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Réinventer l'Afrique

De
336 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
Lecture(s) : 177
EAN13 : 9782296315600
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Collection "Points de vue"

Réinventer

l'Afrique

L'Afrique Noire à L'Harmattan (dernières parutions)
AKESSON Birgit: Le masque des eaux vives. Danses et chorégraphies traditionnelles d'Afrique Noire. Traduit du suédois, 346p. AMONDJI Marcel: L'Afrique Noire au miroir de l'Occident, Diffusion "Nouvelles du Sud", 204 p. CAHEN Michel: Ethnicité Politique. Pour une lecture réaliste de l'identité, 170 p. COQUERY-VIDROVITCH Catherine: Afrique Noire. Permanences et ruptures, 447 p. COQUERY-VIDROVITCH Catherine: Histoire africaine du XXe si~cle. Sociétés, villes, cultures, 226 p. ELA Jean-Marc: Afrique, l'irruption des pauvres. Société contre ingérence, pouvoir et argent, 266 p.
ELA Jean-Marc: Restituer l'Histoire aux sociétés africaines

-

Promouvoir les sciences sociales en Afrique Noire, 128 p. INIESTA Ferrân, L'Univers africain - approche historique des cultures noires, (traduit de l'espagnol), 224 p. KABALA Matuka D. : Protection des écosystèmes et développement des sociétés. État d'urgence en Afrique, 276 p. LOUVEL Roland: Quelle Afrique pour quelle coopération?, 196 p. PERRET Thierry: Afrique, voyage en Démocratie, 360 p. WILLAME Jean-Oaude : Gouvernance et pouvoir. Essai sur trois trajectoires africaines: Madagascar, Somalie, Zaïre, Cahiers Africains, n° 7-8,206 p. Etc.

Gérard Buakasa

Réinventer l'Afrique
de la tradition à la modernité au Congo-Zaïre

Préface de Gilles Bibeau Postface de V. y. Mudimbe

5 - 7 rue de l'école polytechnique
75005 - Paris

L'Hannattan

Couverture: Poteau mitan Oeuvre du peintre Haïtien, Anthony Benoît, de Montréal En Haïti, un poteau mitan est un poteau qui soutient la structure dl: péristyle monté au lieu où .se passe la cérémonie vodou. Toutes le~; poutres y aboutissent pour y être soutenues. De là, le poteau mitan es. une personne de référence qui soutient la communauté, le village ou hl famille. Cette personne est très souvent une femme.

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-73844047-9

Remerciements

Ce texte fut au départ constitué de notes de cours sur le développement et la coopération internationale rédigées en automne 1990 à l'Université Laval. La préparation finale du texte fut rendue possible grâce à un soutien de la Fondation Gérard-Dion à qui nous adressons nos remerciements en même temps qu'à l'Université Laval, en particulier au doyen de la Faculté des sciences sociales d'alors, Jean-Pau] Montminy; à la vice-doyenne à la recherche, Lise DarveauFournier; et à Mustapha Mbodj et Lucie Hudon pour leur collaboration logistique. Notre gratitude à Antoine Ambroise, Célestin Blaud, Jean-Marie Boka, Hélène Bouchard, Gauthier de Villers, Miala Diambomba, Monique Gauvin, Rachel Gilben, Chira Lwira, Edward Kalambayi, Abou Machoudi, Alfred Mandaka, Genrude et Jean-Pierre Mukendi, Antoine Ntetu, Bernard Tremblay et Roben Vachon. Kua mbuta Alben Doutreloux, matondo; kua Gilles Bibeau ye nkento ani Ellen Corin, matondo.



Sommaire
Préface
De l'usage thérapeutiqu£ de la tradition africaine

11

par Gilles Bibeau PRESENTATION PREMIERE PARTIE LE PROBLEME: LE ZAIRE, UN PAYS DES AUTRES
1. Une invention occidentale

19

25

Comme les autres pays d'Afrique noire, en général, le. Congo-Zaïre n'est pas un pays des Zaïrois mais bien un pays des "autres", à savoir et d'abord, un pays de Léopold II, fondateur de l'Etat Indépendant du Congo; puis de la. Belgique à qui le Roi des Belges l'a cédé; ensuite des grandes puissances avec le concours d'un homme de mair qui a mis sur pied un régime de dictature assisté. (Une: histoire 25, La traite des esclaves 28, La colonie 29, La. postcolonie 33, Mobutu en toute liberté 39, La population dans la survie 44) 2. Au nom du progrès 51

Un effort de théorisation de la colonisation et de la domination occidentales est alors déployé par des intellectuels africanistes à partir de l'idée de progrès; effort que des théoriciens africains tenteront de reproduire à lew' tour. (Ouvrir l'Afrique à la civilisation 51, L'idé~

RÉINVENTER L'AFRIQUE occidentale de progrès 54, Le courant libéral 57, Le courant critique 59, Le discours africain de développement 63) 3. Un chantier à la place du progrès 71

Au lieu du progrès, le pays est tombé en ruines, victime dv pillage, de la cueillette et de la dette. A la suite de ce gâchis.. cadre inefficace, jeunesse sans avenir, femme entre les eaux, personne âgée évacuée de la scène publique, paysar laissé pour compte. (Des cadres rendus inefficaces 72, Une;' jeunesse abandonnée 78, La mort de personnes âgées 83, Analphabétisme 84, La femme entre les eaux 88, Le paysar laissé pour compte 96) DEUXIEME PARTIE UN CHOIX POUR DEVENIR PAYS DES GENS DE CHEZ NOUS 4. Un problème de responsabilité 107

La question se pose alors de savoir à qui revient h. responsabilité historique, morale et politique de la débâcle: du pays. Réponse: la responsabilité revient aux grande~ puissances en amont et aux cadres locaux en aval. (Troh. remarques 108, Assistance en amont 111, Autonomie er aval 121) 5. Alternative 133

