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Regarde, voici Tanger

237 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 128
EAN13 : 9782296327870
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Mémoire

Regarde, voici Tanger écrite de Tanger depuis 1800

Les cahiers de Confluences
Collection dirigée par lean-Paul Chagnollaud constituent le prolongement de la revue trimestrielle

Confluences Méditerranée
dont l'ambition est de contribuer à la réflexion sur les grandes questions politiques et culturelles concernant le bassin méditerranéen

Les dossiers traités par la revue Confluences Méditerranée parus à ce jour sont: - Des immigrés dans la cité. Le Proche-Orient entre guerre et paix. (N°l - Automne 1991). - La sécurité en Méditerranée. Le conflit israélo-palestinien après Madrid. (N°2 - Hiver 1992) - Maghreb: la démocratie entre parenthèses? (N° 3 - Printemps 1992) - Face à l'Etat, la permanence des minorités. (N° 4 - Automne 1992) - Les flux migratoires. (N° 5 - Hiver 1992/93)

- Les replis identitaires. (N° 6 - Printemps 1993) - L'Europe et la Méditerranée.(N° 7 - Été 1993) - Balkans: l'implosion? (N° 8 - Automne 1993)

- Repenser le Proche-Orient. (N° 9 - Hiver 1993 -1994) - Villes exemplaires, villes déchirées. La Tunisie au miroir de sa communauté juive. (N° 10 - Printemps 1994)

- Comprendre l'Algérie. (N° 11 - Eté 1994)

- Géopolitique des mouvements islamistes en Méditerranée. (N° 12 - Automne 1994) - Bosnie. (N° 13 Hiver 1994 - 1995) - Immigration (N° 14 Printemps 1995) - Corruption et politique en Europe du Sud (N° 15 - Eté 1995) - Islam et Occident: la confrontation? (N° 16 - Hiver 1995-1996) - Femmes et guerres (N° 17 - Printemps 1996) - Israéliens et Palestiniens: la paix humiliée (N° 18 - Eté 1996) - Passions franco-algériennes (N° 19 - Automne 1996)

Confluences Méditerranée. Fondateur: Hamadi Essid (1939 - 1991) Paul Chagnollaud - Comité de rédaction: Anissa Barrak (Secrétariat Christophe Chic1et, Régine Dhoquois-Cohen, Thierry Fabre, Alain Abderrahim Lamchichi, Bénédicte Muller, Jean-Christophe Ploquin -

- Directeur de la rédaction: Jeande rédaction) - Christian Bruschi, Gresh, Bassma Kodmani- Darwish, Bernard Ravenel.

5 rue Emile Duclaux 75015 Paris Télécopie: 43062654

BOUBKEUR EL KOUCHE

Regarde,

voici Tanger

Mémoire écrite de Tanger depuis 1800

Editions L'Harmattan 5 - 7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADAH2Y lK9

déjà parus dans la même collection:

Bernard Ravenel: Amine Touati: Doris Bensimon: Maria-Àngels Roque

Méditerranée, l'impossible mur Algérie, les islamistes à l'assaut du pouvoir Israël-Palestine, la longue marche vers la paix (sous la direction de): Les cultures du Maghreb

@Editions L'Harmattan, 1996

ISBN : 2-7~ig4-4752-X

Ce livre est dédié à mes parents qui m'ont appris la tolérance, la gratitude et la fidélité; aux nomades qui savent, comme Michel Tournier, qu' «une prison, ce n'est pas seulement. un verrou, c'est aussi un toit»; et puis, à tous ceux qui rêvent de visiter une ville singulière; une ville noyée dans des brumes de chaleur; une ville qui ignore le désordre, la haine et le fanatisme; une ville où la vie s'écoule avec douceur malgré les caprices du vent d'Est.

A la fin du monde, les gens de Tanger comparurent devant le tribunal du Jugement dernier et Allah, le Juge Suprême, leur dit: «A coup sûr, vous êtes les pires de tous les hommes. Comment cela se fait -il?» Et ils répliquèrent: «Seigneur, c'est vrai, nous avons péché. Mais notre gouvernement était international et nous étions administrés par tous les représentants de l'Europe.» Et Allah leur dit: «A coup sûr, vous avez été assez punis. Entrez donc au paradis. »
Moulay Youssef

Tanger est restée ce lieu rêvé où les porteurs de signes étrangers s'affrontent: chacun sa couleur, son parfum, son

voile, avec cependant une intention commune:
sonder notre durée et s'approprier notre désir; pour cela, ils tiennent à sauvegarder notre folklorité dans un espace d'exotisme préfabriqué. Tahar Ben Jelloun

