LES RAPPORTS PRESSE-POLITIQUE

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La simple observation des journaux écrits, radios et télévisés est insuffisante pour comprendre les "règles du jeu", les compromis, les informations non divulguées ou retardées, les mythes professionnels, les (in)satisfactions personnelles, les dons et contre dons qui caractérisent telles ou telles interactions presse-politique. Il s'agit ici du premier ouvrage général (en français et de facture sociologique) sur la question des relations qui s'instaurent entre les hommes politiques (des élus locaux aux chefs d'Etat) et les journalistes (des localiers aux vedettes de la télévision).

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Ajouté le 01 juin 1997
Nombre de lectures 231
EAN13 9782296342026
Langue Français
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LES RAPPORTS PRESSE-POLITIQUE

Mise au point d'une typologie "idéale"

Collection Logiques sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
.En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non ïmalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance"empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.
Dernières parutions: Jacques Commaille. François de Singly. La questionfamiliale en Europe, 1997 Antoine Delestre, Les religions des étudiants. 1997. R. Cipriani (sous la direction de), A,LY sources des sociologies de languefrançaise et italienne, 1997. Philippe Lyet, L'organisation du bénévolat caritatif, 1997. Annie Dussuet, Logiques domestiques. Essai sur les représentations du travail don1estique chez lesfenl1nes actives de milieu populaire, 1997. Jean-Bernard Wojciechowski. Hygiène mentale, hygiène sociale: contribution el l'histoire de l'hygiéni.W1.e. Deux tomes, 1997. René de Vos, Qui gouverne? L 'trot. le pouvoir et les patrons dans la société industriell.e, 1997. Emmanuel Matteudi. StructuresfantiliaZes et développement local, 1997. Françoise DUOost. Les jardins ordinaires. 1997. Monique Segré. Mythes, rites, symboles de la société contemporaine. 1997. Roger Bastide. Art et société, 1997. Joëlle Affichard. Décentralisation des organisations et problèlnes de coordination : les principaux cadres d'analyse, 1997. Jocelyne Rohert. Jeunes chômeurs et fonnation professionnelle. La rationalité 111iseen échec, 1997. Sylvette Denefle. Sociologie de la sécularisation, 1997. PieITe-N oël Oenieuil. Lieu social et développement éconolnique. 1997. Mohamed Kara, Les tentations du repli communautaire. Le cas de.r; FrancoMaKhrébins en général et des enfants de Harkis en particulier, 1997. Michel Bumier. Sylvie Célérier, Jan Spurk. Des sociologues.face elPierre Naville oll.l'archipel des savoirs, 1997. Guy Bajoit et Emmanuel Belin (dir.). Contribution à une sociologie du sujet, 1997. Françoise Richou, La Jeunesse Oll\'rière Chrétienne (J.O.C.), genèse d'une jeu.nesse militante. 1997. Claude Teissier. La poste: logique cOl1vnerciale/logique de senJice public. La greffe culturelle. 1997. Guido de Ridder (coordonné par). T~es nOll.vell.es frontières de l'intervention sociale. 1997. L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5489-5 @

Jacques LE BOHEC

LES RAPPORTS PRESSE-POLITIQUE

Mise au point d'une typologie "idéale"

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L 'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

A Carmela ed Elora,

«Qu'il s'agisse de relations entre ouvriers et patrons dans des sociétés industrielles, des guerres institutionnalisées entre deux clans d'une tribu, des relations entre gouvernés et gouvernants, parents et enfants, il s'agit toujours d'épreuves de force, centrées principalement autour des problèmes suivants: lequel des deux a le plus besoin de l'autre? Qui des deux exerce la fonction la plus importante? Qui est le plus dépendant de l'autre et, par conséquent le plus soumis à l'autre? Qui possède la plus grande marge de pouvoir et peut ainsi davantage manipuler l'autre, diminuer ses fonctions ou même l'en déssaisir?» [Elias, 1991, 91]. «Dans le domaine de la science, au contraire (de l'art), chacun sait que son œuvre aura vieilli d'ici dix, vingt ou cinquante ans. Car quel est le destin, ou plutÔt la signification à laquelle est soumis et subordonné, en un sens tout à fait spécifique, tout travail scientifique, comme d'ailleurs aussi tous les autres éléments de la civilisation qui obéissent à la même loi? C'est que toute œuvre scientifique "achevée" n'a d'autre sens que celui de faire naître de nouvelle "questions";: elle demande donc à être "dépassée" et à vieillir» [Weber, 1959, 67-68] «Je ne devrais pas avoir besoin de rappeler qu'aucune science n'engage des enjeux sociaux aussi évidemment que la sociologie. C'est ce qui fait la difficulté particulière et de la production du discours scientifique et de sa transmission. Et l'on ne peut pas compter sur les patrons, les évêques ou les journalistes pour louer la scientificité de travaux qui dévoilent les fondements cachés de leur domination et pour travailler à en divulguer les résultats» [Bourdieu, 1984, 7].

1N'IR0DUCfION:

Comment peut-on être sociologue?

«Sans doute y a-t-il matière à sorbonniser inlassablement sur le sujet; mais le discours savant ne risque-t-il pas d'occulter des réalités combien plus médiocres?» [Besson, 132]

La question des rapports entre la presse (écrite et audiovisuelle) et la politique est habituellement énoncée selon des modalités politiques et morales, toutes deux prescriptives et dénonciatrices. Il s'agit d'identifier le mal et de désigner les coupables à la vindicte populaire. On parle ainsi communément de responsabilité sociale des journalistes, de censure des gouvernants, de dérive médiatique, de la connivence (sous-entendu coupable) entre acteurs/agents politiques et journalistiques, de manipulation, de biais, de désinfonnation, de danger lié au spectaculaire et à la transparence, de dérapage, de campagne de presse, de lynchage médiatique, etc. Le problème, c'est que rentrer dans cette logique d'imputation de responsabilité ne favorise guère la compréhension de la réalité des rapports presse-politique et cette tentation facile pennet - souvent et implicitement - d'évacuer le travail de mise au jour (et à jour) des contraintes s'imposant aux protagonistes. D'où l'ambivalence des «aveux» rapidement émis et admis par les hommes de presse à l'occasion de cas de figure dont la «révélation» du faux charnier de Timisoara (Roumanie) demeure l'emblème [Balandier, 1993, 12]:
«Nous lui avons demandé aussitôt (à notre envoyé spécial) d'aller vérifier sur place et de nous rappeler. Il n'eut jamais de ligne téléphonique et nous avons complété son article avec les news données par les agences, sans mentionner la source. C'était une faute» (D. Pou chi n, Libération, 4 avri11989).

