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Les réfugiés rwandais à Bukavu au Zaïre

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256 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 194
EAN13 : 9782296309784
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Les réfugiés rwandais à Bukavu au Zaire

Le Congo-Zaïre à L'Harmattan
(dernières parutions) de DORLODOT Philippe: Les réfugiés rwandais à Buka.vu (Zaire), préface de R. Minani, postface de Reyntjens, 320 p. MARCHAL Jules: E.D. Morel contre Léopold Il -L'Histoire du Congo 1900-1910, 2 vol., 840 p. MIANDA Gertrude : Femmes africaines et pouvoir, les maraîchères de Kinshasa, préf~çe de C. Coquery- Vidrovitch, 224 p. RYCKMANS"Geneviève : André Ryckmans, un territorial du Congo Belge - Lettres et documents 1954-1960, préface de J. Kestergat, introduction de J. Vanderlinden et B.Verhaegen, liminaire de M.-Th. Legrand- Dewez. TSHIALA LA Y : Sauver l'École-Stratégies éducatives dans le Zaire rural, préface de P. Erny, 206 p. TABLE DE CONCERTATION SUR LE ZAÏRE: Chronique d'une transition inachevée - Zaïre 1992-95, préface de J.-F. Ploquin, postface de P. Rosenblum, 368 p.
H. WEISS: Indépendance et radicalisme rural. La lutte du P.S.A (Parti Solidaire Africain), traduit de l'anglais, édition augmentée et préfacée par I. Wallenstein, 416p.

Philippe de DORLODOT
(coordinateur et présentateur)

Les réfugiés rwandais à Bukavu au Zaire
De nouveaux Palestiniens?

Préface de Minani Bihuzo Postface de Filip Reyntjens

Groupe Jérémie Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

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Le Groupe Jérémie
Le Groupe Jérémie, d'inspiration chrétienne mène un combat non-violent pour la défense des droits de l'homme et pour le rétablissement de la paix au Zaïre. La mobilisation pour la justice sociale et la justice tout court est son credo. Depuis ses débuts, en février 1993 - suite au passage à Bukavu de Hildegard Goss-Mayr, épouse de Jean Goss leader de la non-violence active - c'est ce message pacifique que le Groupe Jérémie essaie de véhiculer à travers ses feuillets, conférences-débats', sessions et diverses réunions de conscientisation à la base. Quelques-unes de ses réalisations, parmi les plus marquantes:

-

En collaboration avec d'autres groupes, il a freiné les luttes intertribales incitées d'en haut pour mieux diviser et dominer. - A plusieurs reprises, il a empêché le pillage par les militaires de la ville de Bukavu. - Depuis avril 1994, le Groupe s'est totalement investi dans le drame rwandais, notamment dans l'aide à apporter aux réfugiés, des milliers de Tutsi d'abord, des centaines de milliers de Hutu depuis juillet 1994. - Il a commencé une vaste campagne d'information, de formation et d'éducation populaire en vue des élections libres et transparentes qui devront avoir lieu un jour au Zaïre.

Le Père Philippe de Dorlodot est Père Blanc d'Afrique, au Zaïre depuis 1970. Après avoir travaillé au Maniema, il a été à Kinshasa de 1988 à 1993 où il fut membre du groupe Amos. Il est à Bukavu depuis 1994. Il a publié chez le même éditeur: "Marche d'espoir", Kinshasa 16 février 1992. Non- Violence pour la Démocratie au Zaïre.

Photo de couverture: le camp de Birava (Ph. de Dorlodot)

Copyright L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-3698-6

Préface de Minani Bihuzo
Dans cette préface, je traiterai de Justice, réconciliation et paix dans la région des Grands Lacs en vue de construire une société digne de l'homme.

1. Les temps ont changé
Ces dernières années, on a vu s'effondrer en un laps de temps très court, la barrière idéologique qui s'était présentée pendant des décennies comme quasiment insurmontable. Un peu partout dans le monde, les régimes autoritaires cédaient le pas à des forces plus démocratiques et à des gouvernements plus disposés à prendre en compte les appels et préoccupations de leurs peuples. Ces processus dits "de démocratie", quoique différents dans la forme, l'ampleur et l'intensité selon les continents et l'histoire de chaque peuple, présentent assez de similitudes pour qu'on ne puisse pas être tenté de les considérer comme un phénomène passager!. Ils sont, de l'avis de personnes avisées2, un phénomène mondial qui impose désormais un sursis à tout gouvernement n'ayant pas l'aval, ou ne cherchant pas à se rallier la majorité de son peuple. Au moment où l'on perçoit sous d'autres cieux des signes manifestes d'engagement pour la paix, une fausse note vient de la région des Grands Lacs. Cette région de l'Afrique - qualifiée par certains de terre brûlée ou
mieux de champ de bataille

- offre

un spectacle de violence dans des conflits

d'intérêts contradictoires. Ici, ne semblent désormais compter que les intérêts égoïstes des personnes ou des groupes, le règne des "politiques de la haine"3 qui depuis trois décennies se cristallisent dans des cycles de violence que l'on est encore loin de pouvoir ou de vouloir briser. De la part des animateurs des groupes antagonistes, il semble n'avoir jamais eu une volonté politique de règlement pacifique des conflits. A ces luttes intestines sont venues s'ajouter les insuffisances et l'inadéquation des interventions de la communauté internationale.

2. Les origines de la crise
L'origine dans le temps et l'espace des conflits dans cette région est une question passionnée, discutée. Nous pouvons simplement constater que chaque fois qu'il manque dans une société humaine des règles claires, légitimes et équitables de convivence, ou si celles-ci existent mais ne sont pas appliquées, la force tend à prévaloir sur la justice et l'arbitraire sur le droit, avec comme conséquences la violence et d'innombrables souffrances. Quant au sort réservé aux différents accords politiques dans la sousrégion des Grands Lacs, il ressort plus distinctement que la recherche de la vérité et le respect de la parole donnée ou de la signature n'ont jamais été les
1 BOUTROS BOUTROS-GHALI, Agenda pour la paix, New York, Nations Unies, 1992. 2 Zahir FARES, Afrique et démocratie. Espoir et illusions, Paris, L'Harmattan, 1992, 190 p. 3 "Les politiques de la haine. Rwanda, Burundi, 1994-1995", in Les Temps modernes, n° 583, juillet-août 1995.