Il est ici proposé de construire, sur les ruines de l'ancien, Uf, nouveau pays avec d'autres matériaux et une autre vision. celle de la majorité des Zaïrois, à partir de leur inspiration. de leur expérience et surtout de leur tradition. (Sortir dl modèle et de la trajectoire de l'Occident 133, Rompre avec l'idée technocratique des cadres locaux 142, Revenir à l~. tradition 147, Une marche en arrière? 153, Une tradition qu~ résiste et qui a fait ses preuves 160)
6. De l'idée africaine de développement

166

Il s'agit à présent de faire une esquisse de la vision africaine: pour donner une idée de ce que peut être le développement 8

SOMMAIRE

dans la culture africaine et. suivant cette idée. indiquer 1& direction à prendre. simplement en termes de propositions. en vue de la transformation future du pays et de la reprise dt. sens et de l'initiative perdus par la population. (Trois questions 167. L'idée africaine de personne 176. L'idée~ africaine de développement 183) 7. Médiations et supports de développement 188

Pour assurer. maintenir et promouvoir le mieux-être. le médiation et des supports institutionnels. (Supports de la personne 189. Supports d'interventions surnaturelles 209. Supports de recours auprès du surnaturel 213. Supports de gestion de la société et des relations 215. Conclusion 231) TROISIEME PARTIE POUR UN AVENIR INVERSE 8. Stratégie 237

Sont ici proposés. en termes de partage, cinq programme~. de base comprenant la santé. la formation. l'économie' conviviale. le pouvoir et la culture, pour commencer une: nouvelle vie selon cette alternative au bénéfice de tous les membres de la société. présents et à venir. (Ecoute de soi et de sa tradition 238. Partage de la santé 240. Partage de 11:. connaissance 244. Partage des biens 250. Partage du pouvoir 254. Partage de la culture 273)
9. Faisabilité

281

La condition de réalisation de ces propositions de: programmes de base relevant d'une volonté politique plutôt que technique avant même d'être une question financière, H va falloir maintenant repérer les ressources politiques sw' lesquelles il est possible de compter. (Composition de 11:. société politique du Congo-Zaïre 283. Forces sociale~: favorables au changement 295. Sur la transition 299)

9

RÉINVENTER L'AFRIQUE CONCLUSION Postface de V.Y. Mudimbe Bibliographie récapitulative 309 313 315

10

Préface
De l'usage thérapeutique de la tradition africainé'

Gilles Bibeau professeur au Département d'anthropologie de l'Université de Montréal et président de l'Association canadienne des études africaines

La tradition culturelle africaine n'est responsable ni des abus qu'on a commis si souvent en son nom ni de: l'ignorance ou du rejet que les spécialistes dL développement lui ont généralement manifesté. La tradition n'était, pensait-on, qu'un fouillis de pratiques villageoises qui ne correspondaient plus à la modernité des villes, un système de contraintes qui enfermaient les gens, surtout les plus productifs, dans des obligations familiales et une solidarité dépassée; et, plus globalement encore, les cultures africaines ne constituaient aux yeux de bien des apôtres du progrès et de la modernité que des freins au changement et des attaches avec un passé révolu. La tradition culturelle africaine ne détient évidemment pas une clé, un passe-partout, capable d'ouvrir toutes les portes; elle ne possède pas non plus des solutions toutes faites qui permettraient de sortir rapidement du chaos dans lequel s'enfonce de plus en plus le Congo-Zaïre, et avec lu:, bien d'autres pays d'Afrique; et essoufflée, affaiblie, défigurée d'abord par l'entreprise coloniale puis par les trois

RÉINVENTER L'AFRIQUE décennies de post-colonie (selon l'expression d'Achille:; Mbembe), la tradition africaine n'est peut-être en fait même plus capable de revitaliser des pays qui meurent souvem sous leurs propres coups dans le "laisser-faire" dl libéralisme mondial et avec la complicité des pays riches. Mais qu'adviendrait-il si l'on inversait pour un moment la perspective et si l'on cherchait dans les cultures africaines elles-mêmes des points d'appui pour une autre modernité., des amarrages pour lutter contre la dérive vers l'étranger (l'extraversion, dans la langue des économistes) et de~ ancrages dans le terroir local, dans sa propre histoire, dans ses valeurs à soi pour se projeter en avant dans la fidélité à sa propre identité? Plusieurs diront sans doute qu'on a aussi essayé de fonder des socialismes d'Etat sur les solidarités lignagères, qu'on a favorisé en certains endroits le métissage des idées et des pratiques, dans le domaine:; religieux et ecclésial surtout, et qu'on a expérimenté ici et là des formes hybrides d'organisation politique et de gestion administrative (les chefs traditionnels continuant par exemple à détenir un certain pouvoir). Il y a même el l"'authenticité" de Mobutu et la "négritude" de Senghor. Mais tout cela n'aurait absolument rien donné ou si peu Un tel constat est sans doute juste mais il oublie de prendre:~ en compte le fait qu'on n'a jamais vraiment changé le centre:: de gravité de l'idéologie du développement et que partout. dans tous les domaines (en politique, en économie, eL religion, dans la santé, dans l'éducation), les manières de:: faire occidentales, même chez ceux qui se sont mis honnêtement à l'écoute du monde africain, se sont limitées f; métaboliser, à digérer les spécificités africaines et à les intégrer à la périphérie du système, dans ses marges. pourrait-on dire. Cette entreprise a manqué de radicalisme. de violence aussi, dégénérant progressivement dans une:: rhétorique creuse et dans un maquillage lourd qui effaçait de:: fait toutes traces des manières de faire spécifiquemem africaines. Et pourtant, ultime avatar de cette entreprise de:: séduction, les modèles actuellement dominants de:: développement continuent à parler d'adaptation culturelle el: sociale des programmes, des systèmes et des structures, qu'il s'agisse d'écoles, d'hôpitaux, de bureaucratie, de:: législation, d'organisation du travail ou de tout autre chose.