La prégnance de la logique du procès
On a coutume d'instruire le procès (à qui la «faute» ?), soit des journalistes, soit des gouvernants, accusés de tous les maux (mots) plutôt que de chercher à savoir pourquoi et comment cela se passe: «Le chercheur risque

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alors d'ajouter au discours d'indignation, pressé qu'il est de juger lui-même, de prophétiser, de contribuer à la construction dans l'urgence d'une nouvelle éthique, alors qu'il s'agit d'abord de comprendre» [Commaille, 12]. Il y a d'ailleurs une certaine naïveté à penser que la recherche et l'imputation de responsabilités permettent d'épuiser le sujet et à laisser de la sorte aux seuls juges la vérité sur le processus de production journalistique quand ils n'arbitrent souvent que sur la forme (bonne foi, intention de nuire, honneur, réputation): «Les procès de presse jettent parfois de brusques traits de lumière, mais il est rare qu'ils touchent à l'essentiel» [Jeanneney, 186]1. Qui plus est, les procès font partie intégrante des rapports presse-politique et ne peuvent
donc
être

considérés comme des révélateurs neutres et extérieurs. À propos du

procès entre l'association TV Carton jaune et le journaliste B. Volker (TF1) concernant l'origine d'un obus (bosniaque ou serbe) tombé sur Sarajevo en février 1994, on indique que «le juge a précisé qu'il ne pouvait pas "apprécier le fond de l'information", mais "seulement vérifier que sa présentation est exempte de toute manipulation matérielle ou technique"». On oublie aussi que le travail d'énonciation des universitaires peut concourir, même si involontairement et à leur corps défendant, à accréditer et à légitimer la croyance dans le pouvoir démiurgique des mass médias et, par contrecoup, des journalistes. En fait, l'aspect transactionnel des rapports établis avec les sources d'information interdit quasiment la localisation d'une origine unique d'un «mal» toujours subjectivement et socialement défini. Notre but, dans cet ouvrage, ne consiste ni à participer à la curée ni à renvoyer les deux «pouvoirs» dos à dos, mais à élaborer une grille d'analyse sociologique des rapports presse-politique2. Plus précisément, il s'agit de présenter à la fois les acquis permettant de mieux les comprendre (visée didactique) et les découvertes d'un travail de recherche personnel (visée heuristique). De ce propos combiné, il ressort la nécessité de ne pas se contenter du «sens commun», du «bon sens» ou de l'«évidence», qui s'avèrent souvent approximatifs et donc insatisfaisants. Aussi est-il impératif de mettre l'accent sur la différence fondamentale entre le sens commun et la connaissance scientifique, qui justifie une rupture qui ne soit pas rituelle: «L'essentiel pourrait donc être, sur le terrain sur lequel vous vous placez (celui de l'objectivité), de rendre sensible aux élèves et aux étudiants toute la différence qui sépare un ensemble de faits construits dans un protocole
1 Les sources et références sont insérées dans le texte, entre crochets [J. Sont alors mentionnés, dans l'ordre: le nom de l'auteur, l'année (en entier) et la page. Chacun de ces éléments est absent quand la précision est inutile: auteur déjà cité, publication unique. Les références complètes sont renvoyées à la fin de l'ouvrage. 2 Le vocable <<presse»est pris dans une signification large, incluant donc les journaux écrits aussi bien que les journaux radiodiffusés et télévisés. Les raisons de ce choix sont multiples: multipositionnalité des journalistes dans divers médias, existence d'une définition du journaliste transgressant les frontières entre types d'entreprise, concurrence entre journaux quel que soit le support matériel, phénomène de domination interne au champ de la presse, etc. 6

démonstratif de toutes les conceptions qui nous sont léguées et imposées sur la foi de la force sociale de leurs porte-parole» [Lacroix, 1990, 48]. Cette démarche, il faut bien admettre que les acteurs/agents concernés ne l'attendent pas et il anive même qu'ils la refusent parce qu'elle conduit à dévoiler les non-dits de leurs discours et à les prendre pour de simples objets d'étude, ce qu'ils interprètent parfois comme un rabaissement intolérable, un réductionnisQle outrancier qui tend à négliger le travail de célébration tacitement exigé. D'emblée, et sur des critères mal définis, ne déclare-t-on pas péremptoirement, afin de neutraliser ex-ante ce qu'elles pourraient apprendre, que les sciences humaines auraient irrémédiablement échoué? La plupart du temps, le thème des rapports presse-politique est énoncé en des termes qui engagent des présupposés invérifiés qui ont pour point commun la même conception essentialiste de la notion de «pouvoir». On note par exemple que G. Mazzoleni, dès l'intitulé de son ouvrage, impose implicitement une certaine façon de poser le problème et de le résoudre avant tout examen minutieux; il attribue en effet la «communication» aux médias de masse et le «pouvoir» à la politique [1992]. On croit aussi résumer adéquatement la question en disant: «pouvoir et médias», ce qui laisse croire que les journalistes ne peuvent mobiliser aucune ressource dans leurs interactions avec les sources politiques. Concernant ce thème de discussion, on demeurera conscient de la prégnance de la polémique publique et de la difficulté qui en découle à faire admettre qu'il peut aussi exister un point de vue scientifique sur la question, i.e. une réflexion non seulement dégagée des jugements de valeur, mais aussi susceptible de fournir une explication pertinente du réel grâce à des connaissances accumulées et à des hypothèses corroborées empiriquement. H. Cazenave note avec justesse, à propos de la thématique de «l'appauvrissement du discours politique sous l'effet des médias et de la télévision», que «ce débat est souvent passionné et les arguments avancés par les uns et les autres ressemblent plus à des assertions sans fondement qu'à des raisonnements construits» [1992, 64]. Le deuxième extrait qui suit reproduit le propos de D. Wolton à l'occasion de la controverse autour de la nomination de S. Berlusconi comme Président du Conseil en Italie; il montre deux aspects constants du débat public à propos des rapports presse-politique: l'injonction faite aux savants d'émettre des jugements de valeur sous la forme d'avis autorisés en phase avec l'actualité et l'obstacle à la connaissance constitué par le langage de sens commun:
«Que ce soit dans un journal télévisé, dans une émission magazine traitant de vie privée ou d'affaire publique, le dérapage est maintenant une technique de travail. Il faut al1er plus vite, plus fort. Il faut séduire, c'est-à-dire plaire, c'est-à-dire devancer l'opinion, c'est-à-dire vendre un produit et non plus s'acharner seulement à l'information. (...) Par paresse, par lâcheté, ou bien au nom de je ne sais quelle idée de la démocratie consistant à enregistrer et à rapporter sans vérifier, sans donc nous sentir responsables, nous donnons à lire ou à entendre des libres opinions ou des déclarations insultantes au minimum, dangereuses souvent» (C. Sérillon, «Dérapages incontrôlés», Le Monde, 14 février 1992 (affaire Habache».

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«Je voudrais d'abord observer qu'il y a bien du confort de part et d'autre à évoquer, soit la presse, soit les juges, soit les hommes politiques. Dans un preoùer temps, on accuse globalement les uns et les autres. Ensuite, on souligne l'injustice de telles généralités, et pour en finir, on réhabilite la fonction de chacun. Au passage, on escamote le fait qu'il y a partout des journalistes, des juges et des hommes de pouvoir qui peuvent avoir manqué à l'éthique ou à la déontologie» (J. Daniel, «Vers des états généraux de la presse?», Le Monde, 8 mai 1993). - «Est-ceà dire qu'il n'y a pas de responsabilité des médias? Sûrement pas. Mais les médias en soi, cela ne veut pas dire grand-chose. n s'agit soit des journalistes, soit des dirigeants des médias» (D. Wolton, Le Monde des débats, mai 1994).

