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Princes et paysans - Les Tanala de l'Ikongo

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704 pages
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EAN13 : 9782296293038
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ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR L'IMPRIMERIE CH. CORLET 14JJO CONDÉ-SUR-NOIREAU N° d'Imprimeur: 1582 Dépôt légal: mai 1983

PRINCES ET PAYSANS
Les Tanala de rlkongo

Publié avec le concours du ministère de la Coopération et du Développement et du C.N.R.S., cet ouvrage est le quatrième d'une collection du Centre de Documentation et de Recherche sur l'Asie du Sud-Est et le Monde insulindien, C.N.R.S./E.H.E.S.S.

PHILIPPE

BEAUJARD

PRINCES ET PAYSANS
Les Tanala de l'Ikongo
Un espace social du sud-est de Madagascar

Éditions L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@

L'Harmattan,

1983

ISBN 2-85802-272-0

PRÉFACE

L'itinéraire scientifique de Philippe Beaujard présente quelque chose d'exemplaire: au départ ingénieur agronome, chargé du développement de l'agriculture d'un district malgache, il s'aperçoit qu'il ne peut connaître les techniques agricoles traditionnelles qu'il est chargé d'améliorer ni donner des conseils aux paysans chez lesquels il travaille qu'en parlant leur dialecte. De même, il prend conscience du fait que ces techniques ne peuvent être détachées du milieu qui les a mises au point et qui eontinue à les utiliser: par la force des choses, il cherche à connaître ce milieu et pour acquérir l'outillage intellectuel qui lui permettra de comprendre un milieu différent du sien, il suivra différents séminaires d'ethnologie dont celui de Paul Ottino à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales à Paris. Comme on le voit, il est passé tout naturellement de l'agronomie à l'ethnologie, avec un avantage hautement appréciable: celui d'avoir acquis sa formation théorique par une pratique constante du terrain. Aussi l'une des grandes qualités de l'ouvrage que nous présentons aujourd'hui apparaît dès les premières pages et ne fait que se confirmer par la suite: la solidité de /'information. L'auteur a passé près de quatre ans chez les Tanala de l'Ikongo, période au cours de laquelle il a participé intimement à la vie du groupe dont il parle la langue et où l'apport de sa spécialisation est apprécié des habitants. Ceux-ci, parce qu'ils lui demandent conseil sur des points importants de leur vie quotidienne. dont dépend leur alimentation, sont constamment prêts à lui fournir les explications dont il a besoin pour comprendre leur mode de vie, leurs rites et leurs mythes. Ce jeune vazaha (<<étranger »), par ailleurs si serviable, semble en effet lier étroitement leurs pratiques agricoles, leurs règles de vie et leurs
croyances.

Ainsi cette étroite collaboration avec les «Gens de la Forêt» a abouti à une volumineuse documentation recueillie avec une extrême minutie. Et c'est avec autant de minutie que Philippe Beaujard a examiné celle-ci dans son travail de réflexion. Le résultat qu'il nous en a livré dans son mémoire de l'EHESS puis dans sa thèse de 3" cycle débouche sur le très beau livre que voici. Curieusement, l'essart et la rizière qui ont fourni le point de départ de cette étude ne se situent pas en fin de compte au centre de l'ouvrage. Il reste bien entendu que quiconque s'intéresse à ces systèmes de production devra consulter les chapitres que l'auteur leur a consacrés. Mais

6

PRINCES ET PAYSANS

très vite, le lecteur est fasciné par l'apport principal de cette œuvre, c'est-ô-dire tout ce qui traite de la parenté, de l'organisation politique ou des pratiques religieuses des Tanala. Et si ce lecteur connaÎt tant soit peu Madagascar, il aura la surprise de découvrir un ensemble de traits culturels communs ô toutes les populations de la Grande fie, et une série de coutumes profondément originales, notamment en ce qui concerne le système politique. Or, notre connaissance de l'ethnologie et de l'histoire malgaches a fait des progrès considérables ces dernières décennies. Ainsi on parvient désormais ô mieux démêler les diverses composantes de cette culture plus complexe que beaucoup ne l'avaient cru tout d'abord' et ô dégager leurs importances relatives au niveau des différents faciès locaux. On arrive ô discerner plus convenablement aussi bien pour l'ensemble malgache que pour les sous-cultures régionales les apports non seulement indonésiens ou africains mais indiens, arabes ou persans - préislamiques et musulmans - ou encore européens. Il n'en demeure pas moins que cette fusion harmonieuse d'éléments provenant du pourtour de l'Océan Indien reste dominée par cet « Angle de l'Asie» cher ô Paul Mus. En effet, d'une part le malgache appartient sans conteste ô la famille linguistique austronésienne parlée par l'ensemble géographique le plus étendu qui soit de populations de navigateurs et d'insulaires et d'autre part l'on retrouve dans l'fie Rouge quantité de techniques mais aussi de croyances et de pratiques rencontrées chez les ProtoIndochinois et les Proto-Malais: la forge dite « océanienne », la pirogue ô balancier, la culture du riz en essart et en champ humide (et bien sûr techniques rituelles et mythes d'origine qui lui sont associés), le sacrifice du buffle (ou du mithan) (1), dont par la force des choses le zébu a pris la place, etc., etc. Une énumération des éléments et une vue d'ensemble de la culture malgache raccrochent celle-ci en priorité ô cette Indonésie au sens large que J.-P.-B. de Josselin de Jong proposait comme studieveld. Cependant ô l'intérieur de ce « champ d'étude» Madagascar constitue une entité régionale relativement autonome marquée par un faisceau de traits communs aux différents groupes ethniques de l'île, mais souvent réalisés de façon différente par chacun d'eux : l'un privilégiera une tendance ô l'opposé de celle qu'aura adoptée son voisin, alors qu'un troisième leur en préfèrera une autre, etc. S'il fallait désigner l'institution la plus représentative de la civilisation malgache, on indiquerait sans hésiter le tombeau et le complexe culturel dont il constitue le noyau,. signalons au passage qu'il n'est nullement entaché du caractère macabre et répugnant que les occidentaux attribuent ô tout ce qui touche ô la mort. Au contraire le tombeau pour un Malgache est porteur de vie, il témoigne de la continuité de la lignée
(I) En Assam et Haute,Birmanie, où ce bovidé (Bos frontalis) remplace le buffle. .Sur le complexe du mit han, cf F.J. Simoons, A ceremonial ox, the mithan, in Nature, Cul, ture and History, Wisconsin, 1968.

PRÉFACE

7

ininterrompue des ancitres toujours présents malgré la mort - et de leurs descendants. Source de vie et de vigueur pour la famille et souvent le clan ou le lignage, à l'occasion des enterrements ou des secondes funérailles (les fameux famadihana ou pour parler franco-malgache, les «retournements des morts» des Hautes Terres), le tombeau sert de référence à l'individu qui échappe ainsi à l'isolement; les fites funéraires permettent au groupe de ré-animer sa cohésion en un «fait social total» au cours duquel, selon la définition qu'en a donnée Marcel
Mauss, tous les aspects de la vie collective

-

-

familial et religieux, éco-

nomique et esthétique, etc. - se manifestent profondément imbriqués entre eux.
Le tombeau abrite les restes d'ancitres dont on se réclame Indifféremment en ligne maternelle ou en ligne paternelle, autre caractère commun aux ethnies malgaches: on a affaire à un système de filiation « cognatique» ou « indifférenciée ». Dans ce type de système, d'autres institutions que la parenté interviennent qui infléchissent fortement aussi bien les règles de l'alliance que celles de l'héritage (2). Parmi ces autres éléments le terroir et la résidence semblent jouer à Madagascar un r{}le dominant (3). Lorsque la direction prise par celle-ci coincide avec celle de la parenté, on obtient une inflexion très forte comme par exemple chez les Merino, notamment dans la classe noble où l'indifférenciation se teinte d'une forte idéologie patrilinéaire et patrilocale; encore que au plus haut niveau, celui de la succession royale, comme l'a souligné Claude Levi-Strauss (1981, p. 197), Andrianampoinimerina a imposé sa « prédilection pour la descendance féminine » renouant en fait avec une tendance apparue aux origines de la dynastie. Nous venons d'évoquer un autre fait social très répandu dans les différents groupes de l'île: la subdivision de la société en ce que l'on a coutume d'appeler des « castes », c'est-à-dire des ordres ou classes fortement endogames qui ne possèdent cependant pas l'ensemble des caractères de l'institution indienne. On a surtout étudié l'ancien système merino où on a voulu voir trois pseudo-castes (ou deux + une, si l'on considère les « esclaves» comme hors-castes) : .les andriana, ou nobles, les hova ou roturiers et les individus sans tombeaux ancestraux: les andevo ou esclaves. Pour moi, il y en a en fait quatre (ou trois + une) : les Mainty-enin-dreny ou « Noirs-aux-six-mères », terme qu'on a rendu improprement par « esclaves royaux », qui, comme les andriana et les hova possédaient en toute propriété des esclaves et jouissaient de privilèges au moins comparables à ceux des hova (4).

(2) Cf. sur ce point la préface de la deuxième édition de Structures élémentaires de la . parenté (Claude Lévi-Strauss, 1967). (3) L'importance de la résidence a été soulignée en pays merina tant par Paul Ottino qUe par Maurice Bloch; on en trouvera d'autres exemples dans les études de Janine Razafindratovo, d'Adolphe Razafintsalama et de Claude Vogel; celui-ci a dans son dernier chapitre confronté les différentes théories concernant la parenté à Madagascar. (4) Voir à ce sujet l'étude à la fois historique et ethnologique que Bakoly

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PRINCES ET PAYSANS

Il faut rappeler que ces quelques traits parmi d'autres, qui sont communs à l'ensemble de la culture malgache, varient dans leur réalisation dans chacune des ethnies. Ainsi, chez les Tanala, on ne peut plus parler de «castes» ni même de «pseudo-castes» mais simplement « d'ordres », et encore très atténués, puisque les intermariages entre les deux groupes sont non seulement possibles mais même recherchés sur le plan de la stratégie politique. Philippe Beaujard signale des échanges de sœurs entre le mpanjaka (le «roi », disons, le gouvernant, donc un noble) et l'anakandria (le chef des roturiers) (5). Il indique cependant une certaine réticence de la part des filles nobles à épouser des roturiers ,. le mariage du mpanjaka avec la fille ou la sœur de l'anakandria était de pratique plus courante que celui du chef roturier avec la fille du mpanjaka. L 'anakandria joue donc le rôle de donneur de femmes, comparable à celui que chez les nobles merina les Andriantompokoindrindra tiennent vis-à-vis des rois et des plus hauts lignages andriana. Remarquons cependant que chez les riziculteurs des Hauts Plateaux, la circulation des femmes s'effectue. uniquement au sein de la caste noble. Puisque nous évoquons les classes, Philippe Beaujard se demande si les Antemanga n'auraient pas chez les Tanala de la Manambondro, un statut équivalent, toutes proportions gardées, à celui des Maint yenindreny en Imerina. On pourrait évoquer également à propos des rôles parallèles des mpanjaka et des anakandria le système ternaire que l'on rencontre dans d'autres sociétés malgaches, et notamment chez les Sakalava: mpanjaka (le «roi ») - ombiasy (le devin, conseiller de celui-ci) - tompon-tany (<<maître du sol », euphémisme désignant les autochtones vaincus par le groupe qui fournit le gouvernant). Soulignons que d'après Philippe Beaujard, certaines dynasties ont pour origine un ombiasy (étranger, comme chez les Sakalava): le couple mpanjaka-ombiasy exerçant le pouvoir chez ces derniers tend à se réduire chez les Tanala de la Sandrananta au seul mpanjaka,' de plus, celui-ci partage effectivement le pouvoir avec les autochtones tompontany, alors que ces derniers formaient la masse du peuple corvéable dans les royaumes de la côte ouest. On voit donc déjà apparaître le particularisme tanala au sein de la culture malgache. Cependant, Philippe Beaujard montre à quel point il se manifeste dans la réalisation de certains caractères communs à cette

Domenichini-Ramiaramanana et Jean-Pierre Domenichini ont consacrée aux Manendy (1980). Pour ma part, je verrais dans les Sambiarivo décrits par Jean-François Baré (1980, p. 312-333) un groupe structurellement équivalent dans l'espace social sakalàva du nord. (5) Dans cette même ligne, on ne peut manquer d'évoquer chez les Merina le mariage du Premier ministre, véritable représentant des hova, avec les trois reines successives. Certes, il s'agit du même esprit d'alliance entre le roi et le peuple, mais elle n'est acceptée qu'au niveau royal, où elle prend son maximum de charge symbolique (peut-être renforcée par son caractère hypergamique). Cependant, contrairement à ce qui se passe chez les Tanala, les Ambaniandro (c'est-à-dire les Merina) n'admettaient pas le mariage entre andriana et hova, et la jeune fille. noble qui transgressait cet interdit était vendue contre du manioc.

PRÉFACE

9

culture. L'indifférenciation, par exemple, atteint son point extrême chez les Tanala avec cette pratique du « partage des enfants» entre familles patrilinéaire et matrilinéaire. J'avoue mon étonnement devant la description de cette coutume inimaginable par exemple chez les MeriT. 1, où j'ai assisté personnellement à des conflits extrêmement violents su cités par le désir de mères hova de faire entrer dans le tombeau de leur père les dépouilles des enfants qu'elles avaient eus d'andriana. Rappelons que chez les Tanala, cette endogamie stricte de « castes» n'existe plus puisque les mariages entre nobles et roturiers, comme nous l'avons déjà indiqué, non seulement ne sont plus interdits mais représentent un élément de stratégie politique vivement recherché. On voit ainsi s'esquisser quelques-uns des traits particuliers de l'espace social tanala. Cependant c'est dans le domaine politique que l'étude de ce système de relations me parait apporter la contributiQn la plus neuve,. sur ce point, l'originalité des Tanala déborde largement du cadre malgache. Je ne pense pas avoir rencontré jusqu'ici une telle complémentarité dans l'exercice du pouvoir et un tel souci d'équilibre entre les classes noble et rQturière. Philippe Beaujard mentionne par ailleurs l'existence de fokon'olona (institution traditionnellement plus répandue hors des Hauts Plateaux qu'on a voulu le croire), où on voit les deux classes jouer un rôle égal et dans chaque communauté fonctionner ce que j'ai cru bon d'appeler « la loi d'unanimité », les deux dasses ici confondues. A ceci il convient d'ajouter le rôle essentiel. sur le plan

rituel et par conséquent

-

comme c'est souvent le cas

-

PQlitique, de

l'andriambavi'anitra, titre qui désigne la sœur ou l'épouse du rQi. L'auteur soul.gne avec raison l'importance du privilège dont elle jouit puisque la « princesse du ciel» reçoit avant quiconque - et avant les ancêtres eux-mêmes son dû dans tout partage d'offrandes sacrificielles. Certes on voit là dans ce système indifférencié un élément d'autant plus important d'infléchissement en ligne féminine que l'andriambavilanitra représente en fait la communauté féminine du groupe. D'autres informations importantes que révèle le travail fouillé de Philippe Beaujard mériteraient d'être signalées, comme ces superbes morceaux d'ethnographie descriptive (celle-ci contrairement à ce que feint d'ignorer une certaine mode est indispensable à notre discipline)

-

consacrés à la construction et à l'inauguration de la tranobe
constitue chez les Tanala un magnifique «fait social total»

-

-

qui

ou aux

funérailles d'un raiamandreny (<< père-et-mère », c'est-à-dire un notable). On sait que l'ouvrage de Ralph Linton, qui conserve toute sa valeur, représente un classique. Lorsqu'on lit ensuite « Princes et paysans », on se rend compte de l'élargissement des perspectives et du raffinement de la méthodologie acquise entre temps par notre discipline. Et, bien sûr, on ne peut rester indifférent au talent et au savoir de Philippe Beaujard, ingénieur agronome devenu ethnologue au fil des ans.
Georges GONDOMINAS.

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PRINCES ET PAYSANS

OUVRAGES

CITÉS

Nous ne mentionnons ici que des travaux qui ne figurent pas dans la bibliographie publiée en fin de volume et qui pour la plupart ont paru après la soutenance de thèse de Philippe Beaujard. BARÉJ.-F., Sable rouge, une monarchie du nord-ouest malgache dans l'histoire, Paris, L'Harmattan, 1980, 383 p. BLOCH M., Placing the Dead. Tombs, Ancestral Villages and Kinship Organization in Madagascar, London/New York, Seminar Press, 1971, 241 p.
DoMENICHINI-RAMIARAMANANA B., DOMENICHINI J.-P., « Regards croisés sur

les grands Sycomores ou L'armée noire des anciens princes d"'lmerina" », in « Cheminements », ASEMI, XI, 1-4, 1980, p. 55-95. DE JOSSELIN JONGJ.-P.-B., De Maleische archipel aIs ethnologisch studieDE veld, 1935, traduit sous le titre « The Malay Archipelago as a field of ethnological study», in: P.E. de Josselin de Jong (éd.), Structural Anthropology in the Netherlands, The Hague, Martinus Nijhoff, 1977, p. 166-182. LÉVI-STRAUSS CI., « Chanson madécasse», in: Orients, Paris/Toulouse, Sudestasie et Privat, Séries Lettres et Sciences Humaines, 1981, p. 195-203. Mus P., L'Angle de l'Asie, Paris, Hermann, 1977, 269 p. RAzAFINDRATOVO « Étude du village d'IIafy », Annales de l'Université de J., Madagascar, 1968, nOs8 et 9, p. 3-15 et 47-71, et 1969, n° 10, p. 51-74. RAzAFINTSAIAMA Les Tsimahajotsy d'Ambohimanga, Paris, SELAF, 1981, A., 247 p. VOGELCI., Les quatre mères d'Ambohibao. Étude d'une population régionale d'Imerina, Paris, SELAF, sous presse.

AVANT-PROPOS

Akoholahy manello all-/sella: fa alahelo IIY /allà lIiItJzallY.

/sy IIY hery

« Coq qui chante au marché: ce n'est pas la force qui l'y pousse,mais le regret du village qu'il a quitté » (proverbe).

Fort-Carnot, décembre 1973. Je viens de revenir dans la région du mont Ikongo, pour un deuxième séjour de vingt mois comme ingénieur agronome dans une opération de développement agricole. Ma première tournée vers le sud, pour la visite de petites parcelles de «cafésboutures », plantés « pour voir» par des paysans, doit me conduire au village de V. Les pluies d'orage ont gonflé la rivière Sandrananta. A mon arrivée f,U bac de Tsaratanteraka, les passeurs m'avertissent que leurs perches ne sont pas suffisamment longues, et le courant trop impétueux. Délaissant la Jeep, j'attends donc le retour d'une pirogue, partie avec des paysans vers l'autre bord... Sur la route d'Ifanirea, je me console vite de l'abandon de la voiture en voyant les profondes ornières à demi emplies d'eau creusées dans la terre rouge de la piste par les pneus des camions... A quelques kilomètres de là, le chemin vers le village de V. escalade les collines, dans une forêt de caféiers qui cède la place, plus haut, à une végétation herbeuse de pseudo-steppe... Descente vers les rizières humides qui annoncent le village, dissimulé derrière une ceinture de caféiers. Les traversant, je perçois le bruit de nombreuses conversations, formant un brouhaha indistinct. Y aurait-il un mort au village? Les premières cases que je dépasse sont emplies de visiteurs; sur la place cérémonielle, au. centre du village, flânent des groupes de jeunes. J'entre dans la maison du vieux Iaban'Tsanga, qui me reçoit à chacune de mes visites; des anciens sont assis tout autour de la pièce, je reconnais des visages amis, le chef noble du village, et le chef roturier, côte à côte, à Pest, d'autres me sont inconnus. Le palabre engagé s'est arrêté net à mon entrée. Salutations du maître de .maison, Iaban'Tsanga m'apprend qu'une cérémonie de « coupe des lianes» doit avoir lieu, pour l'ouverture des travaux d'édification d'un nouveau. tombeau, dans la lignée roturière. Je bredouille une courte réponse conscient qu'il m'aurait fallu parier plusieurs minutes en reprenant tout

12

PRINCES ET PAYSANS
'

ce que venait d'exposer Iaban'Tsanga - et offre pour l'événement une petite somme d'argent. Le chef roturier développe les remerciements de la communauté et remet les billets au chef des jeunes, promu trésorier, le temps de la fête. Les anciens paraissent gênés de ma présence. Le palabre ne reprend pas, et le porte-parole du chef noble propose finalement une réunion « tout à l'heure », dans une autre maison. La case se vide. Un peu étonné, je demande au chef roturier, demeuré assis près de mon hôte, s'il me sera possible d'assister à ce palabre - tout le monde ici connaît mon intérêt pour les «coutumes ancestrales». Le chef de la « maison des morts» est embarrassé; il se tortille sur son séant avant de s'excuser: « Certes, tu n'es pas id un étranger, tu as déjà, parmi nous, entendu plusieurs palabres. Mais il s'agit cette fois d'une affaire dans la famille, une affaire 'difficile', vraiment.» Le vieiIlard étant parti, ma curiosité piquée, j'interroge Iaban'Tsanga : « Que se passe-t-iI ? Es-tu au courant de l'affaire qui va se traiter?

