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MAÏGIDA OU LE CHASSEUR D'ILLUSIONS

De
208 pages
A travers les convulsions d'une Afrique postcoloniale mythique, qui se cherche encore et dont le destin reste incertain, les personnages de ce roman nous font découvrir u vécu quotidien qui interpelle les hommes et les femmes du continent noir. A un moment où l'Afrique paraît hors du temps, on sort de cette chasse aux illusions revigoré et persuadé que son avenir est entre ses mains.
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MAÏGIDA ou

Le chasseur d'illusions

@ L'Harmattan,

1999

5-7. rue de l'École-PolyteclDque 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55. rue Saint-Jacques. Canada H2Y lK9 Montréal (Qc)

L'Harmattan, Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino

ISBN: 2-7384-8601-0

Daniel ETOUNGA-MANGUELLE

MAÏGIDA ou Le chasseur d'illusions

(roman)

L'Harmattan

A Josiane, ma femme

I

Cette année-là, l'anniversaire de l'admission du Ouangara dans la catégorie des pays les moins avancés tombait un dimanche. Comme le centenaire de la colonisation, que les autorités avaient prévu de fêter avec un éclat particulier, en présence de l'ancien colonisateur et de nombreuses autres délégations étrangères représentant les cinq continents, devait, lui, être célébré le mardi suivant, le lundi fut déclaré journée chômée et payée sur toute l'étendue du territoire national. Malheureusement, le vol Air Afrique RK 028 en provenance de Paris, par lequel devait arriver Kunde, n'avait pu décoller dimanche soir selon l'horaire habituel, en raison d'une grève surprise de cinq heures trente déclenchée par le Syndicat National des Pilotes de Ligne Français, qui entendait protester énergiquement contre un recrutement en sureffectif de trois pilotes indigènes, recrutement qu'il jugeait en totale contradiction avec les clauses des accords de coopération signés au moment de la création de la compagnie, trente-cinq ans plus tôt. C'est donc le lundi après-midi, à quinze heures trente exactement, que Kunde débarqua à l'aéroport international de Yovokomé1. La terrasse de l'aérogare (un immeuble à deux niveaux, d'une vingtaine d'années) était noire de monde, comme à chaque fois qu'il arrivait un avion de la métropole, même en dehors des périodes de fête, étant donné que ces vols étaient les seuls dont l'horaire était programmé et généralement respecté.

1. Quartier des Blancs.

Seul le brouhaha attestait de la présence d'une foule immense, car il était pratiquement impossible de discerner un seul visage à travers les faibles interstices laissés par les portraits géants du Père de la Nation qui couvraient totalement la façade lépreuse du bâtiment. C'est donc en vain que Kunde leva deux ou trois fois les yeux en direction de la portion de ciel d'où s'échappaient des cris étouffés, des ricanements sardoniques dont il crut à tort, un instant, qu'ils lui étaient destinés; des appels presque inaudibles de noms qui n'évoquaient rien dans sa mémoire, des battements de mains, et même des sifflotements pour lui inexpliqués. Dès sa descente d'avion, Kunde n'eut d'yeux que pour l'allée délimitée par d'épais traits blancs et recouverte d'un tapis rouge qu'empruntait à l'accoutumée le Président-Fondateur pour monter à bord de son avion personnel, un Boeing 747 spécialement aménagé qui lui avait été offert par un groupe d'hommes d'affaires américains, après la signature du contrat exclusif d'exploitation de gisements de phosphate. Kunde savait, depuis Paris, que cet avion ne volait qu'une cinquantaine de fois par an, selon la fréquence des séjours du Président dans son village natal, situé à 600 km de la capitale.

