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Retours d'Israël

De
296 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296402324
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RETOURS D'ISRAËL

Du même auteur

Des juifs dans la collaboration. 1980).

L'UGIF,

1941-1944 (EDI,

Sois juif et tais-toi! Les Français israélitesface au nazisme, 1930-1940 (EDI, 1981). Quand j'étais juif (Megrelis, 1982). L'an prochain la Révolution. Les communistes juifs immigrés dans la tourmente stalinienne, 1930-1945 (Mazarine, 1985).

Maurice RAJSFUS

RETOURS .. D'ISRAEL

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

En couverture: Tel-Aviv, 6 juin 1984: manifestation sur le boulevard Dizengoff, à l'occasion du deuxième anniversaire de l'entrée de l'armée israélienne au Liban. Sur la pancarte que porte cet enfant, le mot d'ordre: «Yesch Gvoul» (Il y a une limite). Photo: Maurice Rajsfus.

@ L'Harmattan, 1987 ISBN : 2-85802~861-3

Pour Hamdi, le Palestinien et Léa, l'Israélienne

« ... Quand on pense à tout ce que les Arabes et les Juifs ont déjà souffert ensemble... »

Emile Ajar La vie devant soi

« ... Il Y a là-bas du bon et du mauvais,. je devrais dire de l'excellent et du pire. L'excellent fut obtenu, au prix, souvent, d'un immense effort. L'effort n'a pas toujours et partout obtenu ce qu'il prétendait obtenir. Parfois l'on peut penser: pas encore. Parfois

le pire accompagne et double le meilleur.

»

André Gide Retour de l'URSS

A V ANT-PROPOS

Les pages qui suivent sont peut-être la conclusion du rêve déçu des jeunes années de mon père. Durant les trois décennies qui avaient précédé le premier conflit mondial, les Juifs de Russie et de la Pologne russe avaient compris qu'ils risquaient de livrer un combat perdu d'avance face à la soldatesque tsariste. Les pogromes s'étaient multipliés depuis 1881 et, après une relative accalmie, avaient repris de la vigueur suite au reflux de la révolution de 1905. Faute de pouvoir vivre au pays qui les avait vu naître, il leur restait la fuite. Par centaines de milliers, ils étaient partis vers l'ouest, le plus souvent vers cette Amérique mythique où la réussite était au bout de la traversée. Il s'agissait surtout de vivre libre, de travailler, de gagner son pain sans trop de contraintes. C'était une ambition simple. D'autres, plus idéalistes, sionistes ou pas, rêvaient du socialisme. A leur tête, une partie de la jeunesse qui refusait de se considérer comme battue, sans possibilité de se défendre. Cela s'exprimait aussi par la constitution de groupes d'autodéfense lors des pogromes; comme ce devait être le cas à Odessa, au début du siècle. Les plus farouches luttaient au sein du Bund (parti socialiste des ouvriers juifs de Russie, Pologne et Lituanie) malgré la défaite durement ressentie d'une révolution qui avait suscité bien
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des espérances. Tout aussi enthousiastes étaient les sionistes socialistes mais ceux-là estimaient qu'ils pouvaient se donner les moyens de réussir une gageure: réaliser une société fraternelle, socialiste, où les Juifs ne seraient plus montrés du doigt, pourchassés, interdits dans la cité finalement. Entre Juifs, il ne pouvait y avoir de conflits majeurs dès lors que les rapports de classe auraient été modifiés grâce à l'appropriation collective des moyens de production devenus socialistes. C'était un rêve éveillé auquel souscrivait une partie de la jeunesse juive. Durant des années, on se préparait au travail de la terre. (Il ne pouvait être question de partir en Eretz Israël pour se livrer à des activités mercantiles.) On imaginait les vergers et les potagers que le rude travail ferait surgir au milieu du désert et des collines plus grises de pierrailles qu'il n'est possible de l'envisager. Dans les cercles de jeunes révolutionnaires sionistes, on chantait, on dansait, en attendant l'heure du départ. On apprenait l'hébreu bien sûr; pas celui du Livre mais la langue d'un peuple voulant être libre et qui, à cette fin, inventait des mots nouveaux pour les intégrer au vieux langage qui ignorait cette société moderne devant surgir en Palestine. On tirait des plans merveilleux sur un avenir qui ne pouvait qu'être radieux car la liberté n'a pas de prix. On n'oubliait qu'un seul détail: en Palestine, il y avait des Palestiniens. Restait l'illusion portée à la hauteur d'une réalité obligée, passant inévitablement par la force plutôt que par la recherche d'un accord évidemment très aléatoire... S'ils étaient majoritaires dans le mouvement sioniste, les militants socialistes n'étaient pas seuls parmi les candidats au départ. Il leur fallait partager l'aventure avec tous ceux qui n'avaient pour seule perspective que de construire un foyer national juif. Sans projet de société. Vivre entre Juifs devait suffire pour créer un paradis sur terre. D'autres paraissaient plus cohérents: c'étaient les «territorialistes» qui, ayant pris conscience de l'existence des Palestiniens, ne désiraient aucunement prendre leur place. Ils déclaraient que n'importe quel lopin de

