays du Tchad dans la tourmente, 1880-1903. L André PERRIER,Gabon: un réveil religieux en 1935-1937. Israël-Palestine: Imaginer la paix? Rencontre israélo-palestinienne. Ruben DM NYOBÉ, Écrits sous maquis. Abdoulaye BATHILY,Les Portes de l'or. Le royaume de Galam de l'ère musulmane au temps des négriers. Daniel GREVOZ,Sahara 1830-1881. jacques et Gabriel BRITSCH,La mission Foureau-Lamy et l'arrivée des Français au Tchad, 1898-1900. Carnet de route du lieutenant Gabriel Britsch. jean-Claude et Françoise ABADIE,Sahara-Tchad 1898-1900. Carnet de route de Prosper Haller, médecin de la mission Foureau-Lamy.

@ L'Harmattan,

1992

ISBN: 2-7384-0540-1

SIGLES

UTILISÉS

A.A. A.P.B. C.M.S. C.P.M. S.B.M.P.C. S.D.N.

Archives Africaines, Bruxelles. Archives des Pères Blancs. Church Missionary Society. Commission Permanente de Mandat. Société Belge des Missions Protestantes du Congo. Société des Nations.

AVANT-PROPOS
Le présent travail reprend largement les développements et les conclusions d'une thèse de 3e cycle dirigée par Y. Person et J.-P. Chrétien, auxquels nous tenons à redire nos remerciements. Cette thèse fut soutenue à Paris l en 1983, sous le titre De la royauté au sultanat belge du Rwanda, 1916-1931. La réflexion se fonde essentiellement sur l'analyse de nombreuses archivés, notamment les papiers Dersheid dont le propriétaire J. -P. Dersheid ne nous a ménagé ni son temps ni son hospitalité. Mon admiration reste entière pour l'œuvre inachevée du professeur J.-M. Dersheid, mort héroïquement dans la résistance belge. Je réitère ici mes remerciements à sa famille. Ceci dit, la science historique du Rwanda a réalisé beaucoup de progrès notamment grâce à de nombreux mémoires et thèses consacrés directement ou indirectement à la période étudiée. Cependant rares sont les travaux publiés. Aussi, nous nous félicitons de la coopération entre l'Université Nationale du Rwanda et Paris VII qui permet la publication de ce travail et d'autres à venir. Nos remerciements vont particulièrement à Mme Coquery- Vidrovitch, co-directeur du laboratoire « Tiers-MondeAfrique» et à M. A. Forest qui a bien voulu accepter le manus, crit dans la collection qu'il dirige chez L'Harmattan. Nos remerciements s'adressent également à de nombreuses personnes de l'Université Paris VII, de l'Université Nationale du Rwanda. Qu'on nous permette de citer nommément le père J.G. Neujean de Maredsous, notre ancien curé, qui nous a donné de nombreuses coupures de journaux, rendant possible une illustration photographique. Paris, le 18 juin 1990

7

PRÉLIMINAIRES

PRÉSENTATION

DU TRAVAIL

Depuis deux décennies, un grand nombre de travaux sur le Rwanda tentent de décortiquer les mythes idéologiques et la réalité d'une ancienne organisation monarchique dont l'action est projetée consciemment ou inconsciemment dans la nuit des temps. Cette nouvelle orientation s'inspire du courant profond qui a bouleversé la société rwandaise depuis la Révolution de 1959 et qui a créé un discours nouveau dans les domaines politique et sociologique. Comme rout discours politique révolutionnaire, le discours rwandais n'a pas échappé à l'effet de simplification et de globalisation. Les déficiences de la société dénoncée et les injustices vécues dans l'immédiat se voient attribuer une dimension histOrique de très longue durée. Dans cette optique, on affirme inconsciemment le caractère statique et figé depuis longtemps de la société à reconstruire. En cela la Révolution était logique avec elle-même puisqu'elle n'envisageait pas des réformes mais le renversement des équilibres et la création d'une nouvelle strUcture sociale. Ainsi la question essentielle se cantonna à une simple dialectique politique Hutu-Tutsi 1 . Cette orientation nouvelle doit être placée dans le contexte de la propagande et des stratégies des partis politiques au cours des années 1959-1961. L'antagonisme ethnique fut amplifié pour consolider le consensus populaire au moment où le jeune État subissait les attaques de la part de certains groupes que la Révolution avait contraints à l'exil. . Nous croyons que ceci devait être dit avant de situer la démarche de ce travail. Nous pensons qu'il est incomplet de chercher à expliquer le mécanisme de l'histoire immédiate du
L La répartition ethnique en 1978, au dernier recensement général de la population se présentait comme suit: Hutu, 89,8 % ; Tutsi, 9,8 % ; Twa, 0,4 %. 9