12

PRÉFACE Plus personne n'est aujourd'hui dupe de cette vaste: opération cosmétique qui se limite à la surface des choses et qui a été incapable de générer et de soutenir dans le long terme de véritables alternatives au développement tel qu'il est pensé à partir des pays occidentaux. Et pourtant les traditions culturelles africaines permettraient sans doute de: mettre en place une thérapeutique qui ne se limiterait pas è. apporter des correctifs mineurs aux orientations de base du développement en Afrique mais qui pourrait faire subir un tête-à-queue radical à la philosophie qui fonde aujourd'hui les projets de développement dans la très grande majorité des pays africains, au Congo-Zaïre en tout cas. Et cette thérapeutique d'inspiration africaine fonctionnerait peut-être parce qu'elle s'enracine dans une: autre conception du monde, une autre manière de voir l'homme et la société et tout au fond dans une autre: philosophie qui est celle-là même qui a fait vivre les peuples africains jusqu'à ce jour et qui continuera sans doute encore: dans l'avenir à donner un sens à la vie des personnes et des communautés. Une thérapeutique donc qui serait portée par une autre: philosophie que celle qui prévaut dans les pays occidentaux ou ailleurs dans le monde. Et cette philosophie qui nourrit une vision singulière et originale du monde, de la personne, de la santé, de la famille, de l'éducation, du pouvoir, de la religion, serait celle-là même que les cultures africaines om construite au fil des siècles, qu'elles ont transformée dans leurs contacts avec les autres civilisations et qu'elles maintiennent jusqu'à ce jour vivante. L'anthropologie nom. a appris que les conceptions du monde et de l'homme qu: ont surgi dans tous les coins de la terre représentent autant de versions originales de l'humanité qui sont toutes également légitimes et qui peuvent toutes prétendre b. l'égalité. On peut certes insister sur leurs ressemblances, sur leur parenté et sur les constantes qu'on retrouve dans toutes ces cultures; mais un tel exercice ne prend vraiment sens que: lorsqu'on a dans un premier temps restitué l'identite originale de chaque culture et décrit l'architecture singulière: de chacune (ou de la majorité en tout cas) des multiple~; versions du monde. Ce n'est en effet qu'au terme de cet exercice comparatif que les différences surgiront, que: 13

RÉINVENTER L'AFRIQUE l'originalité des philosophies particulières sera dévoilée et que seront mises en place les conditions intellectuelles et pratiques minimales pour que le respect des identités culturelles singulières soit au moins théoriquement assuré. Les différences entre les univers culturels sont en effet multiples, variées et souvent inattendues. Qu'il suffise de penser à la manière dont on voit le corps, la maladie et lé. médecine en Afrique et dans le monde occidental: chez les Africains le corps est une réalité énergétique (inscrit dans de: puissants réseaux de forces souvent perçus comme suprasensibles) et hydraulique (il est nourri de la circulation des liquides, du semen surtout qui enracine la personne dans ur lignage) alors que les Occidentaux (du moins depuis lc'. révolution cartésienne) ont tendance à voir le corps comme: une machine, une mécanique. Les médecines que ces deux mondes ont produites ne pouvaient donc qu'être fortement contrastées, dans la mesure même où elles intégraient des visions très différentes de la vie et du monde. De même, la personne a été traditionnellement pensée er Afrique à partir des principes d'appartenance lignagère. d'âge et d'héritage de statut, ce qui la transforme.: inévitablement en un sujet davantage communautaire que ne: l'est la personne autonome et indépendante qu'on trouve: dans les pays occidentaux. Et nous pourrions ains: continuer à contraster le polythéisme latent du culte de~; ancêtres avec les religions monothéistes occidentales, les systèmes africains de pouvoir avec les modèles politiques transmis par l'Europe aux pays africains, les modes africains de production avec les modèles économiques inventés par les occidentaux. Au moment où des artisans laborieux cherchent r. retrouver dans les traditions culturelles africaines des outils conceptuels et des modèles opérationnels pour inventer ur, nouveau développement, ils ont à échapper aux pièges nombreux tendus sur leur route, pièges vers lesquels on le~, pousse à la manière d'un gibier qu'on rabat et dans lesquels on souhaite bien les voir tomber. Nul penseur africain du développement ne se laissera plus aujourd'hui séduire par l'idéalisation folklorisante d'un certain passé des sociétés africaines: il ne s'agit pas de: revenir aux vieilles royautés d'autrefois, ni à la famille: élargie, ni au culte des ancêtres, ni même à la personnalité 14