INTRODUCTION

Tanger est une ville d'environ 600 000 habitants, située à la pointe extrême de l'Afrique et à quatorze kilomètres de l'Espagne. Mais cette cité, qui occupe une position stratégique privilégiée, ne se réduit pas à une simple agglomération marocaine. C'est une ville mythique qui garde le charme irrésistible des stars qui ont accompagné notre enfance. C'est une ville-culte qui réveille la nostalgie de bon nombre de Tangérois et même de ceux qui n'y ont jamais séjourné. Bien que cette "perle du détroit"ait perdu un peu de son éclat, ces dernières années, elle exerce toujours un certain attrait et une grande fascination. Aucune ville marocaine n'est autant désirée que Tanger-Iablanche. Aucune ne fait autant fantasmer que cette ville des mille et une nuits. Aucune n'attire autant de visiteurs que cette cité à propos de laquelle Henry de Montherlant disait c'est "une colombe perchée sur l'épaule de l'Afrique" . On peut expliquer ce pouvoir de séduction de Tanger par son exceptionnelle situation géographique ou par les statuts particuliers qu'elle a connus. Mais de toute évidence ce sont les représentations qu'en ont données les relations de voyage, les reportages et les oeuvres de fiction qui expliquent la place de choix qu'elle occupe dans notre imaginaire. Ce sont les images mythiques propagées par les voyageurs, les écrivains et les artistes qui ont contribué à faire sa promotion. Avant de proposer les différentes représentations de Tanger qui sont à l'origine des mythes qui lui sont accolés, il convient de présenter brièvement cette ville singulière. Tanger est une ville marocaine, située sur le détroit de Gibraltar, à dix kilomètres à l'Est du cap Spartel, où commence la côte atlantique. La vieille ville domine une splendide baie fermée à l'Est par le cap Malabata. Plusieurs quartiers extra-muros (Emsallah, Marshan, Dradeb, Souani, Hasnouna, Dchar Ben Dibane, Béni Makada, Charf, Tanjah el Balia, etc.) donnent à Tanger la physionomie d'une grande ville de province. La ville peut être figurée par des monuments et des lieux comme la place du Grand Socco dominée au sud-ouest par le minaret polychrome de la mosquée Sidi Bou Abid, le musée de la Casbah protégé par d'imposants remparts, le lycée Regnault, pépinière de l'élite francophone, le théâtre Cervantes qui tombe en ruines, l'hôtel El Minzah, véritable paradis pour les touristes de la Jet Society, la Grande Mosquée du centre ville, dont le minaret dépasse largement le clocher de la cathédrale, la Place des "Fainéants"d'où les oisifs contemplent par temps clair les côtes espagnoles,
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la synagogue Chaar Raphaêl où prient les juifs en toute quiétude, la Délégation du Tourisme qui occupe les anciens locaux de la Maison de la Dette, le boulevard Pasteur envahi de part et d'autre par des cafés, le Pavillon international du boulevard Mohamed V, l'avenue d'Espagne hérissée de buildings, le port de voyageurs et les excroissances hideuses des quartiers extérieurs. A cause de l'exode rural et de la poussée démographique, Tanger a connu un développement spatial fulgurant. La ville s'est développée vers l'intérieur des terres, du côté de la baie et sur la route de Tétouan. Tangerla-blanche n'a pas résisté en effet au délire des architectes et des parvenus. Elle s'est encombrée de buildings prétentieux qui la font ressembler à une cité surpeuplée, tumultueuse et redoutable. Des constructions anarchiques la défigurent chaque jour davantage et l'éloignent de la mer. Malgré les épreuves qu'elle a subies, Tanger est restée un lieu souverain. C'est une ville accueillante et tolérante bercée par les eaux de l'Atlantique et de la Méditerranée. Avec ses mosquées, ses synagogues, sa cathédrale, son église Notre-Dame-de-l'Assomption, son église italienne Saint-Françoisd'Assise, son American Church et son Andrew's Anglican Church, Tanger est le symbole de la coexistence pacifique entre les religions. C'est une des rares villes au monde où les juifs ont pu vivre dans la sérénité pendant la Seconde Guerre mondiale. Avec son croissant de mer bleue, ses maisons blanches accueillantes et ses lieux de détente, Tanger est une ville de villégiature extraordinaire. Ses plages de sable fin, sa médina pittoresque, ses hôtels de luxe, ses palais des mille et une nuits, ses résidences de la Vieille Montagne et ses cafés rustiques sont le paradis des milliardaires, des poètes, des rêveurs et des artistes. Cette ville située à moins de trois heures des principales capitales européennes attire, chaque année, plusieurs milliers de touristes marocains et étrangers. La "perle du détroit"est un refuge pour tous ceux qui cherchent un ailleurs paisible ou un lieu de vie à l'abri des tracasseries policières et des indiscrétions des journalistes. C'est une ville pittoresque pour les Occidentaux en quête d'exotisme et les chasseurs d'images incongrues. C'est un lieu de pèlerinage pour les nostalgiques de la période internationale qui y débarquent pour rechercher les traces des célébrités qui ont fait sa renommée ou pour tenter de percer son mystère. Cette- cité de rêves a une mauvaise réputation. Pour les Marocains de "l'intérieur", autrement dit des autres villes du Maroc, c'est un lieu "souillé"par la présence massive des Européens et par la corruption des moeurs. N'est-elle pas la ville qui a accueilli jadis les infidèles que le sultan Sidi Mohamed Ben Abdallah s'est efforcé de cantonner loin des villes impériales pour préserver ses sujets de la "contamination des Nazaréens"? D'après certains, c'est la ville de toutes les perversions: prostitution, trafic de drogue, contrebande, etc. Pour la plupart des Occidentaux, le nom de Tanger est lié à la période internationale. D'aucuns l'imaginent encore comme une cité interlope, un lieu où se trouvent des bars louches et où résident des artistes fantaisistes, des milliardaires excentriques, des truands sans vergogne et des contrebandiers. D'autres la perçoivent comme une ville cosmopolite où des 8