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vertus principales des négociateurs. Les forces en présence ont toujours rivalisé de stratégies d'anéantissement mutuel, au lieu de fixer des points de repères clairs et acceptés par tous, devant régir la vie en commun. A présent, les communautés se sont tellement fait de mal sans réussir à se neutraliser qu'il apparaît clairement que ni les régimes dictatoriaux exclusivistes et policiers, ni les guerres, ni les massacres, même à grande échelle des populations civiles, ni même les génocides ne sont des moyens adéquats pour résoudre définitivement un différend. Le bon sens, le patriotisme et l'humanisme en appellent aujourd'hui à l'instauration du dialogue afin de jeter les bases de la gestion du futur. Le conflit israéloarabe a montré en cette fin de siècle qu'une société fondée uniquement sur les rapports de forces n'est ni humaine, ni viable. On peut retarder le dialogue, mais on ne peut s'y dérober indéfiniment sans conséquences fâcheuses pour soi et pour les autres.

3. Le Rwanda
Dans le cas précis du Rwanda, la logique de l'exclusion et de la force a toujours voulu prévaloir sur celle du dialogue. Ici, ne propose le dialogue que celui qui est en position de ,faiblesse. Et durcit la sienne celui qui, à tort ou à raison, se croit être le plus fort. Les négociations souvent imposées de l'extérieur qui s'en. suivent, ne sont qu'affabulation, jeux de cache-cache qui couvrent à peine des intentions machiavéliques. Le prolongement, - par la magie du son et de l'image - de la dernière crise jusqu'au sein des groupes d'intérêts et des gouvernements d'Occident a eu comme conséquence de masquer les différentes faces de ses réalités locales, ou tout simplement la falsification de la vérité par une approche superficielle destinée à une consommation extérieure. Aujourd'hui, la tragédie rwandaise continue encore à poser des questions auxquelles on ne se presse pas de répondre. Son éphémère couverture médiatique et les différentes prises de position aux colorations contrastées, fluctuantes et contradictoires sans véritables perspectives à court terme avec des solutions acceptées et acceptables par tous, témoignent d'un embarras évident. Les explications, justifications et commentaires politiques partiels et partiaux venus des Rwandais eux-mêmes selon leurs camps respectifs, relayés par d'autres localement (Zaïre, Ouganda, Tanzanie, Kenya) ou à l'étranger (Belgique, France, Angleterre, Hollande, Allemagne, États Unis) dénotent pour la plupart des cas de parti-pris manquant de mesure, de retenue, de prudence, de sérénité et d'objectivité. Plusieurs sont parsemés de demi-mots, de non-dit et de fourberie, perceptibles par le manque de volonté réelle de résoudre la crise et un refus manifeste d'aller à la racine du mal et poser les questions fondamentales ou y répondre. Face à un tel enchevêtrement d'acteurs et d'intérêts incohérents, il n'y a pas de doute que seuls les antagonistes directs, libérés de cette emprise écrasante qui cache mal les intérêts des groupes, devraient recouvrer leur sérénité pour initier rapidement un dialogue franc afin de rebâtir ce qu'ils ont eux-mêmes détruit. Cette entreprise exige courage, patriotisme et vérité.Les textes réunis dans ce volume trouvent leur point de départ dans .des situations vécues de façon quelque fois dramatiques et par rapport auxquelles les groupes, associations et individus ont réagi, tantôt par un appel, tantôt par une dénonciation, tantôt par un témoignage ou simPlement

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une réflexion... Ils se veulent une contribution fraternelle à la recherche de la paix de la part de ceux-là qui sans être partie prenante dans le conflit paient aujourd'hui une partie des conséquences de cette crise. Ils veulent encourager à la paix à travers un dialogue qui prend au sérieux les appels et les angoisses des populations vulnérables qui toujours paient le plus fort prix de l'intolérance: les populations civiles, les rescapés des génocides, les réfugiés, les déplacés de guerre, les milliers de veuves, d'orphelins, les femmes, les enfants, les vieillards... Il n'est donc pas superflu de revenir sur les thèmes auxquels font allusion beaucoup de ces textes pour en saisir la motivation principale: la création dans notre sous-région de sociétés à la hauteur de la dignité humaine, de sociétés où les gens enfin réconciliés feront régner entre eux la justice, la paix, l'amitié et la concorde. 4. Une société à la hauteur de la dignité humaine Justice: il est heureux de constater dans cette région, qu'après des années d'impunité, enfin le sens de la justice s'est réveillé. Et il est, pour beaucoup, difficile d'instaurer aujourd'hui la paix dans la région des Grands Lacs sans vraie justice. S'il y a consensus sur le fait qu'il faut rendre justice, comment la rendre est moins évident. Les expériences d'ici et d'ailleurs ont montré que .les programmes fondés sur une certaine idée de la justice subissent dans la pratique des déformations. Souvent les forces négatives comme la rancoeur, la haine et la cruauté prennent le pas sur la justice. Une telle pratique devenue vendetta ne peut qu'être décriée car elle éloigne les chances de réconciliation et retarde la rencontre des frères séparés. Réconciliation: la violence dans l'histoire de l'humanité a toujours été un défi permanent face auquel on ne peut rester indifférent sous peine d'en être complice. Mais chaque fois qu'on veut relever ce défi, il Y a danger d'ajouter violence sur violence à travers des choix qui risquent de s'inscrire dans une spirale sans fin. Ainsi, dénoncer les situations de violence, interpeller et encourager les parties en conflit pour un dialogue franc n'est pas "une nouvelle maladie"4. Car l'expérience tragique des dernier événements oriente aujourd'hui la majorité du peuple vers la recherche de la paix. Mais la paix ne se décrète pas, ni ne s'impose. Elle se négocie. D'où l'appel à la concertation, aux négociations, à la réconciliation pour créer un consensus sur les valeurs de la coexistence pacifique entre les groupes. La réconciliation est incontournable pour toute nation blessée. Elle n'est ni naïveté, ni pardon aveugle, moins encore appel à l'oubli. Elle n'exclut pas non plus la justice. "La capacité de la réconciliation découle de cette disposition première au consensus, c'est-à-dire à l'écoute, à l'entente et àla négociation adulte. La réconciliation dont il est question, quand bien même elle se situe aux antipodes du rite sacrificiel du bouc émissaire, exige du fauteur reconnaissance publique de sa faute, ferme propos de s'amender et de réparer le préjudice causé. Non plus selon le procédé d'une justice policière, mais bien selon le prôcédé d'une concertation sans exclusion. (...)
La charge et la symbolique religieuse de cette terminologie cachent en fait un travail réellement politique de négociation entre les intérêts en jeu et de
4 Une autorité politique de la sous-région des Grands Lacs a affirmé dans un discours public diffusé sur les ondes d'une radio nationale que la "réconciliation" était une nouvelle maladie.