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terre

-

n'importe

où dans le monde -

pouvait leur

convenir; là où il n'y aurait personne à chasser. C'était un autre rêve car même si ces «territorialistes» s'étaient installés au Sahara ou dans le désert du Kalahari, ils se seraient trouvés tôt ou tard face à des autochtones surgis des sables. Je n'ai jamais pu savoir si durant son aventure palestinienne mon père avait eu l'occasion de se trouver confronté au problème de la cohabitation avec les Arabes de la région de Jaffa, dans l'orangeraie où il avait cru trouver un hâvre de paix. Ce qui est sûr, c'est qu'en définitive il avait préféré se fixer en France...

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PREMIER RETOUR

I

Août 1914-mai 1984. D'un bout du siècle à l'autre, deux ombres auraient pu se croiser - l'une quittant la Palestine en bateau et l'autre arrivant en Israël en avion - mais le point de rencontre possible n'existe plus. A la veille de la Première Guerre mondiale, un jeune Juif de Pologne rompait avec son milieu et partait pour la Palestine, croyant peut-être participer à la construction d'un monde nouveau, plutôt qu'à l'édification d'un Etat semblable à tous les autres. Soixante-dix ans plus tard, son fils foulait le même sol. Peut-être pour y retrouver sa trace. Plus sûrement pour tenter de comprendre comment une minorité, menacée de destruction au cours de la Deuxième Guerre mondiale, avait pu se transformer en un peuple oppresseur . L'idée de me rendre en Israël ne m'avait jamais effleuré et, sans formuler cela très nettement, j'avais toujours eu une réaction négative lorsqu'il était envisagé d'aller voir ce qui pouvait bien se passer dans cet Etat juif. C'était un mélange de méfiance et d'incrédulité. Je refusais de me laisser aller à une certaine sentimentalité, de succomber à cette sensiblerie qui devrait unir tous ceux qui ont été opprimés. Le discours sioniste m'avait toujours irrité et bien que ma vie se soit déroulée le plus souvent hors de la communauté juive, je ne pouvais me montrer solidaire d'un Etat oppresseur, même par ma

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simple présence. En certaines circonstances, il m'était même arrivé de m'exprimer très rudement sur ce pays peuplé en grande partie d'anciens opprimés trouvant parfaitement naturel de reproduire sur d'autres parias les horreurs de la guerre ou des persécutions après avoir redécouvert les vertus de l'apartheid, à l'honneur en Afrique du sud. En juin 1982, alors que l'enfer se déchaînait sur le sud Liban, je n'avais pas craint d'affirmer au cours d'un débat public: «Aujourd'hui, je n'ai pas plus envie de visiter l'Israël de Begin et de Sharon que je n'ai pu désirer me conduire en touriste dans l'Espagne de

Franco! »
Bien sûr, l'amalgame n'est pas possible; même si les trente années de pouvoir travailliste, en Israël, n'ont guère été différentes dans leur finalité que la démarche des héritiers de Jabotinsky (1) depuis 1977. Prenons immédiatement une distance indispensable: je ne considère pas que le sionisme puisse être comparé au fascisme tel que nous l'avons connu à une autre époque. C'est une autre forme d'oppression, violente souvent, mais qui ne concerne pas les Juifs. Pas encore. Il est pervers de jouer avec les mots et de comparer Israël à l'Allemagne nazie. Plus simplement, il est possible de dire que l'idéologie sioniste s'est avérée capable de générer un régime autoritaire exerçant son talent contre tous les
individus qui ne sont pas Juifs, dans un Etat

- démocra-

tique pour les Juifs - constitué de Juifs et d'Arabes. (Pour ce qui concerne les Arabes, nous a-t-on suffisamment rebattu les oreilles sur leur qualité de citoyens israéliens à part entière. Nous verrons qu'il n'en est rien. ) * **
(1) Vladimir Jabotinsky est le fondateur du mouvement sioniste révisionniste, en 1925. Initiateur de l'Irgoun et du mouvement de jeunesse Betar, il fut le maître à penser de toute une génération de terroristes qui allaient devenir d'honorables hommes d'Etat comme Menahem Begin et Shamir.