Iaban'Tsanga, patient, rit, tandis que sa femme lui jette un regard
,.

inquiet:

- Non, non, je n'ai rien entendu là-dessus. » Je comprends

qu'il vaut mieux ne pas insister, si je veux prendre part à la « coupe des lianes ». Du reste, les anciens ayant manifesté leur volonté de me tenir à l'écart de cette histoire, personne n'oserait maintenant m'en parler dans le village. Deux semaines plus tard, à Fort-Carnot, un jeudi, jour de marché, se présentent à ma porte en fin de matinée un « fils de sœur» de Iaban'Tsanga, Poto, et un autre jeune du village, qui ont l'habitude de me visiter lorsqu'ils se rendent au marché. Pendant que cuit le riz du repas, j'interroge Poto sur les nouvelles du village: «Comment s'est terminé ce palabre, l'autre jour, lors de la 'coupe des lianes'? Poto

entreprend de me résumer l'histoire: - Le chef roturier, pour la 'coupe des lianes', avait 'oublié' de prévenir un ancien du groupe noble, parent par les femmes, habitant un autre village. Cet ancien vint tout de même, très mécontent, et demanda un palabre. Ah, on pouvait croire assurément qu'il allait faire tuer un bœuf au chef roturier, pour l'avoir oublié dans ses invitations. Et pourtant l'assemblée a débouté le noble de sa plainte. Voici pourquoi: cela se passait du temps du grandpère de ce noble. L'un de ses 'enfants' mourut. Selon la coutume, la lignée roturière parente par les femmes, vint demander le corps pour son tombeau. En vain. Ce n'était pas le premier refus, et le chef de la lignée roturière s'étonna: 'Qu'y a-t-il donc pour que vous nous refusiez ainsi les corps de nos parents ?' Le noble prit très mal la remontrance et décida de venir déterrer l'un de ses 'enfants' que la lignée roturière avait jadis reçu. En réponse à ce geste, lorsqu'il y a des travaux sur leur tombeau, les chefs roturiers n'appellent plus les descendants de ce noble, depuis ce temps. » Plusieurs éléments de ce récit rendent bien l'affaire de V. à la fois 'difficile' et exemplaire. 'Difficile', par les faits relatés: un homme a rompu la coutume du « partage des morts» entre lignées parentes; de plus, cet homme est noble, et les opposants roturiers; la violation

A VANT-PROPOS

13

d'une sépulture, enfin, représente l'acte le plus effrayant que l'on puisse imaginer. Exemplaire, par l'imbrication des trois domaines de la parenté, du politique et du religieux - la dispute met en cause l'édifice social tout entier - et par l'importance de la perspective historique qu'elle manifeste. Les traditions historiques tantara - en effet, ne sont pas de simples souvenirs «du temps des ancêtres»; véritable système d'enseignement des « lois» et des valeurs, elles constituent des récits politiques, manipulés par les groupes sociaux dans le cadre de leurs stratégies. Observations quotidiennes - dans la vie des villages, le partage des travaux sur le brûlis... - et tantara recueillis auprès des principales lignées forment la base ethnographique de cet ouvrage, qui tente de décrire et d'analyser, dans une perspective diachronique, un « espace social» - « espace déterminé par l'ensemble des systèmes de relations

-

caractéristiques

du groupe»

(G. Condominas,

égards original sur la côte est malgache par les rapports noués entre les groupes roturiers autochtones et les immigrants nobles (du clan Zafirambo), «islamisés» se prévalant d'une double origine « arabe» et descendants mythiques d'une « princesse du ciel» qui apporta le riz sur la terre. Au-delà de l'influence d'un milieu forestier jadis homogène - mais aujourd'hui presque disparu - les Tanala (<< gens de la forêt») de l'Ikongo tirent en grande partie leur unité de l'appartenance aux « royaumes» qui se formèrent à compter du XVII< siècle dans les vallées des rivières Manambondro et Sandrananta sous l'impulsion des Zafirambo. Effectuée dans le territoire que couvraient ces « royaumes »,
l'enquête a été plus particulièrement développée dans la région

1977, p. 8) - à bien des

- cen-

trale - de la Sandrananta. Un dernier séjour de quatre mois, effectué à titre personnel en 1976, a permis de compléter les résultats déjà obtenus. Cet ouvrage s'attache à restituer la dynamique de la société tanala, et à montrer les interactions de différents aspects de l'espace social, tour à tour privilégiés: rapports entre la parenté et le politique, entre des schémas idéaux et l'exercice du pouvoir, entre ces schémas idéaux, des modes de production, et le milieu naturel... L'étude de la formation et de la transformation des « royaumes» tanala révèle l'importance des conceptions symboliques dans le système politique élaboré, importance déjà mise en lumière pour d'autres « royaumes» malgaches par les travaux de Paul Ottino puis de JeanFral1,çois Baré. Dans ces conceptions symboliques

-

de même que les

modes de vie, le langage... -, on distinguera diverses influences tant asiatiques qu'africaines, syncrétismes réalisés à Madagascar, mais aussi déjà amorcés sans doute sur les rivages de l'Indonésie occidentale, tour à tour indianisés puis islamisés, ou de l'Afrique orientale, dans la civilisation swahili, d'où vinrent jadis - d'autres régions aussi peut-être 'les navires des ancêtres (cf. Paul Ottino, 1974, 1976).

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PRINCES ET PAYSANS

Quoique largement privées de leur rôle politique et d'une base économique, les hiérarchies des « royaumes» se sont conservées. Les institutions anciennes de la communauté villageoise, et les systèmes de relations entre lignées, entre nobles et roturiers... ~ mis en lumière notamment par l'analyse de la construction d'une maison collective et de cérémonies funéraires -, demeurent vivants dans la société actuelle. L'ajustement de cet ordre «traditionnel» à la «modernité », qui marque l'insertion de la société tanala dans l'État malgache, se traduit cependant par des mutations profondes affectant la vie sociale et économique, changements que l'on tentera de saisir aux différents niveaux de la société.
* * *

Je tiens à remercier tout particulièrement mes amis Fokonolo, Michel Hoareau, Lapoto, Mahazoarivo, Mahazofeno, Manangamàna, Menoasy, Philibert Sambo, Tsangamàna, Vanomàna, Varihambo, et les fokonolo d'Ambalagoavy, d'Ambatofotsy, d'Ampasimahanoro, de Mahavelo, de Morafeno, de Tanankamba, de Tsaratanteraka, et de Vohiteny, qui ont été si compréhensifs pour le vazaha (<< étranger ») curieux qtJe j'étais. Je re~rcie chaleureusement MM. Georges Condominas, Jacques Dez et Paul Ottino, pour leurs conseils et les orientations bibliographiques qui ont apporté à ce travail un indispensable support. Le dialecte tanala J'ai adopté la transcription traditionnelle du merina, la langue officielle de Madagascar, en y ajoutant le signe fi pour le n vélaire [g] qui, présent dans le dialecte tanala, n'existe pas en merina. Le dialecte tanala diffère de la langue officielle malgache par diverses caractéristiques de la prononciation:

-

les finales sont fréquemment en -e muet [(a)], au lieu de -a ou -y, par ailleurs presque muets: afiaze [agaz(a», au lieu de anazY [anazi] ; ce -e final est accentué lorsque l'on veut marquer une insistance: afiazè! [agaze], « c'est à lui! » ; on remarque une réduction des diphtongues:

.

.

ao [au] se prononce souvent [0], que j'ai noté ô : tôla au lieu de taolana (merina) (1),

ai devient généralement e [d:
[akaiki] ;

akeke [akEk(d)] pour akaiky

(I) Je ne donne, généralement,

qu'un seul exemple, pour ne pas alourdir le texte.

A VANT-PROPOS

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-

le s transcrit un son chuinté Is] : hosy [husi] ;
le ts transcrit un son Is] : jotsy [fusi] ; il n'y a pas de distinction entre des sons [z] ou [3], et [dz], mais un

-

seul son prononcé [z] tirant sur [3] (moins toutefois que dans les dialectes betsileo) ;
tr transcrit un son intermédiaire entre [tr] et Its] ;

-

-

dr transcrit un son intermédiaire entre [dr] et [d 3]. Outre J'existence de vocables inusités en merina, on peut noter un certain nombre de modifications dans la formation des mots: il y a changement de voyelles dans certains mots:

.

a

++

e:

entso

au lieu de antso,

teteraka

(rare)

au lieu de

. . .

tanteraka, e -+ i: taliva au lieu de ta/eva, i ++ a: tsipandy au lieu de tsipindy, zahitra pour zahatra,
0 ++ i: ni- (préfixe du passif) au lieu de no- (que J'on trouve éga]ement), mampo- (rare) au lieu de mampi-. (préfixe causatif), etc. ;

- un son [j] se maintient dans certains vocables au lieu d'un [z] (archaïsme) : on emploie aia et ia au lieu du merina aiza et iza ,. ioky pour zoky est plus rare mais on dit ampioky pour ]a relation de parenté aîné/cadet;

-

La

finale

-na

du merina

disparaît

généra]ement:

%

au

lieu

de

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]a finale -ka disparaît dans certains vocables : tandro au lieu de tandroka, mivady (parfois) pour mivadika .. on peut aussi noter - plus rarement - J'apparition d'une finale -tra,. tokoatra est employé en même temps que tokoa,. dans certains mots, les finales -ka et -tra sont interverties: voroka au lieu de vorotra, sesitra (parfois) pour sesika ,. disparition d'une nasale n'est pas rare devant une consonne sourde: tite/y au lieu de tante/y.. on peut noter inversement l'apparition d'une nasa]e: ambe/a (parfois) au lieu de ave/a, mandraifia pour maraina ,.

(2) Il est amusant de noter que l'adjectif gasy (malgache) désigne des vocables ou des tournures typiquement tanala: A, dia mba teny gasy I, « Ah, c'est vraiment un mot 'malgache' », dit-on alors volontiers. (3) L'accent sur une voyelle note l'accent tonique lorsque sa position n'est pas déterminée par les règles de l'accentuation malgache.

16,.

PRINCES ET PAYSANS

- certains r merina correspondent à des / en tanala : /aha
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- à la postpalatale sourde Ikl du merina correspond parfois une postpalatale spirante Ihl : hotro au lieu de kitro, hitay (parfois) au lieu de kitay ,. - on peut noter les changements de consonnes suivants pour certains vocables: . transformation des labiales spirantes en labiales occlusives: /j/-+ Ipl (labiales sourdes) : pongatra (rare) pour longatra, Iv/-+/bl (labiales sonores) : abo ou ambo au lieu de avo (5) ;

. .

substitution d'une dentale nasale Inl à la dentale sonore III :
nany (rare) pour /any, vanilahy (rare) pour valilahy, transformation de la postpalatale sonore I gl en pospalatale

sourde Ikl : tsoko au lieu de tsongo,.

- des métathèses, accompagnées parfois de changements de voyelles, peuvent être également notées: mipitsika (parfois) pour mitsipika, akahe (exceptionnel) pour aheke, etc. J'ai relevé par ailleurs des transformations occasionnelles à l'intérieur du dialecte tanala : - des changements de voyelles:

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e +-+0 : sotoy pour sentoy (avec disparition de la nasale), a +-+ 0 : vorongady et varangady, etc. ;
d'une finale -tra: hinga est presque aussi fréquent que

-

la disparition hingatra ,.

-

des changements de consonnes: . substitution d'une dentale spirante III à une dentale occlusive Idl : on entend aussi souvent a/ao que andao (<<bon! », « si tu veux! ») (6),

.
. .

.

disparition d'une nasale: vato/ape(parfois) au lieu de vato/ampy,

apparition d'une nasale: mimpody (rare) pour mipody, transformation de la dentale sonore I dl en dentale sourde. Itl : midobàka devient mitobàka (rare) ; inversement, on entend parfois an-drano pour an-trano,
disparition d'un r: mapiapia (exceptionnel) pour mamirapiratra ,.

(4) Le mot raha signifiant « être, chose» en tanala (merina : zavatra). (5) On trouve à la fois miboaka et mivoaka, mais avec deux sens différents: miboaka signifie « sortir de, venir de» (approche par rapport au sujet de référence), mivoaka signifie « sortir de, s'en aller» (éloignement par rapport au sujet de référence). (6) Mais on entend plus souvent andao que 0100 dans le sens de « allons-y! », « marche! » (la sonore Idl est plus pertinente pour un ordre, une invitation).

A VANT-PROPOS

17

- le ô est assez instable: on peut entendre dans la même phrase frano
et frano, sous l'influence peut-être du malgache officiel. Sur le plan de la grammaire, on remarque l'usage abondant que fait le tanala des « explétifs» (ka, dia, ka dia, mho...). L'impératif prohibitif est commandé par ka et non par aza. La particule de liaison no et le pronom relatif izay du malgache officiel sont peu usités.

18

PRINCES ET PAYSANS TABLEAU I

Madagascar,

la situation des Tanala de l'lkongo

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INTRODUCTION

LE PAYS TANALA : CADRE GÉOGRAPHIQUE ET HUMAIN

Le pays des Tanala de l'Ikongo s'étend dans la région sud-est de Madagascar, entre les fleuves Faraony au nord, et Matitàna au sud. Au pied de la falaise tombant des Hauts Plateaux malgaches, ses montagnes aux pentes abruptes, jadis couvertes de forêts, trouées de ruisseaux torrentiels, s'abaissent à l'est vers les collines du pays antemoro, « ethnie» qui peuple la basse côte. L'altitude moyenne passe de 600 m à 250 m environ, mais les dénivellations restent fortes entre fonds de vallées et sommets (I). La limite du pays tanala se situe, à l'est, à une quarantaine de kilomètres de l'océan; elle suit approximativement une ligne allant du village tanala de Bekatra au village antemoro de Sahasinàka, au bord de la rivière Faraony (2). Au centre de la falaise tanala, le massif du mont Ikongo donne son nom à la région. Juché à I 200 m environ et accessible par un seul chemin du reste assez difficile, son sommet aplati abrite un petit lac et comporte des terres cultivables. Le site de l'Ikongo fut le bastion des populations tanala dans leur résistance aux envahisseurs, Merina et Français. Avec l'Ikongo, les rivières Sandrananta, qui le contourne au nord, et Manambondro, affluent de la Matitàna, constituent le symbole du pays tanala. Ces rivières, au cours rapide, sont navigables sur de petits parcours, limités par des rapides. Le climat de la côte est malgache est un climat de type tropical humide, dont le relief du pays tanala renforce la pluviosité; les nuages s'amoncellent sur la falaise, une forte humidité règne constamment, sauf en saison sèche, courte période allant du mois d'août au mois d'octobre. Une pluie froide et fine voile de nombreux jours d'hiver,

(I) Sauf dans la région sud-est des Tanalandravy, aux formes plus douces. (2) Ardant du Picq indique une « superficie de 5 750 km', dont I 850 de forêts» (Ardant du Picq, 1933, p. 8).

20.
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CADRE GÉOGRAPHIQUE

ET HUMAIN

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22.

PRINCES ET PAYSANS

gênant bien souvent le séchage des cerises de café, étalées sur la terre, près de la maison, à compter du mois de juillet. En saison des pluies, de novembre à mars, des trombes d'eau s'abattent, le ruissellement arrache sur les pentes déforestées une terre qui vient donner aux rivières une couleur brune. Le gonflement rapide des ruisseaux rend les déplacements problématiques. Le niveau annuel des précipitations dépasse trois mètres, dont deux tombent en l'espace de quatre mois (de décembre à mars) : la moyenne est de 3 124 mm sur les années 1940 à 1947, et 1950 à 1962, à la station de Fort-Carnot (cf. tableau 2 (3». Les mois de février et mars sont les plus redoutés pour les cyclones. Le niveau annuel des précipitations est sensiblement plus élevé que sur la côte : Chandon-Mo~t donne par exemple une moyenne de 2,22 m pour Vohimasina, sur le bas Faraony,entre 1965 et 1968 (B. ChandonMo~t, 1972, p. 18). Les températures sont à peine moins élevées que sur la côte ~n saison chaude; un écart est en revanche sensible en saison froide: de mai à août, la fraîcheur des nuits évoque le pays betsileo ; les écarts entre les températures moyennes mensuelles sont plus importants que sur la côte, mais il n'existe pas de chiffres précis, du fait de l'absence de stations de relevés des températures dans l'Ikongo : la station la plus proche est Ampamaherana, située nettement au-dessus de la région tanala, à 1 100 m (4). De par son relief tourmenté et la forêt qui la recouvrait, la région de l'Ikongo apparaît comme un territoire jadis relativement enclavé. Les hautes vallées des rivières Faraony, Sandrananta, Manambondro, et Matitàna, constituaient les seules voies de passage du plateau betsileo vers la côte. Trois chemins très anciens de migration ont emprunté ces trouées: - depuis Vinanitelo, à 1 400 m d'altitude, sur les Hauts Plateaux, un chemin descend la falaise pour rejoindre la haute vallée de la Sandrananta au nord du massif de l'Ikongo, en amont du village actuel d'Ambalagoavy situé à 580 m d'altitude; - un autre sentier part d'Ambohimahamasina, à l'est/sud-est d'Ambalavao, et rejoint les villages de Tsienivoha et Antarimamy au sud de l'Ikongo ; - une -autre route enfin, d'Ambohimahamasina, rejoint la haute vallée de la Manambondro, au-dessus du village de Mamolifoly.

(3) Données provenant de la Météorologie Nationale malgache. D'après des études hydrologiques faites dans la région de Farafangana en 1968 et 1969 par l'ORSTOM Tananarive pour le PNUD-FAO Farafangana. (4) L'écart est de 6,9 entre le mois le plus froid, juillet (Tm ° à Ampamaherana, 13,9 0), et le mois le plus chaud, février (Tm 20,8 0). A Mananjary, ville côtière, l'écart entre les températures moyennes mensueIles est. de 6,3 0, entre juillet, mois le plus froid (Tm 20,4°), et février, mois le plus chaud (Tm 26,7°). Fort-Carnot se situerait à michemin de ces deux écarts, mais les températures y sont sans doute bien supérieures à celles d'Ampamaherana.

CADRE GÉOGRAPHIQUE

ET HUMAIN

23

TABLEAU 3

La région de l'Ikongo : situation sur la côte sud-est

OCÉAN INOIEN

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TANALA : «Ethnie»

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24

PRINCES ET PAYSANS

Le contexte géographique et écologique du pays tanala n'a pas été sans influer profondément sur les conditions du peuplement et l'histoire de l'Ikongo.

La notion d'« ethnie»

tanala

Le vocable «Tanala» employé pour désigner les habitants de l'Ikongo, vocable qu'eux-mêmes utilisent, signifie: «les gens de la forêt ». L'emploi de ce terme ne leur est pas exclusivement réservé: les populations forestières du nord de l'Ikongo, de la région d'Ifanadiana à celle d'Ambohimanga-du-Sud, qui jouxte le pays Zafimaniry, les groupes occupant la moyenne vallée de la Mananjary, sont aussi des « Tanala » ; il en est de même pour les clans résidant au-delà d'Ifanirea et d'Ankarimbelo, dans le district de Karianga, au sud de la Matitàna. L'appellation «tanala» dissimule une grande diversité d'origines. La « tribu» n'a jamais en outre constitué un ensemble politique. Les habitants de la Sous-Préfecture de Fort-Carnot se proclament « Tanala » mais se sentent aussi différents des Tanala d'Ifanadiana que des Antemoro de Vohipeno ou des Betsileo de Fianarantsoa. Il n'y a donc pas à proprement parler d'« ethnie tanala » ; le terme recouvre seulementune communautéde mode de vie - fondée S\1rl'exploitation de la forêt: cueillette, essartage - au sein d'un milieu physique identique. Les Tanala de l'Ikongo ont par contre le sentiment de faire partie d'une même communauté, dont la base fut l'appartenance aux « royaumes (5) » zafirambo. De cette histoire commune découlèrent l'unité de l'organisation sociale et une certaine uniformisation des coutumes, Jomban 'ny Sandrananta, les coutumes de la Sandrananta. Les Tanala de l'Ikongo se désignent souvent comme zanak'i Sandrananta ou zanak'i Manambondro, «les enfants de la Sandrananta » ou « de la Mal1ambondro » (6). Au niveau des communautés villageoises (fokon%) comme au niveau du «royaume» tout entier (tanibe) s'instaurèrent entre chefs nobles mpanjaka (7) et chefs roturiers anakandria une association et un partage dans l'exercice du pouvoir qui demeurent,

(5) Le mot «roi », souvent employé pour traduire le vocable malgache mpanjaka (<<celui qui gouverne ») désignant les chefs nobles, correspond assez peu à la réalité tanala. J'ai souvent évité son emploi, pour les petits mpanjaka de village en particulier. De même, l'emploi du mot « royaume )), bien que commode, risque d'introduire une idée erronée de la structure sociale tanala, c'est pourquoi je n'ai utilisé ce terme qu'avec des guillemets. (6) Peut-être l'emploi de cette image trouve-t-iI son origine dans une coutume du clan noble Zafirambo qui consistait à jeter dans la rivière les sanies des cadavres de leurs chefs (mpanjaka) dont les crocodiles sont la réincarnation. (7) J'ai conservé l'orthographe officielle pour les mots de la langue malgache contenant un j ou un z, lorsque ces mots sont utilisés en tanala bien que le tanala, en fait, ne distingue pas entre les deux sons que transcrivent le j et le z en malgache officiel (cf. supra).