Rwanda en se fondant sur l'action et la réaction des seuls protagonistes rwandais. C'est pourquoi nous avons choisi d'insister sur la dimension coloniale, seule capable de donner la clé des mutations dans les structures politiques et sociales. On ne peut pas évoquer les aspects inégalitaires de la société traditionnelle sans évoquer le concours et l'utilisation de celleci par le pouvoir allemand d'abord, belge ensuite. C'est sur ces points que nous avons axé notre réflexion, limitée d'ailleurs pour des raisons pratiques à la seule période belge. Il nous a semblé indispensable de réfuter une tendance tacite qui présente l'administration belge comme la victime innocente de la duplicité du pouvoir traditionnel, celui-ci étant désigné comme le seul responsable des retards économiques et sociaux. Cette conception s'est développée insidieusement à l'abri des -':.elationsprivilégiées que la Belgique a entretenues avec le jeune Etat rwandais dès les premiers jours de l'Indépendance. Il importe de se référer aux circonstances de la décolonisation. Par tactique politique, le PARMEHUTU (Parti pour l'Émancipation Hutu) a concentré ses attaques contre la monarchie et la féodalité favorables aux seuls Tutsi. Son adversaire, l'U.NA.R. (Union nationale du Rwanda) combattait le système colonial qu'il accusait de susciter un faux problème hutu-tutsi dans l'intention de perpétuer la colonisation. Face à cet antagonisme et obéissant à son propre intérêt, la puissance titulaire a reconnu le bien-fondé des réclamations hutu, tout en se disant avoir été bernée par ses anciens collaborateurs tutsi. L'objectif premier de ce travail vise à réaliser une relecture approfondie des sources nous permettant de mieux identifier les partenaires et leurs responsabilités dans la mutation sociale. Le Rwanda a subi une domination d'un nouveau type qui se résume schématiquement par l'association entre Belges et Mwami (souverain), ensuite par le contrôle direct d'un appareil bureaucratique « indigène» instruit et dévoué. Il nous a semblé digne d'intérêt de restituer ce cheminement qui conduit à un transfert forcé de pouvoir et de légitimité avec pour conséquence l'effritement de la fonction royale et la promotion de chefs et de sous-chefs tutsi. La période 1916-1931 nous permet d'observer ce phénomène dans toute son intensité. Ce travail se divise en quatre parties. La première met en exergue la conquête militaire du Rwanda par les troupes belges et ses effets sur la structure de la société. Cet épisode est marqué par l'agression et la contrainte d'une part, le tâtonnement et l'exploitation de la victoire d'autre part. Elle s'achève par 10

l'acceptation du nouveau pouvoir par le cadre politique traditionnel. La seconde partie évoque les problèmes de la partition du Rwanda liés à la création d'une voie ferrée anglaise. Cette affaire nous introduit dans une histoire diplomatique de grand intérêt d'autant que le débat ainsi ouvert risquait d'affaiblir l'emprise belge sur le pays ou, dans le meilleur des cas, d'imposer une orientation nouvelle à la politique indigène. La troisième partie dessine les grands traits de la politique indigène. Cette politique a suscité bien des critiques qu'il fallait recenser. Elle permet l'extension du pouvoir tutsi et l'uniformisation de l'administration. La prise en charge du pays culmine avec la destitution de Musinga en 1931 et avec l'intronisation d'un candidat acceptant de collaborer à l'œuvre coloniale. Dans la dernière partie, il s'agira d'évaluer l'intervention de l'État colonial sur la société rwandaise. Cet État utilise un appareil bureaucratique de plus en plus efficace, en même temps qu'il recourt à l'action des missionnaires par le biais de nombreuses subventions. SITUATION POLITIQUE DU RWANDA A LA VEILLE DE LA COLONISATION La fin du XIX' siècle marque un sommet dans l'extension de l'espace politique rwandais sous l'impulsion du roi Rwabugiri (1853-1895). Le récit de ses exploits supposés ou réels figure notamment dans les ouvrages de Pagès, de Lacger et de Kagame2. Ses conquêtes n'ont toutefois pas survécu à leur auteur. Au reflux militaire, s'ajouta l'éclipse du lignage r~yal abahindiro du elan abangiginya sanctionnée par le coup d'Etat de Rucunshu en 1896. Le successeur désigné par Rwabugiri, Mibambwe Ruralindwa est alors détrôné par les Bega du lignage des Bakagara au profit de leur neveu Musinga. L'intérêt historique de cette révolution de palais ne réside pas dans les seules violences qui accompagnent l'exécution du complot mais plutôt dans le remodelage de la physionomie politique du pays. Un nouvel équilibre s'établit sur les ruines de l'ancien en faveur des vainqueurs et de leurs alliés.
2. Voir la bibliographie. 11

