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LE SIECLE DE VIE D'UN ENFANT DU PEUPLE

De
260 pages
Cet ouvrage est l'histoire d'un homme du XXe siècle, son siècle. Une vie anonyme et exemplaire révélée grâce à une profonde amitié qui a offert la plume de l'un à la mémoire de l'autre pour évoquer le passé d'un enfant de l'Assistance mis au service des paysans meusiens.
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Le siècle de vie d'un enfant du peuple
Bois d'ébène (1901-1999)

Collection Histoire de Vie et Formation dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de : Pierre Dominicé, Magali Dubs, Guy Jobert, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Titres parus
Volet: Histoire de vie Claire SUGIER, Haïti terre cassée... Quinze ans dans la campagne haïtienne, 1996. Line TOUBIANA, Marie-Christine POINT, Destins croisés. Elles sont profs, l'une est juive, l'autre est catholique..., 1996. Pierre DUFOURMARTELLE, Globe trotter et citoyen du monde, 1997. Auguste BOUVET, Mémoires d'un ajusteur syndicaliste, 1997. Martine LANI-BA YLE, De femme à femme à travers les générations. Histoire de vie de Caroline Lebon-Bayle 1824-1904, 1997. Guy-Joseph FELLER, Libre enfant de Favières. Territoire de serpents, 1997. Malika LEMDANI BELKAÏD, Normaliennes en Algérie, 1998. M. CHAPUT, P.-A. GIGUÈRE et A. VIDRICAIRE (eds), Le pouvoir transformateur du récit de vie, 1999. Robert VIAL, Histoire des hôpitaux de Paris sous l'Occupation, 1999. Guislaine JOURDAIN, Combat au quotidien dans le Chili de l'aprèsPinochet, 1999. Marcel BOLLE DE BAL et Dominique VESIR, Le sportif et le sociologue,2000. Marie-Jo COULON, Jean-Louis LE GRAND, Histoires de vie collective et éducation populaire. Les entretiens de Passay, 2000.

Léon VOERLHE Jean-André OLIVIER

Le siècle de vie d'un enfant du peuple
Bois d'ébène (1901-1999)

Postface de Danièle Voldman

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

(Q L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9007-7

Merci à C'atherine, Chantal, Bernadette, l-'ernand, Daniel et G1ÇJ our leur aide p

Juillet 1995 à Lorgues,

en Provence.

Son cœur lui rappelle qu'il risque bientôt d'être centenaire et lui impose un peu de sagesse. Sous les platanes séculaires de la place Acarisio, l'homme comprend qu'il a vieilli. Cette fois, il l'admet. II a vendu son auto, confié son jardin à un autre, plus jeune. Lucide, il estime que le temps a gagné... et décide de ne plus lutter. Lui qui s'est toujours battu pour une vie honorable dont il est fier, lui l'humaniste toujours prêt à aider les autres, accepteraitil d'abandonner la partie ?.. parce que ses forces déclinantes lui empêchent de s'inventer un nouveau défi? Déçu, fataliste et amer pour la première fois, déciderait-il de jeter l'éponge? C'est alors que l'idée a jailli! II ne pouvait accepter de disparaître, n'en avait pas le droit, avant d'avoir fait son devoir pour les autres, les jeunes, les enfants surtout. Son devoir de mémoire. «J'te dis, ma vie c'est pas croyable. Il faut que je le sache pour oser dire que c'est vrai ! Autrement je le croirais pas... j'aurais des doutes. Mais on pourrait pas inventer ça !

C'est pas possible...

))

Alors le cœur s'est mis à battre calmement, narquois a repris sa place au coin de l'œil, la mémoire les chansons oubliées et Léon sa raison de vivre pour années encore. Mieux valait ne pas aller trop vite pour long passé...

le sourire a retrouvé quelques revivre ce

Août 98: Léon a le texte final en main, imprimé, mis en forme. Son dernier rêve s'est réalisé. Son devoir est accompli. II peut désormais nous quitter. En février, Léon a oublié de se réveiller de sa sieste habituelle...

1° Partie

L'EBENE BLANC

Aux enfants...