-

CADRE GÉOGRAPHIQUE

ET f{UMAIN

25

aujourd'hui encore, l'un des traits marquants de la société tanala, avec la place tenue par la « princesse du ciel », représentante des femmes. Dans la suite de ce travail, le mot « Tanala » désignera les Tanala de l'Ikongo ; on précisera « Tanala de... » lorsqu'il s'agira d'un autre groupe tanala. En 1971, la population de la Sous-Préfecture de Fort-Carnot dépassait 68000 habitants; l'accroissement annuel était de l'ordre de 1 070.

CHAPITRE

PREMIER

HISTOIRE DE L'IKONGO

Nécessairement étudiés dans leur évolution, les divers aspects de la vie sociale ne peuvent être saisis que dans une perspective historique. L'importance de l'histoire dans la société tanala est en outre inséparable du fait que sa connaissance - et son utilisation - sont remarquablement liées à la détention du pouvoir et aux stratégies des groupes sociaux. La découverte du passé de cette région de l'Ikongo, charnière entre Hauts Plateaux et côte est, présente en outre un intérêt incontestable au niveau de Madagascar; Les voyageurs français De Faye et De Grandmaison parlent du pays des « Afferambou » dans leurs relations, vers 1670. D'autre part, des manuscrits antemoro et antambahoaka, écrits en caractères arabes (sorabe), renferment des informations sur l'origine des Zafirambo et sur des combats qui opposèrent Antemoro et Tanala. Informations bien minces et fragmentaires. En la quasi-absence de documents écrits antérieurs à la seconde moitié du XIX. siècle concernant la région tanala, les traditions transmises oralement (on parle de lova sofy: « héritage par l'oreille ») d'une génération à une autre constituent les éléments essentiels qui perùlettent de retrouver l'histoire des clans de l'Ikongo. Il ne s'agit pas seulement d'« histoires». Ces récits - tantara constituent une voie d'accès à la connaissance des « coutumes ancestrales» (Jomban-draza) et des lois (didy) ,. ils fondent la hiérarchie (à tous niveaux), le droit à la terre, le groupe. Le trait premier des tantara est

28.

PRINCES ET PAYSANS

leur appartenance à un clan ou à une lignée foko (1). Les récits varient donc d'un groupe à l'autre. Leur divulgation à un étranger au clan, à plus forte raison à un membre d'une autre « ethnie» ou à un vazaha peut exposer le coupable à la vindicte des ancêtres et des vivants. Un informateur refuse généralement de raconter les tantara d'un autre clan, de peur d'être accusé par ce dernier de « déprécier ses ancêtres» (maniva raza). Les questions relatives à d'autres groupes provoquent généralement des esquives sans équivoque: Jo ny tsy haiko, A ! mba anaze ene, Jaban'i Ranona ene mahalala an 'izay, mba anontanio izy, « Là-dessus, je ne peux rien dire», « Ah ! ce sont leurs traditions, à eux, là-bas, va donc plutôt interroger le père d'Untel; lui pourra te répondre». Ny tantaran'olo tsy azo ambaray, « Les traditions des autres, on ne doit pas les révéler ». Le grand nombre des lignées m'obligeait en principe à séjourner dans la plupart des localités une fois au moins. Il m'a paru intéressant d'indiquer dans quels villages j'avais tenté de recueillir les tantara, ainsi que l'intensité des relations entretenuesavec ces villages(cf. tableau 4). La réunion d'un corpus de tantara permettant de retracer l'histoire de la région s'avère donc malaisée au premier abord. En outre, seul un petit nombre d'anciens à l'intérieur d'un clan connaît les traditions. La plupart des jeunes se désintéressent des tantara, perçus comme facteurs de divisions. Il est juste de préciser que tout en déplorant le manque d'empressement de leurs enfants à s'initier aux traditions familiales, les anciens refusent parfois de leur dévoiler... un savoir peut-être trop mince! Un jeune de Voninkazo ayant interrogé son père sur un épisode de l'histoire de son clan s'entendit ainsi répondre avec humeur: « Que veux-tu faire avec cela? » L'appauvrissement des « héritages par l'oreille» a incité des anciens à s'entretenir avec moi pour fixer sur papier une Histoire de l'Ikongo. L'essentiel de ce chapitre est ainsi le fruit de rencontres fondées sur des relations d'amitié. Une telle démarche était inappropriée dans les villages que je visitais
pour la première fois

-

dans la vallée de la Manambondro,

ou bien au

sud de la Matitàna - ou que je connaissais superficiellement. J'appris ainsi à respecter la hiérarchie traditionnelle, en dépit des inconvénients que m'apparaissait entraîner cette obéissance. Élève du C.E.G. de Fort-Carnot, Idama est intéressé par l'histoire de sa famille. Originaire du village d'Ambohimalaza - que je connais pour y avoir rencontré le fokonolo dans le cadre d'un travail de vulgarisation agricole - Idama me propose son aide pour le recueil. de tan-

(I) J'emploierai par commodité le mot clan pour désigner des groupes de lignéesloko (cognatiques ou non) apparentées et portant le même nom. Le loko (les Tanala emploient aussi les termes firenena et troky) est un groupe de parents consanguins ayant un ancêtre commun et un même tombeau. Je traduis loko par « lignée », de préférence à « lignage ».

HISTOIRE

DE L'IKONGO

29

TABLEAU

4

Liste des villages où furent recueillis des tantara
Régions de Villages Nombre des entrevues 3et plus 1 2 + (1) + (l~ + (1 + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + + (1) + + (1) + + (1) + Anteminy Antesoja Antambanihara Saharamy Antantsaha Voahanto Atnbany Antetera Sahavàna Alomay Antebe Antelihony Antemanga Antetera Zafintsira Antehofika Saharamy Antebe + + Antebe Antambohitra Zanamalao Antantsaha Antaray Antambahy Antesaha Foringa Antebe Voahanto Ambany Zafindramandia Foringa Antemàna Zafitsendry Sondria Antesoja Ambony Lohasaha Foko roturiers principaux

Manampatrana Ambatofotsy

la Sandrananta

la Manambondro

Ifanirea et le sud de la Matitàna

Ankarimbelo
(1) Sans rèsultats.

.

Ambinanitromby Manarinjato Maromiandra Ambatofotsy Ambalagoavy Ambatofisaka Ambatoharàna Ambohimalaza Ambohimanarivo Ampasimahanoro Ananarèna Androrangavola Anivorano Ankazovelo Antarambongo Antaranjaha Antarimamy Antavolo Mafitoaka Maromandia Papango Sahakondro Sahamazava Saharamy Sahavandra Tanankamba Tsaratanteraka Vinany Vohiteny Volarivo Vohitsivala Ambatomiretra Anivorano Ankazoaraka Beazavaha Mamolifoly Soatanàna Tsarakianja Vohitsoa Manolotrony Akondromainty Ambatoharàna Ampandramàna Andasy Mahavelo Marindoha Tsararano Ankarimbelo Tsielamaha

.

Auprès d'une personne au moins

30.

PRINCES ET PAYSANS

tara. Le jour convenu, nous partons ensemble de Vinany vers son village. En chemin, nous rencontrons Tsirimbelo, frère de son père, dont il m'a déjà vanté le savoir; il vient vendre du café à la boutique du Chinois de Vinany. Passées les salutations de bienvenue, Idama expose le motif de ma visite et sollicite son aide. « Certainement, vous deux ici n'êtes pas des étrangers, toi le premier, qui es 'mon fils' (anaka), mais moi, je ne suis qu'un 'enfant' (zaza),. il y a là, au village, des anciens (raiamandreny: 'père-et-mère') qui peuvent vous répondre, mpanjaka, anakandria,... » Nous le remercions de ses conseils, et, un peu dépités, continuons vers le village, qui se révèle désert. Les habitants sont aux champs, à récolter le café ou défricher les collines pour le semis du riz. Voici une jeune femme. « Nous reviendrons demain matin, peux-tu faire prévenir l'anakandria et le mpanjaka ? » lui demande Idama. Le lendemain, nous arrivons de bonne heure en vue d'Ambohimalaza. Idama m'arrête avant de traverser la rivière: il a aperçu le mpanjaka qui avec trois bœufs et l'aide de deux enfants piétine ses rizières en amont. Nous nous approchons. Le mpanjaka n'a pas entendu parler de notre visite, qui le dérange quelque peu: Tampoka aminahe, « Voici quelque chose d'inopiné ». On monte au village; le mpanjaka fait glisser vers le foyer le panneau de falafa (pétioles de feuilles assemblés de l'arbre du voyageur, ravinala: Urania speciosa) qui constitue la « porte» de sa tranobe (<< grande maison»), maison collective du village (2). Nous nous asseyons sur une natte (tsihy) déroulée à notre intention (3). Salutations, exposé du but de notre visite: l'origine du village, l'histoire des Antebe, membres de la lignée roturière d'Ambohimalaza. «Oui, mais l'anakandria est sur ses terres de culture... », remarque le mpanjaka. Sans la présence de ce chef roturier qui dirige le village avec le mpanjaka, ce dernier ne peut rien dire. Il sort et avise un jeune: « Ah ! je dois aller garder les bœufs », proteste le garçon; il se résigne cependant à aller prévenir l'anakandria qui, après une heure, fait son entrée dans la tranobe. Il vient s'adosser au mur est, à la droite du mpanjaka, qui lui explique les raisons de son appel. L'anakandria nous remercie de notre venue; « certes, il est antebe, il est anakandria, désigné pour tenir la tranobe, mais cela n'implique pas qu'il connaisse les traditions, il n'est encore qu'un 'enfant' ; la présence de laban'Mily et de laban'Tabao, qui est leur aîné à tous, est nécessaire; vraiment, il ne peut parler avant laban'Tabao, le patriarche (fararivo) du village ». Je propose que nous allions tous ensemble chez laban'Tabao, sur ses terres (an-karena). « Non, il peut venir, il est solide et ses champs

(2) Il existe en principe deux tranobe au moins par viDage, demeures respectives du mpanjaka et de l'anakandria. (3) La maison malgache traditionnelle ne comprend aucun meuble. Le plancher, surélevé, est couvert de nattes (Iajika). D'autres nattes (tsihy) sont déroulées sur les lajika, pour la nuit, ou bien â la réception de certains visiteurs.

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,

sont proches du village, je vais envoyer quelqu'un... », dit le mpanjaka. Le côté ouest de la tranobe se remplit peu à peu de jeunes gens et d'enfants des deux sexes. Quelques instants plus tard, arrive laban'Tabao, vieillard grisonnant mais encore très droit. Il s'assied près de la porte est, à côté de l'anakandria. Salutations. Le mpanjaka explique à nouveau la raison de notre venue. Idama présente notre offrande, un demi-litre de rhum; les anciens remercient et le mpanjaka demande à un jeune de faire office de « serviteur». On trouve une assiette et quatre tasses émaillées. Le jeune homme « lave .» les tasses avec un peu de rhum, puis verse quelques gouttes d'alcool sur la natte au seuil de la porte est de la maison (part des ancêtres). Il peut maintenant remplir les quatre tasses. Le mpanjaka est invité à prendre la première, puis l'anakandria et laban'Tabaosaisissent les leurs. Ce dernier verse un peu de rhum dans la paume de sa main droite et se frotte d'un mouvement tournant le dessus du crâne, puis sa main glisse sur son visage, par trois fois. Ainsi purifié et protégé, laban'Tabao se déclare prêt à répondre à nos questions, « mais, même si mes cheveux sont blancs, je ne sais pas grand-chose, prévient-il en riant, mes cheveux sont blancs sans raison, je m'en excuse par avance» : ndre jotsy volo, en en! tsy mahay aho, jotsy volo jahatany. L'anakandria et les autres anciens présents complètent parfois le récit de laban'Tabao, ou le rectifient, mais seulement lorsque celui-ci les y invite. Après trois heures d'entretien, nous remercions les raiamandreny de 'leur accueil. Puisque nous sommes pressés, et ne prenons pas notre repas avec eux, le mpanjaka nous fait présenter une poule vivante et une assiette de riz « blanc» (déjà pilonné) (4) que nous emporterons comme « provision de route» (vatsy). L'après-midi, Idama et moi nous dirigeons vers les terres de Tsirimbelo, qui paraît plus amusé qu'étonné de notre arrivée. Des voisins sont là, en visite, et les enfants du « maître de maison» ; la petite pièce est pleine. Tsirimbelo s'excuse de son absence le matin au village: il avait du manioc à planter; il s'enquiert des anciens présents dans la « grande maison» et plaisante: « Que pouvez-vous bien avoir à chercher encore ici, après avoir interrogé les raiamandreny ! » Après avoir bu le café préparé par son épouse, Tsirimbelo fait préciser à Idama les points que nous souhaiterions hIi voir éclaircir. Nous ne reviendrons que la nuit tombée à la case de notre hôte, un zoky anaka (homme adulte, pas assez âgé pour être raiamandreny) du village, dont la caféraie est proche. « On ne peut être plus sage qu'un père », dit un adage tanala, on ne peut être plus savant. Les anciens de la plupart des villages respectèrent ces règles: nul n'a le droit de parler avant un patriarche. Même lorsque celui-ci est trop vieux pour se rappeler les traditions ou les raconter, il

(4) Il s'agit du cadeau traditionnel de bienvenue. Notre village de destination, Vinany, n'est qu'à deux kilomètres à peine.

32.

PRINCES ET PAYSANS

doit assister à l'entretien. Les descendants ne parleront qu'après avoir reçu la bénédiction de leur aïeul (5). Dans maints villages de la Manambondro, il fallut attendre de longues heures, la réunion des raiamandreny s'avérant difficile. Il ne suffit pas en effet de réunir les anciens de la lignée intéressée par les tantara - l'anakandria et ses proches à Ambohimalaza - : la présence du chef de l'autre lignée habitant le village est une nécessité absolue, .car « mpanjaka et anakandria sont inséparables, ils sont comme mari et femme, comme les doigts d'une
main»

.

Le résultat de ces entretiens avec un fokonolo - les représentants de la communauté villageoise - se révéla généralementdécevant. Dans la maison collective du mpanjaka, qui en était le cadre, ne tardaient pas à affluer des groupes bruyants d'enfants et de jeunes, des gens de passage... Passée l'épreuve de la première visite, il fut parfois possible de prendre des libertés avec le protocole; ainsi, dans un village du Sud, je pus lors d'une visite ultérieure m'entretenir avec le mpanjaka seul. Dans un village de la Sandrananta au moins, mes relations trop personnelles avec un ancien dont le savoir est renommé, mais d'esprit fort indépendant, me valurent l'hostilité ouverte du fokonolo. Sans en avertir mpanjaka ni anakandria, j'étais parti sur le tavy (défriche) de ce raiamandreny, qui me rendait en outre visite à Fort-Carnot. On me rapporta bientôt que des gens du village, et d'autres villages, en étaient fort mécontents. « Pourquoi Rahava dévoile-t-il au vazaha l'histoire de nos ancêtres?» Mivarotra taolan-draza, « il vend les os des ancêtres » (6), accusaient les plus emportés. J'arrivai au village un jour de funérailles. Les anciens me réservèrent un accueil glacial. Seuls, les jeunes vinrent parler avec moi dans la maison de Rahava. Le mpanjaka, arrivé dans le courant de la journée, entra; il s'arrêta net en m'apercevant, et fit volte-face sans dire un mot. Comme je visitais un zoky anaka au centre du village, les personnes assises dans la maison se levèrent et sortirent ostensiblement. L'anakandria m'interdit l'entrée de la tranobe, où les jeunes devaient chanter durant la veillée mortuaire en s'accompagnant de bambous frappés. A mon arrivée toutefois, le fokonolo avait accepté mes « larmes» (ranomaso), petite somme d'argent présentée aux porte-parole des anciens dans la maison des hommes: je n'étais donc pas complètement rejeté. Je revins quelques semaines plus tard, accompagné de laban'Boba, vieillard parent du mpanjaka habitant un autre village. Le mpanjaka était absent pour la journée. Nous demandâmes une maison vide où
(S) On parlera à propos des rites clôturés par une aspersion (fafy) du blâme surnaturel (tahy) encouru pour non-respect de l'aînesse. (6) Je n'ai en fait rencontré que deux exemples de vénalité dans la collecte de tantara. D'un mpanjaka du Nord (non Zafirambo) j'eus la surprise d'entendre: Ny tantara tsy azo atao fahatany, laha tsisy vola dia tsy haiko, « On ne raconte pas des traditions comme cela sans raison; s'il n'y a pas d'argent, je ne dirai rien ». Ainsi prit fin mon premier et mon dernier entretien avec lui.

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DE L'IKONGO

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nous installer en attendant, puis personne ne s'occupa plus de nous. Vers midi, mon compagnon demanda si nous pouvions acheter du riz ou du manioc, mais « il n'y avait rien à vendre au village », lui. dit-on. Il partit lui-même et finit par dénicher un homme qui accepta de nous vendre un peu de riz. Encore fallait-il le cuire. La sœur du mpanjaka, sollicitée, répliqua: « Vous voyez qu'il n'y a aucun jeune au village, il n'y a donc pas de bois à brûler disponible (7). » Le soir, enfin, le mpanjaka arriva. laban'Boba s'en fut seul le trouver. Je reconnaissais, dit-il au mpanjaka, l'inconvenance de ma conduite vis-à-vis du jokonolo ; pourtant je souhaitais être l'ami du village entier. Après une demi-heure, laban'Boba revint. « Tu peux venir, maintenant, le mpanjaka accepte de te recevoir. » Réexprimant mes regrets, et souhaitant que se dissipe le malentendu, j'offris à la communauté villageoise, selon la coutume, deux litres de rhum dont la consommation partielle avec les personnes présentes au village scella une réconciliation relative (on garda un litre pour l'anakandria et les autres raiamandreny absents). On nous invita à partager le repas du mpanjaka.. L'hostilité ressentie dans certains villages avait généralement une source historique. A mon arrivée dans l'Ikongo, je fus frappé de l'accueil fort différent que me réservaient des villages parfois voisins; la découverte des tantara m'éclaira: les villages hostiles correspondaient toujours à des familles où se recrutèrent les partisans dans la résistance au colonialisme français, en 1898 ou 1947. Ces villages eurent bien sûr à subir les exactions des troupes coloniales (8). Les villages amicaux, en revanche, étaient souvent des villages qui avaient choisi une attitude de collaboration avec les Français. L'« absence» des personnes recherchées était en général le moyen le plus commode et le plus poli de décourager le gêneur. A trois ou quatre occasions seulement, je me heurtai à un refus, que les anciens n'exprimèrent pas ouvertement du reste. Un mpanjaka Zana-Bohimasina me reçut non dans la tranobe, mais dans une maison comportant table et chaises. Il se fit passer d'abord pour un anakandria: «il ne pouvait donc raconter les tantara des mpanjaka ». Comme je lui demandais de parIer des traditions de son groupe roturier, il remarqua: « Ah ! Les tantara des roturiers recoupent forcément les tantara des mpanjaka. » Ils finirent par reconnaître l'existence de nobles dans l'assemblée, « mais le mpanjaka aîné (de la branche aînée) n'est pas ici ; nous ne pouvons 'cracher sur sa tête' » (parler avant lui) (9). Dans un autre village, l'anakandria, toussant à fendre l'âme, me fut présenté par deux fois comme incapable de répondre à la moindre question. Le traitement des tantara recueillis se heurte à plusieurs difficultés. Certains informateurs, désireux de combler les lacunes qu'ils ressentent

.<7) En fait, toute maison dispose d'une réserve de bois entreposée sur la plus haute claie, au-dessus du foyer. (8) Le village d'Anaviavy notamment. (9) La raison invoquée en dernier ressort est juste.

34

PRINCES ET PAYSANS

dans leurs récits ou ayant le souci très malgache de faire plaisir à l'interlocuteur, ajoutent à la tradition des épisodes de leur invention ou empruntés à d'autres tantara. Nous montrerons dans quelques exemples l'analogie des tantara et des «contes» tafasiry dans la formation et l'utilisation de séquences à partir de certains motifs historiques ou même mythiques. Les erreurs ou les inventions des conteurs sont en elles-mêmes intéressantes; elles peuvent être révélatrices par exemple des rapports existant entre différents groupes, de l'idéologie d'une lignée, de sa stratégie... Souvent, en voulant donner à leur famille une importance privilégiée, les informateurs épurent ou modifient les traditions : le mpanjaka d'Ambalagoavy attribue à son ancêtre Andriantsimamala (tête de lignée) la victoire sur les Antemahafaly qui est le fait de son père Andriamatahetany; Joseph, mpanjaka d'Antaranjaha, « confond» fréquemment Andrianihorona (son ancêtre dans la lignée Marohala) avec le grand mpanjaka Andriamamohotra. Seront passés sous silence des faits qui pourraient être mal jugés, pense-t-on : « Nous ne donnerons que les traditions 'propres' » (honorables), préviennent parfois les anciens en exergue à leurs propos: Tantara madio ny omenay. L'élimination des faits maloto, « sales », ratsy, « mauvais », explique bien des ombres jetées sur les tantara. On gomme ce qui a trait aux esclaves, il est interdit de désigner comme tels des descendants d'esclaves ; on omet les fautes commises par un ancêtre ou les défaites qu'il a subies. Zavatra sarotra ny tantara eto, « Les traditions, ici, sont difficiles à raconter» (10), s'excusèrent les Vohitrosy qui me recevaient à Tsielamaha. Les Tsitambala ne soufflent mot des circonstances de la mort de leur ancêtre Andriantsimamala. Il n'est pas de coutume de raconter les ady an-drano, luttes intestines. Un mpanjaka d'un village de la Sandrananta, rejeté du « royaume» de la Manambondro pour une sanction à laquelle il a refusé de se soumettre, passe sous silence son ascendance manambondro et se présente comme « parent par les hommes» dans la lignée noble du village; il y serait, pourtant, « parent par les femmes ». Des chefs manambondro et marohala racontent de façon inverse certains épisodes des guerres que se livrèrent jadis leurs « royaumes ». Enfin, le même informateur donne parfois des versions différentes d'un même tantara : Mahazofeno mentionne Ibelaza comme le «père d'Andrianihorona», mais le cite une fois comme son « frère», Mahazoarivo donne Imanindry tantôt comme « frère» de Satrokarivo, tantôt comme son « fils »... A travers les données recueillies, nous essaierons de retracer une histoire de l'Ikongo en indiquant les contradictions de certaines traditions, les lacunes des renseignements collectés et, dans la mesure du possible, leur origine. Deux auteurs fournissent en outre de précieux éléments: le Français Ardant du Picq, auteur (1933) d'une Histoire des Zafirambo, et l'Américain Linton (1933), qui disposa en Antoine Sadaro, Gouver(10) Les Vohitrosy connurent maints déchirements internes. Vaincus par les Manambondro, ils se virent refoulés vers le sud.

