Prêtre-ouvrier

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Ajouté le 01 janvier 1997
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EAN13 9782296346802
Langue Français
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PRÊTRE-OUVRIER

Mission de Paris 1946-1954

Jean Desailly

PRÊTRE-OUVRIER

Mission de Paris

1946-1954

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L 'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

@L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5742-8

J'adresse

mes remerciements

à Denis Pryen, des éditions L'Harmattan qui a accepté mon manuscrit, à Denis Desailly, graphiste, qui a conçu la couverture, à Nathalie Viet-Depaule qui nous a prêté son concours de lectrice, à Christine Bottin qui a réalisé avec nous la mise en page, à Lucie Desailly et Florence Lautié qui ont aidé Hélène dans son apprentissage en informatique, à Hélène Desailly pour sa persévérance, à tous les membres de ma famille et aux nombreux amis qui ont soutenu mon projet et m'ont apporté leurs encouragements.

Jean Desailly juin 1997

J'ai été

'ai été louveteau, séminariste, sous-diacre, diacre, prêtreouvrier, manœuvre, monteur de marchés, marchand de légumes, enfant de chœur, communiste, mouleur-machine, peintre en voitures, secrétaire d'un syndicat CGT, fonctionnaire, tourneur sur métaux, déménageur, réfractaire au STO, moniteur et directeur de colonie de vacances, artilleur, technicien, aumônier militaire, retraité...

J

Des millions d'hommes et de femmes, de par le monde, ont écrit leurs mémoires. Avec plus ou moins de talent. La nuit dernière, j'ai eu quelque peine à m'endormir. Et tout naturellement, des images, des souvenirs ont surgi en vrac dans ma tête. Je me suis dit qu'après tout, ce serait dommage de ne pas partager, ne serait-ce qu'avec mes proches, des tranches de vie, certes, bien ordinaires dont le seul interêt véritable réside dans le fait qu'elles se sont déroulées au cours d'une période riche en événements extraordinaires. Foin donc de l'amour propre, du style et du qu'en-dira-t-on: les lignes qui suivent n'ont d'autre but que de permettre à mes enfants et petits-enfants de situer d'une façon, un peu plus précise, leur père ou grand-père dans ce XXe siècle qui s'achève en même temps que s'achève une vie, somme toute, bien remplie par l'amour et l'affection d'une famille qui constitue, peut-être, sa seule et timide réussite. Jean DES AILLY

À nos enfants Denis, Lucie, Mathieu et leurs compagnes et compagnon Claire, Anne et Renaud. À nos petits enfants Antoine, Eulalie, Anatole, Margaux, Zélie.
Passionnément. Hélène et Jean.

PRÉFACE

L'un d'entre nous
a terre a tremblé! Oui, la terre a tremblé sous nos pieds. Ce n'est pas la peur de la mort qui nous a secoués mais le fait que des valeurs essentielles ont été bouleversées. Nous avons mis des années avant de retrouver notre équilibre mais nous sommes devenus tout autres. Nous étions, à l'origine, des idéalistes, que nos parents aient été paysans, ouvriers ou même bourgeois. Nous trouvions notre source dans l'Évangile. Bien étrangère à l'esprit initial, l'Église romaine permet de le citer mais impose une dogmatique, puisque, depuis Saint Paul et les Pères de l'Église, relayés par les conciles et les Papes, l'autorité décisive ne relève, irrémédiablement, que de l'évêque de Rome, sorte de Vice-Dieu, paré de toutes les appellations les plus flatteuses: Pape, Souverain Pontife, Saint Père. Quant à la morale de l'Évangile qui nous avait séduits, elle est faussée par l'enseignement officiel. On peut soutenir que nous avons un compte à régler avec Rome. Oui! Pourquoi pas? Notre vie a été bouleversée comme nous le disions au début, mais combien d'êtres humains ont été déformés et souvent torturés dans leur esprit et même dans leur chair! Nous avons été contraints de choisir, entre Rome et les hommes d'aujourd'hui et de demain. Nous avons opté pour la liberté, la justice et l'avenir, de préférence au monde des riches, des puissants et du mensonge. Utopistes? Oui! Certainement. Celui qui a rencontré des hommes vrais, normaux, doit opter pour demeurer à leurs côtés jusqu'au bout, sinon il désespère définitivement de l'humanité. L'Église, qui se ravale au rang des sectes, est devenue l'une d'entre elles, même si l'on y rencontre nombre de gens honnêtes, généreux, sincères et souvent déroutés. Jean Desailly a raconté tout simplement dans les pages qui suivent, d'où il vient, qui il est, comment il a vécu sa vie d'homme. Il est bien l'un d'entre nous. Ce récit, que d'autres auraient pu écrire, nous sommes nombreux à nous en sentir proches, même si nos origines ou nos itinéraires ont été différents. Les uns et les autres, nous avons cheminé vers d'inéluctables ruptures, des ruptures fondamentales.

L

Jean-Marie Marzio Mission de Paris 1943-1954

CHAPITRE PREMIER

e suis né à Épernay le 3 septembre 1921, à une centaine de mètres de la ligne de chemin de fer Paris-Strasbourg. Mon père, Robert, né le 19 février 1895, était le fils aîné de Jules et de Lucie Desailly. Son frère cadet, Marcel, fut tué aux Chemin des Dames en 1917. C'est lui que ma mère avait, je crois, d'abord fréquenté et c'est peut-être avec lui qu'elle se serait mariée s'il avait vécu, auquel cas je n'aurais sans doute jamais rédigé ces mémoires. Jules et Lucie mirent au monde un troisième enfant, une petite fille nommée Marie. Elle ne s'est pas mariée et vit encore. Mon grand-père paternel était de l'Assistance publique. Il était né dans la Somme (près de Péronne) et travaillait comme toUrneur au chemin de fer de l'Est. Ma grand-mère était marnaise. Ils s'étaient connus lors d'un bal du 14 juillet. Mon grand-père a toujours gardé la rudesse d'une enfance et d'une jeunesse pas tellement drôles. Il était d'un abord sévère: quand il y avait du monde, ses enfants se gardaient bien de parler à table. La religion catholique tenait une place importante dans sa vie. Sa droiture le poussait parfois à des colères rentrées ou, au contraire, excessives que Lucie s'efforçait de contenir avec une philosophie faite de patience et de résignation. Il avait orienté ses deux fils vers l'école publique bien que la ville fût dotée d'au moins deux écoles libres, Saint-Victor et Saint-Henri, dirigées par les frères des Écoles 13

J

chrétiennes. Il surveillait de très près les progrès de ses enfants et racontait, avec fierté que, lors des épreuves du Certificat d'études, mon père avait été classé second du canton. Malgré les conseils de ses instituteurs qui voyaient déjà en Robert un sujet prometteur, Jules, pour des raisons évidentes, plaça son fils à l'âge de treize ans comme sauteruisseau dans une Étude de la ville. Ma mère, Marie-Louise Miroir, était née le 4 août 1901 de Louis Miroir et de Louise Thiébaux. Louis travaillait comme employé aux écritures à l'Union champenoise, cette Union champenoise dont on aperçoit la tour à l'architecture bizarre en empruntant la ligne de chemin de fer. Louise était d'origine parisienne. Elle était née et avait passé son enfance au pied du Sacré-Cœur. Dès qu'elle avait été en âge de travailler, sa tante Anna qui était bonne dans une famille très riche d'épiciers en gros de Châlons-sur-Marne, les Paradis, l'avait fait venir en renfort comme bonne également au service de la famille. Émile Paradis et son épouse n'eurent qu'une fille. Dans la famille tout le monde l'appelait Ayelle, parce qu'étant petit, j'avais' utilisé ce diminutif pour dire mademoiselle. Ayelle devait jouer par la suite un rôle très important dans la famille Miroir. Les Miroir, comme les Desailly, eurent trois enfants: Marie-Louise l'aînée, Germaine et Marcel. Un peu avant la guerre de 14, ils étaient logés dans un pavillon de fonction à proximité de la tour de l'Union. Chez les Miroir, comme chez les Desailly on pratiquait, on priait, on se conformait en tous points à la morale traditionnelle véhiculée par les prêtres et les bien-pensants de la paroisse. Quand on croisait les représentants des grandes familles de la ville, les Chandon, les Gallice ou autres, on saluait bien bas. Je revois encore mon grand-père jouer du canotier dans les rues d'Épernay. Le nom donné aux grands-parents dépend souvent des syllabes balbutiées par le premier petit-fils ou la première petite-fille... C'est ainsi que chez les Desailly-Miroir, naquirent les dénominations Capé, pour désigner les grands-pères, Camé, pour désigner les grands-mères. Il y eut donc Capé Jules et Camé Tie (Lucie) chez les Desailly, Capé Louis et Camé Louise chez les Miroir. Mes deux grand-mères étaient vêtues de noir. Les rides qui marquaient leurs visages les faisaient apparaître plus vieilles qu'elles n'étaient en réalité. Capé Louis était plutôt petit. Capé Jules était grand. Capé Louis avait des cheveux blancs et une petite moustache. Capé Jules se taillait de temps en temps un petit bouc. Je n'aimais pas trop les embrasser. Capé Louis était souvent mal rasé. Ça piquait. 14

Et la bouche et les lèvres de Capé Jules se perdaient dans des touffes de poils qu'il fallait franchir pour le baiser. Capé Jules me faisait peur et je me gardais bien de faire des bêtises en sa présence. En revanche, je prenais un malin plaisir à allumer Capé Louis par des comportements provocateurs et répréhensibles qui le faisaient sortir de ses gonds. La patience n'était pas son fort et il essayait par tous les moyens de m'attraper pour m'administrer une raclée:
« Jean! Tu m'horripiles. » criait-il.