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rééquilibrage du parallélogramme des forces politiques. (...) C'est un réalisme politique qui récuse l'affrontement violent au profit d'une .stratégie de conciliation des contraires, qui ne démissionne pas de ses objectifs mais veut les atteindre, sans compromission, par le dialogue et le compromis5." Paix: mais ni la justice même rendue avec équité, ni la réconciliation résultant d'un pardon mutuel, ne sont suffisants pour instaurer et garantir la paix. Celle-ci exige avant tout un ensemble de relations positives entre les individus et les communautés. Elle n'est pas un monologue de deux solitudes qui s'évitent et se font peur. Elle est une ouverture à l'autre. Elle requiert la vérité dans les rapports et par rapport à l'Histoire, l'estime mutuelle, la solidarité, les choix et les projets communs pour un même futur. Elle n'est pas un voeu pieux facile à réaliser. Elle est une construction difficile, à faire chaque jour dans les détails, même les détails de la parole et du discours... Il se trouve aujourd'hui parmi les leaders de cette région, des personnes qui sont engagées dans cette réforme en profondeur de la société pour davantage de justice, de réconciliation et de paix. Ils attendent de tous soutien et encouragement. Qu'ils trouvent ici l'expression des cris qui portent au loin le même rêve, la même espérance et la même détermination.

Minani Bihuzo bin Kakuru s.j. Istituto di formazionepolitica, Palerme

5 METENA N'NTENAt Église, société, démocratie en Afrique contemporaine, in OKALLA J., Inculturation et conversion, Paris, Karthala, 1994, p. 97.

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Avant-propos
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La tragédie rwandaise est pour l'Afrique centrale un événement majeur:

plus encore que le seul Rwanda, c'est toute la région des Grands Lacs qui est impliquée. Il y a deux millions de réfugiés rwandais au Zaïre et en Tanzanie. La situation est explosive au Nord et au Sud-Kivu. La population de Bukavu - tout comme celle de Goma - vit le drame de la présence des réfugiés et ses conséquences: augmentation du coût de la vie, insécurité, et surtout menaces de conflits aux frontières du Zaïre, du Rwanda et du Burundi. Maintenant le Zaïre souhaite le départ rapide des réfugiés: des expulsions ont eu lieu en août dernier, et la menace d'un rapatriement-forcé dans un avenir très proche est réelle. Le Rwanda, malgré ses déclarations, décourage un retour massif. Les réfugiés, indésirables partout, seront-ils les nouveaux Palestiniens? A Bukavu, depuis avril 1994, les groupes des Droits de l'homme au sein de la Société civile et l'archevêque se sont exprimés sur cette situation à de multiples reprises. Je me suis résolu à rassembler ces prises de positions afin de faire comprendre la problématique des réfugiés rwandais au Kivu. La plupart des textes, ceux de Mgr Munzihirwa, des groupes Jérémie, GRAPES, Reine de la Paix, ceux de la Société civile et d'autres encore sont présentés ici sans référence. Ils ont en effet été publiés, imprimés et diffusés à Bukavu. Et de là répercutés en Occident. Mes commentaires sont en italique et précèdent les textes. Deux remarques. La première: le lecteur pourra s'étonner que certains textes du groupe Jérémie soient signés par quelques membres, d'autres pas. Explication: si un texte est destiné prioritairement à l'étranger, il y a quelques signataires. S'il est destiné avant tout à la population de Bukavu, il est signé du seul "groupe Jérémie", très connu en ville. La seconde: ici et là, quelques tournures inusitées en français pourront étonner. Je les ai laissées telles quelles, car elles relèvent du "français zaïrois". Je tiens à remercier chaleureusement Rigobert Minani Bihuzo, jésuite zaïrois originaire du Sud-Kivu qui a joué un rôle important dans la sauvegarde de la paix à Bukavu. Il a accepté de cO]1tinuer notre amicale collaboration au sein du groupe Jérémie, en préfaçant ce dossier. De même, j'exprime mes plus vifs remerciements au professeur Filip Reyntjens, spécialiste de l'Afrique centrale, dont le livre L'Afrique des Grands Lacs en' crise. Rwanda, Burundi: 1988 - 1994, Karthala, 1994, est un ouvrage de référence. Il a accepté sans hésiter de rédiger la postface de ce livre. Novembre 1995. Philippe de Dorlodot

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Carte du Rwanda

(ZAlitE)

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Présentation de certains acteurs

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Beaucoup des textes présentés dans ce dossier - plus d'un tiers - émanent de Mgr Christophe Munzihirwa Mwene Ngabo et des groupes GRAPES, Jérémie, Reine de la Paix. Voici une brève présentation de ces acteurs.

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Courte biographie de Mgr Munzihirwa
Originaire du Bushi (région de Bukavu), Christophe Munzihirwa est né en 1926. Il a étudié la philosophie et la théologie au grand séminaire de Nyakibanda au Rwanda, et a été ordonné prêtre du diocèse de Bukavu le 17 août 1958. Il est entré dans la Compagnie de Jésus le 7 septembre 1963 et a prononcé ses derniers voeux le 6 décembre 1975. De 1980 à 1986, le Père Munzihirwa Mwene Ngabo fut provincial de la Province jésuite de l'Afrique centrale (PAC). C'est en 1986 qu'il a été nommé évêque coadjuteur du diocèse de Kasongo (au Maniema) où en 1990, il a succédé à Mgr Pirigisha comme évêque du diocèse. Depuis l'an dernier 1994, il est archevêque de Bukavu. Par ses années d'études au grand séminaire de Nyakibanda, où il a appris le kinyarwanda, il connaît le Rwanda de l'intérieur et il a vu alors les humiliations qu'avaient à subir les Hutu... En 1994, Mgr Munzihirwa a participé au Synode spécial pour l'Afrique qui s'est tenu à Rome en avril-mai. Depuis son retour à Bukavu en juin, ses nombreuses prises de positions courageuses en faveur des réfugiés proposent un chemin de paix pour le Rwanda.