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DE l'IKONGO

35

neur à Ankarimbelo, d'un bon informateur pour la région Sud du pays tanala. Leurs récits contiennent nombre de renseignements maintenant inconnus ou passés sous silence par les anciens à propos de l'origine des clans du Sud (Linton), ou sur l'histoire du XIX. siècle. Au village de Vohitsivala, enfin, la famille. du mpanjaka conserve un épais cahier dactylographié qui contient une relation détaillée des guerres menées au XIX. siècle par les chefs Tsiandraofa, contre les Merina, et Andriampanoha, contre les Français. Le texte est celui transcrit par Linton à partir d'un manuscrit de Sadaro. On retrouve égaIement dans ce cahier les tantara donnés par Linton concernant les çlans du Sud, mais aussi d'autres textes sur l'histoire, et surtout la vie économique et sociale, qui figurent ou non dans l'ouvrage de l'auteur américain. Vohitsivala garde en outre un opuscule qui viendrait du .chef de district français Besnard. Il contient les mêmes relations des guerres de Tsiandraofa et Andriampanoha et un aperçu rapide de l'organisation sociale et des coutumes tanala.

I

-

LES TEMPS ANCIENS

Les « Vazimba », collecteurs et agriculteurs sur brûlis « Les premiers habitants du pays furent les Vazimba; ils étaient petits, très noirs, et ne cultivaient rien, ne faisant pas de cuisine, ils mangeaient des choses crues. Ils n'avaient pas de tombeaux (kibory)... » Ainsi parle le mpanjaka Mahazoarivo (village de Maromandia) des premiers habitants légendaires de l'Ikongo. Il ne précise pas ce que faisaient les Vazimba, mais se réfère aux valeurs et aux activités de ses propres ancêtres, citant ainsi

-

au négatif

-

couleur

blan-

che de la peau, agriculture, préparations culinaires au feu, et construction de tombeaux kibory. «Après les Vazimba, qui montèrent sur les Hauts Plateaux, vinrent les Antesoha (11) et les Antetsanga, dont on peut voir encore les tombes abandonnées» (Mahazoarivo). Le nom de « Vazimba» sert en fait à désigner toutes les populations anciennes aujourd'hui évanouies. Mahazofeno (Zafirambo du village de Sahakondro) cite ainsi comme «Vazimba ou compagnons (akama) des Vazimba » divers groupes qui auraient vécu jadis dans la Sandrananta (12): les Antangato ou Antaingato (ante, antai: « les
(II) « Ils habitaient à Vohitralampo (mont au sud-ouest d'Ambatofotsy), puis partirent vers le nord. }) Ce déplacement serait relativement récent. Ardant du Picq donne comme Antesoha le village de Marolafika, au nord d'Ambatofotsy. (12) Les mots Sandrananta et Manambondro, outre les rivières, désignent les régions . ou coulent ces cours d'eau.

36

PRINCES ET PAYSANS

gens », angato : coquillage d'eau douce), « ainsi nommés parce qu'ils passaient leur temps à ramasser des coquillages et des crustacés », les
Mangania, « plus tard chassés vers le nord par les Antebe

»...

Parmi

ces premiers habitants, Lapoto, anakandria du village de Papango (un peu au nord de Fort-Carnot), fait également figurer des Antekity. Il se trouve que des traditions antemoro mentionnent les Antangaty et les Antekity comme deux des clans aborigènes de la Matitàna que trouvèrent à leur arrivée les nobles du clan Anteony, au XVIesiècle (R. Kent, 1970, p. 93, n° 22). Un tantara antemoro cite également les Mangania parmi les clans qui se soumirent aux Anteony : Matitàna no niaviany, Lakia no tanindrazany ankehitriny, «Ils sont originaires" de la Matitàna, et habitent aujourd'hui Lakia» (G. Ferrand, 1893a, p. 55-56). La présence dans la région d'Ambohimanga-du-Sud d'un groupe Mangania se prétendant d'Qrigine « antemoro » confirme le récit de Mahazofeno ; ils pratiquent une agriculture sur brûlis forestier. Les Mangania pourraient avoir été chassés de la basse côte (où il en subsiste peut-être des groupes) par l'arrivée des Anteony. Tsitera, mpanjaka du village d'Ankazoaraka, les connaît également comme d'anciens habitants de la région tanala. Ces traditions éclairent l'origine des «Vazimba» que donne Mahazofeno :
Niboaka lahatatoy atsinana atoy ny Vazimba,. nipetraka ao aLokomby ny sasany, nipetraka a Bazimba ,. izay ny tanàna nisy anaze. Dia niakatre lahatane, hatrane, dia niboaka ampatra ane... Dia nipetraka a Mahaly ao, nipetraka a Vohikonjo,. tsy natao hoe 'VaZimba' koa fa 'Sahahambo', 0/0 tato elabe, tsy fantatry ny 0/0 koa ny boahany, zay maha 'Sahahambo' anaze. « Les Vazimba arrivèrent de la basse côte; ils habitèrent à Lokomby, d'autres à Bazimba; voilà quels furent leurs villages. De là, certains montèrent petit à petit vers les Hauts Plateaux, où ils prirent le nom de Marofangady... Leurs descendants (dans la région de Lokomby) habitèrent Mahaly, et Vohikonjo, et on ne les appela plus 'Vazimba' mais 'Sahahambo', 'Ceux des champs d'autrefois', parce qu'ils étaient là depuis très longtemps, et que nul ne connaissait leur origine; voilà pourquoi on les appelle Sahahambo » (13).

L'anakandria du village d'Antarimamy, Fenomàna, cite également les Vazimba comme premiers habitants: « Ils ne plantaient rien, alors que les Sandraninty et les Maromadinika qui vinrent ensuite connaissaient l'agriculture (14) ». La présence ancienne des Vazimba est contestée par le mpanjaka de Mamolifoly, pour la région de la Haute Manambondro; il mentionne les Maromadinika comme les premiers
(13) Mahaly est le principal village des Sahahambo. Mahazofeno cite parmi "leurs ançêtres : Tranamborivotre, Bevoloha" p1I.is Ranalahinorike, Volovolo... (14) Citons encore Vanomàna et M~j1àngamàna (village d'Ambalagoavy) : « Il y avait ici des Vazimba, ils ne plantaient rien;"rie faisaient pas de tavy, ne connaissaient pas le fer. Vaincus (par de nouveaux arrivants),. ils montèrent sur les Hauts Plateaux. »

HISTOIRE

DE L'IKONGO

37

avec les Maromainty et les Marofotsy (15). Les derniers noms hormis le vocable Marofotsy - expriment des caractères physiques que mentionnent fréquemment les traditions. Selon Lapoto, « les premiers habitants, petits et noirs, avaient la tête et les yeux ronds ». On retrouve chez les Tanala du Nord (le Menabe) le souvenir de populations forestières de mêmes caractéristiques. Linton cite les Zanakanony (nord du Menabe) et les Teroandrika ; de petite taille, ces groupes auraient ignoré d'autre part l'usage du fer. « Ils n'avaient pas de chefs, pas d'esclaves, pas d'interdits (fady); ils n'habitaient pas de vraies maisons, mais des huttes en feuilles ou des cavernes. Pourtant, ils parlaient un langage compris des autres Tanala» (R. Linton, 1933, p. 22-23). Ici encore, les traditions fondent leur analyse sur les traits marquants des sociétés dirigées par les islamisés. Dans le pays betsileo, le Père Dubois a recueilli des récits analogues sur des populations qu'il désigne comme «pré-Vazimba». Parmi ceux-ci, « les Kimosy, race de petits hommes, habitaient jadis l'Arindrano» (H.-M. Dubois, 1938, p. 87-89). L'existence de Kimosy est attestée au XVIIe siècle par Flacourt (16) qui parle du « pays des Anachimousses» (Zanakimosy (17», «au nord des Aringdranes» (Arindrano). Dans l'Isandra vivaient, rapporte Dubois, les Fonoka, les Lakola, et les Gola (18), au Lalangina, les TaimbaliIahy, les Tandronirony, et les Bongo. Ils ne connaissaient pas l'usage du fer, mais pratiquaient l'élevage et immergeaient leurs morts dans les marais qu'ils faisaient ensuite piétiner par leurs bœufs. Ces groupes auraient été refoulés ou absorbés par les Vazimba. Toutes ces traditions ont en commun le souvenir de groupes humains très peu nombreux sans doute, pour lesquels collecte, pêche et chasse devaient constituer les activités essentielles. Les traditions tanala semblent rejoindre les idées de Dubois concernant l'existence de deux couches anciennes de peuplement:
cités

habitants,

-

-

de petits

hommes,

avant

tout

prédateurs,

ne construisant

pas de

tombeaux; - une population pratiquant l'agriculture posa à la couche précédente (19).

sur brûlis, qui se super-

(15) Maromadinika: « Petits-nombreux ». Maromainty : « Noirs-nombreux ». Marofotsy: « Blancs-nombreux ». Selon le mpanjaka de Mamolifoly, des descendants des Marofotsy vivraient dans ce village. Ardant du Picq donne comme Maromadinika les habitants du village d'Antandrokaomby, au nord d'Ambatofotsy. Il cite aussi les Sandraninty au village d'Ambahikarabo, au nord d'Ankazoaraka (Ardant du Picq, 1912 d, p. 13-16). (16) E. de Flacourt, 1913, p. 17. Parent de l'un des fondateurs de la Compagnie des Indes orientales, E. de Flacourt fut envoyé à Madagascar en 1648 par la Compagnie. (17) A rapprocher des gnomes du foIldore tanala, nommés kimoly: il y eut, sembletoil, confusion de traditions historiques

-

concernant

les Kimosy

kinoly (du swahili kivuli, fantôme), en pays betsileo, sont des revenants. (18) De là, selon Dubois, viendrait l'expression fahagola, « aux temps anciens», employée en pays betsileo et chez les Tanala. (19) Dubois les nomme « Vazimba » (Hauts Plateaux); leur première action, à leur arrivée, est de brûler la forêt (H.-M. Dubois, 1938, p. 89).

-

et de mythes:

les

38'

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Ces deux couches sont ainsi clairement différenciées par Fenomàna et Mahazoarivo. Elles sont par contre confondues par Mahazofeno qui regroupe sous le vocable « Vazimba» les Antangato - cités comme collecteurs - et les Sahahambo, agriculteurs. La concordance observée avec les récits des Hauts Plateaux n'est pas en outre très significative: les anciens racontent les traditions d'ancêtres venus, pour beaucoup, du pays betsileo. Il convient d'accueillir avec prudence l'affirmation d'une absence ancienne d'activités agricoles: les informateurs ont sans doute tendance à «déprécier» - selon leurs critères - les premiers habitants. Toutefois, la constance de traditions concernant la présence ancienne d'aborigènes de petite taille et de peau très noire sur de vastes zones de Madagascar constitue un fait non négJigeable, d'un point de vue mythologique, sinon historique. Sam trancher sur l'existence passée de « petits hommes» purement prédateurs, nous pouvons conclure à un premier peuplement très lâche par de petits groupes utilisant largement les ressources de la forêt et pratiquant une agriculture sur brûlis essartage - qui constituait encore au début de ce siècle le mode de production essentiel des groupes tanala. Boveil a exprimé cela en parlant d'un fond de peuplement « betsimisaraka » en pays tanala (20). Cette affirmation peu argumentée pourrait toutefois s'appuyer sur plusieurs éléments. Certaines coutumes des Tanala de l'Ikongo évoquent le pays betsimisaraka, ainsi les prières aux ancêtres pratiquées sur une petite table de pierre - le fisaofana - que l'on rencontre aussi sous le nom de vatovavy (<< pierre-femelle ») chez

-

les Tanala d'Ifanadiana, d'Ambohimanga-du-Sud, et que l'on trouvait jadis dans le sud du pays betsimisaraka chez les Ranomena, population ancienne de la région de Mananjary, que refoulèrent les Zafiraminia (cf infra); ces pierres étaient érigées en des circonstances identiques chez les Ranomenaet les Tanala (cf chap. IV). Comme le tanga/amena, prêtre et chef de la communauté villageoise betsimisaraka, l' anakandria tanala, chef roturier, dirige la « maison des morts » (l'une des tranobe des Tanala). On peut observer chez les Tanala de la haute Mananjary comme chez ceux du nord de l'Ikongo (de Tolongoina à Maromandia) des poteaux fourchus analogues aux jiro ou aux fisokina des Betsimisaraka, poteaux érigés à l'est de la case des chefs; cette présence pourrait cependant traduire une influence « betsimisaraka » moins ancienne; les poteaux semblent liés à l'arrivée de nouvelles populations (21). On note par ailleurs l'existence d'un «Ambohiborimo », « mont des Vorimo », entre Maromandia et Ambatofotsy, et d'un autre mont « Vorimo » au sud-est d'Ifanirea. Ces dénominations laisseraient à penser que des groupes Vorimo se trouvaient jadis dans la région de
(20) Boveil, 1930, p. 58-64: Betsimisaraka : « ethnie» peuplant la côte est, entre les fleuves Bemarivo au nord, et Mananjary, au sud, séparés par 700 kilomètres. Les Betsimisaraka de l'intérieur, près de la falaise, pratiquent une agriculture sur brûlis. (21) L'absence, chez les groupes Vazimba de l'ouest malgache, de poteaux aux ancêtres analogues aux hazomanga des Bara est à noter. '

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l'Ikongo. Refoulés dans la région montagneuse d'Ampasinambo (districtde Nosy Varika), les Vorimo constituent un groupe dont les traditions et le dialecte attestent l'ancienneté (22). Il ne semble pas possible de réduire à ce « courant» le peuplement ancien du pays tanala. Nous avons fait mention de groupes. venus de l'est de la Sandrananta: Mangania, Sahahambo... Les Sakavidy que citent certains anciens ont sans doute la même origine (23). Les premiers islamisés: les Zafiraminia

Au XIIIesiècle ou au début du Xlyesiècle (24), des éléments islamisés conduits par le chef Raminia s'installent sur la côte sud-est de Madagascar, au nord de Mananjary, près des embouchures des rivières Sakaleone et Fanantara (25). Ils essaiment ensuite vers le sud et remontent les fleuves Mananjary et Faraony vers les Hauts Plateaux. Selon Flacourt, qui recueillait leurs traditions au XYlle siècle dans l'Anosy (extrême sud-est de l'île), où ils avaient. fondé un royaume, « Rakoube », fils de Raminia, remonta la rivière Mananjary « jusques à Hombes (Anomby), de là à Sandranhante (Sandrananta), de là s'en va à Manambondrou (Manambondro), de là à Saafine (Sahafina), de là à Somanga (Soamanga ?), de là à Anachimousses (Anakimosy) » (E. de Flacourt, 1913, p. 85-86). Utilisant sans doute la vallée du Namorona, des Zafiraminia arrivèrent donc dans l'Ikongo, et de là gagnèrent les Hauts Plateaux dans la région de la ville actuelle d'Ambalavao.

(22) D'après une communication orale de Jacques Dez. (23) Il y aurait encore un village sakavidy près de Sahasinaka. Les Sakavidy seraient partis vers le nord. Gaudebout et Molet mentionnent la présence d'un village sakavidy dans le canton d'Androrangavola (district d'Ifanadiana) (P. Gaudebout et L. Molet, 1957, p. 36). Sokavidy nangera an-deon, dit un dicton tanala. Ils pensaient qu'ils n'allaient plus revenir dans leur village et « déféquèrent dans leurs mortiers à riz» ; pourtant, « ils revinrent tout de même» (un ancien). Pour Joseph (mpanjaka d'Antaranjaha) les Antantsaha seraient des Sakavidy (douteux). (24) D'après les traditions recueillies par Flacourt, les Zafiraminia seraient arrivés à Madagascar au XII' siècle dans le nord de l'île (évaluation sans doute trop ancienne) (E. de Flacourt, 1913, p. 13). Selon le Père Mariano qui vint en Anosy en 1613, le mpanjaka Tsiambany comptait « dix-sept générations d'un côté et quatorze de l'autre, depuis l'arrivée de ses ancêtres zafiraminia dans le sud de l'île» (A. et G. Grandidier, 1908, p. 12, n° 18). (25) Les Zafiraminia (<<descendants de Raminia ») dirent à Flacourt venir de Mangaroro, qui pourrait être assimilé au Mangalore de la côte ouest de l'Inde. Grandidier voyait en eux des Arabes chiites installés en Inde; ils font en effet figurer Ali, gendre du Prophète, parmi leurs ancêtres. La peau blanche des chefs du royaume zafiraminia de Matacassi (Anosy) avait frappé Flacourt. L'existence d'un vocabulaire d'origine sanscrite (noms de mois) était en outre l'hypothèse d'une origine « indienne» des Zafiraminia. La présence de termes dravidiens dans le vocabulair~ du riz à Madagascar doit-elle leur être attribuée? Selon P. Ottino, cependant, leurs conceptions du monde et de la société évoquent plutôt l'Inde du nord (Gudjarat) et surtout l'Indonésie.

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TABLEAU

5

Principales

migrations

en pays tanala avant le XVIIIe siècle

~

~ : Roturiers «CB»
RANOMENA

_
»

: « Courant Betsimisaraka
: Clan roturier

Z _:
R

: Nobles islamisés» «
~: Ravelonandro

Zafiraminia

Zf : Zafindrafeno ZAFIRAMBO: Clan noble

.

: Village

(1) Et autres groupes

La vallée du Faraony, le long de laquelle s'établirent des Zafiraminia, dut également constituer une voie d'accès vers le pays tanala :
« Des Zafiraminia qui cherchaient de la terre arrivèrent ici dans l'Ikongo : les Vatolava-Fanantara ; leur nom de Vatolava leur viendrait

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DE L'IKONGO

41

de la grande pierre levée - encore présente aujourd'hui - que fit. ériger leur chef Andriamilalo près du lieu-dit Tsihoafantafika, au nord de

Maromandia. Il indiquait ainsi: 'Nous sommes les maîtres de ce pays'
'" Parce qu'ils dirigeaient., les Zafirambo, venus ici plus tard, les chas ~rent (car ils ne supportaient personne d'autre qu'eux-mêmes comme Jan" jaka) ; les Vatolava-Fanantara ne dirigèrent plus, sinon dans le Nt rd » (Lapoto),

Vatolava signifie: « longues pierres» ou bien (sens figuré) « pierres lourdes de signification », Il convient sans doute de séparer les Fanantara des Vatolava; ces derniers seraient des roturiers. Misy antony fa tsy miteza hova koa, « Il y a une raison (grave) pour qu'ils ne soient plus associés à des nobles» (Mahazofeno), raison que nous donnent les traditions rapportées par Ferrand: «Les Vatolava... s'appelèrent ensuite Antevandrika» (G. Ferrand, 1893a, p. 59). Or ces Antevandrika, venus d'outre-mer avec Raminia, furent victimes d'une ruse qu'employa le chef « arabe» : pour alléger le bateau, Raminia fit jeter à la mer les enfants des Antevandrika, tandis que lui ne jetait que des pierres. Les Antevandrika se séparèrent des Zafiraminia (cf. infra). Le nom de Vatolava viendrait de la ruse utilisée par Raminia. Ardant du Picq cite séparément les villages occupés par les Vatolava et les Fanantara, au sud-ouest de Sahasinaka. Après les « Vazimba », le mpanjaka Ranjavalahy (clan Antemanasa, village de Vohiteny) mentionne « les Zafindraony, dont on rencontre maintenant les tombeaux abandonnés (kibory sekatra) dans cette région, au sud de l'r~ongo ». Le Cahier de Vohitsivala situe ces Zafindraony parmi les Tanalandravy, à l'ouest de Lokomby (dans une région située à la limite du pays tanala près du territoire des Antesambo) (26). « Venus de la haute vallée de la Mananjary, ainsi que les Vohibolo et les Antanony, ils s'installèrent à Fainilainandro, et repoussèrent sur la rive droite de la Matitàna les Antetsimatra, établis dans la région (27). » Un ancien du village d'Ambatofisaka m'a confirmé la présence de Zafindraony dans la région de Lokomby et dans le territoire d'Ambatofisaka. Les Zafindraony ont le chanvre Uiha, ou ron- . gony) et le tabac pour interdits (sandrana). Ils vénèrent les crocodiles. De même que les Zafirambo, ils ne consomment ni porc, ni chauve. souris (fanihy). Lapoto cite également les Zafindraony parmi les clans ayant précédé les Zafirambo. Au XVII<siècle, Flacourt les situait plus au nord. « Les Zafferahonh, au pays de Fanantara, demeurent dans les monts Ambohitsmenes.» Leur déplacement vers le sud serait donc relativement récent. A moins qu'une partie d'entre eux n'ait déjà migré avant la fin
(26) Ardant du Picq (1912 d, p. 16) cite comme villages zafindraony : Ambalatenina, et Ambinanimahatora, chez les Tanalandravy. (27) Les Zafirambo prétendent avoir joué un rôle prépondérant dans l'expulsion des Antetsimatra, mais plus tard, sous le règne du mpanjaka Tsirianony (début du XIX' siècle).