J'ignorais, à cette époque, la signification réelle de ce verbe mais la musique du mot me fascinait. À dire vrai, je l'attendais, quitte à recevoir deux ou trois tapes pas très méchantes. Pendant quatre ans, durant la guerre de 1914-1918, Épernay, qui servait de nœud ferroviaire important et de gare régulatrice, fut bombardée à partir des lignes allemandes situées à une trentaine de kilomètres. La population se réfugiait alors dans les caves de Champagne (près de trente kilomètres creusés sous la ville, dans la craie) pour se mettre à l'abri. On dormait, on vivait, on faisait la classe dans les caves. C'est précisément dans les caves de l'Union champenoise que ma mère en 1917-1918 s'improvisa institutrice après l'obtention de son brevet supérieur, diplôme suffisant, à l'époque, pour enseigner. Durant toute la guerre, Capé Louis et Camé Louise étaient donc restés à Épernay où les accalmies furent, heureusement, plus fréquentes que les alertes. Les cinq Desailly, de leur côté, avaient dû quitter Épernay dès le 4 septembre pour être évacués sur Troyes avec les ateliers des Chemins de fer. La guerre fut cruelle pourles Desailly. Mon père Robert fut rapidement mobilisé, blessé puis fait prisonnier sur le front de Verdun, le 9 avril 1916. Il ne retrouva les siens que le 1er février 1919, après avoir passé presque trois ans de captivité en Prusse orientale. Mon oncle Marcel fut tué en octobre 1917. Marie grandit dans l'ombre de ses parents, devenant d'une certaine façon, l'unique remplaçante des deux absents. Durant la guerre, les deux familles Desailly-Miroir se sont fréquentées, préparant sans doute la rencontre entre Robert et Marie-Louise. J'ai compulsé les vieux livres d'histoire de ma mère datant de 1918 : elle entrelaçait déjà les initiales R et D de mon père. Mes parents se sont mariés en 1920, le 19 juillet. Le mariage religieux a été célébré par l'abbé Thiébaux, cousin de Camé Louise et curé de Perthes. 15

Ne serait-ce que pour donner une idée du style et de la mentalité ambiante, j'extrais ces quelques lignes du discours qu'il prononça à cette occasion: Dieu, mon cher ami (il s'adresse à Robert, mon père) a éprouvé grandement vos excellents parents en leur demandant le généreux sacrifice de votre frère mort pour la France. Aujourd'hui, il leur rend dans votre épouse l'enfant tombé au champ d'honneur. C'est tout ce que leur tendresse pouvait rêver de plus consolant en présence d'une si grande douleur. Le ciel donne cette compensation f...J. C'est Lui (notre Seigneur Jésus-Christ) qui fait respecter dans le groupe familial la hiérarchie qui crée les liens de subordination entre époux. Le mari doit avoir pour sa femme les égards et le respect de la force pour la faiblesse. En lui donnant des ordres il aimera à prendre ses conseils, il n'oubliera jamais que s'il est le maître, c'est pour le bonheur de sa compagne aussi bien que pour le sien. Et l'épouse aimera son mari comme son chef et son soutien... Sa dépendance en se confondant avec un attachement sans borne n'a rien de plus doux et
d' honorable.

Robert et Marie-Louise s'installèrent au 16 de la rue de Reims. L'appartement du premier étage comprenait une salle à manger qui donnait sur la rue, une petite cuisine, une grande chambre qui s'ouvrait sur une cour commune au milieu de laquelle s'insinuait un caniveau qui recueillait les eaux usées des autres locataires. Le caniveau allait devenir une mini-rivière pour mes bateaux en papier, la buanderie se transformait en lieu privilégié pour jeux interdits avec des camarades de passage tandis que le jardinet recevait, entre autres, les œufs de Pâques au temps béni du printemps. Les premières images qui émergent de ce qui constitue ce qu'on peut appeler pompeusement, la prise de conscience, se situent dans la chambre. Je suis allongé dans un lit métallique de couleur blanche comme on en faisait beaucoup à l'époque. Je revois une croix en ivoire à la tête du lit avec un angelot fixé à l'intersection des deux bras. l'entrevois quelques images ou chromos accrochés au mur représentant Jésus, la Sainte Vierge, les anges. Le lit de mes parents accapare le milieu de la pièce. Ma bibliothèque se compose d'albums aux couleurs contrastées dont un abécédaire, où chaque lettre de l'alphabet donne naissance 16

à une sorte de poème rudimentaire. Ainsi la lettre H est-elle agrémentée des deux vers suivants: Hache et barbe d'un mètre Sont ['ornement d'un sapeur-maître. Et l'image représente un énorme gaillard, genre sapeur Camembert barbu et bardé d'une hache monumentale qui a pour vertu de me fasciner. Lorsque j'atteins l'âge de cinq ans, ma m.ère entreprend de me donner mes premières leçons de lecture. Dans ces années là, la lecture s'enfante dans la douleur. Pleurs et menaces. En compensation, j'aurai droit aux félicitations de Capé Jules, lorsqu'un jour, il me voit déchiffrer les gros titres d'un journal. Il en déduit que son petit-fils sera un élève aussi brillant que son propre fils. Aux beaux jours, mon père et ma mère organisent des sorties à bicyclette. Mon père me place sur une petite selle fixée devant lui sur le cadre du vélo. Un jour, à la suite d'une promenade peut-être un peu longue, je contracte un rhume assez inquiétant puisque je revois le docteur Chapt, le médecin de famille, à mon chevet, tranquillisant mes parents sur un état de santé qui va les préoccuper de plus en plus. Une adénite sans doute, avec perte d'appétit et dépérissement. Le docteur Chapt conseille Berck: un séjour d'un mois au bord d'une mer très iodée me rendra appétit, couleur et santé. Pour mieux me séduire, ma mère me prend un matin dans son lit tout près d'elle. Elle privilégie la beauté de la mer, l'attrait du sable fin, les jeux et les baignades sur la plage, bref, le paradis pour les enfants. Je me laisse plus ou moins circonvenir et dans ma petite tête de gosse de cinq ans, je finis par envisager le départ et la séparation avec moins d'angoisse. On boucle les valises presque avec joie. Mes parents ne payant pas le voyage m'accompagneront jusqu'à l'institution Notre-Dame de Berck. Une boîte religieuse où sont accueillis des sujets atteints de maladies diverses telles que mal de Pott ou primo-infections. L'iode et l'air vif sont supposés apporter amélioration et guérison. Berck est la ville des sanas par excellence. Les rues sont sillonnées de brancards à roulettes où évoluent des malades harnachés de plâtres, aux jambes, autour de la tête, autour du cou... C'est le plâtre surtout qui m'im-

pressionne. Je demande à ma mère: « J'en aurai aussi?

»

Elle me

rassure du mieux qu'elle peut, et nous arrivons à l'institution Notre-Dame. Nous sommes accueillis par un certain monsieur Renard. Il fume la pipe, me tapote les joues, rit volontiers et fort. Peu à peu, je me laisse 17

gagner par la confiance. Pour la première nuit, il nous conduit dans une belle chambre où je dispose d'un petit lit, à côté de celui de mes parents. L'installation terminée, nous prenons un repas tous les trois dans une grande salle où beaucoup d'autres personnes viennent d'arriver ou séjournent. Monsieur Renard me fait même faire la connaissance d'un certain Camboulive qui est sensiblement du même âge que moi et qui se dispose, lui aussi, à suivre une cure d'un mois. Avec monsieur Renard et Camboulive, j'ai deux points d'appui sérieux. Le soir, mes parents m'emmènent au bord de la plage. Il fait froid et le vent nous envoie du sable dans les yeux. L'apparition subite de la mer crée le choc: les vagues qui viennent s'éclater à nos pieds, l' im-

mensité sans commune mesure avec les dimensions de ma cour, le
bruit, l'impossibilité de mettre un terme à ces dunes et à toute cette eau qui s'étale, les bateaux échoués aux grosses coques noires, les cabines comme autant de maisonnettes mystérieuses... Tout me fascine. Je rentre transi mais heureux. Je crois que mon amour de la mer date de cette époque. Chaque fois que je retrouve la mer, j'enregistre le même choc, à un degré moindre certes, mais il m'est impossible de ne pas le ressentir. Le lendemain matin, nous assistons à la messe qui est célébrée dans la petite chapelle de l'institution. Les brancards des malades sont alignés les uns à côté des autres et, une nouvelle fois, j'ai du mal à supporter la présence de ces pauvres gens. Je me rappelle avoir fait une prière au petit Jésus. Je lui demande de ne jamais porter de plâtre et de vivre jusqu'à soixante-quinze ans. Arrive l'heure de la séparation. Je suis incapable de décrire ce que je fais lorsque mes parents m'embrassent pour me quitter. La présence de monsieur Renard, que j'ai en quelque sorte adopté, sert de baume passager sur la plaie de l'éloignement. La porte se referme sur les deux silhouettes de mes parents. Ma mère porte un manteau vert avec un col de fourrure que je caresse quand elle me prend sur ses genoux. Mon père a le regard absent des mauvais jours. Et moi, derrière la porte, j'éclate en sanglots : une sensation épouvantable d'arrachement me saisit. Elle ne fait que s'amplifier quand monsieur Renard, changeant subitement de

registre, m'interpelle sèchement en me secouant:

«

Tu ne vas pas

chialer tout le temps comme ça ! Allez! Viens rejoindre tes petits camarades. »
18

Je suis littéralement jeté dans la mêlée d'une vingtaine d'autres gosses que je n'ai jamais. vus et qui ne prêtent aucune attention à mon chagrin. Je cherche du regard la bouée Camboulive, mais Camboulive s'est déjà fait des copains, il pousse des voitures en bois. J'ai dû chialer toute la soirée. Et même toute la journée du lendemain, si bien que le moniteur, un jeune pète-sec, me .met en pénitence derrière une cabine de plage pendant que mes petits camarades s' ébattent sur le sable. Le soir, une petite consolation m'attend quand je rejoins mon lit. Mes parents ont acheté, à mon insu, un magnifique petit bateau en bois (modèle en réduction de ceux que nous avions vus sur la plage) avec deux voiles blanches mobiles et une quille bien lestée. Ils ont demandé à la lingère de me faire la surprise. Je m'endors avec mon bateau et ne le quitte plus durant toute la matinée. Ce qui n'est pas du goût de Pètesec qui me le subtilise, en prétextant qu'il me le rendra, que je ne peux pas traîner ça partout. Nouveaux pleurs. Nouveaux coups de gueule de Pète-sec. Je pleure plus, en pensant à la tête de mes parents quand je leur dirai que je me le suis fait voler: je n'ai jamais revu mon petit bateau. Je laisse de côté beaucoup de détails qui émaillèrent les journées. J'en garde des images tristes de balades avec Pète-sec qui nous interdisait de mouiller nos culottes quand nous allions tremper nos pieds dans la mer. En revanche, le matin, de 7 heures à 8 heures dans le dortoir, personne ne nous surveillant, c'était le grand chahut. Il y eut malgré tout, de-ci de-là, quelques heures ensoleillées. À cinq ans et demi, j'écrivais ou plus exactement je recopiais à mes parents de courtes lettres qu'ils devaient recevoir et parcourir avec une attention émue, car je suppose que de leur côté, cette séparation leur coûtait autant qu'à moi. Les châteaux de sable et les jeux d'eaux effacèrent peu à peu la grisaille des premières heures. Camboulive redevint mon copain. Je ne revis monsieur Renard qu'à mon départ, lorsque mes parents vinrent me rechercher. Il ne tarit pas d'éloges sur mon comportement durant le séjour. Pour lui, l'objectif était atteint, les glandes avaient disparu et j'avais pris deux kilos: ça valait bien quelques larmes! Je retrouve la rue de Reims, mon caniveau, ma buanderie, ma cour. Capé et Camé ont ouvert une boutique de mercerie. J'adore courir autour des comptoirs lorsque la pluie ou le froid m'empêchent de sortir. La boutique est tenue par Camé, Germaine et parfois, ma mère. 19