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Pour être reconnu comme expert des médias par les journalistes, il faut, soit apporter un avis ou une analyse qui justifie et consolide un de leurs mythes (tel que le «pouvoir» des journalistes), soit faire amende honorable (en se déclarant leur ami indéfectible, en attestant de leur utilité sociale). Il est fréquent, dans cette perspective, d'envisager ce qui se passerait dans une société fictive où la presse n'existerait pas, hypothèse rédhibitoire par son caractère extrême et qui sert objectivement à relativiser les «maux» stigmatisés publiquemenc
- «A. Bmsi: Vous racontez même qu'il faut faire des courbettes, si on n'est pas gentil avec les journalistes, on ne passe pas; alors vous avez été très gentil avec nous pour passer ce matin. - D. Wolton: Non, je n'ai pas été très gentil avec vous, mais j'observe que les journalistes ont un rôle de gardien de l'espace public et peuvent en abuser. Aujourd'hui, comme il n'y a pas de contre pouvoir à la presse et que celle-ci est indispensable, les journalistes sont en situation de pouvoir» (Émission «Radio Corn» sur France-Inter (27 mai 1991». - «Je ne fais pas le procès des médias, je me sens même assez solidaire du monde de l'information parce que je le connais depuis longtemps et je l'aime bien» (D. Wolton répondant à R. Mihail (idem».

Dans ce contexte, seul un intellectuel médiatique est autorisé à formuler des jugements de valeur subjectifs à l'encontre des journalistes, c'est-à-dire quelqu'un qui fait partie du sérail et qui en partage les non-dits. Les références légitimantes seront trouvées, soit parmi les journalistes eux-mêmes dans une logique circulaire (J.-C. Guillebaud comme référence intellectuelle indépassable, par exemple), soit parmi les acteurs occupant des positions dominantes dans le champ intellectuel [Neveu et Rieffel, 1991, 26]. L'extrait suivant précise indirectement les conditions pour avoir le droit de mettre à distance les pratiques journalistiques répréhensibles (celles des autres):
«Qui aime bien châtie bien. Et qui peut mieux aimer les hommes politiques et les journalistes qu'un "politologue médiatique"? Qui donc pourrait mieux les mettre en garde, sinon les châtier? Fort de cet imparable syllogisme, Roland CaYrol lance un cri d'alarme: attisée par de spectaculaires dérapages, comme l'attitude des médias à Timisoara, leur rôle pendant la guerre du Golfe, la vraie-fausse interview de Fidel Castro par Patrick Poivre d'Arvor ou la présence de ce dernier parmi les condamnés de l'affaire Botton, "la méfiance à l'égard du journalisme prend des proportions inquiétantes"» (S. Courtois, Le Monde, 17 janvier 1997).

Le patient et aride travail exigé par une démarche scientifique passe aussi par une mise en cause des approches en terme de fabrication des informations (manufacture of news) et de morale. On a coutume alors de s'intéresser bien

plus à ce que «devraient» faire les acteurs/agents sociaux étudiés conformément aux normes idéales privilégiées par chacun que ce qu'ils font 8

en réalité [Schudson, 1991, 156]. Faut-il un ombudsman? Jusqu'où la complicité est-elle tolérable? La médiatisation politique est-elle une dégradation de la (du) politique? Faut-il tout dire? La médiacratie menace-t-elle le fondement électoral de la délégation politique? La vie privée des hommes politiques doit-elle être dévoilée? La communication politique menace-t-elle la démocratie? Les «Guignols de l'Info» ont-ils fait élire J. Chirac en 1995? Peut-on gouverner contre les médias? Devait-on interviewer M. Papon? Fautil inviter Le Pen en direct?.. Comme l'afflfllle É. Neveu, «seule l'analyse sociologique peut dépasser l'alternative du procès et de la célébration fascinée ou amère du quatrième pouvoir» [1992, 22]. Le refus du point de vue scientifique Derrière des préoccupations éthiques (par définition bien intentionnées) se cachent en réalité des points de vue subjectifs variés et déniés que l'on cherche à imposer comme seuls légitimes car conformes à une hiérarchie toute personnelle des «valeurs morales» (pléonasme). Le propos de K. Popper, révéré épistémologue, est à cet égard assez édifiant puisqu'il fait ni plus ni moins appel, en dernière instance, au «bon sens», comme s'il n'y avait aucune différence entre connaissance spontanée et connaissance scientifique, comme si le «bon sens» existait au-delà des interprétations subjectives, socialement situées et diverses du réel, comme si les réquisits de la méthode devaient s'évanouir dès que la subjectivité veut s'imposer avec force, comme si tous les travaux des savants en méthodologie n'avaient pas existé... Rappelons que le critère de K. Popper pour distinguer un énoncé scientifique n'est pas qu'il soit vrai ou faux mais que l'on puisse en démontrer la fausseté; il l'appelle la falsifiabilité (ou réfutabilité). Le critère forgé par K. Popper visait objectivement à interdire toute prétention scientifique des sciences sociales en construisant une ligne de démarcation idoine qui les exclut des «vraies» sciences (voir, à ce sujet, les distinctions sciences dures/molles, exactes/inexactes ainsi que la controverse sur la «mémoire de l'eau»). Bien qu'il apparaisse comme un rappel louable à l'ordre expérimental, ce critère introduit une contradiction logique: si une proposition est vraie, étant donné que l'expérimentation stricto sensu est
impossible dans les sciences sociales (ne serait-ce que pour des raisons liées à

la faculté de mémorisation des expériences antérieures), le critère sera inopérant et ne pourra pas se substituer aux autres procédures de validation des hypothèses. Il n'empêche que notre philosophe des sciences s'empressera de conclure à la non-scientificité du résultat des recherches sans autre fonne de procès. Pourtant, la comparaison entre de nombreux cas de figure permet une forme d'expérimentation indirecte. Comme l'affirmait E. Durkheim dans l'exposé de sa méthode sociologique: «Nous n'avons qu'un moyen de démontrer qu'un phénomène est cause d'un autre, c'est de comparer les casoù 9

ils sont simultanément absents ou présents et de chercher si les variations qu'ils présentent dans les différentes combinaisons de circonstances témoignent que l'un dépend de l'autre» [1937, 124]. Mais le fait que les conceptions épistémologiques de K. Popper dépendent de sa philosophie politique en dit d'ailleurs assez sur les lacunes de cette démarche: «Si toute théorie est faillible, pourquoi se comporte-t-il de telle manière que sa théorie des théories ne le soit pas? Si toute théorie est faillible, pourquoi le faillibilisme ne l'est-il pas?» [Chabot et Macarez, 49]. On comprend que ce philosophe de la science, dont les réflexions passent pour le fin du fin en matière d'épistémologie mais qui n'a lui-même jamais rien découvert, ait été très réticent vis-à-vis d'un travail de déconstruction des usages sociaux différents des concepts qui pennettrait de mettre en évidence la diversité des significations (et donc de la relativité de sa propre conception sur tel ou tel sujet). Cette vigilance insuffisante le conduit à ignorer les travaux savants sur l'influence de la violence à la télévision pour céder au sens commun le plus éculé:
«Maintenant, si l'on me demande d'expliquer "ce qui est bon" et "ce qui est mauvais", je dirai que je n'aime pas trop les définitions. Je crois cependant que toute personne responsable, et douée de bon sens, sait ce qu'il faut entendre par "bon" et "mauvais" dans ce domaine (l'influence supposée de la violence à la télévision sur l'éducation des enfants, NdA)>> [Popper, 1994, 21-22]3.