Prologue

D'abord, ça avait mal commencé. C'était à Paris le 22 mai 1901, dans un siècle tout neuf. La pauvre petite devait avoir la beauté et les illusions de ses vingt ans. A cette époque, c'était dramatique pour une fille de bonne famille de devoir se cacher pour éviter la honte, les sourires ironiques des voisins, afin de sauver ce qu'il pouvait rester d'honneur... s'il en restait. Par chance, Maria n'était que domestique. Bonne à tout faire, lui avait-on dit. Alors elle avait tout fait. Trop sans doute. Après, elle s'est trouvée bien seule dans ce grand Paris. Seule, avec sa faute à elle, la petite provinciale venue se placer là, pour fuir la misère de sa Meuse natale. A Paris, elle n'était qu'une étrangère. Son nom permet de croire qu'en Meuse, elle l'était aussi. « V oerlhé » était un nom qui se portait mal en France, au début du siècle, c'est pourtant celui qu'eUe m'a laissé. Moi, j'ai mis bien du temps à lui pardonner. Pourtant, j'ai su très vite qu'elle n'était pas la seule responsable. Même si son beau prénom évoque le Saint-Esprit, je pense être, comme tout le monde, le fruit d'une éphémère bête à deux dos. Ces deux corps avaient-ils un cœur? Du mien, personne ne s'est alors soucié. M'as-tu aimé un jour, Maria ?... toi, à qui je n'ai jamais pu dire maman. Bien sûr, j'étais la preuve vivante de ta faute. J'ose espérer aujourd'hui encore, que tu aurais préféré pouvoir me garder auprès de toi. Alors pourquoi m'as-tu abandonné, maman? Parce que tu ne pouvais pas me nourrir? Parce que la solitude et le malheur des pauvres sont si durs à porter, que tu ne voulais pas m'imposer ce fardeau? Parce que tu espérais pour moi une vie meilleure en me confiant aux autres, à tous les autres, à l'assistance publique?

7

Chap. 1 - Premiers jours

Oui, ça avait bien mal commencé. Quant à lui, je préfère ne pas en parler. Si une justice existe, il va mourir une seconde fois, de honte, en lisant ces lignes au fond de sa tombe. De lui, je n'ai retenu qu'une leçon, qui m'a obsédé toute ma vie. Comme je n'ai jamais eu les moyens d'élever dignement un enfant, je mourrai sans descendance. C'est un choix que je lui dois. La seule leçon qu'il m'ait donnée dans un siècle de regret et de rancune, de mépris et d'indifférence. C'est donc Maria Voerlhé qui m'a reconnu, seule, à la mairie de Verdun. Elle avait quitté Paris dans des circonstances que l'on ne connaîtra jamais. Bien sûr, on pourrait écrire un roman sur ses raisons. Si on l'écrivait ce ne serait que des histoires, du rêve. Or, j'aime le concret, le vrai, celui que l'on touche, celui qui se vit. Et la vie allait m'en donner du concret !... alors pourquoi chercher à l'inventer? A partir de là, j'ai existé. Ce jour là, j'ai eu ma première famille. Oh! une drôle de famille, où pères et mères changent selon le hasard et l'humeur des grands. On l'appelle l'Assistance Publique. Au début, la vie devait être belle car je n'ai aucun souvenir des deux années vécues à Bar le Duc. Sauf celui d'une longue allée de gravier, bordée d'un beau gazon, et crissant sous le pas de l'infirmière. Je sortais de chez le docteur. Que s'était-il passé? Il m'a fallu attendre quatre vingt dix ans pour voir la trace de la brûlure sur ma main, s'estomper enfin. Comme marqué par le fer avant deux ans! C'est à croire que le destin m'avait déjà choisi. Deux ans, c'est l'âge auquel on nous trouvait une famille d'accueil. Comment était-elle choisie? Par qui? Ce n'est pas à cet âge que l'on se pose ces questions. Comme personne ne les pose pour nous, c'est bien pratique pour ces messieurs de l'Assistance. Pour moi, il ont choisi Madame Baldé, à Braquis dans la Meuse, et un jour ils m'y ont conduit. C'était en 1903. 9