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communautés aux statuts différents se côtoient sans vraiment se fréquenter. En France, en Espagne et même au Maroc, on considère volontiers Tanger comme une ville mal famée et peu sûre où il convient de se tenir sur ses gardes. En tant que ville-frontière qui peut abriter des individus d'origines diverses, des hommes sans scrupules et des aventuriers qui ne reculent devant aucun obstacle, elle est assimilée à un lieu potentiellement dangereux. Depuis la fin des années quatre-vingts, Tanger est une ville qui fait peur. En tant que fenêtre ouverte' sur l'Europe, elle inquiète tous ceux qui craignent de voir déferler sur leur territoire des cohortes de délinquants et de laissés-pour-compte du Maghreb. Le nom de Tanger est associé, par eux, au triste destin des "dos mouillés", ces chômeurs en détresse qui tentent de traverser le détroit de Gibraltar pour atteindre le nouvel Eldorado qu'ils caressent sur les écrans de la télévision espagnole. Comme on peut aisément le constater, Tanger est une ville mythique, à la fois fascinante et redoutable, accueillante et inquiétante. Les images contradictoires qui la caractérisent découlent des nombreuses descriptions contenues dans la littérature qui lui a été consacrée depuis deux siècles. La ville a inspiré, en effet, un nombre impressionnant de voyageurs et d'écrivains occidentaux: Ali Bey, Charles Didier, Alexandre Dumas, Mark Twain, Edmondo De Amicis, Pierre Loti, Pio Baroja, Rubén Dario, Walter Harris, Henry de Montherlant, Roberto Arlt, Joseph Kessel, William Burroughs, Brion Gysin, Thierry de Beaucé, José Donoso, Roland Barthes, John Hopkins, Juan Goytisolo, Jean-Noël Vuarnet, Jean-Pierre Koffel, Robert Briatte... Les écrivains qui ont résidé quelque temps à Tanger ont inventé des mots magiques pour la désigner et la fixer dans notre mémoire. La Dream city, comme l'appelle Paul Bowles qui y a élu domicile depuis les années quarante, a envoûté des peintres célèbres comme Eugène Delacroix, Henri Matisse et Francis Bacon. Elle a émerveillé de grands écrivains comme Paul Morand, Jack Kerouac, Truman Capote et Daniel Rondeau. Cette "cité fabuleusetta fasciné également Jean Genet, au début des années trente. L'écrivain a raconté, dans son Journal du voleur, l'hostilité des douaniers qui l'ont empêché de débarquer dans "cette ville plutôt repaire de traîtres"à cause de sa dégaine, de sa désinvolture et de son mode de vie provocant. Tanger a, par ailleurs, fait rêver Mohamed Choukri qui lui témoigne, depuis quarante ans, un attachement indéfectible. La ville blanche a nourri l'imaginaire de l'écrivain Nour-Eddine Sail et du cinéaste Moumen Smihi qui lui sont restés fidèles malgré leur exil volontaire à Paris. Elle a séduit Abdelhak Serhane qui n'a pas résisté à ses charmes et à ses sortilèges. Elle retient l'attention de Tahar Ben Jelloun depuis les années soixante-dix. A l'évidence, Tanger n'est pas seulement ce lieu géographique qui occupe une situation' privilégiée. C'est une ville prestigieuse créée par une abondante production littéraire, un lieu façonné par des créateurs de différentes nationalités; un objet à la fois réel et mythique qui s'est adapté à une certaine consommation. Jusqu'à la fin du XVIIIe sîècle, la ville est représentée comme un lieu occupé par un "peuple barbare". Perçu comme une cité qui faisait partie de
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l'Orient musulman, ce lieu rêvé, à la fois proche et lointain, a suscité des récits qui ont véhiculé de nombreux stéréotypes. La ville a été assimilée au pays "sombre, hostile et cruel" auquel elle était rattachée. La quasi-totalité des descriptions s'inspirait, à cette époque, des relations de voyages dans lesquelles l'imagination se bornait à reproduire des images d'EpinaI. A partir du début du XIXe siècle, Tanger a hanté l'imaginaire des militaires, des diplomates, des aventuriers, des écrivains et des artistes qui y ont séjourné. Port d'escale pour des voyageurs intrépides comme Domingo Badia, alias Ali Bey, Antoine Burel et René Caillié, la ville leur a inspiré une certaine crainte. Aucun de ces écrivains n'est arrivé à résister au choc des cultures. Aucun n'est parvenu à se débarrasser de ses préjugés. Chacun, à sa manière, a jugé la population musulmane avec mépris. Pour Eugène Delacroix qui débarque à Tanger en 1832, le jugement est plus complexe. Le voyageur découvre une ville somptueuse et misérable. Il est à la fois ébloui par les couleurs saisissantes et écoeuré par la pauvreté des gens qu'il croise dans les ruelles de la médina. Le grand peintre ne dissimule pas sa joie devant la beauté du paysage et des costumes des Arabes et des juifs. Mais il n'éprouve aucune sympathie pour les Maures qu'il trouve ignorants, sales et résignés à leur triste sort. Les écrivains occidentaux qui se succèdent à Tanger après Delacroix développent et répandent à leur tour cette vision mythique héritée des temps anciens. Le Français Charles Didier trouve que la ville est laide et il estime que les musulmans sont des fanatiques qui persécutent les juifs. Il fait l'apologie de la violence pour conquérir cette région et l'Empire chérifien. Alexandre Dumas, qui est émerveillé de découvrir les côtes africaines, parle aussitôt après avoir débarqué à Tanger d'un pays hostile. Il décrit la race d'hommes qu'il y rencontre comme des Barbares redoutables. L'Italien Edmondo De Amicis compare les portefaix qui s'apprêtent à l'aider à regagner le rivage à de la "vermine" et à des pirates qui se comportent comme une horde prête à envahir l'embarcation. D'autres écrivains diffusent dans la conscience occidentale cette image négative de Tanger qui légitime, d'une certaine manière, la politique belliqueuse des grandes puissances dans la région. Le Russe Vassili Botldne se demande ce qu'il est venu faire dans cette terre inhospitalière qu'il qualifie de "sale trou marocain". Le diplomate français Henri de La Martinière met en évidence la dégradation de cette ville barbaresque et la nervosité de ses habitants. Quelques écrivains proposent cependant une autre image de Tanger. C'est le cas, entre autres, de l'Américain Mark Twain et du Belge Edmond Picard. Mark Twain, qui fait une courte escale dans la ville du détroit, se réjouit de passer quelques jours dans la "vénérable ville maure" de Tanger. Quant à Edmond Picard, qui accompagne une mission belge au Maroc, il est ravi de se trouver dans une autre planète qui présente des scènes on ne peut plus exotiques. Au début du XXe siècle, cette image de Tanger se renforce sensiblement. Jusqu'aux années vingt, les voyageurs et les écrivains amateurs d'exotisme sont sensibles au merveilleux décor qui a enchanté, à la fin du XI Xe siècle, les peintres orientalistes comme Henri Regnault et Benjamin Constant. Leur regard s'attarde lourdement sur la beauté du site, 10