En réalité, à une époque d'autonomisation intellectuelle et institutionnelle croissante des sciences sociales par rapport à la philosophie, K. Popper a cherché à réduire leurs résultats probants à des «stratagèmes antimétaphysiques» [1973, 34]. Pour ce révéré épistémologue (voir les célébrations de sa grandeur lors de son décès), la discussion scientifique se réduit à ce qu'il nomme l' «intersubjectivité», c'est-à-dire à un dialogue entre des savants supposés égaux exprimant des points de vue gouvernés par la raison (mais chacun en a une en conformité avec ses structures mentales) et dont le seul déroulement sufflfait à identifier erreur et vérité. Comme le disait N. Elias, «nombre d'hommes redoutent d'explorer cette terre, comme autrefois l'on redoutait d'explorer scientifiquement l'organisme humain. Et comme autrefois certains prétendent que cette exploration qu'ils redoutent est impossible» [1991, 31]. Et il n'est pas si étonnant de constater le goût prononcé de certains journalistes pour un K. Popper qui a tenté de freiner l'émergence d'une discipline sociologique qui effectue de plus en plus souvent un travail de mise à distance de leurs pratiques professionnelles. En effet, que valent à leurs yeux les travaux des sociologues étant donné que K. Popper leur fournit des arguments pour les juger non-scientifiques?
3 Dans la logique des luttes entre presse écrite et presse audiovisuel1e, A. RoHat magnifie cet ouvrage et son auteur (<<un grand savant qui avait beaucoup de choses intelligentes à dire sur la télévision»)... (A. RolIat, «Danger: télévision», Le Monde, 26-27 mars 1995).

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Arm de refuser à l'avance toute possibilité de parvenir à une connaissance scientifique de l'objet, certains déclareront que les sciences sociales ne sont pas vraiment des sciences et qu'elles se réduisent à la juxtaposition de points de vue subjectifs assumés comme tels et à un débat intersubjectif prédéfini comme rationnel. P. Champagne a également remarqué l'emprise de cette étrange conception de la science: «La publication, par la grande presse, des résultats de sondages d'opinion a progressivement eu pour effet d'intégrer ceux-ci à la lutte politique, de sorte que la discussion entre spécialistes a pris peu à peu la forme d'un débat proprement politique: la question de la validité des sondages d'opinion est devenue une simple question d'opinion, avec ses partisans et ses adversaires...» [1988, 72]. On ne sera pas surpris, dans cet esprit, par la réduction rhétorique des résultats scientifiques au rang de simples «discours»:
«En conséquence, les seules certitudes scientifiques portent sur des erreurs, non sur des vérités. De là que le premier et principal critère de la scientificité d'un discours sera sa falsifiabilité (la possibilité qu'il soit contredit par les faits), et non sa vérifiabilité» [Ferry et Renaut, 1985, 218].

Un des risques est donc celui d'une démission intellectuelle (pour des raisons diverses) de la part des chercheurs travaillant dans ce domaine: opportunisme de carrière qui conduit à essayer d'être consensuel, impréparation en termes de maîtrise des techniques et méthodes, intériorisation des normes sociales d'un milieu après l'avoir longtemps fréquenté en tant qu'acteur, souci de former des étudiants peu critiques envers le milieu qu'ils souhaitent investir, intérêt social imbriqué avec une entreprise politique ou journalistique... Alors qu'il devrait aller de soi que toutes les conditions sont réunies, en cette fin de XXe siècle, pour que le discours scientifique puisse se déployer sans entraves, sans anathèmes ni mises à l'index au nom d'on ne sait quelle vérité révélée, on s'aperçoit qu'il n'en est rien. La science politique est par exemple une discipline fort récente dont l'autonomie vis-à-vis du droit (exégèse textuelle indépendante des conditions sociales d'élaboration et d'interprétation des normes), de la philosophie politique (histoire idéaliste des idées politiques), de l'idéologie (parti pris individuel ou collectiO, de la morale (dénonciation manichéenne et subjectivisme) et de la politique (expertise, souci pratique tel que la «gouvernabilité») n'est qu'imparfaitement assurée. En s'exprimant en termes de «sciences politiques», on manifeste par exemple un refus implicite que cette discipline puisse s'affranchir des anciennes «sciences morales et politiques» [Favre, 10-17], autrement dit de l'engagement éthique et idéologique personnel sublimé par des formes de distinction intellectuelle qui sont autant de marquages sociaux. Reléguée à un stade préhistorique, la science politique ne peut ainsi prétendre venir contester les mythes et croyances des journalistes. D'ailleurs, bien des théories fumeuses devraient conduire le chercheur à rabattre définitivement ses Il

ambitions intellectuelles. N'est-il pas classique d'essayer de contrôler la production du savoir afin de le rendre utile à une cause Gdanovisme)? N'est-il pas tentant de démissionner en certifiant que la subjectivité est inévitable quoiqu'on fasse, ou d'affumer que les différences «culturelles» interdisent à jamais toute démarche comparative? Dans le sens commun, les vocables «science» et «politique» semblent même totalement antinomiques et on se méfiera de la prétention des chercheurs à produire des résultats scientifiques sur les faits politiques. La science paraît au premier abord bien peu à sa place pour étudier des faits politiques marqués du sceau de l'idéologie et de l'intolérance. Cette vision spontanée de la science politique (idéologie, art, conseil, morale, engagement) a des chances de faire rater le coche à des lecteurs qui se contenteraient (et se rassureraient) en se disant que l'auteur est proche de tel ou tel parti. Ils risqueraient de ne pas tirer tout le profit qu'il faudrait de leur lecture en croyant avoir tout saisi dès lors qu'ils seront seulement parvenus à le classer dans une des catégories préconstruites de leur entendement (ce qui n'est une mince affaire pour personne...). On peut donc s'attendre à des interprétations dirigées en fonction des critères indigènes des acteurs étudiés: opposition droite/gauche dans le champ de la politique, lutte écrit/audiovisuel dans le champ de la presse. L'incompréhension et le refus d'admettre que l'on puisse parler sans parti pris d'un sujet aussi sensible, ainsi que la perte de points de repère rendant pensable le monde social qui résulterait de l'acceptation qu'il peut exister un point de vue scientifique sur la question, engendrent la nécessité de ramener le propos sur un terrain connu et balisé, d'où la mobilisation inconsciente des routines intellectuelles et des préoccupations pratiques familières et rassurantes: le propos est-il orienté? qu'y défend-on? pour qui roule l'auteur? son propos est-il en phase ou en décalage avec mes intérêts, auquel cas il a raison ou tort?... Se faire une raison de cette façon, même si cela présente l'incomparable avantage de réduire l'incertitude, sera d'une faible utilité pour comprendre l'analyse sociologique des rapports presse-politique présentée. Mais aussi baroques que puissent apparaître ce genre de réactions, il faut néanmoins les envisager pour essayer de prévenir des lectures inadaptées.