Chap. 2

- Braquis

Braquis est un petit village de la plaine de Woëvre, qui s'étend devant les côtes de Meuse. A cette époque, une briqueterie existait à l'entrée du village, sur la route d'Etain. C'est là que travaillait Monsieur Baldé. De lui, je n'ai que peu de souvenirs, mais ce devait être un brave homme. La maison n'était pas très loin de la briqueterie. Austère comme les maisons lorraines, elle n'étalait pas au-dehors les difficultés de ses occupants. Pourtant, la vie à la campagne n'était pas facile pour ceux qui n'avaient ni terre, ni bête. Alors, le petit supplément qu'apportait le métier de nourrice permettait de manger chaque jour à sa faim. Or, manger à sa faim, était un luxe pour certains. J'allais l'apprendre plus tard! Chaque semaine, il y avait le jour du pain. C'était aussi jour de fête pour nous, les petits. Je dis nous, car nous étions deux. Avec moi, il y avait 'le grand', un autre de l'Assistance. Lui n'avait même pas de nom à sa naissance; c'est bien la preuve qu'il pouvait y avoir plus malheureux que moi. On lui avait donc donné un prénom, ou plutôt trois puisque c'était gratuit: Emile, Mignon, Maurice. C'est drôle Mignon comme prénom, mais cela ne m'a jamais choqué. Il devait bien le porter. Moi, j'étais le petit Auguste, ou, plus souvent, 'le Gugusse'. L'acte de naissance précisait Auguste, Léon. Ma pauvre mère avait dû profiter, elle aussi, de la gratuité pour m'offrir deux prénoms. Rien de gratuit ne se perd dans les campagnes! Donc, chaque semaine, le jour du pain était jour de fête pour nous. Ce matin-là, maman Baldé plaçait les fagots dans le four, y mettait le feu et refermait la porte avec précautions. La pâte avait été pétrie la veille, et sous son linge blanc, elle avait pris le temps de lever lentement. Une fois le bois brûlé et les braises sorties, le pain était enfourné. Quand, en fin de cuisson, on ouvrait la porte du four, le bonheur en sortait. C'était d'abord la vue de ces gros pains dorés, bras d'honneur envers la faim qui rôdait souvent chez les pauvres à Il

cette époque. C'était ensuite cette odew merveilleuse envahissant la maison pendant que le pain refroidissait. Bien sûr, nous n'allions pas le manger trop frais. Il partirait trop vite et nous resterait sur l'estomac. Mieux valait le laisser rassir un peu, pour qu'il dure toute la semaine. C'était la règle, nous le savions. Arrivait enfin le moment tant attendu, celui des 'michauds'. Maman Baldé gardait toujows un peu de pâte en réserve. Nous le savions. Pourtant, à chaque fois, le plaisir était le même. Elle sortait deux pommes préparées dont les pépins avaient été remplacés par une noix de beurre, plaçait la pâte sw la table, l'étendait avec une bouteille farinée pour former deux carrés identiques, et la couvrait de sucre fin. Chaque pomme était alors roulée dans son carré de pâte, jusqu'à être enveloppée entièrement. Ces deux trésors, placés dans le four encore chaud, se transformaient ainsi en délice pour le soir. Ah, ces 'michauds' ! Aujourd'hui encore leur saveur me vient aux lèvres lorsque j'y pense. Elle devait bien nous aimer, maman Baldé. Powtant, à l'époque, il m'arrivait d'en douter. Les hivers sont froids en Lorraine, ils l'étaient surtout à l'époque. Sous l'effet du gel, lors des journées passées pieds nus sur la terre battue, l'Emile et moi avions les pieds fendus d'engelures. Cela n'était pas grave car il existait un remède efficace et gratuit. Dès qu'une bonne couche de neige fraîche était tombée, maman Baldé ouvrait la porte et nous invitait à jouer avec elle:

- Allez toucher récompense!

