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Les oisifs de Birao, s'évader ou périr

De
112 pages
Ferdinand Gbandi, narrateur de cet éprouvant témoignage fait partie des "OISIFS" que Bokassa en 1968, alors Président de la République, décide de chasser de Bangui, capitale du Centrafrique, pour les exiler près de Birao, ville située à 1200 km au nord dans une région semi-désertique et hostile. Là-bas, au coeur de la brousse séparés des leurs, ils sont confrontés aux périls d'origines diverses. Ferdinand décide de s'enfuir. C'est selon lui, la seule voie du salut quant bien même hypothétique devant les risques à courir. Il entraîne son compagnon Nzafio et quelques "OISIFS" dans son sillage. Ainsi va commencer la croisade très risquée pour la liberté. Cet émouvant récit nous fait découvrir les affres d'une époque dictatoriale révolue.
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LES OISIFS DE BIRAO S'ÉVADER OU PÉRIR

@ L'HARMATTAN, 1995 ISBN: 2-7384-3633-1

Jacques

Thierry

GALLO

LES OISIFS DE BIRAO S'ÉVADER OU PÉRIR

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

DÉDICACE A tous ceux et celles qui ont, malheureusement, été malades ou simplement désoeuvrés, et qui ont été déclarés oisifs ou nuisibles, à une époque où le sentiment que l'autorité même cultivait à l'endroit du bas peuple souffrant en République centrafricaine, n'était que haine et rejet, allant jusqu'à le marginaliser. Ferdinand Gbandi, acteur principal de ce livre, meneur du groupe en cavale, me prie de traduire ici, à titre posthume, son sentiment le plus affectueux à leur endroit. Beaucoup de ses compagnons de misère, disparus au cours de l'exil de Birao, resteront à jamais gravés dans sa mémoire. TIprie Dieu de prendre leur âme en pitié. Que tous ceux qui ont, comme lui, tenté de fuir cette affliction injustement imposée et qui ont pu se réfugier quelque part en R.C.A. au Tchad, au Soudan ou ailleurs, trouvent ici son souhait le plus fraternel de réussite dans le combat pour la vie, commun à tout mortel. Qu'ils savourent pleinement la liberté acquise à grand prix, quelle que soit leur condition d'existence actuelle. Il voudrait aussi, sans réveiller les soucis lointains éprouvés par les familles, lors du grand "départ" des leurs, compatir avec tous ceux qui ne parviennent pas aujourd'hui à oublier et avec celles qui se souviendront de leur parent en lisant ce récit. Il se réjouit, que l'histoire de Birao "PK 15" soit enfin connue et souhaite une disparition totale de ce genre de génocide en République centrafricaine.

AVANT-PROPOS

1968, deux ans à peine sa prise du pouvoir, Bokassa le colonel si applaudi lors de la Saint Sylvestre 66 avait décidé de déporter certains Centrafricains, qualifiés d'oisifs, dans l'extrême nord du pays. A cette époque, sous l'instigation apparemment de certains groupes de pression, cette décision fut prise dans le but de vider Bangui la Capitale centrafricaine, de tous les malades mentaux, aveugles, estropiés, désœuvrés et malchanceux qu'on ramassait et envoyait à Birao, ville située à plus de 1 000 kilomètres au nord de la capitale. Beaucoup de personnes, pourtant inoffensives, avaient été abandonnées dans cette localité, sans véritable structure d'accueil. Elles erraient çà et là, cherchant à se nourrir, pour vivre ou plutôt survivre. Les fous, "conduits par de mauvais esprits" et marchant dans toutes les directions, furent massacrés, dévorés par des fauves, ou moururent soit de faim, soit de soif. Les plus valides tentant de fuir une mort certaine, au camp de "concentration", la trouvaient sur la route d'évasion. Aujourd'hui il ne serait pas juste d'oublier la conduite des autorités de ce temps-là, et surtout la mémoire de nos 5

frères malades, livrés à la disparition, alors qu'ils ne demandaient qu'à être aimés, soignés, assistés. Existe-t-il un pays au monde sans fous ni désœuvrés? Faut-il, pour autant, s'il en existe, les écarter de leur famille et les abandonner à la destruction? J'ai rencontré l'un d'entre eux, Ferdinand Gbandi, qui témoigne et raconte ses moindres sentiments, ses souffrances mais aussi sa bravoure, celle qui entraîna un groupe d'oisifs épris de liberté, à tenter de rejoindre Bangui à pied par un chemin dangereux et risqué afin de retrouver leur famille et vivre... J'ai voulu traduire, le plus fidèlement possible, cet "exode'! pour que les Centrafricains et le monde prennent connaissance de l'un des plus sinistres cas d'évasion du Camp mortel de Birao.