PRÉFACE communautaire africaine. Cet âge, que l'on a le droit de se: représenter comme un âge d'or, appartient certes au passé mais il continue à être porteur de modèles, de structures, de: patrons qui devraient être capables de stimuler la créativité au point éventuellement de faire inventer des formes nouvelles qui prolongent le passé tout en s'inscrivant dam; la contemporanéité d'aujourd'hui. De même, plus aucur. intellectuel africain ne se laisse plus abuser par le discours lénifiant de la négritude qui renvoyait l'Afrique du côté de: l'émotion contre la raison, et de l'authenticité qui s'est limitée à transformer la culture en quelques comportements prétendument typiquement africains. A ces deux pièges tout le monde échappe aujourd'hui assez aisément A la négritude militante des années 50, optimiste et lyrique dans son projet d'allier l'émotion nègre à la raison blanche, a succédé l'engagement critique des années de la post-indépendance, années de désillusion devant les déceptions des indépendances et la révélation que les oppresseurs sont aussi Noirs et que les ennemis travaillent. également du dedans des pays africains. La conscience: d'une déchirure dramatique entre les mondes africain et européen est toujours là, bien présente pour chacune des générations; mais on assiste progressivement à Uf' déplacement de cette fracture, à une intériorisation de cette: déchirure./ L'intellectuel africain, d'après Wole Soyinka, est entré dans l'âge de la dénonciation politique des oppressions de dedans et du dehors, dans une vision tragique du monde: dans laquelle il se voit transformé en une espèce de métis culturel, citoyen de deux mondes s'excluant l'un l'autre: tragiquement et avec lesquels il doit pourtant vivre. Sa réponse résonne aujourd'hui, claire et haute dans sa déclaration qu'il est le seul possesseur d'une Afrique: doublement chargée: lourde de traditions qui ont survécu l. tous les esclavages, de la traite à la post-colonie, et quj continuent à gouverner encore, qu'on le veuille ou qu'on le: refuse, la majorité des hommes sur le continent africain: lourde aussi de l'imposition arbitraire d'une modernitei d'inspiration occidentale sur laquelle nul ne peut revenir, et dont les dangers apparaissent aujourd'hui d'autant plus que:: le maître local est lui-même africain.

15

RÉINVENTER L'AFRIQUE La parade de Soyinka pour échapper au piège de;: l'enfermement ou bien dans l'émotion ou bien dans l" raison, ou dans la seule Afrique ou dans la seule Europe, est bien connue: "Le tigre, affirme-t-il, ne proclame pas sa "tigritude", il tue sa proie et la mange". On ne doit lire dans cette affirmation nulle invitation à la violence; on y trouve:: plutôt affirmée l'idée que l'intellectuel africain vit aujourd'hui dans un monde où la coutume se dispute avec la nouveauté, et les divinités avec la technologie; et que c'est dans ce monde qu'il faut vivre, pour le meilleur et pour le. pire. Contre les élaborations rhétoriques de la négritude, la "tigritude" pousse les intellectuels africains sur la voie dL~ réalisme, leur montrant qu'ils peuvent s'emparer de k maîtrise de leur propre histoire, sans rejeter le passé et sam; canoniser le présent, sans oublier ce qui vient de chez eux er. sans nier ce qui vient d'ailleurs.

. .
Lorsqu'il propose de ré inventer le Congo-Zaïre su)' l'axe de sa matrice culturelle profonde, c'est dans la direction indiquée par Soyinka que Gérard Buakas&. s'engage courageusement. Il se refuse à ce que le Congo., Zaïre puisse continuer à être le pays des autres, un pays qu:, est pensé et fabriqué à partir d'ailleurs avec la complicit(: d'hommes de main locaux. Puis refusant en plus de:: retrancher de l'homme africain contemporain la parI: d'histoire, de culture et de langue étrangère qu'on lui " imposée, il affronte et revit dans la contemporanéité le:: drame de la rencontre inégalitaire entre le monde blanc et le:: monde noir, entre l'Occident colonisateur et l'Afrique:: colonisée. C'est précisément dans le lieu où ces mondes st: rencontrent et dans l'espace métissé qui en surgit que. Gérard Buakasa va recueillir les outils conceptuels, les pratiques populaires et la philosophie à partir de laquelle L propose de repenser le développement. Cette philosophie es\: proprement africaine dans la mesure où elle s'ancre dans le:: double héritage qui a fabriqué l'Afrique contemporaine.

16

d Mpans£! Ndona Béatrice Kimpa Vit,! Robert Kub,'. Amos de Kinshasu. Jérémie de Bukav£! Justice et paix de Kisangan:

Présentation

Il est question, dans cet ouvrage, d'un pays au coeur de: l'Afrique centrale, le Congo-Zaïre, et, avec ce pays, de l'Afrique noire dans ses grandes lignes. De quoi s'agit-il? D'un problème de société et de culture exposé en SI chapitres. Au départ, le premier chapitre rapporte: qu'auparavant étaient nos ancêtres, avec leurs sociétés et leur civilisation qu'ils s'apprêtaient à nous léguer pour que nous puissions continuer à vivre à leur image. Mais de~; gens venus du nord nous ont imposé une autre façon de~ vivre dans un autre type de société et une autre civilisation, pour vivre désormais d'après eux. Depuis, nous disons donc que le Congo-Zaïre n'est plm: du tout un pays des Zaïrois dans leur ensemble, mais bieL un pays des "autres": d'abord une concession de Léopo1c~ II, concession qui lui fut reconnue à l'issue d'une réunioc de ces "autres-là" qui eut lieu en 1885, réunion appelée: Conférence de Berlin. Le monarque Belge donna à sc, concession le nom d'Etat Indépendant du Congo. En 1908. la concession devient une colonie belge sous le nom de;: Congo-Belge. Depuis l'indépendance, en 1960, ce pays s'est successivement appelé République du Congo. République Démocratique du Congo, puis Zaïre, tout en continuant à rester sous le contrôle des puissances occidentales, avec un homme de collaboration qui a mis sur pied un régime dictatorial assisté. Le deuxième chapitre rapporte que ces gens ont déclaré être venus en Afrique pour le bien des Africains, pour les

