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LES ENJEUX POLITIQUES A DAKAR (1945-1960)

De
400 pages
Dakar est cette métropole créée par le colonisateur à la fin du XIXe siècle pour pouvoir administrer judicieusement le vaste ensemble terrtitorial conquis dans l'ouest-africain. Son développement rapide n'a été que le résultat de facteurs divers et favorables. Lorsque le second conflit mondial éclate, logiquement sa participation est attendue anxieusement par les tenants du pouvoir républicain d'abord, vichyste ensuite, gaulliste plus tard. Lorsque le conflit se termine, l'espoir du lendemain meilleur se dessine. Au résultat, c'est une transmission en douceur qui a lieu en 1960, date des indépendances africaines.
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LES ENJEUX POLITIQUES À DAKAR
( 1945 - 1960 )

Collection Études Africaines

Dernières parutions

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Cheikh Faty FAYE

LES ENJEUX POLITIQUES À DAKAR
( 1945 - 1960 )

Ville d'espoir

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37

10214 Torino
ITALIE

@ L'Harmattan, 2000

ISBN: 2-7384-9717-9

DÉDICACE

Aux élèves des générations présentes et futures de l'école élémentaire N'Gomack Coumba Ndiaye du village de Dionewar, dans les îles du Saloum au Sénégal, je dédie ce travail, espérant qu'ils seront nombreux à s'investir dans la recherche.

Dakar, ville coloniale, en raison d'atouts nombreux et particulièrement favorables, s'est rapidement développée pour devenir, quelques décennies plus tard, la capitale du grand ensemble de l'Afrique occidentale française (AOF) édifié par la métropole après la conquête. Cet important centre politique, gouvernemental, administratif, économique, social, culturel, militaire, etc., voit les diverses composantes de sa population (européenne, africaine, levantine...) réagir, souvent de manières différentes, par des canaux loin d'être les mêmes et selon des poids plus ou moins déterminants, devant les multiples événements marquants de la période 1945-1960. Le processus de cheminement vers l'indépendance a porté beaucoup d'espoirs. Mais, en raison de la nature même de la domination coloniale, et, surtout du mode de transmission des leviers de commande aux autochtones, la réalité quotidienne se révèle peu reluisante. A travers cette étude sur la ville de Dakar, c'est la situation d'ensemble de toute l'Afrique noire française qui transparaît.

SIGLES

AEF:

AOF:
BOM:

ccc:
CCFOM : ENFOM : FCF A : FIDES: FOM: MFOM : GC: GG: Haussaire : IF AN :

RAN:
SI CAP : TOM: UF:

Afrique Équatoriale Française Afrique Occidentale Française Bureau Organisation et Méthode Comité Consultatif Constitutionnel. Caisse Centrale de la France d'Outre-Mer. École Nationale de la France d'Outre-Mer. Franc pour les Colonies Françaises d'Afrique. Fonds d'Investissement pour le Développement Économique et Social France d' Outre-Mer Ministère de la France d' Outre- Mer Grand Conseil Gouvernement Général Abréviation télégraphique pour HautCommissaire. Institut Français d' Afrique Noire. Réseau d'Afrique Noire. Société Immobilière du Cap Veft. Territoires d'Outre-Mer Union Française

Partis politiques BDS: BPS: 10M: MPS: MLN: PAl: Bloc Démocratique Sénégalais. Bloc Populaire Sénégalais Indépendants d'Outre-Mer. Mouvement Populaire Sénégalais. Mouvement de Libération Nationale. Parti Africain de l'Indépendance.

PCF:
PDCI : PDG: PIT: PSS: RDA: RPF: SFIO: UPS: US:

Parti Communiste Français. Parti Démocratique de Côte d'Ivoire. Parti Démocratique de Guinée. Parti de l'Indépendance et du Travail. Parti de la Solidarité Sénégalaise. Rassemblement Démocratique Africain. Rassemblement du Peuple Français. Section Française de l'Internationale vrière. Union Progressiste Sénégalaise. Union Soudanaise.

Ou-

Organisations syndicales

CATC: CFTC: CGT:
CGT/A
CISL :

:

CNSM

:

FO: FSCA :

FSM:
SCIMPEX :

SYNEP: SUEL: UGTAN:
UNISYNDI :

UTS: OJEF:

Confédération Africaine des Travailleurs Croyants. Confédération Française des Travailleurs Croyants. Confédération Générale du Travail. Confédération Générale des Travailleurs d'Afrique. Confédération Internationale des Syndicats Libres. Confédération nationale des Syndicats du Mali. Force Ouvrière. Fédération des Syndicats de Cheminots Africains. Fédération Syndicale Mondiale Syndicat des Commerçants Import et Export Syndicat de l'Enseignement Primaire. Syndicat Unique de l'Enseignement Laïc. Union Générale des Travailleurs d'Afrique noire. Union des Syndicats Industriels. Union des Travailleurs du Sénégal. Organisations de jeunesse, d'Étudiants et de Femmes 10

AGED: AGEFAN: AMEAN: AERDA: CJA: CJS:
CJUF :

FEANF:
FMJD
JRDA

:
:

M. EIPAI: M. J/BDS M. J/SFIO : :

RJDA

:

UCM: UFOA: UFS: UGEAO: UGEMA: UNEF: WAY:

Association Générale des Étudiants de Dakar. Ass. Générale des Étudiants Français d'Afrique Noire. Ass. Musulmane des Étudiants d'Afrique Noire. Association des Étudiants du RDA Conseil de la Jeunesse d'Afrique. Conseil de la Jeunesse du Sénégal. Conseil de la Jeunesse de L'Union Française. Fédération des Étudiants d'Afrique Noire en France. Fédération Mondiale de la Jeunesse Démocratique Jeunesse du Rassemblement Démocratique Africain Mouvement des Étudiants du PAl. Mouvement de la Jeunesse du BDS. Mouvement de la Jeunesse de la SFIO. Rassemblement de la Jeunesse Démocratique d'Afrique. Union Culturelle Musulmane Union des Femmes de l'Ouest Africain. Union des 'Femmes du Sénégal. Union Générale des Étudiants d'Afrique Noire. Union Générale des Étudiants Algériens. Union Nationale des Étudiants de France. World Assembly Young.

Autres

ADP: AFP:
CCAI :

CEFA: DAF: GEC: GIA:

Agence de Distribution de Presse. Agence France Presse. Chambre de Commerce d'Agriculture d'Industrie. Comité d'Études Franco-Africaines. Défense de l'Afrique Française. Groupe d'Études Communistes. Grande Imprimerie Africaine. Il

et

INTRODUCTION GÉNÉRALE

Problématique
Le sujet de cette recherche: « La vie quotidienne à Dakar de 1945 à 1960 : approche d'une opinion publique» est neuf dans la mesure où, jusqu'à présent, un travail de cette nature n'a pas été mené sur le Sénégal, et plus particulièrement sur cette ville. L'orientation fondamentale est de voir comment, quotidiennement, la population d'une grande métropole coloniale réagit face aux événements locaux, métropolitains ou internationaux qui l'intéressent directement ou indirectement. Les limites chronologiques sont: .1945, par la capitulation sans condition de l'Allemagne nazie au début de mai et du Japon militariste cinq mois plus tard. La deuxième guerre mondiale s'achève. La ville de Dakar, hors du principal théâtre des opérations, a pourtant connu dans sa chair et dans sa sueur les affres du conflit. Aussi, a-t-elle accueilli dans la joie et l'espoir la fin des hostilités. .1960 marque l'accession du Sénégal comme de presque tous les territoires d'AOF et d'AEF à la souveraineté internationale. Ainsi des espoirs légitimes sont-ils nourris dès lors que des nationaux prennent en mains tout l'appareil du nouvel état, malgré les insuffisances et faiblesses nées des mécanismes voulus, définis et exécutés par la puissance coloniale dans cette passation du pouVOIr. Dans cette période ainsi délimitée, d'importants événements se produisent tant au niveau local que métropolitain et

