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LES VIOLENCES COLLECTIVES EN AFRIQUE

De
224 pages
Pourquoi les conflits en Afrique au sud du Sahara prennent-ils souvent une forme violente et une coloration ethniste, voire ethno-raciste ? La manipulation rapide de l’ethnicité dans les querelles du pouvoir s’explique par la dépendance étroite d’une population « captive » de ses dirigeants et des cadres modernes entrés en compétition. L’auteur analyse l’essence des conflits africains récents et centre l’attention sur l’évolution de la Guinée-Conakry.
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Collection «Études Africaines»

A. AMADou BANO BARRY est né à Sossi (préfecture de Gaoual), en République de Guinée. Il est actuellement professeur au Département de Sociologie de l'Université de Conakry et membre de l'équipe de recherche de l'Observatoire de la même Université. Diplômé d'un DES en Sociologie de l'Université de Conakry, il est titulaire d'un Masters en Sociologie de l'Université d'Ottawa et d'un Ph.D en Sociologie de l'Université de Montréal (Canada).

Couverture 1 : Les pendus du Pont Tombo à Conakry (janvier 1971 ).

A. AMADOU BANO BARRY

LES VIOLENCES COLLECTIVES EN AFRIQUE LE CAS GUINÉEN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Remerciements

Pour réaliser cette étude et la publier, je n'ai cessé de solliciter plusieurs personnes et institutions qui m'ont fourni aide, compréhension et patience. Que tous en soient remerciés. Je dédie cet ouvrage à mes vieux parents: à ma mère, Diariou Diallo, pour ses peines matinales; et à mon vieux père, Kolon Barry, pour l'effort qu'il a déployé durant mon enfance pour mon apprentissage de la "chose des blancs". C'est aussi l'occasion de remercier la coopération canadienne et française; la première ayant offert la bourse nécessaire à la préparation de cette étude et la seconde ayant appuyé nos efforts pour en assurer la publication.

@L'~TTAN,2000 ISBN: 2-7384-8686-X
4

INTRODUCTION
Les études qui s'intéressent à l'ethnicité en Afrique concentrent leur questionnement tantôt sur le poids de la colonisation dans la structuration ethnique, tantôt sur les relations multiples et ambiguës qu'entretiennent les nouveaux États-nations avec les différents groupes sociaux vivant à l'intérieur de leur espace territorial. Cette problématique de la violence dont la forme d'identification des acteurs est "ethnique" est devenue une des questions centrales du XXe siècle. Elle constitue en effet un enjeu de taille tant au niveau théorique que pratique. Si, sur le plan théorique, les chercheurs ont de la difficulté à s'accorder sur les critères et les processus qui fondent l' ethnicité, il semble se dégager un consensus pour dire que l' ethnisme est une manipulation de l' ethnicité à des fms politiques. Le présent ouvrage s'inscrit dans cette même trame et a pour cadre d'étude la République de Guinée, un des quarante États que compte l'Afrique au sud du Sahara. Du point de vue économique, l'Afrique subsaharienne en 1990, «représente, sans l'Afrique du Sud, 10 % de la population mondiale, 2 % du PIE, 1,7% des exportations et moins de 1 % de la valeur ajoutée industrielle du monde» [OCDE, 1985]. Quant au PIB ramené au nombre d'habitants, il a diminué exemple unique au monde - de près de 10 % ces dix dernières années [FMI, 1995]. Pour certains auteurs, ces éléments sont reliés et s'influencent mutuellement. DEBRIE[1988] soutient que le blocage de l'accumulation résulte de la conjugaison entre la prépondérance du secteur tertiaire et la faiblesse du taux d'investissement qui a baissé d'un peu plus de 4 % en une décennie (1980-1990). Le résultat de cette situation est l'accroissement de la pauvreté, la baisse de la production agricole et l'accroissement du taux de natalité. Pourtant dans les années 1960, l'espoir était énorme à travers le monde. La grande confrontation armée avait laissé la place à la reconstruction et à l'expansion économique. Dans le Tiers-Monde, le processus de décolonisation s'était accéléré. Avec la hausse de la demande en matières premières, les 5