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GRAPES
Groupe de Réflexion et d'Analyse Politique, Économique et Sociale de l'Archidiocèse de Bukavu
Le groupe est composé de prêtres diocésains et de congrégations (Xavérien, Jésuites, Missionnaire d'Afrique), d'une religieuse de N.-D. d'Afrique et de laïcs hommes et femmes. Quelques-uns de ces membres militent aussi dans d'autres groupes de pression, tels que Groupe Jérémie, Société civile et Association pour la Promotion des Droits de l'Homme (APDH). Comme l'indique l'explication du sigle, le groupe réfléchit et analyse les problèmes d'actualité politique, économique et sociale de la région et du Zaïre, mais aussi des pays voisins dans la mesure où ils influent sur la vie de

notre peuple.

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Comme groupe d'Eglise, nous tenons à fournir à l'autorité ecclésiastique des matériaux qui lui permettent de porter un jugement informé sur les événements, et pouvoir ainsi prendre position à bon escient surtout en faveur des petits et des sans-voix. L'évêque ainsi informé peut instruire son clergé qui, à son tour, atteint la base. Il peut aussi s'adresser à l'autorité politicoadministrative et militaire pour lui demander de remédier à la situation ou de s'amender. Le désir de former ce groupe a été formulé par les représentants du clergé et des agents pastoraux à plusieurs reprises. Nous nous réunissons tous les mercredis à 18 heures depuis mars 1993 et avons pu analyser plusieurs points chauds de l'actualité politique, économique et sociale de la région et du pays: 1. La désagrégation de la force politique au Sud-Kivu suite au choix de Birindwa comme Premier ministre. 2. Prise de position contre la présence et le recrutement inopportuns de la Garde Civile au Sud-Kivu. 3. L'étouffement de la démocratie par les autorités politico-administratives et militaires de la région du Sud-Kivu. 4. Prise de position face au billet de 5.000.000 zaïres. 5. Prise de position face à la réforme monétaire. 6. Initiation d'une assemblée liturgique pour éveiller le peuple de Dieu à son devoir dans la situation actuelle. Chaque thème fait l'objet d'une analyse où chacun émet librement son idée. Le secrétaire fait le résumé de la séance. Les thèmes importants donnent lieu à la production d'une circulaire adressée à toutes les communautés sacerdotales et religieuses et à toutes les paroisses. Ces feuilles aident les agents de l'évangélisation dans l'animation sur la Justic~ et la Paix dans leurs milieux respectifs. Bukavu, le 6 avril 1994. Mitima F.-X., Vicaire Général animateur du GRAPES

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Le Groupe Jérémie à Bukavu
Le peuple zaïrois est victime, depuis trente ans, d'un système dictatorial qui l'a "clochardisé" à tous points de vue et qui le maintient encore et plus que jamais dans cet état. Pour contrer la volonté populaire de démocratisation et d'instauration d'un état de droit au Zaïre, ce système dictatorial complique sans cesse le processus de changement, en changeant continuellement d'acteurs politiques. Des leaders traîtres, le pays en connaît: beaucoup exploitent la confusion actuelle simplement pour se positionner et se créer un avenir, malheureusement, en trahissant le peuple. Dans ce monde d'intrigues, le Groupe Jérémie, comme groupe chrétien, entend annoncer la Bonne Nouvelle et libérer notre peuple avec les armes de l'amour, de la vérité et de la justice. Depuis ses débuts, en février 1993, c'est ce message que le Groupe Jérémie essaie de véhiculer à travers ses feuillets, conférences-débats, sessions et diverses réunions de conscientisation à la base. A titre d'exemples, nous pouvons citer les réalisations suivantes, parmi les plus marquantes: - En collaboration avec d'autres groupes, nous avons empêché les luttes intertribales, stratégie que le pouvoir voulait déployer pour mieux diviser et donc dominer notre peuple. - A plusieurs reprises, nous avons empêché le pillage de la ville de Bukavu. - Nous avons entrepris d'implanter des noyaux du Groupe dans plusieurs milieux pour toucher le plus grand nombre. Quatre de ces noyaux sont opérationnels. - Depuis avril 1994, le Groupe s'est totalement investi dans le drame rwandais, notamment dans l'aide à apporter aux réfugiés (des milliers de Tutsi d'abord, plusieurs centaines de milliers de Hutu depuis juillet 94). Pour le moment, nous sommes confrontés à la présence de nombreux militaires. (...) Quelles actions dans l'avenir? A travers les différents blocages entretenus par le pouvoir, nous avons l'impression que des signes nontrompeurs annoncent de plus en plus les échéances électorales. C'est pourquoi, nous comptons nous lancer dans une vaste campagne d'information, de formation et d'éducation de notre peuple en vue d'élections libres et transparentes. C'est d'ailleurs pour atteindre les coins et recoins de notre région que nous souhaitons implanter d'autres noyaux Jérémie. Cette campagne est un pari difficile à gagner dans et pour notrç pays. Mais avec la collaboration habituelle des autres groupes - Eglises (GRAPES), Coordination de la Société civile, >groupes des droits de l'homme - nous espérons y parvenir. Bukavu, le 30 septembre 1994. Le Groupe Jérémie: Déogratias Kiriza (secrétaire), Georges Bahaya, P. Rigobert Minani, Rémy Mitima, Jean-Baptiste Mulengesi, Buhendwa Denis, Sr Jeanne Abeni, François Maheshe, P. Francesco Zampese (muté à Kasongo), Jean Tubibu, P. Gianni Pedrotti, P. Philippe de Dorlodot.