international; et influencent largement la situation dans cette grande capitale fédérale de l'ensemble colonial de l'AOF. Cette ville a connu un net accroissement de sa population tant dans sa composante d'origine métropolitaine que dans celle d'origine africaine, tout comme dans celle d'origine levantine. Schématiquement, en soi-même, chacune de ces composantes constitue une force s'appuyant sur des leviers précis pour défendre ses intérêts propres. Dans le détail, il y a divers sous-groupes de pression ou « faiseurs d'opinion ». Ce sont: partis politiques, mouvements syndicaux, organisations de jeunesse, d'étudiants, groupements d'intérêt économique ou religieux, etc. Dans chacun de ces sous-groupes, on note une multitude d'orientations. Chaque groupe ou sous-groupe s'organise de manière à être indépendant, opérationnel, solide et combatif dans la défense de ses intérêts. Celle-ci suppose également que les moyens de communication, d'information et d'expression disponibles soient entièrement mis à contribution pour atteindre les objectifs visés. Or, ces objectifs non seulement ne concordent pas toujours mais souvent sont diamétralement opposés. Ainsi, lorsque l'administration coloniale refuse l'application d'un code du travail aux organisations syndicales, elle défend ses intérêts de dominateur mais aussi d'employeur de la fonction publique. Dans ces conditions, elle est appuyée ouvertement ou pas par les grands milieux d'affaires soucieux de ne pas donner satisfaction aux revendications des travailleurs salariés. On voit dès lors les centrales syndicales chercher à remettre en cause la domination coloniale qui se met au service du patronat qui les exploite, et développer leurs relations avec les partis politiques mais aussi avec les organisations progressistes de jeunes, d'étudiants, de femmes, etc. qui s'assignent les mêmes objectifs. Cette lutte a pour principal théâtre le territoire de la Fédération mais elle peut se transposer en Métropole où se trouve le pouvoir réel de décision politique, administratif et économique. D'autres théâtres secondaires peuvent exister ailleurs selon la nature et l'intensité du conflit. Ainsi, la bataille de l'AGED plus tard UGEAO - déborde-t-elle le cadre de l'Union Française pour se poser à diverses instances de l'lE car les étudiants de Dakar comprennent bien l'intérêt qu'ils peuvent tirer dans une activité internationale indépendante. De même, le mouvement réformiste islamique qui se développe veille suffisamment 14

à ne pas être coupé du monde musulman qui le nourrit intellectuellement, et peut-être aussi financièrement. La réforme politique introduite en 1956 par la Loi-cadre responsabilise les élites autochtones car la métropole est tenaillée par le contexte national et international et tire la leçon des événements d'Indochine et d'Afrique du Nord. Comment les élites autochtones, héritières du pouvoir, l'assument-elles et dans l'intérêt de qui principalement? Les dernières années de notre période se caractérisent par la naissance d'espoirs, très vite déçus. La question essentielle de savoir comment vivent les diverses composantes de la population dakaroise nous conduit à voir leurs réactions devant les questions comme l'accaparement de la terre par le colonisateur, la nature et l'équipement de l'habitat, l'alimentation, la santé et l'hygiène, l'école et la culture, l'impôt, le transport, etc. La condition de la femme dakaroise reste un important élément pour connaître la vie quotidienne. Malgré ses responsabilités sociales importantes, elle a été marginalisée pour des raisons liées au passé, mais aussi au fait que l'administration s'est peu souciée d'elle. L'objectif de cette étude est d'ajouter une pierre à la connaissance de la vie quotidienne de la population dakaroise sensible aux souffles venus de toutes parts. En ce sens, sa prétention est grande. Reste donc à la mener de façon scientifique, car les matériaux sont certes nombreux, mais pas toujours faciles à utiliser.

La question des sources Les sources pour connaître cette opinion publique existent. Elles sont même nombreuses et variées. On peut citer: - la presse écrite, parlée ou filmée, - les documents de l'administration, - les documents des institutions à caractère politique, économique, social... - les travaux de congrès, colloques, séminaires, symposia, - journées d'études, enquêtes, discours... 15

- les ouvrages généraux ou spécifiques sur l'AOF, sur le Sénégal, sur Dakar. .. - les entretiens que l'on peut réaliser, d'autres matériaux comme la chanson populaire à l'époque, l' habillement, etc. Bien entendu, l'utilisation de matériaux aussi divers impose une démarche prudente pour en tirer un résultat objectif et crédible. C'est dire donc que faire une analyse critique des sources utilisées est un élément important dans ce travail de recherche.

Présentation
1. La presse

des sources

Pendant la période 1945-1960, on peut dire que Dakar a connu un regain d'activité en matière de presse. En effet, contrairement à la période de la guerre 1939-1945 et plus particulièrement à l'époque vichyste à Dakar (1940 à 1943) où cette presse fut bâillonnée. Au sortir de la guerre, une véritable renaissance s'opère. Ce sont quelques 160 titres qui existent. De 1914 à 1939, seulement la moitié avait vu le jour au Sénégal!. Les quotidiens restent peu nombreux. Ceux qui couvrent toute la période sont trois au maximum. On peut citer le journal Paris-Dakar qui est le seul important en réalité à être diffusé largement à Dakar, mais aussi le Bulletin quotidien de l'Agence France Presse qui a ouvert un bureau à Dakar ainsi que le Bulletin quotidien de la Chambre de Commerce. Les hebdomadaires et mensuels sont plus nombreux. Cependant, pour l'essentiel, la parution de ces journaux est irrégulière parce qu'ils sont conditionnés par des événements occasionnels. Cette presse écrite est politique, syndicale. Elle provient aussi d'associations culturelles ou de jeunesses, de familles ou de groupements d'intérêts. Cependant, une presse d'origine métropolitaine, arabe, des pays communistes, etc., est diffusée à Dakar. Quant à la presse parlée, elle se résume pour la période
1. Symbiose, revue de coopération germano-sénégalaise, n° 9, 2e semestre 1986, Dakar. 16

aux moyens de l'administration coloniale que sont les deux chaînes de la radiodiffusion: une chaîne fédérale qui dessert l'ensemble de la fédération de l'AOF, et une chaîne régionale couvrant le territoire du Sénégal et partiellement la Mauritanie et la Guinée2. La presse filmée est moins importante et, dans l'ensemble, c'est vers la fin de notre période que l'on retrouve des matériaux nombreux.

2.Les documents de l'administration

Ils constituent une source importante dans le cadre de cette recherche. Les rapports politiques sont mensuels, trimestriels, annuels, etc. Ils concernent soit l'ensemble de la fédération, soit les territoires ou simplement la Délégation de Dakar. Les enquêtes de police et sûreté sont en règle générale quotidiennes, hebdomadaires ou mensuelles. Elles sont plus détaillées. Exemple: la vie privée de certaines personnalités ou la carrière de tel ou tel homme, l'état d'esprit de la population, etc. Les rapports techniques périodiques des services comme la santé, l'enseignement, les postes et télécommunications, l'agriculture, le service du travail et de l'emploi, la répression des fraudes et mesures, etc. sont très instructifs. Quant aux rapports militaires, ceux que nous avons pu consulter sont peu nombreux en raison même de leur caractère. On peut citer l'importante étude faite par l'État-Major de l'AOF sur les aspects géographiques, humains, économiques, politiques stratégiques et autres de la presqu'île du Cap-Vert. Rédigé en août 1959 et destiné au cabinet militaire du Premier Ministre, à Paris, ce rapport a pour objectif de mettre en relief l'importance de la presqu'île du Cap-Vert dans le cadre de la stratégie de défense de la France à l'égard de ses territoires d'Afrique noire. Les éléments d'informations utilisés dans ce rapport se réfèrent essentiellement à la situation de l'année 1958. En cela, on peut estimer que les préoccupations politiques liées au choix de la ville dans le référendum de septembre 1958 ne sont pas étrangères aux raisons d'être de ce rapport.
2. Bernard Lucas, « La radiodiffusion de Dakar» in Revue Internationale de la FOM, n° 330, mai 1957. 17

Parmi les documents à caractère militaire, notons aussi celui relatif aux différents projets de fédérations en Afrique noire anglaise et française. Ce document rédigé par la direction du SDECE (Service de la Documentation Extérieure et du Contre Espionnage) et daté du 31 décembre 1958, présente en détails chaque projet et ses auteurs. La synthèse de ce rapport met en évidence la fiabilité de chacun des sept projets3. Ce document est destiné à la Présidence du Conseil, à Paris.