nouveaux dirigeants croyaient la fm du sous-développement proche. Dans les cabinets ministériels, les projets s'accumulaient et, sur le terrain, les infrastructures se multipliaient avec pour corollaire l'augmentation des emplois, surtout administratifs. Désormais tous ceux qui savent lire et écrire pourraient espérer obtenir une fonction administrative.1 Quarante ans après les indépendances, le désenchantement des Africains est immense. À la pauvreté chronique se sont joints le sida, le sous-emploi et les guerres civiles. Alors que l'Afrique a besoin de toutes ses ressources humaines, les uns (fils et filles) meurent au berceau, les autres de malnutrition ou/et de sida, et ceux qui échappent à ces fléaux meurent prématurément, avec ou sans arme à la main. Et puis pour tous les autres, même pour ceux qui accèdent à l'enseignement supérieur, c'est le chômage en bout de ligne. Dans la plupart des pays africains, c'est la survie même de l'État qui est en cause. Depuis une dizaine d'années, l'Afrique est en voie de "clochardisation" et devient de plus un immense brasier. Des bords du fleuve Sénégal aux rives du lac Tanganyika, du delta du Nil au désert du Kalahari, les violences collectives entre des populations ayant la même citoyenneté n'ont jamais, dans la courte histoire de l'Afrique indépendante, fait autant de victimes ni touché autant de pays. Au regard de cette situation, cette recherche a une double préoccupation: d'une part, déterminer les causes des violences collectives dans cet ensemble de pays et, de l'autre, analyser le caractère "ethnique" de ces conflits. Notre ambition est d'obtenir des conclusions qui pourraient être pertinentes pour une meilleure compréhension de ce qui se passe sur le continent. Cet espoir se fonde sur le fait que nous présumons que les pays africains au sud du Sahara partagent un grand nombre de caractéristiques: une relative communauté de destin historique, une situation économique similaire à plusieurs égards, une large identité dans la structure et les pratiques politiques, etc. Tous ces facteurs fondent, selon nous, l'unicité de l'Afrique au sud du Sahara, du moins en tant qu'objet de recherche. Néanmoins, nous convenons que pour construire cet
1

C'est l'époque où l'Afrique attirait encore des investissements significatifs et
une large aide publique de la part des puissances industrielles..

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objet de recherche, nous avons été amenés à simplifier à l'extrême des réalités bien plus complexes. Défmir un ensemble géopolitique n'est toujours qu'une façon de voir les choses: ces pays ont entre eux des relations relativement importantes du fait de leur proximité géographique et de caractéristiques communes jugées pertinentes. C'est dire aussi que ces pays ont des problèmes assez comparables comme le sous-équipement, l'endettement, la sécheresse, ainsi que des ressemblances culturelles et économiques. Pour arriver à des conclusions valables pour l'Afrique au sud du Sahara, cette recherche se fonde sur une étude de cas, celui de la Guinée, dans une perspective de comparaison implicite.2 Le fait d'être Guinéen explique, en partie, notre choix mais celui-ci découle aussi de l'histoire de ce pays et de notre stratégie de recherche. En effet, les dix dernières années qui ont précédé les indépendances des pays africains ont été marquées dans plusieurs territoires au sud du Sahara par la multiplication des violences. Cependant, l'intensité des incidents et leur extension sont, aux dires de plusieurs chercheurs, spécifiques à la Guinée.3 En dépit de ce passé chargé de violence, la Guinée fait partie de ces quelques rares pays africains qui peuvent se prévaloir d'une absence de violence collective généralisée depuis son indépendance en 1958.4 Pourtant, le pays a connu plusieurs tensions sociales, notamment un débarquement militaire en novembre 1970 et la dénonciation régulière de "complots" suivie généralement de multiples arrestations [RIVIÈRE,1973], des élections présidentielles qualifiées par l'opposition de hold-up et suivies de l'arrestation rocambolesque d'Alpha Condé, leader du plus important parti politique de l'opposition. Comment expliquer l'absence de violences collectives dans un pays qui en a connu tant durant la colonisation? Comment expliquer que les tensions sociales qui ont émaillé l'histoire de
2 Selon ORIOL[1986], la comparaison est aux sciences sociales ce que l'expérimentation est aux sciences de la nature. 3 Pour ce qui concerne l'intensité de ces violences, on consultera le point 5.2. du chapitre V du présent ouvrage, ainsi que CHARLES [1992:361-373] et
4 Depuis quelques années, les chercheurs rapportent des violences entre des groupes ethniques guinéens [LAGRANGE ETAL., 1990].
SURET-CANALE [1992:129-138].

sporadiques

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la Guinée depuis son indépendance ne se soient jamais transformées en violences collectives?5 En modifiant ainsi notre première interrogation, notre recherche se propose d'examiner l'histoire de la Guinée indépendante (1958-1989)6 en général et, plus particulièrement, un certain nombre d'événements (les coups d'État du 3 avril 1984 et du 4 juillet 1985), ainsi que les multiples mutations, destitutions et promotions qui ont précédé et accompagné ces événements. Nous observerons ces remaniements et mutations comme une tentative pour certains d'accéder à/ou de maintenir une position de pouvoir. En procédant à l'analyse de cet ensemble d'événements, nous visons à comprendre le ou les processus d'exclusion7 et les mécanismes de mise en chantier des violences collectives. Nous adoptons l'hypothèse que ces exclusions impliquent des processus de "mise à la marge" par rapport au pouvoir qui est, dans le cas de l'Afrique, le principal moyen d'échapper à la pauvreté. En examinant le cas de la Guinée et en découvrant ce qui a "manqué" jusque-là pour que les tensions sociales se transforment en violences collectives, nous tentons d'éclairer le processus des violences collectives dans d'autres pays africains.