Cette mutation provoqua une énorme pression sociale étant donné que les nouveaux titulaires cherchèrent à profiter le plus largement possible de leurs nouveaux commandements par des prélèvements substantiels. Parmi les artisans de la victoire de Musinga, certains lignages du elan des Batsobe occupèrent une place de choix. Grâce à leur fonction de grand ritualiste, ils apportaient un vernis de légitimité au parti de l'usurpation. Ils en profitèrent pour s'agrandir au détriment de la région autonome du Bumbogo. Rappelons que le Bumbogo fournissait l'éleusine nécessaire à l'accomplissement du rite des prémices. En retour, la cour lui accordait de nombreuses vaches et reconnaissait la qualité de roi à son chef hutu. La présence des Batutsi, en tant qu'éléments politiques, y était inconnue jusqu'à la fin du règne de Rwabugiri. Les Batsobe pénétrèrent militairement au Bumbogo, à la faveur des règlements de compte qui ont suivi Rucunshu et surtout à cause du crédit dont ils jouissaient à la cour. L'attaque eut lieu vers la fin de l'année 1896 rapportant une énorme razzia de vaches. Le succès de cette expédition encouragea les agresseurs à revenir à plusieurs reprises. Au cours de la troisième razzia en 1903, les assaillants commencèrent une occupation en bonne et due forme. Des chefs de colline furent nommés et les Batsobe imposèrent la corvée, ubuletwa. En 1907, une quatrième razzia confirma la mainmise du nouveau pouvoir. La fondation de la mission de Rulindo en 1909 n'a pas modifié la situation malgré la sympathie que les Pères témoignaient aux Hutu. L'appui de la Résidence allemande aux chefs tUtsi et l'acceptation de cette politique par la hiérarchie missionnaire du Rwanda favorisa indirectement les desseins des Batsobe. Petit à petit, à la conquête par la brutalité et la prédation, se substitua une apparente association politique avec les anciens notable~ hutu. Cette politique « réaliste» fut encouragée par l'administration allemande d'abord, belge ensuite. De sorte qu'à l'époque de la réforme administrative de 1929, il y avait encore des chefs de colline hutu. Cet exemple illustre la fragilité de l'autonomie que la cour reconnaissait à certains groupes hutu en raison de certains services religieux ou autres. En cas de crise de la monarchie, des chefs tutsi choisissaient la violence pour se tailler de nouveaux domaines. Se servant du Bumbogo comme d'un tremplin, les Batsobe ont amorcé la conquête du Busigi et du Buberuka. Il a fallu une intervention allemande pour contenir leur vorace 12

ambition. Dans un contexte presque similaire, on verra dans les années 1920 le chef d'!mpara (Cyangugu) Rwagataraka étendre sa domination sur le Bukunzi et le Busozo, deux petits royaumes hutu qui avaient conservé leur liberté sous la protection de la monarchie rwandaise. La percée des Batutsi et le poids des corvées européennes dans le Nord-Ouest sont des éléments qui ont favorisé la révolte autour du prétendant Ndungutse. Refusant le fait accompli par lequel Musinga avait été placé sur le trône, mais en réalité sous la coupe de ses tuteurs, Ndungutse promettait la suppression des corvées et le renvoi des chefs tutsi. L'appui qu'il reçut de Rukara, chef hutu du Mulera poursuivi pour le meurtre d'un missionnaire (avril 1910), l'alliance de Basebya, chef d'une troupe de Batwa, l'enthousiasme de la population, tout cela fit craindre un soulèvement généralisé. D'accord avec Musinga, les Allemands entreprirent une vaste répression. Si, à coun terme, la cour retira un bénéfice de l'opération, ses représentants se sont vu opposer une haine que seule la crainte des fusils empêchait d'éclater. Par ailleurs, l'instabilité politique des lendemains de Rucunshu a favorisé l'extension des relations de clientèle, ubuhake. L'appropriation d'énormes troupeaux par les vainqueurs donna lieu à une vaste redistribution pour recruter ou conserver des « clients» appelés à rendre plus de services militaires que de prestations domestiques. En effet, le contexte se prêtait aux violences : des chefs n'hésitaient pas à se faire la guerre sans craindre les représailles d'une cour débordée par le partage du pouvoir. La guerre privée succéda à la guerre nationale que conduisait récemment Rwabugiri. L'appréhension d'attaques-surprises poussa les intéressés à s'entourer d'un grand nombre de « clients ». Le climat politique invitait à la violence préventive, en dépit de la présence allemande. LA PRÉSENCE EUROPÉENNE AU RWANDA EN 1916 1. L'IMPACTDE L'ACTIONMISSIONNAIRE Arrivés en 1900, les missionnaires du Cardinal Lavigerie ont été les artisans conscients d'une mutation politique, grâce à leur intégration dans le jeu des forces sociales .traditionnelles. Chaque station missionnaire disposait d'une puissance de feu utilisée pour se faire craindre par des voisins la plupart du temps hostiles. Ainsi, au poste de Rwaza, attaques et représailles furent acharnées. 13