3. Les documents des institutions politiques ou économiques.

Les documents du Conseil municipal de Dakar: extraits de procès-verbaux, lettres, rapports sur le fonctionnement des services, documents de budget, etc. Les extraits de procès-verbaux des délibérations du conseil municipal sont intéressants dans la mesure où ils traduisent les réponses de l'institution aux diverses préoccupations de la population dakaroise mais aussi de l'administration. Le fait est que beaucoup de questions intéressent plus ou moins directement la municipalité en raison de la complexité de la répartition des services de la ville. Comme souvent des conflits de compétence ne manquent pas, dans ce contexte, entre la Municipalité et le Gouverneur du Sénégal ou le Délégué du gouverneur à Dakar, ou entre la Municipalité et le Gouverneur Général - tout ceci en raison du statut de la ville - les documents municipaux constituent une mine très riche de renseignements. Les documents de l'Assemblée territoriale du Sénégai: Cette institution est dominée, pour l'essentiel de notre période, par les adversaires politiques des hommes ayant en charge la municipalité de Dakar. Or beaucoup des questions intéressant la ville doivent être l'objet d'une délibération de l'Assemblée territoriale. D'où le chevauchement des conflits politiques et des conflits de personnes. L'élément le plus expressif de ces conflits concerne le vote du budget municipal dans la mesure où, au préalable, l'assemblée doit se prononcer sur certains
3. Fiche sur les projets de fédérations en Afrique, référence 14 362/11. A. Présidence du Conseil, ANSOM, 1959. 18

des aspects de ce budget. De plus, plusieurs délibérations de cette assemblée ont des répercussions directes sur la population de Dakar. Les documents du Grand conseil de l'AOF : Le Grand conseil, représentation égalitaire des divers territoires de la Fédération siège à Dakar depuis sa création en 1947. Servant d'organe «législatif» auprès du Hautcommissaire, elle est une vitrine des préoccupations des hauts milieux politiques, des forces sociales et économiques de la Fédération. Les débats de cette Haute Assemblée - par opposition aux assemblées territoriales - sont riches de prises de position de toutes sortes, particulièrement lors des grands événements comme l'application de la Loi-cadre, la constitution ou non d'un organe exécutif fédéral, le maintien ou pas de la Fédération, la dévolution des biens de la Fédération à partir de 1959-1960... Certes le Grand Conseil de l'AOF est tenaillé pendant toute cette période par les intérêts des grands partis politiques, mais les intérêts spécifiques des territoires sont largement présents dans les raisons profondes des prises de position des conseillers. Les documents de la Chambre de Commerce de Dakar: on a signalé l'existence d'un bulletin quotidien édité par la Chambre de Commerce de Dakar. Même si ce document n'est pas le vecteur des préoccupations du petit peuple de Dakar, il a une très grande valeur car exprimant les vues des grands milieux du négoce et de l'industrie. Outre ce bulletin quotidien, il y a également les procès-verbaux des délibérations, les notes techniques, les synthèses, etc. La variété de ces éléments indique le poids et le degré d'information de ces milieux dans la ville de Dakar. La permanence des relations entre cette Compagnie et les hautes sphères de l'administration coloniale mais aussi les milieux politiques locaux, est la donnée fondamentale du bon niveau d'information de cette institution. De plus, contrairement aux hautes sphères de l'administration, les milieux constituant la Chambre de Commerce de Dakar sont présents dans la ville depuis fort longtemps en général, ce qui représente un poids non

19

négligeable dans l' information.

le cadre

des

contacts

et de

4. Les travaux de congrès, séminaires colloques, symposia, conférences, journées d'études, etc. La richesse de l'activité politique, économique, intellectuelle, culturelle et sociale de Dakar des années 1945 à 1960 donne une idée de l'importance à accorder aux travaux de ces rencontres. Ces documents se retrouvent pour une large part dans la presse politique, économique, syndicale ou culturelle, mais aussi dans les documents de l'administration, surtout dans le cadre de la surveillance des organisations dont certaines sont officiellement reconnues, contrairement à d'autres. Dans tous les cas, les manifestations, pour être organisées, avaient besoin, pour maintes d'entre elles, de l'autorisation ou de l'appui de l'administration quand ce n'est pas elle-même qui les organise directement. Certains de ces travaux concernent des manifestations se tenant à Dakar même, ou au Sénégal ou ailleurs dans la Fédération, si ce n'est pas en Métropole même ou quelque part dans l'Union française ou dans le reste du monde. Les infrastructures relativement importantes dans la capitale de l'AOF expliquent que beaucoup d'activités s'y déroulent.

5. Les ouvrages

Pratiquement, aucun n'est directement proche de notre sujet de recherche. Cependant, certains concernent les études d'opinion, d'autres portent sur la ville de Dakar elle-même, et sur des aspects variés. Les ouvrages sur l'histoire politique, économique et sociale de la métropole de la période permettant également de mieux comprendre les problèmes qui se posent à la ville de Dakar. Les thèses et mémoires ont ici une valeur de taille, qu'ils aient été préparés et soutenus à Dakar, en métropole ou ailleurs. La diversité de ces travaux est un élément d'intérêt réel pour cette recherche.
20

6. Les entretiens

On trouve encore, à Dakar ou au Sénégal, tout comme en Afrique et en France, maintes personnalités qui ont vécu les événements que la ville a connus. Ces personnalités constituent un atout important pour cette recherche. C'est pourquoi nous avons sollicité des témoignages. Certes toutes nos démarches n'ont pas été satisfaites pour des raisons multiples qui ne nous sont pas toutes imputables, mais les réponses que nous avons obtenues nous ont permis de disposer d'un échantillon assez large. Les hommes du monde politique, du monde syndical ont répondu favorablement à notre démarche, tout comme les hommes des secteurs de la jeunesse, de la culture et des arts. Nous avons interrogé aussi des universitaires ayant travaillé sur Dakar ou l'AOF. Nous avons également eu des entretiens avec de simples citoyens qui, même s'ils n'ont pas occupé une place de choix dans un quelconque secteur de la vie sociale de la ville, n'en sont pas moins utiles de par leurs témoignages sur les événements. Bien sûr, il reste que la période sur laquelle nous interrogeons nos interlocuteurs est relativement éloignée aujourd'hui: 40 à 50 ans. Une démarche prudente s'impose, eu égard à la mémoire humaine surtout lorsque les faits sont précis ou revêtent l'aspect d'un simple détail. Nous avons parfois cherché à confronter nos interviewés, à les rassembler en un même lieu et autour du même questionnaire chaque fois que la chose était possible. En interrogeant individuellement certains, nous avons cherché à confronter les points de vue des uns et des autres et souvent même en le disant ouvertement. Mais, faute de temps, le nombre de gens que nous avons interrogés, une vingtaine, est relativement faible. Le double, voire le triple eût permis certainement d'avoir des éléments plus divers. C'était notre intention première. Des déboires de toutes sortes sont à prévoir dans ce genre de travail car, comme le dit un historien sénégalais, « le temps est élastique en Afrique ». Il faut en tenir compte. Je citerai un simple exemple: cette personnalité sénégalaise qui a joué un rôle important dans la politique, le syndicalisme surtout enseignant - et dans le monde des arts et lettres. Pour ces raisons multiples, nous avions attaché une importance capitale à son témoignage. A la suite des contacts pris directement avec l'intéressé, nous étions convenus qu'un questionnaire écrit 21

devait lui être remis au préalable. Cela ne tarda pas à être fait et rendez-vous fut pris. Près de dix fois, j'ai dû déchanter. Et pourtant chaque fois je quittais cette personnalité avec la ferme conviction que le prochain rendez-vous serait à coup sûr le bon, tellement l'accueil et la cordialité n'ont jamais fait défaut à nos rencontres. Cette expérience est racontée simplement pour montrer que dans le cadre de ce genre de travail, au Sénégal, aucune précaution n'est de trop. Je ne veux pas dire pourtant que les personnalités sénégalaises ne respectaient pas un chercheur. En effet, je compris plus tard que la carrière politique de cet homme se jouait dans cette période de nos rendez-vous. Il ne pouvait peut-être pas répondre négativement à ma demande, car je lui étais recommandé par ses amis.