L'anti-intellectualisme

fréquent des journalistes

Les exigences requises par la mise au point d'une grille d'analyse sociologique des rapports presse-politique obligent à se salir les mains dans des tâches considérées comme inférieures de la pensée (les enquêtes sur le ten-ain plutôt que les seules connaissances livresques) et à se soumettre à des exigences de rigueur (absence de jugements de valeur, techniques d'enquête) quand il est si tentant et facile d'arborer et de prétexter son statut et ses titres pour participer de plain-pied au débat public. Le fait de ne pas avoir étudié préalablement la question débattue rend certes possible la réaction «à chaud» 12

de certains intellectuels, mais la plupart du temps au détriment d'un examen sérieux et minutieux au rythme lent. Avoir étudié les jeunes dans le système scolaire dans les années 1960 ne procure pas, par exemple, une compétence définitive en la matière. Surtout, il est tentant d'évacuer l'hypothèse de la nouveauté (action collective, vote partisan...) au profit d'une réactivation inconsciente d'acquis concernant des faits sociaux du passé et/ou d'une prise de position thérapeutique, dénonciatrice ou glorificatrice. On doit s'interroger également sur les rapports qu'entretiennent les experts avec les hommes et femmes de presse [Peters, 44-45]. À cet égard, on remarque, non seulement qu'un «bon» sociologue sera celui qui adhère aux rationalisations des journalistes, mais aussi qu'il sera utilisé pour légitimer leurs prénotions. La reconnaissance sociale qui en découle ne doit-elle pas d'ailleurs beaucoup à la préférence des hommes de presse pour les intellectuels qui acceptent de céder aux impératifs de la compétition commerciale du champ journalistique (actualité, lisibilité, brièveté, subjectivité, simplicité, acceptabilité, notoriété) et à leur aversion pour ceux qui sont décrits - ô paradoxe - comme isolés dans leur «tour d'ivoire», accusés d'utiliser (par coquetterie ou snobisme) un langage qualifié d'«ésotérique» et un «jargon» 1 Ce genre de jugement s'explique par un manque de formation de haut niveau en sciences sociales pour des raisons liées au profil des formateurs et du rejet des étudiants en journalisme: «Aujourd'hui, les journalistes donnent le sentiment de penser de manière privilégiée au travers de grilles de lectures et des connaissances produites par les sciences sociales. Pourtant, nombre de ces emprunts sont indus et illégitimes» [Charon, 1996, 32]. La valeur et l'intérêt d'une analyse risquent alors d'être évalués à l'aune de critères nonscientifiques. Ce genre de reproche est paradoxal parce que ce sont souvent les savants qui procèdent à des enquêtes sur le terrain qui se trouvent stigmatisés. Il est ainsi révélateur que le sociologue A. Accardo se soit fait prié dans les coulisses, avant le début de l'émission à laquelle il devait participer, d'«éviter de se lancer dans des considérations théoriques parce que ça risquerait de faire décrocher une partie du public»: «Cette prière, qui n'avait d'ailleurs rien de surprenant, aurait pu me servir de point de départ pour répondre à la question sur le niveau intellectuel des journalistes (lfest-ce que vous prenez les journalistes pour des débiles intellectuels 1"). En effet, cette mise en garde contre les considérations théoriques témoignait que, même à l'intérieur d'un média non commercial, se consacrant à l'information culturelle, chez des journalistes supérieurement cultivés, s'adressant à la fraction la plus instruite de la population, etc, l'obsession de l'audience demeure présente et, malheureusement, joue dans le même sens, sinon au même degré, que dans les médias commerciaux, asservis aux impératifs de la rentabilité économique. À savoir dans le sens d'une évacuation de tout ce qui n'est pas facile, simple, court, concret, directement et immédiatement recevable par le sens commun» (A. Accardo, club Merleau-Ponty, février 1996). 13

On s'efforcera de se libérer des pièges du sens commun et de visions trop générales, qui conduisent à caricaturer les rapports presse-politique (pourtant hétérogènes), par exemple en les percevant - par modélisation extrême comme tous coopératifs ou tous conflictuels. J.G. Blumler et M. Gurevitch ont bien montré les limites de cette alternative [1981, 467-493], longtemps connotée idéologiquement. B. Franklin résume le problème: «Les marxistes, par exemple, estiment que les médias sont les serviteurs plutôt que les maîtres des hommes politiques. Les médias ne critiquent ni ne défient les hommes politiques mais, de différentes façons, les soutiennent. Les marxistes identifient les médias comme des institutions centrales dans la construction d'un consensus social et politique, qui encouragent l'acquiescement du public en diffusant et en renforçant les valeurs et les croyances du groupe social et politique dominant dans la société» [3]. Il ajoute: «Il existe une tendance différente dans les relations entre journalistes et hommes politiques qui est plus perceptible et importante, bien qu'elle semble exiger la reconsidération des perceptions pluraliste et marxiste des relations entre ces deux ensembles d'acteurs» [4]. Enfin, étant donné la diversité des configurations observées, il n'y a pas nécessairement de contradiction dans le fait d'observer des témoignages divergents sur les rapports presse-politique [Parenti, 35]... Face à ces défis, les chercheurs doivent-ils renoncer à appréhender scientifiquement les lieux communs sous prétexte qu'ils ne seraient pas des «trouveurs» et les abandonner à la subjectivité des philosophes, des moralistes et des acteurs/agents eux-mêmes, ou bien chercher à expliquer les pratiques sociales que le caractère de fausse évidence de ces notions recouvre et occulte? La deuxième option est plus exigeante, à la fois pour l'auteur et le lecteur, et n'est possible qu'à travers une tension particulière vers le but recherché. Cette ambition est souvent contrecarrée par une «forte résistance à l'objectivation scientifique»; P. Champagne combat ainsi une conception relachée d'une science politique réduite aux acquis sondagiers: «Comment les commentateurs savants, qui connaissent le monde politique sur le bout des doigts, pourraient-ils accepter de se voir ainsi réduits, par un "amateur", fût-il sociologue, au rôle de simples occupants d'une position dans le jeu politique? Bref, comment ne pourraient-ils pas contester au sociologue sa prétention?» [1988, 72].