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les costumes des indigènes (comme on disait alors) et le mode de vie traditionnel des Arabes et des juifs. L'Espagnol Pio Baroja, qui séjourne à Tanger en 1903, trouve que la ville est formidable et qu'elle n'a rien à envier aux villes andalouses. Il décrit les différentes composantes de la population comme d'admirables modèles de fierté. Quant au Nicaraguayen Rubén Dario, qui découvre la ville blanche un an plus tard, il est envoûté par le chant du muezzin et par le spectacle fantastique qu'offre le Grand Socco. Henri Matisse passe deux hivers à Tanger entre 1911 et 1913. Ces deux séjours lui permettent de se débarrasser des images transmises par les voyageurs du siècle précédent. Il se rend compte que la ville est un paradis pour les peintres. Il fait part de son enthousiasme à son ami Albert Marquet et l'invite à le rejoindre. De la fenêtre de la chambre qu'il occupe à l'hôtel Villa de France, le peintre admire la qualité de la lumière, l'exubérance des couleurs, la végétation luxuriante et la beauté des habitants. Après son retour en France, il réalise des toiles comme Vue de la fenêtre, Le Café arabe, Les Marocains et le Rifain assis qui mettent en évidence la beauté de la ville et la diversité des peuples qui y habitent. Pendant les premières années du Tanger international, la cité change d'image: elle prend l'apparence d'une ville cosmopolite à cause du déferlement des colonies étrangères. Henry de Montherlant, qui passe plusieurs séjours à Tanger à partir de 1926, constate la misère qui y règne et la révolte difficilement contenue des Marocains. Il remarque que les Tangérois n'apprécient guère que les Européens s'installent chez eux et s'enrichissent avec la complicité des notables. A partir des années trente, la renommée de Tanger déborde le cadre européen grâce à l'écrivain américain Paul Bowles. Cet artisan du mythe de la Dream city contribue largement à faire connaître la ville. Les descriptions remarquables qu'il en donne attirent l'attention des artistes et des écrivains anglo-saxons. Il représente la ville internationale comme un lieu idyllique, un endroit où règnent la joie de vivre, la liberté de moeurs, la drogue et le libéralisme, une zone où les étrangers peuvent réaliser les rêves les plus insensés. Entre les années trente et cinquante, la ville cosmopolite devient un haut lieu littéraire. Américains, Anglais, Français, Espagnols y débarquent et se laissent séduire par le charme de la cité. Certains d'entre eux achètent une maison à la Casbah et participent à la vie mondaine. Au fil des ans, Tanger se transforme en matière à romans. La ville s'ouvre à la pluralité des points de vue. D'aucuns comme Jean Genet la présentent comme une ville redoutable livrée au marchandage des grandes puissances et des contrebandiers. D'autres comme les poètes de la Beat generation la décrivent comme une ville du bout du monde qui fournit des dérivatifs pour alimenter les fantasmes. D'autres encore comme Paul Morand la représentent comme un endroit paradisiaque où l'on peut vivre des aventures extraordinaires. Pendant quelques années, cette vision mythique de la ville se fige. Tanger est assimilée à une cité de dérive et de débauche, à un lieu fantastique domestiqué par les trafiquants, les drogués, les prostituées et les homosexuels, à une ville corrompue qui ne résiste pas aux sollicitations des
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nantis et qui se donne au plus offrant. Quelques années après la réintégration de Tanger au Royaume du Maroc, l'écrivain marocain Mohamed Choukri dévoile l'envers du mythe. Il décrit un univers occulté par les écrivains occidentaux. Il propose une vision plus proche de la réalité qu'il a connue. Il rend compte de la misère, de la faim, des bordels sordides, du viol et de l'exclusion. Dans son témoignage, Tanger international apparaît comme une ville conquise par une société cosmopolite qui profite des privilèges octroyés par le Statut international et qui est indifférente au sort des Marocains qui vivent dans la précarité. Thierry de Beaucé confirme cette vision du monde dans La Chute de Tanger. L'auteur de ce roman en partie autobiographique publié en 1984 effectue un retour en arrière d'une trentaine d'années pour rendre compte de la vie à Tanger en 1956. Il reconnaît que dans cette zone colonisée par les grandes puissances, les Marocains étaient tenus à l'écart. Il constate que, dans cette drôle de ville, les musulmans étaient assimilés à des rôdeurs et à des pillards redoutables par les membres de la société cosmopolite. En 1970, Juan Goytisolo fait une radioscopie de "la capitale du détroit". Dans une fiction qui s'appuie sur des événements réels, il dresse un diagnostic lucide d'une ville de province repliée sur elle-même et rongée par la crise économique. Il met en évidence les séquelles de la période internationale et il décrit les comportements stéréotypés des principales composantes de la communauté tangéroise qui ruminent les souvenirs d'une période révolue. En 1973, Tahar Ben Jelloun commence une véritable entreprise de démythification. Il invite le lecteur de Harrouda à découvrir "le vrai visage de Tanger". Il retrace l'histoire d'une ville attrayante mais corrompue par l'afflux d'éléments étrangers. Il rappelle les convoitises des puissances européennes et les dommages causés par un libéralisme sans entraves. Il décrit un lieu souillé par des hommes qui ne pensent qu'à leurs profits. Dixsept ans plus tard, il donne un tableau peu flatteur d'une ville "où règnent le vent, la paresse et l'ingratitude." En 1975, l'image de la ville-canaille refait surface dans un roman de Jean-Noël Vuarnet. L'écrivain exploite les stéréotypes qui ont donné de Tanger une réputation sulfureuse. La ville qui n'abrite que des personnages pervers, des névrosés et des psychopathes renvoie une image hallucinante qui se limite à trois fléaux majeurs: le vice, la débauche et la luxure. A partir des années quatre-vingts, l'image de "Tanger-la-prostituée" se développe de façon déconcertante. La plupart des journalistes et des romanciers qui s'intéressent à la ville la décrivent comme un lieu de perdition voué au sexe, à la drogue, au trafic des Blanches et à la contrepande, un territoire où se réfugient les bandits qui ont fui la justice de leur pays et tous ceux qui veulent mener une vie tranquille aux frontières d'une Europe dévastée par la guerre. Depuis le milieu des années quatre-vingts, les écrivains s'attardent sur l'image du paradis perdu. En 1987, Daniel Rondeau mène une enquête passionnante au pays des vivants et des morts. Il suit les traces des artistes et des écrivains qui ont élu domicile à Tanger. Il comprend le charme qu'a pu exercer cette ville protégée par l'ange du bizarre. Des témoignages recueillis 12

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par Dominique Pons, en 1990, évoquent avec nostalgie les souvenirs du paradis perdu et ressuscitent les acteurs et les lieux qui hantent une mémoire orpheline. Ces différentes représentations de Tanger et de ses habitants donnent une image complexe de la ville du détroit. Elles sont parfois complémentaires, souvent proches par certains aspects, mais aussi quelquefois concurrentes. Ces représentations surprenantes sont véhiculées par les nombreux écrits qui lui ont été consacrés. La plupart des extraits que nous proposons dans l'anthologie permettent de s'en rendre compte.