7. Les émissions radiophoniques

et télévisées

Des archives sonores sont disponibles à l'ORTS (Office de Radiodiffusion Télévision du Sénégal). Il s'agit d'enregistrements radiophonîques effectués à propos de certains événements importants de la période tels que le passage du Général de Gaulle à Dakar en fin août 1958, sa venue dans la capitale de l'A OF en tant que président de la Communauté française en décembre 1959, la proclamation de l'indépendance de la Fédération du Mali le 20 juin 1960 et la rupture de celle-ci deux mois plus tard, etc. Beaucoup d'autres enregistrements sont disponibles même si certains sont dans un état déplorable en raison des conditions matérielles de conservation. Se pose parfois à l'ORTS le moyen adéquat d'audition sur place pour le chercheur qui a repéré un enregistrement susceptible de l'intéresser. Toujours à propos d'émissions radiophoniques, nous avons souvent écouté RFI (Radio France Internationale) dans le cadre d'émîssions spéciales comme « Mémoire d'un continent» ou « Livre d'or », quî permettent à des personnalités africaines ou françaises de donner un point de vue sur tel ou tel événement passé, ou de présenter un livre ou un article. A l'ORTS, il y a dans la même ligne une émission întitulée « Confidences autour d'un micro ». Nous avons aussi pu participer en tant que chercheur invité à un débat sur la préparation à Dakar de l'arrivée 22

du Général de Gaulle en fin août 1958. L'émission s'intitulait « les porteurs de pancartes». Ces émissions de l'ORTS ou de RFI constituent, de par la qualité des animateurs et invités, une source intéressante pour l'histoire de l'Afrique de l'Ouest. En ce sens, elles nous ont permis de compléter les diverses sources que nous avons passées en revue plus haut. Quant aux émissions télévisées, rappelons que ce moyen moderne de Communication de masse n'existait pas encore en AOF à l'époque qui nous intéresse. Même pour la métropole, la télévision n'est qu'à ses débuts. La première chaîne de télévision française, TF1 a fêté le 3 août 1989 ses quarante ans. A l'ORTS de Dakar, quelques enregistrements télévisés existent sur la période qui nous intéresse. Cependant, ils ne sont que le fruit d'une coopération récente entre le Sénégal et la France dans le domaine de la culture.

La critique des sources

Dans cette brève présentation des sources, nous avons mis l'accent sur leur diversité et leur variété; c'est dire que cela impose une critique conséquente car un outil, quel qu'il soit, n'a de valeur que dans la mesure où il fait avancer l'utilisateur de manière positive. Toutes nos sources ont ceci en commun: elles sont plus ou moins indirectes pour une connaissance réelle de l'opinion publique dakaroise. Le premier élément notable de leur faiblesse est la conservation vue sous tous les aspects sauf pour les ouvrages. Par exemple:
- la presse écrite connaît beaucoup d'insuffisances. Pour la plupart des journaux, le dépôt légal est peu fiable tant aux archives nationales du Sénégal qu'à l'IF AN (Institut français d'Afrique noire devenu IF AN Cheikh Anta Diop). Beaucoup de « trous» existent même pour des journaux dont la parution a été régulière comme Paris-Dakar ou Afrique Nouvelle. Quant aux journaux qui paraissent épisodiquement, il va de soi que ce qu'on appellè « trous» pour les premiers devient de véritables gouffres. Parfois, ce sont des périodes entières qui manquent quand bien même ils sont publiés. Toujours pour cette presse 23

écrite, certains journaux passent de ronéotypés à imprimés ou vice versa. Les insuffisances matérielles ne manquent pas qui, parfois, rendent la lecture très difficile. Cela donne une idée des difficultés matérielles ou financières de tous ordres auxquelles se heurtent les journaux. Parfois, ces difficultés sont d'ordre politique dans la mesure où les pouvoirs publics usaient de la censure pour empêcher même l'impression de certains journaux. De plus, l'absence d'un nombre important de journaux quotidiens et réguliers empêche de suivre, pas à pas, l'évolution de cette opinion publique. Quant à la presse parlée et la presse filmée, aux insuffisances de la conservation viennent s'ajouter d'autres éléments négatifs comme, par exemple, le fait que les éléments disponibles proviennent d'une seule et unique source: l'administration coloniale. Or, en raison même de l'unicité de la source d'information, le problème de l'objectivité, donnée capitale en histoire, devient une préoccupation. En ce qui concerne les documents de l'administration, il est incontestable que le niveau d'information des rédacteurs est élevé. Ce sont les hautes sphères de cette structure qui ont pour charge de rédiger synthèses politiques, rapports périodiques, rapports de police et de sûreté ou rapports de services techniques. Les moyens de s'informer sont relativement vastes et les intéressés savent, sur le plan technique, de quoi ils parlent. Cependant, ce haut niveau d'information n'est pas argument d'objectivité. Ceux qui rédigent ces documents sont des agents privilégiés de l'ordre colonial en vigueur à Dakar. Or, cet ordre, par nature, cherche à se perpétuer. Et les rédacteurs, consciemment ou pas, sont des agents actifs pour son maintien. Parfois, on note des erreurs d'information. Exemple: dans le répertoire alphabétique des principaux militants des partis politiques considérés comme « subversifs» par l'administration dakaroise, - PRA et PAl - la synthèse de l'État-Major porte en

tête: Abdoul Maham Bâ avec la mention suivante: « 1er secrétaire de la section PAl de Paris, vice président de la FEANF, chargé des relations extérieures». Interrogé sur cela, l'intéressé est formel. Il n'a jamais été membre de la FEANF, toutes ses

24

études faites en AOF se sont achevées à l'École Supérieure Technique de Bamako avec le niveau du baccalauréat. Un fait apparaît notable. Les documents d'ordre technique dépeignent souvent, à nu, la vérité. C'est ainsi que les rapports des différentes cliniques constituant l'hôpital indigène de Dakar mettent un accent particulier sur le dénuement presque complet de cette structure sanitaire, ceci au moment où les rapports généraux sont forts riches en renseignements sur les efforts matériels et financiers grandioses pour la santé des populations indigènes. Ces contradictions plus ou moins importantes qui apparaissent dans ces documents de l'administration coloniale sont souvent d'un intérêt évident pour le chercheur. Elles obligent à approfondir la réflexion pour trouver la vérité. En ce qui concerne les documents des institutions à caractère politique ou économique, ils ont, en commun, de traduire dans les faits des prises de position d'éléments mandatés par une certaine base, pour transmettre un message plus ou moins émanant des mandants. C'est dire qu'à travers cette catégorie de documents, de puissants intérêts sont en jeu. Or ces intérêts sont souvent divergents, sinon contradictoires. A titre d'exemple, l'élu de la Chambre de commerce de Dakar, représentant des intérêts de la haute industrie et du grand commerce, ne tient pas le même discours que l'élu du conseil municipal défenseur des intérêts de son quartier. Ceux de l'Assemblée territoriale du Sénégal siégeant à Saint-Louis et ceux du conseil municipal de Dakar se tirent réciproquement dessus à boulets rouges toutes les fois qu'il est question de budget à voter pour la commune. Là, nous retrouvons une certaine expression de divergences politiques entre deux majorités opposées. En somme, cela signifie que des intérêts de poids sont en jeu. Et chaque groupe s'appuie sur les leviers à sa disposition. Cependant, malgré le caractère contradictoire des intérêts défendus par les uns et par les autres, des convergences s'imposent parfois. Elles mettent ainsi les forces en question dans l'obligation d'une certaine coopération, même s'il s'agit quelquefois de positions passagères. Quant aux autres sources que n.ous avons utilisées dans le cadre de ce travail comme les documents de congrès, colloques, séminaires et autres, à travers leurs divers aspects contradictoires qui apparaissent fréquemment, le chercheur peut toujours

25

approfondir une certaine piste et s'approcher davantage de la vérité. La diversité de la vie politique, syndicale et culturelle à Dakar pendant cette période, malgré les insuffisances décelées dans les sources, est d'un intérêt évident pour le chercheur qui sait utiliser judicieusement les matériaux en question. La présentation et la critique des sources que nous venons de faire sont sommaires. Elles sont plus détaillées dans l'étude ellemême.