Les principaux traits de la problématique
Deux autres obstacles supplémentaires attendent le chercheur: les présupposés de l'indétermination sociale et du psychologisme (qui vont parfois de pair): «Cette dimension particulière (subjective) de leur comportement doit évidemment être resituée dans le contexte précis dans lequel ils évoluent, pour éviter de.tomber dans l'ornière d'un psychologisme réducteur» [Rieffel, 1993, 375]. On a alors affaire, soit à un aléa mystérieux 14

et providentiel qu'il serait donquichottesque de chercher à comprendre (don divin, vocation spontanée, gène transmis héréditairement, pur hasard...), soit à des situations qui ne varieraient qu'en fonction des individus en présence, c'est-à-dire de leur «personnalité» (compatibilité d'humeurs, affinités électives, tempérament national, affaire de feeling) et de leur «compétence» professionnelle (argument technique neutre en apparence vu le flou mis en évdence par D. Ruellan)[1992, 36-37; 1993, 93-98]. De multiples régularités phénoménologiques peuvent pourtant être observées quand on s'en donne la peine. La perspective adoptée inflffile donc le présupposé courant selon lequel les individus, isolés et incréés, disposeraient d'un libre-arbitre plus ou moins entravé. Elle invite au contraire à s'intéresser aux conditions concrètes dans lesquelles les pratiques des acteurs/agents étudiés s'accomplissent «Oscillant entre plusieurs conceptions du métier (le spécialiste et le reporter, le faire savoir et le savoir-faire), ils accréditent ridée d'une profession quelque peu mythique en ce sens que la pratique réelle sur le ten-ain diffère énormément de l'image soigneusement entretenue par les plus célèbres d'entre eux», dit R. Rieffel [1991(1), 216]. L'emploi de mots comme «personne», «gens», «homme», «acteur», «agent», «autrui», «individu», «homme de la rue» et «citoyen» (sans autre précision concernant leurs particularités) omet et pennet fréquemment de prendre en compte l'origine sociale familiale [Rieffel, 1984, 44-46], la catégorie socio-professionnelle, le niveau scolaire, le capital économique, la trajectoire biographique, les prédispositions, les savoir-faire, les espoirs de réussite sociale, les frustrations professionnelles, les engagements syndicaux ou politiques, l'itinéraire de vote... de chacun au profit d'une vision idéalisée et enchantée d'êtres sans qualités, aux capitaux sociaux et trajectoires sociales identiques, dont la position dans la hiérarchie sociale joue peu, dont le niveau scolaire n'influence pas les chances de réussite sociale, dont les parents avaient des ressources similaires, dont l'activité n'est pas affectée par la division du travail entre les sexes, dont les expériences vécues par leur génération n'influent pas sur l'opinion, dont l'origine géographique ou ethnique importe peu, dont l'appartenance religieuse est indifférente, etc. Aussi doit-on se départir une bonne fois pour toutes de l'alternative simpliste entre la liberté totale d'un côté et la détermination totale de l'autre, notamment parce que le choix limité qu'elle impose néglige l'existence de dispositions intériorisées chez des acteurs/agents socialisés, des divers apprentissages qu'ils ont connus selon leur «trajectoire» biographique [métaphore critiquée par Passeron, 1989, 3-22], les positions sociales qu'ils occupent, les différences de capitaux sociaux dont ils disposent, l'état du rapport de forces où ils se situent, le reseau d'interdépendances dans lequel ils sont insérés...: «L'hétérogénéité des formations (écoles de journalisme, cursus universitaire, formation sur le tas) induit parfois des conceptions divergentes du métier» [IFP, 107]. Dans le même sens, D. Murphy affirme qu'«en 15

examinant comment ces processus de conformisme affectent un journal, il apparaît que les propres perceptions du journaliste renforcent souvent l'effet des contraintes externes. Ces limitations intériorisées dérivent d'une combinaison de valeurs locales, qu'il a imbibé en vivant et en travaillant dans la zone, et de ses vues préconçues de ce qui constitue un bon article - qu'il a acquises à travers ses contacts avec ses confrères. Bien sûr, cela ne veut pas

dire que tous les journalistes acceptent volontiers ces valeurs ou les
contraintes extérieures sur eux» [1976, 17]:
«Il (le journaliste) n'est pas là (K>ur brosser les godasses d'untel, mais il est là pour poliment l'écouter, transmettre ses paroles et n'avoir surtout pas d'avis personnel» (entretien avec un journaliste localier retraité). «Vous êtes resté combien de temps?- Près de cinq ans, quand même. Après il y a encore eu des épisodes assez épiques, assez forts, notamment dans la foulée de ça, mais petit à petit ça s'est un petit peu calmé parce que bon, moi, j'ai mis un peu d'eau dans mon vin aussi parce qu'au fur et à mesure qu'on connaît les gens on a tendance à être moins saignant et moins sévère avec eux peut-être. Et puis, petit à petit, j'ai découvert aussi que F. n'avait pas que des défauts, il a aussi des qualités, notamment de dynamisme, et je crois que... moi, j'avais vérifié de façon très précise, au niveau de l'emploi, c'est lui qui a créé le plus d'emplois en Bretagne, sur la période où j'étais là, et de très loin. Bon, ça lui donne une certaine légitimité, peut-être plus que, davantage même que sa position d'élu, le fait qu'il ait créé des emplois et qu'il ait eu aussi un certain souci d'accompagnement social» (entretien avec un journaliste ex-Iocalier).

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L'hypothèse qui sous-tend cet ouvrage consiste à voir dans les articles, les photographies (peu étudiées car associées à la presse populaire)[Becker, 130; coll., 9-13] ou les reportages audiovisuels, non pas le produit d'une chaîne de fabrication propre à une entreprise de presse, un reflet fidèle du réel ou une symbolique idéologique décodée par la grâce de l'exégèse subjective même inspirée - du chercheur sémiotocien [Hélias; Mons; Gonzales], mais plutôt comme l'enjeu d'un rapport de forces plus ou moins (dés)équilibré et (in)stable entre un rédacteur (amateur ou professionnel) et sa source d'information politique (amateur ou professionnel). Pour J. Fiske, la production de l'information est vue comme un «merveilleux prix idéologique à gagner» [46]. La tentation est en effet grande, pour justifier sa propre ambition et compétence herméneutique, de surcoder un document ou un événement en lui accordant plus de charge symbolique qu'il n'en a réellement: voir l'interprétation du rite mittelTandien de la roche de Solutré par M. Abélès [1991, 136-140]. Ce n'est pas non plus en effectuant un sondage auprès de la population que l'on décidera si les journalistes sont ou non «indépendants», surtout si l'on confond, dans le commentaire, la confiance dans un média et son degré d'indépendance [Charon, 1992]. C'est l'état conjoncturel d'une interaction socialement structurée qui permet d'expliquer les règles du jeu respectées ou contestées par les protagonistes, la marge de manœuvre plus ou moins étroite dont dispose chacun vis-à-vis de l'autre, la distribution et la définition des rôles sociaux respectifs, la revendication de telle ou telle acception du rôle démocratique de la presse... Nous serons conduit à employer l'expression «marge de 16