6

L'avion bimoteur était plein à craquer. Il n'y avait pas de banquettes dans cet appareil militaire. Pour la circonstance tout avait été enlevé, et les passagers étaient assis à même le plancher, face à l'arrière, les fesses entre les jambes du voisin de misère. A peine. regardait-on par le hublot qu'on nous intimait l'ordre de rester assis. Quel malaise. TIy avait quatre rangées de personnes. On pouvait dénombrer trente cinq personnes, dont les gardes armés jusqu'aux dents. Nous étions sans bagage. Bien que l'heure soit matinale en ce mois de septembre 1969, il faisait déjà chaud à l'intérieur de la carlingue, chaleur due au nombre de passagers. L'air était lourd et puant. On nous avait sorti du "trou" où nous étions restés 24 heures sans manger. Dans le hangar de l'ancien aéroport, où nous avions été entassés il n'y avait pas de toilettes, les besoins naturels se faisaient dans un coin... Nous étions 75 raflés. Et c'est de là qu'on nous avait entraînés vers l'avion, par petits groupes, comme des prisonniers de guerre. Notre seul crime était de n'avoir pas eu sur nous nos pièces administratives: carte d'identité, impôt personnel. A cause de cela, nos parents qui avaient appris l'enlèvement, 7

avaient été refoulés systématiquement. A les entendre pleurer, pour nous le monde s'écroulait. Vers huit heures l'avion décolla. Le départ nous entraîna vers l'arrière de l'avion. (vers la queue de l'avion). - Cramponnez-vous! nous lança un garde. On s'exécuta au premier ordre. Tant pis pour toi si tu es assis entre les jambes d'un fou pouvant te rosser à chaque crise. En effet, la rafle opérée par les Forces de l'ordre n'avait pas épargné les aliénés, les déments, hommes ou femmes. Des cris s'élevaient de partout. Pour nous tous, c'était un baptême où des cantiques bizarres étaient chantés. Nous n'y comprenions rien. Un virage brusque nous imposa le silence. Les fous eux-mêmes avaient peur. Heureusement pour nous, et pour l'avion et son équipage, les fous furieux étaient attachés, voir solidement enchaînés. Trois gardes armés empêchaient quiconque de franchir la porte menant au poste de pilotage, et deux autres à la porte de sortie, à l'arrière. Nous voilà partis pour on ne sait où. - On vous amène à Birao, finit par nous annoncer un garde. Vous irez vagabonder là-bas. Un vaste champ de mil vous y attend, nous précisa-t-il. Et les fous, que vont-ils faire là-bas? Me suis-je demandé intérieurement puis, je me suis souvenu de ma discussion avec un copain, dans le hangar. - Eh ! me fit-il, toi, mon proche voisin, tu crois qu'on va nous exiler à Birao comme ils l'ont fait pour d'autres il y a quelques mois? - Ah ça, je crains bien. - Je ne souhaite pas ça du tout, c'est une ville trop éloignée de Bangui, nous mourons tous là-bas. - Si on essaie de nous y amener par la route, je m'évaderai et toi? - Moi aussi, chut! on vient. 8

Nous pensions à la destination mais pas au mode de transfert, il nous serait donc dur d'échapper à notre destin. Nous verrons sans doute Birao (à 1 100 km du Nord de Bangui) à moins que l'avion ne s'écrase avec nous (ce qui n'était pas à souhaiter). L'inclinaison de l'avion, tout à l'heure, dans un virage, permit aux plus vigilants, de jeter un coup d'œil furtif au dehors. Juste le temps de voir des toits de tôles ondulées ou de paille, des arbres et des rues animées. Reviendrais-je un jour à Bangui, ma chère capitale, me suis-je inquiété. Quelques instants plus tard, je me demandais si l'avion ne survolait pas "Gobongo" mon quartier bien aimé que je ne reverrais peut-être plus, moi Ferdinand Gbandi. L'avion poursuivit son vol. Les pilotes avaient sans doute envie d'en finir au plus vite avec une telle cargaison à l'odeur nauséabonde. Heureusement pour eux une porte nous séparait solidement. On avait l'impression de monter sans arrêt et il faisait de plus en plus frais. Les chants, dont les mélodies semblaient avoir été composées en enfer avaient curieusement cessé sous le coup de la peur. Un silence de mort envahissait l'avion dont le bruit des moteurs semblait moins fort qu'auparavan t. Peu à peu, des ronflements mal contenus prouvèrent que quelques-uns d'entre nous s'étaient endormis, bercés par le bruit des moteurs et sans doute vaincus par la fatigue. De temps en temps, un cri bestial nous secouait. Un fou piquait sa crise. * * * Au fur et à mesure que nous nous éloignons, mon esprit s'évadait et me ramenait à quatre nuits plutôt où j'eus un 9