Les pièces de toile sont empilées dans des rayonnages. Capé a gardé son emploi de gratte-papier à l'Union champenoise. Quant à Marcel, le frère de maman, il rejoint le petit séminaire de Châlons-sur-Marne. Plus que jamais, l'heure est à la soutane. Mes grands-parents reçoivent volontiers les vicaires de la paroisse en particulier, un certain abbé Francard qui dispose d'un appareil de projection cinématographique. C'est grâce à lui que je découvre Charlie Chaplin: Charlot s'évade, Charlot émigrant... La contrepartie est ma première entrée à l'École des frères de l'externat Saint-Henri et mon admission dans le cortège des enfants de chœur de la paroisse Notre-Dame d'Épernay. Certes, le fait de revêtir une soutane rouge et un surplis brodé, peut apparaître comme un événement mineur, voire anodin pour un gosse de six ans. Et pourtant... Sans que je puisse me rendre compte, sans que mes parents le perçoivent d'une façon très consciente, j'entre dans la filière. En province surtout, dans certains milieux, l'enfant de chœur est un prêtre en puissance. Évidemment, tous les enfants de chœur n'embrassent pas la carrière ecclésiastique. Mais nous sommes en 1927. L'emprise de l'Église sur la famille, l'emprise du milieu familial sur l'enfant, l'emprise du qu'en dira-t-on, dans la petite ville et la paroisse sont encore très puissantes et quasiment incontournables. Le divorcé, la femme facile sont catalogués, mis en quarantaine. Et l'enfant de chœur qui défile innocemment dans la procession, sous les regards extasiés de ses parents, l'enfant de chœur qui approche du saint autel court le risque d'être pris dans un engrenage impitoyable. À six ans, bien sûr, je ne me pose pas tous ces problèmes. Je nage dans une euphorie béate et je suis loin, très loin de me poser des problèmes métaphysiques en versant le vin des burettes dans le calice de monsieur l'abbé. En octobre 1927, je pénètre dans la grande école. Je sais pratiquement lire et écrire. C'est le père Jean, un frère des Écoles chrétiennes, qui enseigne dans une classe correspondant au CPoNous sommes une quarantaine de gamins partagés en deux divisions. Pas de problèmes de discipline: les gifles et les coups de règle font partie des rapports maîtres-élèves. Les frères des Écoles chrétiennes avaient la réputation d'être sévères et ils l'étaient. Ils portaient encore la tenue civile et ne reprirent la soutane qu'aux alentours de 1930. Nous commençons la classe par un Notre Père et un Je vous salue Marie, récités toujours comme une complainte, sur le même air et avec la même inattention. Nous finissons de même. Du matin au soir, nous 20

baignons dans une atmosphère de religiosité savamment diluée. L'histoire sainte et le catéchisme nous incitent à découvrir un Dieu tout puissant, un Bon Dieu qui n'est pas si bon que cela et qui surveille jusqu'à nos plus secrètes pensées. Il détient, en réserve, un enfer où tous les maux les plus inimaginables s'abattent sur les impies pour l'éternité. En compensation, il ouvre son paradis aux enfants qui le révèrent et aux saintes personnes qui l'adorent. Toute mon enfance et une grande partie de mon adolescence ont été marquées par la crainte de Dieu. À tel point, qu'à certains moments,je finissais par baisser les bras, étant persuadé qu'il ne me serait jamais possible de me maintenir dans l'état de pureté, de perfection, en un mot de sainteté qui était l'apanage de tous les modèles dont on nous rabattait les oreilles: Guy de Fontgalland, Saint Louis ou Sainte Thérèse. Je me traînais avec mon mauvais caractère, mes colères, mes gourmandises, mes mensonges, mes mauvaises pensées et mes larcins. Je suis quand même premier, lors de la remise des livrets. Je rentre très fier, rue de Reims et brandis mon palmarès. Manifestement, la maisonnée partage ma satisfaction. Pour me récompenser, ma mère me fait suivre des cours de piano auprès d'une certaine mademoiselle Guichard. Vieille personne. Vieille méthode. Je m'installe, dès la première leçon, dans une attitude de fermeture et de refus peu propice à une acquisition moyenne de culture musicale. Je suivrai les cours de mademoiselle Guichard pendant quatre ans. Je sècherai les cours de mademoiselle Guichard chaque fois que j'en aurai la possibilité. Je parviendrai cependant, à exécuter quelques morceaux: Les cloches de Comeville, Le ballet de Faust ou La marche turque de Mozart. Il m'arrivera, plus tard, d'utiliser les maigres notions que j'ai péniblement acquises pour déchiffrer et accompagner quelques airs à la mode. Durant ma petite enfance, Noël tient une place privilégiée. À l'école comme à la maison, ça se prépare. Le père Jean décore la classe avec une crèche monumentale qu'il modifie tous les jours: fortins en cartonpâte, rochers en papier, bougies multicolores, petits personnages, tout concourt à frapper notre imagination, mieux, à nous exalter. Le soir à la tombée de la nuit, dès les premiers dimanches de l'Avent, le père Jean allume quelques bougies et sort les santons: Marie, Joseph et leur petit âne entament sur un sentier en gravier leur longue marche vers la crèche de Bethléem. Nous chantons des cantiques Venez divin Messie, Il est né le divin Enfant. Nous multiplions les prières, 21

nous écoutons, bouche bée, les histoires. Le père Jean est un merveilleux conteur. Ma vie va osciller entre trois pôles bien ancrés dans mes habitudes: famille, école, église. L'église où, de plus en plus, je prends de petites responsabilités. Deux fois par mois, je suis de semaine, à la messe de 7 heures. Il faut se lever vers 6 h 30. L'hiver, c'est dur. Je sers habituellement la messe à un certain abbé de Guinaumont que je n'aime pas beaucoup. Parmi les autres vicaires il y a, après monseigneur Royer qui est le curé, l'abbé Vatel qui s'occupe du patronage et de la Persévérante, société de gymnastique à laquelle appartient mon père, l'abbé Colombar qui a en charge les jeunes tilles et l'abbé Francard. De l'abbé Vatel, je me souviens d'une anecdote. Pendant la guerre, cet abbé, officier de réserve, était capitaine. Il se targuait lui, prêtre, d'avoir tué au moins trois boches. Mon père avait d'autant plus de mal à admettre cette macabre vantardise, de la part d'un prêtre, qu'il lui avait été donné, un jour qu'il était de garde dans sa tranchée, d'apercevoir sur le parapet de la tranchée d'en face, un soldat allemand qui transportait un matelas. Mon père était un excellent tireur. Il a visé l'allemand. Il n'a pas tiré. Et il n'était pas prêtre. Mes parents ont décidé de me faire faire ma communion privée. C'est encore l'abbé de Guinaumont qui est chargé de la préparation. Il nous explique que l'hostie, c'est du pain, et qu'à la consécration, ça devient Jésus-Christ. Le copain qui suit avec moi les cours de catéchisme est persuadé que c'est du carton parce que, d'après ses parents, ça colle au palais et on a du mal à l'avaler. Il faut aussi se confesser. L'abbé de Guinaumont nous passe donc un questionnaire sur les dix commandements. À chaque commandement, correspond une série de questions, autrement dit, une série de péchés possibles. Dans le catalogue figurent même des péchés dont je n'ai jamais entendu parler, et traduits par des mots dont je ne comprends pas le sens. Par exemple, concupiscence, adultère, luxure, immodestie. Il faut, en plus, préciser le nombre de fois où l'on a été concupiscent ou luxurieux. Avec mon voisin, nous avons mis sur pied une confession modèle susceptible de satisfaire l'abbé de Guinaumont, le Petit Jésus et la famille. L'abbé nous avait assuré qu'il garderait le secret de la confession, que des prêtres s'étaient fait tuer pour ne rien dévoiler et que lui, ferait de même, si l'occasion s'en. présentait. Je suis donc tranquille du côté famille. 22

Le lendemain matin, chez les sœurs de la rue Flodoard, entouré de mes parents, Capé, Camé, je fais ma communion privée. D'après tous ceux qui m'entourent et me portent vers les autels, c'estun grand jour. Je suis à jeun. Je suis bien habillé, mais mon copain de la veille avait raison: l'hostie reste collée à mon palais et, en fait d'actions de grâces, j'emploie mon temps à essayer de décoller avec ma langue cette hostie rebelle qui s'est fixée là. À croire que Jésus ne veut pas descendre dans mon ventre. Quand tout sera rentré dans l'ordre, je pourrai enfin me consacrer à des exercices que j'estime plus spirituels. Nous prenons régulièrement le train pour rendre visite à mes grands-parents qui se sont retirés à Fère-Champenoise avec Marie, ma tante. Le trajet qui sépare la gare de Fère de la petite maison de mes grands-parents, comporte bien deux kilomètres qu'il faut franchir à pied, par tous les temps. Dès que nous arrivons, après les embrassades, Camé Tie nous offre un café ou une tasse de chocolat réchauffés sur un

curieux fourneau à charbon de bois qu'elle active avec un soufflet.
La matinée se passe... à la grand-messe. Interminable! L'après-midi, on visite le jardin de Capé Jules. Mon grand-père et mon père cheminent côte à côte. Ils échangent leurs avis sur la grosseur des poireaux et le développement des pommes de terre. Après la promenade et la visite d'un jardin impeccable d'où la mauvaise herbe est bannie, nous allons nous recueillir sur la tombe de Marcel Desailly, mon oncle, mort au Champ d'honneur. Deux petits drapeaux tricolores ornent la stèle dont Capé Jules ravive les couleurs de temps à autre. On s'arrête trois minutes, on se signe, on prie. Capé Jules se baisse pour nettoyer la pierre tombale, comme s'il voulait, son fils Marcel étant debout et vivant près de lui, lui mettre droit le revers de son manteau ou mieux disposer son cache-col. Pauvre Marcel! Et pauvre Capé Jules! Le dimanche s'achève généralement par un pot-au-feu qu'on absorbe rapidement; il faut rejoindre la gare de Fère pour 20 h 30, heure à laquelle le petit train accoste au quai, pour nous ramener à Épernay. La fatigue prend le dessus et dès que nous sommes installés dans le compartiment, je m'écroule jusqu'au terminus. Arrivés à destination, nous regagnons la rue de Reims. Le lendemain, c'est le bureau pour mon père, le repassage ou la boutique pour ma mère, l'école ou la messe pour moi. 23

Quand ce n'est pas Fère, nous allons chez Ayelle, la vieille demoiselle de Châlons-sur-Marne. Ayelle habite 14 rue des Lombards, juste en face de l'église Saint-Alpin. Elle a pour dame de compagnie, Mathilde (Titide pour les intimes). Titide est voûtée. Courbée vers le sol, elle passe son temps à laver et relaver, cirer et recirer. La cinquantaine l'a déjà flétrie. Le gris ou le noir des robes n'arrangent rien. Vieillir est une fatalité contre laquelle on ne lutte pas. Son chignon surplombe un visage ridé, souriant mais résigné. La maison s'étale sur trois rues, possède deux cours intérieures, dix, quinze, peut-être vingt pièces réparties sur trois étages, des couloirs, des greniers et des caves à n'en plus finir. Et dans ce vaste domaine vivent, si on peut appeler ça vivre, deux vieilles filles complètement coupées des réalités du monde. Ayelle a bon cœur. Elle nous glisse souvent un petit billet dans la main. Il faut dire qu'affectivement, elle n'a que nous pour s'épancher ou dialoguer sur ses problèmes de personne seule.