RÉINVENTER L'AFRIQUE "civiliser". Leurs intellectuels, suivis par les nouveaux cadres africains, se sont mis à faire des théories pour voir dans la colonisation et la postcolonie un espace de transfen du progrès. Mais, voilà que le pays qui est pourtant un véritable scandale naturel pour ses immenses richesses naturelles est, à partir de l'indépendance, tombé en ruine e~ ce malgré de nombreux conseillers de tous genres en art militaire, en gestion, en développement et tous genres. On assiste, depuis, à une situation où les meilleurs cadres sont devenus inefficaces, la jeunesse est sans avenir, les femmes retardées, les personnes âgées écartées de la scène publique. les paysans écrasés, la population maintenue dam; l'incapacité à s'opposer aux injustices. C'est le troisième;~ chapitre. La question se pose alors, au quatrième chapitre, de savoir à qui revient la responsabilité historique de cette;: débâcle. Notre thèse est que ce qui arrive au Congo-Zaïre;: est bien 1'histoire, en amont, de la politique des puissance!. occidentales et, en aval, un produit des élites locales de chez nous formées à l'école et dans les arrangements mis sur pied à dessein par les "civilisateurs". y a-t-il une alternative? Cette question posée au cinquième chapitre nous amène à proposer la construction sur les ruines de l'ancien, d'un nouveau pays, celui des indigènes avec une autre vision, à partir des voeux, rêves, aspirations, expériences et besoins réels de ces indigènes qui, par ailleurs, constituent la majorité des Zaïrois. Pièce;: maîtresse de l'univers culturel africain, la tradition et: l'expérience historique vont être interrogées pour repérer la vision de la personne de chez nous d'après ce que celle-c~, est dans ses besoins, ses capacités et sa condition, autan:: que d'après ce qu'elle veut ou ce à quoi elle aspire, de sorte: que toute proposition alternative avancée soit à sa taille e': conforme à ses aspirations. C'est ainsi que la religion est, au sixième chapitre, l'objet d'un examen critique pour révéler cette visioc' culturelle africaine susceptible de montrer la signification el: la direction du développement à entreprendre. Tandis qu'au septième chapitre, nous montrons les mécanismes au travers desquels nos ancêtres ont assis leur vision pour soutenir leur développement en leur temps.

20

PRÉSENTATION Dans le prolongement de cette vision indigène et de sa pratique, ~eten vue d'envisager la transformation future du pays et la récupération du sens et de l'initiative perdus, nous proposons comme stratégie de nous redistribuer ou de nous partager les conditions de base de la vie, ainsi que jadis nos ancêtres l'ont tenté et réussi: santé, intelligence, pouvoir. économie et culture sur toute la population et ses membres. C'est alors, enfin, que le neuvième et dernier chapitre élabore un projet de faisabilité de ces cinq programmes de base pouvant conduire à un déménagement du sens et de l'initiative et assurer une solution alternative, indigène, au bénéfice de toute la population présente et à venir. Les neuf chapitres se répartissent l'espace ainsi aménagé en trois parties:

- 1° partie:

le problème de l'abîme où se trouve le CongoZaïre; - 2° partie: le choix qu'il y a à faire et - 3°partie: l'action à entreprendre pour l'avenir. De la sorte, cette étude, qui est une analyse de lé.; situation passée et présente et une recherche alternative prospective, suggère, à partir de l'axe culturel en directiop de la tradition africaine, de susciter, de provoquer, d'appeler l'émergence d'une vision africaine de développement en lieli et place de la vision importée, afin d'amener une reprise, par la population Zaïroise et ses leaders endogènes, du sens el: de l'initiative perdus au-dedans, déplacés jusqu'ici il l'extérieur.

21

Première

partie

le problème le Congo-Zaïre, un pays des autres

1
Une invention occidentale

Une histoire
Au commencement étaient non le chaos ni l'absence ni quoi que ce soit mais nos ancêtres. Ceux-ci ont inventé la. première Afrique. Cette Afrique-là est leur Afrique, fabriquée de toutes pièces d'après leur génie propre, selon leurs besoins et en conformité avec leurs aspirations. C'est cette Afrique que nous appelons l'Afrique traditionnelle. D'après ce qu'on nous en dit, cette Afrique-là fut belle et sympathique. Certes, les problèmes ne manquèrent pas; mais on nous rassure que nos ancêtres mirent sur pied des institutions et procédures appropriées pour les résoudre. Comme le clan et le conseil de communauté appelé palabre. n y eut certainement plusieurs périodes de cette Afriquelà. Nous n'avons pas de textes de nos ancêtres eux-mêmes. A part certains monuments encore-là, nous nous contentom. des travaux des historiens et autres spécialistes africanistes. Certes, les avis sont partagés. Parmi les chroniqueurs, et l'on ne s'en tiendra qu'à ceux dont les écrits sont sam équivoque, certains comme Pigafetta (1686) sont fascinés et parlent des Africains des temps passés en termes élogieux 1. Ils parlent de l'ingéniosité dont nos ancêtres furent capables pour que, du reste, nous soyons encore-là aujourd'hui, dans l'espace de l'existence, aux côtés des autres peuples,

RÉINVENTER L'AFRIQUE malgré des entreprises ethnocidaires de certains d'entre ce~ derniers. C'est aussi l'avis d'un grand sociologue français. Georges Balandier (1965)2, qui voit dans le Royaume de. Kongo une oeuvre poétique. Et s'il est une phrase restée célèbre, c'est sans nul doute celle de l'anthropologue. Allemand, Leo Frobenius: invité par la Belgique à visiter le Congo à l'occasion de l'inauguration du chemin de fer Matadi-Léopoldville, cet intellectuel dit des Congolais qu'ils sont civilisésjusqu'à la moelle épinière3. Nous apprenons aujourd'hui au 20ème siècle, que cette Afrique-là qu'ils ont inventée, n'est pas seulement celle de l'époque où l'Occident entreprit la conquête d'autres peuples de la terre4. mais même l'Afrique des Pharaons, voire et même la toute première civilisation du mondeS. En revanche, pour d'autres auteurs, l'Afrique veut dire sociétés inférieures, primitives, sauvages, archaïques. On a là un changement d'opinion de la part d'un Occident qui s'attribue alors l'idée et la direction du progrès. Le lieu n'est pas approprié de débattre ici de cette question. Mais nou~ pouvons dissiper un malentendu à propos de l'idée que la première civilisation de 1'humanité fut africaine: Cheik Anta Diop, qui nous invite à voir ainsi la merveilleuse histoire de. nos ancêtres, nous prévient aussitôt qu'il n'y a pas de raison pour nous Africains de nous enorgueillir ou encore de nous en venter. Parce que, comme les ancêtres des autres, le~ nôtres ne sont pas héritiers d'eux-mêmes, en ce sens qu'il~ ne se sont pas inventés à partir d'eux seuls mais bien à partir de l'histoire comme sujet qui dépasse leurs seule~ possibilités. En plus, il n'est pas utile pour le propos qui va. suivre de prendre appui sur ce dont ils furent capables, alor~ que ce qui nous intéresse ici ne concerne que l'histoire contemporaine des civilisations africaines, comme par exemple la civilisation Kongo, Kuba ou Luba6. En évoquant les exploits de nos ancêtres à travers leun; civilisations, ce n'est nullement pour regretter que le~ choses aient changé. Car nous sommes dans l'histoire et celle-ci est ce qu'elle est; nous n'y pouvons rien, et il n'y a. pas lieu de chercher à culpabiliser qui que ce soit. Seulement, comme l'anthropologue Kalambayi vient de le rappeler encore dans une conférence de février 1995 à. l'Université de Montréal, il reste que le passé est une: mémoire pour le présent et qu'à l'avenir nous devom 26