L'emplacement de « l'oiseau du 20 janvier» - c'était le nom
de baptême inscrit sur la carlingue de l'avion présidentiel - était reconnaissable au premier coup d'oeil parce que orné d'un portrait en couleurs du chef de l'Etat que l'on avait, pour défier les intempéries, gravé dans le macadam goudronné. Partout ailleurs, on marchait sur une mer de confettis, de serpentins et de petits drapeaux multicolores. Partout, le sol était littéralement recouvert d'un épais coussin de liège constitué par les bouchons des bouteilles de champagne la seule boisson gazeuse qu'affectionnaient les dirigeants du Ouangara. Tout le petit monde de l'aéroport, y compris les douaniers qui portaient à la boutonnière un portrait miniature du dépositaire de la Sagesse Africaine, avait dansé, bu et mangé toute la nuit. A l'autre extrémité du parking, des conteneurs béants, marqués d'une croix blanche sur fond rouge qui avaient servi à acheminer vers Yovokomé nourriture et boissons, sans lesquelles ces festivités eurent été impossibles, attendaient de 8

repartir vers Zurich. Les mouches, qui étaient aussi de la fête, puisaient dans les rares gouttes de liquide restées collées aux parois d'aluminium; de quoi reconstituer leur énergie défaillante. Le plein de carburant fait, elles s'envolaient, l'abdomen lourd, vers les douaniers qui se tenaient de part et d'autre de la porte
« ARRIVEE », suivant apparemment un balisage olfactif qui les

conduisait tout droit sur la bouche des agents de l'Etat Ouarangais. Ces derniers, ne s'expliquant pas une telle assiduité, agitaient leurs bras devant leur visage, en signe de protestation, le temps que les mouches fassent le tour de leur tête et reviennent à la charge. - Bordel de mouches de sapristi! hurla un gradé dont le képi, incliné sur l'oeil gauche, dissimulait la moitié du visage. Déjà le soleil déclinait à l'horizon, tandis qu'un léger vent faisait claquer sur leurs mâts les cordes porte-drapeaux, dont le bruissement saccadé finissait par composer une musique d'accompagnement tout à fait originale. Kunde venait de franchir, après une absence de vingt ans, la porte d'entrée de l'ancien hangar de l'aérodrome qu'il avait vu la dernière fois à douze ans, lorsqu'il quittait Yovokomé pour rejoindre son oncle, ancien combattant parti chercher fortune dans la mère patrie. C'est ce qu'on disait alors, avant qu'on apprenne que ce dernier avait fini, las de dormir sous les ponts, par se faire engager comme éboueur de la ville de Paris. Dans leurs uniformes raides trempés d'une sueur qui n'avait pas eu le temps de sécher, les policiers du Service de Sécurité Intérieure du Territoire attendaient, eux, l'oeil hagard, que les premiers passagers arrivent au niveau de leur comptoir, toisant chacun des arrivants de la tête aux pieds, comme s'ils voulaient d'avance reconnaître lequel d'entre eux serait porteur d'une publicité subversive ou d'un magnétophone miniature, qu'ils seraient obligés de confisquer pour s'assurer que des bandes magnétiques n'étaient pas couvertes de propos insultants pour l'apôtre du développement de l'homme ouarangais. A Paris déjà, des compatriotes avertis avaient averti Kunde: « N'achète pas de disques, car la douane ne te les rendra pas avant trois mois, délai nécessaire pour l'établissement des rapports

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détaillés d'écoute musicale qui doivent accompagner tout dossier de demande d'autorisation d'importation d'effets personnels... Le grésillement d'une sonnerie d'annonce, dont le timbre avait dû être clair en d'autres temps, ramena un semblant de calme dans l'enceinte aéroportuaire. D'une voix haut perchée fortement teintée d'un accent ewe, l'hôtesse d'accueil rappelait les consignes de sécurité à observer par tous ceux qui avaient le privilège de pénétrer en ces lieux: «Nous rappelons à l'attention des voyageurs, qu'il est strictement interdit de photographier la salle d'attente, le hall d'arrivée, le salon d'honneur et les banques d'enregistrement, et d'une manière générale tout l'intérieur de l'aérogare. Tout contrevenant sera passible de lourdes peines d'emprisonnement