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HISTOIRE DE TANGER

Pour permettre de situer chaque texte dans son contexte historique, il nous semble indispensable de reconstituer succinctement l'histoire de Tanger. La ville de Tanger, dont la naissance se perd dans la nuit des temps, a connu une destinée exceptionnelle. C'est une des raisons pour lesquelles elle a toujours nourri l'imaginaire des voyageurs, des écrivains et aussi de ses habitants. Les légendes les plus variées ont cours sur l'origine et la fondation de Tanger. Il n'est pas utile de les reprendre toutes ici. Il nous suffit d'en évoquer quelques-unes. Une vieille légende fait remonter l'origine de Tanger au lendemain du Déluge. Noé, l'heureux rescapé du Déluge, aurait personnellement constaté la naissance de la ville du détroit en voyant arriver sa colombe qui ramenait de l'argile. On raconte aussi à Tanger que ce sont des oiseaux migrateurs venus du Nord qui ont créé l'ancienne cité. Ces oiseaux auraient déposé de la terre argileuse sur ce lieu béni des dieux, d'où le nom arabe Tin-ja qui veut dire: argile rapportée. Une légende grecque laisse supposer par ailleurs que c'est le géant Antée, le fils du dieu de la Mer et de la déesse de la Terre, Poséidon et Gala, qui serait le fondateur de la ville et qu'il lui aurait donné le nom de son épouse Tingis. La mythologie grecque attribue aussi à Héraclès la fondation de Tanger. Dans un de ses fameux travaux, Hercule, en séparant les montagnes Calpé et Abyla aurait donné naissance à la cité où il aurait trouvé refuge au cours d'un naufrage. Ces histoires légendaires n'ont pas subi l'érosion du temps. Elles ont toutefois été enrichies par des faits réels qui composent l'histoire proprement dite de Tanger. Celle-ci, qui nous intéresse plus particulièrement ici, est jalonnée d'événements qui ont laissé des traces indélébiles dans la mémoire populaire. Rappelons brièvement les plus importants: Au IXe siècle avant J.-C., les Phéniciens découvrent le site de Tanger. Ils y implantent aussitôt après un comptoir prospère. Au VIe siècle, la ville est annexée par les Carthaginois. En 440 avant J.-C, Rome s'y installe et fait de la cité, qu'elle déclare libre, la capitale d'un grand empire, la Mauritanie Tingitane. Au VIe siècle, Tanger passe sous la domination byzantine. Au début du VIlle siècle, la ville devient musulmane. En effet, en 706, Moussa Ibn Noussair s'empare de Tanger. Aussitôt installé, il entreprend avec ardeur l'islamisation des tribus berbères. En 711, Tarik Ibn Ziad, un de ses lieutenants fraîchement converti à l'Islam, lance ses armées à la conquête
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de la péninsule ibérique. La ville représente alors une tête de pont entre l'Afrique et l'Europe. Du Ville au XVe siècles, la cité du détroit est rattachée aux différentes dynasties marocaines. En 1090, Tanger accueille le célèbre Al Mutamid que Youssef Ibn Tachfin renvoie de Séville. Alors qu'avec les Almohade, la ville est florissante, pendant les dernières années du règne des Mérinides elle traverse une période obscure. A partir du début du XVe siècle, la ville attire la convoitise des Chrétiens d'Europe. En 1437, les Portugais essaient en vain de s'emparer de Tanger. Ils essuient deux autres échecs: en 1458 et en 1464. Mais en 1471, ils réussissent à occuper la ville et s'y installent jusqu'en 1661, soit près de deux siècles. Ils y construisent des remparts pour mieux se protéger des invasions extérieures. En 1492, les juifs expulsés d'Espagne par les Rois Catholiques se réfugient au Maroc. Parmi eux, beaucoup ne vont pas au-delà de Tanger. L'accueil qu'ils reçoivent de la part de leurs coreligionnaires et des musulmans ne les incite pas à poursuivre leur exode. En 1661, Tanger devient possession de la Couronne britannique à la suite du mariage de l'Infante du Portugal, Catherine de Bragance, avec le Roi d'Angleterre, Charles II. Pendant les douze premières années de l'occupation anglaise, la ville subit le harcèlement d'un chef de tribu nommé Al Ghai1an. A partir de 1673, les Anglais connaissent une période de répit qui leur permet de construire des fortifications et un môle. A partir de 1678, le sultan Moulay Ismai1 multiplie les attaques pour s'emparer de Tanger. En 1684, les Anglais évacuent la ville après avoir détruit les fortifications et le môle. Moulay Ismai1 y installe un gouverneur et le charge de réparer les dégâts. Celui-ci entreprend de vastes travaux de reconstruction pour assurer la sécurité de la ville, en faire un poste avancé de l'Islam face au monde chrétien et développer son commerce avec l'extérieur. Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, Tanger n'est qu'un rempart contre la pénétration européenne. La cité n'a jamais eu le privilège d'être une ville impériale. Les sultans ont préféré s'établir dans des villes plus sûres et plus prospères comme Fès, Meknès ou Marrakech. L'activité du port était somme toute médiocre, à cause de la proximité de Larache et surtout de Tétouan qui assurait une grande part des échanges commerciaux avec l'extérieur. Pendant le règne (1757-1790) de Sidi Mohamed Ben Abdallah, la ville prend un statut particulier: elle devient petit à petit le lieu de résidence des diplomates étrangers. Pour soustraire ses sujets aux influences "néfastes" des "infidèles", le Souverain alaouite invite en effet les diplomates à se replier sur Tanger. Tous les agents consulaires émigrent les uns après les autres à Tanger. Le Consul de France qui résidait à Safi, puis à Rabat, est un des derniers à déménager: il rejoint la ville du détroit en 1794. Certains pays, dont la France, considèrent que cette mesure humiliante est destinée à limiter leur expansion économique et à entraver leur action en faveur des captifs et de leurs ressortissants installés dans l'Empire chérifien. Ils attendent une occasion propice pour montrer au sultan qu'ils sont les plus forts. 16