Considérations
1. Population:

générales sur la ville de Dakar
importance numérique

Un seul recensement démographique a lieu à Dakar dans la période de 1945 à 1960. Il s'agit de celui d'avril-mai 1955. Une enquête démographique est organisée en 1960-1961 pour l'ensemble du Sénégal. Prescrite par le décret du 14 avril 1960, cette enquête s'assigne de multiples objectifs (sexe, âge, ethnie, état matrimonial, niveau d'instruction, etc.). Elle est effectuée de janvier à mars 1961. Trois recensements partiels sont organisés pendant la période mais ils ne concernent que les Européens. Ils sont faits en avril 1946, en juin 1951, et en décembre 1956. Deux sondages de population ont lieu à Dakar en 1945 et en 1953 pour l'élément indigène. Il existe donc une série de sources officielles pour étudier la population de la capitale fédérale de l'AOF. Louis Verrière, ancien chef du service de la statistique à Dakar, indique qu'à la fin de la seconde guerre mondiale la ville atteint 100 000 habitants. Une très rapide progression dans les années 1950-1951 porte sa population à 200 000 habitants. En 1957-1958, le cap des 300 000 habitants est atteint tandis que celui des 400 000 l'est dès 19604. Le rapport politique de l'année 1953 de la Délégation donne pour Dakar et Médina, c'est-à-dire la ville et toute la banlieue, le chiffre de 269 430 habitants; en y ajoutant la population de la ville de Rufisque et

4.

Verrière Louis, La population du Sénégal, 1975, p. 42. 26

sa banlieue, c'est-à-dire les deux cantons de Yenn et de Sangalkam, il donne un total de 375 220 habitants5. Le recensement général de la population effectué en avril mai 1955 donne pour Dakar et banlieue 231 000 habitants. Mais le journal Afrique Nouvelle6, dès la parution des premiers résultats estime qu'il est à craindre que ce chiffre soit inférieur à la réalité. Quant à Assane Seck, ce chiffre lui paraît crédible au regard des importants moyens matériels, financiers et humains déployés. Ce à quoi il ajoute une certaine expérience acquise en la matière à partir des opérations que sont les recensements des villes de Diourbel en 1951, de Ziguinchor à la même date, de Thiès en mars-avril 1954 et de Saint-Louis en mai 1954. Ces différents recensements de la population entrent dans le programme d'études démographiques des pays d'outremer préconisé par la loi du 2 août 1950. Le recensement de Dakar et banlieue marque donc une étape importante dans cette recherche de connaissance de l'importance numérique de la population dont les données doivent servir de base au développement de l'habitat, de l'instruction, de la santé, etc. Les recensements, sondages et autres sources indiquent une réelle progression de la population dakaroise. C'est ce qui fait dire à Paul Mercier, chef de l'équipe sociologique de Dakar, que la population a triplé entre 1938, veille de la deuxième guerre mondiale, et 1955, année du recensement général. L'accroissement accéléré de la population dakaroise n'est pas un fait isolé. En effet, les principales villes du Sénégal connaissent le même phénomène, ainsi que l'atteste le tableau suivant7 :
Villes Saint-Louis Thiès Rufisque Ziguinchor Kaolack Diourbel 1945 51 000 24 000 43 000 10 000 30 000 13 000 1950 60 000 38 700 34 000 16 100 38 500 14 300 1956 37 000 42 100 39 800 22 400 42 100 20 600 1960 48 800 69 100 49 700 29 800 69 600 28 600 TAUX - 4,3 % 287 % 115 % 298 % 232 % 220 %

5. 6. 7.

Affaires politiques AOF, ANS, dos 2G 53-183, 1953. Afrique Nouvelle du 29 juin 1956. Zuccarelli, p. 32. 27

Ces exemples montrent un réel accroissement de la population urbaine du Sénégal dans la période de 1945 à 1960. Mais, en fait, c'est toute la population du Sénégal qui augmente. D'après Régine Bonnardel, le taux d'accroissement de la population de Dakar dans la période de 1921 à 1955 est de 4,9 % et entraîne son doublement tous les 15 ans. Ce taux passe en 1960 à 9,9 % par an, ce qui est remarquable car il est le double de celui de la période précédente8. Assane Seck explique cet important accroissement de la population par la politique des grands travaux créateurs d'emplois que la grande métropole a connus; mais aussi par l'évolution du statut de la ville pendant la période, puisqu'elle devient successivement capitale du Sénégal et de la Fédération du Mali. Cette importance de l'immigration vers Dakar est attestée par le fait que 47 % seulement des habitants de la ville sont nés dans la presqu'île du Cap-Vert; c'est dire que 53 % proviennent de cette immigration. Ces chiffres sont fournis par Assane Seck sur la base des éléments issus du recensement de 19559. Cette population dakaroise représente 2,6 % de la population totale du Sénégal en 1921 ; dès 1926, elle monte à 2,95 %, atteint 5,20 % en 1936, 10,55 % en 1955 et 12,98 % en 19601961. Évolution de la population de Dakar depuis 187810
ANNÉES 1878 1891 1904 1910 1914 1921 1931 1936 1948 1955 1960 8. Nombre d'habitants 1 560 8700 18 400 26 000 dont 23 600 Africains 26800 dont 24 300 Africains 33 400 dont 31 000 Africains 54 000 dont 47 400 Africains 92 000 dont 85 000 Africains 185 400 dont 168 100 Africains 230 579 dont 200 780 Africains 374 000

Regine N'guyen Van Chi Bonnardel, La vie de relations au Sénéga4 p. 89. 9. Assane Seck, Dakar en devenir, 1968, p. 55. 10. Recensement démographique de 1955, fascicule I, p. 6. 28

Naissances et décès enregistrés dans la commune de Dakar11 ANNÉES
1936 1945 1955 1961 NAISSANCES 2477 5441 12 867 19 933 DÉCÈS 1 771 3012 4800 5314 BALANCE +706 + 2 429 + 8 067 + 14 619

2. Composition

raciale et religieuse

La population de Dakar se compose de cinq grands groupes ethniques que sont les Africains, les Européens, les Levantins, les Cap-verdiens ou « Portugais» et les Eurafricains. - Le groupe indigène C'est celui des Africains. Chronologiquement, c'est le premier à s'installer mais ce groupe n'est pas homogène. L'État-Major de l'AOF y distingue des sous-groupes: - Le groupe atlantique de l'ouest : Wolof, lébou, Sérère, Casamançais, Soussous et autres... pour un total de 119 700 habitants. - Le groupe nord: Toucouleur, Peulh, Maure, Foulah et autres avec 37 200 habitants au total.

- Le

groupe

soudanais:

Bambara,

Sarakollé,

Socè, Malinké

et autres pour un total de 15 80012.

