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Les spoliations foncières en Nouvelle Calédonie (1853-1913)

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296186477
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,

LES SPOLIATIONS FONCIERES EN NOUVELLE-CALÉDONIE
(1853-1913)

Joël DAUPHINÉ

LES SPOLIATIONS FONCIERES EN NOUVELLE-CALÉDONIE (1853-1913)

,

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan,
ISBN: 2-7384-0451-0

1989

«A

la mémoire de Jean-Marie 7Jibaou
en

et de toutes les victimes de l'intolérance Nouvelle-Calédonie. »

«

Lorsque les Blancs sont venus en Afri-

que, nous avions les terres et ils avaient la Bible. Ils nous ont appris à prier les yeux fermés. Lorsque nous les avons ouverts, les

Blancs avaient les terres et nous la Bible. »
Jomo Kenyatta.

Mes vifs remerciements s'adressent en premier lieu à Marie-Paule Veyret, agrégée de l'Université, Professeur de Lettres au Lycée La Pérouse de Nouméa, et ils se portent également sur mon frère James Dauphiné, Professeur d'Université à la Faculté des Lettres de Pau: leur compétence et l(!ur dévouement m'ont été particulièrement précieux dans la mise en forme et la relecture de ce livre. J'ai pu compter sur l'ardeur intelligente et sur l'efficacité de Lucette Poigoune et de Marthe Walaboa qui ont accepté de dactylographier l'ensemble du texte et de ses documents. Cathen'ne Petit a bien voulu se charger de la cartographie. Je tiens à exprimer ma gratitude à toutes les personnes qui par leur confiance ou leurs encouragements m'ont été secourables, et particulièrement les Pères Plasmann et Kok, responsables des archives de la Mission mariste à Nouméa et à Rome, Bruno Corre, chef du service des archives territoriales de la Nouvelle-Calédonie et Alain Sausso~ Maître de Conférence à l'Université Paul- f/aléry de Montpellier.

PRÉFACE

«

Voilà ce que nous avions et voilà ce que tu nous laisses» disait le

grand chef AtaÏ au Gouverneur de la Nouvelle-Calédonie en vidant devant lui deux sacs, l'un contenant de la terre et l'autre des cailloux. C'était en 1878, à la veille d'une insurrection meurtrière qui révélait l'exaspération des Canaques face à la spoliation des terres qu'ils subissaient depuis la prise de possession par la France. C'était aussi la protestation contre le manquement à la parole donnée; toutes les promesses, faites par les Gouverneurs successifs, de préserver un minimum les droits des autochtomes étaient en effet régulièrement bafouées. Ce tragique épisode évoque bien l'objet du livre de Joël Dauphiné: comprendre le processus d'éviction progressive des Canaques de leurs terres qui aboutit à l'installation d'une colonisation rurale et au regroupement des autochtones dans les Réserves. Ce livre, savamment documenté, rigoureux en même temps que nuancé, nous restitue tout d'abord la mémoire douloureuse d'une épopée coloniale, menée par la France, au nom de la France, au bout du monde. Spoliations des terres, manquements à la parole donnée, mais aussi répression des résistances sporadiques des premiers occupants sont ici mis en lumière dans leurs inexorables enchaînements. Ce récit n'est pas manichéen. Les faits rapportés montrent bien la tendance générale à nier l'identité d'un peuple et même son existence (c'est l'époque où beaucoup croient à l'extinction prochaine du peuplement canaque). C'est le refus de reconnaître l'autre et d'avoir avec lui un véritable échange. Le Canaque n'existe que parce qu'il pose

13

des problèmes. 011 ne s'en préoccupe qu'à œ titre. Mais l'auteur met aussi en lumière les contradictions, les zigzags, les échecs de la politique coloniale. Aux contradictions avec les colonisés s'ajoutent les conflits dans les rangs mêmes des colonisateurs qui ne constituent pas un monde homogène: Administration œntrale, Gouverneur local, petits colons, missionnaires, commerçants de Nouméa n'ont pas toujours la même vue des choses. Les colons déjà installés voient d'un mauvais œil l'arrivée de nouveaux candidats à la terre; les controverses sont fréquentes entre l'Administration et les colons; les missionnaires tentent de jouer leur propre jeu; l'entente ne règne pas toujours entre la métropole et son représentant local... Ce livre apporte beaucoup à la compréhension du rapport des communautés canaques à leurs terres. Joël Dauphiné montre bien pourquoi l'Administration coloniale a, contre toute évidence, inventé le mythe de la propriété collective des terres et fait du Chef le dépositaire de cette propriété. Cette propriété collective permettait en effet de nier l'ancrage de chaque elan dans un terroir précis, de nier en fait un des fondements de l'identité de chaque clan; elle avait aussi l'avantage de faciliter les prises de possession par l'Etat des terres convoitées par la colonisation. Le refoulement dans les Réserves n'a pas supprimé ce rapport fondamental à la terre, pas plus qu'il n'a effacé la mémoire des origines. Mais il a singulièrement embrouillé les traces, les chemins qui relient chaque Canaque à sa source de vie. Problème actuel, plus que tout autre, maintenant qu'une politique de redistribution foncière s'efforce (avec des hauts et des bas) de restituer aux Canaques leurs droits fonciers. Car ce livre n'est pas une leçon d'histoire morte; c'est un savoir d'une grande utilité pour comprendre le présent, la signification et les enjeux de la revendication foncière canaque. Le cantonnement a eu des effets contradictoires: en même temps qu'il chamboulait profondément l'implantation des clans dans l'espace, il « protégeait» les Canaques du monde des Blancs et permettait la survie de leurs valeurs traditionnelles. Ce sont elles qui refont aujourd'hui surface dans une revendication de dignité et de souveraineté.

Edgard Pisani.

14

Chapitre I

1853-1870 : Les premières dépossessions

Le 24 septembre 1853, le contre-amiral Febvrier-Despointes, commandant en chef de la station navale du Pacifique, prenait officiellement possession de la Nouvelle-Calédonie, au nom de l'empereur Napoléon III. Une brève cérémonie se déroule à Balade, au nord-est de la Grande-Terre, devant un détachement d'hommes en armes, en présence des officiers du «Phoque», des Pères maristes hâtivement prévenus et de quelques centaines de Canaques prudemment tenus à distance. Cinq jours plus tard, le drapeau tricolore flotte également sur l'île des Pins. Ainsi, sans opposition apparente sur le terrain, sans enthousiasme débordant en Métropole, sans émotion particulière de la part de la communauté internationale 1, et après dix ans d'atermoiements 2, la France impériale étend à peu de frais son domaine colonial et affirme sa présence dans une région du Pacifique jusque-là exclusivement anglo-saxonne. La prise de possession de la Nouvelle-Calédonie s'explique par le désir de Napoléon III de fournir à la France un territoire vaste, isolé et au climat salubre, qui, à l'exemple de l'Australie voisine, constituerait éventuellement une colonie pénitentiaire enfin propre à absorber le trop-plein des pensionnaires des bagnes métropolitains. Dès l'origine, la
1. Si l'on excepte les récriminations des colonies australiennes. 2. En effet, un premier drapeau avait été arboré par Monseigneur Douarre, le chef de la Mission mariste, qui avait débarqué à Balade en décembre 1843 ; mais celui-ci avait dû le restituer, en 1846, au commandant Leconte, le gouvernement de Louis-Philippe craignant de mécontenter les Anglais. 15

Nouvelle-Calédonie est destinée à devenir une terre de peuplement blanc: sans négliger l'essor jugé indispensable de la colonisation libre, il est prévu de faire sa part à la colonisation pénale. Pour ce faire, l'Administration doit absolument se procurer des terres. Or, les quelques dizaines de milliers d'indigènes qui peuplent la Grande-Terre sont avant tout de solides paysans profondément enracinés dans leur ruralité. En effet, la terre, pour le Canaque, n'est pas seulement son principal moyen de subsistance; elle constitue son cadre de vie, chaque individu puisant en elle sa raison d'exister; lieu du repos des ancêtres, elle est également le symbole de l'unité du clan. Au fil des générations, les Néo-Calédoniens se sont révélés d'excellents horticulteurs. Ils ont su adapter les meilleures variétés des tubercules qu'ils cultivent (ignames et taros principalement) aux sols les plus propices, affectionnant notamment les terrasses alluviales à l'abri des inondations. Ils maîtrisent parfaitement l'irrigation 3. Cependant, l'absence d'engrais et la rusticité de leur outillage nuisent aux rendements et les exposent à la nécessité d'une longue jachère. Le régime foncier des autochtones repose sur la distinction classique et fondamentale entre biens domaniaux à usage collectif, tels que forêts ou terres incultes, qui appartiennent à la tribu, et biens individuels ou familiaux, qui sont la propriété des lignages ou des

clans 4. La propriété familiale est la règle générale en Océanie, aussi
bien chez les Polynésiens que parmi les Mélanésiens, et pour les Canaques, elle est devenue une véritable institution 5. Les 6 ne s'y sont d'ailleurs pas trompés qui ont toujours contemporains
3. Leurs aqueducs ou leurs cultures en terrasses suscitent l'admiration unanime des premiers Européens qui les ont décrits, comme Vieillard et Deplanche, de Rochas, de la Haütière, Jules Garnier ou le Père Lambert. Consulter également les articles du Moniteur de la Nouvele-Calédonie en date du 2 août 1863 et du 10 avril 1864. 4. Le clan est la cellule de base de la société canaque; il se compose habituellement de plusieurs lignages qui se réclament tous du même ancêtre. 5. L'inspecteur Sorin, envoyé en mission pour examiner attentivement la situation foncière de la colonie, reconnaît, en 1956, que « la notion du droit de propriété sur le sol familial constituait bien chez les autochtones, avant l'occupation du pays par la France, la chose essentielle et la plus sacrée, le seul droit réel qu'ils connaissent» (citation extraite du tome 1 de son rapport Considérations sur la situation foncière en Nouvelle-Calédonie, Paris, ministère des DOM-TOM). Vingt ans plus tôt, E. Salmon, ancien substitut du procureur général de la Nouvelle-Calédonie, écrivait déjà que les Canaques « sont des terriens, profondément attachés au sol, et ayant au plus haut degré le sens de la propriété individuelle. Cette notion était tellement enracinée dans les esprits qu'il ne serait jamais venu à l'idée d'un chef de tribu, même au temps où ses pouvoirs étaient des plus étendus, de s'approprier les biens de ses sujets» (in Remarques sur le régime des terres indigènes en Nouvelle-Calédonie, parues dans le recueil Dareste, 1935.) 6. Et notamment de Rochas, Vieillard et Deplanche ou le Père Lambert. 16

pas un cocotier qUi n eut son possesseur

reconnu l'existence d'une propriété privée indigène. Par exemple, le comte du Bouzet, gouverneur des Établissements français de l'Océanie, n'hésite pas à affirmer, dès 1855, que « la propriété personnelle comme la propriété indivise sont très définies; il faut l'intervention des intéressés pour qu'on puisse l'aliéner. On a vu dans les transactions qui ont eu lieu à Balade, quand nous nous y sommes établis, qu'il n'y avait ,

.