exécutablesimmédiatement.»
L'hôtesse baragouina dans un anglais approximatif le même texte qui, à vrai dire, n'éveilla que le seul intérêt de Kunde car au Ouangara, tout le monde savait depuis le plus jeune âge qu'il était non seulement interdit de photographier l'intérieur de l'aérogare, mais également l'extérieur de celle-ci, tout comme l'ensemble du parcours allant de l'aéroport à l'entrée du camp militaire où résidait l'éminent Dirigeant bien-aimé. La suspicion des agents du SSIET (Service de Sécurité Intérieure et Extérieure du Territoire) était naturellement plus forte à l'endroit de voyageurs indigènes, c'est-àdire ceux-là mêmes, selon les instructions reçues de la Présidence, qui étaient seuls susceptibles d'ourdir des manoeuvres de déstabilisation destinées à briser le climat de stabilité et de

confiance que le « respecté leader» avait, au pérH de sa vie, su
garantir aux investisseurs étrangers. C'est pour cela qu'au niveau des contrôles de santé et de police, on devait constituer deux files: d'un côté les touristes, les conseillers techniques et les investisseurs étrangers, de l'autre, les nationaux et autres Africains. Kunde, bien que la chose lui parût incongrue, s'aligna sans mot dire dans la file de droite, là où il put placer ses jambes l'une contre l'autre, tant l'espace était réduit à cause d'énormes colis d'où débordaient ustensiles de cuisine, savon, bouteilles d'huile, boîtes de lait Nestlé ou de concentré de 10

tomate, ballots de tissu, butin rapporté par la dizaine de commerçantes qui revenaient d'Abidjan. - Abidjan? interrogea le douanier dont la chemise se déboutonnait au niveau de l'abdomen, laissant apparaître une brioche parsemée de frisettes. Tu veux dire la sousmétropole? - Oui, répondit de la tête la grosse passagère, dont les multiples replis du pagne et le double menton dissimulaient sans doute quelque autre marchandise. - Oui, qui? fit le douanier en la dévisageant. - Oui, chef, dit-elle les yeux baissés. L'homme en uniforme revint heureusement à de meilleurs sentiments lorsqu'il s'aperçut que la commerçante venait de déposer à ses pieds une pleine caisse de whisky «Johnny Walker ». - Passe, Marta, trancha le fonctionnaire en refermant brutalement, l'oeil froncé, le paquet de tissus qu'il venait d'ouvrir. N'oublie pas, la prochaine fois, ma montre Seiko ! Le débit au poste de contrôle de la Santé était, ce jour-là, extrêmement lent car, par un zèle compréhensible en ce lendemain de fête, l'homme en blouse blanche voulait s'assurer, en regardant les carnets de vaccination - même à l'envers -, que tout le monde avait bien été immunisé contre le choléra, la fièvre jaune, le tétanos, la rougeole, le paludisme et la peste bovine. Kunde mit donc plus d'une heure pour remplir ses formalités de douane, de santé et de police. Mais comme les porteurs avaient reçu la veille une avance sur la paie des six derniers mois, il ne lui fallut qu'une heure pour récupérer sa valise. Dans la salle des pas perdus, un grand hall dont les murs étaient recouverts de pagnes Uni wax à l'effigie du Président, c'était la foule des grands jours. Il y avait là des paysans que des camions de l'armée avaient drainés vers la ville pour que la fête fût à la hauteur de la popularité des dirigeants du Ouangara, des badauds que le désoeuvrement entraînait vers tous les lieux de plaisir ou supposés tels, des miliciens du Parti payés pour renforcer les effectifs de la police politique parallèle, des animateurs qui devaient, par leurs chants et leurs danses témoigner du bonheur et de la joie de vivre du peuple. Comment, dans ce pays où il n'était Il