UNE INVENTION OCCIDENTALE

assumer de nouveau l'histoire comme aux temps de no& ancêtres, pour domestiquer le présent et préparer l'avenir. Dès lors l'évocation de leur histoire n'a d'autre visée que de: simplement signifier qu'avant notre temps, il y avait quelque; chose d'autre, non de moindre importance, sous la signature; des Africains, quelque chose qui est précisément ce qui nous a permis d'être là dans l'histoire, aujourd'hui. Ces sociétés de nos ancêtres, peu importe ce qu'on peut en penser, ce sont des sociétés d'hier. Elles ne sont plus en tant que telles comme sociétés pour soi. Elles sont détruite~. depuis le 19ème siècle. A la place, on a des nouvelle~ sociétés implantées sous le régime politique de colonie. Néanmoins, on peut aller aujourd'hui consulter les chroniques d'anciens visiteurs et conquérants venus de l'Occident, ou voir des vestiges sur place en Afrique ou dans des musées de Londres, Paris, Tervuren, Rome, etc. pour avoir une idée de nos ancêtres et de leurs réalisations, ce qui est difficile à moins qu'on soit relativement bien fortuné et instruit; à défaut, on peut se contenter d'admirer nos langues, nos us, nos moeurs, nos ethnies, nos mythes, nos clans, nos croyances, nos savoirs, nos mythologies, nos habitudes et nos coutumes encore là et ce malgré' l'érosion du temps et du contact avec l'Occident. L'écroulement des sociétés inventées par nos ancêtre~. n'est ni un fait isolé ni récent. C'est plutôt un fait qui vient: de loin et dont les débuts remontent au temps précolonial Celui-ci connaît un long processus. Il prend son départ au moyen âge en Europe, avec le phénomène qui commence d'européanisation ou d'occidentalisation du monde, phénomène qui se dessine et prend forme seulement beaucoup plus tard7. Effectivement, au sortir du moyen âge, l'Occident qui vient de connaître plusieurs expériences historiques et culturelles, va vivre une explosion qu'il ne faut pas voir comme un simple phénomène démographique, mais comme. un phénomène sociologique, dans le secteur de la technique: et de l'économie. L'économie de l'Occident s'achemine: alors vers la conquête de la nature et de l'espace avec comme moteur d'abord le commerce, puh. l'industrialisation. Ses vitalités internes ameneront l'Occident à s'étendre hors de son espace, vers d'autre~ terres, auprès des autres peuples. 27

RÉINVENTER L'AFRIQUE Les Amériques des Amérindiens et l'Afrique des. Africains vont alors être contraintes d'entrer dans la. nouvelle ère occidentale qui va désormais marquer le monde entier de sa présence. Les Africains subiront cette présenced'abord à travers la traite des esclaves dont ils seront l'objet; puis avec la colonisation qui commence au congrès de Berlin en 1885, date du partage du continent par les puissances occidentales; et enfin par des dictatures installée5. dans la période actuelle de postcolonie.

La traite des esclaves
La traite des esclaves est un vieux problème de' l'humanité. Mais nous n'allons pas l'aborder ici dans son contexte planétaire. Elle nous intéresse comme commerce: des ressources humaines pratiqué à un moment où la. technologie occidentale n'est pas encore arrivée à son développement comme nous la connaissons depuis l'âge de' l'industrialisation. En ces temps-là, la personne humaine en tant que force de travail était recherchée et représentait une très grande: richesse. Aussi, pendant plus de trois siècles, entre 1526 et 1870, plusieurs millions d'Africains, hommes et femmes. sont enlevés du continent et transportés en Europe, en Amérique et aux Antilles. Ils viennent d'abord des côtes le5, plus proches de l'Europe, puis de plus en plus loin fu l'intérieur du continent au fur et à mesure du développement de la demande d'esclaves. Certains historiens parlent timidement de 10 millions d'Africains ainsi déplacés8, mai~ probablement c'est beaucoup plus que ce petit chiffre. d'autant plus qu'on ne connaît pas vraiment les perte5. humaines occasionnées lors des combats de pillage, et pendant tout l'acheminement vers les ports d'embarquement et durant les voyages. Quand on parle donc de 10 milliom. on évoque là un chiffre pris à partir des statistiques de: ventes disponibles aux Amériques. On estime ici que sur ur esclave arrivé aux Amériques quatre sont tués à la capture: ou dans le transport. D'où, pour ne pas parler de 100 millions avancé par certains auteurs, le chiffre de 40 à 5(1 millions pourrait relativement être retenu pour les Africaim. déplacés vers les Amériques9. 28