.,

A

»'.

Ainsi, les Néo-Calédoniens, malgré leur nombre réduit et leur dissémination, utilisent-ils plus ou moins tous les terrains favorables à la culture, et ceux-ci font l'objet d'un contrôle précis de la part des clans. Dans le contexte de fièvre colonisatrice qui secoue fortement l'Europe dans la deuxième moitié du XIX.siècle, sera-t-il possible à la France de concilier les intérêts de sa colonisation naissante avec les droits légitimes du premier occupant ?

Les bonnes dispositions

initiales

La prise de possession de la Nouvelle-Calédonie s'est accompagnée de déclarations rassurantes et généreuses. Le respect de la propriété indigène est formellement promis dans les discours des officiers de marine qui ont reçu mission de déployer le drapeau français dans la nouvelle colonie 8.Tous constatent l'attachement des Néo-Calédoniens 9
à leurs terres et notent leur répulsion à voir de trop nombreux colons s'installer dans leur voisinage, mais ils remarquent également qu'une bonne part de l'espace n'est pas cultivé et ils espèrent pouvoir se procurer les terrains nécessaires à la colonisation, sans grandes 10. dépenses

Par exemple, le contre-amiral

Febvrier-Despointes,

soucieux de

7. Rapport au ministre de la Marine en date du 14 février 1855. A cette date, la Nouvelle-Calédonie était encore administrativement rattachée à Tahiti. Voir également Ie document 1. 8. C'est le cas notamment du capitaine de vaisseau Tardy de Montravel qui, parvenu dans la colonie en janvier 1854, fait reconnaître la souveraineté de la France à plusieurs chefs de la côte Est, et choisit également le site du futur chef-lieu, Port-de-France. Voir document l, 9. Ceux-ci sont indifféremment appelés «indigènes », «naturels» ou même « indiens ». 10. L'achat, même «à très bas prix », est jugé politiquement avantageux, la prudence et les ménagements s'avérant indispensables dans les premiers contacts avec les indi~ènes.

17

prouver sa bonne volonté, décide de faire dresser un acte de vente

en date du 11 octobre 1853, par lequel quatre indigènes, nommément cités, s'engageaient à renoncer à un terrain où devait s'élever le fortin ou blockhaus de Balade, moyennant « diverses étoffes, haches, couteaux, tabac, pipes, ciseaux, colliers, etc.» . Ce comportement généreux confirme bien que les représentants de la France sont prêts à reconnaître la propriété des Néo-Calédoniens, et qu'ils admettent que celle-ci soit personnelle puisque la transaction s'effectue avec de simples particuliers et non avec des chefs.
Avant même la prise de possession, plusieurs contrats avaient été passés entre les autoehtones et les rares Européens fréquentant déjà les lieux. Le eh cf de la Mission mariste 12 avait aequis plusieurs terrains de faible superfieie, dans des endroits variés, qu'il avait payés en objets d'éehanges tels que haehes, étoffes, hameçons, perles et surtout pipes et tabae. Des Anglo-Saxons, las d'écumer les mers du Sud, avaient mis sac à terre, après une vie tumultueuse, sc fixant pour la plupart dans la région de llienghène. Un autre aneien marin, Paddon, avait choisi l'île Nou, fondant un établissement de eommerce près du site de la future capitale, avec, semble-t-il, l'assentiment du grand ehef de la région, Kuindo: il y disposait d'un dépÔt de bois de santal et avait édifié plusieurs bâtiments, occupés par quelques dizaines d'Européens et par de nombreux Noirs. L'arrivée des Français ranime les transaetions foneières entre Européens et indigènes, avee le risque de voir se développer une spéeulation d'envergure sur les terrains, qui nuirait aux intérêts des Néo-Calédoniens et de la puissance souveraine. Ce danger ineite le gouverneur du Bouzet, fort des instructions de son ministre de tutelle, à publier dès son arrivée à Port-dc-France, la déclaration solennelle du 1;\. 20 janvier 1855 Par ce texte, destiné à devenir la eharte foneière de la nouvelle colonie, le gouvernement français sc déclare propriétaire de toutes les terres apparemment vacantes et se réserve le droit exclusif 14 d'acheter les terres occupées par les indigènes pour d'éventuelles concessions à faire aux colons européens. La propriété indigène est
11. Puhlié par Alain Saussol, dans un livre fondamental, l'Héritage

Il

- Essai

sur le

problèmefonàer mélanhien en Nouvelle-Calédonie, Paris, 1979, pages 47-48. 12. La Mission mariste, ou Société de Marie, est une eongrégation religieuse fondée en lS:16 par le Père Colin, à 'lui le Pape Grégoire XVI confie l'évangélisation de l'Océanie occidentale. 1:1. Voir document:l. i 4. Les contrats antérieurs portant sur l'oeeupation des terres indigènes par des Européens sont annulés: une commission examinera les titres de propriété déjà acquis, se chargeant de les valider ou de les rejeter.
18

implicitement reconnue, puisque les terres occupées par les autochtones leur seront au besoin achetées, mais les Néo-Calédoniens ne pourront plus disposer à leur gré de tout ou partie du sol qu'ils détiennent. L'Etat se réserve, en outre, la propriété des terrains en friche, de même que celle des îles et de la zone littorale: d'un trait de plume, il confisque ainsi à son profit les jachères indispensables à l'horticulture indigène, ce qui ne sera pas sans lourdes conséquenc~s pour l'avenir. Cette déclaration de circonstance est ambiguë au point de paraître contradictoire, car tout en consacrant l'inaliénabilité des terres autochtones, elle tempère ce droit de propriété, acquis et reconnu, par la possibilité pour le gouvernement d'acheter ces terres à leurs détenteurs.

Les premiers

antagonismes

(1855-1858)

Les premières difficultés entre les nouveaux maîtres et les indigènes surgissent à Balade, avec l'arrivée inopinée et peu souhaitée, en mars 1855, d'une poignée de colons, qui, malgré les recommandations du chef de poste, se dispersent un peu partout dans les propriétés des

indigènes. Ceux-ci, mécontents, croient que, malgré les promesses, on .
vient envahir leurs terres 15; aussi multiplient-ils les vols et les tracasseries, s'attirant l'intervention des soldats. Le grand chef, Félipo Bouéone, dont l'autorité est battue en brèche et le prestige atteint, se révolte ouvertement; ses cases sont brûlées en novembre 1856 et sa révocation décidée. Après deux longues années de traque, Félipo Bouéone est finalement capturé; il est fusillé en décembre 1858, au pied du blockhaus de Balade, devant ses anciens sujets qui, par un habile stratagème, parviennent à dérober son corps pour l'enterrer coutumièrement. Autour de Port-de-France, l'emprise européenne se révèle plus traumatisante encore. Dans la presqu'île de Nouméa, l'installation d'un petit groupe de soldats français, en juin 1854, avait pu s'accomplir d'autant plus aisément que les terres environnantes semblaient vacantes. Certes, le principal grand chef de la région, méfiant, ne se montrait pas très coopératif; pourtant certains de ses sujets n'hésitaient pas à s'engager comme travailleurs temporaires, pour se procurer le tabac qui leur était devenu indispensable. Une première alerte se produit en octobre 1855, avec l'arrivée
15. Ce que reconnaît lucidement le gouverneur du Bouzet, dans un rapport à son Ministre en date du 10 juin 1855. 19

inattendue de ecnt-vingt néophytes indigènes de Balade et de Pouébo conduits par le Père Rougeyron lb. Celui-ci vient de quitter une nouvelle fois la région de Balade-Pouébo, où les premières tensions apparaissent; il est à la recherche d'un territoire suffisamment vaste qui lui permettrait de regrouper plusieurs dizaines de jeunes indigènes loin de

leurs tribus, pour en faire de solides chrétiens

17.