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Le groupe "Marie, Reine de la paix"
Le groupe "Marie, Reine de la Paix It est né d'une rencontre des religieuses de l'Archidiocèse de Bukavu. Il regroupe Il soeurs de Il congrégations différentes et travaille sous la responsabilité de l'USUMA. La situation de détresse de notre peuple, et spécialement des femmes, nous a poussées à chercher comment réactualiser la mission prophétique de la vie religieuse dans notre monde. Comment la Bonne Nouvelle de JésusChrist que nous voulons proclamer sera-t-elle crédible? Comment notre vie et notre action peuvent-elles révéler le Sauveur au peuple qui souffre? Comment, en solidarité avec les autres et plus particulièrement avec les femmes, faire advenir un monde de paix, de justice, de fraternité? Groupe de réflexion et d'action, nous travaillons en concertation avec les re,sponsables de l'Usuma, le GRAPES et donc, sous la responsabilité de l'Evêque. Nous cherchons à collaborer avec les groupes déjà existants et oeuvrant pour la défense des droits de l'homme, pour la promotion du monde féminin et pour l'amélioration des conditions de vie de la famille. Durant l'année écoulée (mars 1993 - mars 1994), nous avons pu réaliser quelques actions: - deux récollections de religieuses à partir des conflits intertribaux dans le Nord-Kivu, sur le thème de la fraternité entre tous et sur les dangers des rivalités ethniques dans nos communauté~ (27/6/93et 16/1/94). - une veillée de prière sur le même thème dans l'église paroissiale de Kadutu (27/7/93). - un message radio à nos frères et soeurs burundais dans l'épreuve, le 27/10/93 et une collecte de dons pour les réfugiés burundais. - après les scènes de violence que Bukavu a connues, un chemin de croix a été organisé avec les mamans des paroisses de Bukavu, chemin de croix centré sur six plaies dont souffre actuellement notre peuple. En ce 18 mars 1994, la cathédrale a accueilli plus de 2.000 mamans, au terme de routes priantes au départ des paroisses. Nous espérons accueillir d'autres membres dans notre groupe pour resserrer les liens fraternels entre nous et dépasser les limites de chacune de nos familles religieuses dans cette mission d'espérance et de transformation au milieu du peuple qui veut se mettre debout6. Sr Maria Alexis missionnaire de N.-D. d'Afrique

6 Dans Marchons ensemble (bulletin diocésain de liaison - Bukavu), n° 4,juin 1994, p. 13.

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Explications:
COZI Inkotanyi Interahamwe KULeuven Memisa NCOS Non-vivres Pax Christi Sheeting : Centre d'information, de recherche et de solidarité avec le Zmre, Lyon, France : soldats du FPR : miliciens Hutu : Université catholique de Leuven (Belgique) : organisme hollandais de financement de projets : consortium d'organisations non gouvernementales néerlandophones : matériel distribué aux réfugiés, tel sheeting, bidon... : Mouvement chrétien pour la Paix : bâche de protection contre la pluie

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Introduction générale
Depuis avril 1994 et l'arrivée de 15.000 réfugiés tutsi, depuis juillet 1994 surtout et l'afflux massif de 350.000 réfugiés hutu, la population de Bukavu qui les a accueillis avec générosité, vit le douloureux problème des réfugiés rwandais. Elle risque maintenant d'en subir longtemps encore les conséquences avec entre autres, le danger bien réel de confrontations militaires aux frontières entre Rwanda, Burundi et Zaïre. Les 101 documents réunis dans ce dossier relatent ces événements depuis avril 1994 jusqu'à octobre 1995. Certains de ces textes donnent l'information, d'autres en font l'analyse et en montrent les conséquences pour le Kivu, le Rwanda et la région des Grands Lacs. Le dossier est divisé en trois parties: 10 le temps de l'horreur, avril juillet 1994 : de Bukavu, on voit les fumées des maisons qui brûlent. Il y a des tueries non loin de la frontière. Nous sommes témoins auditifs des tueries du stade de Cyangugu le 29 avril. Les rescapés arrivent. On les accueille. On écoute leurs témoignages. On reçoit aussi des témoignages de gens héroïques qui ont donné leur vie. On essaie de comprendre comment on a pu en arriver à cette horreur. C'est la première étape. 20 le temps de l'urgence, juillet. décembre 1994 : avec la prise de Kigali, le 4 juillet et celle de Butare ensuite, les réfugiés arrivent en masse à Bukavu. La ville est envahie, le collège et la cathédrale surtout. Il y a retard et manque d'organisation dans le transfert des réfugiés vers les sites, - pas faciles à trouver d'ailleurs parce que la région est déjà surpeuplée. Conséquence: les santés se détériorent par manque de nourriture. Au départ des militaires français de l'opération Turquoise, d'autres réfugiés arrivent encore. La deuxième étape décrit leur situation dramatique, fait comprendre l'organisation des secours et donne de nombreuses prises de position et analyses faites par l'archevêque, divers groupes zaïrois et rwandais. 30 le temps de l'inquiétude, janvier octobre 1995 : les incursions du FPR au Zaïre et les affrontements à la frontière; les nouvelles des arrestations arbitraires au Rwanda et des prisons, véritables mouroirs, qui révèlent l'ampleur de la purification ethnique entreprise par le FPR ; l'attaque du camp de Birava près de Bukavu et les massacres de Kibeho ; l'expulsion des réfugiés rwandais et burundais décidée par le gouvernement zaïrois en août 95, tous ces événements sont relatés dans la troisième étape, ils sont analysés dans de nombreux textes qui font ressortir les implications et conséquences pour toute la région des Grands Lacs.

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Ce dossier donne sur ces événements dramatiques une information, une analyse, et par là, il permet de comprendre la problématique et le drame vécus par les réfugiés qui dans leur très grande majorité sont victimes d'une politique d'exclusion. Sans respect de leurs droits, comment la paix serait-elle possible? Une guerre plus meurtrière risque d'embraser la région. Et maintenant que le 17

Zaïre a menacé de rapatrier de force les réfugiés à la fin de l'année, il y a urgence. La solution est à trouver par les Rwandais eux-mêmes. Mais la Communauté internationale doit exercer ici ses responsabilités. Si elle méconnaît cette problématique des réfugiés, elle risque fort d'imposer une solution inadéquate qui dégénérera en confrontation armée. Enfin, ce dossier vise à apporter un éclairage différent de celui donné par de nombreux médias occidentaux qui ont qualifié une fois pour toutes les réfugiés de "manipulés par les tueurs" et leurs camps de "prolongement des centres d'entraînement". La réalité est tout autre comme nous allons le montrer. Il est encore temps de vouloir la paix au Rwanda et d'y travailler d'urgence!