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Certains nombres ont valeur de symbole: ceux que les superstitieux ou les kabbalistes veulent bien leur accorder. Il en va de même et peut-être davantage des dates. (70, c'est l'année de la destruction du Second Temple, soixante-dix ans ce serait la durée de l'exil à Babylone, quant au Sanhedrin de Jérusalem, il se composait de soixante-dix membres.) Ainsi, soixante-dix ans après mon père, j'allais me trouver sur cette terre qu'il appelait Palestine. En 1914, il n'était pas question d'Etat juif, même si Théodore Herzl avait déjà formulé, dès 1895, cette ambition alors que l'affaire Dreyfus ne pouvait que troubler tous ceux qui craignaient un retour en force de l'antisémitisme. La publication de ['Etat Juif, en 1896, à Vienne, allait servir de révélateur mais il n'était réellement question que de constituer un foyer juif en Palestine, un lieu de refuge qui serait garanti par le droit public (2). Avant 1914, ce n'était pas la foule et les Juifs ne se pressaient pas de franchir la Méditerranée. Pourtant, les pères charitables du judaïsme ouvraient souvent les cordons de leur bourse pour favoriser l'installation en Palestine des victimes des pogromes réactivés en Russie depuis l'assassinat d'Alexandre II en 1881. Les barons de Rothschild, les Montefiore, etc., tous rivalisaient de générosité pour faciliter la démarche de ces sionistes dont l'action permettrait peut-être d'endiguer le flot de ceux qui fuyaient la Russie, la Pologne, la Roumanie. Faute de mieux, on aiguillerait ces gueux encombrants sur les EtatsUnis, l'Argentine ou même l'Ouganda (comme cela avait été envisagé) mais il ne fallait pas que l'Europe occidentale puisse servir de déversoir à ce nouvel exode. Aux balbutiements d'un sionisme plus messianique que véritablement religieux, devait succéder rapidement
(2) Programme du 1.' Congrès sioniste (Bâle, août 1897). Le droit public étant reconnu par la constitution de l'empire turc. Il faut noter que, dans le même temps, était constituée l'organisation socialiste révolutionnaire juive Bund (au congrès de Vilno) qui allait susciter bien plus d'enthousiasme auprès des masses juives opprimées. 15

un sionisme politique puisant ses idées dans la phraséologie mais également dans l'espérance révolutionnaire de toute une jeunesse qui ne pouvait plus supporter le poids de l'oppression et le sort qui lui était destiné. Avant 1914, le jeune Juif de Pologne qui arrivait sur cette rive de l'Empire ottoman n'imaginait sûrement pas que les uniformes de l'occupant turc laisseraient place - deux générations plus tard - à des uniformes juifs. Entre-temps, nombreux seraient ceux qui endosseraient les battle-dress de l'armée britannique. En 1917, ces guerriers de la Brigade juive, non encore dépourvus d'humour, fredonnaient en yiddish: «Nous nous battons pour une cause juive sous

des

drapeaux

étrangers... »

Après

la

Déclaration

Balfour (3), en cette même année 1917, c'étaient peut-être les mêmes qui, toujours en yiddish évoquaient ce pays dont les Anglais allaient devenir les mandataires pointilleux : «On nous promet une patrie juive mais avec des

passeports anglais... » Ces refrains, tout à la fois ironiques
et mélancoliques, je les ai entendus fredonner par mon père lorsqu'il évoquait son séjour en Palestine en 1913/1914, ses espoirs au sein des groupes de jeunes militants pendant la guerre, puis ses vains efforts pour retourner sur cette terre, en 1922, alors que la Palestine était devenue chasse gardée de l'empire britannique. Combien de temps mon père est-il resté en Palestine? Je ne le sais pas, à quelques mois près. Ce qui est certain c'est qu'il est arrivé dans ce pays en 1913 et qu'il a dû regagner la Pologne au début de la Première Guerre mondiale. A-t-il été expulsé par les Turcs comme sujet russe ou s'est-il enfui pour ne pas être enrôlé dans l'armée ottomane? Je penche plutôt pour la première hypothèse. Par les récits de mon père, j'ai su que c'était par l'Egypte qu'il avait quitté la Palestine et l'évocation de son
(3) Le 2 novembre 1917, Arthur Balfour, secrétaire nique aux affaires Etrangères adressait une lettre à lord connue sous le nom de «Déclaration Balfour» et qui dirigeants sionistes l'établissement d'un Foyer national tine. d'Etat britanRothschild promettait aux juif en Pales-