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Tanger depuis 1800 A partir du début du XIXe siècle, l'histoire de Tanger s'accélère. Des événements importants modifient le statut politique de la ville du détroit. Celle-ci acquiert en effet un statut spécial dans l'Empire chérifien et, après quelques décennies, elle échappe au pouvoir politique du sultan et aux Marocains. Ces événements politiques ont joué un rôle considérable dans le Tanger d'hier et d'aujourd'hui. Ils ont eu un impact économique et social indéniable. Aussi convient-il de donner un bref aperçu de cette histoire récente de la ville. L'histoire de Tanger depuis 1800 peut se diviser en trois périodes bien distinctes: une première qui commence avec le voyage d'Ali Bey au Maroc en 1803 et qui se termine le 14 mai 1924, date de la ratification de la Convention du 18 décembre 1923 accordant un statut international à la Zone de Tanger; une deuxième qui va du 1er juin 1925, date de l'entrée en vigueur du Statut international, jusqu'au 29 octobre 1956, jour où les pays signataires de la Convention de Paris reconnaissent la caducité du régime international; et une troisième qui commence au lendemain de la réintégration de Tanger au royaume du Maroc et qui se termine au milieu des années quatre-vingt-dix. 1. Tanger, capitale diplomatique Cette première période n'a pas à vrai dire de point de départ déterminé par une date précise. Il est toutefois possible de la faire commencer avec le voyage d'Ali Bey ou bien la mission du Capitaine Burel qui prépare, dans une certaine mesure, le bombardement de la ville par le prince de Joinville, le 6 août 1844. Cette agression française visait, rappelons-le, à "punir" le sultan Abderrahman pour avoir donné asile à l'Emir algérien Abd El Kader. Cette période est marquée, sur le plan politique, par l'ouverture de l'Empire chérifien à l'Europe. Pendant les dernières années de son règne, le Sultan Sidi Mohamed Ben Abdallah, fait de Tanger une capitale diplomatique très active. Les sultans Moulay Sliman (1792-1822) et Moulay Abderrahman (1822-1859) poursuivent la même politique que leur prédécesseur. Le sultan Sidi Mohamed (1859-1873), quant à lui, concède aux diplomates une forêt et un terrain de golf pour occuper leur temps de loisirs. Jusqu'à la veille de la prise d'Alger par les forces d'occupation françaises, Tanger est inlassablement prise pour cible par les canons des assaillants étrangers. Elle est l'objet de plusieurs bombardements qui causent des dommages importants et qui provoquent parfois la fuite d'une partie de la population. La conquête de l'Algérie modifie considérablement le cours de l'histoire de Tanger. La ville subit une pression encore plus forte de la part de la France et de l'Espagne qui veulent imposer leur hégémonie en Afrique du Nord. L'Angleterre, qui s'efforce de maintenir son influence à Tanger et qui veut avoir un meilleur contrôle du détroit de Gibraltar, essaie de "courtcircuiter" les puissances rivales. Pour maîtriser la situation sur place, les Anglais sollicitent le concours
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des autochtones et en particulier des juifs auxquels ils attribuent la fonction de drogman. Conscient du rôle que peuvent jouer ces interprètes, le Consulat de France ne tarde pas à obtenir leur précieux concours. Les autorités françaises acceptent par ailleurs la naturalisation de nombreux juifs de Tanger. Afin d'attirer certains d'entre eux - ceux qui ont une situation privilégiée -, les nations européennes accordent le statut de "protégé" aux juifs et les mettent ainsi à l'abri des autorités marocaines. Elles recrutent également quelques "agents" parmi les notables musulmans qui veulent bénéficier des mêmes "privilèges" que les juifs. Au fil des ans, les représentants des puissances étrangères prennent possession du territoire. Ils créent un Conseil sanitaire. Ils gèrent le Cap Spartel, construit en 1865. Pour faciliter les liaisons avec leurs ressortissants et leurs pays, ils installent les moyens de communication indispensables. En 1857, l'Angleterre crée la poste anglaise. En 1865, la France installe une poste nationale d'Etat. En 1880, Tanger est reliée directement à Gibraltar par le câble anglais sous-marin de l'Eastern Telegraph Company. En 1883, l'Espagnol Rotondo crée le réseau de téléphone interurbain. Pendant cette période, la ville accueille de nombreux étrangers qui ne veulent pas trop s'aventurer dans un Empire fermé aux "infidèles". En 1808, Antoine Burel y dénombre 150 Européens. Au milieu du XIXe siècle, Tanger abrite presque les deux tiers des ressortissants étrangers qui vivent dans l'Empire chérifien. En 1867, 965 Européens résident à Tanger et seulement 532 dans le reste du Maroc. A la fin du XIXe siècle, ils sont plus de 3500 résidents permanents. Ces Européens forment alors les trois quarts de la population européenne du Maroc. Ils représentent de précieux" agents de renseignements" pour les diplomates, les militaires et les simples voyageurs qui veulent connaître le pays. A ce moment, la ville est desservie par de nombreux steamers des grandes compagnies maritimes. Ces bateaux, qui demeurent en rade de Tanger, débarquent les touristes en provenance de France, d'Italie, d'Espagne, du Portugal, d'Angleterre, d'Amérique... Le débarquement est assuré par de vaillants portefaix (juifs et musulmans) qui transportent les hommes et les femmes sur leur dos. Les Européens qui résident à Tanger vivent dans la médina, autour de la place du Petit Socco et de la rue des Siaghines. Les consuls, quant eux, ont leurs belles résidences dans les hauteurs de la ville ou dans le quartier de la Vieille Montagne. Les enfants de cette colonie étrangère fréquentent des écoles différentes. Plusieurs établissements scolaires leur sont destinés: l'Ecole de la Mission Catholique Espagnole (fondée en 1794), l'institution française Robinet (fondée en 1885) et l'Ecole italienne de l'''Eglise des Sables". Les juifs vont à l'Ecole Israélite (fondée en 1864). Quant aux musulmans, ils suivent un enseignement coranique dans les msids installés dans l'enceinte des mosquées. A la fin du XIXe siècle, la mort du sultan Moulay El Hassan précipite le Maroc dans une zone de turbulences. Profitant de la crise qu'engendre le règne du sultan Moulay Abdelaziz, les puissances étrangères multiplient les stratégies pour s'emparer du Maroc. 18