Une analyse, même sommaire, du déclenchement des violences collectives en Afrique pointe presque toujours une tentative, réelle ou supposée, de prise du pouvoir. Cela a été le cas du Biafra, du Katanga, du Rwanda, du Burundi, etc. 6 En réalité, les deux dates de 1958 et 1989 sont des repères. La première correspond à l'accession du pays à la souveraineté internationale et la seconde marque la consolidation du régime de Lansana Conté. 7 Cette notion, complétée par la notion de pauvreté, fait l'objet d'une présentation au chapitre II. 8

5

PARTIE I

Le caractère ethnique des violences collectives en Afrique
CHAPITRE I Le questionnement
La problématique des conflits ethniques dans les pays africains est très ancienne. Par le passé et surtout aujourd'hui, elle fait l'objet de maints articles de presse, déclarations de politiciens et études d'anthropologues, de politologues et de sociologues intéressés par les relations de coopération, de compétition ou de conflit. Pourtant, cette problématique de la violence à caractère ethnique est très peu explorée dans le cas de la Guinée. Trois chercheurs, à notre connaissance, se sont spécifiquement intéressés à l' ethnicité en Guinée.1 Dans sa thèse, CHARLES pose, implicitement, cette problématique. «Le "fait" ethnique demeure en Afrique une réalité fondamentale. Les événements qui s y déroulent se chargent de la rappeler sans cesse. Pourtant nombre de gouvernements africains affectent de n'en point parler. Non qu'ils l'ignorent, eux qui doivent composer continuellement avec lui. Mais ils redoutent que l'attention, les recherches qui lui seraient
consacrées ne viennent à le renforcer.» [1968:1] CHARLESdonne également des indications chiffrées sur la répartition ethnique des cadres dans les postes administratifs et politiques de la Guinée postcoloniale. RIVIÈRE[1973] confmne les conclusions de CHARLES[1989] qui, dans un article sur la mise en place du nouveau pouvoir issu du coup d'État d'avril 1984, aborde de nouveau cette problématique des rapports entre pouvoir et appartenance ethnique. Pour Sow [1989], l'exemple guinéen est singulier: le conflit n'y met pas deux ethnies face à
1

Cf. dans la bibliographie
RIVIÈRE et Sow.

finale les travaux de ces trois chercheurs:

CHARLES,

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face, il oppose les détenteurs du pouvoir à un groupe ethnique, les Peul. Les violences collectives dont il s'agira dans cette étude sont des conflits internes à un pays; débouchant sur des massacres collectifs; affectant des groupes entiers faisant chacun référence à une identité ethnique différente.2 Plutôt que d'évoquer les cas de tous les pays qui ont connu de telles violences, nous avons décidé d'étudier le paradoxe que représente la Guinée de ce point de vue: depuis son indépendance en 1958, ce pays n'a pas connu de violences collectives, malgré la présence de plusieurs groupes ethniques importants. Cette association entre ethnicité et absence de violences collectives ne pourrait-elle pas nous aider à comprendre la présence de ces conflits ailleurs? Un second niveau de questionnement concerne le caractère ethnique de ces violences collectives: il s'agira de comprendre pourquoi en Afrique les violences collectives finissent presque toujours en conflit ethnique. Nous pensons que les problèmes liés aux différences d'accès aux ressources entre les différents groupes ethniques des pays africains sont essentiels à la compréhension des conflits ethniques. Nous posons donc que la base des conflits est la "mise à la marge" par rapport au pouvoir de certains acteurs sociaux au moment des rééquilibrages au sommet de l'État (coups d'État, remaniements ministériels et autres). Pour explorer cette hypothèse de "mise à la marge", il nous faudra envisager deux aspects: d'une part, l'exclusion du pouvoir dont sont victimes certains cadres dirigeants qui s'estiment, à tort ou à raison, comme représentants de leurs groupes ethniques et, d'autre part, la pauvreté et l'état de dépendance économique et idéologique des populations vis-à-vis de ces mêmes cadres
2 Les ouvrages de sciences politiques désignent ce genre de conflit par les expressions "guerre civile" ou "conflit ethnique". A nos yeux, la guerre civile désigne l'aboutissement d'un conflit collectif durable, que son origine soit religieuse, ethnique ou autre; tandis que le conflit ethnique est un conflit collectif à caractère ethnique. Le présent ouvrage s'intéressant aux violences collectives à caractère ethnique, nous utiliserons indifféremment les expressions "conflits ethniques" et "violences collectives" pour les désigner. 10