-

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court séjour à Alexandrie me paraissait être l'un des volets d'une aventure extraordinaire que je ne connaîtrais peut-être jamais. Mon père est-il resté un an, dix-huit mois, en Palestine? Je n'ai plus aucun moyen de le savoir. Ce qui est certain, c'est qu'il avait travaillé dur, souffrant de la faim, de la soif, de la chaleur, des moustiques. Qu'importait. Le temps passé sur la Terre promise ne l'avait sans doute pas découragé puisqu'en 1922, il tentera d'y retourner. En vain. Sa démarche n'était pas celle d'un rêveur et encore moins celle d'un juif religieux désireux de s'accomplir en retournant sur «la terre de ses ancêtres ». En 1913, comme en 1922, c'est un militant politique qui avait quitté la Pologne. Sioniste, c'est évident mais à cette époque, au début des années 1920 surtout, les militants du Poalé Sion (de gauche) étaient, si l'on peut dire de véritables sionistes-bolchevicks (une variété depuis longtemps disparue) animés d'une volonté révolutionnaire sans faille. Pour ces jeunes hommes et femmes, les ouvriers juifs ne pouvaient réaliser pleinement leur idéal révolutionnaire qu'en Palestine, selon la doctrine qui allait donner naissance à une importante tendance du sionisme socialiste et dont le père était Ber Borochov (4). Malgré l'ambiguïté de cette formule, l'enthousiasme était fort au sein de ces groupes, qualifiés de «pionniers », malgré tout peu regardant sur l'origine des fonds qui avaient pu servir à l'achat des terres destinées à devenir des îlots où le socialisme juif allait se développer en vase clos. En 1913 et 1914, il n'y avait guère de touristes en Palestine. Les pèlerins ou les religieux qui désiraient s'installer dans le pays préféraient trouver leur bonheur à Jérusalem. Quant aux plaines côtières où les socialistes juifs venaient se régénérer au contact de la terre, elles étaient souvent infestées de moustiques et il était parfois nécessaire d'assécher les marais avant d'envisager de
(4) C'est de Ber Borochov (1881-1917) que se réclameront plus tard les militants du Poalé Sion (de gauche) qui allaient constituer le mouvement de jeunesse Hashomer Hatzaïr et le parti Mapam, actuelle composante de la coalition travailliste en Israël.

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s'adonner à la culture. Les Palestiniens travaillaient sur des terres plus riches et les nouveaux arrivants devaient encore s'attaquer à des domaines en friche. Cette courte période passée en Palestine devait être intégralement consacrée au travail et il n'y avait pas de place pour les dévotions et pas davantage pour le tourisme. Ainsi, je ne me souviens pas que mon père m'ait parlé du lac de Tibériade, de la mer Morte ou du Mur des Lamentations. Il ne s'est sans doute jamais rendu à Jérusalem. Pendant un peu plus d'une année, toutes ses forces allaient être tendues vers le travail, dans cette orangeraie des environs de Jaffa qui ne produisait peutêtre pas autant de fruits que ses promoteurs auraient pu l'espérer. Avant de partir pour la Palestine, mon père n'avait jamais travaillé - manuellement s'entend - et le contact avec la terre avait dû représenter une rude expérience qui le marquera à tout jamais. Lorsqu'il évoquait ces journées de travail sous le soleil brûlant, il était presque joyeux, nous parlant du dénuement dans lequel vivait le groupe qu'il avait rejoint. Il me reste un souvenir de ces récits: lorsque la soif les tenaillait et qu'ils ne pouvaient se résoudre à boire l'eau fétide de leur puits, ils y mêlaient un peu de vinaigre et de bicarbonate de soude pour retrouver le goût de l'eau de seltz. L'été, mon père me confectionnait parfois ce breuvage et cela me donnait l'impression de traverser les mers pour me retrouver dans ce pays fabuleux où l'hiver n'existe pas.

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II

Il faut être clair. Ce 31 mai 1984, c'est sans état d'âme que j'embarquais à bord de l'avion de la compagnie El Al. A l'agence de voyage, en achetant mon billet, je n'avais ressenti aucune émotion. On m'avait énoncé le prix du voyage et mon chèque s'était trouvé rédigé avec une réelle indifférence. Il n'en avait pas été de même lorsque quatre ans plus tôt j'étais parti en Pologne, à la recherche des traces de ma mère (5). C'est sans joie mais tenaillé par une ferme volonté de retrouver un village peut-être disparu que je m'étais rendu dans cette Pologne courbée sous le joug stalinien mais qui trouvait encore suffisamment de ressources et d'orgueil pour lutter contre l'asservissement. Je savais ce que j'allais trouver au pays natal de mes parents. Je connaissais à l'avance les limites de cette incursion dans le passé. Dans ce véritable désert - pour ma mémoire - que représentait la Pologne communiste, il restait une parcelle de ce que j'étais venu chercher; la maison de ma grand-mère, où ma mère était née, avait vécu durant vingt ans. Cette maison était encore debout, même si c'était dans un environnement devenu amnésique. Au départ de Paris comme durant les vingt-deux heures du long voyage en train vers Varsovie, toutes mes pensées étaient tendues vers cette minute où j'aurais
(5) J'ai relaté ce voyage dans Quand j'étais Juif, éd. MégreIis, 1982. 19