Le responsable de la

nouvelle colonie, le commandant particulier Testard, en poste depuis janvier 1855 et placé sous les ordres du gouverneur du Bouzet, est trop heureux de pouvoir constituer avec ces natifs un rempart protégeant Port-de-France; il cède près de deux mille hectares à la Mission mariste IR, sans accord préalable des clans propriétaires, en violation flagrante des promesses de 1853-1854 et de la déclaration du 20 janvier 1855. Les craintes cependant se dissipent. Dans les mois suivants, la Mission mariste s'agrandit en direction de Pest, fondant le nouveau poste de Saint-Louis, tout en se renforçant numériquement, grâce à l'arrivée de néophytes supplémentaires, venus du Nord-Est. Mais l'installation de quelques colons, dont l'ex-commissaire de la marine Bérard, au pied du Mont d'Or, achève d'exaspérer les propriétaires des lieux, sujets du chef de Morari, Kandio, et plus généralement l'ensemble des indigènes de la région. Dès juillet 1856, le sang coule: le vieux Kari, père de Kandio, est assassiné par les siens, accusé d'avoir cédé aux Blancs des terres ne lui appartenant pas. D'août à novembre 1856, la réduction de La Coneeption et le petit poste de Saint-Louis sont harcelés, attaqués, incendiés. En représailles, les soldats de Port-de-France brûlent les villages, détruisent les plantations et tentent de poursuivre les chefs indigènes. A partir de novembre 1856, les rares habitants de Port-de-France sont à leur tour inquiétés; plusieurs colons sont même assassinés. La riposte ne se fait pas attendre: des colonnes mobiles, composées de quelques dizaines de soldats et de guides indigènes, se portent vers le nord et l'est, à la poursuite de l'insaisissable Kuindo, considéré comme le principal coupable; faute de mieux, elles détruisent de nouveaux

villages et ravagent les cultures. L'extrait

19

d'une lettre du comman-

16. Qui est devenu le chef de la Mission mariste, à la mort de Monseigneur Douarre, en avril 1853. 17. Il songe à s'inspirer du modèle des réductions jésuites au Paraguay. 18. Celle-ci fonde le village de La Conception, à une dizaine de kilomètres de Port-de-France et tente de dédommager des indigènes par ailleurs réticents, sinon hostiles. 19. Daté du 23 octobre 1856. 20

dant particulier Testard, adressée à l'amiral Fourich{)n, indique l'état d'esprit du responsable direct de la colonie: «le Calédonien est intelligent mais c'est un monstre de perversité. Il faut commencer par détruire cette population si l'on veut vivre en sécurité dans le pays... Le seul moyen qui paraisse un peu praticable pour en venir à bout, ce serait

de faire des battues comme pour les loups en France.

»

On est bien loin

déjà des ménagements de 1853-1854 ; mais il est vrai que deux soldats venaient d'être tués et mutilés. L'audace des «rebelles» redouble: le 19 janvier 1857, Bérard, onze de ses compagnons et une quinzaine d'indigènes à leur service sont assassinés. Les recherches entreprises pour châtier les coupables ne donnent rien. En mai 1857, le retour du gouverneur du Bouzet, à la tête de nouveaux renforts, permet une expédition; celle-ci n'apporte aucun résultat dans l'immédiat, mais entraîne le ralliement du chef Titéma, dit Watton et, quelques semaines plus tard, la soumission du puissant Kuindo, las d'être traqué. Ce dernier doit reconnaître une nouvelle fois la souveraineté de la France, remettre ses armes à feu, s'engager à laisser les indigènes de La Conception tranquilles et participer aux poursuites contre les assassins de Bérard. Comme gage de sa sincérité, il doit livrer en outre trois enfants (deux fils et un neveu) qui, à titre d'otages, seront élevés à Port-de-France. Ce premier véritable soulèvement des indigènes contre la présence française a échoué: Titéma s'est rallié, le grand chef Kuindo est sous

haute surveillance
gratuitement

20,

Kandio est en fuite. L'Administration dispose

encourager la venue de colons 21. Quant aux indigènes du voisinage, ils
devront en partie abandonner leurs terres ancestrales convoitées par les Blancs; certains préfèrent migrer dans des villages amis, faisant jouer la solidarité parentale; d'autres tenteront de se mettre en sûreté sur place indigènes sont perçus, à tout le moins, comme des gêneurs, principalement dans les environs de Port-de-France.

des nombreux terrains des révoltés: elle peut désormais

en refluant dans les terrains les moins accessibles 22. Dès cette date, les

20. Il sera à son tour assassiné par quelques-uns des siens en juin 1858. 21. En mai 1856, la colonie avait cessé d'être un établissement uniquement militaire par la publication du règlement du 10 avril 1855 fixant les conditions nécessaires pour obtenir des concessions de terrains. Ce règlement est assoupli le 1" juin 1857 : il comporte toujours un article prévoyant que le dixième des terrains à vendre doit être réservé pour les indigènes. Mais en 1857, cet article n'est pas davantage appliqué qu'auparavant. 22. Voir document 7.

21

Les essais de grandes

compagnies

(1858-1862)

Le ministère de la Marine est soucieux d'une mise en valeur de la Nouvelle-Calédonie aux moindres frais: aussi, sur les conseils de l'Empereur, et en s'inspirant de l'exemple anglais en Australie, envisagé d'établir des périmètres de colonisation; mais l'Administration pourra désormais autoriser la délivrance de concessions hors de la zone de défense de ses postes, les colons s'installant, dans ce cas, à leurs risques et périls. Surtout, l'établissement de grandes compagnies est vivement encouragé: celles-ci, dotées de vastes surfaces, s'engageront, en retour, à faire venir des immigrants. Grandes compagnies et immigrants devront éventuellement s'entendre avec les indigènes propriétaires, leur versant une indemnité, s'il y a lieu. L'Administration s'était réservée l'exclusivité des achats de terres appartenant aux indigènes: insouciante et inconséquente, elle y renonce, bafouant sa propre déclaration du 20 janvier 1855, en se promettant quand même de veiller aux transactions. Une première offre discutée entre les sieurs Brown et Byrne et le Ministère fait l'objet d'un traité approuvé dès le 16 février 1858 : une concession d'un seul tenant, vaste de quarante mille hectares, sera réservée aux signataires; elle est située au nord d'une ligne SaintVincent-Kanala, en dehors du quadrilatère du Sud 24; Brown et Byrne s'engagent à verser un cautionnement et, entre autres conditions, à faire venir un millier d'immigrants libres dans les cinq ans. Toutefois leur défaillance sur ce dernier point entraîne l'annulation du traité dès janvier 1859. Un autre projet est vivement encouragé par le Ministère: un certain Rumeau, au nom d'une poignée de Français vivant à San Francisco, est en pourparlers en vue d'obtenir plusieurs milliers d'hectares à des conditions similaires. Là encore les négociations, qui se prolongent pendant quatre ans, finissent par échouer, au grand soulagement de l'Administration locale et de l'ensemble des Européens de la colonie: en effet, il s'agissait de concéder seize mille hectares d'un seul tenant, situés près de Port-de-France, entre le mont Mou et Uitoé, et englobant en particulier toutes les terres du fidèle Titéma. D'autres Européens demandent et obtiennent des concessions plus modestes, mais néanmoins appréciables, aux conditions du traité du
23. Rapport à l'Empereur en date du 15 février 1858. Voir document 4. 24. Celui-ci constitue le périmètre de défense des Français. Faute de moyens suffisants en hommes, le commandant particulier ne se hasarde guère au-delà. 22

propose-t-il en février 1858 une nouvelle politique foncière 23. Il est

c'est le cas de Paddon 25 (quatre mille hectares environ, à Paita), de D.N. Joubert 25 et d'Adam 25 (respectivement entre trois et cinq mille hectares et cinq cent soixante-dix hectares, à 16 février 1858:

Dumbéa) et, quelques années plus tard, de T. Cheval 26 (mille cinq cents
hectares, à la Tontouta). Ce dernier, par exemple, accepte le cahier des charges élaboré par l'Administration, dont l'article 10 stipule que « Toutes indemnités dues aux indigènes pour la prise de possession des terrains à eux appartenant et dont ils consentiraient à faire abandon, reste à la charge du sieur Timothée Cheval» : l'Administration s'en remet à la bonne volonté des parties en cause, renonçant à l'exertice de ses prérogatives en matière foncière; elle ne prévoit pas non plus le cas

où les indigènes refuseraient d'abandonner leurs terres.
Paddon est l'un des rares concessionnaires qui ait introduit

.

nombre d'Européens prévu dans ses obligations 27. Il s'était également

le

engagé à recruter, hors de la colonie, soixante-six immigrants de race noire; mais il préfère conserver sur place les membres de la tribu canaque qui habitaient les terres dont il vient d'obtenir la concession. Et ce, affirme Le Moniteur de la Nouvelle-Calédonie, « dans le double but d'obtenir la tranquillité des indigènes et leur concours pour les travaux à entreprendre» 28.Paddon a employé « les indigènes de la tribu de Kamba, mais il avait accepté l'obligation de les indemniser; de protéger et de défendre, à ses risques et périls, ses établissements et ses colons partiaires contre les indigènes qu'il dépossédait. S'il a supporté ceux-ci pendant plusieurs années sur sa propriété, que sont-ils devenus? Ils se 28. L'Administration, par le truchesont retirés dans les montagnes» ment de son Moniteur, accuse Paddon et les bénéficiaires de grandes concessions d'avoir fait bon marché des droits des indigènes, de les avoir dépossédés puis chassés. Cette franchise du propos, inhabituelle de sa part, s'explique, en novembre 1865, par son hostilité déclarée aux trop vastes concessions, dont les détenteurs, qui n'ont pas satisfait aux obligations de mise en valeur qui leur revenaient, se plaignent en outre d'être trop sévèrement traités. Il n'est pas téméraire de penser que la plupart des autres grands concessionnaires des années 1858 à 1862 ont agi de façon identique à l'égard des indigènes: absence d'indemnités, tolérance de quelques années, puis départ volontaire ou expulsion finale.
25. Concession provisoire délivrée par arrêté du 19 décembre 1858. 26. Décret impérial du 28 novembre 1861 accordant une concession de mille cinq cents hectares à titre gratuit. 27. Cette vingtaine d'immigrants fondera le bourg européen de Païta, situé à une trentaine de kilomètres du chef-lieu, Port-de-France. 28. Moniteur de la Nouvelle-Calédonie, ou MNC, du 19 novembre 1865. 23

En 1859, l'Administration

décide de remanier dans un sens plus
29.