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du XVIIesiècle, ils n'ont pu être présents avant les Zafirambo que dans la région des Tanalandravy (les Zafirambo ne s'y sont installés qu'au début du XIXesiècle) où on les trouve aujourd'hui. Je ne sais si des groupes Zafindraony subsistent dans la région de Mananjary. Ces traditions concernant l'arrivée dans l'Ikongo de Zafiraminia ou de groupes apparentés ne permettent pas réellement de fixer une date même approximative à leur venue, que nous avons remarquée être antérieure à celle des Zafirambo pour plusieurs lignées. Il est vraisemblable que l'arrivée de certains de ces groupes soit un contre-coup de l'installation de nouveaux islamisés sur la Matitàna (XViesiècle) (cf. infra) et des combats qui eurent lieu dans cette région et sur le Faraony aux XVIeet XVIIesiècles (28). Les chemins des Hauts Plateaux
Outre ces infiltrations d'éléments « côtiers », les traditions recueillies par Sadaro montrent que très tôt sans doute divers groupes descendirent la falaise, venant des Hauts Plateaux. Nous avons déjà évoqué les Antetsimatra. Établis jadis sur la rive gauche de la Matitàna, « ils occupent (aujourd'hui) les vallées des rivières Manankazafy et Rienàna ; ils seraient venus d'Ivohibe (pays bara) par Karianga » (H. Deschamps et S. Vianès, 1959, p. 75). Sur la haute Manambondro, les premiers habitants furent les Sahavàna, dont les descendants vivent encore aujourd'hui dans la région. « Leur ancêtre Rakonjavo (29) s'était établi là trois cents ans avant les Zafirambo », précise le Cahier de Vohitsivala. Le pays était alors inoccupé. Les Zafirambo étant arrivés dans. la seconde moitié du XVIIesiècle, la venue des Sahavàna se situerait dans le courant du XIVe siècle. La liste des chefs qui se succédèrent à la tête du clan comporterait plus de vingt noms, selon l'anakandria d'Anivorano. Ils habitèrent au mont Sahavàna depuis le temps de Rakonjavo jusqu'à celui de son descendant Rafolo. Ce dernier partit vers le Sud, emportant un peu d'eau de la Manambondro, après qu'une tornade eut détruit son village. « Il arriva au bord d'une grande rivière dont il ignorait le nom et y jeta l'eau qu'il avait apportée; depuis ce temps, cette rivière porte aussi le nom de Manambondro. » Rafolo serait donc l'ancêtre d'une partie des Antemanambondro que l'on rencontre au sud de Vangaindrano dans la

(28) Peut-être pourrait-on retrouver, à travers une étude de la région de Sahasinaka, l'histoire des petits « royaumes» zafiraminia de la vallée du Faraony et celle des nobles zafimboaziry. Zafiraminia, selon Lapoto, les Zafirnboaziry pourraient avoir une autre origine ; les premiers Portugais venus à Madagascar parlent d'Indiens du Gudjarat installés en Anosy en 1508 (donc avant J'arrivée des Zafiraminia). Leurs descendants auraient constitué le groupe des Voaziry que cite Flacourt (A. et G. Grandidier, 1908, p. 165-169). (29) Rakonjavo: « recouvert par la brume ». Le mont Sahavàna choisi par leur ancêtre est souvent baiJ!né de nuages; de là viendrait le nom attribué à leur ancêtre.

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basse .vallée de la rivière Manambondro (30). Les traditions tanala que
..

ra,irecij(:illi(:s.(iansJaManambondro sont à la fois plus préciseset plus
«rrtèr'leilteuses » ; l'anakandria du village d'Anivorano (clan Sahavàna) affirme que les gens de deux villages Vohindava (clan Sahavà la) et Ivilivily (clan Tsimanovo) - «furent transportés par la fOl ire» (nafindram-baratra) avec leurs bœufs, leurs mortiers... « On ne diplora aucun décès, aucun dommage (31). » Contrairement à Sadaro et au mpanjaka de Mamolifoly, l'anakandria pense qu'il y avait déjà des mpanjaka lorsque survint. cet événement surnaturel. Le mpanjaka Tsimamanga (village de Tsarakianja, Manambondro) estime que les descendants du mpanjaka de Vilivily « transporté par la foudre» constituent le clan Rabehava(<< Ceux qui ont de nombreux parents »), nobles du pays. antesaka: Manan-kava etoy, izay maha- 'Rabehava' anaze.' « Ils ont des parents ici, voilà pourquoi on les nomme 'Rabehava' ». Cette origine du clan Rabehava fut également indiquée par Sadaro. Selon le Cahier de Vohitsivala, le fils de. Rafolo, nommé Ravanambe, demeura quant à lui à Sahavàna avec son fils Vatomiretra et sa fille Renivolondambo, dont nous aurons à reparler. «Avant l'arrivée des Zafirambo sur la Sandrananta, la basse Manambondro était vide» (R. Linton, 1933, p. 33)~ Les Sahavàna sont-ils venus des Hauts Plateaux par la voie qu'empruntèrent plus tard les Zafirambo (32) ? Les premiers habitants de la. vallée de la Manamà, au sud d'Ankarimbelo, pourraient également être originaires de l'Ouest. Leur ancêtre Rakidinto habita un village à la jonction de la Manamà et de la Matitàna; de là il se déplaça à Anosimasy, au sud d'Akondromainty, sur la rive gauche Ù la Manamà, qui en ce temps-là s'appelait Sahanikatry. Rakidinto nomma la rivière Manamà. Son fils quitta Anosimasy pour s'installer à Ifiahia, au sud d'Ambahaka, où son petit..filsRavovomb(:. s'allia avec un homme venu du nord, Trangiteza, du «clan Antandroka» (R. Linton, 1933, p. 31)(33). Les Antandrokatirent Jeurnorn de la rivière Androkavato, affluent de la Matitàna dont ilshabitent la vaUée.Sadaro ne donne pas l'origine du « premier habitant» de cette région, Idama, qui vivait à l'est du mont Mandrizavo,à Karinoro. A l'époque, semble-t-il, où Rakidinto

-

(JO) Selon leurs propres traditions, ils seraient venus du pays tanala sous la conduite d'un chef zafirambo (H. Deschamps et S. Vianès, 1959, p. 95). Les nobles « Andrefolo » que mentionnent les auteurs sont peut-être à rapprocher du nom de Rafolo, bien que ce !fernier soit donné cOll1me roturier (clan Sahavàna) par Sadaro. Jean Kely (village de Vinany) cite par contre Rafolo comme un mpanjaka qui habitait lë mont Iangidy. (31) « Au village de Mahazovelo, par contre, un coupleseulement resta en vie, la foudre tua tous les autres habitants. » Ce village était à .l'ooest d'Anivorano. « Ils peuvent revenir ici pour se salarier. mais ne peuvent dire : 'Je reviens ici m'installer' ('Body aho'): La foudre les transporterait a nouveau, s'ils disaient cela» (anakandria d'Anivorano). (32) Moravelo (village d'Ankazoaraka) considère toutefois que les Sahavàna sont les . descendants des Mangania ; ils seraient alors venus de l'est: de la basse côte. (33) En fait, il ne s'agit pas ici d'un clan, mais d'un nom générique : « les habitants de l'Andrôka)) (région de Tanambao et Faliarivo, au sud des Sahavàna).

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arrivait dans la vallée de la Manamà, des guerriers « bara » (34), Tembongo et Andriamarony, vinrent dans le pays d'Idama qui dut s'enfuir dans la forêt d'Andohatadirary. Il s'établit « où les arbres haronga ne poussent pas », à Ankarongatsimitombo (35), où arriva un jour un homme appelé Rafonimanga. Ce dernier eut pour fils Raivakoa, qui engendra Andriampihava, Trangiteza, Tiabe, et Ramahajono. Les trois cadets élevaient nombre de chiens pour la chasse aux sangliers, et ces chiens tuaient du bétail, abîmaient les récoltes. Andriampihava, furieux, tua un jour tous les chiens en les empoisonnant avec de la sève de liane sela. Prenant peur, Tiabe et son cadet décidèrent alors de partir vers le Nord. Ils emportèrent avec eux des plants de bananiers (akondro maint y), des hoflka (bulbilles aériens de Dioscorea bulbifera consommables après un séjour dans l'eau), et de l'eau de l'Androkavato. Ils remontèrent jusqu'à un affluent de l'Onilahy (rivière qui se jette dans le fleuve Faraony) (36) où ils jetèrent l'eau qu'ils avaient apportée. De là viendrait le nom d'Androka de la haute Onilahy. Son frère Trangiteza, lui, se dirigea vers le sud et s'installa dans la vallée de la Manamà. Il s'allia au chef Ravovombe contre les Antesiramena puis, avec sa famille, gagna la vallée de la Rienàna (R. Linton, 1933, p. 28). Ces traditions présentent un intérêt à divers titres. Elles mettent en évidence l'importance et l'ancienneté des routes allant de la région d'Ambalavao vers la Matitàna ou la Manambondro, par Ambohimahamasina. Les récits mettent l'accent sur la mobilité de ces groupes pratiquant l'essartage, sur le choix fréquent d'une résidence néo-Iocale, et d'autre part sur l'importance à la fois géographique et symbolique de l'eau (voie de passage...). Alors que se peuplent peu à peu les vallées, nous voyons s'esquisser pour leur contrôle les premiers combats importants, et la politique des alliances conditionnelles dont se serviront plus tard les Vohitrosy et les Zafirambo pour établir leur suprématie: les groupes déjà installés acceptaient l'arrivée de nouveaux venus si ces derniers se mettaient à leur service pour combattre des voisins envahissants. Le mariage de filles du clan indigène avec les immigrants scellait leur alliance. L'influence des nouveaux islamisés de la Matitàna

Dans la haute vallée de la Matitàna, vivaient jadis « deux clans, les Vohibato et les Antevongo (37), qui élevaient beaucoup de chèvres» (Sadaro).
(34) R. Linton, 1933, p.27. Indiqués comme Sahanihary (clan antemoro) dans Besnard. (35) Haronga : essence à pousse rapide, abondante dans les forêts secondaires. Ida'!1a s'établit sur un sommet plusieurs fois défriché, ou plus vraisemblablement, sur un site encore vierge. (36) Où un chef local les laissa s'installer. (37) Peut-être les ancêtres des Antevongo que l'on trouve ~ctuellement près de la falaise, à la latitude de Farafangana. Besnard les nomme « Vohlbao ».

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V()hibato et Antevongo venaient-ils de la côte? Nombre de clans résidant sur la basse côte - tels les Mangania et les Sakavidy dont se

souviennent les traditions tanala

-

durent se trouver refoulés vers

.

l'intérieur par l'arrivée de nouvelles immigrations « arabes ». « Il y a cent cinquante ans, indique Flacourt (1913, p.40), les Kazimambou arrivèrent à Matatane. » La venue de ces islamisés, vraisemblablement sunnites, dont les descendants constituent le clan des Anteony se situerait donc vers le début du XVIe siècle. Leur origine est incertaine. S'agit-il de Malais islamisés (P. Ottino, 1976, p. 3~8)? Le nom de « Kazimambo » indiquerait cependant des liens avec l'Afrique de l'Est:

mambo était un titre royal dans le royaume de Shona et kazi (m()t bantou) signifie: «de sexe féminin» (P. Ottino, Séminaire de l'EHESS, 1978). Les Tsimeto, «Arabes venus de Malindi »(selon A. Grandidier) (38), les auraient précédés sur la Matitàna. Il semble qu'après un temps de relative coexistence, les Anteony prirent le dessus sur les Zafiraminia établis sur la Matitàna : Flacourt rapporte qu'au début du XVIIe siècle, les Zafiraminia de la Matitàna, qui contestaient le pouvoir des Anteony, furent presque tous tués par les « Zafikazimambou» ou refoulés vers le nord (E. de Flacourt, 1913, p. 39-40) (39). Comme les Zafiraminia deux siècles plus tôt, des éléments de ces
groupes nouvellement installés

-

Tsimeto,

Anakara

(islamisés

venus

après les Tsimeto, selon certaines sources), Anteony... - pénétrèrent à l'intérieur des terres, remontant la Matitàna vers les Hauts Plateaux. Boveil a désigné sous le nom de « courant antemoro » (40) l'arrivée en pays tanala d'éléments côtiers issus de populations anciennes ou des nouveaux immigrants islamisés, aux XVIe et XVIIe siècles. Mahazofeno rattache à ce «courant» les Antebe qui, selon lui, chassèrent les Antangato, les Mangania, et d'autres petits groupes de la Sandrananta, et s'établirent dans la région du mont Andohavato. Les Antebe, pour Mahazofeno, comprendraient nobles (41) et roturiers. De fait, Rombaka, dans ses Tan/ara An/eony, cite des Antebe avec « les quatre lignées Antesambo », branche des Anteony (J .-P. Rombaka, 1957, p. 72). Lapoto estime toutefois que leurs ancêtres étaient des ombiasy
(38) MaIindi : port sur la côte est d'Afrique, que fréquentaient les Indiens du Gudjarat. Lorsqu'en ISIS, Luis Figueira s'arrêta à l'embouchure de la Matitàna, il vit « une ville populeuse» et y rencontra «des Arabes de Malindi». La venue des Anteony est sans doute postérieure, puisque Figueira ne parle pas d'eux (A. et G. Grandidier, 1908, p. 145). (39) Les contes tanala relatifs au géant Lavarofie pourraient se rapporter aux Zafiraminia, que ce géant symboliserait: il fut vaincu et mis à mort par le géant Efatrapitafia (<<Qui saisit avec quatre mains »). (40) Selon Boveil, les groupes « betsimisaraka » pacifiques furent refoulés vers le nord et l'ouest par les « Antemoro». Il rapporte une phrase devenue dicton qui se réfère à cette invasion: lndreo vahiny be tsy nasaina, Rakoto, « Voici beaucoup de visiteurs que nous n'avons pas invités, Rakoto». (41) Mahaz()feno donne le nom de nobles antebe ayant vécu il y a peu de temps aux villages de Sahamahitsy (lmana et son fils Andriamandafitrony) et de Sahalanona (Tsimahiza).

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(devins-guérisseurs) venus d'outre-mer avec les Zafiraminia. Les Antebe du pays tanala, roturiers, sont célèbres pour savoir guérir entorses et fractures. Les témoignages recueillis laissent apparaître des contradictions dans l'histoire des lignées Antebe, qui ont sans doute des origines diverses (42). Une femme venue du « pays antemoro », Ravelonandro, serait à l'origine des familles princières du Betsileo, et des Zafimanely du pays bara, que les Zafirambomentionnent également comme leurs parents. Selon des traditions betsileo que recueillit Dubois (1938, p. 115-116), Ravelonandro (43), accompagnée d'ombiasy tsiriteto et anakara, et « de Zafiraminia habiles en forge et en menuiserie, monta jusqu'à Ikongo et fut bien accueillie par les habitants de l'endroit; ils l'aidèrent même à avancer dans l'ouest, jusqu'à la montagne de l'Ambondrombe...>>. . Au XVIIesiècle, se détachèrent des Anteony les branches des Antemahazo et des Antesambo. Ces derniers s'installèrent sur la basse Sandrananta, nommée Ambahive, et au confluent de la Sandrananta et de la Matitàna. D'après des documents arabico-malgaches (44) traduits par Mondain, les Antesambo, vaincus par les nobles de Vohipeno dans le courant du XVIIesiècle,. se seraient réfugiés en pays tànala « de longues années» et auraient fait alliance avec des chefs tanala (45). Les traditions des habitants de l'Androka, dont nous avons évoqué la formation, se font l'écho de ce « courant antemoro ». Le descendant d'Andriampihava (quatrième génération) résidait à Amboahena, au pied du Mandrizavo; sa sœur Ialo se maria à un guerrier anterienana, Andrianahy, qui s'installa à Andranohira, à l'est d'Analameloka. Arrivèrent dans la région trois Zafimanara (clan antemoro), puis Ralambohery, venu d'Ambatofisaka, qui s'établit à Karinoro. Survint un ombiasy antemoro appelé Ramanontolo. Les six chefs de famille lui
(42) On rencontre des Antebe en paysantemoro, chez les Vohitrosy, chez les Tanala du nord, et les Betsileo. Dans l'Ikol1Bo; les villages de Marindoha et Andasy (au .sud de la Matitàna), Beazavaha (rive gauche de la Matitàna, territoire des Manambondro), et Ambohimalaza (près de Vinany) ont des anakandria antebe. considère comme « descendants par Les Antebe d'Ambohimalaza. - que Mahazofeno les femmes» - se donnent pour origine le village de Marindoha, et, auparavant, la région de Befotaka (vers Midongy-du-Sud, au sud de Vangaindrano). Les Antebe de Marindoha, eux, disent venir de la Sandrananta (près du village d'Ananarèna) et, auparavant, d'« Antandreha, près de l'Androy, à l'ouest» ; ils ne parlent pas de Befotaka. Des Antebe d'Ambohimalaza respectent l'interdit du chanvre et se disent « AntebeZafindraony » : ils seraient sans doute Zafindraony en ligne paternelle. (43) Pour Ratongavao (1967, p.9-1O), Ravelonandro était un homme, petit-fils de Ramakararo, l'ancêtre des Anteony. Ses premiers noms furent Vasiafotsy puis Ravatomanehiftila. Les huit enfants de Ravelonandro se partagèrent le pays betsileo. (44) Anteony et Anakara écrivaient en caractères arabes (sorabe). . (45) Après un combat aux côtés des Antesambo, « Ravivola, Andranovato, Andrianiharanana revinrent à Manambondro », ces chefs ne sont peut-être pas Antesambo mais des chefs tanala alliés. On lit par ailleurs: « Ravivola, Andrianiharanana, Ratsaranasy, dant sa protection, « car ils étaient maintenant sous la. dépendance des Antanivato» (Antanivato : « les gens d'Ivato », village des Anteony sur la basse Matitàna) (G. Mondain, 1910, p. 85 et 115).

Ranomara, Andranovato, Andriamahamaka allèrent trouver Andriasambo » en . deman-

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47

demandèrent un charme protecteur (aody) et lui offrirent une étoffe (/ambahasy), de l'argent (vo/afotsy) et six bœufs. L'ombiasy confectionna un charme à Andranomeloka (<<Où l'eau fait un détour »), plus tard nommée Andranomahasoa (<< L'eau bienfaisante»). Alors que l'eau était toujours basse, le devin prédit: «L'eau deviendra noire et profonde, et vous attraperez un grand fanano (sorte de gros serpent) ; alors vous verrez que mon talisman est efficace. » Il partit sur les Hauts Plateaux et les habitants du lieu virent l'eau noire et profonde: « Voici que notre eau est comme noircie par la liane vahatra (maintimbahatra) », dirent-ils; et le nom resta à la rivière. Les descendants. des six chefs mentionnés constitueraient les lignées de l'Androka, dont l'histoire illustre bien le mélange d'immigrants - venus de la côte est et des Hauts Plateaux - qui préside à la formation des groupes tanala (R.

Linton, 1933, p. 28). La valeur des présents offerts au devin dans ce récit sur la Maintimbahatra montre en quelle estime on tenait les ombiasy antemoro. Mais il y a plus: l'arrivée du devin, la nature des présents en témoigne, est assimilée à celle d'un mpanjaka; le /ambahasy est l'étoffe dont se drapent les « rois» ; l'aspersion d'un mpanjaka, à l'intronisation, est réalisée avec une eau où trempe de l'argent (vo/afotsy). L'offrande des bœufs constitue une reconnaissance de l'autorité « royale» â venir: la prédiction du devin apparaît clairement, en effet, comme l'annonce de la venue de nobles à la tête du pays; la référence à un fanano que les gens attraperont, le nom donné à l'eau (Andranomahasoa) symbolisent le pouvoir « royal» : des clans nobles betsileo et les Zafirambo jetaient dans un trou d'« eau noire et profonde» (antara) les sanies des cadavres de leurs mpanjaka, des Betsileo vénéraient les fanano, considérés comme les réincarnations de «rois» défunts, le terme mahasoa est appliqué au souverain: Mahasoa tany, dit-on, « Il apporte des bienfaits à la terre ». La réputation acquise par les ombiasy qui sillonnaient le pays (46) préparait les clans roturiers à accepter l'autorité «bienfaisante» des mpanjaka, eux-mêmes ombiasy célèbres, chez les Zafirambo. Dans le courant du xVIIe siècle arrivent sur la haute Matitàna des nobles venus du pays bara, ancêtres des Vohitrosy. Ce nom signifie « collines (ou villages) aux chèvres », animaux prohibés pour les Vohitrosy : selon un devin, « ils furent la cause de la défaite des Antevongo et des Vohibato », qui en élevaient beaucoup. Un homme appelé Rabenontany habitait à Itronge, entre Ihosy et Ambalavao. Un jour, la foudre tomba, incendiant ses récoltes. Rabenontany et son frère, effrayés,
(46) A compter du XVI' et surtout du XVII' siècle, les ombiàsy antemoro se répandirent de la sorte dans tout Madagascar: en Anosy (Flacourt en témoigne), en pays betsileo, en Imerina, où des Anakara offrirent au mpanjaka les célèbres sampy (<<idoles ») Kelimalaza et ~ahavaly. La plupart des ombiasy antemoro, devins-guérisseurs et ècrivains, appartenaIent à ce clan des Anakara ou à celui des Tsimeto. Selon certaines traditions des ombiasy antetsimeto seraient à l'origine de l'interdit du jonc vondro pour le tressag; des nattes, et de l'élevage du canard de Barbarie (dokotra) sur .Ia Manambondro.