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A côté de cette traite des esclaves noirs organisée er direction de l'ouest, vers l'Europe, l'Amérique et les Antilles, il faut aussi rappeler les prélèvements effectués dans le cadre du commerce arabe en direction de l'Asie., prélèvements qui étaient déjà là au moment de la traite européenne destinée à servir l'ouest et qui n'ont pas cessé pendant que celle-ci se développe. Il y a donc, dans la ponction répétée d'esclaves, un phénomène incontestable de grande perturbation des sociétés africaines ancestrales qu'il faut tenir pour responsable des troubles intérieurs qui s'ensuivirent, des guerres intestines, des famines et de l'insécurité. Un anthropologue, John Janzen, nous a, un jour dans une~ conférence, rapporté que la santé de la population se~ détériora pendant cette période de traite de façor: catastrophique, à tel point que la population Kongo connut en trois siècles une chute de 50 %. Lorsque la colonisatior. arrive, les sociétés africaines ancestrales déjà très affaiblie~ ne sont pratiquement plus qu'à ramasser sans grande résistance aux envahisseurs. Pourtant, ces derniers disaiem avoir couru au secours des Africains pour les sauver de: l'esclavage, de leurs rivalités internes et des maladies. La colonie La société occidentale s'achemine entre temps vers une nouvelle économie, l'économie industrielle, caractérisée par la conjonction d'un certain nombre de facteurs parmr lesquels figurent la technologie, des facteurs économiques comme les capitaux, et le facteur d'organisation qui lui assurent une très haute capacité de production de biens er. masse. Certes, l'industrialisation comme phénomène: nouveau n'est pas apparu brusquement. A ses débuts, ce phénomène s'effectue à l'intérieur de la tradition occidentale: elle-même à laquelle il doit ses intuitions, ses attitudes, ses dispositions et ses postulats 10. C'est ainsi qu'il co-existe: avec des formes d'organisation sociale et économique plus anciennes dans lesquelles l'essentiel de la richesse est fonde sur la possession de la terre. A la fin du 1ge siècle, le phénomène industriel, arrivé à sa maturité, se fixe et se: constitue lui-même sa propre traditionll. Dès lors, étant donné sa capacité de haute productivité et sa soif de: 29

RÉINVENTER L'AFRIQUE croissance et de profit, il va tenter d'étendre toujours le:; champ de ses activités de façon à créer de nouvelles occasions de croissance et de profit12. C'est ainsi qu'il va mettre en exploitation les r~ssources de matières premières lointaines, créer de nouveaux marchés ou débouchés pour ses produits et, pour utiliser une main-d'oeuvre abondante à bon marché, jouer sur la disparité des niveaux de vie13. Et c'est ainsi que l'Occident envahit l'Afrique et l'Amérique et fonde des colonies. La colonisation de l'Afrique est comparable à une partie de chasse dans laquelle l'Afrique est: comme un gibier, par exemple un éléphant, abattu, dépecé et: partagé entre chasseurs. Depuis, on peut dire adieu à l'Afrique de nos ancêtres. parce que de gré ou de force tout le monde est contraint d'entrer dans la nouvelle Afrique, celle de l'Occident. Dam; la colonie et face aux populations indigènes occupées. l'Occident va tour à tour jouer sur la répression et sm' l'idéologie des lumières, du progrès ou du développement La colonisation est ainsi présentée comme une mission, une:: oeuvre civilisatrice qui justifie le dénigrement de l'ordre:: traditionnel: celui-ci est alors enveloppé, bousculé, détruit par la puissance de l'occupation et des innovations imposée~; d'emblée de l'extérieur et de façon massive. Cependant, comme les civilisations ne meurent pa~; automatiquement, l'Afrique des ancêtres connaît une:: résistance à l'Afrique nouvelle en train de se construire C'est en ce sens que depuis lors il y a deux Afriques.. l'ancienne et la nouvelle, la résistante et la naissante14. Mais on devrait plutôt parler d'une Afrique avec deux visages l'Afrique au visage traditionnel ou ancestral et l'Afrique al. visage moderne ou occidental. Par ailleurs avec le temps, or: devrait parler aussi de trois sphères culturelles d'Afrique: l~. sphère de la tradition, la sphère officielle de la vie nationale:: et internationale et la sphère commune située entre les deux première et souvent véhiculée par une des langues du pay~; élevée au rang de langue de large communication comme le:: mori au Burkina Faso, le wolof au Sénégal ou le lingala atCongo (Brazzaville) et au Congo-Zaïre15. Ce qui est typique, c'est que jusqu'ici cette Afrique f, deux visages ou trois sphères culturelles ne connaît pa~d 'histoire discontinue; elle connaît seulement une successior. de formes d'une même histoire. Cette histoire va de s~. 30