dirigeants. Le critère de sélection des dirigeants concernés est, dans le cadre du présent ouvrage, la position institutionnelle: ministres, députés, chefs de l'administration centrale et régionale, officiers supérieurs. Il s'agit donc de tous ceux qui détiennent et exercent le pouvoir ou contribuent, par leurs décisions, leurs idées, leurs sentiments, à l'action historique d'une collectivité. Dans cet ouvrage, l'hypothèse principale est celle d'un lien fort entre l'exclusion des sphères du pouvoir et les violences collectives. Le cas guinéen permet-il de vérifier un tel lien? Coinment vérifier ce lien? Pour répondre à ces questions, nous ferons l'analyse des tensions sociales nées du coup d'État du 3 avril 1984 et de la tentative manquée du 4 juillet 1985, et de leur non-transformation en violence collective. Auparavant, nous rappellerons l'histoire de quelques conflits en Afrique. Nigeria Nous débuterons cette présentation par le Nigeria, pays le plus peuplé d'Afrique: 90 millions d'habitants environ. Le Nigeria possède d'immenses ressources naturelles: pétrole et gaz naturel. Il abrite près de 250 groupes ethniques, dont les plus importants numériquement sont les Haussa-Peul (32 %), les Yoruba (21,3 %) et les Ibo (18 %). Le Nigeria, comme la grande majorité des pays africains, est né des hasards des explorations et des rapports de force entre puissances occidentales. «Les frontières nigérianes résultent pour le Nord et l'Ouest des luttes entre les Anglais et les Français qui s'installèrent au Niger et au Dahomey, et de la compétition anglo-allemande pour l'Est.» [DEBRÉ, 1968:30] La colonisation de ce qui deviendra plus tard le Nigeria s'est faite en plusieurs étapes. D'abord, les Britanniques s'installent dans la partie ouest (en pays yoruba) avec la signature d'un traité en 1888, puis, en 1900, sur toute la côte du pays actuel (y compris le territoire des Ibo). Presque à la même période, les Britanniques créent un protectorat de la région Nord (région des Haussa-Peul). Jusqu'en 1914, le Nord et le Sud ont une Il

existence administrative séparée. Et même après cette date, l'administrateur britannique, Lord Lugard, appliquera une politique de gestion particulière pour le Nord, politique que l'on baptisera Indirect Rule. Sous ce système, les émirs des HaussaPeul conservent une large liberté d'action dans la collecte de l'impôt, mais aussi dans la préservation des structures sociales [DEBRÉ, 968].À l'intérieur du territoire nigérian, fruit des aléas 1 de la colonisation britannique, se retrouvent trois grands groupes ethniques,3 avec des cultures fortement contrastées et des moyens d'actions différenciés par la politique de l'administration coloniale. Les uns, les Haussa-Peul, numériquement nombreux, ont préservé leur culture mais sont très peu présents dans le secteur moderne (administration et industries), à l'exception de l'armée. C'est dans cette région du Nord que sont produits le coton et l'arachide. Les autres groupes (surtout les Ibo) forment les auxiliaires de l'administration. Ils produisent dans leur région de I'huile de palme et surtout du pétrole. «La découverte et la mise en exploitation des premiers gisements qui se révélèrent très vite exceptionnels coïncida avec les premiers troubles politiques sérieux.» [DEBRÉ, 1968:47] Les élites yoruba sont surtout présentes dans le commerce, mais aussi dans l'administration. Dans la région des Yoruba, les colonisateurs ont développé la production du cacao. «Chaque région a ainsi son ethnie dominante et sa richesse: la "Cotton Belt" et l'arachide au Nord, la "Coca Belt" et la "Palm Belt" au Sud et à l'Est. Les mines se répartissent à peu près équitablement entre les régions.» [DEBRÉ, 1968:46] L'élite qui conduit les revendications à l'indépendance, qui sera acquise en 1960, se recrute essentiellement parmi les Ibo. D'après AQUARONE [1987:51], cet état de fait s'explique par la colonisation britannique qui favorisa les élites Ibo. Avec le système constitutionnel d'une fédération à trois, en vigueur au moment de l'indépendance,4 les élites du Nord contrôlent la vie
3 Les concepts d'ethnie, de groupe ethnique, d'ethnicité, d'exclusion, de pauvreté et d'Étatisation sont défmis au chapitre II de la présente étude. 4Aux dires de DEBRÉ [1968:42],le Nigeria a connu trois constitutions élaborées avant l'indépendance par l'administration coloniale. 12

politique, grâce au poids démographique des Haussa-Peul et à l'appui de la puissance colonisatrice [AQUARONE, 1987:52]. «A l'indépendance, le 1er octobre, chacune des trois "régions ", qui deviendront des "États fédérés" en 1963, est dominée par une seule ethnie: les Ibo à l'Est, les Yoruba à l'Ouest et les Hausa-Fulani au Nord. [..] Par un processus d'identification, les "Nordistes" deviennent synonymes des Hausa-Fulani, le groupe ethnique dominant du Nord, les "Occidentaux" des Yoruba et les "Orientaux" des
Ibo.» [AQUARONE, 1987:53]