pas revenu depuis tant d'années, parmi tous ces visages qui lui souriaient sur commande mais d'où était absente toute vie, arriverait-il à retrouver Abega, le vieil ami de son père dont il n'avait lui-même qu'un vague souvenir? Kunde traîna plus de deux heures dans le parking de l'aéroport de Yovokomé, allant d'un cercle de danseurs à un autre, son attaché-case à la main. Il y reconnut, malgré leurs curieux accoutrements, les groupes d'animateurs venus du pays Kabie et ceux du Gourounsi ; les hommes-oiseaux de la région de Man juchés sur leurs échasses; les membres des sociétés secrètes Bassa, couverts de l'anonymat de leurs masques couleur de raphia; des mères de famille habillées du traditionnel kaba qui conférait au moindre de leurs gestes une majesté impériale. Ici, des fillettes pubères entraient en transes au son du tambour, et se transformaient en fakirs voltigeant au-dessus de lames de couteau acérées, dont le scintillement au soleil couchant provoquait de véritables éclairs de feu lorsque résonnait le coup de sifflet marquant l'apothéose. A quelques pas plus loin des danseurs pygmées tenaient en haleine un cercle de visiteurs venus d'Occident. Des hommes, hauts comme un avocatier, sautillaient, marchaient sur la tête, sur les épaules, sur le dos, les bras à l'horizontale comme fixés sur un crucifix, et, au moment où on croyait leurs pieds devenus parfaitement inutiles, ils ramenaient ceux-ci, par un violent mouvement de hanches, vers leurs bras soudain libérés. Ce n'était plus alors que les boules humaines dévalant des pentes invisibles, masses informes dotées d'une élasticité propre aux reptiles, muscles d'ébène soumis aux caprices des dieux de la danse et de la brousse à tel point tendus que l'on redoutait à tout moment de les voir éclater. Qui a dit que la danse n'est pas le meilleur moyen d'oublier la vie? Brusquement retrempé dans une atmosphère musicale qui avait été celle de sa jeunesse, c'est en sifflotant un air venu des profondeurs de son âme que Kunde quitta le site de l'aéroport international. Il avait pris place à bord du premier taxi compteur qui avait accepté de prendre les cinquante francs français qu'il offrait, en paiement d'une course dont il ne savait pas encore qu'elle durerait toute la nuit. On lui avait dit, avant d'embarquer à Paris, 12

que trouver un taxi n'était pas chose aisée à Yovokomé. D'abord, il fallait que le chauffeur fût sûr et certain en vous embarquant, qu'il n'encourait pas d'ennuis. On en avait paraît-il pendu trois ou quatre au cours des mois précédents. De braves gens accusés d'avoir convoyé des mercenaires qui venaient d'un pays voisin, après avoir subi un redoutable entraînement en Libye. Le chauffeur de taxi qui accepta d'accompagner Kunde dans sa quête de Tata Abega, avait, c'était évident, l'intime conviction que tout homme ayant séjourné dans ce pays était plus dangereux que le diable. Aussi, la première question qu'il posa à Kunde, avant même de s'enquérir de sa destination, fut de savoir s'il ne venait pas de Libye. Kunde lui répondit que non, puis il ajouta un «pourquoi?» qui mêlait inquiétude et curiosité. - Parce que c'est interdit de transporter quelqu'un qui vient de ce pays. - Mais comment savez-vous que le passager ne ment pas en prétendant qu'il ne vient pas de là-bas? - On nous l'a parfaitement bien expliqué, à l'occasion de plusieurs séminaires de formation patriotique organisés à la Maison

du Parti, trancha le chauffeur, que « lorsqu'un voyageur inconnu te
demande de l'embarquer soit de l'aéroport, soit du poste frontière, ou bien à partir de certains endroits dans la ville qui sont classés points sensibles (par exemple: autour de la maison de la radio, à la sortie de la poste centrale, au passage à niveau situé dans le prolongement de la rue des Haoussas, à l'entrée de la boulangerie Saint-Joseph, bref dans tous les cas douteux dont j'ai la liste ici), il faut d'abord regarder trois choses: la pochette arrière de son pantalon, le genre de chaussures qu'il porte, et enfin sa ceinture. - Ah bon, dit Kunde, interloqué. - Mais oui, continua l'irascible militant, c'est simple: la poche arrière du Libyen, ou de quelqu'un qui a été entraîné à la déstabilisation, est habituellement gonflée de dollars; la ceinture qui soutient son pantalon est généralement épaisse parce qu'elle cache des balles de revolver; quant aux chaussures, ce sont souvent des «basket» qu'ils utilisent pour l'entraînement au parcours du combattant. Moi, j'ai bien vu que tu n'avais rien d'un Libyen, mais

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enfin, il vaut mieux quand même poser la question, car on ne sait jamais.