le mur

et revenez

vite, vous

aurez

une

L'Emile était-il plus grand, plus courageux ou plus gourmand? je ne sais pas, mais il serrait les dents et se lançait. Moi, je n'aimais pas ce jeu stupide. C'était trop froid pow mes petits pieds de quatre ans et les encouragements de la maîtresse de maison n'y faisaient rien. Tant pis pour la récompense, je ne voulais pas jouer. L'Emile revenait alors, transi de froid, l'œil brillant devant le sucre qu'on lui tendait. Un instant plus tard ses pieds étaient chauds et il avait son sucre en main. J'en pleurais d'envie. Alors, on m'ouvrait la porte. Deux minutes de martyre me donneraient le droit au bonheur. Je me lançais. J'ai toujours eu mon sucre et aujourd'hui je ne souffre plus des pieds. Elle était brave, maman Baldé. 12

Chap. 3 - Changement

On dit que ce sont toujours les meillews qui partent les premiers. Un jow, elle nous a quittés pour toujours. J'avais cinq ans. Malgré sa peine et son travail, son mari aurait bien voulu nous garder avec lui, mais le règlement l'interdisait. Elever un enfant était un travail de femme. Qu'un homme puisse le faire était impensable pow l'Assistance, notre mère, responsable de notre bonheur. Elle décida que nous resterions à Braquis... chez une vraie nourrice. Pas très loin de chez le père Baldé, une ancienne ferme nous a offert un toit. D'un extérieur austère, elle laissait deviner, dès la porte franchie, plus d'aisance que dans notre ancienne famille. Oh, ce n'était pas le luxe! Mais la pièce principale abritait des meubles magnifiques et imposants. Un grand vaisselier surtout, avec ses portes de glace dont les reflets nous découpaient en morceaux. Les autres meubles occupaient le mur opposé à l'immense cheminée qui recevait des bûches entières, directement prises sur les stères empilés dans la cour. A l'avant de la maison, près de la route, l'habituel tas de fumier, encadré par son muret de pierre, prouvait par ses dimensions le passé prospère de la maison. Aujowd'hui, la ferme avait été vendue au voisin. Seul, le corps de logis nous était destiné. Une énorme armoire et un lit très haut meublaient la seconde pièce. Perché sur le lit, un gros édredon de plumes promettait des nuits douillettes. Je ne voyais pas de lit pow moi, ni pour l'Emile d'ailleurs. Il semblait surpris, lui aussi, mais ne disait rien. Peut-être savait-il où nous allions dormir? La visite avait été rapide, et très vite nous étions revenus dans la pièce principale. Deux gros bancs de chêne soulignaient l'épaisseur de la table massive trônant au centre de la pièce. Sans être couverts de crasse, les meubles attestaient un certain manque de soin. Le lustrage d'un des bancs et d'un angle de la table prouvait que l'ensemble était rarement utilisé. Seule, une place devait servir quotidiennement. Les traces, sur ce coin de table 13

zébré d'arcs de cercles et de taches sombres l'attestaient aussi. C'est là que l'inspecteur nous attendait, un verre de goutte à la main. La bouteille, ouverte pow lui, était déjà bien entamée. Il parlait au chien maigre et triste couché à ses pieds. Le sol présentait les mêmes pavés froids que dans notre ancienne maison. Ici ils étaient moins nets et la saleté, tout autour, semblait remonter à la base des mws qui, un jow, avaient dû être blancs. Il y a longtemps, à l'époque où le gendarme Bourdet les chaulait régulièrement pow montrer un intérieur bien tenu à son chef et à ses collègues, le jour de la partie de cartes. Aujowd'hui, le gendarme Bourdet est mort. Seule, sa veuve reste ici et vit de la pension de son mari. Elle est originaire du pays. C'est la fille du Rémi que tout le monde connaît. Il tient le café voisin. Pas celui où l'on peut manger; chez lui on va seulement boire. Ou parler aux autres. C'est un homme important à Braquis, il est riche, donc respecté. Tout le monde sait que le père Rémi a beaucoup d'argent et qu'il l'aime. Depuis la mort de son gendre, il n'est plus en très bons termes avec sa fille. C'est l'Emile qui m'a dit tout ça et il a ajouté:

- Ici, on sera moins bien que là-bas, mais j'm'en resterai pas longtemps.

moque,

je

C'est vrai que le temps passe et que l'on est grands maintenant. Moi, j'ai bientôt cinq ans et lui est presque un homme pour l'Assistance. Il ira travailler dès qu'il aura ses treize ans. Aujourd'hui, à douze, il semble avoir tout compris. Moi, pas encore. Notre nouvelle maman est très gentille. Grande et forte, c'est avec un large sourire et une bouteille de goutte qu'elle a accueilli l'inspecteur à moustache nous ramenant de Bar le Duc, que nous avions regagné après la mort de maman Baldé. Il nous a dit qu'il nous avait trouvé une nouvelle maman, qu'il viendrait nous voir de temps en temps et qu'il fallait être sages. L'Emile a l'habitude, on lui a toujours dit ça. Quand une bêtise est faite, même s'il est coupable, il crie toujours son innocence car il connaît la règle et il a trop pew d'aller dans une maison de correction. C'est le lot de celui qui n'obéit pas, nous dit l'inspectew, notre papa. Pourtant, d'habitude, c'est gentil un papa. Lui vient de nous trouver une maman et ils ont l'air bien contents de trinquer ensemble. Nous, on est mieux que chez les sœurs de l'Assistance, c'est sûr. 14

Il est sorti après un dernier petit verre et une tape amicale sur notre joue. Notre nouvelle maman m'a pris sur un bras, a posé l'autre sur l'épaule de l'Emile et a souhaité bon voyage à l'inspecteur. Il est parti maintenant. Nous sommes seuls avec elle. Elle ne range pas la bouteille.

C'est jour de fête aujourd'hui pour maman. Elle vient d'avoir sa nouvelle nichée. Cela va lui rapporter quatorze sous par jour, en plus de la pension du gendarme. Grâce à nous. Nous avons donc le droit de sortir pour jouer dans le village avec les copains pendant qu'elle nous prépare une surprise. Eux sont contents de nous revoir car ils nous croyaient partis pour toujours. A notre retour, notre nouvelle maison sent bon la soupe au chou. Sur la table, ce soir, il y a trois assiettes. Cela n'a pas dû arriver depuis bien longtemps. Posée sur le grand meuble sombre plein de tiroirs, la bouteille est à moitié vide et le verre toujours là. Le bouchon n'a pas été remis. Maman nous a placés de chaque côté de la table, à une extrémité, puis a posé la soupière devant nous. Puisque c'est la fête, elle a sorti la soupière. Lorsqu'elle en soulève le couvercle, une odeur de chou au lard envahit la pièce. Maman semble heureuse devant notre sourire. Elle verse une louche généreuse à chacun et nous nous régalons. Le gros pain posé sur la table dans le 'bon sens" pour prouver qu'il n'a pas été 'gagné sur le dos', n'a que quelques jours. Trempé dans la soupe, c'est un régal dont elle nous propose une deuxième ration. Puis, c'est la surprise: une tarte aux pommes! Elle n'est pas très grosse cette tarte; la pâte est épaisse et le tour brûlé, mais les tranches de pommes sont prometteuses. Maman la coupe en quatre et place un morceau devant chacun de nous. Le morceau qui reste sera pour demain Cette maison est vraiment merveilleuse. Maman nous aime. Nous mangeons comme des rois. La vie est belle! L'Emile, pourtant, ne sourit pas, se tient droit, reste poli. Je sens qu'il craint quelque chose, qu'il trouve trop beau ce que nous vivons, qu'il n'y croit pas. Le repas terminé, maman nous envoie au lit, pour récupérer un peu des émotions de la journée. Notre voyage a été long et c'est bien volontiers que nous passons dans l'autre pièce. Nos malles sont là, contenant toujours nos habits. Pour ce soir il suffit que nous prenions nos chemises de nuit. Pendant que nous les L,)