Aux élections de décembre 1964, les "Nordistes" raflent 198 sièges alors que les autres partis, l'Action Group et le National Council of Nigeria and Cameroons, n'en remportent 38. Le président du Nigeria, qui est aussi le fondateur du National Council of Nigeria and Cameroons, est un Ibo. Il refuse de designer un chef de gouvernement. Des élections complémentaires permettent une décrispation momentanée. Le 15 janvier 1966, le général Ironsi prend le pouvoir par un coup d'État sanglant, au cours duquel plusieurs leaders du Nord (Balewa, Ahmadou Bello et Akintola) trouveront la mort. Les organisations politiques et les associations à caractère ethnique sont dissoutes. Le Nigeria n'est plus une fédération mais un État unitaire. Six mois plus tard, des officiers, à la tête desquels se trouve Gowon (originaire du "Middle Belt"), renversent le général Ironsi. Il s'ensuit le massacre de 5.000 à 30.000 Ibo. La suite se nommera la guerre du Biafra. Ouganda La situation de l'Ouganda entre 1966 et 1990 est très semblable à celle du Nigeria. Avec une population de 19,5 millions d'habitants pour une superficie de 236.040 km2, l'Ouganda, comme tous les pays africains, est une mosaïque ethnique. Les groupes numériquement les plus importants sont les Baganda (17 %) et les Karamajong (12 %). Les autres groupes (Basogo, Iteso, Langi, Banyarwanda, Bagissu et Acholi) ont pratiquement tous le même poids démographique (5 à 8 %). Protectorat britannique, l'Ouganda n'acquiert ses frontières défmitives qu'en 1921: entre la conquête du royaume du Buganda (1862) et 1921, la machine coloniale britannique 13

met plus d'un siècle avant de constituer l'entité administrative qu'elle nommera l'Ouganda. «Le processus de formation territoriale complexe, non linéaire et tâtonnant est fait d'allers et retours à travers la brousse et entre les bureaux feutrés de Londres, Berlin ou Bruxelles ou moites de Mombasa, Khartoum ou Zanzibar, d'avancées fulgurantes à travers l'inconnu, d'hésitations, d'ajouts et de retraits, qui, peu à peu, ajustent la silhouette du protectorat à celle de l'État que nous connaissons maintenant.» [CALAS, 1994:54] Si le hasard a ici aussi joué son rôle dans les limites territoriales du futur État, son centre de gravité est le résultat de la politique suivie par l'administration coloniale. Les Britanniques instaurent l'Indirect Rule à partir du Buganda. De plus, à l'intérieur même du Buganda, l'administrateur britannique Lugard impose d'autres divisions. «Après avoir provoqué une guerre entre les protestants et les catholiques (Bugandais), il se rangea du côté de ses coreligionnaires, les protestants, en faisant du Kabaga Mwanga un fugitif dans son propre royaume et en permettant la domination d'une élite protestante au Buganda. Lugard est aussi à l'origine de l'établissement d'une sorte de "fédéralisme religieux" qui fut créé en distribuant certains comtés du Baganda aux protestants, d'autres aux catholiques et d'autres encore aux musulmans.» [Lwanga-Lunyiigo, 1994:72] À l'extérieur du Baganda, le territoire qui deviendra l'Ouganda est divisé en provinces et en districts (chaque district défmi autant que possible en fonction de critères ethniques). Les premières formations politiques qui auront la responsabilité de négocier l'indépendance ont, dans l'ensemble, une forte coloration ethnique et/ou religieuse. Ainsi, à l'indépendance, le 9 octobre 1962, l'Ouganda est une mosaïque de systèmes politiques: fédéralisme pour le Baganda, fédéralisme partiel pour les royaumes de l'Ouest et pouvoir centralisé pour le reste du pays. Baptisé la "perle de l'Afrique" avant la décolonisation, l'Ouganda connaît, de 1960 à 1990, une instabilité politique 14

chronique et de multiples conflits, à caractère ethnique ou contre ses voisins (Tanzanie). Au moment de l'indépendance, aucune des trois principales formations politiques du pays, l'Uganda Peoples Congress (UPC), Ie Kabaka Yekka (KY) et Ie Democratie Party, ne dispose de la majorité absolue au parlement. L'UPC, alors dirigé par Oboté, fait alliance avec le KY pour gouverner. En mai 1966, le Premier ministre Oboté, voyant son pouvoir menacé à l'intérieur de son propre parti, instaure l'état d'urgence, arrête cinq ministres de son cabinet, change la Constitution et décide la dissolution des monarchies. De 1966 à 1990, l'Ouganda connaît de multiples coups d'État et sept présidents, dont les règnes sont précédés et/ou ponctués de conflits ethniques. Selon KASOZI1994], l'Ouganda connaît, pendant toute cette [ période, des limogeages et des arrestations qui aboutissent à l'exclusion des cadres militaires et civils de plusieurs groupes ethniques. Chaque nouveau dirigeant, en excluant les "autres", prépare l'exclusion des "siens" sous le règne de son successeur. KASOZI[1994] et JEUNE AFRIQUE attestent, pour leur part, qu'Oboté augmente le nombre de Langi et d'Acholi dans le corps des officiers. Après le coup d'État de 1971, Idi Amin procède à une liquidation systématique des Langi et des Acholi de l'armée. À la reprise du pouvoir par Oboté, on assiste à un retournement de la situation. Il paraît que ce processus d'exclusion se poursuit avec Museveni, l'actuel dirigeant ougandais5, qui contrôle et exploiterait, avec l'appui de l'armée "tutsi" de Paul Kagamé, une partie importante du Congo (exZaïre) . Kenya Au Kenya également, la violence fait rage entre les Luo et les Kikuyu à la suite de l'assassinat de Tom Mboya et d'une dizaine de Luo par la garde présidentielle de Jomo Kenyatta, premier président du pays [NNOLI, 989]. 1 Burundi, Rwanda Selon CHRÉTIEN [1985], c'est suite aux tentatives de cadres hutu de prendre le pouvoir par la force, que les gouvernants du Burundi, essentiellement des Tutsi, exercent de violentes
5 Voir aussi en bibliographie finale les travaux de DECRAENE de KALoNn. et