CHAPITRE 2

L

a naissance de ma sœur Jeannette, va bouleverser le cours tranquille de mon enfance. Je soupe chez des cousins, les Wenner, lorsque la nouvelle est annoncée par mon père. Il est radieux sur le pas

de la porte: « Jean! Tu as une petite sœur. »
Je ne me souviens pas m'être posé de questions sur la façon dont elle est arrivée. Nous quittons les Wenner qui se sont répandus en félicitations. À la maison, vite, je veux la voir. À dire vrai, je ne suis pas transporté. D'abord, je ne m'y attendais pas et puis quelques heures après la naissance, les émerveillements des adultes paraissent hors de proportion avec la petite taille de ce bébé, niché au fond d'un berceau. Un autre événement va perturber le clan Desailly. Malgré la cure de Berck, ma santé redevient précaire. L'arrivée de ma petite sœur pose des problèmes de mètres carrés. Mes parents décident de changer de lieu de résidence. La proximité de la Marne et des voies de chemins de fer, les aléas d'une rue passagère leur apparaissent nocives pour le bien-être de la famille. La nouvelle maison se trouve 7 rue des Basses Justices, au pied du mont Bernon, toujours sur la commune d'Épernay. Elle est fort bien située, entourée d'un petit jardin et domine la vallée de la Marne. On aperçoit les toits rouges des maisons de la ville, la tour de l'Union champenoise et, un peu plus loin, les petites villes de Magenta, Dizy 25

et Mareuil avec l'imposante montagne de Reims qui nous bouche l' horizon. Une crayère, c'est-à-dire un immense talus gazonné, s'étale devant le pavillon, théâtre futur de nos matches de foot, de nos parties de croquet et de nos disputes enfantines. Nous faisons la connaissance de nos voisins. La plupart sont des cheminots comme mon père. Pour les gamins, le lieu de rencontre idéal, c'est la crayère. Comme tous ces ménages sont pour la plupart en âge d'avoir des gosses, les jeux s'annoncent prometteurs. Mes copains sont: Daniel Génesseaux, Pierrot Ferré, Thoirain, Tilmont, etc. La crayère est agrémentée et bordée d'arbustes au-delà desquels une forte dénivellation d'une vingtaine de mètres débouche dans un grand champ où nous jouons à la cachette en juin, quand les herbes sont hautes. Le jeu le plus répandu est la construction des cabanes. Nous creusons dans la craie, du côté des sureaux et des aubépines et nous nous confectionnons des toits de branchages. Une fois la cabane construite, nous prenons place à l'intérieur et là, nous nous retrouvons un peu démunis. .. Bien sûr, à l'abri des parents, les conversations vont bon train. J'apprends beaucoup de choses que ma relative solitude de la rue de Reims m'a empêché de découvrir. D'abord que nous avons tous une bite. À la maison, papa, maman, Capé Camé appellent ça une boutique. Je me suis d'ailleurs toujours demandé quelle parenté il pouvait y avoir entre la mercerie de Camé et mon petit appendice... mais on disait

toujours: « Touche pas à ta boutique! »
À Bernon, c'est la bite. Dans la foulée, Pierrot Ferré me récite un Je vous salue Marie, pas possible. Pas du tout comme le mien, plein de sous-entendus plus ou moins grossiers. Tilmont, de son côté, nous confie qu'un satyre rôde dans le coin. Rue de Reims que je sache, il n'y avait pas de satyre. Je n'en avais jamais entendu parler. Je demande à la petite équipe ce que ça veut dire. Tilmont va répondre, mais Pierrot veut faire le malin et aligner sa science: « Mais si, tu sais bien, ça

tire. »
Tilmont hausse les épaules et complète la définition à mots couverts et gestes démonstratifs. Je ne veux pas paraître plus sot que je ne suis et j'en déduis que c'est un bonhomme qui tire sur les boutiques. Pardon... sur les bites. Je vais ainsi, de découvertes en découvertes. Et l'école pendant ce temps? Je descends et remonte deux fois par jour la rue des Archers (devenue rue Maurice Cerveaux) pour retrouver l'externat Saint-Henri. Les maîtres ont changé. Je suis monté 26

de classe et me trouve sous la houlette de monsieur Parent, un petit maître à lorgnons, qui donne surtout dans les mathématiques. Il nous trouve très faibles et, avec l'accord de nos parents, nous garde le jeudi matin pour parfaire nos connaissances en calcul. Dejeudi en jeudi, les opérations et les problèmes deviennent plus ardus et nous ne partons qu'après avoir fourni des résultats corrects. Avec monsieur Parent, c'est la sévérité; avec le frère Stauder, son successeur ou remplaçant, ce sera la terreur. Il fulminera en menaces, prétendant qu'en se retournant pour écrire au tableau, il peut apercevoir tout ce qui se passe dans son dos, grâce au reflet de ses lunettes. Il feindra de partir une minute pour nous observer à la dérobée, châtiera les bavards et nous annoncera avec délices toutes les misères qu'il a fait subir dans son passé à des élèves récalcitrants. Bref, la méchanceté faite homme ou plus exactement faite frère, puisqu'il appartenait à la congrégation Saint-Jean-Baptiste de la Salle. Ma mère décide donc de mettre fin à ma présence dans cet établissement où, manifestement, je ne m'épanouis plus. Arguant de la validité de son diplôme, elle me garde près d'elle pour me donner des leçons particulières durant quelques mois. On avisera à la prochaine rentrée. Je dois reconnaître que pendant la période où elle me prend en charge, mes acquisitions dans tous les domaines deviennent à la fois plus étendues et mieux approfondies. Elle utilise, en histoire et géographie, des documents qui lui ont servi lorsqu'elle préparait son brevet supérieur. J'apprends avec elle, que c'est Louvois qui a instauré la marche au pas pour les soldats du roi, que Marie-Antoinette était très dépensière et que Marat a été assassiné dans sa baignoire par Charlotte Corday... Je ne vais toujours pas à l'école. L'apprentissage de l'orthographe et des mathématiques pouvant se faire aussi bien au bord de la mer qu'à Bernon, mon père et ma mère décident de louer une maison à SaintQuay-Portrieux pour le mois de juin. Les locations à cette période de l'année ne sont pas onéreuses et, comme nous n'avons pas de frais de transport, ma mère prépare les valises et le voyage. Nous avons retenu une villa qui se dénomme Le grand figuier. Elle appartient à deux vieilles filles, la tante Hortense et sa nièce Marie. Le déplacement en train a toujours pour moi un attrait extraordinaire, à plus forte raison pour un voyage de cette importance. Nous allons voir ou plutôt revoir la mer. Camé nous accompagne, mon père nous rejoindra lors de ses congés. 27

Le train pour Brest quitte Paris vers 23 heures. Nous avons un compartiment pour nous seuls. Chacun cherche son petit mètre carré pour s'allonger ou, à défaut, se recroqueviller et sommeiller. Nous arrivons vers 5 heures du matin sur le quai de la gare de Saint-Brieuc. Un petit tortillard va mettre une heure environ pour rallier Saint-Quay. Chargés comme des baudets, nous découvrons Le grand figuier. Il est bien là, sur la droite en entrant, immense et feuillu. En face de nous, les deux demoiselles nous attendent: Hortense, avec sa coiffe bretonne en forme de camembert brodé, et Marie, plus moderne, mais déjà fanée malgré ses trente ans. Les pauvres n'ont gardé pour elles qu'un réduit peu confortable afin de libérer ce qui nous servira d'appartement : une ou deux pièces un peu sombres, au rez-de-chaussée et les chambres à l'étage. Une petite cour complète le décor. Nous nous rendons surtout à la plage de La Comtesse. À marée basse, les rochers permettent de fabuleuses découvertes: crabes, crevettes, petits poissons et même petites pieuvres. Nous sommes seuls sur la plage. Les enfants de mon âge sont en classe. Heureusement, mon imagination m'amène à créer des situations où je suis tour à tour navigateur, capitaine, conducteur de trains. Je bâtis des châteaux ou des bateaux de sable que la mer ronge à coups de vagues. Je creuse des trous pour Jeannette. Je ne vois pas le temps passer. Le soir à la veillée, nous nous retrouvons avec Hortense et Marie dans la petite cour pour bavarder. Marie se croit poète. Elle est surtout très pieuse et vénère Sainte Thérèse. Aussi, a+elle composé quelques vers dont certains sont imprimés dans le bulletin paroissial. Il ne faut pas beaucoup insister pour qu'elle nous fasse partager ses émotions mystiques en nous les récitant à haute voix, avec des sanglots dans la gorge. Elle nous déclame Sainte Thérèse en train de jeter du haut du ciel ses pétales de roses pour sanctifier ou guérir les pauvres humains. Ce mois de vacances me rapproche un peu plus de ma mère. Elle est exigeante, c'est vrai, mais tellement riche de remarques bien adaptées, prête à toutes les explications, à toutes les découvertes et même à certaines audaces. Je vois bien, je sens à travers ses réflexions qu'il ne faut pas confondre prière et superstition, que le Bon Dieu ne paie pas toujours en retour ceux qui croient en Lui, témoins, dans les chapelles où nous entrons, ces bateaux-miniatures réalisés à la suite d'un vœu par les terre-neuvas. Ceux qui ne sont pas revenus n'ont pas pu faire de beaux bateaux. Ma mère m'assure que, ceux-là aussi, le Bon Dieu les aime. 28