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Le temps de l'horreur
avril - juillet 1994

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Introduction
Depuis plusieurs mois, on comprenait à Bukavu que le Rwanda risquait de basculer: des miliciens étaient entraînés, des armes et des grenades étaient vendues à bas prix à Kigali, des listes de gens à abattre circulaient des deux côtés, la mise en application des accords d'Arusha se faisait attendre. Les assassinats politiques en février ont précipité les choses. On parlait d'une guerre civile probable... Le 6 avril 1994, l'avion présidentiel est abattu. Les massacres commencent et certains devant les caméras de télévision; plutôt que de combattre pour le pouvoir par armées interposées, -les FAR contre le FPR les autorités civiles et militaires procèdent via les milices lnterahamwe à des tueries abominables à rencontre des Tutsi et des Hutu modérés. C'est l'horreur. Très vite à Bukavu, la coordination de la Société civile, le GRAPES et le groupe Jérémie attirent l'attention de la population et des autorités sur la gravité de la situation et ses conséquences. Les premiers témoins, les rescapés arrivent. Tous sont traumatisés. Ils racontent. Des 27 textes de cette première partie, beaucoup concernent les massacres à Cyangugu de l'autre côté de la frontière: récits, témoignages, textes pour faire connaître le calvaire des gens au stade de Cyangugu et appeler à raide quand les rescapés seront transférés à Nyarushishi. Où arriveront fin juin les soldats français de l'opération Turquoise. D'autres documents témoignent de l'héroïsme de Hutu qui ont pris tous les risques pour sauver leurs voisins Tutsi. Le nombre de réfugiés à Bukavu augmente: il y en aura jusqu'à 15.000 et 5.000 Zaïrois rapatriés. Ils ont trouvé accueil dans des familles, ou sont entassés dans des baraquements près de la place Mulamba, non loin du collège. Ils sont dans une situation très pénible. Les groupes des droits de l'homme agissent. De la part de certaines autorités régionales, il y a peu d'empressement à améliorer leur sort et à leur accorder un site approprié. Une question nous habite: comment en est-on arrivé à une telle horreur? Quelques textes proposent une analyse ou en font ressortir les conséquences pour la région.

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Récit d'un moine trappiste de Mokoto:

Journées d'horreur vécues à Kigali du 7 au 12 avril 1994
Un des premiers massacres, celui du Centre Christus à Kigali.. dont les médias ont abondamment parlé.. rapporté par un témoin, le Frère Victor. Ce récit montre que les tueries furent perpétrées sur ordre. Ayant piloté le I:. Victor à Bukavu, je l'ai entendu raconter ces journées d'horreur. Epouvantable. Arrivé à Kigali le 6 avril vers 12h30, je ne trouve pas de place à la procure des Pères Blancs (Gemeca), mais F. Déogratias m'y attend comme convenu. Nous y prenons le repas et, après quelques courses dans Kigali, nous nous dirigeons vers le Centre Christus de Remera, tenu par les Pères Jésuites. Nous y arrivons vers 17h00. On me donne les clefs d'une chambre, et avec F. Déogratias, je me rends à pied chez les Frères Joséphites, dont la propriété est voisine de celle des Jésuites. ,C'est là que loge F. Déogratias. Nous sommes donc tout proches l'un de l'autre et cela nous facilitera le départ le lendemain vers 6hOOpour l'aéroport, que nous apercevons à un ou deux kilomètres là-bas. Les Frères Joséphites me raccompagnent. Jeudi 7 avril 6hOO,pas de F. Déogratias ! Vers 5hOOdu matin, j'ai été réveillé, il est vrai, par de fortes détonations. Mais on m'a tellement dit que chaque nuit on entendait à Kigali des coups de feu et des explosions de grenades que je ne me suis pas inquiété outre mesure et me suis préparé à partir pour l'aéroport, où l'avion du Père Abbé de Scourmont devait atterrir vers 6h30. C'est alors que j'apprends la terrible nouvelle de l'accident qui a provoqué, la veille au soir, la mort du président du Rwanda et de celui du Burundi. Consigne a été donnée à la radio de rester chacun 'chez soi. On sent que la situation est grave et des bruits d'armes se font entendre un peu partout dans la ville. 7hOO, nous sommes en train de discuter des événements avec quatre prêtres rwandais du diocèse de Gikongoro. Comme moi, ils n'ont pu trouver de la place à la procure des Pères Blancs et sont venus loger au Centre Christus. Ce matin-là, ils devaient accompagner leur évêque en partance pour Rome, dans le cadre du Synode spécial pour l'Afrique. Surgissent alors six militaires rwandais à l'air menaçant, qui exigent les pièces d'identité et la liste de tous ceux qui logent dans le Centre. Père Christian, jésuite belge, vient et va appeler la soeur chargée de l'accueil pour montrer aux soldats le registre des entrées. Deux des abbés n'y sont pas inscrits car ils sont arrivés vers 19h00 la veille alors qu'il y avait panne d'électricité. Les militaires sont très fâchés. Nous discutons avec eux. Ils. font asseoir les abbés par terre, rendent les pièces d'identité, puis les reprennent. Entre-temps, tous les pères jésuites nous ont rejoints: trois Belges et trois Rwandais. On va aussi chercher une dame demeurée à l'oratoire des pères et on signale aux militaires la présence d'un groupe de neuf jeunes filles rwandaises accompagnées par trois Espagnoles, tout,es membres d'un Institut séculier, "Vita et Pax". Elles suivent une session animée par l'abbé Juvénal Rutumbo au Centre Christus. Le chef des militaires exprime l'intention de faire 21