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représailles contre tout le groupe ethnique hutu. Dans les mois qui suivent la tentative avortée de 1972, 59.000 Hutu trouvent la mort. La violence éclate de nouveau dans des circonstances similaires en 1988. Depuis la reprise du pouvoir par le major Buyoya, par un autre coup d'État, le Burundi passe de conflits ethniques sporadiques à la guerre ethnique ponctuée de négociations. Le pays champion des violences collectives est sans aucun doute le Rwanda dont l'histoire moderne est une suite de tragédies humaines. La plus récente violence collective (avrilmai 1994) est de loin la plus meurtrière du continent africain.6 La victoire du FPR et l'exil de milliers de Hutu indiquent le changement de rapport de force au Rwanda. Cependant, aujourd'hui comme hier, la spirale de la violence y reste le trait dominant de la vie politique, et de la vie tout court. Angola, Congo-Brazzaville, Congo-Kinshasa En Angola, le bruit des armes, après quelques accalmies, a repris avec une plus grande intensité. C'est aussi le cas dans les deux Congo. À Brazzaville, le militaire Sassou, après avoir chassé son prédécesseur Lissouba avec l'appui de l'armée angolaise, se retrouve face aux Ninja de Bernard Kolélas. De l'autre côté du fleuve, le Congo (ex-Zaïre) se trouve dans une situation de partition de fait. Afrique de l'Ouest Des pays, comme le Niger, le Mali, le Liberia ou le Sénégal, jusque-là épargnés par de tels phénomènes, maintiennent difficilement l'autorité de l'État sur l'ensemble du territoire national. Il est vrai que d'autres pays ne possèdent même plus d'État, au sens "weberien" du terme.7 C'est le cas de la Sierra Leone et de la Somalie. La situation de ce dernier pays montre qu'il est possible de faire le trajet inverse de celui de la modernité: passer de l'État au clan.

6

7 Selon Max Weber, l'existence de l'État suppose la combinaison d'au moins deux éléments: un certain degré d'institutionnalisation qui apparaît à travers les formes bureaucratiques de sa direction administrative et le monopole de la contrainte physique et légitime. 16

Voir REYNTJENS [1994].

CHAPITRE II

Le conflit ethnique africain :une lecture éclatée
La multiplication des conflits ethniques interpelle les chercheurs en sciences sociales. Des actes de violences collectives, impliquant parfois des milliers de personnes, sont perpétrés dans plusieurs pays africains. Cette violence est aussi présente sur d'autres continents, en Europe et en Asie. Comment les sociologues, anthropologues, historiens, psychologues et journalistes expliquent-ils ces conflits? Est-ce une réapparition brutale de sentiments précoloniaux d'hostilité entre certains groupes ethniques précédemment étouffés par la présence coloniale [KAPUTO, 1975:3]? Les violences ethniques découlent-elles de la modernisation [APTER,1965]? Ou alors résultent-elles de difficultés liées à la "construction nationale" [SYLLA, 977]? Les réponses proposées sont nombreuses et se 1 divisent en deux groupes. Pour le premier groupe, l'explication de ces conflits réside dans la "nature" des populations: tribale, psychologique ou primordialiste. On peut inclure dans cette tendance l'idée que les conflits actuels découlent du passage de la société "traditionnelle" à la société industrielle moderne. Pour le second groupe, l'explication est politique: ces conflits sont le résultat d'une compétition accrue entre acteurs politiques pour le contrôle du pouvoir. Cette idée est déclinée selon trois courants. Pour certains, il y a opposition entre "le centre et la périphérie" via les équipes gouvernantes: l'Afrique serait alors un champ de bataille pour des forces extérieures au continent. D'autres mettent l'accent sur la lutte entre les membres d'une même classe, la classe unique, avec l'appui de la population à travers des processus d'identifications à caractère, ici encore, ethnique. D'autres, enfm, désignent l'inégalité, l'exclusion de certains acteurs sociaux, comme élément essentiel pour la compréhension des conflits ethniques. Ces deux groupes coïncident en fait avec les deux grandes approches sociologiques: déterminisme et constructivisme. La 17

vision déterministe est la plus ancienne, c'est donc par elle que nous commencerons.