cauchemar qui me fit voir une séparation cruelle d'avec ma famille. Avec ce départ à Biroa, la chose était en train de se réaliser. Elle était donc inévitable. En effet ce matin-là, je ne sortais pas et l'heure passait alors qu'il me revenait de me lever très tôt et de couper le bois de chauffage afin que ma sœur puisse préparer et vendre son café, faire cuire des beignets toujours appréciés des passants et des cultivateurs matinaux allant au camp. Ma sœur pressée par son travail ne me voyant pas sortir, tenait à me réveiller afin que je puisse l'aider comme à l'accoutumé. Dans ma grasse matinée involontaire, je sentis dans mon subconscient du froid inhabituel sur mon front et sur mon corps. J'ouvris doucement les yeux et aperçus dans la pénombre du petit matin, ma sœur inclinée sur moi ayant un gobelet d'eau en main. C'était elle qui m'arrosa de la sorte. - Réveille-toi, medit-elle, n'as-tu pas entendu les coqs chanter et les taxis circuler? Je lui fis signe de la tête pour lui dire que j'arriverai peu de temps après; j'allais m'asseoir sous la véranda en attendant qu'elle m'apporte de l'eau pour ma toilette matinale. Un vent annonciateur d'orages soufflait, et le ciel était couvert et lourd. Je ne me sentais pas bien du tout. La nuit s'était mal passée. J'avais fait un mauvais songe, un cauchemar et j'y réfléchissais encore sérieusement lorsque ma sœur, en posant le seau d'eau et le morceau de savon, me fit cette remarque. - Mais qu'est-ce que tu as, tu es malade? Je lui répondis par un signe de tête négatif. - Ah ! non, continua-t-elle, tu ne vas pas me dire que tu n'as rien avec la tête que tu fais. 10

Je la regardais à nouveau sans rien dire. Mon cœur était angoissé car mon rêve m'avait fait entrevoir une séparation avec elle, "mon unique sœur bien aimée. Si cela devait arriver, ce serait catastrophique pour elle comme pour moi. Nous étions seuls dans la maison que notre père Kinlinwe nous avait laissée. Notre mère s'était remariée à Bouar avec un militaire, elle ne venait pas souvent nous voir. Quitter ma sœur, la laisser seule, serait bien triste. "Enfin bref! ce n'est qu'un songe et rien ne dit que cela arrivera. Je vais lui en parler".
- Tu sais, Agnès,j'ai fait un cauchemarcette nuit.

- Ah ! bon? Dit-elle, raconte-moi ça. - Eh bien! tu sais, il y a une semaine déjà, alors que je revenais des champs, un essaim d'abeilles s'est jeté sur moi et quelques-unes m'ont piqué, heureusement que je sais courir. J'ai raconté ça au vieux qui habite en face de notre maison, il m'a dit que c'est généralement mauvais signe. Je n'ai pas voulu t'en parler pour que tu ne t'inquiètes pas. Et voilà que maintenant dans ce cauchemar, je me voyais avec de nombreuses personnes dans un lieu désert, loin, très loin de toute habitation. Ce qui est curieux, c'est que j'entendais ta voix crier mon nom, mais je ne te voyais pas et quelque chose m'empêchait de te répondre, et puis, peu à peu, ta voix sembla s'éloigner, s'estomper et disparaître. Tu vois, tout ça n'est pas bon. Et ce matin, le temps lourd me pèse sur la tête et me donne le cafard. Agnès pleura. Elle était si fragile et si aimante, je n'aurais pas dû lui en parler. Alors pour tenter de sauver la situation, j'ajoutais: - Oh ! tu sais, les songes ne sont pas toujours vrais et parfois même c'est l'inverse qui se produit. Peut-être que quelque chose de bon nous attend, on ne sait jamais.

Il