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Au début du XXe siècle, la cité du détroit est le centre des intrigues diplomatiques, le lieu où s'élaborent les politiques décidées par les dirigeants français, espagnols, anglais et allemands. C'est un véritable "nid d'espions", le territoire où se trouve très certainement la plus grande concentration d'a&ents secrets. Tanger est l'objet de tractations entre la France qui veut étendre sa zone d'influence au Maroc, l'Espagne qui rêve de l'annexer et l'Angleterre qui s'efforce de sauvegarder ses intérêts stratégiques dans la région. Le 3 octobre 1904, l'Espagne et la France signent un accord secret qui délimite leurs zones d'influence au Maroc. Les deux pays estiment alors que Tanger doit bénéficier d'un régime spécial. Le 31 mars 1905, le Kaiser Guillaume II arrive à Tanger à bord du Hohenzollern. Devant des auditeurs médusés réunis à la légation allemande, il prononce un discours fracassant qui va à contre-courant des positions française et espagnole. Il y exprime son attachement à la souveraineté du Maroc, mettant ainsi en évidence son hostilité à l'encontre des visées hégémoniques des puissances européennes qui espèrent coloniser le Maroc. Le discours du Kaiser n'a aucune incidence sur le cours des événements. En effet, le 7 avril 1906, la Conférence qui réunit depuis le 16 janvier l'Espagne, la France, la Grande-Bretagne, l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la Belgique, l'Italie, les Pays-Bas, le Portugal, la Russie et les Etats-Unis aboutit à la signature de l'Acte d'Algésiras qui organise le dépeçage du Maroc et confirme le caractère spécial de Tanger. Le 30 mars 1912, le traité du protectorat français, signé à Fès, entérine les décisions prises à Algésiras. Et le 18 décembre 1923, la Convention de Paris fait de Tanger une Zone d'administration internationale sous la souveraineté du sultan du Maroc. Cette Convention est ratifiée le 14 mai 1924. Quelques années avant que Tanger ne devienne une Zone internationale, la France ouvre deux établissements d'enseignement destinés aux adolescents français: un établissement pour les jeunes filles (en 1909) qui deviendra le collège Saint-Aulaire en 1918 et le Lycée Regnault (en 1913). L'Espagne, quant à elle, inaugure, en 1913, le Grand Théâtre Cervantes pour divertir les élites européennes et les notables marocains. Pendant cette période, la ville de Tanger connaît une certaine prospérité économique, grâce au développement et à la diversification des relations commerciales du Maroc avec les pays européens. De nombreux vapeurs des compagnies de navigation relient Tanger aux principaux ports européens: Gibraltar, Cadix, Marseille, Gênes, Naples, Trieste, Liverpool, Hambourg... Mais le port de Tanger est concurrencé par ceux de Casablanca, Safi et Mogador. A partir des années vingt, l'aménagement du port de Casablanca va ralentir l'activité commerciale et maritime de Tanger. La ville du détroit reçoit essentiellement les bâtiments qui transportent les touristes. 2. Tanger, ville internationale Le 1er juin 1925, le Statut international de la Zone de Tanger entre en vigueur. Les puissances signataires du Statut reconnaissent la souveraineté du Sultan. Ce dernier y représente l'autorité par l'intermédiaire du Mendoub qui, par ailleurs, d'après la Convention de Paris, "promulgue les textes
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législatifs votés par l'Assemblée internationale" et "administre directement la population indigène." (article 29 de la Convention de Paris). Le terme "indigène" désigne en fait la communauté musulmane de Tanger à laquelle on supprime d'avance les avantages concédés aux étrangers. Dès les premières années du régime international, les Marocains font en effet la triste expérience de l'exclusion: ils sont marginalisés dans leur propre territoire. Dans la ville internationale, les communautés étrangères et les intérêts des grandes puissances relèvent d'une Assemblée internationale élue par les différents groupes de la population, d'un Comité de Contrôle formé des délégués des puissances "garantes" et d'un corps de police étranger. Les Marocains réagissent vivement à la situation qui leur est imposée. Ils se mobilisent derrière des chefs de partis qui rejettent violemment cette forme de colonialisme. En 1930, la ville reçoit la visite de l'Emir Chakib Arsalane, l'une des personnalités les plus marquantes du mouvement panarabe. En 1935, Abdallah Guennoun crée une école marocaine pour contrecarrer l'action culturelle française à Tanger. L'enseignement, qui y est dispensé en arabe, vise deux objectifs: mettre en garde contre les dangers d'une acculturation et former les futures élites. Pour compléter la formation de ses lauréats, l'''Ecole Abdallah Guennoun" les envoie dans les prestigieuses universités du Proche-Orient. Pendant la seconde guerre mondiale, Tanger tombe sous l'autorité exclusive de l'Espagne. Le 14 juin 1940, l'Espagne fait occuper Tanger par l'armée de la Zone espagnole. Le 20 novembre 1940, le gouvernement espagnol rattache la Zone de Tanger à la Zone espagnole. Le 17 mars 1941, le consulat d'Allemagne occupe la résidence du Mendoub. Le 2 mai 1944, l'Espagne expulse le consul d'Allemagne de la Mendoubia. Le 9 octobre 1945, l'armée espagnole se retire de Tanger. Après la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis et l'URSS participent à l'Assemblée législative et au Comité de Contrôle alors que l'Italie, qui faisait partie de l'administration internationale depuis le 25 juillet 1928, en est exclue. Le Il octobre 1945, le Mendoub, qui avait été démis de ses fonctions en 1941, revient à Tanger à bord d'un croiseur français. Pendant les années quarante, la ville devient la plaque tournante de l'espionnage en Méditerranée et le territoire des agents doubles. Fuyant les fascismes et les contrôles policiers qu'ils imposent, ces hommes qui opèrent sous une fausse identité essaient de recueillir, à l'occasion des soirées mondaines, des informations susceptibles d'éclairer la nation qui les a mandatés. La ville est aussi, à cette époque, le refuge des nationalistes marocains. Les chefs des partis politiques y circulent à l'abri de tout soupçon. Leurs membres sont placés dans les administrations internationales afin de recueillir des renseignements et de défendre leurs coreligionnaires. Ils y publient plusieurs journaux dont La Voix du Maroc. Ils y organisent des manifestations contre la présence étrangère au Maroc. Avec la visite du sultan Sidi Mohamed Ben Youssef, le 9 avril 1947, la ville devient le symbole de la lutte contre les forces d'occupation. Le Souverain prononce en effet le lendemain un discours historique où il 20