2.1. L'approche déterministe
L'approche déterministe cherche la cause des conflits sociaux dans la "nature" humaine, ethnique ou raciale. Les facteurs explicatifs invoqués vont du "tribalisme", vulgarisé par les premiers ethnologues et repris de nos jours par une certaine presse occidentale, jusqu'au "primordialisme" et à la psychologie, en passant par la "modernisation".
2.1.1. Le tribalisme

Analysant la couverture des conflits ethniques en Afrique par les journalistes occidentaux, CHRÉTIEN [1991] décèle, dans le choix des mots et des images, une volonté de ne voir dans ces violences que la résurgence du passé et la prolongation d'une sauvagerie mal refoulée. NNOLI [1989] défend la même position: les journalistes occidentaux prennent la succession des ethnologues de la période coloniale, qui, il y a un siècle, ont forgé le concept de tribalisme pour exprimer la "primitivité" des populations africaines. En général, pour les journalistes de la presse occidentale, les conflits en Afrique sont le résultat d'une mystique primitive et barbare, propre aux Africains et caractérisée par l'absence de système d'éthique et d'un code de conduite humaine. Aux yeux de MAFEJE [1977], l'utilisation du terme tribalisme est désobligeante et dégradante puisqu'il suppose une classification "primitive" entre les êtres humains: sociabilité élémentaire à l'intérieur du groupe et violence à l'égard de voisins jugés différents. Pour SYLLA [1977]et surtout pour NNOLI [1989], les colons ont nommé "tribalisme" des phénomènes qui, sous d'autres cieux, sont qualifiés d' "ethniques" . Cette opinion est partagée par d'autres chercheurs: les phénomènes sociaux qualifiés de tribaux en Afrique appartiennent en fait au même registre que les relations entre groupes ethniques aux ÉtatsUnis. Cette assertion s'appuie sur la défmition de SYLLA:le tribalisme est une stratégie de participation des groupes sociaux 18

au pouvoir. À ce titre, on peut considérer que la mise en place de groupes de pression par les différents groupes ethniques aux États-Unis relève de la même logique politique que le tribalisme en Afrique. D'autres auteurs ajoutent à la primitivité supposée des Africains d'autres facteurs explicatifs des conflits ethniques. Pour les uns, il s'agit de la prolongation des violences précoloniales, une époque de conquêtes et de luttes hégémoniques entre les "tribus". Pour les autres, comme PRUNIER [1991], les indépendances ont libéré des antagonismes et des violences longtemps "contenus" par la colonisation. Les théoriciens de la primitivé suggèrent donc que, dans les sociétés africaines précoloniales, régnait un chaos où, comme dans celui de l'état de nature de Hobbes, chaque groupe ethnique était perpétuellement en guerre contre les autres. Des auteurs comme YOUNG [1968:107-135] et KAPUTO [1975:6] et, dans une certaine mesure MERCIER[1961:21], rejettent le tribalisme comme facteur explicatif des conflits ethniques. Pour CHRÉTIEN [1991] et pour la plupart des auteurs publiant dans POLITIQUE AFRlCAINE~ tribalisme est une le explication insuffisante parce qu'elle ne prend pas en compte la nature des relations économiques et des rapports de force existant, d'une part, entre les Africains et, d'autre part, entre les Africains et les autres peuples. De plus, selon MANDANI [1976], l'explication des conflits ethniques par le tribalisme est tautologique: on explique que deux "tribus" se battent parce qu'elles sont deux "tribus" différentes.
2.1.2. La modernisation

Le déclin de la théorie du tribalisme, du moins dans les milieux universitaires, correspond à la montée d'une nouvelle théorie explicative: la "modernisation". En fait, c'est plutôt les "retards de la modernisation" qui sont pointés puisque, pour les tenants de cette approche, l' ethnicité des populations africaines (ici aussi considérée comme cause des conflits) est une survivance d'un passé rétrograde, traditionaliste et opposé aux valeurs de la modernité. L'ethnicité en Afrique, et les conflits qui s'ensuivent, est donc appelée à céder la place à la 19

modernité: l'assimilation est censée faire disparaître, à terme, les différences culturelles, et donc la diversité ethnique et les conflits qu'elle engendre. Dans les années 1950, on soutenait déjà que la modernisation produirait de nouveaux modes de vie dissolvant graduellement les solidarités "primaires" [POLANYI, 1957]. De plus, la multiplication des échanges conduirait les individus et les groupes à apprendre de nouvelles langues et à s'ouvrir à d'autres cultures. Transposant en Afrique cette vision optimiste de la modernité, caractéristique du courant libéral de la fm de la seconde guerre mondiale, APTER [1965] soutenait que l'émergence des leaders politiques, des mouvements et des partis politiques allait, en structurant tout le territoire national, déclencher la modernisation et supprimer les conflits basés sur l'ethnie. Pour la plupart des théoriciens de la modernité, l'urbanisation, le commerce généralisé des biens et services, l'école, l'administration, l'armée, le mouvement accru des personnes et la diffusion des idées doivent aboutir à l'intégration ethnique. Cette affmnation prend appui sur deux croyances. D'une part, le processus d'évolution mènera à une différenciation fonctionnelle accrue qui, à son tour, générera de nouvelles bases d'association plus vastes. D'autre part, les Africains en général et les citadins en particulier seront "détribalisés": la tribu en tant que cadre de référence et de contrôle perdra, sous la pression des institutions modernes telles que l'école, l'administration et surtout la ville, les sentiments d'attachement et d'appartenance de ses membres. Dans cette optique, d'autres auteurs postulent que le simple établissement de relations entre des groupes ethniques, est une "détribalisation" [MERCIER, 1961]:mariages hors de la tribu ainsi que toutes les formes de comportements non coutumiers. Il semblerait en effet que la multiplication des mariages interethniquesl est une donnée nouvelle dans le paysage social
1 MERCIER, dans les années 1950, a effectué une enquête dans les quartiers urbains de Dakar: 71 % des mariages endogamiques pour 29 % de mariages exogamiques. Ces proportions passent respectivement à 43 % et 57 % dans les ménages polygames. Dans les années 1970, une enquête similaire dans deux quartiers d'Abidjan montre 24 % et Il % de ménages exogamiques. Voir aussi l'étude de BERNUS [1969]à Niamey. 20