peut-être la possibilité de revoir cette pauvre demeure, qui, avec le temps, m'était devenue si chère. De retour à Paris, il me restait au moins la certitude que les Juifs avaient terriblement souffert en Pologne et cela avant même que se déchaînent les hordes nazies qui n'avaient fait que mettre le point final à une longue tragédie. L'indifférence relative qui avait présidé aux préparatifs de mon voyage en Israël m'effrayait, à la limite. Je n'avais pratiquement rien à retrouver dans ce pays, cette Palestine considérée comme un refuge, un hâvre de paix. Qu'était devenu ce lopin de terre, cette kvoutsa (6) peutêtre, où les orangers croissaient avec difficulté sur des terres encore mal irriguées. Jaffa est devenu une grande ville jouxtant Tel-Aviv aujourd'hui et il y a de fortes chances pour que cette orangeraie ait été remplacée par des blocs de maisons érigées rapidement dans des rues à angle droit, sans âme, sans passé. Peut-être une large route passe-t-elle en cet endroit? Etait-ce par simple curiosité que j'entreprenais ce voyage? Est-ce qu'inconsciemment j'avais cédé à la pression qui incitait jadis chaque Juif à faire un jour ce qui pouvait correspondre à un véritable retour aux sources? Je ne me posais pas ce genre de question. Je cédais sans doute à une pulsion et, comme mon travail me laissait disponible, j'avais décidé de partir. Brusquement. Presque à l'aventure, sans préparation véritable, sans contacts établis mais également sans «guide bleu» en poche.
(6) Exploitation agricole collective, ancêtre des kibboutzim. Les premiers groupes de travail collectif constitués par de jeunes juifs russes datant des années 1880. D'inspiration socialiste, populiste ou anarchiste, ces premiers éléments devaient se fixer à Gédéra, à une vingtaine de kilomètres de Jaffa. C'est en 1905 que la première expérience d'autogestion en agriculture devait y débuter. En fait, il faudra attendre 1910 pour voir dix hommes et deux femmes s'installer à titre permanent à Degania pour créer la première Kvoutsa. En 1914, les Juifs qui peuplaient la Palestine n'étaient guère que 90 000 et la moitié d'entre eux vivotaient à Jérusalem, sans activité précise. Il y avait environ 12 000 travailleurs agricoles dont 10 % dans des installations collectives. (Eléments chiffrés cités dans l'Histoire du sionisme de Walter Laqueur, éd. Calmann-Lévy, Paris, 1973.)

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« Sur les bords des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion. Aux saules de la contrée, nous avions suspendu nos harpes. Là, nos vainqueurs nous demandaient des chants et nos oppresseurs de la joie. Chantez-nous quelques-uns des cantiques de Sion! «Comment chanterions-nous les cantiques de l'Eternel sur une terre étrangère? Si je t'oublie, Jérusalem, que ma droite m'oublie! Que ma langue s'attache à mon palais si je ne me souviens pas de toi, si je ne fais pas de Jérusalem le principal sujet de ma joie! «Eternel, souviens-toi des enfants d'Edom qui, dans la journée de Jérusalem disaient: rasez, rasez jusqu'à ses fondements. Fille de Babylone, la dévastée, heureux qui te rend la pareille, le mal que tu nous a fait! Heureux qui saisit tes enfants et les écrase sur le roc! »

Je n'ai jamais été motivé par des telles références. Même si ce psaume 137 est d'une étrange beauté, par-delà sa violence. Non. Rien ne m'appelait vraiment à franchir la Méditerranée. Rien qui puisse rappeler les motivations de mon père qui, lui, avait appris ce texte et l'avait sûrement psalmodié dans sa jeunesse, avant sa rupture avec la religion. En relisant ces strophes vengeresses, on ne peut manquer d'être frappé par la transposition qu'il est possible d'en faire par rapport aux Palestiniens. * ** C'est réellement sur un coup de tête que j'avais rapidement envisagé puis hâté mon départ. Pourquoi Israël et pas l'Egypte finalement si le besoin d'exotisme s'était fait sentir? Pourquoi partir surtout car j'étais malade et une crise de rhumatisme aigu me clouait encore au lit quelques jours plus tôt? J'aurais pu annuler mon billet, remettre à plus tard ce voyage et je m'étais traîné clopin-clopant jusqu'à l'aéroport. Pourquoi cette hâte? Sans bien m'en rendre compte encore, je crois qu'il me fallait humer, 21

renifler (même si ce mot peut paraître vulgaire) l'air de ce pays. Je voulais savoir et, pour cela, voir et entendre, sur place. J'avais attendu d'avoir cinquante-six ans pour aller vérifier sur place ce que je croyais connaître de la Terre promise. Je pensais n'avoir pas grand-chose à apprendre alors que je préparais ma valise et j'ignorais encore que la
réalité serait bien différente