libéral son règlement sur les concessions de terres

Dans un souci de

clarification, elle propose la division, en trois catégories, des terrains situés en dehors des communes que l'on compte bientôt créer; la première est réservée aux indigènes, les deux autres comprennent les terrains domaniaux ou groupent les concessions des particuliers. Dans l'esprit du législateur de 1859, les terres des indigènes ne font donc pas partie du domaine de J'État, elles eonservent leur individualité propre. L'article 7 du nouvel arrêté prévoit en outre que « les terrains reconnus nécessaires pour les besoins des indigènes seront mis en réserve»: simple déclaration d'intention, et formule suffisamment vague pour ne pas engager J'avenir, cet article gomme également les engagements plus précis de 18.55 et de 18.57, qui spécifiaient que le dixième des terrains à vendre devait être réservé pour les indigènes. Les eolons sont désormais libres de résider en dehors des limites des postes militaires; ils pourront en outre disposer d'un droit de pâture sur les terrains vacants situés à proximité de leur concession, redoutable privilège risquant d'oeeasionner de fréquentes divagations de bétail au préjudice du voisinage.
Oublieuse de ses devoirs dans les environs du chef-lieu, là où l'impaet de la colonisation n'est pas négligeable, l'Administration sait pourtant, en d'autres points de la colonie, faire preuve de bienveillance,

comme à Kanala

:10

par exemple, au centre de la côte Est de la

Grande-Terre, où elle ménage des indigènes qui se révèlent de précieux auxiliaires. Le gouverneur n'hésite pas à rejeter plusieurs demandes de conceHsions de terres qui lèseraient trop gravement les intérêts de ces derniers et compromettraient leur collaboration. Ainsi les colons Pion et Albaret, établis depuiH pluHieurs années sur les terres du grand chef Gélima de Kanala, voient-ils leur demande officielle pour une concession de deux cents heetares ajournée, car «en aucun cas les villages et les indigènes ne pourront être déplacés» :11.Quelques mois plus tôt le grand chef d'Unia, Manganaki, avait reçu la promesse

29. Par arrêté du l" oetohrc. :W. Le eapitainc dt~ vaisseau Saisset, qui remplaeera
dispose tHujours de forees dérisoires

-

le gouverneur du Bouzet,
de soldats, pour tenir le

Ijuelques

œntaines

lJuadrilat.i~rc du Sud. Une compagnie indigène mise sur pied par son prédécesseur en mai t8!)7 lui rend quelques services. Mais il peut toujours redouter une coalition d'indig(~lws mettant en péril sa position. :U. En séance du conseil d'administration (lu 16 janvier 1860. 24

solennelle du gouverneur Saisset que lui et les siens ne seraient jamais

dépossédés sans une juste indemnité

32.

Cette bienveillance relative n'exclut pas cependant la sévérité. Le même gouverneur Saisset avait, en juin 1859, brutalement exproprié plusieurs tribus du Sud soupçonnées d'avoir trempé dans les crimes de 1857 ou simplement de donner refuge aux coupables; revenu à de meilleurs sentiments après la pacification réussie du quadrilatère du Sud et l'exécution des derniers chefs rebelles, notamment celle de Kandio, il avait bien voulu pardonner et annuler sa décision en

décembre de la même année

33.

Son successeur, le commandant Durand,

n 'hésite pas, quant à lui, à déposséder les tribus contre lesquelles il a dû intervenir. La tribu de Yo est ainsi châtiée en avril 1861 pour avoir tué le colon Darnaud quelques mois plus tôt; celle de Wagap subit le même sort en janvier 1862, car elle avait détruit les deux missions de Touho et de Wagap. Cette période est marquée par de nombreuses hésitations, et une certaine incohérence de l'Administration, partiellement imputable au manque d'expérience des hommes qui ont successivement en charge les destinées de la nouvelle colonie. La propriété indigène est tour à tour garantie ou restreinte, ébranlée ou protégée. Du moins, n'est-elle pas sérieusement remise en cause, malgré quelques confiscations. En outre, nul ne songe encore à la nier. En 1862, la situation de la colonie est toujours fragile. Faute de renforts impatiemment réclamés, l'occupation militaire est encore limitée au sud de la Grande-Terre. Faute de personnel, les services administratifs demeurent embryonnaires. Faute de colons, la mise en valeur stagne ou s'oriente vers un élevage très extensif, calqué sur le modèle australien et dévoreur d'espace. Et pourtant les bureaux du Ministère se préoccupent du sort de

cette lointaine colonie; en la détachant de la tutelle de Tahiti

34

et en lui

accordant quelques moyens supplémentaires, on pourra réaliser le projet de Transportation envisagé depuis une dizaine d'années...

32. Lettre du gouverneur Saisset datée du 15 juillet 1859, citée par le Père Rougeyron, et dont il est fait état en séance du conseil d'administration du 7 mars 1865. 33. Proclamation du 2 décembre 1859. 34. Par décret présidentiel du 14 janvier 1860. 25

La nouvelle donne foncière: et ses implications

l'arrêté du 5 octobre 1862

Le premier gouverneur en titre de la Nouvelle-Calédonie, le capitaine de vaisseau Guillain, rejoint son poste en juin 1862. La colonisation piétine depuis deux ans: il est donc urgent de réformer le règlement de 1859 sur les concessions de terres qui, après avoir suscité quelques espérances, a provoqué de multiples échecs, donnant lieu à de vives récriminations. Il est également nécessaire de faire cesser les abus et le gaspillage des terrains. A cet effet, une commission est désignée pour élaborer un projet conforme aux vœux du Ministère; elle devra s'inspirer de la toute nouvelle législation adoptée en Algérie 35 et de l'exemple de l'Australie, d'où peuvent arriver les immigrants que l'on souhaite accueillir. Après plusieurs semaines de travail, la commission s'entend, en août, sur un projet initial prévoyant en son article premier que « toutes les terres de la Nouvelle-Calédonie et dépendances, dont il n'a point été disposé à la date de. la promulgation du présent arrêté appartiennent à l'État». Et, dans son article 2, que « les terrains actuellement occupés par les tribus indigènes leur seront conservés dans les limites de leurs besoins. A eet effet, l'Administration délivrera aux divers chefs et membres des tribus des titres de propriété» 36. La commission est apparemment disposée à reconnaître la propriété personnelle des indigènes, puisqu'elle préconise d'accorder des titres de propriété aux chefs et aux membres des tribus. Mais, ne craignant pas la contradiction, et perdant de vue la déclaration du 20 janvier 1855, elle admet que toutes les terres de la colonie non encore concédées soient déclarées propriété de l'État (article 1), et que celui-ci puisse éventuellement réduire le territoire des indigènes, l'expression « dans les limites de leurs besoins» lui donnant toute latitude à cet égard (article 2). Le Père Forestier, lui, ne s'y trompe pas qui, dans une lettre adressée au trésorier-payeur Danican (celui-ci venant de lui communiquer à titre officieux le projet de commission it laquelle il participe en tant que membre) peut écrire: «J'aurais aimé que les articles 1 et 2 fussent rédigés de manière à ne pas exproprier positivement la population indigène» 37.

35. Notamment par le décret impérial du 25 juillet 1860 sur l'aliénation des terres domaniales en Algérie. 36. Séance du conseil d'administration du 16 septembre 1862. 37. Lettre du 12 août 1862. Archives des Pères maristes ou APM, Rome. 26

Le projet de la commission fait l'objet de discussions animées et
fort longues au sein du conseil d'administration de neuf séances consécutives pour ramender : il ne faut pas moins et l'adopter. L'article 1
«
38

n'est que légèrement retouché dans sa forme:

Toutes les terres de la
39

Nouvelle-Calédonie et dépendances dont le gouvernement

n'a point

disposé à la datedu présent arrêté appartiennent à l'État ». L'article 2 concentre davantage les débats. Pour accorder un titre de propriété aux indigènes, il faudrait un recensement préalable et une connaissance exacte des terres occupées, ce qui n'est pas encore possible, avance prudemment le gouverneur. Le chef du service du génie estime qu'un titre de propriété se mérite et qu'il semble bien prématuré de l'accorder

à des indigènes qui

«

n'ont fait aucun progrès dans la civilisation ». Le

gouverneur tranche finalement et supprime l'article 2 en litige: l'Administration n'accordera pas de titres aux indigènes, ne voulant pas reconnaître leur propriété personnelle. A ses yeux, il est bien préférable de considérer les premiers occupants du sol comme les détenteurs provisoires d'une portion du domaine de l'État, n'en possédant qu'une jouissance précaire, et susceptibles même de payer une redevance annuelle, comme n'importe quel locataire. Témoin attentif, le Père Forestier porte un jugement sévère, écrivant le 4 octobre 1862, à la veille de la promulgation de l'arrêté 40 : « La Commission avait décrété 1 que les indigènes sont dépossédés ou plutôt qu'ils n'ont jamais été propriétaires, 20 qu'on leur assurerait les terres nécessaires à leurs besoins. Le Conseil, ou plutôt M. le Gouverneur, a conservé le premier article; quant au deuxième, on a déclaré qu'il ne faut pas engager le gouvernement. Sans doute on leur laissera des terres, mais ils doivent dépendre entièrement de la bienveillance de M. le Gouverneur. C'est là la plus sûre garantie. Cette question a été traitée avec une légèreté désespérante. Quelqu'un ayant réclamé, on a répondu: il n'existe pas de propriété chez les indigènes,le chef est maître de tout, le gouverneur lui succède. Et tout a été dit. Vous savez probablement fort bien que toutes les terres qui ont été cultivées ont un propriétaire. Elles passent de père en fils par héritage, soit que le fils hérite de son père, soit que celui-ci fasse avant de mourir le partage de ses biens entre ses enfants, car les deux choses ont lieu. Bien loin
0

38. Le conseil d'administration est un organe consultatif et, à l'occasion, délibératif, présidé par le gouverneur et qui regroupe les principaux chefs de service de la colonie. Il s'ouvrira par la suite à des notables de la colonie et sera remplacé, en 1874, par le conseil privé dont les attributions ne sont pas sensiblement différentes. 39. Souligné par nous. 40. Lettre du Père Forestier au Père Poupinel, en date du 4 octobre 1862 - APM, Rome. Voir document 5.