Pour l'heure, tout va bien. J'ai retrouvé au dos d'une carte postale représentant le port de Saint-Quay, un petit mot signé Marie-Louise, destiné à mon père: En rentrant, nous nous sommes remis tous à table. Jean a redévoré. En voilà un, s'il n'attrape pas d'anicroches d'ici lafin de la saison, qui aura bien profité. Sa figure et ses bras se remplissent à plaisir. Avec cela, qu'il se hâle, il a l'air bien fort. Dommage, va, que tu ne sois pas là, tu en jouirais aussi, mon pauvre Robert. En ce mois de juin, c'est la Fête-Dieu. Le curé met l'hostie consacrée dans une lunule métallique, elle-même fichée dans un ostensoir doré. Sous un dais, porté par quatre paroissiens pieux et costauds, le recteur parcourt, l'ostensoir en mains, les rues de la ville en marchant sur de magnifiques tapis de fleurs. Quel dommage que la réalisation de ces petites merveilles n'ait été liée uniquement qu'à la croyance et à la dévotion des gens! Il n'y a plus de Fête-Dieu, il n'y a plus de tapis de fleurs. Et pourtant, quelle mobilisation collective: des boisseaux de fleurs, lys, roses, glaïeuls dont les pétales sont collés sur de grands panneaux préalablement dessinés par des mains expertes. C'est un chatoiement de couleurs, un régal pourles yeux. Les sujets sont naturellement religieux, mais n'excluent ni un certain symbolisme ni une parenté affirmée avec la mer. L'esprit de compétition prend souvent le pas sur la piété car certaines œuvres sont manifestement créées, pour susciter l'admiration, plus que pour honorer Jésus ou la Vierge Marie. Bien entendu, nous suivons la fête. La fanfare apporte sa note de kermesse, les enfants s'égosillent sur des cantiques, les petites filles lancent des pétales en direction du Saint-Sacrement. C'est un festival de coiffes bretonnes qui virevoltent au-dessus d'une foule dense et bavarde. Toutefois, quand le dais passe, le brouhaha fait place au recueillement. Les gens s'agenouillent et se signent. Je ne me souviens pas de mes sentiments profonds face à ces démonstrations. Je suis plus spectateur, qu'adhérent. Mon attention est trop sollicitée par les événements extérieurs. Je ne suis pas pieux, je ne prie pas, je rega.rde intensément. Mais puisque ma mère et Camé communient, c'est qu'il y a là quelque chose de surnaturel qui ne me saisit pas réellement. Pourtant si ! La foule et les chants laissent un vague écho dans ma conscience en recherche. Pour que tant de gens soient transportés, il faut bien qu'il y ait comme un élan qui me dépasse tout en m'étant intimement étranger. Je me fais une raison. 29

De retour à Épernay, la vie reprend son train habituel. Dans les cabanes construites en mon absence, je joue les fier-à-bras. l'ai navigué en mer, affronté la tempête, j'ai pêché des pieuvres et des crabes gros comme ça. Me reviennent en mémoire plusieurs événements importants, presque historiques. D'abord, la famille Desailly acquiert un poste de TSF avec diffuseur. Poste à bruits, à parasites, à musique nasillarde mais le poste, le vrai poste. Les familles françaises vont entr'ouvrir leurs portes à des intrus qui, peu à peu, n'hésiteront pas à s'installer puis à s'imposer au sein même de leur intimité. Nous sommes en 1930. Au creux des repas, à la veillée, au réveil, des voix vont perturber, réjouir, amuser, alerter, attrister selon les aléas de l'actualité, les petits et les grands, les ouvriers des villes, les cultivateurs, tous les gens (ceux qu'on baptisera les auditeurs) sur la même longueur d'ondes: celle de la dépendance. Le 1er et le 2 septembre 1930, Costes et Bellonte (après l'échec de Nungesser et Colis sur l'Oiseau blanc) tentent la traversée de l'Atlantique dans le sens Paris-Boston. Notre maison est trop petite pour accueillir autour du poste de TSF, les Bonnard, les Babouot, les Génesseaux décidés à vivre, en direct, l'arrivée des deux pilotes sur le continent américain. La nuit est déjà fort avancée, quand nous entendons les voix des deux aviateurs confirmant leur succès. Liesse, applaudissements, cocoricos en tous genres: nous avons bu le champagne. L'avion de Costes et Bellonte avait franchi six mille kilomètres, sans escale, quarante ans avant qu'Armstrong ne foule le sol de la lune! Ensuite, c'est l'époque du yoyo et surtout, dans les salles de cinéma de province, c'est la mise au point commerciale du cinéma parlant. Je vais avec mon père, voir le film À l'ouest, rien de nouveau et Les Croix de bois de Julien Duvivier tiré du roman de Roland Dorgelès. Pendant et après le film, je frémis, je pleure. Je n'ose pas dormir seul dans ma chambre, ce qui ne m'empêche pas, en compagnie de mes copains d'être l'attaquant d'ennemis invisibles dans les contreforts de la crayère. Je deviens même l'animateur du quartier. Je mets sur pied des tombolas gratuites avec tous les vieux bibelots qui traînent dans les greniers. Je monte des séances de guignol, je prête une vieille bicyclette pour faire des balades en vélo. Insensiblement, les jeux deviennent mixtes. Les filles se mêlent à l'équipe des garçons. Ce sont Marie-Louise et Anne-Marie Domici, la fille Tilmont, Colette, Denise Génesseaux et, plus tard, Ginette Paris 30

qui devient surtout copine de ma sœur. Ma mère trouve pourtant que ces amusements sont un peu trop futiles et les jeudis trop longs. À la rentrée 1930, je reprends le chemin de l'école Saint-Victor, où, selon la rumeur, l'échantillonnage des maîtres semble à mes parents plus favorable. J'ai neuf ans. En parallèle, le jeudi, j'entrerai chez les louveteaux. Marcel, qui a réintégré le grand séminaire, s10ccupe aussi d'une troupe de scouts: il a dû influencer ma mère pour que je prenne cette orientation. J'envisage cette nouveauté sans enthousiasme. Primo, je vais devoir me séparer de mes copains de la crayère ; secundo, la tenue des louveteaux va faire rigoler tout le quartier. Mais ma mère demeure inflexible. Elle me met en contact avec Hélène Wenner, ma cousine, elle-même cheftaine qui me détaille tous les jeux, promenades et activités qui m'attendent. C'est alléchant. Pourquoi ne pas essayer? J'accepte. J'ai comme cheftaines, Geneviève Clouet, mesdemoiselles Hallier et Nemorin. On m'initie aux rites du scoutisme. L'initiation, sorte de noviciat, dure quelques mois au-delà desquels on fait sa promesse devant le curé, les parents, les amis. La meute est divisée en sizaines avec chef et sous-chef... un avant-goût de l'armée. Les jeux dans les bois, sont des jeux de prise de foulards où l'on évoque les personnages du Livre de la jungle, Mowgli, Baloo, Kaa, Bagherra. Ce n'est pas que je m'ennuie, mais sincèrement, je regrette ma liberté. Les cheftaines sont très gentilles, elles partagent nos jeux, nous racontent des histoires. Elles aussi sont en tenue scoute. Elles portent des jupes serrées de couleur bleu marine. Quand elles sont assises en face de nous, sur le rocher du conseil ou sur des troncs d'arbres bas, les jupes se relèvent quelque peu et les plus rigolards jettent discrètement des regards concupiscents pour deviner la couleur des petites culottes ou des jarretières. Une fois, l'un de nous qui dressait à haute voix un état détaillé des dessous de nos cheftaines, fut surpris en flagrant délit, et renvoyé sur le champ. Les chants qu'on nous apprend me sortent par les yeux... et par les oreilles... Au printemps la mère ageasse, Marianne s'en va-t-au moulin, l'inévitable Ne pleure pas Jeannette... Si encore on les chantait de temps en temps, mais c'est qu'on les rabâche! J'ai contracté, vis-à-vis de la Jeannette qu'on pendouille, une aversion qui ne m'a pas quitté. 31

Dans le même temps, je suis inscrit à la Croisade eucharistique. Cela me donne le droit de porter un insigne qui m'a séduit. Les contraintes sont minimes. Il suffit de faire des efforts, des sacrifices. Chaque fois que l'on estime en avoir accompli un, bien vite on le marque d'un petit bâton sur un dépliant qu'on remet à l'aumônier à la fin de la semaine. C'est une comptabilité plus qu'approximative. De toutes façons, au moment de la remise, je remplis toutes les cases réservées aux sacrifices pour ne pas apparaître comme un tiède. Il y a tellement de sacrifices qu'on fait sans s'en rendre compte! L'année scolaire 1930-1931 est marquée par mon entrée à l'école Saint- Victor. Je suis affecté dans une classe dirigée par le frère Pol. Le niveau est celui du CMI-CM2. Toujours une quarantaine d'élèves. Le frère Pol est sévère, exigeant mais juste. J'ai encore des réminiscences de son enseignement méthodique et clair. Il étaye ses leçons sur des démonstrations et des expériences dont nous raffolons. Avec lui, je découvre comment faire de l'oxygène, de l'hydrogène, comment générer de l'électricité à partir d'appareils rudimentaires... Je n'ai qu'une hâte: renouveler à la maison avec de vieux bocaux, ce que nous avons mis au point, en classe. Chez moi, ma mère surveille de près devoirs et leçons. Leçon mal apprise signifie: pas de crayère. Les exercices de mémoire pure sont très poussés... En hiver, nous nous regroupons dans la salle de séjour pour seriner par cœur Les Fables de La Fontaine ou L'Océano Nox de Victor Hugo. Je dispose d'un grenier où je peux jouer à ma guise. Dois-je l'avouer? C'est encore pour dire la messe. Je me demande maintenant ce qui pouvait bien nourrir cet engouement. Comment pouvais-je concilier ce besoin de sacré, avec un comportement habituel plutôt médiocre que je ressentais au fond de moi-même, comme éloigné de Dieu et entaché continuellement par les péchés que je commettais. N'était-ce pas simplement un besoin enfantin de se déguiser, de ressembler aux adultes, comme les fils d'officiers adorent s'habiller en militaires quand ils voient leurs pères évoluer journellement dans la cour de la caserne? Ma mère m'avait confectionné des habits de prêtre: chasuble, étole, aube et avec Pierre Bonnard comme enfant de chœur, je m'imaginais déjà en train de célébrer le Saint-Sacrifice. Comme si je n'en avais pas eu assez en réalité. Ma mère y voyait les prémisses d'une vocation. L'oncle Marcel, de son côté, poussait discrètement à la roue. 32