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enfermer tout le monde dans une chambre. Tandis qu'on me laisse seul sur un banc, soldats et prêtres jésuites se dirigent vers les bâtiments du bas du parc et vont faire quérir le groupe de "Vita et Pax" . Après un moment de discussion, je vois remonter à ma rencontre les trois Espagnoles, Helena, Dina et Amparo, les trois jésuites belges, tandis que les Rwandais, hommes et femmes, sont gardés vers la chambre 28, au bout du bâtiment et y sont enfermés. Toutefois, la soeur de l'accueil n'est pas inquiétée et deux des jésuites rwandais parviennent à ne pas se laisser enfermer, ce sont les pères Patrick Gahizi et Chrysologue Mahame. Le père Innocent a été enfermé, ainsi qu'un laïc, le cuisinier Louis. Les militaires ont gardé la clef de la chambre et ont même exigé de la soeur le double. En discutant avec eux, père Christian a tout de même obtenu l'assurance que ceux qui voudraient se rendre aux toilettes pourraient le faire. La soeur, bien que Rwandaise, peut retourner librement dans sa communauté et nous autres rescapés, nous nous regroupons chez les pères jésuites qui nous invitent à prendre le petit déjeuner avec eux. Nous sommes dix: cinq pères jésuites (trois Belges et deux Rwandais, trois Espagnoles, un Italien, membre de l'ONU, qui logeait dans une villa dépendant du Centre, et moi-même). Vers 8hOO,le père Christian, qui a entre-temps trouvé une troisième clefet même une quatrième! - se rend vers la chambre 28 et ouvre discrètement pour ceux qui désireraient se rendre aux toilettes. Successivement, il accompagne ainsi le père Innocent, l'abbé Juvénal, puis une fille, mais au retour de celle-ci, les militaires surgissent de derrière le bâtiment, furieux. Père Christian essaye de leur rappeler leur promesse de laisser les prisonniers se rendre aux toilettes; hors de question. Ils confisquent la troisième clef et le père doit nous rejoindre au plus tôt. Il ne nous reste plus qu'à attendre et à ne plus bouger. Vers 9h15, nous entendons un bruit de moteur: c'est une Jeep avec un officier et d'autres militaires. Père Christian sort à leur rencontre et discute un peu avec le chef qui paraît plus compréhensif. Deux militaires viennent appeler les pères rwandais Chrysologue et Patrick, qu'ils emmènent, et nous donnent l'ordre de fermer à clef les portes de la salle où nous sommes réunis et de ne plus sortir. Après quelques minutes, nous entendons deux explosions et des rafales successives de mitraillettes, puis quelques coups plus espacés, et, enfin, le silence. Chacun de nous a le pressentiment de ce qui vient de se passer, mais nous n'osons pas y croire et cherchons des explications à ces bruits d'armes. Nous entendons la Jeep repartir, puis plus rien. Impossible de transgresser l'ordre reçu de ne pas sortir de la salle où nous sommes enfermés. Vers 11h00, un père va discrètement faire signe à un de leurs ouvriers, resté fidèlement à son poste de sentinelle, de venir nous dire ce qu'il a vu. Il nous assure que les militaires ont tiré derrière la chambre 28 en direction de la route et que la porte de la chambre est toujours fermée. Cette information nous rassure un peu et nous permet de prendre ensemble le repas à midi. Vers 15h00, arrive un gendarme qui vient confier au Centre deux petites orphelines dont on vient de tuer la maman. Les pères en profitent pour parler de nos prisonniers avec lui. Il promet de nous envoyer deux gendarmes pour les libérer. Mais il accepte de se rendre d'abord sur les lieux avec le père Christian, une Espagnole, Dina, et une soeur de l'accueil, soeur Bonnifride. Dès qu'ils s'approchent de la chambre 28, ils s'aperçoivent que la porte est entrouverte..., tous comprennent et arrivent devant la porte: c'est l'horreur

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des cotps.~fichevêttés ! Le gendarme lui-même en est bouleversé et déclare : "ça, cesofit les tueurs l" Revenus jusqu'à nous, ils nous informent de la
nouvelle... Jamais nous ne pensions qu'ils auraient été jusque-là!

Malgré la douleur, il nous faut nous ressaisir et prendre rapidement quelques décisions. La première chose à faire est d'identifier les victimes afin de pouvoir donner des informations précises. Mais nous craignons toujours d'enfreindre l'interdiction reçue de sortir de notre local. Dans un premier temps, nous pensons préférable d'attendre les gendarmes qui nous ont été promis. Nous donnons quelques coups de téléphone à la Nonciature, à quelques communautés religieuses. Nous téléphonons aux Frères Joséphites, nos voisins, pour venir nous prêter main forte et s'occuper des corps avec nouS. Ils nous répondent qu'ils n'osent pas sortir de leur enclos car les militaires sont autour de leur maison. Nous comprenons. Comme personne ne vient, je descends avec le père Jean-Pierre, jésuite, et nous nous
rendons à cette chambre. Ni le père ni moi ne connaissons les victimes. Il y

a du sang partout, jusque sur le plafond... L'identification nous semble une
tâche difficile, du moins essayons-nous de compter les corps. Il devrait y en

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avoir dix-neuf (dix femmes et neuf hommes). Bien que gênés dans notre compte par quelques meubles qui sont sur les corps, nous n'en comptons que dix-sept (neuf femmes et huit hommes). Déjà des tirs intensifs et très proches nous incitent à partir nous mettre en sûreté. On ne pourra rien faire
de plus ce soir-là. Avant de regagner la maison des jésuites, nous serons obligés de trouver

refuge quelques minutes à la chapelle pour nous protéger des tirs qui deviennent de plus en plus intenses et très proches de nous. Une femme et son bébé courront vers nous pour se réfugier dans la chapelle. Quelques autres personnes la rejoindront et y passeront la nuit. Nous regagnons la résidence des jésuites et les pères donneront encore quelques coups de téléphone, avec cette imprécision de dix-neuf noms et apparemment de dixsept corps seulement. Un fax même pourra être envoyé en Belgique. RFI nous téléphonera et, malgré les précisions que leur donnera le père JeanPierre, ils publieront deux heures plus tard sur les ondes la nouvelle de dixsept jésuites tués au Centre Christus. Vers 18h30, nouvelle surprise: l'arrivée dans nos murs de trois soldats du

FPR (Front patriotique rwandais). Ils nous demandent de sortir, mais père
Jean-Pierre leur explique que nous avons déjà eu dix-sept tués et que nous

ne bougerons plus. "Qui les a tués ?", demandent-ils. Nous répondons que ce sont des militaires. Ils n'insistent pas et disparaissent. Nous comprenons alors que les tirs qui font rage proviennent de leur affrontement avec les
forces de l'armée régulière. Nous resterons ainsi tous les jours suivants entre les deux fronts. Toute la nuit sera troublée par ces tirs d'armes légères et lourdes surtout vers 23h00, puis vers 2hOO du matin. Plusieurs d'entre nous dorment sous leur lit pour se protéger.

Vendredi 8 avril

Une nouvelle journée lourde de menaces commence. Il n'y a plus ni électricité ni téléphone. Notre préoccupation: ensevelir les morts et d'abord les identifier. Les tirs continuent. Père Jean-Pierre, Dina, Amparo et moi même descendons à la chambre 28. Nous nous sommes protégés les mains avec des sacs en plastique en guise de gants à cause du sang. Notre intention était de sortir les corps et de les disposer dans deux chambres voisines. Mais 23