manœuvre», mais elle ne nous satisfait pas totalement parce que l'acception spontanée qu'elle véhicule risque d'omettre que l'existence d'une certaine «marge de manœuvre» ne signifie pas nécessairement que les interactants s'en serviront dans leurs échanges, car leurs dispositions mentales ne les y inclinent pas toujours et le «poids» des sources est quelque chose de relatif à une configuration de jeu complexe. Elle n'est donc pas une fonction inversement proportionnelle du «poids» variable des sources, comme dans un système de vases communiquants poids/autonomie [Neveu, 1993(1), 14]. À défaut d'un concept plus rigoureux qui resterait peut-être à forger par néologisme, nous l'employons malgré tout, mais seulement dans un sens élargi, qui intègre les structures mentales des joueurs (que l'on pourrait dès lors définir comme la prédisposition à investir les latitudes d'action objectives offerte par la configuration de jeu). L'objectif de ce livre (améliorer - même marginalement - notre compréhension de l'objet), s'il semble à première vue d'ampleur modeste (il ne s'agit ni d'un projet de loi ni d'une succession de scoops), n'en risque pas moins de susciter des résistances qui n'ont pas grand-chose à voir avec ce but affiché de manière quelque peu téméraire. Ainsi, la mise au jour des contraintes mentales, c'est-à-dire d'un ensemble de dispositions intériorisées au cours des apprentissages différents subis par eux, ne peut que heurter frontalement les visions enchantées et routinières du monde social et de la liberté de la presse: celle du libre choix de sa carrière et des conceptions en matière de rapports presse-politique, celle du rôle de gate-keeper (portier) du journaliste capable de faire des choix en fonction de ses propres valeurs, celle du «rôle démocratique» de la presse au singulier, celle de la mise en avant de la mort de journalistes en service commandé, celle de la référence à sa «conscience» (état mental supposé inné, constant, incréé et isolé de toute contingence) utilisée pour expliquer ses choix rédactionnels... La mise en place de la grille d'analyse proposée permettra de répondre à toute une série d'interrogations lancinantes concernant les rapports pressepolitique. Pour quelles raisons ces relations sont-elles plus ou moins coopératives ou conflictuelles? Quelles sont les stratégies des sources d'information politique à l'intention des rédacteurs? Qu'est-ce qui permet d'expliquer les différentes conceptions de leurs rôles sociaux respectifs? Pourquoi les rédacteurs se réfèrent-ils à des acceptions différentes du «rôle démocratique de la presse»? Le succès politique de S. Berlusconi en Italie estil imputable à la capacité persuasive de ses chaînes de télévision? Pourquoi les mœurs en matière de contrôle politique diffèrent-elles selon les pays? Dans quelle mesure peut-on parler d'un «Quatrième Pouvoir» aux côtés des trois «pouvoirs» dits exécutif, législatif et judiciaire? Etc.
L'attention aux rapports presse-politique montre surtout l'intérêt à ne pas les négliger dans l'analyse de science politique, contrairement aux routines intellectuelles, y compris en sociologie électorale. Les événements qui ont suivi 17

les attentats de l'été 1995 peuvent-ils se comprendre sans tenir compte des revendications voilées de l'organe clandestin du GIA (El Ansar), des révélations d'un quotidien algérois (La Tribune), de la publication du témoignage d'un gendarme par Le Canard enchaîné? La publicité donnée à tel propos ou telle action contribue à modifier la conjoncture politique parce qu'elle est susceptible d'affecter le crédit des acteurs politiques et de leurs partis, d'entraîner des anticipations sous forme de défections ou de ralliement à leur étendard. Dès lors qu'ils rendent publiques des informations liées directement ou indirectement à la vie politique, les journalistes font partie du jeu. À chaque fois qu'un acteur politique se trouve dans une telle configuration, laisser de côté l'analyse des rapports presse-politique conduit à des résultats dont la pertinence prête à caution: explication des votes Le Pen, étude des politiques publiques, dynamique des crises politiques, luttes internes aux partis politiques, etc. Fin septembre 1995, J. Toubon, ministre de la Justice, a ainsi dO anticiper la publication annoncée d'un article dans L'Express concernant les conclusions du SCPC sur le favoritisme en matière d'attribution des logements en publiant un communiqué stipulant que le chef de ce service, B. Challe, avait démissionné (ce que l'intéressé a interprété comme une pression politique). Fin janvier 1997, c'est par la presse que les députés ont appris la teneur d'un accord confidentiel KohlChirac en matière de coopération militaire, ce qui a provoqué un tollé parmi ceux de l'opposition invoquant un mépris de la représentation nationale. Les conflits, même militaires, revêtent aussi une dimension symbolique grâce à l'écho donné à un fait (qui crée l'événement) et aux définitions de la situation préférées par les éditorialistes; ce n'est ainsi pas par hasard que la police péruvienne a décidé en janvier 1997 d'évacuer les journalistes des abords de l'ambassade du Japon prise en otages: les militants du groupe terroriste Tupac Amaru faisaient en effet passer des messages en court-circuitant les négociateurs officiels.

La perspective esquissée dès cette introduction offre l'avantage de dépasser les alternatives formulées en termes de censure et d'autocensure, de désinformation [Woodrow] et de manipulation [Paletz et Entnam], de politisation et d'objectivité, de liberté de la presse et de pouvoir de l'État, d'amélioration du dialogue entre gouvernants et gouvernés et de régression du débat démocratique [Rieffel, 1996, 195], d'image et d'écrit, de journalistes debouts et assis, de journaux sans gouvernement et de gouvernement sans journaux (T. Jefferson en 1787)... Les développements qui suivent sont organisés autour de trois parties. La première (1) traite des obstacles à la connaissance des rapports presse-politique; elle pennettra de mettre au jour les limites des délimitations habituelles de l'objet. La deuxième partie (II) présente la mise au point d'une typologie «idéale» des rôles démocratiques de la presse; le but est de clarifier le débat en mettant en évidence les usages sociaux différenciés de la notion de démocratie. La troisième partie (III) expose, sur la même base typologique, les conditions pour comparer les rapports presse-politique.