La transformation et l'agrandissement de la maison nous ont dotés d'une sorte d'arrière-cuisine où nous mangeons, et d'une buanderie où ma mère fait les lessives. À la maison, nous vivons à la dure. Pas de chauffage central. Dans les chambres, lorsqu'il gèle, les vitres sont décorées de givre. Le matin, mon père se lève vers 6 h 30, me réveille en ouvrant le poste de TSF pour écouter les nouvelles de la nuit. Je pars pour la chapelle Sainte Marthe, afin de servir la messe d'un certain abbé Peugeot, ancien tubard qui, en dehors de ses activités sacerdotales, manipule avec art le pendule et prône l'homéopathie. Les sœurs m'offrent ensuite un chocolat bien chaud et je rejoins ma classe. À 16 heures, l'école se termine à moins que nous ne restions à l'étude jusqu'à 17 h 30. Au mois de juin, le soir sur la crayère, nous organisons la chasse aux hannetons. Nous les capturons dans des boîtes métalliques, quitte à libérer ces pauvres bêtes en classe le lendemain, ou à leur attacher un fil à la patte. Je lis beaucoup le soir avant de m'endormir: la Comtesse de Ségur, Jules Verne, Ernest Pérochon... Je n'ai jamais pu terminer MichelStrogoffni François le bossu, c'est trop triste et j'ai peur. Impossible d'évoquer l'année 1930 sans parler de l'Exposition coloniale de Paris. Il s'agissait en fait, de marquer le centenaire de la conquête de l'Algérie. Le maréchal Lyautey en est l'inspirateur et l'organisateur. Indépendamment de l'aspect qui nous apparaît, aujourd'hui rétrograde, lorsqu'on prononce le mot colonie, cela a été une réussite. De la reconstitution du temple d'Angkor aux pavillons de la TunÎsie et du Maroc, c'était un rassemblement, un amoncellement de richesses inouïes, sans doute pillées ou extorquées à des autochtones soumis ou dépendants. l'ai été émerveillé par le pavillon des Missions. Les missionnaires avaient fait fort. Pères du Saint-Esprit, Pères blancs, Oblats de Marie Immaculée, Sœurs franciscaines avaient rivalisé d'efforts et d'ingéniosité. Collections de papillons, masques nègres, statues, nappes tissées et brodées, bois exotiques. .. On avait dû travailler ferme dans les ouvroirs et les orphelinats pour faire éclore un tel étalage d' œuvres artisanales que les Français de la métropole découvraient pour la première fois. Du couI?, c'est fait, je veux être missionnaire. Une note cependant navrante. A l'intérieur d'un entourage métallique, la reconstitution d'un village nègre. D'authentiques et magnifiques noirs des deux sexes, dévêtus ou vêtus dans leurs costumes locaux, évoluaient dans ce qui était supposé être le cadre de leur vie quotidienne sous les regards 33

amusés ou malsains d'une foule, curieuse et bête, à en mounr. Dans le genre, en 1930... On ne pouvait pas faire mieux! Ma dernière année à l'école primaire se fait à Saint-Victor, sans enthousiasme, sous la responsabilité d'un nouveau maître, frère Bartel. Autant frère Pol était ordonné, autant frère Bartel est brouillon et inconsistant. Je me prépare à passer un mauvais CM2 au grand dam de ma mère qui supervise des devoirs aux problèmes inadaptés et des leçons fastidieuses. Or, le Certificat d'études primaires est au bout de la route, et ce Certif' c'est quelque chose! La grande question cependant est ailleurs: qu'allait-on faire de moi l'année prochaine? Poursuivre des études certes, mais où, et comment? Ma mère ne veut pas envisager le collège d'Épernay jugé trop laïc. Daniel Génesseaux s'apprête à y faire sa sixième. Il y a bien les jésuites à Reims et les salésiens à Port-à-Binson mais leur réputation n'est pas des meilleures. Jusqu'alors, je n'ai jamais manifesté clairement un quelconque désir de devenir prêtre. Tout au plus, suis-je imprégné d'un certain sentiment religieux, disons d'une religiosité ambiante mais à onze ans, en milieu familial et urbain relativement fermé, comment peut -on se faire une idée, même vague, de ce que l'on fera à vingt ans? L'être humain se modèle lentement. Ce ne sont ni les parents ni les amis ni les conseillers de passage qui détiennent les clés de son avenir. Des événements imprévus, des influences avouées ou souterraines, des lectures multiples, des réflexions personnelles et des amitiés soudaines accompagnent l'enfant dans son insensible mutation vers l'adolescence. Et l'Église le sait, qui ne veut céder sur ce terrain le moindre pouce de ce qu'elle estime être son domaine réservé. Pour mes parents, le pressentent-ils, le choix est redoutable. D'autant que l'Église dispose d'armes perfides: elle assume avec un sourire bienveillant les jeunes qu'on veut bien lui confier, mais elle grince des dents dès qu'ils manifestent quelques velléités d'indépendance. Rentrer dans une institution où elle dispose d'un minimum d'influence, c'est courir le risque, ou de devenir l'un de ses inconditionnels serviteurs, ou d'être rejeté comme apostat, infidèle ou renégat, pour cause de trop grande liberté de pensée ou d'action. L'oncle Marcel qui poursuit ses études théologiques au grand séminaire de Châlons, suggère à mes parents un compromis, entre le séminaire que je ne désire pas vraiment, et le collège où je vais subir de mauvaises influences. Par le biais de l'abbé Roneo, un vicaire 34

de Ménilmontant avec lequel Marcel a participé à des colonies de vacances, il nous fait faire la connaissance du chanoine Favier et nous ménage un entretien avec lui. Le père Favier est à la fois le directeur de la maîtrise Notre-Dame de Paris, située rue Massillon, et l'administrateur de la cathédrale du même nom. Affable, disert, souriant, il nous accueille au parloir, mes parents et moi, pour un échange de vues sur mon éventuelle admission. Je le trouve vieux et ventripotent. Ma mère le trouve sympathique et simple pour un ecclésiastique de si haut niveau. Je suis donc inscrit. En quittant la rue Massillon, je jette un regard vers la cour de récréation qui m'accueillera quelques mois plus tard. J'aperçois un élève en uniforme bleu et chemise blanche. Je suis séduit à l'idée de lui ressembler prochainement. L'orgueil fait mal les choses: la vision de Paris, la proximité de Notre-Dame, la satisfaction visible de mes parents achèvent de me transporter dans un rêve irréel et extatique. À ce moment-là, la maîtrise n'accueille les postulants que pour les classes de sixième, cinquième et quatrième. Après, l'orientation peut se faire selon la vocation des individus ou la volonté des parents. Les élèves fournissent le contingent nécessaire au bon fonctionnement de la chorale. Ceux qui ne sont pas doués pour le chant assurent le service de l'autel. Dans le train qui nous ramène à Épernay, nous éclatons en projets mirifiques: la famille Desailly part à la conquête de Paris! Survient alors le moment de préparer la cérémonie de ma communion solennelle. Comment cette atmosphère religieuse, quasi permanente, n'a-t-elle pas fini par nous asphyxier? Pourquoi ne nous venait-il pas à l'idée de nous aérer un peu, de nous évader? La maison se fait accueillante pour tous. Les gens du quartier nous aiment bien et nous associent volontiers à leurs joies comme à leurs peines, mais les collègues de mon père, les voisins de jardins se situent bien souvent à cent lieues des problèmes religieux, et laissent parfois percer une once d'anticléricalisme. Ma mère elle-même se rend au théâtre municipal de temps en temps pour assister à des spectacles plus légers, style pièces de boulevards: Coups de roulis, Prenez garde à la peinture. C'est là qu'elle applaudit Gabrielle Dorziat, originaire d'Épernay dont le théâtre porte maintenant le nom. Ses lectures sont très éclectiques. Dans le domaine des idées, même ouverture. Mon père est abonné à L'Aube, journal de la démocratie chrétienne dirigé par Francisque Gay et Georges Bidault. Ces options prédisposent mon père vers la gauche, il pressent déjà 35

les dangers du fascisme et du militarisme montant. Il n'hésite pas à dénoncer les agissements des Jeunesses patriotes et des Croix de feu et considère que, dans le domaine du social, beaucoup de progrès restent à accomplir. Nous sommes conviés à une retraite de trois jours durant la semaine qui précède le grand jour. Le prédicateur nous assène tous les grands thèmes afférents à la foi catholique apostolique et romaine. Le péché y a une place de choix: le gros, le petit, le péché capital, le péché véniel, le péché originel, le péché mortel qui mène directement en enfer! La description de l'enfer est gratinée, digne, à peu de choses près, de celle du curé de Cucugnan. L'impureté a droit à un chapitre spécial: ceux qui se cachent pour faire de vilaines choses, ceux qui lisent de mauvaises revues, ceux qui ont de mauvaises pensées. Heureusement, Jésus dans son immense bonté, a tout prévu: la confession. La confession apparaît vraiment comme la bonne lessive qui blanchit tout, plus blanc que blanc, dans la mesure où on y met du sien. Comme mes notes de catéchisme sont bonnes, c'est moi qui suis retenu pour lire, à haute voix, sur les fonds baptismaux, le renouvellement des promesses de baptême: Je renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. À partir de quelle mystification a-t-on pu choisir cette formule, et la faire déclamer à un enfant de dix ans? De plus, la cérémonie du renouvellement a lieu lors des vêpres de l'après-midi, après un repas copieux et bien arrosé. Dans la tête des communiants, rôdent davantage les gaudrioles et les plaisanteries qui ont accompagné ce genre d'agapes, que l'adhésion spontanée et consciente à une doctrine et une morale, dites chrétiennes. Mais la coutume est la coutume, toute la famille et les

amis peuvent souscrire à la formule: « On a bien ri et on a bien mangé à la communion du gamin. »
Le lendemain, a lieu la confirmation. L'évêque, monseigneur Tissier, donne un léger soufflet sur la joue de chaque nouveau confirmé pour rappeler sans doute le vieux rituel de l'adoubement des chevaliers. J'ai l'estomac lourd des victuailles de la veille, Camé a bien fait les choses et je n'ai pas trop de la nuit pour fixer mes énergies sur la nouvelle étape qu'il me faut franchir: le Certificat d'études primaires. Pour le Certif', nous sommes chauffés à blanc par le frère Bartel. À la maison, même chanson. Les camarades de classe se communiquent la fièvre. Mes parents caressent l'espoir que j'obtienne une mention: 36