27

d'être maître de tout, le chef ne touche jamais à la propriété de ses sujets

sans qu'une guerre ne s'en suive...

»

Le même Père mariste, missionnaire en Nouvelle-Calédonie depuis 1849, ajoute, deux mois plus tard 41 : « L'expropriation des indigènes est admise implicitement. M. le Gouverneur nous a donné, depuis, quelques vues de ses projets à cet égard. Parlant de la paresse des indigènes, il nous a dit: «Ils ne seront bien que quand ils seront dépossédés... Comme je laisse aux indigènes l'usage provisoire des terres

qu'ils occupent, je veux un tribut de travail.
L'Administration

»

locale peut désormais orienter l'évolution fon-

cière de la colonie à sa guise 42,puisqu'elle a décidé de rejeter toute
propriété indigène, et ce, au moment même où l'empereur Napoléon III définit en Algérie une politique foncière plus généreuse 43, en proposant de consolider la propriété des Arabes, et en se montrant hostile à leur cantonnement. Dans l'immédiat, le gouverneur Guillain songe à se procurer les terrains nécessaires à l'imminente installation de la Transportation et à la relance de la colonisation libre. Se défiant du système des grandes concessions, proposé par le Ministère et pratiqué par ses prédécesseurs, il n'hésite pas à prononcer la déchéance de quelques propriétaires qui prennent de trop grandes libertés avec leurs engagements. Ses déplacements, fréquents, à l'intérieur de la Grande-Terre, sont autant d'occasions de jauger les possibilités des contrées visitées, en matière de colonisation agricole. En décembre 1862, il part ainsi reconnaître la côte Ouest pour étudier les terrains qui pourraient être mis en vente par l'Administration 44. En juin 1863, il s'intéresse vivement à la région de Pouébo, dans le nord-est de la colonie 45. Les subordonnés du gouverneur paient également de leur personne. Le lieutenant de vaisseau Chambeyron pousse une reconnaissance dans le Sud en janvier 1863, puis explore la baie de Saint-Vincent en mars, en vue d'une future colonisation; en juillet 1863, il est au pied
41. Lettre du Père Forestier au Père Poupinel, le 2 décembre 1862 - APM, Rome. 42. Elle seule pourra faire déguerpir les indigènes: en principe, les bénéficiaires de concessions ne pourront plus se permettre de chasser les premiers occupants du sol, l'Administration se promettant d'être plus efficace. 4:~. Dans sa lettre au général Pélissier, gouverneur de l'Algérie, datée du 6 février 186:~, l'Empereur, après avoir rappelé que lors de la conquête de l'Algérie promesse avait été faite aux Arabes de respecter leur religion et leurs propriétés, s'interroge: « Comment, en effet, compter sur la pacification d'un pays lorsque la presque totalité de la population est sans ccsse inquiétée sur ce qu'elle possède? ». Lettre publiée in extenso dans le MNC du 5 mai 1863. 44. MNC du 14 déccmbre 1862. 45. MNC du 11 octobre 1863. 28

du mont Mou, s'extasiant devant l'ingéniosité des indigènes, capables d'irriguer pas moins de quatre kilomètres carrés de plantations au

moyen d'innombrables aqueducs en troncs d'arbres évidés 46.
Pour se procurer les terrains qu'il juge nécessaires aux besoins de sa politique, Guillain utilise plusieurs procédés. Par des sollicitations amicales, il sait pouvoir compter, le moment venu, sur la générosité forcée de quelques grands chefs: Titéma dit Watton, isolé, est bien trop proche du chef-lieu pour se récuser, Bouarate de Hienghène, revenu d'exil en août 1863, n'a rien à refuser à sOn libérateur, Gélima de Kanala a pu se rendre compte de la redoutable efficacité des armes à feu. Tous doivent s'engager à distraire une partie des terres de leurs chefferies respectives pour accueillir quelques colons. Mais, plus brutalement et plus efficacement, le gouverneur continue et amplifie la politique de son prédécesseur, le commandant Durand; chaque expédition militaire, ou presque, est l'occasion de déposséder les indigènes et d'obtenir ainsi, à bon compte, des surfaces parfois importantes. En juin 1863, les chefs de Yo font leur soumission complète au gouverneur; en retour ils obtiennent la permission de résider temporairement sur la terre de leurs aïeux et d'y faire leurs

cultures

«

jusqu'à ce que cette fertile et belle vallée, ainsi que le littoral

compris entre elle et Tupeti, confisqués au profit du domaine colonial, soient concédés à des colons européens» -47. mois plus tôt, une brève Un expédition occasionnée par la désertion de quelques travailleurs engagés de force, avait permis de confisquer toutes les terres de la tribu de

Yaté 48. En novembre 1863 encore, à la suite d'une nouvelle

démonstration militaire à Koumac, dans le nord de la colonie, le chef de la tribu en fuite est invité à venir faire acte de soumission à Port-de-France; il obtiendra ainsi la paix, mais sera néanmoins

dépossédé de son territoire

49.

La même infortune frappe les indigènes

de Ponérihouen, sur la côte Est, en juin 1864. Le chef de la colonie peut désormais répondre aux besoins de la colonisation libre. L'arrivée de plusieurs dizaines d'immigrants venus de France, en novembre 1863, est l'occasion de réaliser un projet qui lui tient à cœur: la création d'un phalanstère 50,pour lequel il propose les
46. MNC du 2 août 1863. Son souhait est de voir de futurs colons utiliser ces installations pour la culture du café. 47. MNC du 28 juin 1863. 48. Par arrêté du 14 mai 1863, approuvé par une dépêche ministérielle du 21 août de la même année. 49. MNC du 6 décembre 1863. 50. On a pu, à bon droit, avancer que le gouverneur Guillain était un disciple de Fourier; en fait, il est saint-simonien depuis de longues années, comme l'a récemment démontré Reuillard dans sa thèse récente, Charles Guillain (1805-1875), exploraœur et 29

sites de Wagap, Hienghène ou Yaté. Le directeur pressenti, Leloup, choisit Vaté, rendu vacant par l'éviction des indigènes, et relativement proche du chef-lieu. Un an plus tard, une délégation de colons, mandatés par le conseil général de la Réunion vient à son tour explorer les possibilités agricoles ~e la Nouvelle-Calédonie, à la recherche de terres propices à la culture de la canne à sucre; elle est impressionnée par Kanala, intéressée également par Houailou, Wagap et Balade, mais ne goûte pas les conseils de l'Administration locale qui voudrait la voir s'installer à Koumac et Ponérihouen, où les tribus viennent d'être soumises. La délégation, dirigée par M. de Tourris, ne parvient pas à s'entendre avec le gouverneur; elle regagne l'île de la Réunion, à l'exception de quelques-uns de ses membres qui choisissent de s'établir individuellement à Kanala 51. L'Administration surveille de près les particuliers; elle leur recommande, pour éviter une dispersion jugée dangereuse, de s'établir

dans l'un des neuf périmètres de colonisation qu'elle vient de définir

,,2.

Mais, de son côté, clic ne se gêne pas pour confisquer les terres et exproprier les indigènes, peu soucieuse de tenir les promesses solennelles de la prise de possession.

Les circulaires

de 1865-1866

et leur application

A partir de 1865, l'Administration locale abandonne la voie réglementaire, officielle, pour emprunter le chemin des circulaires, plus facile et plus discret: peut-être préfère-t-elle corriger ainsi sa politique foncière, après avoir essuyé quelque remontrance ministérielle? Une première circulaire, émanant du bureau du secrétaire colonial Mathieu 5",est adressée aux commandants de poste le 28 août 186.5 54 ;
gouverneur .mint-.~imonÙm, Aix-en- Provenee, 1981. Le phalanstère de Yaté a fait l'ohjet d'un artide dl~A. Saussol dans le hulIetin n":m de la Soeiété d'F:tudes Historiques de la Nouvelle-Calédonie. CeUe expérience soeiétaire éd,ouera après deux ans d'efforts. !iL C'est II~eas des eolons Brajeul et FulIet. notamment. On peut trouver d'autres renseigncmenl.s dans IJ/I artide du MNC daté du 6 novembre 1864. !i2. Par un arri'~té du 2!i février 1864. A savoir, les périmètres de Port-de-Franee, Boulari, Dumhéa, Païta, Tont.outa, île des Pins, Vaté, Canala et Pouého. !i:t Bras dmit dl~GuilIaln, ee lieut.enant de vaisseau est devenu le numéro deux de l'Administ.ration 1(I(:ale, évinçant un Ordonnateur tenu en suspieion pour son déri(:alism(~. !>4. Voir dOI:umcnt 6. :30

rendue nécessaire par l'état embryonnaire du service du cadastre, elle a pour but d'unifonniser les demandes de plus en plus nombreuses d'aliénation des terrains domaniaux, en instituant des pennis provisoires d'occuper. Loin d'entraver la marche de la colonisation libre, l'Administration veut la canaliser, en facilitant pour les particuliers l'installation sur l'ensemble des périmètres d'occupation, et cela en contradiction avec les recommandations de la direction des Colonies qui, imbue du système algérien, aurait préféré concentrer l'occupation en un seul point de l'île, de façon à restreindre le rayon de surveillance à exercer, quitte à l'étendre par la suite. Cette circulaire fixe notamment les conditions à remplir pour obtenir le permis provisoire d'occuper; « l'absence complète d'habitations ou de cultures indigènes» est l'une d'elles; ce qui n'empêche pas le secrétaire colonial d'envisager, quelques lignes plus loin, le cas où des « canaks » 55 auraient des cases ou des plantations sur les terrains
demandés: dans cette hypothèse, le commandant de poste devra s'assurer de l'acquiescement des premiers habitants, qui obtiendraient une indemnité à débattre. Une deuxième circulaire, datée du 31 octobre 1865, inspirée par l'exemple australien, propose d'accorder aux particuliers des locations de terre avec droit de préemption définitif. Cette libéralité entraîne de multiples abus que le gouverneur reconnaîtra lui-même: des terrains, propres à la culture, sont gelés au profit de l'élevage, et ils se dégradent très rapidement. D'autre part, l'Administration a le plus grand mal à éviter que les terres des indigènes ne soient envahies par le bétail des colons voisins. La troisième circulaire adressée aux commandants de poste le 20 février 1866 clarifie et complète les deux précédentes. Le secrétaire colonial Mathieu n'hésite pas à y affinner que l'acte du 20 janvier 1855
«