-

pire -

que ce que je

pouvais imaginer. Je savais que j'allais trouver là-bas un pays apparemment quelconque, une démocratie de type occidental, pareille à bien d'autres; avec ses tares et ses qualités. Je savais aussi qu'en Israël, des Juifs avaient redécouvert le chemin du racisme et que le poids des forces rétrogrades faisait son œuvre depuis la naissance de cet Etat. Sans oublier les contraintes exercées par les religieux qui influent par un chantage permanent sur les habitudes de toute une population majoritairement incroyante. Je savais tout cela mais je redoutais d'en faire le constat. Je savais qu'il s'agissait d'une société militarisée et relativement fière de l'être. Tout cela m'était connu et j'éprouvais un certain malaise à l'idée d'aller vérifier sur place toutes ces turpitudes contre lesquelles j'avais toujours lutté en France. Il était, en effet, plus confortable de réprouver - de loin - cet Etat qui n'est rien d'autre qu'une caricature de ces pays où les Juifs avaient tellement souffert. Cet Etat tellement cité en exemple pour sa discipline, sa haute technicité, ses technologies de pointe mises en œuvre par les ingénieurs les plus doués qui soient. Cet Etat bien connu pour sa fermeté face aux Arabes palestiniens; ce qui lui vaut l'admiration sans bornes de la grande masse des racistes reconvertis dans la haine des Arabes. J'allais donc partir sur cette terre de légende. Terre sainte pour les uns, Terre Promise pour d'autres. Terre de malheur pour les nouveaux réprouvés. En fait, ce qui m'attirait surtout en Israël, c'était la Palestine, les Palestiniens, le désir de me rendre dans les territoires occupés. On m'avait longtemps désigné comme un Juif, sans me demander mon avis sur ce point et je désirais prendre
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contact avec ceux qui sont montrés du doigt depuis 1948,
ces nouveaux Juifs qui campent depuis près de deux générations aux portes même de ce qui fut leur pays. * ** Le «type juif», je connais. Hélas! Juifs de Pologne ou Juifs d'Afrique du Nord, j'ai peut-être le mince privilège de souvent les reconnaître. Est-ce parce que j'ai vécu au contact des uns et des autres? Ne parlons pas de sixième sens car le sujet ne prête pas à rire. Les tics de certains, l'habitude de vivre en circuit fermé ou simplement entrouvert, suffit à faire se ressembler des individus dont on affirme ensuite qu'ils sont des copies conformes à un modèle. On m'avait souvent dit que je n'avais pas le «type ». Ce qui, sous l'occupation nazie, pouvait constituer une protection. D'autres m'ont affirmé que, malgré tout, ils m'auraient reconnu grâce à ce petit quelque chose qui ne peut s'expliquer... Dans cette salle d'attente de l'aéroport d'Orly, je dévisage les voyageurs qui attendent le même avion que moi. Je suis heureux de voir qu'ils sont quelconques. J'entends par là que chacun d'eux ressemble à n'importe qui. Je constate avec satisfaction ce que je considère comme un acquis précieux: la banalisation des physionomies. Seuls, quelques «pieds noirs» ne peuvent échapper à mon regard - j'allais dire inquisiteur - mais s'ils étaient mêlés à d'autres Français originaires d'Algérie, ils se trouveraient eux aussi banalisés. Trois cents personnes, apparemment trois cents individus différents. Ce n'est peut-être que l'apparence mais c'est déjà beaucoup. La plupart de ceux-là peuvent échapper à la chasse au faciès. Je ne connais personne parmi ces voyageurs dont presque tous ont certainement d'autres motivations que la mienne. (Ai-je vraiment une motivation en entreprenant ce voyage?) Cela m'évitera les mauvaises surprises du genre: «Eh, Rajsfus, qu'est-ce que vous partez faire en 23

Israël? On n'a pas besoin de vous, là-bas.» Ou, plus déplaisant encore: «Alors, tu as fini par te décider à venir en Israël? Tu fais ton Aliyat?» Personne ne s'intéresse à moi. Je suis donc le parfait inconnu parmi ces pèlerins qui s'apprêtent à remplir le souhait lancinant de leurs aïeux: «L'An prochain à Jérusalem ». Incognito donc? Pas vraiment pourtant. En effet, avant l'enregistrement des bagages, entretien obligé avec un membre des services de sécurité israéliens. Un grand sourire éclaire le visage de cet interlocuteur et je pense que c'est là une expression signifiant bienvenue. L'homme - assez jeune - me pose un certain nombre de questions puis, examinant mon passeport, lit mon patronyme à haute voix: «Vous êtes Maurice P. ?» Ma réponse affirmative semble le décevoir, mais il ne me demande pas si je suis Maurice Rajsfus. Il doit bien le savoir puisqu'il me dit, toujours en souriant, «j'ai assisté à un débat à la FNAC,après la sortie de l'un de vos livres ». Je ne peux que lui répondre: «Vous croyez?» Ce qui est ponctué d'un amical: «J'en suis sûr. D'ailleurs, ce jour-là, j'étais d'accord avec vous sur bien des points.» C'est une situation tout à fait paradoxale: mon interlocuteur est flic le matin, étudiant l'après-midi et c'est le seul, ici, pour qui je ne suis pas inconnu. Relativement habitué aux voyages en avion, j'ai été le témoin d'un certain nombre de manifestations peu communes au cours de ce vol. Tout d'abord, à quelques minutes de notre arrivée, la sono du bord nous diffusait une chansonnette, sur le thème bienvenue en Israël: «Evenou Chalom Alechem...» Et puis, à peine le train de roues arrières du Boeing avait-il touché le sol que la plupart des passagers se mettaient à applaudir bruyamment. J'interrogeai mon voisin sur les raisons de cette liesse subite. «Ils félicitent le pilote pour son habileté », me fut-il répondu. Pourtant, rétorquai-je, pratiquement tous les pilotes font montre d'une telle maîtrise à l'atterrissage. D'où cette précision: «Oui mais nous touchons le sol d'Israël! » Mon manque de conviction dut étonner ce passager qui avait participé à la claque avec la 24