je suis reçu sans mention. Daniel Génesseaux a la mention bien. C'est le déshonneur de la famille. Aucun de mes camarades de l'école Saint- Victor n'en obtient d'ailleurs. Encore un coup de l'école laïque! C'est en fait l'échec de la pédagogie Bartel. Au Certificat d'études primaires délivré par le diocèse, je reviens à la maison sans mention non plus. Je ne suis pas un acharné. J'ai beaucoup de facilités mais au-delà d'un certain effort, je baisse les bras. J'aime le jeu. J'adore le cinéma et le théâtre. Après les émotions des examens, les vacances pointent le bout du nez. Mes parents, délaissant la Bretagne, ont jeté leur dévolu sur l'île d'Oléron. Ce sont quinze jours merveilleux, ensoleillés, remplis, à marée basse, par la pêche aux crabes et aux crevettes. Il m'arrive même de capturer un homard. La bonne odeur des pins accompagne nos balades. Il fait bon se rouler dans le sable fin et dévaler dans les dunes. Le soir, nous nous rendons souvent au port pour admirer le coucher du soleil ou assister à la criée. Au.fur et à mesure que s'écoulent les jours, je me laisse pénétrer par les affres de la rentrée. Je regarde jouer ma sœur avec ses poupées sur le sable. Je vais être séparé d'elle pour de longues années. Nous nous retrouverons, au moment des vacances, pour comparer nos cheminements, échanger trois idées et nous en aller à nouveau chacun de notre côté. Je voudrais raviver ici quelques épisodes qui me viennent à l'esprit, même si l'ordre chronologique des événements risque d'être un peu bouleversé. Ils font tellement partie du paysage dans lequel j'évolue que je ne résiste pas au plaisir de les évoquer. Pierrot Ferré, un de mes copains de la crayère, était le fils aîné de monsieur et madame Ferré. Le père Ferré travaillait au chemin de fer, sur la voie comme manœuvre. Madame Ferré restait à la maison pour élever ses trois enfants, Pierrot, Coco et une petite fille. Pour améliorer leur ordinaire, les Ferré élevaient chaque année un troupeau d'oies (tout au plus une dizaine) et c'était Pierrot qui était censé les garder sur la crayère où ces braves bêtes se régalaient de trèfle et d'herbe fraîche. Monsieur et madame Ferré étaient sévères. Les enfants marchaient à la baguette, je veux dire au fouet. Au moindre écart, le fouet claquait dans l'air, menaçant. Sans doute plus de peur que de mal mais fouet tout de même. C'est dire que la mission de gardien d'oies confiée à Pierrot, interdisait toute escapade et même toute distraction. Mais un enfant reste un enfant et le jeu prime sur la responsabilité, fut-elle modeste. Pierrot n'échappait pas à la règle. Et quand la partie de football 37

devenait très disputée, les oies étaient livrées à elles-même: elles voletaient ou trottaient, un peu n'importe où, y compris en dehors de la crayère. Et madame Ferré, qui de temps à autre jetait un coup d' œil vers sa progéniture et son troupeau, sifflait Pierrot, pour lui demander des comptes si les bêtes échappaient à sa vue: « Pierrot! Où sont les bilots ? » (Ainsi surnommait-on les oies). Pierrot désertant sans barguigner son équipe, partait aussi sec à la recherche des volatiles disparus, ce qui avait pour conséquence d'interrompre le match et d'indisposer tous les joueurs contre Pierrot Ferré, la mère de Pierrot Ferré et les oies de Pierrot Ferré, même si Pierrot n'était que l'ombre d'un Platini. Pauvre Pierrot! Ces absences intempestives finirent par mécontenter la gent enfantine de la crayère. Il fut donc décidé de l'évincer sans ménagement lors de l'organisation d'un match et du choix des

joueurs: « Toi Pierrot! Va garder tes bilots ! »
En fait, sous-jacente, surgissait brusquement une vieille récrimination. Les oies des Ferré chiaient partout sur la crayère, à tort et à travers, y compris sur l'emplacement du terrain de foot. Et les cacas d'oies, c'est volumineux, c'est gras, ça sent mauvais et surtout, ça fait glisser les footballeurs. Les oies de Pierrot contribuaient donc doublement à l'éviction de leur gardien.
« Va garder tes bilots qui chient partout! »

Et Pierrot, tout seul dans son coin, le regard tourné tantôt vers le match interdit, tantôt vers ses maudits bilots, pleurait en silence à quelques pas d'une douzaine de footballeurs en herbe qui n'avaient rien compris aux exigences d'un écosystème familial pourtant bien innocent. Autre événement qui a marqué mes jeunes années: la première messe de Francis Wenner, le frère d'Hélène. Cheftaines et louveteaux avaient pris la décision de matérialiser leur participation à la première messe de Francis, en mettant de côté un grain de blé pour chaque sacrifice accompli. De l'ensemble des grains de blé, les bonnes sœurs tireraient la farine nécessaire à la confection de l'hostie. Et Francis Wenner, par le phénomène bien connu de la transsubstantiation, changerait cette hostie en Corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ. On retrouvait le syndrome de la croisade eucharistique, on versait dans la symbolique la plus exaltée et la plus exaltante: nos sacrifices devenaient Jésus en personne. Tous les louveteaux s'y mirent: on recueillit un petit sac de blé, presque de quoi pétrir un pain de deux livres. 38

La mystique avait payé. Lorsque le père Wenner leva l'hostie consacrée pour la montrer aux fidèles, les cheftaines s'inclinèrent, pâmées et comblées. Moi, je servais la messe, attentif à ne pas commettre d'erreurs dans une liturgie que, pour la circonstance, on avait singulièrement compliquée. Quelques jours avant la rentrée, mon oncle Marcel propose à mes parents de m'emmener avec lui à Lourdes pour une semaine. Marcel veut sans doute m'éblouir. Je le serai. Cette basilique au bord du Gave,

cette grotte avec ses béquilles, ses corsets, témoignages indiscutables
de guérisons miraculeuses, les prières de cette foule, les chants des pèlerins, les cierges qui scintillent la nuit tandis que les Ave Maria montent vers le ciel, m'impressionnent au plus haut point. Bien que très jeune, je suis affecté à une équipe de brancardiers dont la mission est de transporter les grands malades vers la source miraculeuse. Moi qui adore jouer au train avec tout ce qui roule, je suis servi. Mais je dois avouer que mon imagination et ma propension au jeu font vite place à une réelle compassion. Je découvre la maladie, la souffrance que j'ai déjà entrevues à Berck: les visages déformés, les membres tordus, tout ce que la nature comporte d'anomalies, d'injures à la vie s'étalent là, sous nos yeux. Et je côtoie, me penche sur ces grands handicapés qui me parlent, me sourient, me disent leur espoir, me remercient de les prendre en charge. Si j'avais connu le sens profond du mot commisération, c'est certainement ce mot que j'aurais employé pour traduire mon état d'âme. La souffrance a un visage. Et d'apercevoir ces prêtres en surplis qui veillent sur ces malades, qui les réconfortent, qui prient pour eux et avec eux, ne sera pas sans influencer mon orientation vers le sacerdoce. Il y a ceux qui souffrent et il y a ceux qui les aident et les soulagent. Pourquoi n'y aurait-il pas là, une place pour moi! l'attends maintenant le jour de la rentrée fixé au 25 septembre 1933. Je fêterai juste mes douze ans. Je vois encore ma mère préparer mon trousseau pour la maîtrise, coudre le chiffre 6, sur mes chemises et mes mouchoirs, me remplir d'objets de toilette une boîte métallique rose qui doit venir de mon père, me faire ses dernières recommandations sur l'utilisation des gants et des serviettes, ravauder mes paires de chaussettes.

CHAPITRE 3

e 25 septembre au matin, nous prenons le train en gare d'Épernay. Mon père et ma mère m'accompagnent pour ce parcours que je vais emprunter des dizaines de fois dans le sens Épernay-Paris, surtout à l'occasion des rentrées. J'ai toujours l'impression de laisser sur le quai une partie de moi-même. La pension, pense-t-on, apportera à ma personnalité ce côté viril qui me fait défaut. Mon père et surtout ma mère m'ont en quelque sorte dopé, tranquillisé: la maîtrise est une

L

petite institution, presque familiale... « Pense donc, 40 élèves! Les
petits parisiens sont sympas, modernes, ouverts... Et puis, quel hon-

neur ! Chanter, servir à Notre-Dame de Paris! »
De plus, toute la famille m'attendra à Épernay pour fêter Noël. Un trimestre, ça passe si vite! Et mes parents, de citer en exemple Pierre, Paul, Jacques qui, comme moi, s'apprêtent à quitter leur famille pour entrer chez les jésuites de Reims ou au séminaire de Châlons. Je suis donc envahi par un cocktail de sentiments contradictoires lorsque je pénétre dans le hall qui mène à la cour et aux étages. Mes parents ont l'autorisation de m'installer dans un dortoir, au plafond bas, peuplé de lits à carcasses métalliques très rapprochés les uns des autres. Je range dans la petite table de nuit mes affaires personnelles, un livre et quelques gâteries que Camé a glissées dans ma valise. Mon attention est attirée par un pot de chambre ridicule, caché dans la partie basse de la table de nuit. 41

Quand tout est en place, je me rends compte que le moment est venu d'aller vite, pour éviter de pleurer. Descendre dans le hall d'entrée. Embrasser mes parents, sans les regarder, sans trop savoir ce que je fais ni ce que je dis: « Dites aux copains que ça va bien. Vous rangerez mon vélo dans la buanderie. Ecrivez-moi vite... » La grande porte se referme sur eux. Je suis seul. Je ne pleure pas. Déjà quelques élèves circulent dans l'escalier, dans la cour. Je reste dans mon coin, attendant. les événements. Deux ou trois nouveaux

s'approchent: « Tu viens d'où?
- D'Épernay. - C'est loin? - Oui. Et toi? - Moi, je suis de Paris. - Et moi, de Vincennes. » Eh oui! Presque tous mes futurs camarades sont parisiens ou banlieusards. La maîtrise est, pour eux, une grande maison dans leur ville. Les parents peuvent leur rendre visite tous les jours à 13 heures au parloir; le dimanche, après les vêpres, ils n'ont qu'à sauter dans un bus pour rejoindre leur famille. Dès le début, je pressens que ma démarche, ma façon de parler, mon accent champenois, ma coupe de cheveux (ma mère m'a fait couper les cheveux en brosse) me classent un peu à part des autres. Certains se connaissent déjà, s'appellent par leurs noms, rient, plaisantent ensemble. M'apercevant, quelques-uns plus moqueurs me gratifient d'un surnom au vu de ma coupe de cheveux: Balai-brosse. La cour est bientôt remplie d'une quarantaine d'élèves, grands et petits, anciens et nouveaux. Un prêtre se présente, taille moyenne, lunettes, plutôt froid. Il serre des mains, échange quelques mots avec des jeunes qu'il paraît connaître. À 19 heures, il fait disposer l'ensemble des maîtrisiens en deux files pour gagner le réfectoire au deuxième étage. Cinq grandes tables, de huit places chacune, accueillent les élèves. Sur une estrade surélevée par deux grandes marches, se dresse la table destinée aux professeurs. Le silence se fait. On récite le bénédicité. On s'assied. Le père Favier lance un Dea gratias qui signifie qu'on peut parler. À ma table, se trouvent Jacques Gaillard, qui redouble sa sixième, Jean Bordas, élève de quatrième, chef de table. Il partage les rations de nouilles et de confitures. Ce soir-là, je n'ai pas faim. La moquerie perce dans les conversations. Pas le moindre mot d'amitié, ni d'intérêt. 42