consacre le droit exclusif de propriété de la France sur tout le sol de la

Nouvelle-Calédonie et ses dépendances. Il est la conséquence de la prise de possession de l'île et est basé sur les principes admis par les nations

civilisées... » ; et il conclut que

«

c'est en vertu des considérations

qui

précèdent que vous devez autoriser l'occupation (circulaire des 28 août 332 et 419) non seulement des terrains et 31octobre 1865, nOS entièrement libres mais encore de ceux sur lesquels sont établis les indigènes qui sont seulement usufruitiers et non pas propriétaires. Quant aux indemnités, soit en nature soit en argent, dont le montant est
55. Le tenne «canak» ou, presque toujours, «kanak> est employé par l'Administration à partir de 1860, pour désigner les indigènes de la Nouvelle-Calédonie. En 1866, ce tenne, ainsi que d'autres (Kanala notamment), est francisé: peu à peu l'orthographe « canaque» s'imposera, et pour de longues années.
31

à débattre entre les kanaks et les colons, ce n'est nullement à titre de prix de vente, mais uniquement comme compensation d'un dérangement et aussi comme valeur, s'il y a lieu, des récoltes pendantes ». Cette « relecture» de la déclaration du Bouzet, grossièrement et, croyons-nous, volontairement erronée, est conforme à la pensée du gouverneur et à ses actes depuis sa prise de fonction en 1862. Elle a pour principal mérite de tirer d'embarras des commandants de poste jusque-là indécis: tous les terrains occupés par les indigènes sont susceptibJes d'être loués ou achetés par les colons. Les quelques ménagements que l'on pouvait percevoir dans la circulaire du 28 août 1865 ont totalement disparu quelques mois plus tard.

De quelle façon, sur le terrain, ces circulaires sont-elles respectées ou interprétées? Lors de sa première visite de la Grande-Terre en juin 1863, le gouverneur Guillain avait été séduit par les possibilités

agricoles de la région de Kanala, et tout spécialement par canaux d'irrigation
so.

«

la plaine

immense» de Nakéty, plantée de taros et fertilisée par des milliers de sauraient refuser d'accueillir de nouveaux colons. En octobre 1864, nous l'avons vu, trois des membres de la délégation réunionnaise, s'installent à Kanala et Nakéty. Un an plus tard, en novembre 1865, un autre Réunionnais, Lepeut, dépose une demande de concession portant sur plusieurs centaines d'hectares dans la même région; mais il est débouté, car lui donner satisfaction aurait occasionné la destruction de douze petits villages et l'expulsion d'une population compacte et

Au surplus, ces tribus dévouées qui y vivent ne

fidèle S7. A la même date, une autre demande formulée de Métropole par
un certain Ménier est rejetée: ce dernier désirait dix mille hectares dont mille situés à Nakéty, soit l'ensemble des terres disponibles, ce qui

aurait là encore provoqué le départ de tous les indigènes de la vallée S8.
Quelques petits colons, moins avides, obtiennent dans les années suivantes des concessions de taille modeste. Les indigènes ont dû céder, sans enthousiasme, une partie de leurs propriétés. Du moins ont-ils échappé, à Canala et à Nakéty, à la dépossession en masse qu'ils redoutaient: l'Administration s'est montrée vigilante, ne désirant pas s'aliéner de précieux auxiliaires à une époque où la conquête de la Grande-Terre est encore loin d'être achevée.

56. Article du MNC en date du 10 avril 1864. 57. Délibération du conseil d'administration, le 26 mars 1866. 58. Article du MNC, le 17 décembre 1865. 32

Ce grignotage de l'espace indigène est encore plus sensible dans les environs immédiats de Port-de-France 59, où la pression de la colonisation libre est très vive. A plusieurs reprises, les indigènes de PaÏta ou de Saint-Vincent doivent évacuer des terrains qui leur sont chers, pour s'installer sur des sites de moins en moins fertiles et de plus en plus inaccessibles. Le fidèle Titéma lui-même n'est pas épargné,

même s'il parvient à conserver Naniouni

60.

D'autres tribus, pacifiques elles aussi, ne sont pas davantage ménagées. C'est le cas de celle de Pouébo, située à près de cinq cents kilomètres du chef-lieu, sur la côte Nord-Est. Presque tout entière catholique, ce qui n'est pas un facteur positif aux yeux de l'anticlérical Guillain, elle est la première à avoir arboré le drapeau français en février 1854. Or elle semble présenter un vif intérêt pour la colonisation: les terres y sont vastes et bien arrosées, et la découverte d'un peu d'or en juin 1863 a donné quelques espérances, provisoirement déçues. Aussi l'Administration y a-t-elle établi un poste de gendarmerie, confié au maréchal-des-Iogis Bailly, depuis octobre 1863, à la fois pour canaliser une éventuelle ruée vers l'or et pour mieux surveiller les Pères de la Mission mariste. Le premier colon apparu à Pouébo se nomme Prosper Rouenné ; recruté à Sydney par Monseigneur Douarre en 1846, il a servi la Mission plusieurs années, avant de s'établir à son compte; en 1860, il décide d'acheter pour quatre cents francs un terrain au chef du village de Tchévit, situé au sud de l'établissement de la Mission, et il y est bien accepté, selon le missionnaire de Pouébo : « les naturels ont de plein gré cédé cette partie de leur terrain où ils n'avaient aucune case et fort peu de plantations; ils ont même montré beaucoup de sympathie pour Prosper en le secondant de leur mieux dans ses travaux pour s'y

établir », écrit le Père Villard mariste,
«

60.

Mais en octobre 1863, lors du deuxième

passage du gouverneur à Pouébo, Prosper Rouenné en profite pour faire régulariser et surtout modifier sa concession. Toujours selon le Père

M. Chamberon eut mission de mesurer le terrain demandé.

Mais Prosper, au lieu de s'en tenir à la portion que les naturels lui avaient librement cédé, abandonna à l'ouest de son premier terrain six hectares qui n'ont pas de cocotiers, et fit porter le mesurage sur le village même de Tchévit, qui lui fut accordé avec tous les emplacements des cases et toutes ses plantations et ses nombreux cocotiers» 61, Les
59. Qui, par décret impérial du 14 mars 1866, reprend son ancien nom de Nouméa, pour éviter la confusion avec Fort-de-France en Martinique. 60. Voir document 7. 61. Lettre du Père Villard au Père Rougeyron, en date du 23 janvier 1867, AAN, boîte 74. Voir document 8. 33

indigènes dépossédés devront ou bien travailler pour leur nouveau maître ou bien s'en aller. Prosper Rouenné comptait, sur sa propriété, entre mille cinq cents et mille huit cents cocotiers plantés par les indigènes. Le rapport d'un cocotier productif étant estimé entre trois et

cinq francs selon les contemporains

62,

on imagine ainsi l'important

préjudice économique causé aux indigènes, en sus des autres aspects de la dépossession. D'autres colons ne vont pas tarder à suivre: en octobre 1863, Bertrand Delrieu, un ancien charpentier de marine, choisit Gabarik ; l'année suivante, Audiat et Colleux s'installent provisoirement à Tchambouenne. En juillet 1865, Pierre Déméné, un Breton qui vient rejoindre ses frères en Nouvelle-Calédonie, s'établit près de la Mission: il est accompagné de sa femme et de ses trois enfants. Surtout, en décembre de la même année, l'Ecossais Henry, un santalier qui fréquente les mers du Sud depuis près de vingt ans, décide de se fixer 63 avec sa famille sur un hectare de terrain que le chef d'Oubatche doit lui

accorder à la demande pressante de l'Administration

64.