enfilons, elle aère le lit de gros draps blancs. Je comprends alors qu'il nous est réservé malgré sa hauteur impressionnante, mais il est moelleux et je sens que je vais bien dormir. Maman prend même le soin de me border pour m'éviter de tomber, puis elle quitte la pièce. Il fait noir et nous l'entendons ranger le couvert à côté. Je suis heureux. Doucement, pour ne pas être entendu d'elle, je dis à l'Emile que nous sommes bien. Lui me répond qu'il n'a pas confiance et ajoute: - D'abord, où elle couche?... et t'as vu ce qui manque dans la bouteille! Elle l'a même pas rebouchée. C'est formidable d'être grand, mais c'est dommage. On veut toujours connaître l'après, le pourquoi, le comment, et ça empêche de vivre le moment présent. Moi, ce soir, je suis fatigué. Alors je dors. Deux grosses mains me poussent contre l'Emile. Lui se glisse tout au bord du lit, prêt à tomber. Le matelas qui s'enfonce à ma droite sous l'effet de la masse qu'il reçoit, et la voix menaçante que j'entends dans mon sommeil, finissent par me réveiller. Je dois encore dormir à moitié car je ne comprends rien à ce qui est dit. C'est à peine si je reconnais la voix de ma nouvelle maman. L'Emile, lui, a tout de suite compris qu'on ne pouvait pas comprendre: -T'as vu? elle est complètement bourrée !...et en plus y'a qu'un plumard...ça va être chouette! Enfin, tant qu'elle cogne pas, on a encore de la chance. Là, comme rassuré, il s'est endormi aussitôt. Elle aussi dort déjà, abrutie par ce qu'elle vient de boire. Maintenant, je suis bien réveillé, coincé entre un copain rassuré et une gentille maman... quand même un peu spéciale. Ce serait formidable de rester petit, mais nous n'avons pas le choix. Je commence, moi aussi, à me poser des questions. Il paraît que ça empêche de vivre. Ce soir, en tout cas, ça m'empêche de dormir!

Au réveil, la bouteille est encore sur la table, vide, à côté du verre. Hier, c'était jour de fête pour maman et elle a arrosé ça à sa façon. Seule. 16

L'Emile a été le premier debout ce matin et il joue déjà dehors avec ses copains. Moi, j'en profite pour prendre possession des lieux où je suis pour longtemps. Il fait déjà jour et le soleil éclaire la pièce. Le morceau de tarte de la veille est encore sur la table. L'Emile n'a pas osé le toucher. Malgré mon envie, je n'ose pas le faire non plus, pour ne pas me retrouver en maison de correction. Je passe et repasse devant le meuble en miroir qui me fascine. Son jeu de miroirs à facettes me découpe en morceaux et mon reflet décalé, découpé, déformé me donne une image de moi toujours changeante. Soudain, un bruit me fait tourner la tête. Maman vient de se réveiller et de penser à nous. Elle entre dans la pièce en traînant de vieilles pantoufles:

- Ah, tu es là !... - Il joue dehors.

et l'autre?

Cette réponse la rassure et lui suffit. Je ne reconnais pas la femme qui nous a reçus hier. De longs cheveux collés au visage, une chemise de nuit froissée qui cache mal une poitrine lourde et fatiguée, les bras pendant le long du corps, eUe se laisse tomber sur un banc. Ses pieds ont la couleur du pavé sur lequel traîne sa chemise de nuit lorsqu'elle est assise. Longtemps, sans prononcer un autre mot, elle reste là, la tête entre les mains, encore plongée dans des vapeurs d'alcool. Ne sachant que faire, je me suis assis sur l'autre banc, en face d'elle, dans l'espoir de recueillir un sourire ou un morceau de tarte. Le sourire ne vient pas. Son premier geste est pour le gâteau. Elle le prend dans une main, et, la tête appuyée sur l'autre, les yeux encore fermés, elle le mange sans même y prendre de plaisir. En face, j'ai la salive en bouche et les yeux brillants d'envie, puis de larmes. Je viens de comprendre que j'ai peu à attendre de cette maman alors que je commence à avoir faim... et à grandir. Comme eUe ne s'occupe pas de moi, je suis sorti à mon tour voir les copains, qui se sont moqués de moi avec ma chemise de nuit dans la rue. Je suis donc revenu m'habiller avec les vêtements de la veille, restés par terre, dans la chambre. Maman s'était remise au lit et dormait à nouveau. Dehors, les hommes revenaient des champs et nos copains rentraient l'un après l'autre pour le repas de midi. L'Emile et moi, nous nous sommes finalement retrouvés seuls, alors nous sommes allés voir si une soupe était prête pour 17