PARTIE I : LES OBSTACLES À LA CONNAISSANCE DES RAPPORTS PRESSE-POLITIQUE

L'occultation Les prénotions L'approche Les usages Les écueils

Chapitre 1: des pertes et des profits presse-politique politique»

Chapitre 2: à propos des rapports en termes

Chapitre 3: de «communication

Chapitre 4: essentialistes du concept

de «pouvoir»

Chapitre 5: du statocentrisme et du médiacentrisme Chapitre 6: du paradigme de l'influence

Les limites

Contrairement à ce que nous laissent croire le «sens commun» et le «bon sens», il ne va pas de soi que les acteurs journalistiques (qu'ils soient amateurs ou professionnels) bénéficient d'une liberté d'expression infmie dans les pays occidentaux du fait qu'ils ne sont pas physiquement persécutés et que des garanties de valeur constitutionnelle existent formellement4. Il ne va pas de soi non plus que, depuis l'augmentation du nombre de chaînes de télévision privées et l'instauration d'organismes plus ou moins indépendants chargés de veiller au respect des normes de diffusion en France (HACA,CNCL, CSA), les gouvernants et les élus aient renoncé à contrôler fmancièrement et politiquement les rédactions ni que les journalistes, en l'absence de pressions explicites, puissent être déclarés libres de toute contrainte. Les prénotions engagées implicitement dans les expressions «liberté de la presse» ou «liberté d'expression» supposent en effet l'absence de toute contrainte externe (la fameuse «pression») qui entraverait la volonté individuelle. Mais les itinéraires biographiques de tous les hommes de presse, comme ceux des hommes politiques et des autres acteurs/agents sociaux, ont permis l'intériorisation progressive de normes de comportement qui leur sont propres. Celles-ci, après avoir été imposées par les contextes sociaux où ils ont évolué au fil de leurs expériences, ont fini par s'imposer à eux sous la forme de manières inconscientes d'agir, de penser et d'être. La genèse sociale de l'habitus qui en résulte étant oubliée, les manières différentes qu'ils ont de concevoir leur métier ou leur activité leur semblent à tous «évidentes» et «normales» bien que les règles de comportement régulier et souhaitable, parfois désignées par les mots «valeur», «morale» et «déontologie», varient énormément selon les configurations sociales et l'état du rapport de forces. Aussi apparaît-il peu fécond heuristiquement de poser ce genre de questions dans un sondage visant à mesurer le degré de confiance des consommateurs dans les infonnations: «Croyez-vous que les journalistes sont indépendants, c'est-à-dire résistent aux pressions des partis politiques?» (SOFRES,La Croix-Téléra1111l,janvier1997); la manière de poser le problème
4 La distinction amateur/professionnel vise à rappeler que la très grande majorité des acteurs journalistiques et politiques ne vivent pas matériellement de leur activité. Alors que l'on a tendance à n'étudier que les professionnels dans chaque secteur social, il convient de tenir compte également des innombrables maires et correspondants de la presse locale afin d'éviter d'étudier seulement une partie du réel.

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laisse en effet entendre trois prénotions: les journalistes sont indépendants dès lors qu'ils parviennent à résister aux «pressions»; les «pressions» ne sont pas intériorisées et n'influencent pas les actions à venir; le libre-arbitre des journalistes existe bel et bien et ne dépend pas des apprentissages sociaux divers qu'ils ont subis. Encore une fois, rien ne va de soi alors que tout invite à accepter telle quelle la problématique des acteurs étudiés. De surcroît, l'hétérogénéité des rapports presse-politique provient, non seulement de l'intensité variable des contraintes externes, mais aussi de la diversité des structures mentales des protagonistes. Un seul exemple suffit pour attester de la diversité des relations qui découlent de ces deux dimensions et de la difficulté à s'exprimer en tennes globalisants pour désigner des configurations de jeu polymorphes: celui de P. Descamps, un journaliste pigiste de la rédaction de France 3-Rhône-Alpes. Il suffit d'un seul cas pour mettre en évidence la nécessité de prendre en compte cette hétérogénéité dès la construction et la délimitation de l'objet de recherche, et de remarquer par exemple que P. Descamps n'entretient pas les mêmes relations avec R. Avrillard, conseiller municipal écologiste avec lequel il a écrit un Iivre, et avec A. Carignon, ancien maire RPR de Grenoble. Enfin, on estimera peut-être que cette première partie consacrée aux obstacles à la connaissance est superfétatoire. En effet, ne tarde-t-il pas au lecteur de passer le plus vite possible aux choses sérieuses, d'en savoir enfin plus sur les rapports presse-politique? Cette étape nous semble, malgré cette impatience, indispensable pour bien marquer les spécificités de notre construction d'objet. Cela tient à la double rupture épistémologique exigée pour parvenir à une explication valide, d'une part avec le sens commun globalisant et stéréotypé, d'autre part avec les éléments de savoir savant antérieur qui ont pu être réappropriés par les acteurs-agents étudiés en fonction de leurs intérêts. Des journalistes peuvent par exemple employer des notions élaborées antérieurement dans les sciences sociales, comme boîte noire, filtre, agenda, fonction, élite, etc. L'étude des obstacles à la connaissance n'en sera pas pour autant dénuée d'intérêt pour la connaissance des rapports presse-politique elle-même car on mettra d'ores et déjà en place un certain nombre de jalons aptes à satisfaire la soif d'en savoir plus et, nous r espérons, mieux.

CHAPITRE 1:

L'occultation des pertes et des profits

En premier lieu, le chercheur en sciences sociales ne manque pas d'être saisi par le paradoxe entre l'ampleur et la virulence des polémiques concernant les rapports presse-politique et l'ignorance quasi-totale dans laquelle l'observateur - même attentif - est plongé à leur propos: «Le lecteur, l'auditeur, le téléspectateur ignorent presque tout de ce chaudron de sorcière, de cet alambic aux étranges torsades qu'est la rédaction d'un journal» [du Roy, 16]; «Les liens sont désonnais serrés entre politique et télévision, même si, pour le public, ce jeu est encore obscur, dissimulé» [Bourdon, 1994, 47]. Il faut donc aller au-delà des mises en scène que seuls ceux qui appartiennent déjà au sérail peuvent dévoiler (embrassades hors du champ des caméras, tutoiement, liens amicaux et familiaux, moyens utilisés pour arracher ou cacher une information, manœuvres pour nommer l'homme ou la femme idoine, intimidations, flatteries, deals, private jokes, dons et dettes...). Y. Mourousi explique ainsi la genèse de l'idée du dialogue «chébran» en avril 1985 sur TF1:
«Je connaissais Miuerrand depuis longtemps. Je savais qu'il pouvait être brillant dans les dîners privés et je savais aussi qu'il avait une étonnante connaissance de la rue. Mais. depuis son élection. l'image compassée qu'il donnait à la télé ne lui ressemblait pas. "Que me proposezvous?". m'a-t-il demandé? Je lui ai répondu: "Il faut faire comme on dîne"» (Le Monde. 5-6 janvier 1997).

On ignorera aussi toutes les fois où la seule existence de la presse écrite et audiovisuelle aura eu une influence sur les pratiques internes à l'univers politique, comme lorsque l'on menace de recourir à la presse pour faire éclater un scandale s'il n'est pas résolu par des moyens plus discrets. Se fier aux déclarations rassurantes d'un dirigeant de la presse sur la capacité de résister aux pression de ses journalistes serait donc singulièrement candide:
«Les pressions sont peut-être devenues moins violentes. journalistes de RTL sont équipés de ce que Hemingway mais toujours aussi nombreuses. Les nommait un "détecteur à merde"; ils

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