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fondation et se poursuit à nos jours; elle traverse l'époque des indépendances proclamées autour des années 1960, sans changement de fond, la période des indépendances étant simplement marquée par une forme de vie sociale directement assurée par des cadres locaux indigènes et relativement autonomes; alors que dans la période coloniale ou d'avant les indépendances, la gestion était assurée p8.I une administration directe, composée de fonctionnaires coloniaux venus de la Métropole. C'est ainsi que l'Afrique de l'Occident est née ou est inventée et que, depuis lors, elle fonctionne comme espace sous occupation occidentale. Le Congo-Zaïre sera géré d'abord, depuis le partage de l'Afrique en 1885, sous un nom royalement trompeur d'Etat Indépendant du Congo, avec à sa tête le Roi des Belges Léopold II, son propriétaire personnel16; puis à partir de 1908 il deviendra colonie de la Belgique sous le nom de. Congo-Belge; à l'indépendance en 1960 il portera le nom de République du Congo; en 1967 celui de République Démocratique du Congo; enfin avec Mobutu il s'appelle Zaïre. Il connaîtra néanmoins un certain développement des forces productivesl? Il sera en effet classé le premier producteur mondial de cobalt (60 à 70%), le deuxième producteur mondial de diamant industriel, le sixième producteur' mondial de cuivre, le septième producteuI mondial d'étain, le huitième producteur mondial de zinc, le neuvième producteur mondial de manganèse, le douzième producteur mondial de cadmium. D'autres ressources minières sont exploitées (certaines en sous-produits) : l'argent, le charbon, le germanium, le lithium, le monazite, l'or, le pétrole, le plomb, le tentalo-colombite, le wolfram, l'uranium,... Le pays regorge aussi de ressources non encore exploitées, qui attendent de l'être: le fer, le gaz méthane, le bauxite, le nickel, le phosphate, le schiste, le bitume, le pyrochlore, le chrome... Par ailleurs, les milieux d'affaires ont aussi les yeux tournés vers la terre qui. se présente généreuse pour l'agriculture vivrière variée (manioc, banane, maïs, patate, riz, arachide, haricot, igname, pomme de terre,...), mais surtout les cultures agroindustrielles (café, cacao, thé, palmier, canne à sucre, hévéa, coton, tabac, quinquina,...). On dit à ce propos, que si on le dote des mêmes intrants agricoles que les pays 31

RÉINVENTER L'AFRIQUE développés, ce pays, le Congo-Zaïre, est en mesure de nourrir la moitié de la population du monde entier en l'an 2000. Mais il n'y a pas que cela, car le Congo-Zaïre possède également des possibilités immenses pour l'élevage du gros bétail, et, en outre, il peut développer un grand réseau hydro-électrique grâce à ses rivières et à ses fleuves, du reste très poissonneux. Enfin, ses lacs cachent du gaz méthane et ses immenses forêts sont une grande source de richesses en bois. On peut donc dire de ce pays qu'il est un véritable "scandale naturel". Et c'est à cause de ces. immenses richesses que le Congo-Zaïre est important aussi bien sur le plan économique que sur le plan militaire ou stratégique, pour les besoins des économies civiles et militaires des grandes puissances. A partir des années 1955 et même déjà bien avant, l'Afrique commence à manifester des signes qui annoncent qu'elle va bientôt connaître une autre expérience. Plusieurs facteurs l'y préparent. En effet les colonies prennent part à la seconde guerre mondiale, plus précisément entre les. années 40-45. Elles sont progressivement dotées d'un personnel indigène dans l'administration, dans le secteur privé et dans le secteur religieux. Elles connaîtront aussi des idées et des mouvements naissants, notamment celui de Bandoeng et celui du monde noir américain18. Elles assisteront à la division de l'Occident lui-même en deux "maisons", la "maison" capitaliste à l'ouest et la "maison" socialiste à l'est19. Un courant nationaliste et indépendantiste prend de plus en plus forme et menace. l'ordre colonial établi. Au Congo-Belge, ce mouvement va prendre multiples. formes. Au plan syndical le mouvement se manifestera par des révendications sociales des travailleurs notamment à Elisabethville et à Matadi en 1946 et aussi par la révolte paysanne20; il connaîtra un développement avec la naissance de plusieurs centrales comme l'Association du personnel indigène de la colonie (APIC). Au plan religieux, le pays. assiste à la naissance de plusieurs sectes dont les plus importantes sont le Kitawala au Katanga et au Kivu, et le Kimbanguisme à l'ouest, en pays Kongo. La réflexion dans les rangs des Belges fait alors déjà son chemin et les choix sont en train de se préciser: tout l'avenir colonial va reposer

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sur les "évolués". Ecoutons entre autres Pierre Piron (1947), libéral aux idées avancées21 :
"Soyons donc réalistes. Puisque nous nous trouvons aujourd'hui en face d'une élite indigène aspirant légitimement à un statut meilleur et capable d'en tirer profit, pourquoi tergiverser plus longtemps avant de lui accorder, de bon gré, ce qu'un jour elle pourrait nous ..

arracherpar la force?"

Cette réflexion va s'élaborer dans le souci de maintenir le contrôle sur la colonie. La fraction des colons la plm. avancée dans l'appréciation de la situation qui prévaut en ces moments-là estime donc nécessaire d'organiser une bourgeoisie locale qui, évoluée, riche, puissante et influente, serait l'alliée locale indispensable du capital, un bouclier contre tout bouleversement aussi bien intérieur qu'extérieur, même si elle n'est pas d'accord avec tous le~ idéaux et les principes de la civilisation occidentale. La postcolonie Le plan sera appliqué par le soutien accordé aux cadres locaux respectueux des intérêts en jeu, d'une part, et la répression, l'élimination ou la marginalisation des cadres. indigènes récalcitrants, d'autre part. L'indépendance de l'Afrique noire va donc être piégée22. L'autorité coloniale, d'essence répressive mais aussi tendrement paternaliste, va changer de lieu: si hier elle se confond avec le Blanc à. l'époque intouchable23, aujourd'hui l'homme blanc s'efface laissant l'homme noir prendre la relève. La population qui voit des Noirs arriver à la tête de l'Etat croit que le pays est devenu indépendant. Un musicien zaïrois, Joseph Kabasele, alias "Kalé Jef', fondateur de l'orchestre African Jazz, qui, rappelons-le, n'a. vraiment jamais chanté pour Mobutu lui-même24, croit dans l'indépendance et chante même cette "sortie" du système colonial (dans lequel les Noirs vivent jusque-là), dans une de ses chansons dont on ne retrouve nulle part, selon notre recherche, la trace dans le répertoire des chansons zaïroises. de l'indépendance. Il y paraphrase peut-être Lumumba quÎ vient alors de parler pour la dernière fois, officiellement: 33