Après une courte pause, il ajouta: « Au début, tous les Libyens
étaient Blancs, enfin pas Blancs comme de vrais Blancs, mais

Blancs un peu « gâtés », quoi! Maintenant, on vient de nous dire qu'ils peuvent aussi être Noirs. Alors, commentsavoir? »
Visiblement, le chauffeur était atteint de diarrhée verbale. Pendant qu'il parlait en balançant les bras dans tous les sens, Kunde, qui jusque-là ne lui avait prêté qu'une attention mesurée, se rendit soudain compte combien l'homme était maigre. De ses yeux exorbités sortaient des étincelles qui témoignaient d'une flamme intérieure vivace, flamme qu'il avait d'autant plus de peine à dissimuler que tout le restant de son corps respirait l'ascèse. Ses pommettes, saillantes comme des lames de couteaux, semblaient être prévues pour chasser l'air sur son passage: il s'en servait pour « ouvrir sa route» comme nos paysans se servent d'une machette ou d'un coutelas pour se frayer un chemin dans la broussaille. Il était chaussé de sandales en caoutchouc dont la semelle, devenue transparente à force d'être usée, était recouverte d'un morceau de carton rigide fixé par des agrafes. Son pantalon, un vieux blue-jean rapiécé de toutes parts flottait autour de ses hanches malgré la présence d'une cordelette de cuir, laquelle, trop courte pour enlacer toutes les bretelles, était rallongée aux deux extrémités par deux bandes de tissu aux couleurs vives. Le fait que sa ceinture fût rouge d'un côté et jaune de l'autre, finissait par donner à sa démarche une allure dissymétrique qui frappa Kunde au premier coup d'oeil. Lorsqu'il s'assit au volant de son véhicule après avoir remonté sur ses frêles épaules le boubou brodé, dont les manches ouvertes jusqu'à l'abdomen permettaient à sa poitrine de profiter de la brise marine qui soufflait par rafales intermittentes, Kunde décompta ses côtes. Il nota un enfoncement dans la partie médiane du thorax; comme s'il lui avait manqué à cet endroit précis un ou deux os dont la présence eût pu, seule, rétablir l'équilibre esthétique d'une armature dont on devinait d'emblée le fragile agencement.

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Le chauffeur s'appelait Babadji. C'est ainsi en tout cas qu'il s'était présenté à Kunde en empoignant sa valise, tandis qu'il lui vantait son expérience de conduite dans les grandes métropoles: Je connais mieux la ville que n'importe quel chauffeur de Yovokomé. J'ai conduit six mois à Abidjan, ça m'a valu d'être

-

décoré là-bas. J'ai conduit à Accra

(<< I

speak english » ). Venez

avec moi! Kunde n'avait pu résister à un tel entrain, et s'étonnait déjà qu'un corps aussi maigre que celui de Babadji recelât autant d'énergie. Il valait mieux, pensa-t-il, que le chauffeur du premier taxi qu'il empruntait à Yovokomé fût débrouillard... Cela pourrait servir, qui sait, à le tirer d'un mauvais pas. - Je te demande de m'excuser pour ma curiosité, fit tout à coup Babadji en regardant Kunde dans les yeux. Est-ce que toi tu sais où ça se trouve, la Libye-là même? Je demande cela parce qu'ici on ne sait pas vraiment où ça se trouve. Il y a des amis qui disent que c'est à côté du Japon, d'autres que c'est en Amérique. Paulo, mon cousin qui est aussi chauffeur de taxi, affirme que c'est en Afrique, mais moi je ne crois pas, parce que si on a peur de ces gens-là, ça veut dire qu'ils ne sont pas en Afrique. On n'a jamais vu quelqu'un avoir peur d'un Africain. Même notre Président qui est pourtant très courageux, parfois on dirait qu'il tremble à l'idée que ces gens-là pourraient venir jusqu'ici. Paulo dit que tous les Présidents africains ont peur de la Libye et des Libyens. C'est vraiment bizarre. Que peuvent-ils avoir de si contagieux? En tout cas, mon vieux, dans cette Libye-là, s'il y a un Président, lui-même ne doit pas dormir la nuit! Je n'aimerais pas être à sa place. Avoir des citoyens agités ce n'est pas intéressant pour un Président. Nous ici, on est calme, on ne dit jamais rien. Le Père de la Nation peut tout faire, prendre tout l'argent qu'il veut, prendre même nos femmes et nos filles, on ne dira jamais rien. Pour nous le plus important c'est la santé: même si on n'a rien à manger, on sait que c'est Dieu qui veut ça. Plus tard il punira les méchants. Pourquoi chercher des histoires? C'est comme cela qu'on perd la stabilité. Dans notre pays en tout cas, c'est chacun pour soi. Si tu laisses le Président tranquille, il te laisse tranquille, mais si tu es