On peut s'étonner de l'étendue d'une telle violence venant de la part d'ecclésiastiques censés prêcher une religion de paix et de tolérance mutuelle. Deux raisons semblent pouvoir expliquer cette conduite. L'expérience ugandaise vécue par Mgr Hirth et le Père Brard et qui avait abouti à la victoire protestante, avait créé une psychose d'expulsion. L'occupation du Rwanda avait revêtu les allures d'une course pour barrer la route aux « Apôtres de l'erreur ». A cette motivation, il faut ajouter la résistance que les chefs de colline opposaient aux intrus perçus comme de redoUtables concurrents. Les missionnaires se sont défendus avec fermeté d'autant plus qu'ils ne venaient pas chercher le martyre. Bien plus, le contexte social rwandais de l'époque reconnaissait implicitement à tout détenteur de puissance la faculté de se constituer « une clientèle », s'il avait des richesses à offrir à d'éventuels solliciteurs. Voilà pourquoi, le recrutement des catéchumènes était interprété par toUt le monde, les futurs chrétiens compris, comme un débauchage de clients avec tout ce que cela comportait d'antagonisme et de compétition avec les notables locaux. En exerçant le pouvoir dans les environs immédiats des sta. tions, les missionnaires se sont arrogés le droit de réclamer des réquisitions. Les premières réticences se manifestèrent chez les chefs de colline qui refusaient la concurrence. Dans des cas limites, les récalcitrants étaient l'objet de contraintes physiques mais la plupart du temps le roi et les responsables allemands parvenaient à normaliser la situation. L'intérêt des protagonistes les poussait d'ailleurs à s'entendre, au grand regret des chrétiens qui avaient rompu avec leurs anciens chefs. La tolérance qui parvint à s'installer entre missionnaires et chefs politiques s'inspirait d'un réalisme politique bien compris mais reposait aussi sur un intérêt matériel assez évident. Les missions ont longtemps détenu le quasi-monopole des articles de traite (étoffes, pacotilles) qu'elles distribuaient aux notables à l'occasion des nombreuses visites qui ont suivi l'ostracisme des premiers jours. En contrepartie, les chefs offraient du miel, du beurre, du petit et du gros bétail, fruits de collectes imposées au voisinage. Pour les produits périssables, la contrevaleur était remboursée au vu du lot et non du détail, ce qui excluait les particuliers qui n'avaient que de faibles quantités à proposer. Seul le travail rémunéré permettait à ces derniers d'accéder à quelques articles importés. 14

La puissance des missions provoqua des abus de toute sorte, de la part de certains auxiliaires étrangers (baziba, baganda) et des chrétiens qui s'arrogeaient le droit de réquisitionner des vivres, des houes, du petit bétail sans que le produit de cette vaste escroquerie parvînt au poste. Assez souvent, les gens se laissaient dépouiller parce qu'il était devenu courant de rassembler des vivres pour les Européens. Appelés abami, rois, les missionnaires exigeaient et obtenaient des vivres et du bois de chauffage. La population ne comptait plus le nombre de prestations auxquelles elle était soumise. La plus importante fut l' ubunetsi, la corvée. La construction en dur des missions fut l'occasion d'une levée en masse d'une nombreuse main-d'œuvre employée dans le transport des matériaux de construction, principalement le bois. Rappelons que les postes missionnaires étaient tous implantés au milieu de vastes terroirs et par conséquent éloignés d'une ou plusieurs journées de marche des zones boisées. Les quelques arbres qui poussaient çà et là dans une campagne partagée entre les champs et les pâturages ne pouvaient pas satisfaire en qualité et en quantité aux besoins des constructions à l'européenne (cuisson de briques, de tuiles et de chaux, charpente, échafaudage, mobilier, etc.). Nous pensons d'ailleurs que la question du bois de construction peut être considérée comme une manifestation de la puissance des missions. C'est ainsi que la station de Zaza qui dominait une région récemment conquise mais non encore intégrée complètement dans le système rwandais détenait le monopole absolu sur tout le bois de la région. On devine la gêne éprouvée par l'ensemble de la population. Le monopole missionnaire sur le bois du Gisaka a duré 5 ans (1907-1912). Il a été supprimé par les missionnaires eux-mêmes, persuadés des abus commis par les gardes forestiers. Du reste, cette mesure ne se justifiait plus puisque Zaza avait effectué de petits boisements qui lui assuraient une relative autonomie. Ailleurs, il était de bonne politique de ne pas s'aliéner les chefs indispensables au portage des gros arbres que les missionnaires allaient chercher dans le lointain. Cette opération nécessitait l'emploi de la contrainte étant donnée l'absence des moyens financiers pour rémunérer un travail volontaire . Voici des exemples pris dans les missions de Save et de Kabgayi. Au cours de l'année 1905, les Frères de Save établirent des chantiers de sciage et d'équarissage sur les bords de l'Akanyaru 15