Dans le détail, nous remarquons que l'élément wolof reste largement majoritaire avec 80 200 habitants devant le groupe lébou qui compte 22700 habitants pour toute la presqu'île du Cap Vert. C'est le groupe toucouleur qui arrive en troisième position par ordre d'importance numérique avec 22 000 per11. Étude sur la situation de la jeunesse au Sénégal, Conseil Économique et Social, Avis n° 66-06, mars 1966, p. 36. 12. Fiche 32 de la notice de l'État-Major sur la presquile du Cap Vert, août 1959. 29

sonnes, tandis que Sérère et Peulh occupent les quatrième et cinquième rangs. Dans cette population indigène, on note que l'élément lébou représente moins de 6,20 % de la population de la ville ellemême et de sa banlieue immédiate; mais son poids politique est déterminant, surtout en ce qui concerne les affaires de la municipalité. L'explication de cette situation apparemment paradoxale réside dans l'ancienneté du peuplement lébou dans la région et dans la solidité de ses structures organisationnelles. De plus, l'adaptation des anciennes structures lébou aux nouvelles réalités de la période coloniale permet à cet élément de garder la haute main sur toutes les affaires municipales. (Voir Chapitre 1 de la IVe partie). Quant à la stabilité de cette population, une indication est fournie sur le pourcentage des gens nés hors de la ville et qui y habitent au moment du recensement de 1955. La Chambre de commerce de Dakar, sur la base de 1958, indique comme résidents: 92 092 hommes et 87 103 femmes, soit un total de 179 195 personnes. Les personnes de passage sont seulement au nombre de 4524 hommes et 4 844 femmes, soit au total 10 368 personnes. Les saisonniers représentent au même moment 3 776 hommes et 2 522 femmes, soit au total 6 298 habi-

tants13. Donc, la populationest stable dans la ville.
Tableau de l'état matrimonial de la population en 1955 : (ceux ayant 14 ans et plus)14
STATUT Célibataires Mariés - État civil Mariés - Coutume Total Veufs Divorcés Totaux Hommes 24 473 1 989 32 847 34 830 530 1162 6099 Femmes 8 321 1 977 37 164 39 141 4688 3385 35 % Hommes 40,1 3,3 53,8 57,1 0,9 1,9 100 % Femmes 14,9 3,6 66,9 70,5 8,5 6,1 100

13. Chambre de commerce de Dakar. Synthèse de Lasituation de L'exA OF, 1948-1958. 14. Recensement démographique de 1955, Dakar, fascicule I, p. 25. 30

Au plan religieux, le recensement de 1955 donne 92,3 % de musulmans et seulement 7,2 % de chrétiens en majorité catholiques. L'animisme ne subsiste à Dakar que par des traces rares et perceptibles seulement en milieu lébou. Tableau de la répartition de la population par sexe, âge et religion de la population africaine de Dakar15
Religion Total Nombre par sexe Femmes 80 403 6292 Nombre par âge -14ans 57 909 4329 14et + 107 238 8 811

Musulmans Chrétiens

Hommes 165 147 84 744 31140 6848

Cette population musulmane est à 55 % de confrérie Tidjane, à 20 % de Mourides, et à 20 % de Khadriya. Les 5 % restant sont constitués de divers dont les Hamallistes (sous confrérie tid)ane), et sont au nombre de 500 à Dakar selon le rapport de l'Etat-Major sur le Cap Vert. En données plus détaillées, Ibrahima Marône indique pour l'année 1955, 144500 tidjanes,

10 300 mourides et 1 600 hamallistes16.
Cet islam dakarois est marqué par le fait que les grands chefs des confréries résident tous loin de la ville de Dakar; les villes de Tivaouane, Touba et Ndiassane en sont les sièges principaux. Par contre les villages de Yoff et Cambéréne sont les capitales de la confrérie layène qui ne compte que quelques milliers d'adeptes, surtout lébou. De plus, dans ses principaux centres de direction, cet islam est conservateur. Par contre, un courant relativement réformateur se développe dans la ville, particulièrement dans les milieux jeunes sortis des grands centres d'enseignement du monde arabe. Cest ainsi qu'une association réformiste dénommée « Union Culturelle Musulmane» voit le jour à Dakar dès 1953. Trois ans plus tard, de nombreuses associations réformistes se regroupent en une « Union des associations culturelles musulmanes ». Ces associations culturelles accordent une place de choix à l'enseignement coranique et à la langue arabe, ce qui a pour conséquence de leur attirer des difficultés de la part de l'administration coloniale.
15. Recensement démographique de 1955, Fascicule I, pp. 2-5. 16. Ibrahima Marône, Le tidjanisme au Sénégal, p. 174 31

Le groupe européen: Il a fait l'objet de trois recensements et de plusieurs sondages et estimations en l'espace de quinze ans. On peut donc dire que sa connaissance est plus crédible, d'autant plus que l'administration dispose de tous les moyens pour s'assurer un contrôle précis et rigoureux de cet élément, ce qui n'est pas toujours le cas pour l'élément indigène de la population. En 1946, ce groupe comprend Il 200 personnes non compris les militaires. Par contre, en 1953, il y a déjà 26 955 Européens dans Dakar et la Médina d'après le rapport annuel de la Délégation!? sur une population totale de 269 430 habitants. Le recensement général de la population dakaroise en 1955 donne le chiffre de 23 994 Européens; ce qui représente moins que le chiffre annoncé par le rapport de 1953. Tableau de la population européenne de Dakar de 1946 à 195818 Années Population 1946 Il 200 4953 26 955 1955 23 994 1958 27 266 dont 13 124 femmes et 14 142 hommes Accroissement total entre 1946 et 1958 : 212 % C'est une progression très nette surtout entre 1951 et 1956, où, en l'espace de cinq ans, la population européenne de la ville s'accroît de 56 %. Par contre à Rufisque, cette population passe de 1280 personnes en 1955 à 550 en 1958. Ce constat est fait par Paul Mercier, chef de l'équipe sociologique de Dakar, qui a consacré plusieurs travaux au groupement européen de la ville.

-

Il écrit: « [... ] La population européenne de Dakar s'est, depuis la guerre, accrue de façon très rapide,. cet accroissement a même été, proportionnellement, plus grand que celui de la population africaine19». Paul Mercier traduit cette progression dans la période 1946-1951 par les chiffres suivants en comparant ceux fournis par les deux recensements: 226 recensés en
17. Affaires politiques AOF, ANS, dos 2G 53-183, 1953. 18. Affaires politiques AOF, Délégation de Dakar, rapport de 1953, ANS, dos 2G 53-183 et Paul Mercier, op. cit., p. 131. 19. Paul Mercier, op. cit., p. 131. 32

1951 pour 100 en 1946. En d'autres termes, c'est plus qu'un doublement qu'on observe d'après Mercier. Cette population européenne est à 98 % française d'après le recensement de 1955. D'autre part, elle est peu enracinée puisque l'immigration est surtout nette dans les années 1950-1956. C'est la période de la politique des grands travaux financés par le FIDES, qui a assez nettement profité aux Européens. Elle se répartit de la manière suivante entre hommes et femmes: en 1946, il y a 163 hommes pour 100 femmes. En 1958, c'est au total 14 142 hommes et 13 124 femmes. Ces chiffres montrent la nette progression de l'élément féminin dans ce groupement européen. Cette population est dans l'ensemble très stable puisque seulement 643 personnes sont considérées comme « occasionnellement de passage ». Elle se compose de 331 hommes et 312 femmes. Aucun saisonnier n'est noté dans ce groupement européen. Quant à l'âge, il s'agit d'une population essentiellement adulte comme le dit Paul Mercier lorsqu'il écrit: «... Les individus de 20 à 59 ans sont 665 pour 1 000 et les plus de 60 ans sont eux, 15 pour 1 000 alors que les moins de 20 ans sont 320 pour 1 000» 20.Un autre aspect important que dégagent diverses sources est le fait que cette population européenne ne fait pas souche à Dakar. En effet, le recensement de 1946 montre que 72 % de cette population est née en métropole. Celui de 1951 indique une progression de cette situation puisque la proportion est de 78 %. Les années 60 confirment cette tendance d'après les données de la Chambre de Commerce. Les personnes interrogées par Paul Mercier en 1955, soit un échantillon de 250 personnes ayant 40 ans et plus, répondent que leur objectif est la préparation de leur retour et de leur installation en France. C'est la quasi totalité des réponses. Les deux tiers de ces personnes interrogées ne souhaitent pas que leurs enfants embrassent une carrière coloniale21 comme si la colonisation constitue un fait détestable. Quant à l'habitat, le groupement européen vit en splendide isolement. Il habite la partie haute de la ville, celle qu'on appelle le Plateau. Depuis les années 1919-1920, l'administration coloniale s'est évertuée à pratiquer ce que l' historien et homme politique sénégalais Abdoulaye Ly a appelé la « politique du
20. Ibidem. 21. Ibidem,p. 135.
33

zoning », pratique consistant à séparer géographiquement l'habitat des différents groupes raciaux. Cet habitat européen, c'est aussi les quartiers neufs et très sélects de Fann- Résidence sur la corniche ouest, comme le Point-E. Au plan religieux, ce groupement européen est chrétien, catholique dans sa presque totalité. Depuis 1956, Dakar a été érigée, par le Saint-Siège, en archidiocèse dont le titulaire est le délégué pour toute l'Afrique noire française. Plusieurs années après l'indépendance, un Européen occupe toujours la charge, en la personne de Mgr Lefebvre, chef de l'église dakaroise depuis novembre 1947 en qualité de vicaire apostolique. Les autres chrétiens de Dakar, les protestants, représentent moins de 500 croyants en 1955. Ajoutons pour terminer, que l'on a recensé aussi à Dakar 98 nationaux d'Amérique, rangés dans le groupement européen, dans la notice de l'État-Major sur la presqu'île du Cap-Vert. - Le groupe levantin: Son implantation à Dakar est relativement récente; elle remonte seulement au début du siècle lorsque, par l'intermédiaire du consulat français à Beyrouth, le Gouverneur général de l'AOF fait directement appel à eux « certainement pour servir
de barrage à la montée d'une bourgeoisie locale
»22.