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arrêté parce que tu es contre le Président, c'est tant pis pour toi, personne ne viendra à ton secours. Qui est fou? Etait-ce l'humidité ambiante ou bien la fatigue du voyage? Ces propos, qui d'ordinaire auraient fait bondir Kunde, tombèrent à plat dans sa tête sans provoquer la moindre ondulation à la surface de la matière grise. Pourtant, quelque part en lui, dans son subconscient peut-être, il sentit monter une interrogation qui, à peine formulée, s'évanouissait déjà à la manière de ces rayonnements éphémères dont seuls les appareils de haute précision peuvent attester de la brève existence: comment se peut-il, disait cette voix intérieure, que la raison soit à ce point pervertie? L'accouchement d'une pensée aussi profonde le fit bâiller. Il décida alors carrément de se laisser gagner par cette espèce d'engourdissement qui lui envahissait progressivement les jambes, puis la poitrine, et qui provoquait déjà un léger bourdonnement d'oreilles. De toute façon, il n'allait pas, lui Kunde, prendre le risque de s'engager dans une conversation de cette nature avec un inconnu. Ailleurs, hors d'Afrique, cela eût été possible. Mais au Ouangara, à Yovokomé, aborder avec un inconnu une conversation d'un quart d'heure centrée sur un autre sujet que le football, c'était comme se porter volontaire pour le transport d'une dame-jeanne de nitroglycérine. Et encore, en matière de football, il ne fallait pas se hasarder en dehors du championnat de seconde division qui était le seul dans lequel les victoires ou les défaites n'avaient pas de portée politique immédiate. La coupe nationale et les matchs inter-Etats c'était déjà de la dynamite. Là, un mot de trop, une critique un peu forcée du résultat d'un match même amical, risquait à coup sûr de passer pour une mise en cause de la compétence de l'entraîneur national, qui dirigeait d'une main de maître non seulement J'équipe nationale mais aussi «Les fourmis endiablées» de Yovokomé, depuis que ce club avait été créé par son cousin, le Président Fondateur. De sorte que critiquer J'entraîneur, c'était critiquer le régime. Et Dieu sait où cela pouvait mener.. . Ne sachant pas combien de temps durerait son séjour au Ouangara et sur recommandation de nombreux compatriotes mieux 16

Les paroles, que j'ai toutes oubliées, disent,je crois: « I Ion ini i yé
Ion yès mut wada a ta be le a kallé i yé Ion yé yetama 2. » - C'est ça, répondit le chauffeur dans un éclat de rire chaleureux. Alors nous sommes de la même région. Je sentais bien que nous avions quelque chose en commun, moi aussi je suis Bantou. - Dis-moi pourquoi es-tu revenu dans cet enfer, mon frère, alors que tu étais bien à l'extérieur? Avant que Kunde qui rassemblait ses forces ait pu dire un mot, Babadji l'interrompit:
2. «Ce pays appartient à tous ses ressortissants, personne n'a le droit de se l'approprier à titre personnel. » 17