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réclame l'indépendance du Maroc, la réunification du pays et son rattachement à la nation arabe. Le 10 avril 1947 est une date importante de l'Histoire du Maroc. En effet, dans leurs discours de Tanger, le prince héritier Moulay El Hassan et la princesse Lalla Aïcha appellent les Marocains à se mobiliser pour se dégager du joug du colonialisme. A partir de cette date, Tanger se transforme en tribune pour les nationalistes qui veulent s'adresser à l'opinion internationale. Mais pendant encore quelques années Tanger poursuit son ascension économique. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la ville se développe en effet à une vitesse vertigineuse, grâce à la libre circulation des devises, au commerce et aux investissements étrangers. Si l'activité du port connaît une période de récession, à cause de la concurrence de Casablanca, l'activité immobilière bat son plein. De nouveaux immeubles d'habitations sont construits dans la ville nouvelle pour loger les ressortissants européens qui veulent y élire domicile. Ce petit port tranquille se transforme en effet en terre d'asile pour des Européens qui abandonnent les foyers d'explosions, pour des républicains espagnols qui ne résistent pas à la violence du régime de Franco et pour des milliers de juifs qui fuient les persécutions et le nazisme. Par ailleurs, l'activité financière est florissante. Grâce à l'entrepôt des métaux précieux, créé en 1947, et à l'inexistence de droits de douane, la ville devient le grand marché de l'or. Pendant ces années d'après-guerre, Tanger vit dans l'insouciance sous le regard complaisant des forces de l'ordre composées de soldats espagnols, de gendarmes français et de supplétifs marocains. Les rares manifestations anticolonialistes (en 1952 et en 1955) ne réussissent pas vraiment à troubler la quiétude des milliardaires, des diplomates et des notables marocains. Cette époque, qui permet à tout un chacun d'exercer des activités interdites et réprimées dans d'autres lieux, fait le bonheur des trafiquants de drogue et des contrebandiers, des proxénètes et des marginaux qui sont de plus en plus nombreux. Ce Tanger de la "belle époque", devient un lieu de villégiature pour de nombreux écrivains et artistes occidentaux. La ville accueille des écrivains célèbres comme Paul Morand qui craint des représailles à cause de sa collaboration avec le régime de Vichy. L'écrivain et journaliste Joseph Kessel y débarque pour étudier la "faune" cosmopolite. Truman Capote et les principaux représentants de la Beat generation: Jack Kerouac, William Burroughs, Allen Ginsberg, Brion Gysin, répondent à l'invitation de Jane et Paul Bowles qui habitent dans la Dream city depuis le début des années quarante. Certains d'entre eux prennent goût à la douceur de vivre et s'installent à Tanger pour quelques mois. Quelques-uns, comme Brion Gysin, y résident pendant plusieurs années. En quelques années, la ville enregistre une croissance démographique fulgurante. En 1940, elle abrite 80 000 habitants dont 15 000 Espagnols, 2 500 Français, 1 200 Italiens et 1 000 Anglais. En 1956, on y compte 150 000 habitants dont 90 000 musulmans, 17 000 juifs et 40 000 Européens. La colonie espagnole représente, à ce moment, plus de la moitié des étrangers. La plupart des étrangers habitent, pendant les années cinquante, dans les
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nouveaux immeubles construits de chaque côté du boulevard Pasteur, dans les maisons cossues du quartier du Marshan et dans les villas luxueuses de la Montagne. Chaque communauté occupe un quartier de la ville moderne. Cette société cosmopolite, qui n'intègre ni les Espagnols qui vivent dans la pauvreté ni les Arabes que le régime international a sciemment méprisés, mène un train de vie florissant. Les Marocains, quant à eux, occupent les maisons modestes de la médina ou les quartiers périphériques d'Emsallah et de Souam. La plupart d'entre eux vivotent en travaillant comme employé de maison, jardinier ou gardien chez les nantis, ou en exerçant une petite activité au port. Une minorité, composée de notables et de commerçants d'articles d'artisanat, habite dans de belles maisons de la Casbah ou dans les nouveaux quartiers résidentiels et profite véritablement des avantages accordés par le Statut international. 3. Tanger, ville de province Le 29 octobre 1956, la Zone internationale de Tanger est rattachée au royaume du Maroc. Cette date marque le début d'une ère nouvelle. La fin du Statut international inquiète une partie de la population, en particulier les milliardaires et ceux qui ont amassé des fortunes colossales en ayant exercé des métiers illicites. Ces derniers s'empressent de quitter la ville. Pendant quelques années, toutefois, le rattachement de Tanger au Maroc ne bouleverse pas les modes de vie et l'activité des ressortissants des différentes communautés étrangères. Le 26 août 1957, S.M. Mohamed V octroie une charte royale à Tanger afin de favoriser son développement économique. Ses dispositions stipulent le maintien de la liberté des changes et la liberté de commerce avec les pays étrangers. Dans son préambule, le Souverain envisage de faire de la ville un centre d'échanges internationaux et un port franc. La même année, à la suite d'une visite du Souverain, la ville est promue capitale d'été du Royaume. Les Tangérois et les ressortissants étrangers accordent à ce choix symbolique une signification politique. Pour les uns et les autres, cela signifie le retour, sous une autre forme, de l'ancien régime. Rassurés, une partie de la population marocaine (les notables, les hommes d'affaires et les commerçants) et les résidents étrangers poursuivent leurs activités et leurs modes de vie. En 1960, le gouvernement marocain, qui veut donner à Tanger un statut économique identique à celui des autres villes du Royaume, abolit les dispositions provisoires qui accordaient des avantages fiscaux aux nations établies à Tanger. Pour retenir les capitaux étrangers, la ville est cependant dotée d'une zone franche. Ces mesures provoquent l'exode des Européens et d'une bonne partie de la communauté juive. Les Européens pensent, à juste titre, que le changement du statut de Tanger et l'intégration économique signifient la fin de leurs privilèges. Ils retirent leurs capitaux, ferment leurs magasins et ils vont les placer ailleurs. Quant aux juifs Tangérois, ils redoutent, à tort, une dégradation de leur situation. Quelques-uns vont en Israël, mais la plupart émigrent au Canada ou en Amérique. Les changeurs vont spéculer sous d'autres cieux plus cléments. Malgré ces départs massifs, le nombre des 22

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habitants augmente progressivement. La ville exerce en effet un attrait sur les Marocains et notamment ceux des provinces du Nord. Les plus audacieux achètent à des prix très intéressants les maisons et les magasins mis en vente par les candidats à l'exode. La soudaine augmentation du nombre des jeunes pose un problème à l'Etat. Le gouvernement, qui prend conscience de l'insuffisance des locaux destinés à leur éducation, débloque d'importants crédits pour la construction d'établissements scolaires (écoles primaires, collèges et lycées), d'une Ecole Hôtelière et de deux centres de formation d'enseignants (Centre de Formation d'Instituteurs et Centre Pédagogique Régional). Ces divers établissements publics arrivent à contenir tous les jeunes tangérois qui ne trouvent pas de place dans les établissements étrangers: école primaire espagnole, Collège Ramon y Cajal, Ecole Adrien Berchet, Lycée Regnault et Ecole Américaine. A partir des années quatre-vingts, la ville bénéficie de certaines mesures gouvernementales destinées à relancer son économie. Des industries du textile, du commerce et du bâtiment s'y implantent et prennent de plus en plus d'espace dans la zone industrielle située sur la route de Tétouan. La "perle du Nord" prend une nouvelle physionomie et devient la deuxième ville industrielle du Maroc après Casablanca. Pendant la même période, des investissements touristiques privés donnent lieu à la construction de plusieurs hôtels de luxe et à la restauration de quelques vieux hôtels délabrés. L'Etat encourage également les promoteurs et les particuliers à bâtir dans la zone d'alnénagement touristique située dans la baie. Cela permet la réalisation de plusieurs projets ambitieux à proximité du Club Méditerranée. L'Etat fait construire par ailleurs un Institut Supérieur International de Tourisme dans la baie de Tanger. Après avoir connu une certaine léthargie, le port enregistre un regain d'activité. Bien qu'il ne se place qu'au sixième rang pour le trafic des marchandises, il occupe le premier rang pour le transit des passagers. Malgré la concurrence déloyale des compagnies maritimes espagnoles qui pratiquent des prix attractifs pour relier Algésiras à Ceuta, des centaines de milliers de travailleurs immigrés et environ deux millions de touristes européens débarquent chaque année à Tanger. La ville, qui offre pendant quelques années des emplois dans plusieurs secteurs de l'économie, accueille également un nombre considérable de paysans qui abandonnent les montagnes environnantes. Pour endiguer la crise du logement, des hommes d'affaires sans scrupules prennent la ville d'assaut. Ces promoteurs construisent de nombreux immeubles sans style. Comme la ville n'a pas de plan d'aménagement rigoureux, le développement urbain s'avère quelque peu anarchique. L'exode rural et la poussée démographique donnent lieu à un habitat spontané. A proximité des quartiers populaires poussent des bidonvilles où s'entassent des familles démunies qui vivent dans des conditions insalubres. Les autorités essayent en vain de les remplacer par des cités construites par la délégation du ministère de l'Habitat. Après l'instauration du visa par l'Espagne, en 1991, la ville devient une cité de transit pour de nombreux déshérités. Elle accueille en effet des centaines de laissés-pour-compte du Maghreb et d'Afrique qui aspirent à
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