(environ 20 km de Save). Le transport mobilisa toute la région du Buhanga et du Ndara pendant quatre mois. Un premier lot de 75 arbres arriva à Save le 15 octobre 1905, le reste fut caché par des chefs de colline qui n'arrivaient pas à les faire transporter malgré la présence d'un représentant du roi qui activait le travail par la manière forte. Le retard de l'approvisionnement provoqua la perte d'un four de 22 000 briques. Ce que voyant, les missionnaires se rendirent chez le roi pour lui demander l'usage de tout le bois du Bwanamukali et surtout l'accélération du transport des bois déjà coupés. Musinga qui avait besoin de la bienveillance des missionnaires pour équilibrer ses rapports avec les Allemands les autorisa à agir directement sur les chefs. En très peu de temps, malgré le murmure des gens, tout le bois fut rentré à Save. La fondation de Kabgayi connut les mêmes difficultés avec cette différence que Musinga fut, cette fois, moins coopératif: il avait accordé le terrain avec réticence. Il est possible aussi que l'expérience de Save lui ait ouvert les yeux sur les inconvénients des corvées. Pour faire pression sur lui, les missionnaires utilisèrent avec succès l'épouvantail allemand. Il serait faux de croire que ce travail n'a rien coûté aux missionnaires. Tous les chefs dont on réquisitionnait les gens recevaient chacun un morceau d'étoffe. La dépense n'était pas négligeable vu les maigres ressources des premières années de fondation, seulement il n'y avait aucun rapport avec le service rendu. Nous pensons que pour minimiser le poids de la corvée qu'ils imposaient, les missionnaires ont affirmé que le système était généralisé. Il est certain que le travail requis par les autorités traditionnelles n'atteignait pas une telle dimension. On le devine à la réticence de certains à appliquer une mesure qu'ils savaient impopulaire. Dans la région de Nyaruguru, par exemple, les chefs refusèrent la corvée de portage profitant de ce que la distance décourageait les missionnaires de Save eux-mêmes. Certains grands chefs du Gisaka demeurèrent le plus longtemps possible à Nyanza dans l'espoir que leurs hommes seraient épargnés. Dans le cas contraire, ils cherchaient par tous les moyens à éviter le discrédit attaché à la coercition. De leur côté, les missionnaires eux-mêmes étaient conscients des effets de la contrainte imposée à leur voisinage. Toutefois, ils se prévalaient de 16

l'excuse de l'urgence et de la nécessité qui caractérise l'œuvre des pionniers:
«

Un tel système de cotVéesimposé aux collines est désastreux pour

notre mission, bien que nous le fassions faire par le roi ; mais il nous serait absolument impossible de bâtir notre église sans cela» 3.