De perfides allusions à toutes les avanies qui paraissent m'attendre: sévérité du père André, le prêtre entrevu tout à l' heure dans la cour qui deviendra mon prof de sixième... Médiocrité habituelle des repas, le tout, accompagné d'un descriptif peu flatteur et même désobligeant de la tablée où les professeurs, prêtres et laïcs, semblent apprécier le fumet d'un rôti qui n'est pas apparu sur les tables des élèves. Mais tout m'est égal. Je ne m'attends même pas au pire. Le pire, je viens de le subir: la séparation. Le repas se clôture par une nouvelle prière. Le père André fait descendre la cohorte des élèves vers la cour de récréation. Une cour de vingt mètres sur vingt, entourée de hauts murs, sur lesquels se dresse une statue de Saint Marcel. Deux w-c sont censés suffire aux besoins des élèves. Le soir, on y fait la queue. Il yale passage à la chapelle, pour la prière du soir. C'est ma première nuit en dortoir, à la maîtrise. Le silence est de rigueur. Le surveillant éteint les lumières. Je peux enfin pleurer sous mes draps, sans être remarqué. Le réveil a lieu à 6 heures. Le pion agite une grosse cloche, allume les lumières: la course vers les lavabos peut commencer. Lavage à l'eau froide, retour au pied du lit pour enfiler ses vêtements et, à 6 h 30, chapelle avec prière du matin, méditation et messe. Le père Favier nous conduit alors au réfectoire. Une mauvaise surprise m'y attend: en guise de petit déjeuner, nous avons de la soupe. Oui, de la soupe! Face à nous, le père Favier se tape son café au lait avec tartines de beurre. Il lit son journal: L'Aube. (Tiens! Comme mon père 1) Pendant trois jours, nous avons droit à une retraite, la première d'une longue série. Toujours les mêmes thèmes, les mêmes histoires de Jésus, les mêmes paraboles, les mêmes condamnations. Aux deux prêtres déjà nommés, s'ajoute le père Simon avec lequel j'aurai beaucoup de mal à communiquer. Durant les premiers jours, je me terre littéralement dans les coins, me laissant aborder par l'un, par l'autre, sans donner suite. À l'heure de la grande récréation, nous traversons la rue du Cloître Notre- Dame pour entrer, à l'ombre de la cathédrale, dans une vaste cour où nous pouvons nous ébattre, sans craindre de heurter les murs. Là, jeux obligatoires: drapeau... balle au camp... drapeau... balle au camp, en alternance. Petit à petit, cependant, je lie conversation surtout avec ceux qui ne m'appellent pas Balai-brosse. Ce sont en général des nouveaux, comme moi. Je me souviens de quelques noms et de quelques visages: Pierre Michel, Yvan Le Marrec, Jean Nugues, Michel Nortier, Maurice Desmotreux, Daniel Tourteau, René Serraz, 43

Camille Bruchet. .. Camille a connu mon oncle, l'abbé Miroir, en colonie de vacances à Ménilmontant. De ce fait, dès le début, j'ai de bons rapports avec lui. La retraite terminée, nous sommes répartis en trois groupes: sixième, cinquième, quatrième, avec une salle d'études commune. Je me trouve donc tout naturellement affecté en classe de sixième avec le père André. Nous sommes une quinzaine. Le père André enseigne le français, le latin, le grec, l'allemand et l'instruction religieuse. Monsieur Duverdier, un laïc, nous prend en charge pour l'histoire, la géographie et les maths. Nous avons quatre heures de cours par jour, deux le matin, deux l'après-midi. On nous remet nos livres et nos cahiers. C'est parti. Le père André m'apparaît, à l'usage, moins terrible qu'il ne s'est présenté à nous, les premiers jours. Il est exigeant, sévère mais nous fait progresser à un bon rythme. Une place de premier en français vient mettre un peu de baume sur mes plaies d'amour-propre encore vives. J'adhère assez bien à l'esprit méthodique que l'apprentissage du latin exige. Si j'avais pu retrouver mon ambiance familiale, tous les soirs, je crois que je n'aurais pas été trop malheureux. J'aurais oublié alors, toutes les petites mesquineries dont était enveloppée la vie quotidienne à la maîtrise. L'abbé Merret est le maître de chapelle de Notre-Dame de Paris. Nous avons une demi-heure de leçon de chant, tous les jours. Autour de l'harmonium nous répétons, entre autres, les morceaux de grégorien qui doivent agrémenter le dimanche suivant. Je suis retenu comme soprano. Les leçons de musique de mademoiselle Guichard portent leurs fruits. Avec l'abbé Merret, bien qu'il soit loin d'être un perfectionniste, les cantates de Bach, les meilleurs morceaux de Haydn, Haendel, César Frank et même Gabriel Fauré me deviennent un peu plus familiers. Je n'apprécie les grands musiciens que dans la mesure où ils ne bousculent pas mes appétits de détente et de sortie. Précisément, c'est juste avant ma première sortie du jeudi, qu'a lieu le premier petit drame. La répétition de chant se déroule de 10 heures à 11 heures. À 11 heures, c'est la sortie jusqu'au soir, 21 heures. Je pense tellement à ces retrouvailles, qu'au lieu de regarder la baguette de l'abbé Merret, je laisse mon regard errer de droite et de gauche sans fixer mon attention sur la partition que j'ai entre les mains. Le père Merret, un coléreux d'ailleurs sans rancune, bondit tout d'un coup 44

sur moi, pour me sortir de ma rêverie. Tellement surpris, je tremble pendant dix minutes et tente de me concentrer jusqu'à Il heures. À Il heures, nouvelle déception: le hall est vide. Ma mère n'est pas là. Elle m'a pourtant promis de venir. Elle a tout simplement pris un train qui n'arrive, gare de l'Est, que vers 11 heures. Le temps de prendre le métro correspond à son retard mais déjà, je suis en larmes. Dès qu'elle franchit le seuil de la porte, je bondis dans ses bras. Ma

mère me console, essaie de me détendre: « Mon Jeannot, mon
Jeannot ! Allons, calme toi! Je suis là, tu vois, juste un petit retard de

train. »
J'embrasse Jeannette, je saute prendre mon pardessus et ma casquette. Nous quittons la maîtrise pour une demi-journée ensemble. L'aubaine! La liberté! Avec ma mère et ma sœur! Ces sentiments peuvent paraître désuets mais, pour les avoir éprouvés, je préfère les décrire deux fois plutôt que de les taire. Même l'odeur du métro me paraît salutaire. Le moindre détail, la plus petite affiche, le passant insolite, la circulation des autobus, la boutique la plus anodine prennent un relief que j'aurais négligé si j'avais été seul. Nous faisons une option pour le Jardin d'acclimatation. Durant le trajet, je raconte à ma mère une partie de mes aventures. Je tais la colère du père Merret, Balai-brosse et la soupe du matin. Je m'attarde sur Camille Bruchet qui connaît l'oncle Marcel, sur mes facilités en latin, sur mon accoutumance... relative à la vie de pension. J'apprends que toute la famille restée à Épernay se porte bien. Arrivés au Jardin, je suis saisi à nouveau par l'angoisse du départ. Il faut dire que le mois d'octobre a des consonances tristes, même s'il est ensoleillé. Peu à peu, à la joie d'être ensemble, succède l'appréhension latente de devoir bientôt et à nouveau se quitter. Malgré les attractions, les clowns et la présence de ma mère, j'ai beaucoup de mal à me dérider. Vraiment une demi-journée, c'est trop court. Je n'aipas encore pris la cadence du pensionnaire en permission. La nuit tombe sur Paris qui de toutes parts s'allume, clignote et s'embrase. J'aurais certainement dû admirer ce spectacle qu'Épernay ne nous offre qu'en réduction, mais l' heure de la séparation approche. Et là, tout bascule. Ce qui m'est apparu agréable et riant le matin, me devient odieux lorsque nous nous approchons de la rue Massillon. Je garde, comme des reliques, les deux plaques de chocolat au lait et le gâteau 45

que ma mère m'a apportés. La Toussaint approche et, avec elle, la perspective d'une nouvelle sortie. Ce sera mon père qui viendra me visiter. Le premier dimanche pour l'office de Notre-Dame, je revêts l'aube des cérémonies. L'office comporte, avec la participation du chapitre des chanoines, tierce, grand-messe, sexte et l'après-midi, none, vêpres et complies. L'arrivée des enfants, tout de blanc vêtus, marchant lentement, bien en rang, ne peut que procurer une sensation de plénitude parmi les fidèles qui se massent derrière les grilles du chœur. Une petite bouffée d'orgueil m'envahit: moi, le petit sparnacien de la crayère, je fais partie de la maîtrise Notre-Dame de Paris. On me regarde passer. Ma piété est reléguée au second plan et submergée par une fierté de mauvais aloi, comme pour mieux camoufler ma peine profonde, sous une carapace brillante et passagère. Sous les voûtes de la cathédrale, empoigné sans doute par la lumière indéfinissable diffusée par les vitraux, saisi par une avalanche de sons puissants descendue des grandes orgues, oui, je suis envoûté. l'assimile cette impression au sentiment religieux, et si c'est là, prier, je prie. Peut-être n'est-ce que le frisson rapide que ressent tout être en face du beau? Les grandes orgues m'ont fasciné dès le premier jour. Elles , sont tenues par Louis Vierne, et je n'ai acquis ni la formation ni la maturité voulues pour apprécier objectivement, le talent de l'organiste. Je me souviens seulement, que très rapidement, je vais savoir reconnaître: La toccata de Bach et Le carillon de Westminster, de Vierne lui-même. À la façon de son maître César Frank, Vierne innove en se lançant, entre les versets du Magnificat, dans des improvisations chromatiques qui n'ont pas toujours l'heur de plaire au maître de chapelle. La première grande fête à laquelle je participe est la Toussaint du 1er novembre 1933. La veille, alors que nous étions à l'étude, le bourdon de Notre-Dame avait sonné à toute volée. l'attends la venue de mon père. La Toussaint pour moi, sera donc doublement une fête. À 9 heures, la grand-messe débute. l'aperçois le cardinal Verdier, archevêque de Paris. Il porte une soutane rouge, un surplis brodé et un camail en hermine blanche. La chorale est renforcée, pour la célébration de la fête, par des ténors et des basses du chœur de l'Opéra, mais j'ai oublié le détail des morceaux interprétés. La cérémonie terminée, tout le monde se retrouve à la sacristie. Bon enfant, le cardinal s'approche de notre groupe pour nous remercier et nous féliciter. M'apercevant (je dépasse 46