Au point de vue numérique, combien sont-ils? D'après le journal Échos d'Afrique noire, ces Libano-Syriens sont 3 à 4 000 à Dakar en 1945. Ce journal estime en janvier 1955, qu'ils sont plus nombreux que les Européens dans l'ensemble du Sénégal et qu'ils constituent le problème numéro un en AOF. Il accuse l'administration coloniale de s'être montrée trop complaisante à leur égard; le journal parle même de « l'empoisonnante question» ou de «l'invasion étrangère» pour traiter de la question libano-syrienne à Dakar. Ils sont au nombre de 15 000 dans le territoire du Sénégal en 1960 d'après cet organe du petit colonat dakarois. Pour Mahjmout Diop, ils atteignent 4 000 personnes en 1945 sur les 7 000 qui habitent le Sénégal à cette période. Dès 1953, ils sont au nombre de 8 000 à Dakar pour 21 000 domiciliés au Sénégal au même moment. Par contre Régine Bonnardel avance les chiffres de 3 591 Libano-Syriens à Dakar en 1955 et
22. Mahjmout Diop, Histoire des classes sociales dans l'Afrique de l'Ouest, 1972, p. 142.

34

10 000 en 1960 quand Cruise O'Brien23 donne les chiffres suivants pour Dakar: 1941: 1945: 1948: 1955 : 1960 : 1 600 1 900 2 000 3 591 10 000

Paul Mercier se référant au recensement de 1955 à Dakar donne le chiffre de 5 000 Libano-Syriens. Ces diverses sources montrent un accroissement net de ces Libano-Syriens à Dakar. Au plan de l'habitat, ce groupement dispose presque de son propre quartier situé entre le Plateau, quartier des Européens et la Médina, habitat des Indigènes. En gros, les limites de ce quartier sont le marché Sandaga du côté du Plateau et l'avenue El Hadj Malick Sy qui le sépare de la Médina. En somme, le quartier libano-syrien sert de tampon entre les habitats européen et africain de la ville. Au plan religieux, ce groupe libano-syrien ou levantin, (terme qu'utilisent les rapports politiques) est de religion chrétienne mais de rite maronite pour l'essentiel de ses membres. Le journal dakarois Horizons Africains met, dans son édition du mois d'avril 1947, un accent particulier sur la différence importante entre le rite byzantin et le catholicisme pratiqué à Dakar, à propos d'une messe célébrée à la cathédrale le 22 mars 1947 par Monseigneur Malouf archevêque grec catholique de Balbeck, de passage à Dakar. Notons aussi que ces LibanoSyriens vivent dans la plupart des cas en famille et s'installent durablement à Dakar. Si les voyages vers la terre natale sont fréquents, les raisons économiques en constituent l'explication principale. - Le groupe Cap- Verdien : On le retrouve souvent sous l'appellation de « Portugais» dans la plupart des documents administratifs. Ce terme désigne les originaires des îles du Cap-Vert sous domination portugaise. En raison des conditions climatiques particulièrement rudes que connaissent ces îles de l'océan atlantique, beaucoup d'entre eux
23. R.C.D' Brien, Les relations raciales au Sénégal, 1975, p. 275. 35

émigrent vers Dakar. Combien sont-ils dans la capitale fédéraie? le géographe Jacques Richard Molard pense qu'ils sont pour l'ensemble de l'AOF, 6 à 7 00024.Le recensement général de 1955 estime ce groupe à 3 450 personnes. Le nombre de ces Cap- Verdiens semble avoir progressivement augmenté dans la ville mais sans poser de problème particulier à la différence des Libano-Syriens. En ce sens, on peut même dire qu'ils ne représentent pas un intérêt spécifique dans la vie économique et sociale de la ville. Pour ce qui est de l'habitat, ils ne sont, de façon notable, nulle part. Cependant J.-R. de Benoist affirme que les premières constructions de la SICAP, boudées par les Africains, ont été surtout occupées par ces originaires du Cap- Vert ainsi que par des Dahoméens et Togolais. Aujourd'hui encore, ces CapVerdiens restent nombreux dans les quartiers dakarois de Baobabs, Fann Hock, Liberté 1, où ils vivent relativement en marge tant des Africains que des Européens. Au point de vue religieux, ils sont catholiques dans leur immense majorité. - Le groupe eurafricain : Dans l'étude de l'État-Major sur la presqu'île du Cap-Vert, on ne les retrouve nulle part comme groupe distinct. Sont-ils rangés dans le groupe européen ou dans le groupe africain? les sources ne nous indiquent rien de tout cela. Le sociologue Paul Mercier remarque qu'il n'y a pratiquement pas de mariages mixtes (Européens et Africains) contractés sur place. Cependant, il note qu'une société métisse importante se constitue dans la ville de Dakai5. Quant à A. Hauser, lui-même membre de l'équipe sociologique de Dakar que dirige Paul Mercier, il note la place importante réservée aux Eurafricains dans l'industrie dakaroise. Ils sont les éléments intermédiaires entre Européens et Africains dans la hiérarchie des entreprises. A. Hauser qui a beaucoup travaillé sur la sociologie industrielle, connaît de manière très approfondie les milieux industriels de la capitale26.Le rapport
24. 25. 26. J.-R. Molard, Histoire de l'Afrique Occidentale française, 1952. P. Mercier, L'agglomération dakaroise : quelques aspects de la société africaine, 1954, p. 15. A. Hauser, Les industries de transformation dans la région dakaroise, 1954, p. 73. 36

de femme et de colonisée »27. Nous notons même que dans la

politique de la Délégation de Dakar en 1953 chiffre ces Eurafricains à 2855. Le rapport moral présenté au 3e congrès du Conseil de la jeunesse du Sénégal réuni à Kaolack du Il au 13 novembre 1955, dans une partie consacrée aux relations entre le conseil et les étudiants africains poursuivant leurs études en métropole, note: «D'après nos renseignements, sur 200 étudiants sénégalais, 80 ont épousé des Européennes. C'est là une européanisation abusive ». Ces mariages mixtes dénoncés par le rapport du Conseil de la jeunesse du Sénégal comme du reste le congrès constitutif de l'Union des femmes du Sénégal (UFS) sont contractés en France même. Mais les enfants issus de ces mariages ne sont pas absents de Dakar dans la mesure où certains étudiants rentrent avec leurs familles, les études terminées. Les Eurafricains de Dakar sont aussi et dans une large mesure, issus de ce qui n'est rien d'autre, dans la capitale fédérale, que l'enfance abandonnée. Il s'agit des enfants nés d'un père européen et d'une mère africaine. Ces enfants sont, en règle générale, abandonnés du père. Et les mères africaines sont obligées d'élever ces enfants dans des conditions matérielles et sociologiques très difficiles. Cela fait écrire à Awa Thiam que: « Aux yeux du colon, la négresse n'est valorisée qu'en tant qu'objet de satisfaction sexuelle, victime de sa double condition

plupart des cas, la maman africaine, victime des relations sexuelles trop circonstanciées, aura cherché à se débarrasser de l'enfant dès sa naissance, dans les cas favorables, en l'abandonnant de nuit au coin d'une rue passante. Ramassés par la police, ces enfants sont confiés aux œuvres sociales des missions chrétiennes qui les élèvent dans le cadre de l'assistance publique. L'administration coloniale veille à fournir les subsides. En somme, ces Eurafricains ou métis sont présents à Dakar. Ils se sont même constitués en une association reconnue par les pouvoirs publics et dénommée « L'Union des Eurafricains de l' AOF et du Togo» avec son siège social dans la capitale fédérale. Elle publie même à Dakar un organe de presse, bulletin d'information et de liaison sous le titre de L'Eurafricain.