plus grande conviction, bien que sûrement blasé puisqu'il s'agissait d'un commerçant de Natanya, effectuant régulièrement ce voyage pour ses affaires. Dans cet avion, il semble que pour une grande partie des voyageurs il s'agisse d'une traversée de routine. Ceux-là ont déjà dépassé le stade du pèlerinage. Ils doivent sans doute se rendre au moins une fois par an en Israël pour manifester leur attachement à la Terre promise. Rien de tel que l'habitude pour ancrer les convictions. Pour la plupart, ce sont certainement de bons Français moyens, bien intégrés, même s'ils ne se marient qu'entre Juifs. Le retour ponctuel en Israël constituant une démarche rassurante. (En cas de pépin, nous aurons toujours un pays, le nôtre véritablement, pour nous accueillir...)

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ill

Peu désireux de résider à Tel-Aviv, pourtant proche de Jaffa où mon père travaillait jadis, je trouvais une base à Jérusalem chez des amis qui m'avaient ouvert leur porte. On m'avait vivement conseillé Jérusalem et je considérais cette insistance comme du chauvinisme régionaliste mais je ne devais pas regretter ce choix. On ne peut qu'admirer cette ville superbe qu'est Jérusalem. Comment se comporter autrement qu'en touriste en un lieu où la beauté du paysage, comme de l'habitat, fait oublier - un temps -l'arrière-plan politique? Il est vrai qu'à Jérusalem je me trouvais plus près des problèmes que je désirais approfondir; aux portes de la Cisjordanie surtout. En ce mois de juin, la ville était noyée dans la verdure et dans les fleurs. La chaleur vive, l'éblouissement permanent entre les maisons de pierre blanche, ces murs submergés par les bougainvillées, les chèvrefeuilles, les géraniums qui se haussent à hauteur d'homme dans les jardins, les fleurs de la passion dans les grillages, les orangers perdant leurs derniers fruits... Comment ne pas succomber à la tentation du touriste? Entre les eucalyptus géants, les cèdres et les cupressus bercés par le khamsin - ce vent chaud qui vient du désert et qui surprend le nouvel arrivant - les massifs de verdure qui surgissent de partout au milieu de cette ville-jardin (malheureusement très sale), comment ne pas oublier ce qui se

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passe à quelques centaines de mètres, aux portes de Jérusalem? Dans les petits quartiers proches du centre-ville et qui représentent une mosaïque de peuplements parfois anciens, ce n'est plus l'histoire que l'on côtoie mais une sorte de quotidien irréel, où les individus parlent une langue inconnue, étrangère pour moi: l'hébreu. Curieuse cette impression d'une population qui a brusquement changé de langage. L'hébreu ressuscité par ceux qui ont entamé la colonisation effective du pays s'est imposé bien sûr mais il paraît souvent artificiel. Il reste que par nécessité tout le monde a adopté l'hébreu, sans oublier la langue d'origine. Alors que les «pionniers» des années

1920 combattaient le yiddish avec acharnement, les générations suivantes ont dû renoncer à cette ambition de voir disparaître la vieille langue d'Europe orientale. Aujourd'hui, le yiddish a de nouveau droit de cité en Israël. L'hébreu est également devenu la seconde langue du colonisé, indispensable pour vivre face à l'occupant. J'ai tout de même été très étonné d'entendre le chauffeur de taxi arabe parler hébreu en s'adressant à moi. Il en va de même du petit restaurateur palestinien de la vieille ville de Jérusalem, près de la porte de Jaffa. En fait, tous les Arabes ayant affaire avec les Israéliens s'expriment dans la langue du vainqueur . Avec mon anglais balbutiant, j'arrive pourtant à m'expliquer dans cet environnement et je comprends bien mieux l'anglais rocailleux du commerçant arabe que celui des professeurs qui se sont échinés à m'enseigner la langue de Shakespeare. En quelques jours, la langue hébraïque est devenue peu à peu un bruit de fond familier, une sorte de bourdonnement auquel je me suis forcément habitué. Quelques mots se sont imposés par leur utilité pratique. Ainsi pour le shirout (taxi collectif) moins onéreux que le special (taxi individuel très onéreux). J'ai compris falafel (7) parce qu'il faut bien se
(7) Sorte de galette souple (pita) ouverte dans son épaisseur et farcie de quelques boulettes de farine de pois chiche et de crudités, arrosées de sauce piquante. C'est la nourriture de base de ceux qui ne fréquentent pas les restaurants. 27