informés des réalités du pays que lui, Kunde avait pris soin de faire, avant son départ de Paris, de gigantesques provisions de connaissances « footballistiques ». Lecteur assidu de « l'Equipe », il avait sur le championnat de France des informations permettant de parler de football pendant au moins trois mois. Il savait qu'au Ouangara comme ailleurs en Afrique, le championnat le plus prisé était celui de France, puis celui d'Allemagne depuis l'avènement de Franz Bechenbauer. Aussi, pour se prémunir contre les questions précises d'éventuels amateurs, il avait appris par coeur les dernières prouesses du Moenchengladbach. Et c'est presque par éclectisme pur qu'il s'était fait un devoir de relire, dans l'avion, les douze derniers numéros de « Champion d'Afrique », histoire de pouvoir glisser de temps à autre une touche locale à ses commentaires. Si Kunde avait su à ce moment précis que Babadji était un ancien ailier droit des «Fourmis endiablées », la conversation aurait certainement pris un autre cours. Mais peu lui importait au fond. Le métropolitain n'avait pas la disponibilité d'esprit nécessaire pour parler de politique ou de football. En réalité, il avait un urgent besoin de sommeil. Malheureusement pour lui, le moment était mal choisi, car, Babadji n'avait pas, lui, envie de dormir, mais alors pas du tout. - Je t'ai entendu siffler un air de chez moi, tout à l'heure, risqua-t-il. Kunde sursauta et écarquilla les yeux. - C'est une chanson qu'enfant je chantais dans mon village.

- Ne me dis pas que c'est l'amour du pays, parce qu'il n'y a plus de pays. - C'est ce que je vois, reprit Kunde. Mais je suis revenu pour comprendre. - Comprendre quoi? Comprendre que dans toute l'Afrique, ici comme ailleurs, plus aucun homme n'a de couilles? Que nous avons renoncé à tout, y compris à l'avenir de nos enfants? Non, je ne crois pas que ce soit cela. Tu dois avoir autre chose en tête. J'espère au moins que tu ne t'es pas laissé prendre tout à l'heure par mon cinéma? Kunde et le chauffeur parlaient à présent un curieux langage fait de trois quarts de mina et d'un quart de français. Dehors, la lumière des réverbères donnait aux choses et aux êtres des couleurs irréelles. Le véhicule, une Datsun 120 bringuebalante, s'engagea d'abord sur un long boulevard bordé de villas coquettes qui se dissimulaient toutes derrière des murailles grises, comme si le luxe de leur décoration leur faisait honte. Les plus hardies d'entre elles étaient surmontées d'un premier étage et projetaient leurs lumières tamisées sur de larges balcons où des formes humaines s'enroulaient autour de nombreuses bouteilles. Les ampoules fixées au faîte des portails qui délimitaient les entrées successives des concessions, brillaient comme des sémaphores. Pendant un moment, Kunde hésita sur sa destination finale. Les indications qu'il avait reçues d'Abega dix mois plus tôt, disaient que l'ami de son père habitait à Amoutivé, lot 4B, face au camp militaire, mais un post-scriptum ajoutait que pour atteindre Amoutivé et la zone longeant la lagune où se situait sa maison, il fallait d'abord passer par le Grand Marché en prenant soin d'éviter le carrefour du 3 Mars. - Mais oui, dit Babadji qui réfléchissait en même temps que Kunde, en réalité c'est le camp militaire qu'il faut éviter. A partir du carrefour du 3 Mars, la ville est coupée en deux tous les jours, dès six heures du soir. Seul le Président peut emprunter le boulevard. Pour rallier les maisons qui sont aux alentours, il faut faire un détour de dix kilomètres.
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- Alors nous avons tout le temps devant nous, dit Kunde en hochant la tête. Déjà, les villas luxueuses avaient fait place aux masures lépreuses. Le long des rues sans trottoirs, de petits étals étaient dressés, tout juste éclairés par des bougies ou des lampes tempêtes. Assises derrière d'immenses bassines émaillées à demi recouvertes par du papier journal et enveloppées de plastique, des vendeuses distribuaient la pitance du soir. - Une cuillerée d'aloco3, une ou deux poignées d'attiéké4 agrémenté d'un poisson grillé, font l'essentiel du dîner des citadins et ça coûte deux cent cinquante francs CFA, affirma Babadji qui avait toujours l'air de faire un article. Bien qu'il ne fût pas très tard, il n'y avait plus grand monde dans les rues. Kunde remarqua que les citadins n'avaient finalement pas perdu leurs habitudes villageoises: ils se couchent encore à l'heure des poules. Les réverbères aux couleurs blafardes, avaient cessé de creuser des trous de lumière régulièrement espacés dans la nuit noire. Maintenant celle-ci envahissait tout. C'était comme si, tout à coup, un bloc compact de charbon d'un monolithisme inquiétant avait été placé entre le ciel et la terre, recouvrant arbres et maisons et muselant les phares de la Datsun, dont le réglage était tel, qu'ils éclairaient tantôt le côté droit de la route, tantôt le côté gauche, parfois une portion de ciel au gré de la topographie du terrain. Bien qu'il ne fût pas vraiment angoissé, Kunde, qui maintenant ressentait moins la tyrannie du sommeil, se laissa aller à une courte introspection. Il se revit, six mois plus tôt, lisant, dans l'entrée du petit studio qu'il occupait dans une impasse du 6ème arrondissement à Paris, la lettre qui annonçait la mort de son père et qui l'avait finalement décidé à partir. Tata Abega l'avait écrite à l'encre rouge, couleur sang, pour qu'il comprenne en ouvrant l'enveloppe qu'un malheur était arrivé. La lettre disait: « Viens dès que tu peux, il faut au moins que tu comprennes pourquoi le vieux est mort, même si tu ne veux pas poursuivre son combat.» De longs
3. Banane plantain frite. 4. Semoule de manioc.