nous. Maman dormait encore. Elle s'est finalement réveillée dans l'après-midi, a enfilé sa robe noire, chaussé ses sabots et noué un foulard sw la tête. Moins belle que la veille, elle me fait cependant moins peur que celle qui m'a réveillé en pleine nuit. A l'Emile, qui demande si l'on mange bientôt, elle répond qu'après le repas de la veille, on peut bien attendre le soir pour finir la soupe qui reste. J'ai un tel souvenir de cette soupe, qu'il me permet d'attendre sagement ce moment béni. L'Emile a remarqué la disparition du morceau de tarte et doit me soupçonner d'en être l'autew. Il a repéré aussi qu'il reste peu de soupe. Alors comme il a faim et qu'il est un peu jaloux, il a une idée de grand. Le vent, cette nuit, a soufflé très fort. Ce matin, un pot de flews est cassé sous la fenêtre. Je ne l'avais pas remarqué. Alors je n'ai pas compris powquoi maman m'a traité de chenapan et m'a donné deux gifles qui me font encore mal aujourd'hui quand j'y pense. C'étaient les premières! Mais j'ai de la chance aujourd'hui, il reste du pain. Or un morceau de pain sec aide bien à aller au lit, surtout après une injustice. De leur côté, ils ont fini la soupe. Moi, j'étais le plus petit... et j'en avais déjà eu deux fois la veille. Le lit, je l'ai souvent rejoint durant cette année passée avec l'Emile. Chaque fois sans manger, et après une bonne correction, comme disait maman, qui avait promis de me dresser au meilleur prix. L'Emile, pas très méchant mais prêt à tout pour éviter la maison de correction, était plus rusé que moi et pensait qu'à mon âge, je risquais moins que lui. Notre hantise commune arrivait la nuit, lorsque nous devions partager le lit de notre nourrice. Si, habituellement, cette situation n'avait rien de très agréable, elle devenait tragique les jours de soûlerie. Et cela devenait de plus en plus fréquent. Ces soirs-là, maman venait se coucher très tard. Elle avait toujows une bouteille d'eau près d'elle pour la nuit. Plus d'une fois, lorsqu'elle était soûle, nous étions aspergés quand elle cherchait à boire dans le noir. Un soir, toute la bouteille s'est renversée et j'ai passé la nuit sur une chaise. J'avais trop froid dans ce lit trempé. 18

Powtant, lorsqu'elle n'avait pas bu, maman savait parfois se montrer gentille. En hiver, il arrivait même qu'elle fabrique une bouillotte pour la nuit en mettant de l'eau chaude dans une bouteille. Plusieurs fois, la bouteille a éclaté durant la nuit sous l'effet du gel. Il ne fait pas chaud l'hiver en Lorraine. Dans ces moments-là, nous étions très contents de pouvoir nous serrer les uns contre les autres. C'est une chance, à cinq ans, de pouvoir se blottir contre sa mère lorsqu'on a froid. Cela doit être tellement agréable avec sa vraie maman.