nourrir d'une façon ou d'une autre car les restaurants sont très chers. J'ai pu immédiatement apprécier la valeur des shequalim qui perdent chaque jour un peu de leur pouvoir d'achat, au point que certains commerçants préfèrent annoncer leurs prix en dollars. Sans être spéculateur, on apprend en quelques jours que les devises étrangères (même le franc) prennent plus de valeur que l'inflation n'en fait perdre au pauvre shekel. On fréquente donc le bureau de change pratiquement au jour le jour. Il y a toujours un bureau de change à proximité. Quant à l'Israélien moyen, il faut bien qu'il se débrouille avec un revenu léger face à des prix équivalents à ceux que nous connaissons en France. Et il se débrouille, le plus souvent. Le langage est un obstacle mais il est des mots que le touriste apprend rapidement, se délecte même à les utiliser pour bien montrer que tout n'est pas obscur dans le discours qu'il peut entendre. Les quelques mots d'hébreu que je comprends rapidement me sont inévitablement connus car ils sont passés par le yiddish mais ils me restent dans la gorge. Particulièrement ce chalom qui est un peu le mot passe-partout de ce pays que certains avaient cru bâtir dans l'amitié et la chaleur humaine. Comment, dans ce pays sur le pied de guerre depuis ses origines, aurais-je pu prononcer le mot chalom qui signifie paix? Je me suis toujours contenté de dire bonjour ou good morning. Faute de paix, il restait le soleil. Jérusalem, c'est une multiplication de villages. Il y a les quartiers, véritables petits villages dans la ville, le centre, la vieille ville, enfermée dans ses fortifications (où l'on n'a plus du tout l'impression de se trouver à deux pas de la «civilisation» occidentale) et Jérusalem-est, ville palestinienne où les Juifs commencent à s'installer. Tout autour de Jérusalem, il y a des villes de peuplement dont la capitale d'Israël est presque ceinturée; murs de béton hideux sur les collines, massacrant le paysage mais, surtout, signifiant aux Palestiniens que les Israéliens ne quitteront jamais cette zone de la Cisjordanie. Depuis 1967, c'est à un véritable encerclement que s'est livré l'Etat hébreu. Dans ces véritables bunkers, il ne manque que des
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blockhaus avec des mitrailleuses et des canons mais on
peut être tranquille, à l'intérieur de ces villes, nombreux sont ceux qui sont armés jusqu'aux dents. En pays juif proprement dit, à quelques centaines de mètres du centre de Jérusalem, il est possible de changer à nouveau de planète, de quitter le judaïsme moderne pour retrouver le Moyen Age. Le vendredi suivant mon arrivée, j'avais manifesté le désir de visiter le quartier de Mea Shearim, ce réduit des orthodoxes qui ne reconnaissent pas l'Etat d'Israël et qui revendiquent la qualité de sujets du roi de Jordanie. Pour ces hommes et ces femmes, l'Etat hébreu constitue une imposture, un véritable blasphème même car seul le Messie a le pouvoir de faire revenir les Juifs sur la terre d'Israël. Le vendredi, à 18 heures, il n'y a plus de transports en commun. Pas d'autobus, pas de shirout non plus. Avec Marianne, faute de mieux, nous avons hélé un spécial, conduit par un Palestinien. Mon guide avait indiqué notre destination au chauffeur et cela l'avait fait rire. Les raisons de ce rire? «Je lui ai demandé de nous conduire à l'extrémité de King Georges Street, à la frontière », devait m'expliquer Marianne qui ajoutait à mon intention, cette fois: «La frontière, c'est ce no man's land qui sépare notre monde de celui qui est occupé par les habitants de Mea

Shearim. »
Mea Shearim. Effectivement un autre monde. Les maisons de plus en plus basses au fur et à mesure que nous nous enfonçons dans ce quartier constituent un avant-goût; plus loin elles seront de plus en plus misérables. Nous nous préparons à quitter le xx. siècle. Il est vrai que le changement est radical; la vie semble avoir changé de rythme, les voitures particulières ont disparu alors qu'elles circulent encore dans toute la ville. Des hommes endimanchés marchent soudain au milieu de la chaussée, peu de femmes et voilà les hassidim, large chapeau de fourrure sur la tête malgré la chaleur accablante. Il fait encore près de 30° alors qu'il est 18 h 30. Je connaissais déjà, et pas seulement par la caricature, ces hommes d'un autre temps. Peut-être pas aussi remarquablement typés pourtant. J'en 29