48'

PRINCES ET PAYSANS

décidèrent de partir vers l'est. Ils s'installèrent à Lomaka, vers Ambalavao, où Rabenontany épousa une femme appelée Raondra dont il eut deux enfants: Rabejara et Rabelaza. Puis il partit habiter au sud de Vinanimasy. Andriamborindrano, chef des Vohibato, et Rasoky, chef des Antevaradrano, s'enquérirent des motifs de sa venue; ils lui proposèrent une alliance contre les Antevongo: «Nous prendrons pour mpanjaka tes descendants si tu peux rejeter les Antevongo de la région. » Rabejara et Rabelaza se séparèrent. Le premier s'installa près de Vinanimasy et repoussa vers le sud une partie des Antevongo. Rabelaza et son père, établis à Andriamangidy, ne parvenaient pas à vaincre leurs ennemis, lorsqu'arriva un jour un guerrier antemoro de grande stature nommé Masindava, qui proposa ses services à Rabenontany. Après de nombreux combats, à Ananjavidy, Amboambiry, les Antevongo, vaincus, gagnèrent la haute vallée de la Sahafina où ils prirent le nom de Vasiamainty (47). Outre les Vohitrosy, deux autres clans d'origine noble s'établirent dans l'Ikongo avant les Zafirambo. Des Tandrokaombimena (<<Cornes de bœuf rouge »), qui prirent plus tard le nom d'Antemanasa, Ranjavalahy (mpanjaka antemanasa de Vohiteny) ne connaît pas l'origine (48). Le premier mpanjaka de ce clan dont les traditions aient conservé le nom est Andriatsaramalaza (49), son village était bâti «au sommet du mont Vohimalaza» (an-tampon-Vohimalaza), à l'est de Vinany. Selon Ardant du Picq, ce «roi» serait contemporain du mpanjaka zafirambo Andriamatahetany (XVIIIe siècle). Des roturiers du clan Saharamy 1'« accompagnaient », qui habitaient à Marolanàna, au sud de Vohimalaza (Ranjavalahy) (50). Les Antemahafaly, « jadis appelés Zanabatomariry » (Mahazoarivo) seraient venus, d'après Mahazofeno, d'« une région comprise entre les pays antandroy et antanosy (51) ». Leur nom viendrait de la montagne
(47) Des changements de nom sont fréquents à l'issue d'événements malheureux ou importants. (48) Fenomàna les donne comme Antesiràna ; « installés au sud de la Matitàna, chez les Antefasy, ils seraient remontés vers le nord. Ils viennent d'outre-mer: les uns s'installèrent dans le sud, les autres à Ambahoabe» (nom du site où auraient débarqué les Anteony). (49) Pour certains informateurs, la présence de mpanjaka chez les Antemanasa est une « imitation» des Zafirambo : ils seraient en réalité roturiers. Leur nom ancien de Tandrokaombimèna ne vient cependant pas à l'appui de cette thèse. Les Antemanasa ne suivent pas l'interdit du fona (anguille marbrée, Anguilla maurifiana, appelée amalobandana sur les Hauts Plateaux), contrairement aux nobles antemoro, aux Antambahoaka, et aux Zafirambo. (50) Rombaka cite les Saharamy parmi les groupes soumis aux Antesambo (J.-P. Rombaka, 1957, p.72). (51) « Dirigés par les mpanjaka Ramavobe et Ramavokely, pères de' Rafenobe et Rafenokely, les Antemahafaly s'installèrent d'abord à Imainty ; ils étai'ent accompagnés des Maromainty » ; Mahazofeno ajoute: « Du pays antesaka, Rehora et Ingehe remontèrent aussi vers le nord, avec les Antantsaha et les Antehomby. Rehora et Ingehe gagnèrent le pays sakalava ; Ingehe devint Ramandazoala, chez les Tsimihety ; Rehora devint Isaka, ancêtre des Sakalava. Les Antehomby et les Antantsaha, eux, revinrent sur leurs pas vers le sud, ces deux clans habitent la Sandrananta. » Ramandazoala, dont a entendu parler Mahazofeno, aurait été l'ancêtre des Sakalava, venu peut-être de la côte est

HISTOIRE

DE L'It<ONGO

49

Mahafaly où ils s'installèrent, à l'est de Sahavandra. Ils établirent leur domination sur les groupes roturiers établis dans la région de la Sandrananta: les Foringa, dont aucun informateur n'a pu préciser l'origine (52), les Antambahy, venus de Farafangàna (53)...

II - L'ARRIVÉE DES ZAFIRAMBO, LA CONSTITUTION DES «ROYAUMES»
1
De « La Mecque»

-

L'origine de Rambo

à la côte sud-est de Madagascar

Lapoto conte ainsi l'histoire de Rambo:
Ny razana tonga avy any iMaka tanatiny sambo atao hoe 'Sambokely'. Nisy mpanjaka telo tao: iRaminia, dia Iony, dia ;Rambo, sy ny vahoakany: ny Antevandrika sy ny Antebe... « Les ancêtres (des Zafirambo) vinrent de La Mecque dans un navire appelé 'Sambokely' ('Petit-Bateau'). Il y avait là trois mpanjaka : Raminia, lony, Rambo, et leurs serviteurs roturiers: les Antevandrika et les Antebe... » Une version recueillie au village de Mahavelo (clan.Zazanava) donne comme chef de l'expédition Randriasambo ; « Rambo était sa sœur ». Un ancien donne du voyage le récit suivant:

... Tapi-dalana, dia tozo rivo-doza; nanapa-fehia iRandriasambo hanary zaza an-drano mba hanamaivana ny sambo, ka dia naneky ny vahoaka. Nametraka varamban-damba iRandriasambo hijaràna ny sambo... Laha avy tao Ambohitsara dia nijotso, dia hitan'ny Antevandrika fa voajitak'Rasambo izy. ireo, satria nanary ny entana izy fa tsy nanary ny zanany. Vinitra izy ireo, ka namaly anazy iRasambo hoe: 'Môla anareo fa nanary anaka an-dranomasina'; niady ka nalamin' iRasambo ny ady an-drano: 'Itsika, hoy izy, miady, nefa tokony handresy olon-kafa fa tsy miady an-drafio'. Namboatra ny sorom-pihavàna,
(l'Isaka) dans le Fiherenana,
des Antantsaha d'installation

incertaine. (52) Leur nom de Foringa (<<pente») iendrait du caractère escarpé des terres que leur v . accordèrent les Zafirambo (cf infra). (53) Antambahy : « Les gens d'Ambahy ». Ambahy est l'ancien nom de Farafangàna. Selon Masinjaka (village de Sahavandra), «des mpanjaka antemanasa dirigeaient lorsqu'arrivèrent les Antambahy dans la région de Marovitsika » (avant l'installation des Zafirambo).

au nord de Tuléar (et non chez les Tsimihety). L'époque dans la région d'Anilobe - leur « village-mère» - est

50-

PRINCES ET PAYSANS

nalainy ahitra ambony vokake, nasiana ranom-bolamena, ka dia nangaika Zanahary sy ny raza ; samby nisotre ranom-bolamena izy roa firenena; dia ny hafatra dia ny tsy hiady koa, mahazo misoma ihany.; maty ny zaza am-boho sy ny zaza anaty kibo laha miady... « ... En cours de route, ils furent pris dans une violente tempête. Pour alléger le bateau, Randriasambo proposa de jeter à la mer des enfants; les roturiers acceptèrent. Randriasambo fit tendre une étoffe pour séparer en deux le navire (et l'on jeta à la mer cinquante enfants). Arrivés à Ambohitsara, tous descendirent à terre, et les Antevandrika virent qu'ils avaient été trompés par Rasambo (54) : il avait jeté à la mer des bagages, mais non des enfants. Comme les Antevandrika manifestaient leur colère, Rasambo répliqua: 'Vous êtes fous vraiment pour avoir accepté de jeter vos enfants à la mer !'. Ils commencèrent à se battre mais Rasambo proposa une réconciliation: 'Nous sommes là à nous battre entre nous, alors que nous avons à vaincre d'autres gens (55) ; nous ne devrions pas nous battre'. Ils prirent de certaines plantes sur un tombeau, mirent dans l'eau un objet d'or et invoquèrent Dieu et les ancêtres; alors chacune des deux lignées but 'l'eau d'or', en jurant de ne plus se battre; il est permis de 'plaisanter' (56) mais s'ils venaient à se battre, les nouveau-nés mourraient, ainsi que les enfants dans le ventre de leur mère... » (57).

Ce rôle attribué à Randriasambo, qui n'est en fait qu'un descendant de Ramakararo, ancêtre des Anteony, pourrait peut-être s'expliquer par la proximité des Antesambo et des liens de parenté entre le village de Mahavelo et ce clan. Mahazofeno, cependant, donne Rasambo comme un autre nom de Rambo. Lapoto mentionne également, sans le développer, cet épisode du voyage; il continue ainsi son récit:

...

Tonga tao avaratra Mananjary iRaminia;

hitany fa tsara onenana

ny tany tao dia nanapaka fehia ny hamorona tanà ao Ambinany Fanantara. Mbany ao ny taranany ary mitondra ny anara hoe 'Fanantara'. Tatoy tafara dia nifindra tany Masindrano ny sasany. Laha nipetraka tao aMasindrano, dia notian 'ny 010 tao dia izay nitondranana ny anara hoe 'Antiambahoaka'. Ny sasany koa niakatra nianavaratra any Mahanoro, dia nisy azo avy tatoy aSahasinàka, izoy nitondranana ny anara hoe 'Vatolava-Fanantara'. Ny tanàna dia Ambodiara, Ankarimbary, Bekatra, Lokomby; ny kiboriny dia Amarotambika, ny hosiny dia ao aFangalàna. Nipetraka ao Ambohitsara iRaminia. Tao ny vatosarilambo, sy Vafamahamamo; aombilahy illy, volafotsy ny tandrony... Nijotso nianatsimo Iony sy Rambo ka nipetraka tao Ambinany Matatàna; mbany
(54) Car aucun des enfants du groupe noble ne manquait. (55) Les indigènes du pays où ils viennent d'aborder. An-draflo : littéralement: « dans la maison », en famille. (56) Et même de s'injurier. Les Antevandrika sont en effet « parents à plaisanterie» avec les Zafiraminia. Un Antevandrika peut venir dans la maison d'un Zafiraminia prendre ce qui lui fait plaisir sans encourir colète ni châtiment. (5?) Zaza am-boho: « enfant sur le dos»; c'est ainsi que les femmes portent les nournssons.

HISTOIRE

DE L'lKONGO

51

.

ao ny taranak'lony ankehitriny. lony dia niteraka an'iMahazo, dia niteraka an'iSambo. Andemaka ny onenan'iMahazo sy ny Ampanambaka.. Ambahive. Tsy nahita tany hipetrahany mba hitondranany iRambo, /a tsy nety nipetraka /otsiny izy. 'Ianao nahazo tany, hoy iRambo, ka iaho handeha handremby koja'. Niakatra niandre/ana izy ka dia tonga tany ampatra tamin'izay...

nisy koa tany Lokomby, miaraka amin'ny Antesambo no nifehy tany

« ... Raminia arriva au nord de Mananjary; l'endroit lui plut et il décida d'y fonder un village, à l'embouchure de la rivière Fanantara ; ses descendants sont encore là-bas, qui portent le nom de Fanantara. Plus

tard, . une partie d'entre eux vint par ici; ils s'installèrent à Masin-

drano (58). Les gens de cet endroit les aimèrent, d'où leur nom (actuel) d'Antiambahoaka (59). D'autres remontèrent vers le nord, à Mahanoro, et il y en eut même à venir jusqu'ici à Sahasinàka, qui portent le nom de Vatolava-Fanantara. Ambodiara, Ankarimbary, Bekatra, Lokomby, sont leurs villages; Amarotambika leur tombeau; leurs rizières se trouvent à Fangalàna. Raminia demeura à Ambohitsara. Il y avait là le vatosarilambo(60) ('pierre représentant un sanglier') et le Valamahamamo (61), un. taureau aux cornes d'argent (62). lony et Rambo partirent vers le sud et s'établirent à l'embouchure de la Matitàna, où sont encore aujourd'huI les descendants d'Iony. lony e1,ltpour enfants Mahazo et Samba (63). Mahazohabita Andemaka avec les Ampanambaka (64), qui résidaient aussi à Lokomby, avec les Antesambo qui gouvernèrent sur l'Ambahive. Rambo n'avait aucun endroit où il pût régner, et il ne voulait pas rester là sans diriger. 'Tuas une terre (où diriger), dit Rambo [s'adressant à lony] ; je vais partir en chercher une pour moi'. Rambo partit alors vers l'ouest, et arriva sur les Hauts Plateaux... » Le mpanjaka Mahazoarivo de celle de Lapoto : donne une relation légèrement différente

«Trois princes arrivèrent de. La Mecque :Raonia, ancêtre des Anteony, Ramakararo, et un troisième. Ils débarquèrent à l'embouchure de la Matitàna. Raonia remonta ensuite vers le nord, emportant avec lui le vatosarilambo.. il prit femme à Mananjary, Rambo est leur enfant. »

(58) Masindrano : nom ancien de Mananjary ; nom actuel du quartier de Mananjary où habite le mpanjaka de .la branche aînée des Antambahoaka. . (59) Leur nom exact est en fait Antambahoaka ; jeu de mots, ici, avec tiam-bahoaka, « aimés par le peuple ». (60) Image sans doute d'un éléphant, il est encore à Ambohitsara aujourd'hui, où Raminia l'aurait apporté. Cette représentation fait douter de la prétendue origine « arabe» des immigrants. (61) Ce taureau, qui « mugissait trois fois », porte le nom de Valalanampy dans un manuscrit antambahoaka traduit par Ferrand. « Comme Raminia voulait avoir des nouvelles de sa famille partie au sud, il envoya le Valamahamamo comme messager, sur la Matitàna; après quelques mois, lony renvoya le Valamahamamo chez Raminia» (Lapoto). (62) En or, selon d'autres versions. (63) Lapoto a un lien de parenté avec les Antemahazo. (64) Nom donné au XIX'siècle seulement aux cIans roturi.ers qui se révoltèrent contre les nobles, chez les Antemoro. Désigne sans doute ici les « serviteurs» des nobles.

52Selon Mahazofeno :

PRINCES ET PAYSANS

« Le mpanjaka Ramakararo vint de La Mecque à Matitàna ; son fils Ramakahala épousa Alibontiry, une femme du clan Vohitrindry, et eut douze enfants: Rambo, Rabedia... Rambo, dit aussi Rasambo, partit vers le nord avec Rabedia (65), ils emportaient le vatosarilambo. Puis Rambo décida d'aller vers l'ouest avec des sorabe, laissant Rabedia et le va/osarilambo. Il chercha une terre où s'établir... »

Le Révérend Cowan rapporte également une tradition tanala affirmant que le vatosarilambo « fut apporté par Raminia, dont Manely, Rambo, Mahazo, Sambo, étaient les compagnons d'immigration» (66) (W.D. Cowan, 1885, p. 525-526). Un /antara recueilli par Ardant du Picq donne Imanely comme le frère de «Ramonia » et de Rambo. Ils naquirent à Fanantara, où leur père Ramohamado débarqua et érigea un sanglier de pierre. Leurs deux frères, Sambo et Jony,étaient nés durant le voyage de Ramohamado (Ardant du Picq, 1933, p. 26-27). Mahatoetra (village de Vinany) et le mpanjaka Joseph citent aussi les Zafimanely comme « parents des Zafirambo », havan'ny Zajirambo. Ces différentes versions offrent un curieux amalgame des traditions zafiraminia et anteony; ainsi, elles racontent la venue sur un même navire de Raminia et d'un ancêtre des Anteony appelé « Jony » (67), « Raonia » (68), ou Ramakararo. La première version donne même Rambo pour compagnon des deux mpanjaka précités (69). L'épisode de la toile tendue et des enfants jetés à la mer appartient aux traditions antambahoaka (Zafiraminia), de même que le thème du bœuf « aux cornes d'or », Valalanampy, et le va/osarilambo, gardé du reste par un village antambahoaka. Les tan/ara des Antevandrika confirment leur venue comme compagnons de Raminia (G. Ferrand, 1893a, p. 73-75). Ce syncrétisme des traditions se retrouve dans l' Histoire des Anteony que donne Rombaka, et dans d'autres sources antemoro. Rombaka fait venir «Andriampaky et les Zafiraminia» (70) sur un second bateau, qui accompagne celui du mpanjaka Ramakararo. Les tan/ara de Rombaka donnent à Rambo la même filiation que celle indiquée par Mahazofeno: «Rambo, de son vrai nom Radamary, est le fils aîné des douze enfants de Ramarohala, mpanjaka... » Pour une raison que Rombaka ne précise pas, Rambo quitte la Matitàna, se dirigeant vers le nord.

(65) Rabedia est mentionné comme ancêtre des Antemahazo dans Mondain (G. Mondain, 1910, p. 61). (66) Manely est l'ancêtre des Zafimanely, important clan noble du pays bara. Des traditions betsileo font de lui le fils de Ravelonandro (J.-M. Ratongavao, 1867, p. 10, 19). (67) Ony: « fleuve», Anteony: « les gens du fleuve ». 11 est probable qu'aucun ancêtre ne porta le nom d'Iony. (68) L'informateur a confondu avec Raminia. (69) De même, selon Joseph, « Rambo est venue d'outre-mer; eUe arriva à Diego ». (70) 11 ne cite pas Raminia.

HISTOIRE

DE L'IKONGO 6

53

TABLEAU

Genealogie de Rambo:
Lopoto ; (PAPANGO)

témoignages divers

~
?)

~ ~
I
Rabelo

.? (betsileo)

I
~

Andriontsamobe
(Zafiraminia

-

I
Imanga?

I

~

(Sahavàna)

I

I
Ratapenaka

Ramasiteny

Andriamatahetany Mahazofeno ; (SAHAKONDRO)

(Milahoditra)

I

Ramakararo

I I
Ramakahala

I

(12 enfants) Rasoamihery I Andriantsamobe Rambo

I Andriavtsamomasay

I

d'

Rabedia I Ramasinandro (Rabelo)
I

I Ramasoandro

I Ramasiteny (Rabetsara)

Andriamatahetany Mahazoorivo ; (MAROMANDIA) (Zafiraminia)
<.?

(Milahoditra)

=
I I

Raonia
I

I

I

Ramakararo

I ru

Rambo d'
Andriantsamobe
I

Rabelo
.

Andriamatahetany

(Milahoditra)

Joseph; (ANT ARANJAHA)

I

Rambo

I

<.?

.
I

Andriamatahetany

54 .
Fenomàna : (ANT ARIMAMY)

PRINCES ET PAYSANS

I.Rarvakararo

I Andriamitsaravola

Rambo d'
I

I I I

Andriandahifotsy

Andriamanalimbetany
I

Andriamalazarivo

Andriatsaramasy

Andriabelo

Tsaramiranto

Imanga

Andriantsamobe

Ratapenaka Ramarovahoaka Andriantsimamala
Andriampodimena
I

I Andriamatahetany Menoasy :
(SAHAMAZA VA)

I)

cr

Soavano

Andriamarofela 2)

Itaramàna

Rabelo Rambo
I

Volondambo

Ramasitene

,---------Andriantsamomasay

Rabelo
1

Rabetsara

Andriantsamobe

Andriamanangoarivo

Andrianimaintireny

Andriambelofotsy

Andriamahatendry

Appel des ancêtres dans la tranobe de Sahakondro : I. 2. 3. 4. 5. [ma: (MAHAVELO)
Ferrand G. (*)
I
I

Andriantsamobe, Andriantsamomasay, Rabelo, Rabetsara, . Andriamatahetany...
.
I

I
1

Rambo
I
1

<?

1

Randriasambo Rav~hinia

Raminia

I

I

I

I

Ramosamary

Radamary (Rambo) * G. Ferrand, 1893a, p. 39.