Si l'exiguïté des ressources imposait le recours à la corvée, on eut aussi recours à un début de travail salarié. La documentation missionnaire indique rarement les taux de rémunération, elle reste d'ailleurs muette en ce qui concerne les comptes des différentes stations. En règle générale, la modestie des salaires au cours des premières années entraînait la désertion des chantiers ou même l'arrêt de travail pur et simple de la part des ouvriers quelque peu qualifiés (maçons, briquetiers et charpentiers ). Pendant longtemps, les perles ont été employées pour payer la main-d'œuvre. Cette monnaie permettait de rétribuer des tâches fractionnées, telles que le transport des briques, la fourniture des bois de chauffage, etc. Manifestement, le retard de l'introduction de l'économie de marché a favorisé ces transactions qui persistèrent jusqu'en 1910. La création de la Résidence allemande de Kigali en 1908 et l'ouvertUre timide du pays à l'économie monétaire imposa petit à petit l'usage de la roupie indienne comme seul instrument de transaction. Ce ne furent pas les seules contraintes budgétaires qui imprimèrent un cachet coercitif aux rapports de la mission naissante avec le voisinage. Joua aussi l'attitUde quasi négative du paysan face au travail salarié. Il n'existe pas à une vaste échelle, dans la cultUre rwandaise, un goût prononcé pour le profit mercantile. Les gens vivent dans une relative autosubsistance et ne louent leur service qu'en cas de besoin. Sinon, tout le monde se replie sur son champ. Ce comportement n'encourageait pas une grande assiduité au travail auprès des missions. Une fois que le travailleur avait obtenu un morceau d'étoffe et même, plus tard, la roupie nécessaire à l'acquittement de l'impôt allemand (1913-1914), il accordait la priorité soit à ses travaux agricoles, soit à la construction de sa demeure ou même à ses loisirs. Pour parer à cet inconvénient, les missions cherchèrent à éten-

dre sur leurs voisins des rapports de « servage foncier ». De la
3. Diaire de Save, 7 juillet 1905, A.P.B., Rome. 17

sorte, les gens habitant sur le domaine de la mission devaient servir à boucher le trou en l'absence d'engagement volontaire. D'un autre côté, les chrétiens et les catéchumènes représentaient un noyau autour duquel venait s'agglomérer le contingent des volontaires. En dehors des considérations purement religieuses, toutes ces raisons expliquent la modestie du bilan des conversions. Le christianisme fut difficilement accepté dans les premières années à cause des contraintes qu'il imposait. Il ne nous semble pas correct d'incriminer uniquement le sabotage sous-terrain des autorités tutsi, comme cela a été souvent affirmé. L'exemple de Zaza où les missionnaires ont neutralisé dès les premiers jours les chefs de colline révèle un état de stagnation évident. En 1914, il y avait 1 324 chrétiens, en 1928, on en comptait 2 5894. A la lumière de tous ces renseignements, nous sommes loin de partager l'émotion et l'attendrissement de nombreux auteurs sur le prétendu « eIJ1pressement des humbles» à s'engouffrer dans le giron de l'Eglise naissante5. Ce n'est pas le goût du paradoxe qui nous fait dire que les missionnaires étaient plus proches des chefs que des simples gens mais la lecture des faits consignés dans les diaires. Très vite, les chefs tutsi se sont débarrassés de leur désir de gêner un concurrent déterminé, recherchant plutôt son amitié et parfois sa rémunération. Et s'ils n'adoptèrent pas la nouvelle religion, c'est probablement par absence de conviction personnelle et surtout par crainte d'être condamnés par le roi. En résumé, nous constatons que c'est sur le terrain du réalisme politique et économique que s'est édifiée l'Église du Rwanda. Elle a choisi d'abord de créer l'infrastructure matérielle (grand domaine foncier, fortification des presbytères, construction de grandes églises, installation de catéchistes dans le voisinage) en attendant la constitution d'une vaste chrétienté. Sur le plan strictement matériel, ce choix ne manquait pas de perspicacité. Dans l'immédiat, la lutte contre les protestants exigeait une implantation solide et rapide tandis que les balbutiements de l'action coloniale allemande, notamment le retard de la mise en valeur économique rendait possible l'utilisation d'une nombreuse main-d'œuvre à un moindre prix. L'arrivée des Belges au Rwanda en 1916 annonçait une deuxième phase de l'action missionnaire. L'intervention directe
4. Station de Zaza, document 00221150, A.P.B., Rome. 5. L Lacger (de), Ruanda, Kalogayi, 1961, p. 399 et sq. 18