19

Chap. 4 - Solitude

Un jour, l'Emile est parti. C'était un homme maintenant, puisqu'il avait treize ans. Je me suis donc retrouvé seul avec elle. Seul à recevoir les coups. Car des coups il en pleuvait à la maison, surtout quand maman avait trop bu, et c'était de plus en plus souvent. Toujours seule. Ces jours-là, elle m'envoie au café. Pas dans celui de son père, mais dans l'autre où l'on peut manger, au bout du village. Là, je demande deux sous de goutte 'à mettre sur l'ardoise' et le cafetier, un brave homme, .me les donne En arrivant à la maison, j'ai alors un sucre. Parfois, lorsque l'ardoise est trop longue et il refuse de me servir. Au retour, ces jours-là, je prends mon temps pour rentrer. Je vais voir les beaux poissons, dans leur bassin, derrière le café. Un grillage placé dessus les protège des voleurs. Entre ses mailles, je leur lance des brins d'herbe, des bouts de bois, de petits cailloux. Souvent, le patron me chasse en criant. Je dois rentrer à la maison sans la dose attendue. J'ai alors la peur au ventre, car je sais que ces jours-là, le bâton remplace le sucre. Comme je suis très maigre, cela a donné une idée à maman. Je dois me rendre au café à la nuit tombante. A force d'habitude, j'en connais la route. Cela ne surprend plus personne puisque tout le monde sait qu'elle se sert de moi pour lui ramener son poison. Dès qu'il fait assez sombre, je passe derrière le café et me glisse à plat ventre, sur le grillage sous lequel grouillent les poissons. Les mailles du centre, plus écartées, me permettent de passer le bras et de toucher le fond du bassin. Les poissons glissent sur mon bras et ma main. Dans le noir, j'essaie alors d'en saisir un, comme je l'ai vu faire par l'Emile à la rivière. Il leur glissait la main sous le ventre, remontait doucement jusqu'à la tête et, d'un coup sec, serrait les doigts au niveau des ouïes. Il les attrapait très souvent. Moi, je n'ai pas l'habitude, et j'ai un peu peur. Malgré leur nombre, je trouve cela très difficile et il m'arrive de passer des heures sur ce grillage, en craignant d'être surpris, 21

avant de tenir enfin ma prise. Je n'aime pas ce petit jeu maJhonnête. J'ai peur de la nuit, peur des poissons, peur du patron, mais peur davantage encore d'un retour bredouille. Alors j'insiste, parfois en pleurant, jusqu'à la délivrance. Je sais qu'elle me rapportera un morceau de pain et, parfois même un morceau de poisson pour l'accompagner si la prise est belle. Par faim, et par obéissance, je suis devenu un voleur! C'est dur, le lendemain de voir tous les yeux du village se braquer sur moi. Même si personne ne soupçonne mon activité, je suis alors persuadé du contraire, surtout lorsque j'entends dire devant moi que celui qui vole un œuf, vole un bœuf. Je n'ai encore jamais volé d'œuf, mais je vole déjà du poisson. Quand on a faim, on est prêt à tout, ou presque. Au début, la première année, nous mangions souvent. Depuis, comme maman est soûle à longueur de temps, il n'y a plus rien à la maison. La goutte lui mange tous ses sous et les jours où il y a du pain sont jours de fête. Ceux de la soupe sont bénis. Le reste du temps, je dois me débrouiller seul. Parfois, un morceau de pain traîne dans la rue. C'est souvent le goûter que vient de jeter un copain, qui n'avait pas faim et n'a gardé que le sucre. Un co-pain, le joli mot qui prend ici tout son sens. Il mange le sucre et lèche le beurre mais, une fois loin de chez lui, pressé de jouer, il jette le pain. J'ai remarqué le manège et je reste souvent en retrait. Dès qu'un morceau touche le sol, ce trésor est à moi, avec parfois encore un goût de beurre. Il m'arrive aussi, grâce aux billes de gagner des goûters entiers, avec le beurre et le sucre. La faim doit rendre adroit car je gagne beaucoup de billes que j'échange ensuite pour manger. Cela m'apprend le troc, qui me servira toujours. Pour du pain, je suis souvent prêt à tout, et les fils de maman le savent bien. Elle a des enfants à elle. Deux fils, plus grands que moi, qui vivent avec leur grand-père au café, et une fiDe plus grande encore qui est très gentille. A chacune de ses visites, elle trouve que je suis sale, malade et mal nourri. Elle vit maJheureusement trop loin, en ville, et ses visites sont rares. Les deux frères, eux, ont quatorze ou quinze ans et s'amusent de moi. Le 'Gugusse' est leur jouet chaque fois qu'ils viennent à la maison. Comme ils habitent à quelques pas, c'est maJheureusement trop fréquent. Ils se moquent toujours de mon tricot ou de ma culotte 22