27.

Awa Thiam. La parole aux négresses, 1978, p. 175. 37

Au point de vue habitat, rien de très spécifique n'indique une zone particulière pour ces Eurafricains. Cependant, au regard de leur condition économique et sociale qui en fait des intermédiaires, surtout dans les activités économiques, on peut penser que ces Eurafricains habitent les quartiers nouvellement construits par la SICAP, et ceci avec l'aide plus ou moins directe des pouvoirs publics. Au plan religieux, à cause des lieux où ils ont été élevés, c'est-à-dire les œuvres sociales de l'église, ils sont principalement chrétiens. Si ces Eurafricains ont un rôle très faible dans la vie sociale à Dakar, il n'en est pas de même dans la ville de Saint-Louis où l'ancienneté de l'implantation européenne a donné naissance à une société mulâtre non négligeable. Leur poids numérique explique même le rôle politique de cette société qui a longuement dominé la scène locale. 3. Statut La question du statut de la ville est un ensemble de grandes victoires, mais aussi de grandes défaites. Dakar est la capitale de l'AOF pendant presque toute la période de notre étude de 1946 à 1958, puis elle est la capitale du Sénégal de 1958 à 1960 après en avoir été, de 1946 à 1958, une véritable deuxième capitale avec l'établissement d'une délégation spéciale du gouvernement du Sénégal. Cette délégation est si importante qu'elle porte ombrage à la capitale en titre: SaintLouis du Sénégal. La ville est aussi la capitale de l'éphémère Fédération du Mali de 1959 à 1960. Ajoutons également que Dakar a été, de 1945 à 1946, une capitale pour la circonscription de Dakar et dépendances que l'on peut, à juste titre, comparer à un territoire fédéral comme le district de Washington aux États-Unis d'Amérique. Ce statut de la ville, c'est aussi sa situation de commune de plein exercice, l'une des quatre de l'Afrique noire française qui furent toutes sénégalaises. Ce statut de commune de plein exercice est bien antérieur à celui de la capitale. Tout cela indique à quel point l' histoire de la ville est riche. C'est ce qui fait dire à Mamadou Dia, ancien Président du Conseil du Sénégal, que: 38

« Dakar avait pour lui trop d'atouts pour manquer sa vocation de reine des cités de la côte occidentale d'Afrique »28.

La capitale fédérale Depuis le décret du 18 octobre 1904, Dakar est érigée en capitale de l'ensemble fédéral colonial de l'AOF constitué de huit territoires. Cette fonction est assumée par la ville de SaintLouis depuis la gestation du projet de la fédération en 1895. Cette fonction, Dakar la doit évidemment à son développement notoire en l'espace de quarante ans d'existence comme ville coloniale. Cette fonction est matérialisée par la présence, à la tête de la fédération, d'un Gouverneur général. Ce dernier porte, à partir de 1946, avec la mise en place de l'Union française qui remplace l'Empire colonial français, le titre de Hautcommissaire, Gouverneur général, ce qui traduit l'évolution politique. En tout dix neuf gouverneurs généraux, sous des titres divers, ont assuré la fonction depuis 1895. Pendant les quinze années sur lesquelles porte notre étude, ils sont sept29à occuper successivement le palais de fonction surplombant la corniche dakaroise, face à l'île de Gorée.

a)

28. 29.

Mamadou Dia, Nouvelle revue internationale de la FOM, ni 330, mai 1957, célébration du centenaire de la ville. Les sept Hauts commissaires, gouverneurs généraux et Hautcommissaire général sont: . Pierre Charles Cournarie qui débarque à Dakar en remplacement de Pierre Boisson le Gouverneur général de la période du vichysme dakarois. Après le retournement politique de la ville, fin 1942 début 1943, I'homme de Vichy est parti à la mi-juillet 1943. Ce fut Pierre Charles Cournarie que le CFLN (Comité Français de Libération Nationale) a désigné pour la haute fonction dakaroise, en raison de son brillant passé de résistant et surtout du fait qu'il a déjà un important passé de grand administrateur colonial puisqu'il vient de la tête du Cameroun. René Barthes, du 3 avril 1946 au 27 janvier 1948 fut le grand chef de l'AOF. Paul Loon Albin Béchard le remplace au proconsulat de Dakar du 27 janvier 1948 au 24 mai 1951. Paul Louis Gabriel Chauvet assume simplement l'intérim entre Béchard et Bernard Cornut Gentille. Bernard Cornut Gentille dirige la fédération du 21 septembre 1952 au 5 juillet 1~56. Lorsqu'il quitte Dakar, c'est pour assumer les fonctions de Délégué permanent de la France aux Nations-Unies et au Conseil de sécurité. Par la suite, il devient ministre de la FOM du Général de Gaulle.

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Sur ces sept hauts-fonctionnaires, cinq proviennent directement du corps administratif colonial. Seuls deux font exception à la règle: Paul Béchard, homme politique puisqu'il est député au moment où cette charge lui échoue et Gaston Cusin, inspecteur général de l'économie nationale. L'un et l'autre doivent leur poste à une situation particulière. Le premier, Béchard, est nommé début 1948 à Dakar parce que la situation est bloquée avec la grève des cheminots africains; elle est telle qu'il est indispensable d'appeler à la tête de la fédération un homme politique capable d'aider à la négociation entre les parties en conflit. Quant au second, Cusin, il est choisi par le ministre de la FOM, Gaston Defferre, qui explique lui-même qu'il lui fallait un homme neuf à la tête de l'AOF, pour créer les meilleures conditions de succès de la réforme devant mettre en place la Loi-cadre30. De multiples sources laissent apparaître que ces hommes venus de milieux autres que celui de l'administration coloniale n'ont pas eu la tâche facile à Dakar dans la mesure où ils sont perçus comme des «intrus ». Ils ont souvent fait l'objet d'attaques plus ou moins ouvertes des milieux locaux coloniaux, comme l'écrit Michel Jobert. Évidemment, la fonction de capitale fédérale de Dakar ne se résume pas au personnage du Gouverneur général. Derrière l'homme, il y a tout un appareil, hautement hiérarchisé, bien huilé dans ses rouages et extrêmement important car il compte des milliers de fonctionnaires depuis le gouverneur secrétaire général de la fédération, deuxième personnage après le HautCusin est son remplaçant au palais de Dakar. Une certaine presse, à Dakar l'a appelé « le Tonkinois » car il débarque du Tonkin où pendant trois ans il a assumé les fonctions de président de l'Institut d'émission des États associés. Pierre Auguste Messmer est le dernier à assumer la charge. Il arrive le 15 juillet 1958 après une longue et brillante carrière en AOF, un bref passage à Paris et le gouvernement général de l'AEF. Le 22 décembre 1959, lorsqu'à la coupée de l'avion, à faéroport de Dakar-Yoff, il fait ses adieux à la foule de dignitaires venus l'accompagner, on peut considérer comme définitivement close, l'histoire de cette haute fonction coloniale. C'est ce qu'annonce Eric Makédonsky : « la fédération s'éteint physiquement le 22 décembre 1959, jour du départ de Dakar du Hautcommissaire général Pierre Messmer ». 30. Entretien entre Demba Dieng journaliste à l'ORTS et Gaston Defferre à propos de la Loi-cadre, repris par RFI le Il mai 1986 lors du décès de Gaston Defferre, Paris 10 mai 1986.

. Gaston .

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