vu leur état, il semble plus sage de ne pas les remuer avant le moment de la sépulture. En enlevant le lit et le fauteuil qui cachent certains corps, on parvient à identifier chacun. Il manque bien deux personnes: l'abbé Juvénal et une demoiselle, Béatrice. On ne sait ce qu'ils sont devenus. Sans doute les militaires les ont-.ils emmenés. Où et pourquoi? Pour la sépulture, on décide de prévoir une grande fosse tout près de la chambre où on puisse disposer chacun des corps avec un minimum de dignité. Mais les tirs deviennent plus intensifs vers 9h30 et 4 roquettes tomberont près de nous: une sur la maison des Pères, sur les toilettes, alors que les Pères se trouvent dans la pièce d'à côté, une autre sur la chapelle, et deux dans le parc, à quelques mètres de l'endroit où nous avons décidé de creuser la fosse. Nous avons demandé aux trois ouvriers et aux hommes venus se réfugier au Centre de nous aider à creuser une fosse de 3 m sur 3. Sans cesse le travail sera interrompu par les tirs d'armes automatiques et, dès que les tirs cessent, on reprend le travail. Vers 15h00, les Espagnoles font le tour des chambres pour récupérer les affaires laissées par les victimes. Arrivées à la chambre 44, elles ne parviennent pas à ouvrir. La porte s'ouvre alors de l'intérieur, et c'est l'abbé Juvénal qui en sort! Il leur dit que Béatrice doit aussi se trouver dans sa chambre; et on l'y trouve en effet. Au moment d'enfermer les Pères Patrick et Chrysologue, et donc juste avant l'exécution, l'abbé et la fille ont été retirés du groupe, interrogés et brutalisés, puis renvoyés dans leur chambre avec l'interdiction d'en sortir. Sans doute leur appartenance à l'ethnie Hutu et leur zone d'origine (Ruhengeri, Gisenyi) sont la raison de cette mesure d'exception, alors que d'autres Hutu ont été tués... C'est quand même une nouvelle qui nous réjouit fort. Nous préparons alors les corps pour la sépulture en les sortant sur l'herbe. Certains sont dans un état pitoyable. On cherche rapidement s'ils ont sur eux des clefs, des documents et on les recouvre d'un drap. Quand les 17 corps sont ainsi disposés, Père Christian préside une courte liturgie, puis, à l'aide d'une natte, nous portons les corps dans la fosse où on peut les disposer côte à côte. Mais cette tâche est encore interrompue par quelques tirs et la présence de soldats de l'autre côté du grillage. Père Jean-Pierre et Dina prennent l'initiative courageuse d'aller à leurs devants. Ils sont plutôt mal reçus et on les emmène devant le lieutenant pour un interrogatoire serré avec des menaces. Ils nous reviendront environ Ih30 plus tard; eux et nous, avons eu peur; mais ils sont contents malgré tout d'avoir pu répondre aux questions des soldats et d'avoir pu leur expliquer ce que nous avons fait aujourd'hui. Ils nous observaient depuis le matin. Cette présence des militaires pétrifie ceux qui nous. aident et nous avons de la peine à les retenir jusqu'à la fin de la sépulture. Avec un ouvrier, je parviens à recouvrir les corps et nous remettons au lendemain la finition du travail. La nuit sera plus calme et reposante. Les nouvelles de la radio semblent rassurantes et, durant la nuit, on entend atterrir les 4 premiers avions français. Samedi 9 avril Journée plus calme. Les tirs sont plus rares mais ne cessent jamais tout à fait. Nous restons tranquillement à la maison sans même oser aller achever de recouvrir la tombe. L'absence d'électricité empêche les pompes de fonctionner et nos réserves d'eau sont épuisées, mais nous pouvons aller

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remplir quelques jerricans dans le bâtiment le plus bas du Centre. Le matin, je célèbre l'eucharistie chez les Soeurs de Saint-Vincent, chargées de l'accueil, mais qui ne bougent plus de leur maison depuis le début des événements. Après la tension et la fatigue des deux jours précédents, ce jour de repos relatif est appréciable. L'après-midi, un nouvel incident survient lorsqu'on décide de lâcher les moutons enfermés depuis trois jours... Leur présence, et surtout celles des ouvriers qui les gardent, irritent les militaires et le Père Christian doit aller avec Père Jean-Pierre palabrer avec eux. Nous nous inquiétons de ne pas les voir revenir aussitôt et quelques coups de feu tirés près de la maison nous provoquent une nouvelle émotion. Enfin ils reviennent et nous sommes bien décidés à éviter tout autre affrontement de ce genre. La nuit sera encore entrecoupée de rafales d'armes légères près de nous. Dimanche 10 avril Au lever, nous voyons les militaires rwandais patrouiller dans la propriété. Ils ne se montrent pas hostiles. Ils font le tour des bâtiments et nous les saluons d'un signe auquel ils répondent. A 8h, nous prenons le petit déjeuner, et à 9h, nous célébrons l'eucharistie. A 10h10, un détachement de militaires belges des forces de l'ONU se présente à la grille et nous donne une petite heure pour les suivre avec nos affaires. Père Jean-Pierre parlemente avec eux pour garantir aussi l'évacuation des soeurs rwandaises de l'accueil, de l'abbé Juvénal et des quelques 30 personnes réfugiées au Centre. Pour l'abbé et les soeurs, il n'y aura qu'à dire qu'ils sont zaïrois. Quant aux gens réfugiés, les militaires belges vont parlementer avec le FPR qui accepte de les laisser passer. Dans ma voiture immatriculée au Zaïre, on met les Soeurs devenues "Zaïroises". Les Pères Jésuites prennent deux de leurs voitures, abandonnent les autres et tout le Centre. Si Fr. Déogratias avait été là, il aurait pu venir avec nous sans problème, mais impossible de le joindre, ni même de savoir s'il est encore en vie. Sous escorte militaire, nous sommes ainsi conduits au stade "Amahoro" (la paix) où sont cantonnés les forces de l'ONU. On trouve dans ce camp des militaires de plus de trente nationalités, sous le commandement de militaires du Bengladesh : il y a des Roumains, des Uruguayens, des Sénégalais... une vraie tour de Babel! Alors que dans le stade s'entassent déjà 5 à 6.000 rwandais, nous sommes disposés dans une grande salle de gymnastique couverte de matelas très épais. Il est 11h30. Vers 17h, les soldats bengalis nous offrent une grosse assiette de riz au curry, et le soir, le lieutenant belge qui nous a libérés vient avec ses hommes converser avec nous. Nous nous sentons en sécurité, mais les tirs sur la ville continuent. Nous apprenons que 8 avions militaires belges C 130 ont enfin réussi à se poser sur l'aéroport avec 400 hommes et beaucoup d'équipement. Une autre rotation doit avoir lieu le lendemain. Dans la journée, deux religieuses canadiennes, un couple belge et un couple hollandais nous ont rejoints. Lundi Il avril La journée s'ouvre par le chant des Laudes effectué par les Soeurs de Saint- Vincent. Nous nous joignons à elles. Après le chant du Pater, Père Georges donne la communion. Quelques tirs d'armes automatiques

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