dans le domaine politique allait être abandonnée mais, en contrepartie, l'afflux des subventions officielles favorisa l'extension de l'action sociale et religieuse des missions. 2. LA PRÉSENCE ALLEMANDE U RWANDA A Évoquer la période allemande consiste, dans l'historiographie rwandaise, à se rapporter aux premiers voyages d'exploration, à énumérer les nombreux contacts avec Musinga, à signaler, comme s'il s'agissait d'un phénomène banal, les expéditions policières menées contre les récalcitrants au nouvel ordre. Le souci majeur des officiers chargés de l'occupation du Rwanda consista dans le maintien de la sécurité. Les nombreuses visites à Nyanza sont entourés d'un apparat militaire destiné à inspirer une crainte salUtaire à la cour. Comprenant la leçon, Musinga évita toute occasion de confrontation; en échange, les Allemands lui laissèrent une certainte liberté d'action. Grâce à ce modus vivendi, les Allemands ont pu se consacrer à conjurer des périls autrement plus graves, le Rwanda attirant la convoitise des Belges et des Anglais. A cet effet, ils ont constitué des postes fortifiés dans les zones menacées. La tension sur les frontières explique en grande partie la violence des représailles chaque fois que des incidents se produisaient contre le courrier, contre le passage des soldats, contre des marchands. Les torts n'étaient pas toujours du côté rwandais, les étrangers commettaient des abus (rançon, viol, incendie) forts qu'ils étaient de la possession d'armes à feu et de leur qualité d'auxiliaires des Allemands. La fondation de la Résidence de Kigali en 1908 n'améliora pas la situation. La création d'une infrastructure élémentaire d'administration nécessitait la réquisition d'une main -d' œuvre recrutée à Kigali, au Gisaka, au Bwanamukari et au Nord-Ouest, surtout pour le transport des pièces de charpente et du bois de chauffage pour les fours à briques. A Ruhengeri, au début de l'année 1911, la corvée consista à transporter le matériel de la Commission de la délimitation des frontières. La réticence de la population amena le Capitaine Wintgens à exercer des représailles; seuls les chrétiens de la mission de Rwaza furent épargnés. Au Bugoyi, la fortification du poste militaire de Gisenyi se traduisit par une vaste rafle de la main-d'œuvre. La mesure frappa même des chrétiens que le chef tutsi Rwakadigi accusa 19

d'insoumission. Notons au passage que ce chef profita de la corvée pour étendre son influence politique. Les Allemands s'adressant à lui pour effectuer des recrutements de travailleurs, il désigna surtout à cet effet les groupes qui refusaient de reconnaître son autorité, épargnant ceux qui lui fournissaient des cadeaux. Nous pensons que c'est surtout la contrainte des corvées, en tant que phénomène permanent, qui symbolisa le plus intensément la domination européenne. La crainte d'être pris poussait les gens à se cacher, à déserter leur maison, avec tout ce que cela comportait de dérèglement des activités économiques et de la vie de groupe. La résistance armée n'étant point possible, chacun fuyait de son côté. Les gens, recherchant leur sécurité personnelle, n'hésitaient pas à céder des biens pour avoir quelque répit. Le lignage ne présentait plus aucun rempart contre cette forme d'agression. La population ne pouvait même pas se plaindre auprès de la hiérarchie militaire. Le rôle de porte-parole a été occasionnellement joué par la mission qui intercédait en faveur des chrétiens. Pour les autres, c'était le désarroi complet. Devant ces faits, il est difficile de minimiser l'impact de la domination allemande en invoquant la faiblesse des effectifs et la courte durée de l'occupation. Il serait plus juste de souligner le caractère complémentaire des relations que les autorités allemandes entretenaient avec la cour. Cette dernière conservait l'initiative dans le jeu de promotion et de retrait de commandement. Les condamnations capitales étaient exécutées avec discrétion compte tenu de l'interdiction officielle. Les autorités allemandes se réservaient quant à elles l'usage de la force armée avec la possibilité de requérir des auxiliaires indigènes. Par contre, l'action allemande fut insignifiante dans le domaine économique. On ne peut relever que des projets destinés à exploiter les potentialités agricoles (arachide et coton au Gisaka), le cheptel bovin et l'abondance de la main-d'œuvre. Le désenclavement du territoire aurait été axé sur les voies ferrées du Tanganyika, avec des bretelles Tabora-Rusumo et Bukoba-Rusumo prolongées par la voie fluviale NyabarongoRusumo. En attendant la réalisation de ces projets grandioses, le Rwanda était tenu quelque peu en dehors des axes du commerce caravanier qui sillonnait déjà toute l'Afrique allemande à la fin du XIX' siècle.
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En résumé, nous constatons que l'occupation allemande avait une dominante militaire incontestable. Par contre, la Résidence de Kigali partageait avec les institutions traditionnelles et les postes des missions catholiques les attributions du pouvoir civil. Globalement, la collaboration de ces trois sources de pouvoir permit un recentrage politique autour de la cour de Nyanza alors que les désordres survenus à la suite de Rucunshu favorisaient l'éclatement ou le repli régional.