des pays africains. Quelle incidence sur les frontières et l'identification ethnique? Cette interrogation restera présente en filigrane tout au long de ce travail. La thèse de la fin prochaine de l'ethnicité sous les coups de la modernisation n'est pas démontrée: l'ethnicité survit, tant en Occident qu'en Afrique. Un grand nombre de pays du monde sont touchés par des conflits dits ethniques. En constatant ce renouveau ethnique dans les pays capitalistes, ELBAZ [1983] l'attribue, dans le cas des États-Unis, à la contestation du melting-pot par les minorités noires, chicanos et par certains groupes d'immigrants européens. D'autres, comme HANSEN [1966], nomment ce phénomène, "loi de la troisième génération": plus le temps passe, plus la conscience de l' ethnicité s'accroît. Dans le cas de l'Afrique, ce phénomène est qualifié de "retribalisation" ou "surtribalisation" . Ces néologismes désignent toute manifestation ou expression de solidarité, toute recherche d'affmnation ou l'affmnation même d'attachement à son identité ethnique. Tout en admettant la réalité du phénomène de "retribalisation" , d'autres chercheurs estiment que l'appartenance ethnique est une dimension propre à l'évolution sociale de toutes les sociétés multiculturelles. Pour eux, la stabilité politique des" sociétés à ethnies multiples" serait impossible: les structures étatiques, n'admettant pas l'existence d'intérêts ethniques, ne peuvent a fortiori pas chercher à les concilier. La disparition des conflits ethniques dans des pays pluriethniques serait donc impossible. Les mesures politiques, comme une répartition équitable du pouvoir entre les différents groupes, pourraient, tout au plus, maintenir les conflits dans les limites de la maniabilité. Certains auteurs soulignent que les prédispositions à assimiler la modernisation sont différentes: elles dépendent des traditions de chaque groupe. Cette remarque est particulièrement intéressante quand on l'associe à la notion de superposition des clivages traversant les sociétés: les conflits ethniques surviennent lorsque des différences traditionnelles (langue, culture, histoire, organisation sociopolitique, etc.) se superposent à d'autres différences de type moderne qui résultent de l'ouverture à la modernisation de certains groupes [MERCIER, 1961]. Ainsi, selon BONZON [1967:871], des groupes ethniques,
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comme les Ibo du Nigeria et les Fon du Bénin, sont favorablement prédisposés à intégrer la modernité parce que leurs traditions sociopolitiques relâchées leur permettent de faire preuve de dynamisme et d'esprit d'initiative. Ces groupes, ajoutant ainsi des différenciations de "type moderne" aux différenciations ethniques traditionnelles, focaliseront contre eux les conflits. À moins que, si on en croit les tenants de la "modernisation", ce soit par ces groupes que se produise l'assimilation censée faire disparaître les conflits.
2.1.3. Le primordialisme

Pour les auteurs que nous classons dans cette approche, l'ethnicité est une donnée intangible, inscrite dans la nature humaine par le truchement des liens de descendance. Pour les primordialistes, les liens entre les individus à l'intérieur d'une communauté sont des liens primordiaux, aussi étroits que les liens de parenté. Ces liens se caractérisent par l'intensité de la solidarité qu'ils suscitent, par leur force contraignante, et par les émotions et le sentiment du sacré qui leur sont associés. GEERTZ [1973] soutient que les liens primordiaux sont la prolongation d'un sentiment d'affinité naturelle: ils reposent sur les liens de sang présumés, les traits phénotypiques, la religion ou la coutume. Comment ces liens se structurent-ils? Les primordialistes soutiennent que les liens primordiaux sont la qualité primaire et fondamentale de l'identité ethnique. D'après GEERTZ[1973], l'individu naît avec les éléments constitutifs de son identité ethnique ou acquiert ceux-ci dès la naissance: nom, affiliation religieuse, traits physiques qui le relient à des ancêtres putatifs. C'est cet ancrage originel qui rend contraignante la solidarité avec "les siens". De plus, l'appartenance de l'individu au groupe de base est l'unique possibilité de survie et celle qui répond le mieux au "besoin de refuge" éprouvé par l'être humain. En quoi ces liens primordiaux sont-ils sources de conflits? VAN DEN BERGHE[1978] explique l'agressivité entre des populations différentes par le syncrétisme biosocial. Pour étayer cette assertion, il analyse les conflits en Afrique et en distingue 22