La colonisation

se déploie ainsi sur une bonne partie des meilleures terres situées au sud de la rivière de Pouébo. Coup de tonnerre, le 17 décembre 1865, moins de deux mois seulement après la circulaire du 28 octobre 1865, Bailly, le commandant du poste de gendarmerie, au nom du gouverneur et en présence de l'interprète, signifie aux principaux chefs et à la majorité des propriétaires du sud, d'avoir à abandonner leurs terres, leurs cases, leurs cocotiers, des colons devant venir prendre leur place. Un répit est accordé, le temps de récolter les ignames, un modeste dédommagement est prévu, mais: «Où iront-ils? », demande le grand chef Hippolyte Bonou. «A vous de voir, dans les niaoulis ou ailleurs », fait répondre

Bailly 60.
Cette menace de dépossession massive suscite la consternation parmi les indigènes et l'embarras de la Mission. Que faire, sinon temporiser, en espérant que les choses s'arrangent? Le 13 mars 1866, l'arrivée inopinée du capitaine Bourgey, homme de confiance de
62. Jules Garnier estime que le rapport d'un cocotier productif, tous frais déduits, est de trois francs par an. Voir son Voyage autour du monde. La Nouvelle-Calédonie (côte orientale), page 49. Le gouverneur Guillain penche pour cinq francs. 63. Par contrat passé avec l'Administration les 30 avril-1" mai 1865, Henry s'était engagé à introduire de la main-d'œuvre néo-hébridaise, bénéficiant en retour du monopole de l'exploitation du santal dans le nord de la Grande-Terre, pour trois ans. 64. Voir document 8. 65. Lettre du Père Guitta au Père Rougeyron, Saint-Louis, 2 janvier 1867. AAN, boîte 74. 34

Guillain, qui voyage accompagné de quelques soldats et du colon Lepeut, plonge de nouveau le pays dans l'inquiétude; d'autant que l'officier arpente toute la région, répertoriant l'ensemble des terrains demandés par les Européens, y compris ceux situés au nord de la rivière. C'est ainsi la tribu entière qui risque d'être partiellement ou totalement dépossédée, et non plus seulement les habitants du sud. Devant la gravité de la situation, à la demande des chefs et des propriétaires, les deux Pères de la Mission se résolvent à rédiger une pétition 66 signée par les personnes concernées et adressée au chef de poste qui la fait parvenir au gouverneur. Ce texte rappelle la constante fidélité de la tribu de Pouébo; ses signataires déclarent refuser de vendre ou de céder leurs terres à la colonisation, sauf si l'Administration consent à leur accorder ailleurs un territoire équivalent. Le gouverneur, prévenu, gagne Pouébo, toutes affaires cessantes. Il fait arrêter Hyppolite, le second chef de Pouébo, mais qui, principal soutien de la Mission, est considéré par le chef de la colonie comme le meneur; il le fait conduire à Nouméa, le suspend de ses fonctions et l'exile pour un an à l'île des Pins 67 ; quelques chrétiens sont également condamnés, pour l'exemple, à des peines légères de prison. Tout en confirmant aux différents colons déjà établis à Pouébo et dans les environs leurs permis provisoires d'occuper, le gouverneur suspend l'expulsion, projetée, des indigènes: ceux-ci sont laissés sur place, aucun terrain ne leur est assigné, aucun dédommagement n'est envisagé; qu'ils se débrouillent. Un des missionnaires de la station de Pouébo, le Père Guitta, estime pour sa part que « l'intention expresse et formelle de M. le Gouverneur est non de chasser les naturels par une expulsion forcée, mais de les asservir aux Blancs en disposant de leur territoire sans tenir compte de leur existence, espérant que la faim ou les tracasseries des Blancs les obligeront à quitter eux-mêmes (leurs terres) ou (que) quelques désordres lui permettront d'expulser définitivement ceux d'entre eux qui refuseront de se mettre sous l'entière dépendance des colons» 68. La récente circulaire du 20 février 1866 accordait à l'Administration toute latitude pour agir à sa guise; mais le gouverneur, après avoir fait acte d'autorité, a préféré faire preuve de prudence. Aussi, malgré le décès brutal du grand chef Hyppolyte à l'île des Pins, en septembre 1866, la tension diminue-t-elle au fil des mois.

66. Pétition du 16 mars 1866. Le document 9 la reproduit in extenso dans sa version originelle. Le document 9 bis la présente tronquée, telle que parue, dans sa version officielle, dans le MNC du 29 décembre 1867. 67. Par décision du 1" mai 1866. 68. Lettre, déjà citée, du Père Guitta en date du 2 janvier 1867. 35

Toutefois, en avril 1867, l'arrivée d'un colon supplémentaire, l'ancien soldat Lehuau, relance la crainte d'une dépossession totale de la tribu; conseillé par Delrieu, le nouvel arrivant fixe son choix sur un terrain apparemment nu, mais que le grand chef Napoléon Ouarébate, à qui il appartient personnellement, destinait à l'un de ses enfants. Le chef de poste, Bailly, convoque le grand chef, constate que l'aliénation est possible et menace le propriétaire de l'exil s'il fait des difficultés. Une pétition est de nouveau signée, sans réponse et sans conséquence fâcheuse celle-là. La tension s'aeeroÎt; plusieurs colons font l'objet de menaces, et notamment la famille Déméné qui, installée à Bouhahibat sur les ordres du gouverneur, est l'objet de tracasseries de la part du petit chef Martin, l'ancien propriétaire des lieux. Pourquoi les indigènes de Pouébo sont-ils ainsi plus mal traités que œux de Canala ? C'est que Guillain n'aime pas qu'on lui résiste, il veut faire échec à l'influenec des missionnaires auprès des indigènes, qu'il juge trop forte. Pouébo, solide bastion de la Mission, lui paraît être le lieu le mieux approprié à la mise en œuvre de sa politique. De plus, la chefferie de Pouébo est la rivale traditionnelle de œlle de Hienghène qui, depuis le retour d'exil du grand Bouarate en août 1863, occupe une plaœ de choix dans la politique indigène du chef de la colonie. Les autochtones de la Grande-Terre, inégalement dépossédés d'une partie de leurs terres, se résigneront-ils à subir de telles amputations?

L'exaspération

des indigènes

(1867-1868)

Sans méconnaître l'alourdissement de la tutelle administrative, l'interdierion des anciens usages canaques, l'affaiblissement de l'autorité des chefs, le poids du travail forcé ou les premières entraves à la liberté de déplaecment, nous estimons pourtant que les causes de J'exaspération des indigènes sont avant tout foncières. Les envahissements des colons, avec la généralisation des permis provisoires d'occuper à partir de 1865, deviennent, en effet, plus fréquents. Ccrtcs, l'Administration veille, en principe, à éviter les abus les plus flagrants; mais ses maigres disponibilités en hommes ne lui permettent pas de surveiller efficaecment des particuliers souvent éparpillés hors des périmètres d'oecupation prévus. Quelques Européens, protégés par un chef, ou «vivant à la canaque» avec une compagne indigène, ont pu s'installer sans difficulté. Ils ne font pas parler d'eux. L'histoire retient surtout ceux :36

dont les démêlés avec les indigènes ont pu faire redouter des heurts sanglants: chez eux, la mauvaise foi est fréquente, les promesses rarement honorées, les dédommagements, quand ils sont effectivement versés, dérisoires; ils prennent les armes à la moindre alerte, se font justice eux-mêmes ou saisissent le gouverneur, lequel fait intervenir ses commandants de poste. Ceux-ci utilisent toute une gamme de menaces graduées, destinées à faire fléchir les plus récalcitrants: menace de

prison (dite

«

carabousse »), de l'enlèvement, de l'exil, du bateau de

guerre et de l'expédition militaire, enfin de la dépossession totale. Certains de ces Européens, peu scrupuleux et pressés de s'enrichir ou d'augmenter leur propriété, utilisent des procédés de déguerpissement radicaux comme le feu ou la conduite du bétail à proximité des plantations indigènes; les plus modestes lâchent leurs cochons, les

autres leurs bêtes à cornes 69. Quand bien même les indigènes
songeraient à protéger leurs cultures par des barrières, il leur est interdit de couper du bois sans autorisation du gouverneur. Nul doute que ces mauvais procédés ne finissent par provoquer une exaspération croissante dont les manifestations sont sporadiques et dispersées. C'est à Pouébo, partie de la colonie la plus gravement

touchée par la politique de Guillain, que le drame éclate 69. Le 6 octobre

1867, les gendarmes Bailly et Venturini, puis le colon Pierre Déméné et deux de ses enfants sont assassinés par un groupe de sept indigènes, à la tête duquel se trouve le petit chef Martin, de Bouhahibat, que l'Administration avait dépossédé au profit de la future victime civile. Cette poignée de Néo-Calédoniens qui ose passer à l'acte est rejointe par plusieurs dizaines d'autres Canaques qui ne sont pas uniquement attirés par l'opportunité du pillage. La partie chrétienne de la tribu, sous les ordres du grand chef Napoléon Ûuarébate, protège la Mission mariste et les Européens survivants, en attendant l'arrivée des secours. A Nouméa, l'émoi est général, d'autant que d'autres foyers d'effervescence, moins spectaculaires et moins sanglants, s'allument en divers lieux. En novembre et en décembre 1867, les colons de Houailou, alertés par l'allure suspecte de certains indigènes, viennent réclamer de l'aide au poste militaire de Canala. Faute de soldats immédiatement disponibles, on leur distribue armes et munitions. A Canala même, les esprits sont suffisamment échauffés pour que le missionnaire du voisinage, le Père Ameline, écrive, sans illusion: «Il n'y a pas besoin d'un grand effort d'imagination pour voir que s'il y avait moins de fusils

69. Voir document 8. 70. On pourra glaner de plus amples détails sur cet épisode dans l'Héritage de A. Saussol, pages 119 et sq. 37

au poste,

on se serait
» 71

bientôt

fait justice

des Blancs:

on les déteste

cordialement.

D'autres crimes ensanglantent la colonie. En avril 1868, à Bourail, l'ouvrier de la Transportation Bridon est assassiné par des Canaques des montagnes environnantes, qui défient ouvertement l'autorité française. Les tribus du bord de mer (Guaro et Néra notamment), exposées à d'éventuelles représailles, refusent de se joindre à la révolte et de chasser

les Blancs: « la crainte d'être exterminées sans doute»

72.

Un autre drame édate en octobre 1868, un an presque jour pour jour après les événements tragiques de Pouébo : six soldats sont tués dans les montagnes des Ouébias, au nord-est de la colonie. Ces malheureux paient de leur vie la politique de leur chef, le capitaine Pons, qui, pour en imposer à toutes les tribus du Nord, multipliait les corvées, en utilisant des procédés négrophobes. La soudaine fréquence et la concomitance de ces meurtres, qui ont souvent des causes spécifiques, témoignent de l'état d'exaspération de populations poussées à bout par une politique qui est aux antipodes des promesses formelles de la prise de possession. C'est ce qu'exprime fort bien un autre missionnaire, le Père Emprin, à propos des événements de

Pouébo

: «

Voyant des naturels sans défense, on crut avoir à faire à des

êtres stupides et l'on se trompa, et l'on se trompera encore en suivant la même ligne de conduite. Si l'on veut prendre leurs terres, il faut ou leur en garantir une partie, ou faire comme les Anglais, les tuer tous. Mais si la France recule devant ce système atroce, il ne lui reste qu'à user de prudence et de modération envers ces infortunés, qui se voient

expropriés si injustement parce qu'ils sont les plus faibles.