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PREMIÈRE PARTIE

POUVOIRS BELGES ET AUTORITÉS RW ANDAISES

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Chapitre premier

La conquête du Rwanda

LES OPÉRATIONS MILITAIRES La Grande Guerre relève en Afriqùe d'un impérialisme colonial qui n'hésite pas à dire son nom. Le compromis de Berlin (1884-1885) dans le partage du continent noir n'avait pas donné à tout le monde toutes les satisfactions recherchées. Le territoire que nous étudions a été longtemps l'objet d'une longue rivalité qui a mis aux prises Anglais, Belges et Allemands. Ce conflit a donné lieu à de grands débats diplomatiques couronnés en 1910 par un accord de délimitation de frontières. Le Bufumbira placé sous le commandement du chef Nyindo, fils de Rwabugiri, passa dans le giron britannique. A la dérobée, ce demi-frère de Musinga continua à envoyer le tribut coutumier à la cour du Rwanda. Ceci était d'autant plus facile que le district de Kigezi dont il dépendait était relativement peu occupé par les Anglais. En somme, Musinga pouvait s'accommoder du voisinage anglais dont le système de protectorat maintenait en place les autorités coutumières. Par contre, ses relations avec le conquérant belge ne présentaient pas les mêmes facilités. Pour lui, le Belge restait l'ennemi qui avait infligé en 1896 aux milices rwandaises un désastre sans précédent à Shangi. Le Belge refoulait impitoyablement des territoires où s'exerçait naguère l'influence rwandaise, le Buhunde et le Bwishya au nord du lac Kivu, toutes les personnes que Rwabugiri avait investies. Sans aller jusqu'à boucler les frontières, les Belges avaient instauré un contrôle fort pesant qui réduisait considérablement les échanges commerciaux, notamment sur la Rusizi. Musinga a dû se rappeler tous ces faits lorsqu'en 1914, les Allemands lui proposèrent de partir en guerre contre ses anciens spoliateurs. 25

L'ouverture des hostilités en Afrique orientale serait due à une méprise allemande sur le terrain, on devrait dire un manque de sang-froid de la part des subalternes. D'après le récit du Chanoine de Lacger, un messager fut envoyé de l'autre côté du lac Tanganyika pour connaître les intentions belges. Ceuxci avisèrent Boma, le siège de l'administration du Congo, mais, en attendant la réponse, ils placèrent l'Allemand en résidence surveillée. L'émissaire s'évada et ses compatriotes conclurent que

les Belges étaient décidés à combattre I.
Les Allemands ont adopté dans la suite une stratégie de coups de main, lesquels furent plus ou moins réussis mais ne donnèrent aucun résultat définitif. Ce fUt le cas avec la conquête de l'île Ijwi par Wintgens. La traversée du lac Kivu se fit dans la nuit du 23 au 24 septembre au moyen des pirogues indigènes réquisitionnées et grâce au bateau à moteur de la mission luthérienne de Rubengera. Pour cette attaque, Wintgens était assisté par un missionnaire de Rubengera qui avait l'avantage de connaître le secteur car l'île Ijwi abritait une école de catéchisme dépendant de son poste. Une cinquantaine de soldats noirs et deux Européens furent capturés. L'île resta allemande jusqu'en 19162. Le 4 octobre 1914, la garnison belge de Goma voulut venger cette défaite par une attaque contre le fort de « Kissegnies » (Gisenyi) ; elle se heurta à Wintgens venu défendre sa garnison. L'avantage fut incertain. Le diaire de Rwaza note qu'en date du 27 octobre de la même année, les Belges tentèrent sans succès d'occuper le poste de Ruhengeri. Pour faire face à l'agitation frontalière, les Allemands ne dédaignèrent pas le concours de notables tUtsi qui

encadraient la milice « Abakemba

» (<<disponibles

à la mUtila-

tion ») dont le recrutement était régional. Ces auxiliaires s'installèrent au Muko, près de la mission catholique de Rwaza. L'année 1915 se passa à édifier des fortifications de part et d'autre. Les Allemands abandonnèrent Gisenyi, se replièrent sur Nyundo et se retranchèrent derrière la rivière Sebeya, ce qui n'empêcha pas des incursions fréquentes dans la zone contrôlée par l'adversaire. De leur côté, les Belges effectuèrent une percée dans la région de Ruhengeri où les gens tentèrent de mettre leur bétail en sécurité à la mission de Rwaza.
1. L. Lacger (de), Ruanda, Kabgayi, 1961, p.448. 2. C. Roehl, Souvenirs du Ruanda, extraits des notes publiées dans la Koloniale Rundschau (sept. 1925), Congo, revue générale de la colonie beige, I, 1926, pp. 72-80. 26