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mois s'étaient écoulés depuis l'arrivée de cette lettre. Période incertaine au cours de laquelle Kunde ne savait pas vraiment s'il fallait partir ou rester. Certes, il n'entendait pas se fixer pour toujours en Europe, mais ce retour précipité compliquait bien les choses. Il commençait déjà à se faire à son nouveau travail, bien qu'il eût l'intime conviction qu'on l' y exploitait comme tout travailleur émigré. Mais surtout, il y avait Josiane. Ah ! Josiane. Enfermé dans ses pensées, Kunde eut soudain l'impression qu'autour de lui la nuit s'épaississait. C'est que, en voulant éviter deux moutons en perdition qui ouvraient d'immenses yeux globuleux devant les projecteurs, la Datsun venait de tomber dans une excavation dont Babadji avait sous-estimé la profondeur. Sous l'effet du choc, les lumières s'étaient éteintes et le bruit du moteur, déjà très irrégulier, n'était plus à présent qu'un râle de bête à l'agonie. - On va s'en sortir, ce n'est rien, dit Babadji en ouvrant sa portière qui était arrimée à la carrosserie par deux lanières de caoutchouc, j'ai une lampe torche dans le coffre. Kunde, debout au bord d'un trajet aux contours incertains, respira un grand bol d'air en s'étirant, puis il bâilla. Il avait ouvert tellement grand sa bouche, les narines pointées au ciel, qu'il eut le sentiment, en la refermant, qu'il avait inhalé un bouquet de lucioles, tant celles-ci étaient nombreuses dans le firmament. Babadji s'affairait autour de son coffre : - Tiens le capot relevé, pour que je cherche la lampe de poche. Elle a dû tomber derrière le pneu de secours. Ah, ça y est! Tu sais, des petits incidents comme celui-ci, ce n'est rien. Nous, à Yovokomé, on est habitué. Les seules rues bitumées sont celles qui mènent à la Présidence et à la Maison du Parti. Sorti du boulevard circulaire, la conduite devient un safari. Ne sois pas inquiet. Dans cinq minutes on sera reparti. Kunde n'éprouvait aucune inquiétude, bien au contraire. Cet air frais qui remontait de la mer lui rendait les forces que le cahotement lancinant du véhicule lui avait petit à petit enlevées. L'Afrique lui sembla plus belle de nuit que de jour. Le silence avait une densité qu'il n'avait jamais ressentie ailleurs auparavant. Il eut 20