HISTOIRE

DE L'IKONGO

55

Ardant du Picq :

Andriamarohala Andriamikodonarivo Rabeatsara
Rabelo

Rambo

I

I Andriampodimena
I
Andriantsamobe

I
I

Ratonahary

Andriantsamokely (Andriantsamomasay)
I

Andriamamakilanitra Cahier de Vohitsiva/a: Ijabo

Andriamatahetany

AïdriamanOjandatra.~ Tombohorefy Velosahy
Rabelo
I

Hamine» Samihere 9 = (Betsileo)
I

Rambo

~

Andrianingainarivo

I
Andrianonimainty I Andrianonimainty
I

I

II

Andriampodimena
I Volondambo

=

I

Renivolondambo

2

Andriamarofela

Légende

Lapoto : informateur Ferrand: auteur PAP ANGO : village

IAndriampodimena I: Andriantsamobe :

?:femme y

venu d'outre-mer premier mpanjaka zafirambo en pays tanala homme

56.

pRINCES ET PAYSANS

Ferrand rapporte également, d'après le récit d'un Antambahoaka : «Ravahinia, sœur de Raminia, épousa Ramosamary, à Ambalatany, près de Faraony (71) ; elle enfanta Radamary, dont descendent les Zafirambo. » Dans la partie du manuscrit 13 de la Bibliothèque nationale écrite par le mpanjaka antambahoaka Ravalarivo, les Zafirambo sont donnés comme parents des Zafiraminia (G. Ferrand, 1974, p. 163-171).

La double ascendance noble de Rambo Les comparaisons des différentes relations montrent la difficulté d'une synthèse, du fait des emprunts des groupes récents aux traditions plus anciennes; chacun veut faire de ses ancêtres les premiers immigrants islamisés: des aînés (zoky 010). Les parents d'un clan en ligne féminine empruntent fréquemment à ce clan noms et traditions, ,qu'ils incorporent à ceux d'un clan paternel. La plupart des sources (72) accordent cependant à Rambo une ascendance anteony en ligne mascu-

line, et une parenté par les femmes - la mère ou la femme de Rambo - avec les Zafiraminia. Plusieurs traditions, en outre, racontent le départ de Rambo - ou de son père - de la Matitàna, se dirigeant vers le nord, avant de gagner les Hauts Plateaux. Les traditions se partagent sur le sexe de Rambo; les villages du sud de l'Ikongo (Vinany, Tanankamba, Antaranjaha, villages du Manambondro) affirment que Rambo était une femme (73) ; dans beaucoup de villages du nord, au contraire, Rambo est considéré comme un homme. Le mpanjaka Joseph fait par ailleurs état d'une filiation surnaturelle de Rambo, à la fois « fille du clan Anteony» (zanak'Anleony) et « descendante d'une ondine» (zanak'andriambavirano).
Des liens avec les Sakalava

Quelques relations mettent l'accent sur une parenté d'origine avec les nobles sakalava. Selon Tsitera, les ancêtres des Zafirambo, venus de la Mecque, se scindèrent en deux courants en arrivant dans le nord de Madagascar: l'un se dirigea vers l'ouest, en pays sakalava, l'autre descendit le long de la côte est. Pour Moravelo, les ancêtres des nobles
(11) On trouve la même version dans Rombaka. Notons que Ramosamary, deuxième mpanjaka après Ramakararo, est généralement donné comme le fils ou le petit-fils de Ramakararo, ce qui laisserait paraitre les arrivées de Ramakararo et de Raminia sur la côte est comme concomitantes! Or Flacourt donne les «Kazimambou» (Anteony) comme venus trois siècles après Raminia; les généalogies des Zafiraminia de l'Anosy mentionnées par Luis Mariano et Flacourt confirment par ailleurs l'ancienneté de l'arrivée de Raminia (G. Ferrand, 1893a, p. 26-31 ; E. de Flacourt, 1913, p. 13, 40; A. et G. Grandidier, 1908, p. 129, n. la et 141). (72) Il est vrai que Mahazofeno et Mahazoarivo appartiennent au même Joko, et que Fenomàna... a lu l'ouvrage de Rombaka sur les traditions antemoro ! (73) Une croyance (inexacte) très répandue dans le sud de l'lkongo fait de Rambo une femme antesambo : elle aurait épousé un mpanjaka tanala au XVIII'siècle.

HISTOIRE

DE L'IKONGO

57

étaient des « arabes »,Ramadè et Madeny (74), qui débarquèrent avec leur« fils» Andriampodimena à Mahabo,en pays sakalava. Là, ils se séparèrent, les uns partirent vers le nord, Nosy Be, Diego, les autres « se dirigèrent vers ici » (nandeha mefiatoy) et arrivèrent sur les Hauts Plateaux. De là, ils descendirent en pays tanala. D'autres traditions indiquent, nous le verrons, une influence allant dans le sens de la côte est vers le payssakalava. Ces récits retiennent l'attention, compte tenu des parallèles existant entre certaines institutions des « royaumes» zafirambo et sakalava. Toutefois, nombre de Tanala, durant la colonisation, choisirent d'aller travailler (mamanga) chez les Sakalava, plutôt que de subir les corvées imposées aux paysans de la côte est (75). nest probable que ces voyages ont exercé une influence sur les tantara que j'ai recueillis.

2

- Le passage sur les Hauts Plateaux

Rambo quitte la côte est pour les Hauts Plateaux
De la côte, Rambo, suivant la vallée de la Mananjary, se dirigea vers les Hauts Plateaux et « arriva à Ambositra » (Mahazoarivo). Attestant cette tradition, nous trouvons trace dans les tantara betsileo d'un groupe Zafirambo établi près d'Ambositra qui tint tête à Radama I, vers 1820, refusant de reconnaître sa suzeraineté (76). «Rambo prit femme chez les Betsileo» (Lapoto). Mahazofeno précise: « Rambo habita à Elanga (77) où il épousa Rasoamihere (78) ; c'était sous le mpanjaka betsileo Ratsinanambahoaka (79). » Selon d'autres sources, Rambo, qui était une princesse, épousa un chef betsileo (80). Un fait semble en faveur de cette thèse: « Rambo (les Zafirambo), lors de son passage sur les Hauts Plateaux, abandonna les interdits des sorabe, comme celui de la chair de l'anguille marbrée (tona) » (Lapoto), interdit
(74) Sans doute du nom de la ville sainte de Médine. (75) Tel fut le cas notamment des mpanjaka Andriantsilatsa et Ramasy (Tanankamba), du mpanjaka Tsitera et de Moravelo (Ankazoaraka). Moravelo a épousé une femme sakalava. (76) Pour prouver à Radama sa loyauté, le mpanjaka betsileo Randriantara les attaqua et les dispersa vers le sud (H.-M. Dubois, 1938, p. 105), (77) Peut-être pour Lalangina, une des régions du Betsileo. (78) Le Cahier de Vohitsivala cite « Samihere » comme venue d'outre-mer avec ses frères Ijabo, Tombohorefy, Velosahy. Ils débarquèrent à Ambinany Fanantara puis montèrent sur les Hauts Plateaux à IIanjàna (au nord de Fianarantsoa). Samihere épousa un noble betsileo ; ils eurent pour enfant une fille, Rambo, que Rabelà prit pour femme. Cette généalogie semble assez fantaisiste. J'ai cependant retrouvé le nom d'Ijabo dans un conte. S'agit-il d'un chef zafirambo qui vécut sur les Hauts Plateaux? (79) Non mentionné par H.-M. Dubois. (80) Selon Joseph, Rambo, venue de Mananjary, épousa son « frère» Andriantsamobe, monté avec elle sur les Hauts Plateaux, à Kianjasoa.

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commun aux Anteony et aux Zafiraminia. Or les interdits ne se transmettent qu'en ligne masculine: Rambo étant une femme, on comprend l'abandon de l'interdit par ses descendants. Il s'expliquerait plus difficilement si Rambo était un homme, étant donné la force de cet interdit (81). Rambo serait décédé(e) à Ambositra ; sa mère - zafiraminia - vint prendre ses restes pour les emporter à Mananjary» (Mahazoarivo). Les « descendants de Rambo» Sur les Hauts Plateaux, « la famille de Rambo se dispersa, les uns partirent en Imerina, d'autres en pays sakalava, d'autres vinrent en pays tanala » (Joseph). Fenomàna fait de Rambo la « souche» (jototra) des nobles du pays sakalava - dont Andriandahifotsy (82) est l'ancêtre - et du pays betsileo :
« Rambo quitta Anjajobary, au nord de Mananjary, pour monter sur les Hauts Plateaux; il y épousa une Betsileo, nommée Andriamitsaravola. Il partit ensuite s'établir à Ambatoboniera (Ambatoboina) chez les Sakalava, où un fils lui naquit: Andriandahifotsy. Plus tard, il revint en Ankona, au sud d'Ambositra, où il mourut après avoir engendré deux enfants: un garçon, Andriamanalimbetany (83), et une fille, Andriamalazarivo. »

Ce récit de l'histoire de Rambo présente certaines analogies avec les traditions betsileo concernant Ravelonandro, ancêtre des nobles betsileo. Ratongavao cite Andriandahifotsy comme « frère de Ravelonandro » ; il quitta le pays betsileo pour s'installer dans le Menabe (pays sakalava) où on lui aurait donné le nom de « Ramaroseranana » (J.-M. Ratongavao, 1967, p. 19-20).S'agit-iI d'ul1simple emprunt aux traditions betsileo ? « De la région d'Ambositra, des descendants de Rambo partirent vers le sud. Ils s'installèrent à Antandrokazo (Andoharanomaitso), puis à Andohavolanony, au sud d'Alakamisy-Intenina, où habitaient les Tranovondro; ces roturiers firent alliance avec les Zafirambo, dont ils devinrent les serviteurs (ampanompo) » (Mahazoarivo). Les traditions conservent peu de noms de mpanjaka zafirambo ayant vécu sur les Hauts Plateaux. Le mpanjaka de Mamolifoly cite Andrianarivo, « qui érigea une grande pierre à l'est d'Anjomà, à un

(81) De plus, « Rambo emportait avec lui des sorabe» (Mahazofeno). (82) H.-M. Dubois (1938, p. 116) donne Andriandahifotsy comme un « Imérinien », mari de Ravelonandro, qui partit dans le Menabe. (83) Andriamanalimbetany fut le plus grand souverain betsileo. Il régna dans l'(sandra de 1750 à 1790, selon Dubois. Il était donc contemporain du mpanjaka tanala Andriamatahetany. Joseph m'a présenté « Andriamanalina» comme le « frère» d'Andriamatahetany.

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endroit appelé Sambimasina (84) » ; mais était-il zafirambo ? Mahazo~ feno mentionne un Ramasoandro, qui habitait le LaIangina.. Il aurait eu pour fils Ratonahary, qu'Ardant du Picq donne comme « fils de Rambo (85) ; les Betsileo le prirent pour roi ». Le Cahier de Vohitsivala indique comme descendants de Rambo à la première génération Andrianingainarivo, à la seconde, Andrianonimainty I (qui habita Ankarimalaza, près d'Ambalavao). Andrianonimainty II, et Andriampodimena seraient les arrière-petits-fils de Rambo. Seul, Andriampodimena est cité par de nombreux informateurs (86) (cf. infra). D'Alakamisy-Intenina, les Zafirambo continuèrent vers le sud, cherchant une terre où s'établir. Ils arrivèrent ainsi près d'Ambohimahamasina, « où la jarre renfermant un serpent fanano qu'ils transportaient avec eux fut brisée accidentellement» ; le fanano, réincarnation d'un ancêtre, « indiquait la voie à suivre» (87) (Mahazoarivo). Après ce mauvais présage, « ils décidèrent de descendre la falaise », à la suite de combats défavorables, ou peut-être de dissensions à l'intérieur du groupe (88). Une dispute à propos d'un hérisson sora serait, d'après Fenomàna, à l'origine de la séparation des enfants d'Andriamanalimbetany :
« La fille, Andriatsaramasy, avait capturé un hérisson sora et s'amusait avec lui (89); son frère Rabelo qui n'avait rien pris voulut s'en emparer: ils se querellèrent, et Rabelo gifla sa sœur, qui vint s'en plaindre à leur père. Andriamanalimbetany résolut de les séparer. Ils grimpèrent au sommet du mont Ambohimahatsinjo ('D'où l'on peut apercevoir au loin') et Andriamanalimbetany indiqua à Rabelo la terre qu'il dirigerait, en pays tanala... »

Le « royaume », ainsi, revenait à la fille d'Andriamanalina. Ce récit est à rapprocher des indications que donne Lapoto sur la succession au trône: « Chez les Betsileo, les descendants par les femmes régnaient; ici, les descendants par les hommes obtiennent le pouvoir. » Les noms des protagonistes sont certainement inexacts: l'arrivée des Zafirambo en pays tanaIa est antérieure au règne d'Andriamanalina. Lapoto, toutefois, indique la même origine à la dispersion des Zafirambo. De même, pour Joseph, « Andriantsamobe choisit de descendre ici, en pays

(84) « La pierre, haute de huit mètres, devait être dressée ailleurs; mais son poids excessif découragea les hommes qui la tiraient. 'Dressez-la ici, dit le mpanjaka, cet endroit est aussi sacré que l'autre' », '... Aorina eo fa samby masina' (Fenomàna).
(85) Le terme employé - « fils de » - peut aussi bien être interprété comme signifiant: « descendant de » : le mot malgache zanaka recouvre ces deux sens. (86) Il est impossible de se prononcer sur les autres noms en l'absence de recherches en pays betsileo. (87) Très importante chez certains clans betsileo, la croyance en une réincarnation dans un fanano ne semble pas, cependant, avoir été essentielle chez les Zafirambo. (88) « Pour retrouver leurs ancêtres sur la Matitàna », dit Mahazofeno. (89) Sora: petit hérisson dont la chair est interdite aux nobles. Pour jouer, les enfants attachent parfois une ficelle à la patte d'un sora capturé.

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tanala, laissant son cadet (90) à Andohavolanony, à Samborondolo, à la suite d'une dispute pour un hérisson », ...Niady am-falanasora izY roa lahy. Il est à noter que l'aîné s'en va, et non le cadet. Il semble surprenant qu'Andriantsamobe, que Joseph a donné par ailleurs comme «époux de Rambo », se livre ici à des jeux d'enfants! Peut-être convient-il d'attribuer à l'épisode un sens symbolique, le sora représentant les roturiers?
TABLEAU 7

Origine de quelques groupes présents dans la région tanala avant le XVIIIe siècle
Groupes Vazimba Antaingato Antekity Mangania Sakavidy Sahahambo Zafindrafeno Zafiraminia Zafindraony Vatolava Zafintsira Antemanasa Antambahy Antetsimatra Antemahafa/y Vohitrosy Sahavàna Zafirambo Antelohony Antevongo Vohibao (2) Maromadinika Foringa Provenance (1) Est (A) Est (A) Est (A) Est (A) Est (A) Est (A) Est (A) Nord-est Nord-est Nord-est Nord-est Sud-est (As) ? Sud-est (As) Sud-ouest (Ba) Sud-ouest (Ba) Sud-ouest (Ba) Ouest? Ouest (A,B) Ouest (B) ? ? ? ? Époque d'arrivée ? ? XVIe s. ? ? ? XVIIe s. à partir XIVe s. XVIIe s. ? ? XVIIe s. XVIIe s. ? XVIIe s. ? XVIIe s. ? XVIIe s. XIVe ou xve s. XVIIe s. ? ? ? ? ? Village principal actuel

Mahaly

Akondromainty.. Vohiteny Marovitsika Mahasoa Tsielamaha.. . Anivorano Tanankamba Mamolifoly

.

Andromba

Étaient peut-être présents: ? Antebe Antaray Ouest (B)
I

? ?

Marindoha... Ambatofotsy... B : pays « betsileo » Ba : pays « bara »

Sahavàna : roturiers Vohitrosy : nobles
(I) Par rapport au pays tanala (2) Ou Vohibato. (Ikongo).

A : pays « antemoro » As : pays « antesaka »

(90) Andriantsamomasay, cadet d'Andriantsamobe, est toutefois l'appel des ancêtres dans la « grande maison» de Sahakondro.

invoqué

lors de

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3

-

L'installation en pays tanala

Les Zafirambo descendent la falaise La descente des Zafirambo en pays tanala pourrait se situer dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Selon une lettre de De Faye, le 23 février 1668, Lacaze, qui à la tête d'une troupe française avait vaincu les mpanjaka antemoro, se rendit à la recherche de bœufs « dans la province d'Empastre, chez les Zaffirambous, à plusieurs jours de marche de la Matatane, où les Français n'étaient jamais allés. Là et aux environs, ils amassèrent vingt mille bêtes ». Au retour, beaucoup de bêtes moururent « dans les défilés et les montagnes boisées» qu'ils traversèrent; « la pluie tombait sans discontinuer, depuis qu'ils étaient entrés dans le pays des Zaffirambous ». Le vocable ampatra (<< Empastre ») employé aujourd'hui par les Tanala pour désigner le pays betsileo révèle que les Zafirambo résidaient sur les Hauts Plateaux. Cependant, « défilés» et monts « boisés» se rapportent clairement à la falaise et à la région des hautes vallées de la Manambondro ou de la Matitàna. Il semblerait que les Zafirambo aient occupé à la fois le rebord du plateau et les hautes vallées (91). Vinrent-ils seuls, comme le pense Mahazofeno, ou bien accompagnés de groupes roturiers? Les traditions sur ce point divergent. « Des Tranovondro descendirent avec les Zafirambo », selon Mahazoarivo. Talahy, mpanjaka de Manolotrony, parle des Antemanga (92). «Les Antebe Ramahafantatra, un homme, et Ramaharombaka, une femme, accompagnaient le mpanjaka zafirambo Rabelô », dit encore Fenomàna (93). « Rambo descendit chez les Vohitrosy, à Tsielamaha, sur la haute Matitàna », estime Mahazofeno. La plupart des tantara, cependant, indiquent une arrivée par le chemin légèrement au nord, qui rejoint la haute Manambondro. Quoique parcellaires, les traditions contant l'arrivée et l'installation des nobles comportent plusieurs motifs intéressants: le sacrifice d'un homme par un mpanjaka; la naissance d'une fille de mpanjaka dont les cheveux ressemblaient aux poils d'un sanglier; - le renvoi par le peuple et par sa propre famille d'un mpanjaka trop cruel.

-

- la capture d'une jeune fille du clan Sahavàna par un mpanjaka;

(91) De Grandmaison, en 1670, mentionne un voyage qu'il aurait fait « au pays des Afferambous », mais ne fournit pas de précisions. Flacourt (1648) n'a pas cité les Zafirambo. (92) Tsimamanga et les anciens de Vohitsoa estiment au contraire que les Zafirambo arrivèrent les premiers. Nous reviendrons sur l'histoire des Antemanga. (93) « Un peu plus tard, ces Antebe remontèrent sur les Hauts Plateaux. »

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.

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Andriampodimena

Il est malaisé de donner un nom au premier mpanjaka établi sur la haute Manambondro. Andriampodimena est à la fois le nom le plus cité et le plus controversé (94). Il est tentant de rapprocher ce nom de celui du « frère de Ravelonandro », Andriampodilahimena. Ce dernier, d'après les traditions betsileo que rapporte Ratongavao, s'installa non loin du .mont. Ambohidehibe. Après sa mort, «on appela l'endroit Andriampody (95) ». Les sources écrites désignent Andriampodimena comme le premier Zafirambo venu en pays tanala (96). «Andriampodimena, fils de Rambo, s'établit chez les Tanala du Mandrizavona (97) ; cruel, il ne fut pas plus aimé des Tanala que des Betsileo» (Ardant du Picq, 1933, p. 38). «Andriampodimena, chef des Zafirambo, prit pour femme Renivolondambo (<<mère de Volondambo »), du clan desSahavàna, chez lesquels il s'établit... Il fonda le village d'Ambalavato » (Cahier de Vohitsivala). En accord partiel avec ces sources, le mpanjaka de Mamolifoly (village de la haute Manambondro) fournit un récit plus détaillé:
Antovomanitra ny boahan 'ny Zafirambo voalohany eto, ravin-kazaha i/ain'olo: aombin'olo novonoina dia hanina, izay maha-'manitra' anaze. Laha nijotso lahatane Andriampodimèna, dia nipetraka eroy aAnkatsaokakely,. ao ny tanàna ,. aAmbalavato, namboatra trano. Mbola tsy vita ny kibory be rojo vy eroa andohan'Andakoro, lavo ny zanany tao. Nangataka trano tamin'ny Ante/ihonf izy, fa tsy nisy tany asiana anaze: '... Mba asisitra am-lamboranareo itoa entana itoa', hoy izy ,. zay nanitrika aze tan' Andakatoposa... « A leur arrivée, les Zafirambo s'installèrent au lieudit Antovomanitra ('Où J'on puise un bouillon parfumé') à cause des 'feuilles de manioc' ramassées: les bœufs du peuple que le mpanjaka avait pris et fait abattre pour les manger. Andriampodimena descendit (des Hauts Plateaux) et fonda un village à Ankatsaokakely ; il entreprit la construction d'une 'maison' à Ambalavato; alors que ce tombeau aux grosses chaînes de fer (98) situé en haut d'Andakoro, n'était pas achevé, un enfant du
(94) Cf. annexes. Certains informateurs n'hésitent pas à faire venir Andriampodimena « d'outre-mer»: Il débarqua « à Farafangana» (Mahatoetra, ancien mpanjaka de Vinany), « à Mahabo » (Moravelo), « à Mananjary» (Joseph). « Il quitta la côte pour monter .sur les Hauts Plateaux» (Joseph). (95) J .M. Ratongavao, 1967, p. 7-8. Ravelonandro se sépara à cet endroit d'Andriampodilahimena et continua vers. le mont Ambohidehibe. Les Tranovondro, qui occupaient la région, s'opposèrent à la troupe de Ravelonandro. Battus, « ils se retirèrent vers l'ouest, de l'autre côté de la rivière Mananatàna ». Selon Mahazoarivo, les Tranovondro firent au contraire bon accueil aux Zafirambo et s'allièrent à eux. (96) Pour Joseph et Tsitera, Andriampodimena régna chez les Betsileo' ses enfants descendirent la falaise. « Il fut enterré sur les Hauts Plateaux» (Navela ambony ny Jaty) (Joseph), « dans un tombeau nommé Amboasarimanga », précise Tsitera. (97) L'anakandria d'Anivorano considère également le mont Mandrizavo comme le premier site tanala ou habitèrent les mpaljaka. . (98) Le tombeau d'Andakorô serait entouré d'une chaîne de fer.