» 73

Les réactions

de l'Administration

(1868-1870)

L'Administration, dont la politique est battue en brèche, doit réagir. Il faut rassurer les colons pour sauver la colonisation, ne pas
71. Lettre du Père Ameline au Père Rougeyron, Nakéty, janvier 1868. AAN, boîte 62. Le missionnaire se permet en outre d'ironiser sur les soi-disants «amis dévoués», comme l'Administration affecte de nommer les indigènes de Canala. De son

côté, le Père Lambert, curé de Nouméa, écrit le 6 janvier 1868 : « A Canala, il y a des
attroupements, les colons de HouaÏlou Canala, de même à Bourail. Les naturels boîte Il. 72. Selon le rapport du secrétaire 16-23 août 1868. 73. Lettres à Adolphe, 1868-1869, 38 ont demandé du secours au commandant de veulent se révolter à cause des terrains ». AAN, colonial Mathieu paru dans le Moniteur AAN, boîte 10. des

inquiéter le Ministère, tout en prévenant sur le terrain le retour de nouvelles complications. Grâce au Moniteur, qu'elle contrôle efficacement, et qui est le seul journal de la colonie, l'Administration peut influer sur une opinion publique facilement impressionnable. Il lui arrive de s'imposer silence pour ne pas alarmer davantage des colons traumatisés ou ne pas donner au Ministère l'occasion de manifester sa mauvaise humeur ou sa désapprobation. Au fil des semaines, elle reprend confiance; au gré des événements, elle affûte son argumentation. En aucun cas les dépossessions de terres ou les abus des colons ne sauraient fournir un commencement d'explication; il n'en sera pas fait mention. En revanche, l'Administration est prompte à dénoncer un hypothétique complot qui pousserait les indigènes à vouloir chasser les Blancs pour satisfaire leurs «instincts cannibales» et continuer à vivre dans la sauvagerie; faute d'y parvenir, les tribus hostiles de l'intérieur s'en prendraient à celles du bord de mer, réputées « amadouées» ou « sur la voie de la civilisation », perpétuant les guerres tribales d'antan. Les crimes de Pouébo se déroulent-ils sur le littoral? L'Administration n'hésite pas à forger une pseudo-responsabilité des missionnaires, désignés à la vindicte pub1ique comme fauteurs de troubles et excitateurs d'indigènes. Sur le terrain, la promptitude et la vigueur de la répression devraient empêcher, pense-t-on, le retour de telles exactions. C'est ce qui a effectivement lieu à HouaÏlou en décembre 1867 ou encore à Bourail en août 186874. Cependant, à Pouébo, les circonstances en décident autrement. Le gouverneur Guillain souhaitait prendre la tête d'une expédition militaire; mais la présence de témoins tels que les missionnaires peut s'avérer gênante. Et il lui faut compter avec le tout nouveau chef du service judiciaire, le procureur impérial de Champes-

tève qui l'accompagne et entend bien faire respecter la loi 75. Pendant que le procureur impérial accomplit honnêtement son travail sur le terrain, Guillain diligente une autre enquête pour orienter le futur procès; convoquant les suspects à bord de son navire, il espère recueillir d'éventuels témoignages qui accableraient la Mission, usant de pressions, de menaces ou de punitions. Il doit se contenter d'ordonner

74. Voir à ce sujet l'ouvrage de Louis-José Barbançon, Pages de la vie de Bourail, Nouméa, 1986. 75. L'arrêté du 28 septembre 1867 promulgue les décrets de novembre 1866 relatifs à l'organisation de la justice en Nouvelle-Calédonie. Le tribunal de Nouméa est compétent dans toute l'étendue de la colonie pour connaître des délits et crimes commis par les indigènes au préjudice d'Européens. De Champestève, premier chef du service judiciaire, a pris ses fonctions le 10 octobre 1867. 39

quelques opérations de représailles, au demeurant peu sanglantes, faute de débusquer les fuyards. Après avoir ordonné la construction d'un poste militaire, il quitte Pouébo avec vingt-cinq prévenus, dont le grand chef Napoléon Ouarébate. Le procès s'ouvre en décembre; mais devant l'insuffisance de l'enquête et les contradictions des témoins, il s'enlise. L'affaire est finalement renvoyée et un supplément d'information demandé. A cette occasion, est définitivement tranché le délicat problème de la responsabilité des événements: c'est l'ensemble de la tribu qui devra payer d'éventuels dommages et intérêts aux victimes européennes, et, pour ce faire, le gouverneur fait préparer et signe l'important arrêté du

24 décembre 1867 qui reconnaît l'existence légale de la tribu

76.

Celle-ci

doit être considérée comme administrativement et civilement responsable des délits ou des crimes qui sont commis sur son territoire par l'un quelconque de ses membres. Cet arrêté de circonstance, qui introduit une notion lourde de conséquences, celle de la responsabilité collective, le gouverneur entend bien l'utiliser dans l'affaire de Pouébo, même si les

lois n'ont pas habituellement d'effet rétroactif L'arrêté du 22 janvier 1868 y pourvoit
78.

77.

Cependant, pour prévenir le retour de si funestes événements, il est urgent de statuer sur la situation foncière des premiers occupants.

Présenté en hâte lors d'une

séance du conseil d'administration par le secrétaire colonial Mathieu, qui a jugé utile de le faire précéder d'un exposé des motifs, il donne lieu à de vifs échanges. Cet arrêté reconnaît formellement la propriété

indigène 79; il s'appuie sur une interprétation plus honnête de la
déclaration du 20 janvier 1855, répudiant implicitement l'arrêté du 5 octobre 1862 et surtout la circulaire du 20 février 1866. Des titres de propriété seront délivrés gratuitement aux tribus (article 11) et un impôt foncier exigé (article 9). Cette propriété indigène est déclarée incommutable, à l'abri de la dépossession, et inaliénable, ne pouvant être vendue ni louée. Chaque tribu disposera ainsi d'un terrain proportionné au nombre de ses membres et à la qualité du sol, sur son territoire traditionnel, l'Administration s'engageant en outre à respecter
«

autant

que possible»

ses villages.

On pourrait ou on aimerait penser que la générosité est le mobile
76. Le texte complet de cet arrêté figure dans notre Chronologie foncière et agricole de la Nouvelle-Calédonie, pages 24 et sq. 77. Comme le Ministère le reprochera au chef de la colonie dans sa dépêche du 22 mai 1868. Voir document 2 du chapitre VI. 78. Voir document 10. 79. Dans l'exposé des motifs, reproduit par le MNC du 26 janvier 1868, le secrétaire colonial Mathieu écrit notamment: «il est équitable, et même de bonne politique, d'inaugurer dans notre nouvelle colonie le droit de propriété des indigènes ». 40

principal qui a inspiré le législateur. Nous ne le croyons pas. Ce changement de politique s'explique bien davantage par le désir de sauvegarder les intérêts de la colonisation en fixant enfin sur leurs terres

des Canaques dont on peut craindre l'errance ou le vagabondage

80, en

diminuant les risques de heurts du fait des empiètements de l'élément européen, et en récupérant les terres nouvelles nécessaires aux colonisations libre et pénale. De plus, il est sage de prendre en compte les possibles réactions du nouveau ministre de la Marine, Rigault de Genouilly, qui semble peu accommodant. Ce serait cependant bien mal connaître le gouverneur Guillain que de l'imaginer changeant ainsi brutalement d'avis sur la propriété indigène. En témoignent ces quelques phrases prononcées en conseil

d'administration

81:

«C'est un fait exiict que toutes les terres

appartiennent à l'État par droit de conquête. Le gouvernement a fait une générosité aux indigènes et leur a laissé une partie des terraÎns qu'ils occupaiènt lors de la prise de possession; mais cela ne diminue en rien notre droit qui est celui du plus fort, droit qui nous a été reconnu par les puissances étrangères et dont nous n'avons à rendre compte à personne. Quand nous aurons établi les cantonnements de chaque tribu, les terrains restants demeureront la propriété 'de l'Etat». D'ailleurs, l'Administration se réserve le droit perpétuel d'exproprier (article 7), ce qui pousse le ministre, informé, à témoigner son

désaccord:

«

je ne puis croire qu'il faille soumettre les indigènes à une

obligation qui, en les plaçant sous la menace permanente d'une dépossession, aurait pour résultat inévitable de les irriter, et de leur enlever des garanties sans lesquelles on ne peut raisonnablement leur demander d'entrer dans la voie du progrès agricole. Du moment que la propriété incommutable est accordée (article 2), il faut attribuer aux
indigènes le bénéfice du droit commun enmatièred'expropriation » 80. Il ne sera tenu aucun compte des propos ministériels. Néanmoins, avec le recul, l'inspecteur des colonies FilIon pourra soutenir que l'on avait

atteint

«
83.

l'apogée de la propriété reconnue aux premiers habitants du

pays»

80. Le secrétaire colonial Mathieu, dans sa déposition au procès de Pouébo, avance que « s'il n'est pas apporté une grande modification dans les engagements indigènes, et si l'on tarde à défendre aux Canaques de sortir de leurs tribus, le travail indigène est perdu pour longtemps pour la colonisation, pour le développement de l'agriculture », MN, boîte 10. 81. Dans la séance du 28 janvier 1869, au cours de laquelle est élaboré un nouveau projet d'aliénation des terres domaniales, projet qui ne verra jamais le jour. 82. Extrait de la dépêche ministérielle du 22 mai 1868. Voir document 2 du chapitre VI. 83. Rapport au ministre des Colonies en date du 15 mai 1907. Voir chapitre V, document 3.

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