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mpanjaka mourut (99) ; il n'y avait aucune terre où le déposer; le mpanjaka demanda aux Antelohony leur 'maison', il demanda à pouvoir glisser parmi leurs nattes ce fardeau qui était là. Voilà pourquoi l'enfant entra à Andakatoposa» (100).

Il est intéressant de noter le vocabulaire imagé que. le narrateur emploie, en particulier pour. parler de la mort du fils du mpanjaka. Le mot trano (maison) signifie ici «tombeau ». Les lambora (vocable ancien aujourd'hui peu usité) sont ordinairement les nattes sur lesquelles on dort. Elles sont roulées et accrochées dans la journée sur la paroi ouest ou nord (si le foyer de la maison est au sud) de la case. Lambora désigne ici les morts du tombeau, roulés jadis dans une natte. On appelle (usuellement) entana (<< fardeau ») le mort avant son entrée au tombeau.
Le rapt d'une jeune fille du elan Sahavana par un mpanjaka

Menoasy (village de Sahamazava) attribue à Andriampodimena le rapt d'une jeune fille du clan Sahavàna (lOI). L'anakandria du village
d'Anivorano (anakandriambe

-

« grand

anakandria

»

-

du clan Saha-

vàna), dans le récit qu'il fait de l'enlèvement, ne donne pas le nom du mpanjaka :
Niainga lahatamin'ny tanàna nisy anaz(/, aroy a Mamolifoly aroy, ny mpanjaka. Avy amin'ny tanyatao hoe 'aSahavoantsila'. Nandra ao zaza lahateroy an-Marovato, zaza tsara tarehy iiie.. dia faohany, dia lefy izY. Taitra ny zaza tao, nifendraka, niverina an-tanà (tokony kilometatra

raike). Taitrany fokonolo naharenean'ine, dia lefy izY namonjy an'io ..
nandeha ny fanalolahy tamin 'io. Navelany ao lamba raike, Tsimaroavaratra ny anarany. Nandeha hoasa, dia avy aloha any koa dia alatsany eo koa lambahasy. Nandeha dia sahala amin 'ine: intelo nitonta amin 'ny lamba ine ny hila. Dia nipody ny mpanaraka. 'Tsy fahavalo ny nahazo ny zaza fa fahasambarana an 'ine zaza if/e, fa laha akoa itoy fahavakavalo, tsy mba nanavela an 'ito'. Dia ny zaza, nindaony any, nataony vady. Misy orimbato an-dalana: tamin'ny raha fehizay, tamin'io fangalana vady io.

(99) Lavo : littéralement: « tombe ». (100) Rasamy, ancêtre des Antelohony,

serait venu des Hauts Plateaux avant les Zafi-

rambo, mais. après les Sahavâna. Linton (1933, p. 29) cite également Andakatoposa (<< la grotte aux fosa », fosa : carnivore du genre Cryptoprocta) : « Rasamy s'instalIa â Andakatoposa ; plus tard, les Zafirambo y transférèrent leur tombeau. » Andakatoposa ne fut sans doute qu'un tombeau provisoire pour les Zafirambo : selon le mpanjaka de Mamolifoly, « les os du fils du mpanjaka furent plus tard emportés â Andakoro, où repose également Andriampodimena ». L'informateur indique en outre une arrivée des Antelohony postérieure â celIe des Zafirambo. Les Antelohony ont pour interdit la consommation des angato. (101) «Elle se nommait Soavano» (Menoasy). Pour l'anakandria antelohony de Mamolifoly, l'enlèvement ne fut pas le fait d'Andriampodimena, mais d'un autre noble, venu du sud, « du pays des Vohimâna ».

64.

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« Le mpanjaka quitta son village, là-bas près de Mamolifoly. Il arriva à l'endroit appelé Sahavoantsila, où se baignait une jeune fille au beau visage, du village de Marovato. Il s'empara d'elle et s'enfuit, l'emmenant avec lui. Affolées, ses compagnes se sauvèrent et revinrent au village situé à un kilomètre où leur récit jeta la consternation. Les guerriers se jetèrent à la poursuite du mpanjaka. Ils trouvèrent une étoffe (102) qu'il avait abandonnée en chemin. Ils continuèrent et, un peu plus loin, ramassèrent une étoffe lambahasy tombée à terre. Ils continuèrent, et le même fait se reproduisit: par trois fois, ils trouvèrent une étoffe qu'il avait laissée sur sa route. Les poursuivants revinrent alors sur leurs pas: 'Ce n'est pas un vaurien qui s'est emparé de notre enfant, et c'est une joie pour elle (d'avoir été prise par un mpanjaka) (103), mais s'il s'était agi d'un vaurien, nous n'aurions pas laissé faire'. Il fit sa femme de la jeune fille capturée. Il y a une pierre levée sur la route (de Mamolifoly) qui se rapporte à cette histoire, à la capture de cette femme» (104).

Ce récit présente de grandes analogies avec les contes tafasiry : acte répété trois fois, thème du rapt d'une jeune fille au bord de l'eau. Le prestige ancien du mpanjaka, son caractère sacré, sont ici mis en relief; la nature du protagoniste transforme ce qui serait acte de brigandage de la part d'un roturier en source de « joie» (fahasambarana) (lOS). Certains mpanjaka savaient mettre à profit ce prestige, les deux récits précédents en font foi. Il pourrait sembler surprenant de prime abord qu'un mpanjaka endogame enlève pour en faire sa femme une jeune fille d'origine roturière. En fait, seule la première femme (vadibe) devait être noble. Le mpanjaka pouvait avoir des femmes secondaires et des concubines roturières (vady masay).

La femme qui eut envie de manger du sanglier « Lorsque sa femme fut enceinte, Andriampodimena la ramena dans le village de ses parents, raconte Tsimamanga ; elle eut envie de manger du sanglier, mais cette viande était interdite à son époux... » Elle dut se contenter de respirer le fumet de la viande. « Lorsque naquit l'enfant, on vit qu'il avait des cheveux semblables aux poils d'un sanglier, on l'appela donc 'Volondambo', 'Poil-de-sanglier'. » Volondambo est également donnée comme fille d'Andriampodimena
(102) Lamba: pièce d'étoffe dans laquelle on se drape. Lambahasy : « étoffe sacrée» : /amba à rayures de trois couleurs (te/o soratra) dont se drapent les mpanjaka. (103) Les étoffes /ambahasy, en soie, étaient un insigne « royal ». (l04) Menoasy, pour sa part, pense que cette pierre fut dressée à la mort de l'enfant d'Andriampodimena. Selon un autre informateur, la pierre fut érigée plus tard à l'endroit où mourut un mpanjaka. ' (lOS) Sambatra: signifie « heureux », d'une joie plus profonde que celle exprimée par le mot hafa/iàna (fa/y). Le Sambatra est le nom des fêtes de circoncision des Antambahoaka de Mananjary, qui ont lieu tous les sept ans.

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par Menoasy et dans Ardant du Picq. Poursuivant la relation ci-dessus, l'anakandria d'Anivorano fait d'elle l'enfant de la femme enlevée par le mpanjaka de Mamolifoly.

Un sacrifice dans la lignée Sahavàna A l'origine de la prééminence accordée à son clan dans le « royaume» zafirambo de la Manambondro, l'anakandria sahavàna situe le sacrifice de l'un de ses ancêtres, et non le choix d'une f~mme. Le récit met en scène le « père-de Rafihorona» (que l'anakandria ri'a pas rapproché du père de Volondambo). Rafihorona(na) est le premier nom de mpanjaka dont veulent se souvenir les nobles de la Manambondro (cf infra) : Dia hoy ny mpanjaka Iaban'Rafihorona: 'Akoan'aia ny tanintsia toy?', 'Ny tanintsia fafaza'. Fafin'olo ! IIevilevy ny fanamboara am'io eo, fa olombelo hivonoina ka ! Tsy nahafoy-tena ny habezany. 'A ! .hoy ny razanay, abelay...'. Nalàna ny razanay izay, dia io eo nosombilihy, nafafy ny tany itoy, hahasoa, hahatsara ny tany itoy, hani,.y ny
volin 'ahitra. « Le mpanjaka, père de Rafihorona, dit alors: 'Qu'allons:nous faire pour cette terre qui est (maintenant) la nôtre 1', 'Nous allons l'asperger du sang d'un sacrifice'. Un sacrifice humain! Il s'agissait d'une chose vraiment difficile à réaliser, car c'est un homme qu'on allait tuer! Personne ne voulait s'offrir en sacrifice. 'Ah, dit notre ancêtre, laissez-moi (donner ma vie)'. On prit notre ancêtre; voilà celui à qui l'on trancha la gorge; son sang aspergea la terre, pour la rendre bienfaisante, prospère, pour que poussent les cultures... »

De ce sacrifice découla le statut d'anakandriambe (<< grand anakandria », conseiller du «roi », codirigeant du «royaume») des chefs sahavàna : 10 nahavelo ny tane, iabantsia, iny mahazo valo varangara, « Les Sahavàna, nos pères, ont apporté la vie à cette terre, alors les huit portes leur reviennent» : symboles du pouvoir sacré, les huit portes sont le privilège des grands mpanjaka et des anakandriambe. Il est permis de se demander si l'acte fut aussi volontaire que le dépeint l'anakandria sahavàna. Les Sahavàna furent les premiers habitants de la région ;Ieur caractère d'aînés (zoky 010) put leur valoir d'être choisis par le mpanjaka (106). Ce récit, nous le verrons, ne constitue pas la seule mention de la coutume de sacrifices humains, qui existèrent aussi dans les royaumes sakalava. Liés aux rites « royaux» et à l'idéologie noble" ces sacrifices créateurs de vie (107) évoquent l'Inde ancienne et l'Asie du Sud-Est.
(106) De même, les Anteony pour une JaJy vinany, un sacrifice à l'embouchure de la Matitàna, font appel aux Onjatsy, « maîtres de la terre» (tompon-tany) arrivés avant eux, pour couper la gorge du bœuf. (107) Cf. les expressions nahavelo ny tane, haniry ny volin'ahitra.

66. Les « enfants»

PRINCES ET PAYSANS

d'Andriampodimena

Les « enfants d'Andriampodimena » (Menoasy) (l08), ou « Andriampodimena » lui-même (Tsimamanga), suivirent le cours de la Manambondro et s'établirent en aval sur le mont Maromandotra (rive gauche de la Manambondro). Sur une montagne voisine, le mpanjaka construisit le tombeau d'Amboasarimanga (cf. infra). L'installation des Zafirambo n'aurait pas donné lieu à une opposition violente. Lapoto fait cependant état de combats victorieux menés par Andriantsamo (qu'il considère comme le premier mpanjaka zafirambo chez les Tanala) (109) contre les Tandrokaombimena (Antemanasa) alors installés sur le mont Maromandotra (l1O). Les Antemanasa récusent toutefois cette tradition, ne parlant que de combats ultérieurs (au début du XIX.siècle) (111).
Traditions contradictoires concernant Andriampodimena

Un certain nombre d'informateurs ne reconnaissent pas Andriampodimena comme étant à J'origine des « royaumes» zafirambo. Mentionnant les traditions de l'installation «à Ambalavato» et du mariage avec Renivolondambo (<< Mère de Volondambo »), Lapoto y place le mpanjaka Andriantsamobe : « Andriantsamobe donna le nom d'Ambalavato au village qu'il avait fondé car il se rappelait la terre où demeurait son père (sur les Hauts Plateaux) » ; il serait aussi le fondateur du tombeau d'Amboasarimanga. L'anakandria de Mamolifoly ne donne pas le nom du premier mpanjaka, «venu du sud », qui s'installa à Ambalavato et prit femme chez les Sahavàna; mais il le différencie d'Andriampodimena. D'autres anciens tels Mahazofeno ou Menoasy affirment que Rambo lui(elle)-même est descendu(e) près de MamoIifoly; il(elle) serait enterré(e) à Amboasarimanga. Cette tradition est fort peu vraisemblable, de même que celle faisant jouer un rôle analogue au mpanjaka Rabelô (rapportée par Ramasy...). L'enquête révèle un fait important sur lequel nous reviendrons: les
(108) Menoasy m'a donné deux traditions différentes (cf. infra). La seconde ne mentionne pas Andriampodimena. (109) Après sa victoire, Andriantsamo devint: « Andriantsamobe », « Andriantsamo le Grand ». Dans la même histoire, Lapoto cite le mpanjaka antemanasa Rahomare; mais ce dernier ne vécut qu'au XIX' siècle. (110) Selon Mahazofeno, « les Vohitrosy, battus par les Antemahafaly, sollicitèrent l'aide de Rambo, arrivé sur la haute Matitàna. Ce dernier put vaincre les Antemahafaly et les Antemanasa à Vohidrasambo, et s'instaIla près d'Ankazoaraka ». A Vohidrasambo, « la colline de Rasambo », se trouve actuellement le tombeau de Rahomare. (Ill) Fenomàna exprime un avis identique à celui de Lapoto : « Rabelà vainqliit les Antemanasa, qui se fixèrent à Vohiteny. » En fait, les Antemanasa ne s'installèrent qu'au XIX' siècle près de Vohiteny. Selon Mahazoarivo, il n'y eut pas de luttes contre les Antemanasa, mais contre les Antemahafaly seulement. A la suite de combats d'abord défavorables, les Zafirambo seraient remontés. vers Mamolifoly.

HISTOIRE

DE L'IKONGO

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nobles de la Manainbondro « ne connaissent» ni le premier mpanjaka zafirambo qui s'installa sur la haute Manombondro, ni celui qui construisit Amboasarimanga, alors que leurs grands mpalljaka y sont sou... vent enterrés (I12) et que le village d' Ankazoaraka (Manambondro) en a la garde. Interrogés sur Andriampodimena, des nobles de Vohitsoa réagissent vivement: Tsy anay Manambondro ine,. eroa an-tampon-Mallgaika, vato naorina,. izy nitondra tafika lahatane... Andakatoposa? mbany anazy efie aby io /, « Il n'est pas de notre côté Manambondro, celui-là; une pierre qu'il fit ériger (113) se trouve au sommet du ~ont Mangaika ; c'est lui qui conduisit une armée contre nous depuis le territoire des Sandrananta... Andakatoposa? C'est encore à eux (les Sandrananta) tout ça ! » Les propos de quelques anciens de la Sandrananta sont tout aussi catégoriques: « Andriampodimena n'était pas zafirambo, mais tandrokaombimena » (I14), disent Mahazofeno et Lapoto. Ce dernier poursuit: « Les Antemanasa faisaient souffrir les Sahavàna, ils les considéraient trop comme des esclaves (nampanompo be loatra). Alors, les Sahavàna
se révoltèrent et Andriampodimena, vaincu, s'enfuit vers le sud »,

...

Nediany, dia rava Andriampodimena, nipitsika nianatsimo (115). Seul, Moravelo tente de concilier ces tantara contradictoires: il croit à l'existence passée de deux Andriampodimena ; le second, antemanasa, aurait vécu à une époque relativement récente. La destitution d'un mpanjaka « père de Tsieraka »

« L'oubli» par les Manambondro des ascendants de Rafihorona a peut-être pour origine la destitution d'un mpanjaka dont le comportement avait exaspéré le peuple et sa famille. L'anakandria d'Anivorano décrit ainsi l'avènement de Rafihorona, qui ne s'appelle encore que Tsieraka :
Nipetraka teo Iangidy ny 0/0. Teo zanany atao hoe Tsieraka, ze/ahy ratsy tarehy. Dia hoy ny zokiny, Andriamame/o: 'A ! eroa ampanjaka eroa, ze/ahy, iabantsia eroa, na itoviana ny eran 'ny lokon%n 'ny tane,

(112) Seul, Tsimamanga cite avec réticence Andriampodimena. (113) En signe de possession sur la terre. Le mont Mangaika se trouve à l'est de la Manambondro, dans ce qui sera au XIX' siècle le territoire des Sandrananta. (114) Venant à l'appui de cette thèse, les Antemanasa d'Ambatofotsy, descendants de Ratsao, considèrent Andriampodimena comme leur ancêtre (dèclaration de Sambo, Ambatofotsy). Mais Ranjavalahy ne les reconnaît pas comme antemanasa en ligne masculine. Selon Saladimàna (village de Tsarakianja, près d'Ambooivakoka), «( Andriampodimena était antemanasa, comme Tsaramalaza et Rahomare. A la suite d'un différend avec ses frères, il partit dans le sud, chez les Antesaka». Ici encore, la chronologie est malmenée : Tsaramalaza a sans doute vécu au XVIII' siècle et Rahomare au XIX' siècle. (IlS) Au sud de la Matitàna, un tombeau abandonné porte le nom de (( Andriampodimena». Les Marohala de Marindoha attribuent ce tombeau aux Manambondro (cf. aussi note précédente).

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PRINCES ET PAYSANS

ovantsia io fa sady homam-bahoaka, sady mamono 010, aiza koa ny tanintsia velo f'izy ô...' ; dia hoy iTsierake: 'A! hifidy aheke itsia'. Nifidy ny fokonolo, vory diboka ny fotsy volo hifidy an 'io, hosoloan 'ny zonany ny iabany. Dio nondrahoina are le-sakafo; (nisy) hanina tsara ; laha nahandro saonjo mainty ny sarany, saonjo mangidy, dia rombaranga dia natao ao. A vy iTsieraka, nihehe, dia nihinana ny saonjo mangidy ine. Nivoaka an-tany ane izy. Niainga ary Vatomirehitra, anakandria Sahavàna: 'Tsy mba hifidy koo, hay izy, iny ny onohe'. Nivoaka ary izy, dia an-kazavàn dia hoe: 'Velona ny tany'. Dia vita ny fitsarana ; tsy nahazo fitondràna (a)koa ny iabany... Tsy natao Tsieroka koa fa Rafihorona. « Ils habitaient à Iangidy ; il y avait là un fils du mpanjaka laid de visage, appelé Tsieraka. Andriamamelo, son aîné déclara: 'Ah! ce mpanjako-là, les gars, notre père, si les villages du royaume sont d'accord (116), nous allons le. destituer, car il traite le peuple en esclave (117), il tue, comment notre terre pourrait-elle être prospère !' Tsieraka répondit: 'Ah! Nous allons choisir d'abord (un successeur)'... Tous les anciens aux cheveux blancs se réunirent pour choisir un des fils comme successeur. On fit cuire un repas, il y avait de la bonne nourriture [du riz] ; il y avait aussi des taros noirs, des taros amers, du bouillon de varanga; on les déposa sur la natte. Tsieraka entra, se mit à rire, et prit les taros amers qu'il mangea, puis il sortit sur la place. Vatomirehitra, anakandria sahavàna, se leva à son tour: 'Il n'y a plus à choisir, voici celui que je choisis'. Il sortit ensuite sur la place et proclama: 'La terre est vivante (118)'. La décision était prise: le père n'avait plus la direction du 'royaume'... A partir de cet instant, on ne l'appela plus Tsieraka mais Rafihorona ('Celui qui réunit'). »

Sans préjuger de son exactitude historique quant aux noms des protagonistes, ce récit présente l'intérêt de fournir un exemple du fonctionnement des institutions dans les « royaumes» tanala: la famille du mpanjaka - ici ses fils - décide de la destitution, mais l'accord du peuple est nécessaire. Les anciens du « royaume» choisissent le successeur, notamment l'anakandriambe, ici sahavàna. La rivalité des frères, juste esquissée, se termine par la victoire du cadet (cf. chap. III) dont la force de caractère s'est exprimée publiquement. Vatomirehitra, l'anakandria sahavàna qui choisit Tsieraka, est donné par le Cahier de Vohitsivala comme le frère de Renivolondambo, femme d'Andriampodimena. Le « père de Rafohorèma » pourrait donc être Andriampodimena, ainsi que le propose Tsimamanga. Mais on aboutit alors à une généalogie « royale» excessivement courte du côté Manambondro. Rafihorèma est en effet le contemporain du mpanjaka
(116) Mot à mot: « Si les avis des communautés villageoises du royaume sont les
. mêmes. » Le mot tany (terre) désigne ici le « royaume ». (117) Littéralement: « il mange le peuple» : le mpanjaka devait vendre des gens de son « royaume» comme esclaves. (118) A la mort d'un mpanjaka ou lorsque le pouvoir reste vacant, on dit à l'inverse que « la terre est morte », ma~~, !'J{'/<!!!l.